PLATEAU EN FAÏENCE POLYCHROME
CotUetiom de M A. Tmimtmrier.
KnvÉROfl 7-8 MDCCCLXVII Mahs-Mai
LE
GAZETTE
LITTÉRAIRE, HISTORIQUE, ARTISTIQUE
ANCIENNES INDUSTRIES D'ALSACE ET DE LORRAINE»
Manufactures de porcelaine et de faïence.
NIDERWILLER.
'(SUITB.)
Lemire n'a laissé que peu de traces de son passage dans les usines de Lunéville , mais il a beaucoup travaillé pour celles de Niderwiller. C'est là qu'il exécuta ses meilleurs modèles, dont quelques-uns étaient de dimensions peu ordinaires, et qu'il reproduisit la VéniLS accroupie dans une proportion qui est au-dessus de demi -nature.
1. Yoj. le Bibliographe alsacient 2* année, p. 277 { 3* année, p. 1, 29, 89, 133, 169 et 253; et 4« année, p. 7 et 61.
G^est grâce à l'obligeanee de M. le baron Le Bel, un de nos colléetionnears les plus entendus en matière de céramique, que nous avons pu terminer la publication de cette intéressante monographie. C. M.
Tout nous fait présumer que Lemire est également l'auteur d'un fort beau groupe allégorique en porcelaine qui se trouve aujourd'hui au musée de Colmar ', et qui , d'après la tradition , aurait été commandé par la ville de Strâfiboui*g pour être placé dans la bhambre à coucbèlde Farchiduchesse d'Autriche , lorsqu'elle passa à Strasbourg, le 7 mai 1770, pour épouser le Dauphin, plus tard Louis XVI.
Lemire donnait une partie de son temps à la direction des travaux artistiques de la manufacture; en outre, il avait fondé une école de dessin et de modelage pour les ouvriers. Aussi le sieur Lanfrey put -il, grâce à cette active et intelligente collaboration , maintenir la réputation de ses produits et résister à la crise qui , à la fin du
1. £n effet} il existe au musée de Colmar un délicieux groupe allégorique ayant trait au mariage de Louis XVI et de Harie-Antoinette.
Ce groupe représente un autel triangulaire dont la partie de devant porte en lettres d'or l'inscription : t Cara Deûm Soboles». Sur cet autel sont placés deux écussons portant l'un les armes du dauphin , l'autre celles d'Autriche et de Lorraine.
A gauche est un génie ailé debout, couronné de fleurs, tenant de la main droite le flambeau de l'hyménée entre les deux écussons qu'il semble éclairer et qu'il enlace de la main gauche d'une guirlande de fleurs , ainsi que l'autel. Au bas gît une branche de rosier avec un bouton , et un peu plus loin une rose & moitié épanouie arrachée de sa tige. Ce groupe ne porte ni signature ^^ ni estampille, ni marque qui puisse en indiquer l'origine. Il a été offert au musée par Mme veuve Boillot , en 1861.
Kous transcrirons le billet dont la donatrice avait accompagné cet objet. « Ce monument a été fait à la main exprès pour la reine Marie- Antoinette ; il était posé dans sa chambre à coucher, au palais , à
dernier siècle, a emporté tant d'établissements de ce genre. Lemire resta à Niderwiller jusqu'en 1806 ou 1808. Il vint alors se fixer a Paris. A cette époque, en effet, un artiste de cette valeur n'était plus à sa place dans les manufactures lorraines , envahies par la fabrication de la terre de pipe , et où , d'ailleurs , les modèles et sujets de fantaisie abondaient depuis la dispersion des moules de Cyfflé.
A partir de cette date, Lemire ne s'occupe plus que de sculpture. Il prit part à tous les Salons jusqu'en 1819. Pour ses débuts, il produisit une statue de berger qui lui valut une médaille d'encouragement (1 808). La gravure publiée dans les Annales de Landon peut donner une idée suffisante de ce talent simple et distingué.
En 1810, il expose V Amour mettant une corde à son
Strasbourg , qnand elle a pa38é comme danphine, pour épouser Louis XYI. Pendant la grande Révolution, ce monument est resté caché dans une cave, et, en 1824, M. Raspieler (le célèbre avocat) en a fait cadeau A mon mari, M. Boillot, professeur de dessin au collège de Colmar, et moi, à mon tour, Je Tai offert, par reconnaissance, à la ville de Colmar, en décembre 1861. •
Au verso de ce billet se trouvent les mots suivants : • Lemire , sculpteur à la fabrique de porcelaine de Niderwiller.»
Jli. Taintnrier m'écrivait peu de jours avant sa taoH :
« II m'importe de savoir ce qu'il y a de vrai dans cette tradition , et surtout de connaître l'auteur du sujet qui , je vous le répète, est d'une admirable exécution. Je ne crois que Lemire capable d'exécuter une œuvre aussi réussie. •
Malgré toutes nos investigations , nous n'avons rien pu découvrir concernant cet objet; la ville de Strasbourg l'a-t-elle réellement fait faire pour cette circonstance ? Comment M. Raspieler l'a^t-il eu en sa possession ? C. Msaii.
arc, statue en marbre que Ton peut voir dans les galeries de la sculpture moderne au Louvre ;
Puis, en 1812, le Qènie de la Poésie cbantant et s'accompagnant de sa lyre ;
En 1814, un Jeune Berger méditant un air champêtre, et un bas-relief allégorique pour le tombeau de M"*Belloc.
En 1817, V Innocence, statue en marbre exécutée pour le ministère de l'intérieur ;
Enfin, en 1819, un enfant de grandeur naturelle.
Lemîre eut un fils , André Sauvage , dit Lemîre , né , en 1773, à Lunéville, et qui fut un peintre d*histoire distingué. Il remporta deux médailles de 1'" classe aux Expositions de 1806 et 1808. La femme d'André et son élève , M"® Sophie Lemire , née Bruisholtz , a laissé de très-jolis tableaux de genre qui lui ont valu plusieurs récompenses aux Expositions , notamment une médaille de 2*^ classe au Salon de 1812.
Après la mort du comte Custine , Lanfi'ey conserva la direction de l'usine, dont il devint définitivement propriétaire lors de l'adjudication qui eut lieu au profit de la nation et des créanciers du général, le 25 germinal an X.
Enfin cet établissement passa , en 1827, entre les mains de M. Dryander, mort tout récemment. Ses fils continuent de l'exploiter. On n'y fait plus de poteries d'art, mais d'excellente vaisselle en terre de pipe ou cailloutage.
Revenons maintenant à ces intéressants produits qui ont valu à Niderwiller une réputation si justement méritée.
La fabrication eut, on a pu s^en apercevoir par Texposé qui précède , trois phases distinctes :
Sous M. de Beyerlé , c'est la faïence qui a la priorité ; on fait alors surtout des pièces de service, mais la richesse de leur forme et la beauté de leur décor placent ces objets au rang des meilleurs produits artistiques de ce genre.
M. de Custine maintient cette branche de son industrie à ce niveau élevé, ainsi qu'on peut s'en convaincre par l'examen des belles faïences que renferment nos collections modernes, et notamment le Musée de Cluny. Le plat ovale dont nous donnons la gravure est un des plus remarquables spécimens de cette époque que nous ayons rencontrés. Des rinceaux rehaussés de teintes douces et harmonieuses en dessinent le contour élégant; un riche écusson armorié, accompagné de lambrequins, palmes et feuillages, garnit le bord supérieur; au centre s'épanouit un superbe bouquet de roses et de myosotis, et d'autres fleurettes semblables occupent les espaces libres de la bordure. Tout cela est disposé avec un goût parfait, et l'exécution , d'une habileté consommée , peut supporter la comparaison avec celle des meilleurs produits de Sèvres et de Saxe.
Cette pièce , qui a figuré à l'Exposition rétrospective de 1865, porte au revers le chiffre du comte Custine.
Le général avait fait faire , pour son usage personnel , un service dont on rencontre encore quelques pièces détachées dans les collections. Le bord est treillage à jour, avec filets roses ou lilas ; au centre se trouve le chiffire
dti comte entre deux palmes vertes reliées par un mban rose et surmonté d'une banderole avec la devise : « Fais ce que dois , advienne que pourra. »
 la vente Mathieu Meusnier, en 1865, une de ces assiettes a atteint un prix très-élevé'T
L'usine do Niderwiller a produit, pendant la même période, des porcelaines également bien réussies; mais c'est surtout sous l'administration de Hanfrey que ce genre de produit atteint toute sa perfection. Par le tarif que nous publions à la suite de ce travail, on pourra juger de l'importance exceptionnelle de cette fabrication, en ce qui concerne les groupes , figurines et vases d'ornement <en biscuit ou pâte colorée. H 7 en avait plus de trois cents modèles différents dont les moules existent encore dans la fabrique, où maintenant on les laisse sans emploi.
Nous avons cité les principaux sujets fournis par Lemire ; parmi ceux de Cyfflé , nous mentionnerons : le Bélisaire, groupe; Renaud et Armide, les Cris de Paru, qui s'exécutaient en biscuit , comme les principales figures de Lemire; le Savetier, l& Ravaudeuse , les Crû de Parts, les Ramoneurs et Mendiants, que l'on trouve plus habituellement en faïence ou en porcelaine émaillée.
On avait aussi une ravissante série de vases d'ome-
1. Pendant la période Beyerlé, les produits de l'nsine n'étaient marqués que par exoeptlon. Quelquefois ils portaient l'initiale on le nom du décorateur, sans aucune indication de fabrique. C'est ce qui les distingue de la période suivante , dont les produits étaient régulièrement marqués. B<»" Lb Bbl.
( 1*8) ment, style Louis XY et Louis XVI, depuis les plus petites dimensions jusqu'aux proportions les plus grandes qui dépassent 1 mètre de hauteur.
Je citerai enfin une pièce exceptionnelle, un bouquet de fleur exécuté avec une extrême délicatesse en biscuit de porcelaine, et qui, suivant la tradition, aurait été offert à la comtesse de Custine , pour le jour de sa fête , par les ouvriers de la manufacture où ce précieux objet est encore conservé aujourd'hui.
' Quant à la vaisselle de service , on finit par lui donner un décor d'une grande simplicité. C'est celui qui est connu sous le nom de décor barbeau, ou décor à bleueU.
La faveur dont jouissent en ce moment les produits de la manufacture de Niderwiller est donc complètement justifiée par leurs remarquables qualités qui peuvent se résumer ainsi : variété, élégance et richesse des formes, entente parfaite du décor ^ surtout pour les faïences, beauté de l'émail.
D'une coloration moins vive que les faïences alsaciennes, de forme moins capricieuse que celle des autres manufactures lorraines, ces poteries me paraissent, en effet, tenir le premier rang dans le groupe de la région dont je m'occupe.
Deux marques différentes caractérisent la période de l'exploitation du baron de Beyerlé ce sont, d'une part , les lettres A et B enlacées ; d'autre part, le B uni à la lettre N, initiale du mot Niderwiller.
Comme spécimens de cette époque , je citerai une
( H*) grande assiette à bord festonné de la collection de Sèvres dont le centre est occupé par un paysage en terrasse avec animaux, d'après Berghem, et le pourtour orné de fleurs en -bouquets- détachés. Une assiette de la coUection de M: le blu*on Le Bel, de Strasbourg, sur laquelle se trouve cette marque un peu modifiée. £t enfin une soupière qui a figuré à la vente de M. Mathieu Meusnier, du 30 mars 1865, et dont le décor de fleurs polychromes était rehauss.é par des rinceaux en relief émaillés en vert vif, jaune et bleu pâle ; le bouton figurait des légumes, tels que champignon, haricot, poireau, etc., groupés avec art.
Les décors de cette époque sont toujours exécutés avec une très-grande délicatesse et consistent en fieurs , paysages , oiseaux et insectes ; Témail du fond est d'un beau blanc, non pas laiteux comme celui de Strasbourg, mais légèrement jaunâtre comme, d'ailleurs, sont tous les engobes de Lorraine qui se rapprochent toujours , plus ou moins, des teintes de la terre de pipe.
LeT comte Custine a combiné également cette lettre N avec l'initiale de son nom ; puis il s'est borné à marquer JB^ /o ses produits de deux C croisés surmontés par- J6^^ fois d'une couronne, qu'il importe de ne pas confondre avec la couronne de l'usine de Loùisbourg (Wurtemberg).
La matrice qui servait à imprimer cette marque sous les pièces de grande dimension existe encore à l'usine de Niderwiller. Les produits de cette période sont trop connus pour qu'il soit utile de les décrire ; ils consistent
principalement en pièces de service décorées avec un soin particulier et une finesse d'exé- rjC K cution qui cependant ne va pas jusqu^à la sécheresse et donne aux faïences surtout un aspect ^A^jf* particulier qui peut servir à les distinguer de celles V de Strasbourg, dont le décor est large et éclatant. -^
J'ai déjà signalé, comme pièces exceptionnelles de cette période , le plat avec armoiries de ma collection et Fassiette avec chiffire et devise du comte Custine , de la collection Le Bel.
A partir de 1794, on trouve tantôt une seule lettre N, tantôt le commencement du nom Ntder en lettres cursives, ou en toutes lettres Niderwûler. On voit cette dernière marque sous une soupière de la collection Leveel , ornée d'un cartouche renfermant un paysage peint en rose.
Quelques pièces de cette série portent, en outre, des noms qui peuvent être des signatures d'artistes. Tels seraient, par exemple, des vases de services peints en imitation de bois sur lesquels sont figurées en trompel'œil des feuilles d'images représentant généralement des paysages; le dessin est imité en noir, rose ou violet et souvent accompagné d'inscriptions telles que les suivantes :
Joseph Délnick in et del Niderwiller .
(Collection Capruas à Dijon.)
Kilian pïnxit . de, 1767. SCHELDENIO.
(Collection Leveel.)
Le musée de Lyon possède une pièce du même genre,
datée de 1775. Enfin j'ai rencon^é ailleurs la signatare BiiBt.
Il faudrait encore, ce me semble, rapporter à la même
période la marque ci-contre, qui. ne paraît être qu'une
j Ky altération du double C du comte Custine.
XV l / r *^^ ^^^ trouve sur des pièces de faïence ^rV présentant tous les caractères des produits de Niderwiller, décor rose en pourpre de Cassius, filets roses sur les arêtes avec fleurons verts modelés par des noirs, ou bien encore sur des faïences à décor de bleuets.
Lorsqu'il devint propriétaire de Tusine , Claude-François Lanfrey adopta, à son tour, une marque nouvelle (les trois initiales de son nom entrelacées) qu'il traçait en bleu (au grand feu) au moyen d'une vignette à jour.
Les statuettes et vases en biscuit de porcelaine, qui étaient encore , au commencement de ce siècle , de fabrication courante dans l'usine , portent en toutes lettres le mot NIDëRYILLEB imprimé en creux au moyen d'un cachet.
Pour en finir avec cette intéressante fabrique, il ne reste plus qu'à publier le tarif.