‹ Le Bibliographe alsacien (volume 2)Chapitre 28 sur 127 · La Sorcière, par Michelet. Paris, 1862; in · texte numérisé non relu

La Sorcière, par Michelet. Paris, 1862; in

à-dire : mort le dieu de la nature, mort le dieu de l'amour, mort le dieu de la vie, mort le dieu de la lumière; ou s'ils ne sont pas morts , les voilà transformés en démons , forcés de se loger au cœur des chênes , au sein des eaux profondes. L'étoile du matin c'est le diable Lucifer; l'astre du soir c'est le diable Vénus, dont les molles et douces clartés induisent en tentation. Mais cette mort , cet abaissement, sont-ils définitifs? Non, et la Fiancée de CornitJte , la prêtresse des anciens dieux, sort du tombeau; insensible au courroux de sa mère, sourde aux clameurs des prêtres qui bourdonnèrent sur sa fosse , elle redemande sa part et dévore avec fureur les baisers du jeune Athénien. En attendant que sa victoire soit complète, il luira encore de mauvais jours : le vassus, c'està-dire l'homme vaillant et libre, deviendra vassal; le«ervus, le serviteur, deviendra serf, esclave, et sa femme sera serve de corjjs. Celle-ci n'a pas le droit d'être respectée, et c'est le seigneur, clerc ou laïque, qui sur elle a droit. Que fait alors la malheureuse , abreuvée d'outrages V Elle se rappelle les suggestions du petit démon du foyer, du follet de 1 atre, qui ne demande qu'à grandir et à prospérer; elle l'écoute, elle se laisse tenter... et posséder. Le démon devient plus exigeant, il redouble ses tentatives; désormais nul remède, il est le prince des airs, des tempêtes extérieures, ainsi que des intérieures. «C'est ce qu'on voit exprimé grossièrement, éuergiquement , sous le portail de Strasbourg. En tête du chœur des Vierges folles , leur chef, la femme scélérate qui les entraîne à l'abîme, est pleine, gonflée du démon, qui

regorge ignoblement et lui sort de dessous ses jupes en noir flot d'épaisse fumée. Ce gonflement est un trait cruel de la possession ; c'est un supplice et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l'orgueilleuse de Strasbourg, renverse sa tête en arrière. Elle triomphe de sa plénitude, se réjouit d'être un monstre.»

La serve que nous suivons ne l'est pas encore , mais comme son désespoir grandit à proportion de ses misères , un jour elle s'enfuit loin du château et des routes , vers la lande abandonnée , et là elle appelle Satan ; elle lui offre son âme en échange de la puissance de se venger , de faire le mal , et aussi le bien ; elle conclut un pacte. Elle a peur d'abord de sa nouvelle situation , mais bientôt Satan la réconforte, il lui fait respirer le parfum des fleurs sauvages qui découvrent le royaume des morts; il la fait reine de cet État, dont il est roi; il la fait princesse de la nature , dont il est le prince ; il lui révèle enfin les secrets des plantes qui remédieront à la lèpre, à l'épilepsie, à la syphilis. C'est alors son plus beau temps, le temps où chacun la consulte , lui fait des aveux , lui confie les maux physiques et les maux de l'âme. Les charmes, les philtres , sont partout demandés ; les plus grandes dames sont à ses pieds. En même temps le péril pour elle augmente. A côté du remède , il y a le poison , le crime , et puis le bûcher final. Les cérémonies sabbatiques mettent le sceau à sa réprobation et l'inquisition entreprend son œuvre. Sprenger, l'auteur du Marteau des sorcières , fut un de ses plus illustres suppôts. Avec lui, on est brûlé sans remède, ou il faut bien de l'adresse et de la présence

d'esprit : « Un jour ou lui porte plainte de la part de trois bonnes dames de Strasbourg, qui, au même jour, à la même heure , ont été frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un homme de mauvaise mine qui leur aura jeté un sort. Mandé devant l'inquisiteur , l'homme proteste , jure par tous les saints qu'il ne connaît point ces dames , qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié pour ces dames le rendait inexorable, indigné des dénégations, et déjà il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme faisaient les plus innocents. Il obtient de parler et dit : «J'ai mémoire, en effet, que hier, à cette heure, j'ai

battu qui ? non des créatures baptisées , mais trois

chattes . qui furieusement sont venues pour me mordre mes jambes. » — ■ Le juge, en homme pénétrant, vit alors toute l'affaire; le pauvre homme était innocent; les dames étaient certainement, à tels jours, transformées en chattes, et le Malin s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens, pour perdre ceux-ci et les faire passer pour sorciers. » Satan, à l'époque de Sprenger, se multiplie, se vulgarise; plus tard il tombe dans le ridicule , et de nos jours il gagne sa vie dans le petit métier du spiritisme. Quant à la sorcière , lorsque l'aube met en fuite les esprits et clôt les orgies du sabbat, elle s'enfonce dans la lande où elle périt, mais pour renaître fit . pour reprendre son rôle de médication et de consolation, pour apporter dans la science la douceur et l'humanité. P. Ristelhubkk.

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