LES ANABAPTISTES A COLMAR
Quand les anabaptistes de Westphalie se furent emparés de Munster, ce succès devint le signal de nouvelles rigueurs contre les malheureux sectaires des autres provinces. Partout les magistrats,, les officiers impériaux et seigneuriaux poursuivirent par le fer et par le feu l'anéantissement de communautés religieuses qui apparaissaient comme un commencement de révolte ou de Bundschuhj ainsi que s'exprime le bailli de Bouffach dans une lettre du 7 avril 1534r, adressée à la ville de Colmar.
En faisant ^arrêter quelques anabaptistes, cet officier, nommé Louis Horneck de Hornberg , avait appris qu'ils venaient de se réunir à deux- reprises,
( 114 ) an nombrf de trois cents, hommes et femmes, entre Colmar et Egnieheini, et pins récemment, la veille de PàqneË, 4 a\Til, dans nnc ctapelle, entre SJgoUlieim et Riquowihr. 11 s'empressa d'en informer le magistrat de Colmar, en lui tiignalaut un nommé Biaise Beck, de Wcsthalten, habitant la ville, qui devait plus particulièrement s'être fait remarquer.
Le bailli de Sainte-Croix avait reçu un avis semblable. Plusieurs habitants de la villette, connus comme anabaptistes, avaient pris la fuite. Il fit arrêter la femme de Martin Scbnider, l'un d'eux , et l'interrogea. Il apprit par ses réponses que les anabaptistes du pays formaient quatre communautés, l'une au-dessus de Bâle, l'autre dans la Mortenau, la troisième au-dessous de Schlestadt, la quatrième entre Rîbauvillé et Riquewihr; que l'accusée avait pris part avec son mari à une réunion de trente-six personnes qui s'était tenue au delà du Landgraben , prés de Châtennis, que la cérémonie avait commencé par une lecture pieuse qui avait duré trois heures, après laquelle on s'agenouilla et on pria pour les autorités spirituelles et temporelles et pour les persécuteurs. Puis ou mit en commun le pain et le vin que chacun avait apportés, et on mangea, les maris réunis à 'leurs femmes, et ceux des assistants qui
étaient venus seuls groupés par sexe. A ceux des frères qui manquent de vêtements ou d'instruments de travail , la communauté fait des avances remboursables à rassemblée suivante, s'ils en ont le moyen. Dans une autre réunion, composée d'une vingtaine de personnes et tenue le samedi après Beminiscere (7 mars) , entre Kientzheim et Riquewihr, dans la forêt, sur la montagne à droite, on avait lu une lettre écrite par les anabaptistes de Lahr, pour consoler leurs frères et pour les engager à persévérer dans la foi. Biaise Beck avait pris part à cette réunion. L'accusée ajouta encore qu'il y avait dans le nombre beaucoup de frères qui n'étaient point baptisés, qu'on n'admettait personne qui ne fût pas de bonnes mœurs, et qu'avant de recevoir définitivement un néophyte, on l'éprouvait pendant six mois. Le bailli de Sainte -Croix s'empressa de communiquer une copie de cet interrogatoire au magistrat de Colmar. Colmar avait déjà eu à poursuivre sur. ce chef un nommé Thomas Muller. Il avait essayé de prêcher le dimanche de Quasimodo (24 avril) 1530, du haut de la chaire de Saint-Martin, et pour ce fait il avait été mis une première fois en prison. Il avait reconnu non-seulernent qu'il était anabaptiste, mais encore qu'il avait rebaptisé des néophytes , et qu'il ne croyait pas à la présence
( 116 ) réelle. Cet aveu* aurait permis de lui appliquer les peines édictées par Tempereur contre les anabaptistes, à savoir la peine de mort par le feu ou le glaive. Mais Taccusé avait témoigné un si vif regret de ses erreurs , que la ville , usant d'indulgence envers lui, ainsi que le mandement de 1529 le recommandait quand les prévenus donnaient des marques de repentir, s'était contentée de lui faire jurer et prendre rengagement écrit de ne plus retourner à ses erreurs.
Cette promesse n'avait pas été tenue , et à la suite des derniers mouvements des anabaptistes, la ville fit de nouveau emprisonner Thomas MtiUer.
Il fut interrogé le 12 mai 1535, en présence du stettmestre Jean Stromeyer , du prévôt Pierre Nugarter , de deux XTTI. et de deux conseillers. Sans avoir été mis à la question, il avoua qu'il n'avait eu aucun repentir de ses erreurs passées, que lors du renouvellement du magistrat et du conseil, , il s'était abstenu de prêter serment comme les autres bourgeois, qu'il avait pris part à toutes les assemblées de la secte sur les digues de Katzwangen, près des carrières de Wettolsheim, entre Kientzheim et Ammerschwihr et dans la forêt du Neulând, qu'il avait traité entre autres la question des autorités et soutenu que celles qui persécutaient son troupeau n'étaient pas instituées
par Dieu, mais par le diable. Il déclara encore qu'il se repentait amèrement de s'être rétracté autrefois et qu'il était résolu à ne plus trahir la foi qu'il avait reprisé.
Aucun témoignage formel n'indique le sort que subit ce malheureux ; mais il se devine. Une espèce de réquisitoire conclut contre Thomas Muller et quelques accusés non dénommés à la peine du feu. Avant le jugement qui les frappa , . d'autres anabaptistes moins compromis ou qui firent amende honorable, avaient été exilés au delà du Rhin. Ils s'étaient réfugiés d'abord à Brisach, puis à Achtcarn, enfin à Burgheim, partout signalés et pourchassés comme hérétiques. Enfin, Jacques Stedlin, l'un d'eux, écrivit le 16 mai à la ville de Colmar, au nom de ses compagnons, pour la prier d'intervenir en leur faveur auprès du magistrat de Burgheim ou de tout autre lieu où elle aura pour agréable qu'ils se rendent, afin qu'ils ne soient plus exposés aux vexations des gens mal intentionnés qui voudraient les pousser à perdre les bonnes grâces de Messieurs de Colmar, et avec elles l'espérance d'être rappelés de l'exil.
Ces mesures rigoureuses ne mirent pas fin aux pratiques des sectaires; peu d'années après, la ville fit publier une proclamation ^qui se résume en ces termes :
«Considérant que, malgré les condamnations au feu et à d'autres peines auxquelles on a eu recours pour se débarrasser des anabaptiAes, le magistrat est informé qu'il s'en trouve toujours un certain nombre qui ne se contentent pas de l'être pour eux-mêmes, mais qui font partager leurs erreurs à leurs femmes et à leurs enfants et hébergent des coreligionnaires étrangers;
« Considérant que cette secte est contraire à toutes les lois divines et humaines, comme aussi à toute bonne police;
« Il est fait défense à qui que ce soit de persévérer dans ces erreurs, d'ouvrir sa maison à des sectaires forains;
«En outre, ordre est donné à chaque bourgeois, au nom du serment qu'il a prêté, de dénoncer les anabaptistes dont il aura connaissance.
« Le tout sous les peines de droit. »