HERMANN
Dans une vente de livres qui vient de se faire à Strasbourg, au domicile de M. Piton, libraire expert, a figuré un recueil de lettres autographes de Jean Hermann , professeur de logique et de métaphysique à l'ancienne Académie de Strasbourg et , sous la Révolution , professeur de botanique. '
Ces lettres , au nombre de 250 environ , sont toutes adressées à M. Millin de Grand-Maison , le directeur du Magasin encyclopédique^ elles sont datées du 12 février 1789 au 24 nivôse an VUI, et sont reliées par ordre
1. Hermann naquit à Barr le SI décembre 1738. II montra de bonne heure une aptitude toute spéciale pour les sciences naturelles, il enseigna successivement la philosophie, la pathologie, la chimie, les matières médicales C'est lui qui introduisit l'uskge de ces excursions scientifiques en Alsace où le professeur devient l'interprète de la nature, excursions qui aujourd'hui se renouvellent plusieurs fois chaque année pour la géologie et la botanique, sous la conduite de deux savants éminents, MM. Schimper et Kirschleger.
clirouologique eu un volume in-4^ (dos maroquin rouge). La plupart (Fenb^e elles ont de 8 à 1 2 pages.
Bien que ces lettres aient presque toutes trait à Thistoirc naturelle, on y trouve aussi des renseignements intéressants et intimes sur la vie privée de Hermann, sur ses nombreux travaux , sur les chagrins profonds que lui a causés la République , et les privations nombreuses au point do vue tant matériel qu'intellectuel qu'elle lui a imposées.
Hermann consacra toute sa fortune à enrichir son cabinet d'histoire naturelle , qui fut l'un des plus riches d'Europe. Tous les savants et surtout les naturalistes accouraient à Strasbourg dessiner des pièces rares qui devaient servir à illustrer leurs œuvres et qu'ils ne trouvaient souvent que chez lui. Les planches de Schreber sur les mammifères , celles d'Ësper sur les zoophytes , le grand ouvrage de Gaertner sur les fruits renferment beaucoup de dessins dont les originaux se trouvent encore au Musée de Strasbourg.
Il faut parcourir ces lettres que M. Millin a fait relier à la mort d'Hermann ' , pour se faire une idée des nombreuses relations de ce savant avec les illustrations scientifiques de l'ancien et du nouveau monde. Buffon, Lacé-
1. Hermann mourut la 4 octobre 1800, après trentc>5ix années de professorat. Son fils, qui avait également un goût très-prononcé pour les sciences naturelles, est mort à la fleur de l'âge. Cette perte fut cruelle pour Uermann et abrégea ses jours. Son frère, Jean Frédéric Hermann, ancien membre du conseil des Cinq-Cents, maire de Strasbourg, ont l'auteur de» Notice» hUtori«fiies *wr la ville dr StrnMbourg.
pède, Cuvier, Jacquin, Bloch, Vogel, Smith, Banks, Millier, Thunberg, Gmelin, HaUy, Pallas étaient en correspondance avec lui et s'étaient empressés de le faire recevoir membre de toutes les sociétés scientifiques de France , d'Allemagne , d'Angleterre , de Russie et d'Italie.
Quelques lettres de ce précieux recueil donnent aussi des détails piquants sur l'esprit public à Strasbourg pendant la tourmente révolutionnaire.
Voici ce que nous lisons dans une lettre du 5 mars 1793:
< Dites-moi au nom de Dieu et donnez-moi un conseil « ce que je dois faire de mon fils. Cette loi n'est-elle pas « cruelle et injuste de n'avoir absolument aucun égard « pour aucun talent? Comment voulez- vous qu'un jeune « homme qui n'est pas d'une constitution forte , mène la « vie d'un soldat? Comment voulez-vous qu'il manie les
< armes, et qu'un métier aussi rude le rende inhabile « pour toute sa vie à manier le pinceau ? La patrie trou-
< vera 100,000 soldats avant de trouver un observateur « peintre en même temps comme lui (sic). Ne suffit-il <■■ pas que ma petite fortune soit ruinée , que mon exis- « tence littéraire soit écrasée, faut-il encore que je perde « un fils unique et rare dans son genre ? Ou si le sort « tombait sur lui (et je suis accoutumé que toutes les « mauvaises chances sont pour moi) et que je voulusse le « sauver, faudra-t-il encore que je me dépouille davan- « tage? 0 cara, cara lihertasl Encore si c'était liberté! « Mais despotisme du peuple ! de toutes les choses la
< plus dure à soufirir! Qu'un barbier de village puisse
« dire à un général d*armée: Savez-vous que je suis votre « souverain ! ! ! ! ! ! Papœ! Papœ! »
Dans une lettre du 20 mars on lit :
« Je vous réponds, concitoyen collègue, au nom de mon « fils qui passe la nuit au corps de garde , après avoir « veillé la nuit précédente à la salle des accouchées et « comme il faut ordinairement que le grand diable se
< mêle de nos affaires , voilà un billet qui le commande « encore pour la garde de la maison commune. Convenez « cependant que tout ce tracas militaire n^est pas fait * pour un homme de lettres. Comment voulez-vous qu'on « travaille après cela à tête reposée, que Ton range ses « travaux et que Ton fixe certaines heures et certains jours « à telle ou telle occupation ?
« Ce mémoire aurait été achevé plutôt , si ces maudites « gardes n'étaient pas à monter à tout bout de champs , « Studta nam pacetn mentis habere volunt » , dit Ovide. Il y a « la circonstance que mon fils les monte pour lui et pour
< moi. Car quand aucun autre ne la monte pour moi , à « moins qu'il n'ait en main ses quarante sols , et que pour « avoir cette monnaie sonnante il faut que je débourse « 4 livres bien comptées en assignats et qu'il me reste « peu au delà de cette somme par jour pour vivre , vous « sentez bien , mou cher , qu'il faut bravement la gagner « soi-même, quand on n'a pas envie de passer à jeun
< cette journée
< Voilà du moins une justice que la Convention nous « a rendue en annulant ce que les commissaires avaient
« fait de la mauièrc la plus despotique. Mais uous pou- « vous toujours dire encore : « Indigna paitmur. » H y a « certaines personnes nouvellement arrivées chez nous , « qui voudraient tout mettre dessus dessous , expulser les « natifs de la ville et se mettre à leur place. Ne voilà- 1- « il pas que le département, composé pour la plus grande « partie de gens de campagne qui se laisse conduire par « cette poignée de démagogues comme il lui plaît, vient « d'arrêter une adresse à la Convention , avec une m^jorité «de deux voix seulement, dans laquelle il demande le « rapport du décret de la Convention , il recommande les « dictateurs qui nous avaient été envoyés comme ayant « bien mérité de la patrie. Une douzaine de personnes de « moins dans notre ville la plupart étrangères et nous vi- < vrions tranquilles. Ce n'est pas à ces boute-feu qu'il tient « que nos établissements d'instruction ne soient renversés « tous avant que la Convention ait pourvu à d'autres. »
Dans d'autres lettres Hcrmaun se plaît à relever des erreurs innombrables chez Lacépède et surtout dans les œuvres de Bufifou. Voici comme il parle de ce dernier :
< Vous avez bien raison, écrit-il le 26 avril 1793, de « dire qu'enseigner est un excellent moyen pour appren- « dre, docendo disctmus. On sait tout autrement ce que «l'on apprend de cette manière. Mes oflSciers, soit du « génie et de l'artillerie , soit d'autres régiments que j'a- « vais souvent pour auditeurs avant l'époque heureuse , « ont été , tout comme vous me marquez que cela vous « arrive , tout à fait étonnés de ne pas entendre du Buffon « à tout mot , de me l'entendre réfuter même parfois. »
Plus tard , le 1 5 vendémiaire an IV , il écrit : « Ce que «^ j*ai lu sur la vie privée de Bufibu m'a confirmé dans «^ l'idée que j'avais de lui qu'il n'était pas naturaliste, « l'essence d'un bon naturaliste c'est l'observation. Les « observations ne se perfectionnent qu'avec le temps , dies ^ diem docet. Le naturaliste est très-jaloux de ses papiers c et de ses notes et la postérité glanera encore dans les « papiers de Linné, de Pallas, etc. Si BufFon avait donc
< encore eu à écrire l'histoire des cétacés , il l'aurait « commencée sans matériaux et ç'uuraîcnt été d'autres « encore qui les lui auraient fournis, et des voyageurs « peu dignes de foi en fait d'histoire naturelle. Car il a ^ brûlé, ainsi qu'il assure, tous ses papiers. Il était j}luma «^ htiblima^ metteur en œuvre excellent, mais pas ce que
< l'on appelle proprement naturaliste. C'est ce que j'eu- * treprendrais de prouver dans votre journal , si ce n'était *= pas heurter l'opinion publique. »
On trouve aussi dans ce curieux recueil des lettres écrites sous l'impression vive des événements :
« On peut presque dire que c'était honorifique d'avoir « été du nombre des enfermés : et on le disait ici que « la bonne société était dedans. Nous étions plus inquiets « au dehors que les détenus qui se divertissaient de toutes « les manières , ignorant que les motions exécrables des « noyades avaient été faites pareillement à notre club « infernal
« Oberlin est de retour depuis peu de jours. 11 avait « été conduit à Metis , avait été traité d'une manière « inftoe comme le dernier des criminels et souffert beau-
< coup aiusi que ses compagnons de malheur. Sur la « fin on lui a témoigné beaucoup d*amitié et il a fait « aussi la connaissance du respectable Chazelles. Il est « bien sensible à ton souvenir et te réciproque tes amitiés. « Quant à Brunck, je n*en ai aucune connaissance , et je « ne sais pas dans quel coin il s'est fourré. Il avait aban- « donné la littérature , déjà avant la révolution. On Ta « rencontré jouer au tric-trac dès le matin , et on assure « qu'il a dît à celui qui en a paru étonné , qu'il fallait « mettre un moment entre la vie et la mort. Tiens , jo « ne te réponds de rien. Tu pourrais bien me voir encore « courir les filles.
« Mais comme je dois eu bon républicain me faire à des
< privations et exercer la vertu sublime de me contenter « de peu , j'apprends à vivre à la manière westphalienne, « c'est-à-dire , maître , domestiques , bestiaux , tous dans
< la même pièce , pour nous chauffer mutuellement. Car « cent livres pour la corde de bois et par-ci, par-là, quel- « ques centaines de livres de moins , produisent le « bel efiPet de la vie patriarchale. Voilà donc ma femme « et ma fille d'un côté, ma servante de l'autre, bientôt « peut-être je la congédierai aussi , à quoi bon ce luxe ? « Pour mon fils il est rarement à la maison , il est ou à « l'hôpital ou au corps de garde. Ainsi me voilà au beau « milieu de ce gynécée , parfois un verre de bière à côté , «car pour le vin que j'ai bu dans ma jeunesse et jusqu'à
< la belle époque du pillage de notre maison de ville ,
« c^est à mon co-sonverain , le savetier et le portefaix, à
< en boire aujourd'hui. Tout est pour le mieux dans ce « monde , disait toujours Pangloss ; et s*il n*ayait pas été
< pendu, et que Kunégonde n'eût pas perdu la moitié de
< sa fesse , ils n'auraient pas mangé sur la fin de leurs «jours d'aussi bonnes figues. >
Hermann, comme la plupart des savants, était absorbé entièrement par ses études. Plongé toujours au milieu de ses collections d'histoire naturelle ou de ses livres, toute distraction qui ne se rapportait pas à ses occupations favorites lui était insupportable. Il avait voué une haine profonde au nouvel état de choses , le gouvernement républicain lui était devenu odieux. La dispersion de ses collections était sa préoccupation exclusive ; dans la Révolution , cet immense drame , il n'a vu que la terreur. La politique n'avait jamais eu de prise sur cette nature toute scientifique ; les mots liberté , indépendance , ne résonnaient pas dans le sanctuaire de ce savant , l'un voulait dire licence , l'autre rébellion. L'orage révolutionnaire l'a surpris au milieu de ses livres , de ses herbiers , de ses mammifères , de ses zoophytes, et son esprit troublé, inquiet sur le sort de ses chers trésors, n'a pu comprendre que cette fièvre de destruction et de conservation qui s'était étendue d'un coin de la France à l'autre, n'a été que la conséquence fatale d'une oppression douloureuse de plusieurs siècles.
Nota. Mous apprenoDii avoc plaisir que M. A. SchweighaBUtser a fait Tacquisition de ce recueil pour la Bibliothèque de la ville.