CURIEUX
STAMMBUCH DE LA TRIBU A LA STELTZ.
On sait quelle était rorganisation des tribus ou corporations de Strasbourg, et ceux qui l'ignorent peuvent acquérir aisément d'amples lumières sur ce sujet , dans l'intéressant ouvrage allemand de M. Heitz , Das Zunftwesen m Strassburg, ouvrage composé sur des documents originaux , dont un grand nombre appartient à la riche
bibliothèque de Tautcur. C'est parmi les manuscrits précieux de cette collection qu'est rangé le recueil de dessins et d'autographes que nous allons décrire. «
La tribu à la Steltz était celle des professions les plus étroHement rattachées aux arts libéraux. Elle comprenait les orfèvres en or et en argent, soigneusement distingués autrefois les uns des autres*, les peintres de toutes catégories, les sculpteurs, les ciseleurs, les doreurs, les ouvriers en laque, les vitriers, enfin les imprimeurs, libraires, relieurs , papetiers et cartiers : tous plus ou moins initiés à la pratique du dessin ou en possédant au moins les notions élémentaires ; d'où leur vint l'idée de former un album dont chaque membre de la corporation serait invité à illustrer un feuillet de quelque dessin ou peinture de sa façon.
C'est ce curieux album, commencé en 1655, que possède M. Heitz. Il est oblong, large de 30 centimètres sur 20 de hauteur, relié en basane noire à dentelles , composé d'environ cent cinquante feuillets de papier assez ordinaire , dont une partie est teintée à la brosse de tous roux, jaunes ou verdâtres; mais une partie des dessins exécutés sur du papier choisi ou sur peau vélin y a été collée, et malgré l'intervalle de 120 années qui sépare le millésime du titre de la date du dessin le moins ancien , cinquante feuillets seulement, titre non compris, ont été employés.
Sur ces cinquante pièces, une vingtaine sont passa-
1. Vers 1700, Strasbourg ne comptait paA moins de 125 orfèvres; eu 1789, les registres de la tribu à la Steltz en nomment encore 99.
blcmcnt insignifiantee. Ce sont ou de laborieux essais de crayons inexpérimentés, ou de simples calques, ou même des gravures recouvertes d'une enluminure. Au reste , la plupart des dons de cette catégorie ne porte ni nom , ni date. L'un , dessin au lavis très-appliqué , représentant les fils de Jacob présentant à leur père le manteau de Joseph, et qui porte tous les caractères d'une copie, est signé : sœur Marie-Joseph-Gabrielle Fajard, religieuse de la congrégation Notre-Dame, 1740.
Je vais maintenant décrire brièvement les sujets dont l'exécution présente quelque particularité, ou révèle des aptitudes d'artistes incontestables, en suivant Tordre des dates, (]ui ne s'accorde nullement avec l'ordre d'insertion des pièces.
1655. Pour frontispice ou dédicace du Stammbuch, un
cartouche oblong, enjolivé à la plume, avec un quatuor
de chiens, des dépouilles de cerf, de renard et de sanglier,
servant de cadre à cette apostrophe qui , sous une forme
un peu solennelle, exprime pourtant une pensée aussi
modeste que morale :
Schaw Nachwolt wa» vor dir Sinii) Kunst und Fleisi bewicseii « Schaff Nachwelt dass von dir noch melirors wcrd goprieMcn.
£t que l'on pourrait traduire ainsi :
ContemplcB , ô postérité, Ces fruits néit du talent, de i'amonr de la gloire , Et tàclio do léguer toi-mémo n la mémoire, Le sujet d'un éloge encore mieux mérité.
Ce dessin n'a point de signature.
1»)56. C'est à Gabriel Waldeck. âgé de soixante et un anfi . pf selon touto apparmee nrfi'vrc do profession . que
eemblc avoir été décenié Thouneur (rétreuner Talbuni immaculé , et il s'en acquitta à ravir en couvrant une page blanche tout entière d'une palme fleurie, sorte d'arabesque à la plume, avivée au pinceau de touches noires et bleues, qui décèlent la main d'un praticien consommé.
En 1669, treize ans plus tard, un autre Waldeck (Emmanuel), également à l'âge de soixante ans, orfèvre aussi, enrichit l'album d'un pendant à ce dessin, non moins remarquable. Il ofire un entrelacement de fleurs et d'insectes , rendus à l'aquarelle avec une précision d'imitation et une fraîcheur de coloris surprenantes. Au-dessous de la dédicace de son travail à la tribu, il a dessiné l'écusson de ses armes, deux fasces et trois étoiles d'or en champ d'azur, accopipagné de la devise : Ora et lubora.
1658. Un petit blason, non colorié, figure aussi dans le précieux dessin sur peau vélin, signé Jean-Daniel Braun, dessinateur. C'est un gant dextre d'or entre deux étoiles, sur champ diapré d*azur. Au commencement du XVII® siècle, quatre Braun pratiquaient l'orfèvrerie à Strasbourg, et l'un d'eux jouissait de ces mêmes armoiries, ainsi qu'un médecin et un membre du conseil des Treize, parents de notre habile artiste.
Figurez-vous un charmant petit paysage, pointillé au pinceau à l'encre de Chine, de trois centimètres de hauteur sur huit ou neuf de largeur. Au fond , à droite , des fabriques antiques au delà d'une rivière qui descend, à gauche une prairie ombragée, des bœufs et des moutons
8ur la rive , le pâtre cudormi , sa compague oecupée à traire une vache, Tensemble plein de lumière, de calme et de chaleur. Mais ce qu*il faut admirer avant tout, c'est Tencadrement de cette miniature , traité à la plume , où de petits génies , des mascarous , des rubans , des fleurs , des feuillages, sont groupés et mis en relief avec un goût, une harmonie et une richesse de tons inconcevables. Bref, un petit chef-d'œuvre.
1666. J. B. Fœcher (orfèvre.) Une guirlande de fleurs à l'aquarelle entourant un emblème peint en or, auquel font allusion un distique allemand et un sizain français, sur la vanité des choses humaines. L'auteur du dessin , traité avec talent , y a joint encore cet adage en lettres moulées :
Cognotcitar amicitia— amore — more — ore — re.
La même date de 1666 accompagne un dessin allégorique au lavis, signé Jean Walter, l'aîné , peintre miniaturiste. Devant un chevalet, qui supporte un tableau où la mésaventure d'Icare est figurée , est assise la Vérité nue , entourée du Temps , de Mercure , de Minerve et d'une autre déesse. Cuique gftum studium, à chacun sa tâche et son rôle, telle est la devise qui précède, en grosses majuscules, des vers hollandais où se trouve peut-être exprimée plus explicitement l'intention de l'artiste, dont le pinceau n'a pas fait ici merveilles.
En 1680, Jean-George Walter, frère ou fils du précédent, en face d'un dessin non moins faible d'exécution, qui représente la séduction de je ne sais quelle nymphe par Apollon ou Jupiter, sous un déguisement féminin ,
inscrivait les vers suivants qu'on (lirait empruntes à Ronsard ou à Desportes.
Je ne te veux troiyper, madame y n'ayez crainte , Encore qne masqué Je snis loyal et rond : Pour couvrir mes amours J'ai déguisé mon front, Et pour les rendre sûrs de l'envieuse atteinte.
1667. Jacques Erhardt F^né. Dans un site entouré de rochers et de sapins , les ours évoqués par le pro2)hète Elisée dévorent des enfants qui se raillaient de sa calvitie. Dessin sur papier brun chocolat , relevé de noir et de blanc, dénué de correction, mais d'un effet réussi.
Ludus sectUarù, par J. Joël Leopardt , dessiné à l'encre de Chine, en travail de hachures. C'est une des pages les plus curieuses de notre album , que ce combat à outrance d'hommes et de bêtes féroces, sanguinaire passetemps des Romains dégénérés de l'empire. La hardiesse do la composition et le pittoresque de l'ensemble y font aisément pardonner la maigreur du trait. Au-dessous d'immenses gradins regorgeant de spectateurs, au pied d'un obélisque qui se dresse au milieu du cirque funèbre , le regard n'embrasse qu'une confusion de gestes désespérés ou furieux , un pêle-mêkî sauvage de belluaires en lutte contre des lions , des tigres , des ours , des taureaux , des lynx et des éléphants. Tandis que la plupart s'acharnent sur leur proie, quelques-uns semblent éperdus de terreur, d'autres rassasiés de sang et de carnage restent immobiles ; sur le premier plan rampe un magnifique léopard, emblème du nom et armes parlantes de l'auteur.
1675. Nous trouvons sous cette date deux dessins à la plume très-intëressants , quoiqu'ils soient assurément des reproductions d'estampes, un sujet mythologique de Vécolo italienne : Pyrame et Thisbé, et un petit paysage dans le goût d'Israël. Mais ces études de^ gravure, où la plume joue le rôle du burin , à s'y méprendre , exécutées sur peau vélin par Jean-Adam Seypel , à l'âge de douze ans, nous révèlent par quels travaux assidus et précoces il acquit le remarquable talent qui nous rend aujourd'hui si précieux les élégants portraits de ses contemporains illustres.
1676. Gabriel Haas, orfèvre. Un dessin à la pierre noire sur parchemin , d'un aspect blond et vaporeux , nous montre Mercure traversant les airs. A gaucho la face joyeuse du soleil; à droite une lune boudeuse, emmitouflée de son croissant comme d'un capuchon.
— Wendel Dictterlin l'aîné^ un descendant du célèbre Jirchitecte. Pallas, couronnée par deux génies ailés et tenant une statuette de Victoire , foule aux pieds des armures conquises. Dessin au crayon exécuté par l'auteur à l'âge de soixante-quatorze ans , et qui ajoute a sa signature ce témoignage de pieuse résignation : < l^êt a partir, quand Dieu l'ordonnera.»
1685. Julien Reichelt, qui professait les mathématiques , n'a dessiné sur le Stammbuch de la tribu que son nom et son prénom , mais de la façon la plus originale ctlg plus pittoresque. Les neuf lettres qu'on y trouve Hont , en majuscules romaines , sous forme de caractèrcH
mobiles, amoncelées, les unes couchées, d'autres debout,
d'autres inclinées, 1*R initiale huehée sur le T final, et le tout surmonté d'une gracieuse banderole où se lit cette devise : Ingenio fortuna minor,
1695. J. J. Sandrart, orfèvre. Le dessin au crayon de la £Eice et du l'evers d'une médaille (sans doute un ouvrage de sa façon), avec un entourage d'Amours et de griffons. Mine de plomb.
1708. Le XVin* siècle est inauguré par le nom d'Imlin (Jean -Louis), orfèvre, l'aïeul de l'auteur des nombreux dessins de nos ruines des Vosges. C'est ici la scène d'Héliodore frappé de verges par les anges. Dessin lavé à l'encre de Chine, que je suppose être une copie.
1710 et 1712. Encore deux productions d'un jeune adepte, Jean-Charles Baldner, âgé de seize ans. Le plus remarquable est un paysage dans le genre de ceux gravés par Mérian, rendu à la gouache; sur peau vélin, avec une minutie et une patience surprenantes; dans un bel état de conservation.
Un autre Jean Baldner, si ce n'est le même , a signé , en 1723, une petite Saiifte-Famille joliment lavée au carmin.
1711. Bethsahé au bam. Un tour d'adresse inconcevable , grande vignette à la plume , exécutée par Mathias Buchinger d'Anspach, né sans jambes ni avant-bras. C'était avec une plume attachée au moyeu du coude qu'il exerçait son industrie. Il a joint à sa composition son portrait, un tronc d'homme revêtu d'un riche habit à brandebourgs et d'un chapeau à plumes. Sa phjrsionomie riante paraît accuser quarante ans.
1714. Isaac Kubler. Allégorie sur les vanités du monde. Belle figure de femme dessinée à la pierre rouge. Elle occupe le dernier feuillet de Talbum.
1718 et 1722. Brulliot, dans son Dictionnaire des monogrammes , a inscrit quatre ou cinq Thelot qui ont pratiqué en Allemagne Torfévrerie et la gravure. Les deux artistes dont nous allons parler, doivent avoir appartenu à cette famille. L'œuvre du premier, Chrétien-André Thelot, nous offre un banquet des dieux de l'Olympe, dessin au lavis , d'un joli eflfet malgré de légères incorrections dans les figures, qui sont au nombre de trentetrois. La riche et nombreuse vaisselle rassemblée sur les tables, sur des crédences, à terre, révèle l'orfèvre épris de son métier. — L'autre pièce doit émaner d'un graveur ou d'un ciseleur de mérite , et le choix du sujet semble indiquer que l'auteur, Cornélius-Daniel Theloth , peut-être frère du précédent, était établi en Alsace. Ce riche dessin à la plume , sur peau vélin , représente en effet, assise sur un trône, la ville de Strasbourg personnifiée, portant son blason et un caducée, avec deux lions couchés à ses pieds. Autour d'elle, des Amours jouent avec des guirlandes et des emblèmes guerriers. Au premier plan le Rhin d'un côté , l'Hl de l'autre , épanchent leurs urnes, et l'on distingue vers le fond la terra^e de la cathédrale. C'est à proprement parler une gravure à la plume, en hachures et pointillée, d'une précision et d'une délicatesse extrêmes ; les têtes d'Amours sont charmantes d'expression.
1722. Frédéric Stuber. Scène mythologique. Encore
uu travail imitatif du burin , qui justifie bien la devise inscrite par Tauteur : « Avec de la patience , du temps et de l'adresse on vient à bout de ce qui semble le plus impossible. >
1740. Jean -Martin Weiss. Notre laborieux graveur strafibourgeois n'avait plus à fournir la preuve de sa dextérité manuelle. Il n'a dessiné sur l'album , au pinceau, qu'un léger croquis : le petit Cupidon arrêtant un jeune voyageur au seuil de son auberge , dont l'enseigne porte deux cœurs enflammés. On lit au bas du dessin pour légende : « L'Amour, un mauvais hôte. »
1741. Ant. Griesing, peintre. Vénus sur les eaux, gracieuse composition au lavis.
1751. Juste à i'avénement du règne frivole de la Pompadour^ n'est-il pas curieux de rencontrer, sur une page du Stammbuch même, comme un reflet et un lointain écho des mœurs et des maximes dont Versailles donnait à l'Europe l'exemple contagieux? Voyez ce joyeux compagnon (il s'appelait Mutschelle, sculpteur de Bamberg), en jaquette et en bonnet d'atelier, se reposant, un doigt sur le front, une jambe étendue sur un tonneau, près d'un cartouche rocaille qu'il vient de terminer. Un violon , un fleuret sont à ses pieds , et voici sa profession de foi , rédigée pourtant en allemand : « J'aime à réfléchir, mais le gosier humide. Tous les sculpteurs sont amis de Bacchus, en dépit de la maigreur de leur bourse. Je fais comme eux. L'escrime et la musique me charment, les dames aussi. Il sera temps de s'amender quand viendra la vieillesse. »
1775. Un dessin de Franc. Waltcr, le paysagiste, fait à vingt-quatre ans de distance , semble répondre à cette dernière prévision. On y voit la Mort qui vient interrompre les travaux de Tartiste comme dans les images emblématiques d'Holbein ; mais cette pensée est ici traduite d'une manière plus bouffonne. Le spectre funèbre apparaît au-dessus du chevalet armé d'un balai , s'apprêtant à effacer le portrait de femme ébauché par le peintre, qui se renverse sur son fauteuil frappé de stupeur, tandis que son jeune apprenti se sauve à toutes jambes.
Et comme si Tallégorie de Walter eût été une prédiction, ce fut là le dernier dessin inséré dans le Siammbuch,
Mais j'ai réservé, pour finir cette revue déjà longue peut-être, la mention d'un feuillet daté de 1675, où Jcan-Joachim Sartorius, orfèvre, fait hommage à la tribu d'un ancien dessin exécuté en 1G15, par Pierre Ditterlin, pièce doublement remarquable par la beauté et par le procédé de son exécution. Sur un papier de couleur fauve qui donne le ton fondamental des chairs et des vêtements, les contours sont légèrement ombrés au pinceau et toutes les lumières sont rendues par des touches d'or réel plus ou moins nourries. L'effet est saisissant. La scène , qui est un épisode du mythe d'Apollon Phébus, n'a rien de la pesanteur allemande ni de l'afféterie françiiise. La conception , le dessin , la couleur, tout rappelle les meilleures traditions de l'école italienne, tout est plein de goût et de liberté. L'illustre Ditterlin, ce grand dessinateur du XVP siècle, s'il avait pu voir ce dessin, aurait été fier d'y lire son nom de famille.
Le recueil de la corporation des artistes strasbourgeois ne nous eût-il transmis que cette page et la miniature à la plume de Daniel Braun , qu'il faudrait rendre grâces au soin pieux de ceux qui l'ont apprécié et su conserver pour le plaisir de nos yeux et pour l'honneur des beauxarts. Sa vraie place serait dans un dépôt public , et nous faisons des vœux sincères pour qu'il ne nous soit pas ravi, comme l'ont été tant d'autres témoignages importants de notre histoire locale. Henry ëqmont.