‹ Le Bibliographe alsacien (volume 2)Chapitre 98 sur 127 · M. JUNG, BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE DE STRASBOURG · texte numérisé non relu

M. JUNG, BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE DE STRASBOURG

Noue nous sommes déjà associés , dans un de nos derniers numéros, aux légitimes regrets qu'a laissés dans le monde savant la mort si subite de M. Jung.

Nous ne pouvons résister aujourd'hui au désir d'extraire du discours qu'a prononcé M. Ch. Schmidt, professeur à la Faculté de théologie et au Séminaire protestant, le 7 janvier dernier, pour rendre les derniers

honneurs académiques à son collègue dans la grande salle des cours du Séminaire protestant , la partie relative aux fonctions de M. Jung comme bibliothécaire de la ville de Strasbourg.

Nous regrettons vivement que les limites de notre petite gazette ne nous permettent pas de publier en entier ce discours consacré à perpétuer le souvenir d'un savant, qui pendant plus de trente années fut, comme on l'a fort bien dit, «l'âme de notre bibliothèque.»

«Distingué comme historien érudit, M. Jung a été plus distingué encore comme bibliothécaire. Comme tel, il s'est élevé un monument que le temps ne détruira point, en même temps qu'il en a élevé un à sa ville natale. Nous ignorons ce que fera l'administration municipale pour honorer la mémoire de l'organisateur de sa magnifique bibliothèque. Quant à nous, nous avons le droit d'être fiers que cet organisateur ait été un membre de notre Séminaire protestant. Bien des personnes ne connaissent pas toute l'étendue des services rendus par M. Jung comme bibliothécaire ; elles ne se rendent pas compte du savoir, du travail , de la persévérance qui ont été nécessaires pour mener à bonne fin une entreprise comme celle dont s'était chargé uotre digne collègue ; il a fait preuve des connaissances encyclopédiques les plus vastes , il a sacrifié à ses fonctions ses projets littéraires, dont l'exécution lui eût procuré une belle réputation parmi ses concitoyens et au dehors; il a joint à ce dévouement une activité presque sans exemple ; aussi

grâce à ses efforts de plus de trente années , la ville de Strasbourg possède-t-elle aujourd'hui une bibliothèque qui, par 0a disposition aussi savante que belle, fait l'admiration de tous les étrangers qui la visitent.

«Quand M. Jung revint d'Allemagne, les conservateurs des bibliothèques étaient Herrenschneider et Schweighœuser fils ; ces deux savants ne suffisaient pas à la tâche. La bibliothèque de l'ancienne Université, aujourd'hui propriété légitime du Séminaire , et celle de Schœpflin , appartenant à la ville , étaient seules classées avec un certain ordre ; la grande bibliothèque de la ville , provenant des maisons religieuses supprimées pendant la Révolution, était entassée pêle-mêle dans le chœur du Temple-Neuf, qui n'était pas encore divisé eu étages. M. Jung, plein des souvenirs de la bibliothèque de Goettingen , et doué des qualités qui font l'organisateur, offrit ses services à Herrenschneider, qui s'empressa de les accepter. Bientôt l'excellent Herrenschneider ne put plus suivre son jeune et ardent collaborateur, il lui abandonna tous les soins de la bibliothèque du Séminaire, et dès 1826 le 6t nommer par celui-ci son adjoint officiel. 6chweighs3user , paralysé trois années après , dut cesser ses fonctions, Herrenschneider vieillissait , toute la charge demeura entre les mains de M. Jung. Et cette charge eût été de nature à effrayer tout autre ! Tout était à refaire ou plutôt à créer à neuf ; le local manquait pour les 200,000 volumes dont se composaient les trois bibliothèques, les catalogues étaient incomplets et mal disposés, il n'y en avait pas même encore pour la riche

collection formant le fonds de la bibliothèque de la ville. En 1832 M. Jung, quoique n'étant encore que bibliothécaire adjoint, — il no devint bibliothécaire en chef de la ville qu'après la mort de Herrenschneider en 1843, — en 1832, dis-je, il obtint l'arrangement intérieur du chœur du Temple-Neuf, d'après un plan qui rappelle en partie celui de la bibliothèque de Gœttingen. Aidé de quelques ouvriers, il transporta lui-même les milliers de volumes, qui encombraient le chœur, dans la salle de l'auditoire ; tous les jours depuis le lever du soleil jusqu'à dix heures , où il faisait son cours , et après le dîner jusqu'au soir, il était à la bibliothèque pour s'occuper de cette besogne fatigante. Et quand furent achevés les travaux de reconstruction, il recommença la même besogne pour replacer les livres. Il se privait de tout repos , ne s'accordait nulle distraction, renonçait même à ses vacances , jusqu'à ce que le grand ouvrage fût entièrement terminé. Mais ce n'était pas tout; ranger les volumes sur des rayons n'avait été qu'un travail matériel; le plus important restait à faire , c'étaient les catalogues. Déjà en 1822 M. Jung avait commencé, de concert avec notre savant collègue M. Stahl , le catalogue systématique de la bibliothèque Schœpflin. Maintenant il fallut s'occuper de celui de la bibliothèque de la ville , pour lequel rien n'était préparé. M. Jung ne recula point devant la grandeur de sa tâche ; il écrivit successivement sur des cartes les titres des livres , et chez lui , tous les soirs , jusqu'à deux heures du matin , assis devant une longue table, il classait ces bulletins innombrables, qui sont

devenus la base des catalogues. Celui de la ville se compose de 76 volumes in-folio et de 2 volumes pour les incunables; celui du Séminaire comprend 18 volumes. M. Jung fut aidé en ces travaux par plusieurs jeunes hommes dévoués, que nous nous faisons un devoir de mentionner ici: son neveu, M. Frédéric Jung, aujourd'hui pasteur à Ittenheim , a été son collaborateur intelligent pendant quinze années ; plus tard ce fut M. Reussner, aujourd'hui professeur au Gymnase et successeur de M. Jung comme bibliothécaire du Séminaire.

«Ces catalogues toutefois ne sont pas encore le plus grand mérite de M. Jung. Son chef-d'œuvre est l'inventaire des manuscrits de la ville ; c'est là qu'il a montré plus que de la patience, il s'est révélé comme historien et comme paléographe du premier ordre. Quiconque a eu entre les mains des manuscrits du moyen âge , saura combien de questions se présentent à résoudre quand on veut en faire la description. Non-seulement le même volume contient souvent une foule de pièces, mais d'ordinaire celles-ci sont anonymes et ne portent pas de dates. Il faut étudier chaque traité , d'abord pour savoir s'il est encore inédit, en ce cas il faut essayer de deviner l'auteur, et si on ne le découvre pas , fixer la date probable en consultant le genre d'écriture aussi bien que les idées exprimées. Le traité est-il publié déjà, il faut comparer le texte manuscrit avec le texte imprimé, pour constater les différences. M. Jung a accompli ce travail avec une perfection remarquable ; le catalogue des manuscrits de la ville , formant 5 volumes in-folio , est tout entier écrit

de sa main ; chaque pièce y est décrite d'après Ba forme et analysée d'après son contenu, de sorte que ce répertoire, s'il était publié, rendrait un service considérable à la science. Sur la demande du gouvernement une copie en fut envoyée à Paris ; elle valut à M. Jung les éloges les plus flatteurs du ministre de l'instruction publique et plus tard la croix de la Légion d'honneur.

«Je n'insisterai pas sur l'extrême complaisance de M. Jung envers ceux qui venaient visiter la bibliothèque ; chacun de nous sait avec quelle bonté il conseillait aux jeunes gens les meilleurs livres pour leurs études, avec quel empressement il communiquait aux savants les manuscrits ou les ouvrages qui devaient servir à leurs recherches, avec quelle bonne grâce parfaite il se mettait an service des étrangers, des simples curieux même, qui chaque fois quittaient la bibliothèque aussi surpris de la belle disposition du local et des richesses qu'il renferme, que charmés de l'amabilité du bibliothécaire. Constamment préoccupé du soin d'enrichir les collections de la ville, M. Jung profitait de toutes les occasions pour obtenir des dons du gouvernement , et ne gardait pour luimême aucun des livres , souvent précieux , dont des savants étrangers lui faisaient hommage en reconnaissance des services qu'ils avaient reçus de lui. Des personnes mal informées ont prétendu que sous son administration la bibliothèque s'est augmentée presque exclusivement dans le domaine de la théologie et que la littérature a été sacrifiée : nous démentons formellement cette assertion; fi M. Jung a acquis des livres théologiques, il ne

l'a fait que pour la bibliothèque du Séminaire ; pour celle de la ville il n'a acheté que ce qui convient à une collection encyclopédique, ouverte aux littérateurs et aux savants de toutes les facultés. En soutenant le contraire , on oublie qu'il existe une commission d'acquisition nommée par le maire, et il semble qu'on n'a vu aucun des relevés publiés régulièrement depuis 1839 jusqu'en 1862. A Paris et à l'étranger le nom de notre bibliothécaire était nommé avec le plus grand respect; à Strasbourg aussi, tout récemment, M. le recteur de l'Académie lui a rendu un hommage public dont nous avons été touchés profondément et pour lequel nous lui exprimons, également en public, toute notre reconnaissance. Oui, Messieurs, aussi longtemps que Strasbourg aura sa bibliothèque, il devra conserver le souvenir du savant désintéressé qui en a été le créateur. »

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