‹ Le Bibliographe alsacien (volume 2)Chapitre 34 sur 127 · SOUVENIRS ET ÉPISODES HISTORIQUES DU SIÈGE D'HUNINGUE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS ET ÉPISODES HISTORIQUES DU SIÈGE D'HUNINGUE

\Ruite et fin.)

Mais notre lieutenant ne s'intimida point et répliqua : — «La première consigne, en élevant cette redoute, était de tirer sur Bfde,si un seul ennemi y mettait le pied. Or, Bille a livré passage, nous voyons notre pays envahi, brûlé, saccagé, et je crois avoir fait mon devoir.»

• Allez-vous-en, Monsieur, vous <Hes bien heureux... ,» dit le général, qui était encore sous l'impression d'une scène peu agréable, car un grand nombre d'ofliciers

avaient juré sur leur épée, que si M. Goblct était puni , le gouverneur serait renvoyé <Ie la place ou mis aux arrêts chez lui. Cette décision lui fut notifiée par un colonel d'origine piémontaise, qu'il avait envoyé en quête du motif de cette réunion.

Cependant, le corps de blocus, fort de 32,000 hommes , composé des régiments autrichiens Kolovrath , Collorédo , de chasseurs tyroliens , des dragons de La Tour, de Hongrois , Hessois , Wurtembergeois , Bavarois , Badois et Bâlois, était, sous l'autorité supérieure de l'archiduc Jean , commandé par un général dont le nom m'est resté inconnu. — Comme il était logé dans la maison Jeanmaire de Bourglibrc, très - reconnaissable à sa couleur blanche, on avait pointé dans cette direction la pièce à barbette de 4 , qui armait la lunette située en face de ce village, et aussitôt que la musique, appelée de Bâle à quatre heures pour jouer pendant son dîner, se faisait entendre, on se faisait quotidiennement un plaisir de l'interrompre aussitôt.

Nous no ménagions pas trop les munitions aux avantpostes , et chaque coup de canon de 4 était douloureux à entendre pour le commandant Lallier.

cC'cst cinq francs de perdus pour le Gouvernement! » s'écriait-il.

Un jour, il lui prit fantaisie de venir à la batterie Custines, nous adresser de nouveaux reproches; mais pendant le trajet, les carabiniers Zurickois du petit Huningue d'un côté , et les chasseurs tyroliens de l'autre . blessèrent deux canonnière de son escorte , et lui firent sifller

tant de balles aux oreilles, que loin de modérer le tir, il commanda tout irrité : Feu sur ces gredms!...

Cette salve coûta la vie à un officier de ces carabiniers ; il fut coupé en deux par un boulet que pointa le lieutenant Corntlot, très-habile pointeur.

L'ennemi mettait en sentinelles , dans des trous autour de la place, ses meilleurs tireurs, qui, à 500 pas, nous décimaient aisément.

Aussi le général Barbanègre , après avoir rassemblé les bataillons sur la place d'armes, leur fit cette allocution :

« Soldats ! le défaut de vieilles troupes nous force de * créer trois compagnies d'éclaireurs , chacune forte de « 50 hommes. On ne vous dissimule pas que c'est pour ■ aller partout où le danger vous appellera : en tirailleurs « dans la journée , en éclaireurs pendant la nuit. Que « ceux qui ne craignent pas une balle , sortent des rangs! «Es auront double ration d'eau-de-vie et de vin. Sur «trois nuits, ils eu auront une pour rentrer dans la « place. Le reste du temps , ils seront à la redoute Cus- « tine , sinon en service autour des lignes. »

M. Letourville, notre lieutenant-colonel, me fit l'honneur de me désigner comme lieutenant de la ln compagnie, composée d'hommes déterminés des environs de Belfort. Par suite de désertion dans les autres compagnies , elle resta surchargée de service , jusqu'à la fin du siège.

Le conseil de guerre avait eu beau condamner à mort les deux premiers déserteurs qui avaient été repris et fu-

Milles daiiH les fossés, sous le commandement tie l'adjudant BOUS -officier Jo/y du Gc de ligue. La désertion n'en continua pas moins, tant était forte la nostalgie, produite par un air national allemand, espèce de Jiivnz des Vache» que chantaient les postes du Rhin. Ce chaut attristait les gens du pays , au point de leur faire prendre la fuite.

Dix-sept cents ont ainsi quitté nos rangs. Cela vint a tel point que l'ordre fut donné de fusiller sur place tout homme arrêté hors des lignes par les patrouilles de nuit. Je m'applaudis maintenant de leur avoir plus d'une fois sauvé la vie, en les faisant mettre en surveillance dans leurs compagnies respectives

Il n'y a que le feu pour former un soldat. Nous avions beaucoup de conscrits, qui, la première fois, faisaient la révérence à tout sifflement entendu dans la direction de Râle, mais qui devenaient intrépides au bout de huit jours, et se moquaient à leur tour de la peur des débutants.

Si les Autrichiens essayaient de nous resserrer, ordre nous était transmis de reprendre nos ligues, ce qui s'exécutait au pas de course, l arme dans la main droite et prêts à jouer de la baïonnette plutôt que do tirailler contre eux, car ils visaient mieux que nous.

Entre notre poste Custine et celui îles Suisses, était un moulin, retenu par des chaînes sur le Rhin; il appartenait à trois bourgeois d'Huningue. L'ennemi le fit descendre en coupant ses liens, la nuit, à la faveur d'une vive fusillade. A cette occasion , le général Barbanègre assembla de nouveau toute la garnison sur la plarc

d'armes, où on procéda à une distribution de cartouches ; puis il débita les paroles suivantes :

« Soldats ! les Suisses , au mépris des droits de la « guerre et des gens , ont descendu le moulin qui servait

* a moudre le grain de la garnison , et qui appartenait à « trois propriétaires de la place. Nous allons faire une < sortie... et feu sur Baie, jusqu'à ce qu'ils nous aient

• livré trois cent mille francs pour vous payer et du drap « pour vous babiller ! »

En effet, le feu commença aux bravos enthousiastes des soldats.

A la quarante-cinquième bombe , un parlementaire se présenta; le tir cessa, on ne sait sur quelle promesse, car l'on n'a jamais rien reçu.

Aussi la troupe ne se gêna pas pour murmurer hautement sou mécontentement, de ce qu'on avait arrêté le feu trop tôt.

C'est la dernière fois que nous vîmes le gouverneur; il fut retenu chez lui par une indisposition qui lui tint un œil sous bandeau noir, pendant le reste du blocus et du siège.

Par contre, le brave commandant de place Chance! était partout , et uous électrisait par son courage.

Vu matin, de bonne heure, un cavalier suisse, venant au galop sur notre sentinelle avancée, rit croire au colo-

nel Chance), qui se trouvait déjà parmi nous, que ce cavalier venait essayer d'enlever notre factionnaire, comme un Autrichien l'avait été la veille par le gendarme Manoury. 11 m'invita à envoyer à son secours ;

j'y courus moi-même. En se voyant couché en joue par le factionnaire, le cavalier sonna quelques coups de trompette , et cria : Parlementaire. J'allai près de lui , recevoir son pli , l'invitant à aller en attendre réponse au premier poste bâlois.

Par cette dépêche, on demandait au gouverneur si $on cheval était toujours à vendre.

Or, le général n'avait point de cheval à Huningue , ni son aide-de-camp non plus.

La réponse fut portée au parlementaire par un autre poste, dont Gentil était chef. Elle contenait ces trois mots : Non, j'ai changé d'avis. — On en fit des commentaires.

Un dimanche, à midi , j'aperçus de la batterie Custine un groupe de dames et un monsieur qui montrait du doigt où devait être ouverte la tranchée du côté de terre d'abord , puis dans le petit Huningue sur le Rhin ; je pensai que ce devait être un officier du génie, et je voulus couper court à ses explications , en pointant , pendant le sommeil des artilleurs, une pièce de 4 sur la petite société. Je priai le sergent Lapostolet d'y mettre le feu. Heureusement pour les belles dames, j'avais visé trop bas; le boulet toucha terre et ricocha par-dessus leurs têtes, ce qui les fit se coucher aussitôt et se traîner hor* de vue, en maudissant sans doute mon incivilité. , La batterie Custine ne tarda pas à être évacuée sur l'ordre du général. Pendant douze heures, les Suisses couvrirent encore de leur feu le poste désert, puis viureut y établir leurs pièces , et commencèrent par nous

envoyer un boulet de 3 , qui , frappant à mes côtés , alla emporter la tête d'une femme sortie de sa cave, pour demander s'il y avait déjà bien du mal.

Nous avions un blockhaus en madriers , à la batterie Custine, pour nous mettre à l'abri de la bombe. Dans le bas, on avait mis des obus et des bombes chargés, ainsi que des cartouches. En abandonnant ces munitions, nous les couvrîmes de paille à laquelle on mit le feu, et il y eut explosion aux cris de joie des Bâlois , fiers d'avoir produit par leur tir ce prodigieux effet.

Au plus fort du feu des assiégeants, on avait mis en carré , sur la place , les affûts de l'arsenal , entourés de tonneaux d'eau. Deux officiers de douane , venant de déjeuner copieusement, voient tomber une bombe. L'un s'avance sur elle , la lève et appelle son camarade pour l'aider à la jeter dans le tonneau. A peine va-t-ellc toucher l'eau , qu'elle éclate au nez des pochards en enlevant leurs shakos, sans leur faire aucune blessure.

Le bombardement a commencé à neuf heures du matin, et, dès les premières salves, on a pratiqué neuf amputations , dont une sur un officier de la garde nationale, sortant du 61' de ligne, dont le nom ne me revient pas, et qui fut puni d'une vaine fanfaronnade. Ayant reconnu dans mes tournées d'avant-postes, que les batteries ennemies étaient finies et armées, je prévoyais qu'elles ouvriraient le feu dans la nuit, et j'étais rentré faire ma malle, pour la faire déposer aux casemates , lorsqu'en passant devant le café Arban , fréquenté par tous les officiers, on me héla pour m'offrir le petit verre de camaraderie , en

inc demandant ce qu'il y avait de nouveau à la batterie Custinc.

— 11 y a , chers camarades , que nous serons chauffés cette nuit, et je vous engage à faire comme moi, à envoyer vos effets rejoindre ma malle.

— Allons donc ! ce n'est pas probable , me répondon. Et nous quittons le café.

Eu ce moment le canon tonnait plus que d'ordinaire ; et je leur dis : Entendez-vous redoubler nos artilleurs contre les travailleurs ennemis?

Puis nous voyous le monde courir, en criant : On bombarde.

— Cela ne m'empêchera pas, dit cet officier, d'aller faire mon tour de promenade sur la place, comme d'habitude.

Il n'eut pas fait vingt pas, qu'un obus lui tomba sur une jambe; pendant qu'on l'amputait, il fredonnait avec effort un air de chanson

Nous ne pûmes plus avoir de pension d'officier, et force nous fut de nous loger et de manger nos rations avec les soldats, à la caserne ; on se sauvait de chambre en chambrée à mesure que les bombes tombaient sur le toit et en crevaient les étages. C'est dans semblable circonstance qu'un officier est heureux et peut s'applaudir d'être aimé de ses soldats

Plus nos cadres diminuaient d'effectif, et plus les parallèles se rapprochaient de nos lunettes; elles n'étaient plus qu'à portée de pistolet de nos épaulements , sur lesquels on avait placé des sacs à terre , entre les jointures

desquels on pouvait seulement surveiller les mouvements des hommes de tranchée. . . . Deux tentatives d'attaques contre deux lunettes ont été faites par les Autrichiens inutilement, malgré l'appui de l'artillerie suisse, qui nous prenait à rovers à la lunette de Saint-Louis....

L'ennemi s'est toujours laissé tromper sur nos forces, et des ruses de guerre ont réussi à prolonger non-seulement la défense de la place, mais encore à conserver tous nos ouvrages avancés, à l'exception seule de la batterie Custine, évacuée et désarmée par ordre supérieur, après que l'artillerie suisse eut cassé nos palissades et dé- ^ roi tir le blockhaus.

Outre les trois mots d'ordre et de ralliement de la place, , commentant toujours par les mêmes lettres, le nom d'un grand homme, celui d'une ville fortifiée, et un substantif qualifié, nous en avions un quatrième distinctif entre nous, changé chaque soir, qui servait à nous reconnaître dans la nuit. Cette précaution nous a empêchés d'avoir bien des méprises tragiques et des rencontres entre nos patrouilles autour de la place , qui étaient permanentes , et composées de six, huit ou dix hommes, se relayant sous mon commandement; — service pénible de sûreté que nous valaient les déserteurs nombreux dont il a été parlé. Avant l'ouverture de la tranchée, une sentinelle, dite perdue, qui était de faction sur le chemin de traverse d'Huuingue à Bâle, à hauteur de notre redoute Custine, au bord escarpé du Rhin, reçut un coup d'espingole qui lui coupa son fusil jusqu'à la contre-platine et lui laboura le flanc, la ligure, en lui faisant treize

blessures.... Cet attentat laissa le lendemain soir, au factiounaire du même endroit, une eertaine crainte; car lorsque j'arrivai, avec mon petit peloton, fouiller les alentours où le guet-apens avait eu lieu, je vis notre sentinelle à genoux, tenant enjoué, dans la direction de l'ennemi. A mon signal, convenu le soir avant de l'envoyer en faction, il se releva, me dit qu'il allait faire feu quand j'ai paru.... Le cœur lui en tremblait et ma gourde d'eau-de-vie fut la bienvenue de lui. — On me tire dessus, dit-il, et les balles coupent les épis de blé autour de moi. — Ne restez pas sur la route avec ce clair de lune, retirezvous dans le champ de blé, on vous verra moins. N'ayez souci d'avoir le même sort que votre camarade d'hier soir, je vais à la recherche des tireurs suisses....

La consigne était de ne pas dépasser nos lignes pour ne pas ouvrir une fusillade inutile , et néanmoins je les dépassai de soixante pas, puis, obliquant à droite, je commençai ma tournée de ronde, m'arrêtant tous les cent pas pour écouter....

A la deuxième halte j'entends marcher avec bruit dans les blés; bientôt je distingue une assez longue file de baïonnettes présentant le flanc... — Camarades, dis-je à mes hommes tout bas, nous ne sommes pas en force d'attaquer ce gros peloton , et nous le laisserons passer s'il s'éloigne; mais s'il marche sur nous ou se dirige contre notre poste , entre le devoir et la mort , on ne doit pas hésiter. Armez doucement, et au signal de mon épée, feu et oblique à gauche, en retraite, sur le mausolée Abatucci....

Cela dit, je ne vois plus que trois baïonnettes, ce qui me prouve que c'est la tête ou la queue du peloton; mais comme le bruit semble se rapprocher , je donne le signa] ; mes hommes font feu.... «Nous sommes Français (Lamiotte), crie le capitaine Klig, en reconnaissant ma voix. Nous allions prendre le poste suisse près duquel nous sommes placés, sans votre feu et sans l'éveil que vous leur avez donné. — Avez -vous eu des blessés, capitaine? demandai-je. — Non, heureusement. Maladroits, vous avez tiré trop haut; Dieu soit béni. — Mais pourquoi ne m'avez-vous pas fait prévenir à temps de vos desseins, cela ne serait pas arrivé; vous savez que personne autre que* nous n'a ordre, mission, ni tâche, d'éclairer les lignes sans en prévenir spécialement. » — E reçut un savon sévère du commandant Bérard, pour cette boulette militaire. De pareilles méprises étaient d'ailleurs inévitables

J'ai dit, dans le commencement, que la garde de la batterie se relevait à la brume; plus tard on tirait si vivement contre nous qu'on recula l'heure. Nous ne sortîmes plus par les portes de la place avant leur fermeture; mais, après la levée des ponts-lcvis, par les poternes; comme on craignait l'attaque à fond de la redoute Custine, qui faisait tant de mal aux alliés, à un certain jour, le commandant Bérard eut la pensée de venir se ranger en bataille, au milieu de la distance à parcourir, pour nous relever et protéger notre rentrée ; il chargea le sieur Putz de venir à la batterie nous prévenir que nous le trouverions en bataille pour coutenir les Autrichiens....

Je rencontrai cet officier de garde nationale maladroit en chemin, qui, sur mon qui vire? se nomma et me dit qu'il allait en commission à la batterie , sans m'en expliquer davantage l'objet. Nous continuâmes notre route et arrivâmes en vue de ce bataillon, que' nous prîmes pour l'ennemi. D'un mouvement spontané, mon premier rang mit genoux terre, et le peloton prit la position d'apprêter les armes, sans commandement , et couchait déjà en joue, quand, me rappelant la première méprise, je ' dis à voix modérée : Que personne ne tire sans mon ordre ! Je vais reconnaître. Attention! — M'élançant aussitôt, la pointe en avant, sur le chef, je lui crie : Qui vive? — C'est moi, votre commandant; est-ce que vous n'avez pas reçu avis que j'étais là, je vous ai envoyé un officier!....

Il y a de grands hasards dans la vie , où il faut croire à la prédestination, car mes fonctions m'appelaient à tous les endroits dangereux et je n'ai en que des balles dans mon manteau. Après trois jours et trois nuits passés sans fermer l'œil , aux avant-postes , j'avais fait jeter un matelas dans la chambrée des soldat» , à la caserne , devant une fençtre, et malgré le sommeil de plomb qui me tenait, je me réveillai au vacarme des bombes qui éclataient sur le quartier, et descendis pour aller voir, sur les remparts, d'où venait le feu de cette nouvelle batterie.... A peine descendu , un boulet de 27 entrait par la fenêtre et clouait mon matelas contre la muraille opposée....

Le 25 août on parla de trêve pour enterrer les morts, et l'on fit cesser le feu de nos canonnière; puis, on nous convoqua à l'arsenal pour annoncer que le drapeau de la

France était changé et que c'était parce que noua avions les couleurs tricolores qu'on nous bombardait...; on nous invitait à prendre la cocarde blanche , ce que personne ne fit.... Le général envoya arborer l'étendard blanc sur un des cavaliers de la place, mais il fut mis dans une pièce de 16 et envoyé à l'ennemi.

On en reportait un deuxième , mais le porteur trouva les artilleurs disposés à jouer sur son dos de leur écouvillon. Loin de cesser leur feu comme le nôtre , les alliés redoublèrent, au contraire, et envoyèrent un parlementaire au gouverneur pour annoncer qu'ils voulaient la place et non un simple changement d'étendard. On continua donc le lendemain de part et d'autre, et le 27 , on traita de la capitulation contre l'assentiment du Conseil de défense; le 28, 500 Autrichiens vinrent occuper les postes, et le 31 , la garnison défila avec les honneurs de la guerre , devant le prince Jean et le général du blocus. La capitulation portait que les officiers conserveraient leurs épées, les soldats déposeraient les armes après le défilé , que les gardes nationaux rentreraient dans leurs foyers, et que les militaires seraient dirigés sur l'armée de la Loire pour y être licenciés; ces derniers devaient être escortés par des détachements de Hongrois jusqu'à distance d'étapes indiquées.

Au son de la musique des régiments Coloredo et Kolovrath , nous sortons d'Huningue en traversant les trentedeux mille hommes qui formaient l'effectif des troupes du blocus, présentant les armes; ceux-ci, étonnés de notre petit nombre, exprimaient leur admiration, surtout

pour les artilleurs qui s'étaient montrés si bons pointeurs.

Après le défilé, on nous fit descendre à côté de la route, entre Bourglibre et Bourgfeld, et ou visita les sacs de nos soldats , afiu de leur reprendre les cartouches... Pendant l'inspection , les Wurtcmbergeois quittèrent leurs rangs pour venir piller quelques effets : j'en portai aussitôt plainte à un de leurs commandants, protestant que, si l'on violait la capitulation , j'allais en référer au prince Jean , et il distribua à la ronde des coups de plat de sabre aux pillards , qui laissèrent refermer les sacs tranquillement.

Nota.

Bourglibro appelé maintenant Saint-Louis.

Incidents.

Des conscrit», voyant rouler doucement des obus , comme des boules de quille», croyaient pouvoir les arrêter avec le talon , et plusieurs se firent estropier de la sorte; d'autres, pour montrer i leurs parents, en rentrant, quels pruneaux on nous lançait, avaient emporté dans leur sac des boulets de 27.

Les sous-officiers cachèrent leurs sabres dans leur pantalon pour no pas les déposer.

Nos éclaircurs, maîtres des jardins, vendaient aux bourgeois propriétaires leurs propres légumes.

J'avais établi un mannequin avec shako, redingote militaire, pleine de blé, de paille et d'avoine, giberne et fusil, bufHeterio blanche, sur l'épauloment de la batterie Custinc , contre lequel les chasseurs tyroliens tiraient toute la journée, honteux do ne pouvoir descendre ce factionnaire qui les bravait, mais qui était criblé do leurs balles. Cela nous amusait beaucoup.

Lo courrier de Mulhouse à Bâle a quatre chevaux. A sou premier voyage ayant été pris pour l'équipage du général, le lieutenant Cor-

ii isot pointa une des* piècc-H do 4 de la batte rte (Justine , «ur un petit arbre de la route, et le coup alla tuer les deux chevaux de devant: le» voyageur* dégringolaient à qui mieux mieux de la voiture.

Après l'évacuation de la batterie Cnstlne, on tira à toute volée •nr Baie depuis le bastion de la place qui lui faisait face et dont la distance était de trois quart* de lieue. Le* boulet* rouges, obus et bombes y mirent le feu plusieurs fois, comme il a été allumé aussi diverses fois à Hnningue , chex les bourgeois, par les projectiles euuemis , dont quelques-uns étaient chargés de poudre et roche à feu.

Leurs trou» de boulots dans les remparts étaient si disséminés qu'on ne peut croire qu'ils aient essayé on qu'ils eussent la volonté de chercher à battre en brèche, autrement leurs artilleurs étaient peu experts à former de» rectangles; ou pensaient-ils faire tomber toute une façade à la fois au lieu d'une partie? dans ce cas, ils en auraient eu pour longtemps encore, si le général n'eût capitulé à l'avance. Quand leurs boulets ne touchaient pas le rempart, ils nous passaient sur la tête dans les lunettes, ils abattaient les cheminées et allaient tomber sur les troupes du blocna de l'autre côté de la place. Leur tir par la parabole, seul , était plu* logique et mieux dirigé pour l'enceinte de la place.

Les bombes et les obus en éclatant lançaient, outre leurs éclats en diagonale, des cailloux et pavés qui ont blessé beaucoup de monde, la ville n'ayant pas été déparée : grande faute, ou négligence qui ne s'explique pas.

Les boulets passant au-dessus des remparts abattaient, outre Iob cheminées, le* gros arbres, tilleuls , dont quelques - uns , dans leur chute, ont touché des artilleurs et embarrassé les batteries.

On n'a point inondé les fossés, et les bêtes a cornes que nous y avions avec les meules de fourrages, sont restées In proie de l'ennemi, ainsi que tout le matériel de la place.

Il e§t des actes qu'il faut flétrir, quoi qu'il en coûte à l'amoui -propre national. — Le premier jour du bombardement, un officier de garde nationale, dont lo nom m'échappe, décida tout le poste de la lunette de «aie, qu'il commandait, A déserter avec lui. Il ont l'andace d'aller se présenter à la pension où mangeaient les officiers de l'armée du blocus, mais ceux-ci lui signifièrent d'aller manger ailleurs , déclarant hautement ne pouvoir souffrir la présence d'un officier assez lâche pour abandonner son poste.

J'ai dit qne M. Boncry do Saint-Venant, aide de camp du gouverneur, disparut pendant lo blocus. Il était sorti avoc un peloton de douanier» qu'il laissa au dernier poste français, pour aller sans doute parlementer à l'ennemi. Eu tout cas, on ne le revit plu», ce qui fit parler bientôt de trahison dans nos rangs.

REVUE BIBLIOGRAPHIQUE

1162 et 18GÎ, par L. Leblois. Strasbourg, imprim. de F. C. Ifeitz; VT janvier 1803; in-8°, 30 pp.

De ces deux dates la première se rapporte , dans l'esprit de l'auteur, à l'éehafaud de Jean Calas , la seconde à l'état actuel du protestantisme en France. L'affaire Calas inspire à M. Leblois de belles paroles : « Depuis que j'en ai lu les détails, je me suis senti pénétré d'une respectueuse admiration pour — le tigre. Oui, hôte redouté des jongles du Bengale, si jamais j'ai parlé de toi avec horreur, pardonne, je ne te connaissais pas. Je te rends justice aujourd'hui. Tu as été créé pour vivre , non d'herbes et de légumes, mais de la substance des animaux. Ta loi te dit : Tu mangeras de la chair et tu boiras du sang ! Tu obéis à cette loi , tu ne peux faire autrement. Mais en t'y -soumettant, tu le fais excuse ce mot — avec humanité. Tu ne tortures pas ta victime. Tu ne l'attaches pas à un double soliveau. Tu ne lui brises pas lentement, et à des intervalles marqués par l'aiguille de l'horloge , les extrémités des membres , ayant soin de conserver la vie au cœur, afin de prolonger le plus longtemps possible une épouvantable agonie. Quand tu découvres ta proie ,

tu cherches à la surprendre . lui évitant la souffrance d'un supplice anticipé , tu te précipites sur elle, allant droit à la gorge ou au point vital , et d'un coup de dent tu mets un terme à son existence.»

M. Leblois se déclare satisfait de la situation actuelle des protestants , et en particulier des réformés , dont 5(>7 pasteurs reçoivent un traitement de l'Etat, comme les ministres de l'Église romaine, et il regarde comme les instruments de ce progrès, Voltaire d'abord, qu'il juge comme l'ont fait Macaulay et Bunsen , ensuite la révolution de 1789 , qui décréta les articles XI et XVIII de la Déclaration des droits. M. Leblois fait aussi allusion quelque part à l'affaire Mortara, mais àjce sujet il n'a point établi de comparaison entre deux époques ; voyez cependant : au dix -huitième siècle, l'affaire Calas s'est terminée par une victoire ; l'injustice , dans la mesure où elle était réparable , a été réparée : on a humilié le parlement de Toulouse , on a essayé de dédommager la veuve Calas , le capitoul David est mort fou , la voix de la famille privée de son chef a retenti dans le monde entier, et le monde en résonne encore; au dix -neuvième siècle l'affaire Mortara s'est terminée par une défaite, et l'humanité a perdu son procès ! P. R.

Terre» émailUes de Bernard l'allissy, inventeur des rustiques fiyulines. Étude sur les travaux du maître et de ses continuateurs , suivie du catalogue de leur œuvre , par

M. Tainturicr 1 ; ouvrage enrichi de planches et de gravures dans le texte, gr. in -8°, 136 pages; Ve Didron et V* J. Renouard, à Paris, 1863.

La faïence, qui se fabriquait principalement à Faenza. n'a pénétré eu France que vers l'année lf>30, mais les procédés de fabrication y étaient encore entièrement inconnus , car seulement vingt ans plus tard Bernard Pal* lissy entreprit d'en trouver le secret.

Ses recherches céramiques sont décrites dans son Art de terre, livre admirable, avec une naïveté, une séve, une énergie, qui font de cet ouvrage une des productions les plus originales du XVIe siècle. Ou peut dire de Pallissy : « Le style c'est l'homme. »

M. Tainturicr, dans l'étude qu'il vient de publier sur cet artisan, artiste, philosophe et historien . s'est spécialement donné la tâche de faire connaître les terres email- Ut» de cet humble potier, qui est devenu une de nos gloires nationales.

Cette partie, qui n'avait pas encore été traitée dans tout son ensemble , était faite pour séduire un collectionneur intelligent et délicat. La tâche présentait de sérieuses difficultés, car que d'ouvrages à consulter, que de musées, de cabinets à visiter , de recherches à faire. Soutenu par les encouragements bienveillants de M. Sauvageot, M. Tainturicr s'est mis à l'œuvre , et aujourd'hui la lacune qui existait dans la bibliographie des arts céramiques est comblée, et de manière à satisfaire les amateurs les

1. Contrôleur principal de« contributions directes à Strasbourg.

plus difficiles. Cette monographie , qui doit tenir sa place dans toute bibliothèque artistique , est divisée en 3 parties.

La lre se compose d'une esquisse biographique sur Pallissy, la 2° a trait à Y art de terre, aux travaux du maître, à la classification de ses œuvres, et la 3e aux caractères distinctifs des poteries de Pallissy et (le celles de ses continuateurs et imitateurs au XVIIe siècle. Le catalogue des terres émaiUêes, pièces rustiques , bassins , corbeilles , plats , statuettes , vases , etc. , comprend 122 articles et clôt ce précieux volume.

Des planches dessinées par l'auteur et lithographiées par M. E. Simon , représentent les principaux chefsd'œuvre de Pallissy, qui se trouvent aujourd'hui au musée Sauvageot, au musée de Sèvres, à ceux de Cluny, de Lyon, au Brithh Muséum, et dans les collections privées de la famille de Rothschild , du duc d'Aumale , lltl baron Seillières, etc. Nous signalons aussi le portrait dit de Pallissy photographié par M. Tainturier, d'après une terre cuite émaillée, qui se trouve dans le cabinet de sir Ant. do Rothschild.

Les amateurs trouveront encore dans ce volume, qui # trahit à chaque page les efforts d'un travailleur entendu et consciencieux, un index bibliographique, la liste des principales collections renfermant des ouvrages artistiques de Pallissy et les dates des ventes d'objets d'art dans lesquelles ont figuré de ses poteries. Les prix d'adjudication sont relatés dans le catalogue.

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