UNE VIGNETTE DE HEIMLICH
Les plus grands profits commerciaux que Strasbourg ait jamais recueillis , ont été ceux de la fabrication dtt tabac au siècle dernier. Ce fut un négociant de cette ville, nommé Robert Kœnigsmann, qui sema le premier en Alsace, en 1620, de la graine de tabac qu'il avait apportée d'Angleterre. Et cet essai de culture réussit à tel point, que le jardin qu'il y avait consacré, reçut et
porte encore de nos jours le surnom de jardin «l'Angleterre, Englischer Garten.
Cet exemple fut suivi de proche en proche, et avant la fin du XVIIe siècle, la fabrication annuelle de l'Alsace atteignait 60,000 quintaux. Ce négoce lucratif ne pouvait échapper aux combinaisons fiscales des fermiers généraux. Ils sollicitèrent vainement de Louis XIV l'établissement d'une taxe que la république de Strasbourg elle-même s'était abstenue de décréter à son profit, dans la crainte de voir transporter sur la rive opposée du Rhin, des fabriques qui fournissaient déjà de l'occupation à plus de cinq mille ouvriers.
Cette progression ne se ralentit pas , ni les traitants ne renoncèrent à leur convoitise. Enfin en 1749, ils obtinrent un édit qui frappait d'un droit de trente sols par livre, tous les tabacs étrangers devenus indispensables à l'alimentation des cent fabriques en activité à Strasbourg et dans ses environs.
Cette déclaration devint l'objet, durant quarante ans, d'interminables débats entre la ville , l'État et les fermiers généraux, et nous ne conseillerions à aucun bibliophile d'entreprendre de colliger les mémoires, requêtes, ordonnances, factums et répliques qu'ils engendrèrent. C'est pourtant dans cet immense fatras de pièces litigieuses et documents à l'appui , que nous avons trouvé la fantaisie artistique , dont nous offrons à nos abonnés une reproduction exécutée par un procédé spécial de gravure sur cuivre de la maison Ve Berger- Le vrault et Fils.
Cette élégante vignette, à présent une rareté, mais
autrefois multipliée par milliers d'exemplaires voués à une destruction prévue, fut gravée à l'eau -forte, en 1774, par notre excellent peintre Ueimlich , qui l'a fièrement signée , pour la maison de commerce dont l'estampe reproduit la marque sous forme de monogramme.
Zix devait plus tard suivre cet exemple et nous devons à l'obligeance de M. Heitz, communication d'une enveloppe de tabac qu'il a gravée (pour la maison Thiébault Hiirstel et Cw d'Ebersmiinstcr), où l'on voit cinq fumeurs de bonne compagnie, jouir du plaisir de la pipe et du cigare à paille. On sait que Benjamin Zix était grand fumeur. La vignette de Heimlicb a dû servir plutôt à empaqueter du tabac à priser dont l'usage , sous le règne de Louis XVI, était devenu presque général. Quant au dragon corse, ce n'est pas d'hier que les brillants soldats sont en faveur à Strasbourg, et la fière prestance de celui-ci, et son cheval piaffant comme s'il voulait enjamber la cathédrale, vue en perspective, devaient garantir dans toute l'Alsace bon accueil à pareille enseigne. H-y.