LA BIBLIOTHÈQUE GÉRARD
L'an dernier, en mai ou juin 1866, le fils du célèbre M. Pertz, conservateur de la Bibliothèque royale de Berlin , un savant et un érudit lui-même suivant dignement les traces de son père , vint faire quelques recherches aux archives de Colmar. Le hasard voulut qu'il mît la main sur le catalogue manuscrit de la bibliothèque alsatique de M. Gérard qui se trouvait sur la table de
1. Ce tirage à part vient de paraître, il forme un beaayolame in-8*', imprimé par M. Bader, l'intelligent directeur de XlnAvkilritl alaacien de Mulhouse.
M. Mosemann, Tarchiviste de la ville de Colmar, à qui notre avocat bibliophile Tavait prêté. M. Pertz demanda » le parcourir, et, le trouvant intéressant et bien conçu , il s'enquit du nom de Theureux possesseur de cette bibliothèque.
Pour un colleetionneur et un bibliothécaire , une bibliothèque particulière éveille toujours* des convoitises; ces colleetions, à moins de legs spéciaux, ne sont-elles pas dispersées aux fénx des enchères à la mort de celui qui les a formées pour aller en grossir d'autres qui seront vendues à leur tour ?
La convoitise du bouquin est le péché mignon du monde bibliophile , et il n*est pas un amateur qui n'en ait ressenti les effets en admirant la bioliotiièque d'un confrère.
L'idée d'augmenter les richesses bibliographiques de la Bibliothèque de Berlin vint naturellement à l'esprit de M. Pertz. Posséder d'un coup, sur les bords de la Sprée , une collection toute faite de tous les ouvrages relatifs h l'Alsace , cette belle province qui a appartenu à l'Allemagne jusqu'à la fin du XYIP siècle, était un désir séduisant.
M. Pertz , à son retour à Berlin , fit faire à M. Gérard la proposition de l'acquérir, et l'affaire fut réglée à la satisfaction des deux parties.
Jusque-là, rien que de très-naturel.
Mais un esprit étroit et surtout jaloux, correspondant de V Europe nouvelle, dans le but de déverser un blâme indirect sur Fun de nos collectionneurs les plus érudits ,
( ÔfO )
et peut-être aussi en vue d'augmenter sa eoprle de quelques Hj^nee, annonça la nouvelle avec fVaeae et y mêla des considérations politiques. .
' «Le monde des bibliophiles alsaciens, ëerivait*il, est «en émoi. On assure que M. Gérard, avocat à Cohnar, « éditeur d^une chronique dominicaiite et auteur de YAn- « cfeime Ahaoe à table, a vendu à radministrfttion de la « Bibli<ditlièque de Berlin sa eolleetion de manuscrits et «de vieux écrit» pourra somme de 20,000 fr;
«M. de Bismarck, avant <le tenter de nouvelled an- « nesâons , sentirait^l le besoin de feuilleter dans le» ll^ee « et de ebercher dans l'histoire des considérants diplo- < matlques? »
Le GauHier âa Bas^Bhm et VImparéiai du Bkm ont reproduit cette nouvelle , le premier en se bornant au fait, et le second on ajoutant cette phrase : «8i le fait est flnur, nous serions heureux de le voir démenti.»
Voici la lettre qui nous a été adressée à ce sujet pur notre ami et coniVère en* bibliographie , M. €^érard.
C'olmar, 13 octobre 1867.
«Mon cher Dibsotbus,
« 11 est parfaitement vrai que y sa cédé à la Bibliothèque rojale de Berlin ma collection d'ouvrages rektftfe à l'Alsace. Mais cette collection était uniquement composée d'ouvrages imprimh soit en France , smt en Allemagne :
il ne bIj trouvait ni mahvbcbits, ni vieux i^CBiTS d*aucune fM>rte. Cette collection rcBsemblait k celle de la bibliothèque publique de Strasbourg, à celle de la bibliothèqne publique de Sehlestadt , et à celles que forment les villes de Colrnav, de Mulhouse et de Haguenau dans leun bibliothèques publiques aussi. Beaucoup de particuliers en possèdent de semblables, plus ou moins importantes, dans notre province. U ne faut, pour former ces sortes de colleedons, que des soins, de la patience , du temps , quelques connaissanoes bibliographiques et passablement. de dépenses. Voilà tout le secret.
«Je pense que chacun en France a encore la liberté de disposer de ce qui lui appartient, et de ne consulter que ses convenances dans un acte aussi légitime et aussi ordinaire. Je ne comprends donc pas aisément le motif qui porte Vlmpartial à désirer que la nouvelle annoncée par lui soit démentie. Je ne m'aviserais pas de m'étonner et de manifester un regret si j'apprenais que le rédacteur de V Impartial, ou tout autre de mes concitojens, eût vendu à un Anglais sa maison, ou à un Allemand sa collection de gravures ou de vieilles faïences.
«Je conviendrai qu'on peut souhaiter que des collections intéressantes et péniblement formées restent dans notre province. Je l'ai souhaité tout le premier. Mais il faut pour cela que le pays le souhaite lui-même. J'ai offert de céder ma collection de préférence à des personnes opulentes de notre pays et à une ville. Elles n'ont point jugé que la proposition eût l'intérêt dont rJmpar^ta^ veut bien se préoccuper.
< Si Vln^ariial et d'autres pensent qu'il est réritable* ment intéressant pour notre pays, et pour le gouveme* ment lui-même, de conserrer en France les collections historiques sur nos provinces , V Impartial et ces personnes ont une belle occasion de montrer leur aèle. La famille Heits, de Strasbourg, possède une collection alsatique que je crois aussi riche et aussi nombreuse que Tétait la mienne. Elle est le fhut de trente ans de recherches d'un de nos plus intrépides et plus intelligents ohasseun de livres. Elle est à la disposition dâs amateurs, pairtiour liers, villes ou gouvernement. Voilà un tréaor, qu'il faut retenir ohes nous et ne pas laisser disperser aux enchires.
«Enfin , puisque V Impartial s'intéresse à ces questions bibliographiques , je me fais un plaisir de l'informer que j'ai recommencé une nouvelle collection aJsadqne et qu'elle a déjà atteint, en trois mois, la moitié de l'importance de celle que j'ai cédée. Il peut venir l'examiner chez moi , s'il en a la curiosité.
« Agréess , mon cher directeur , l'assurance renouvelée
de mes sentiments affectueux.
« Ch. Gâbabd. »
Pour clore cet incident, nous reproduirons quelques lignes très-sensées du Glaneur du HatU-Bhin.
« Le fait est vrai. Mais ce qui est vrai aussi , c'est que cette transaction ne saurait avoir la couleur que l'on semble vouloir lui donner. Ce ne sont pas les bibliophiles qui seront tentés de la lui prêter. Ils ne trouvent pas même extraordinaire le prix qui a été obtenu , ce qui ne
les empêche pas de regretter que cette collection ait passe le Rhin , an lieu de rester de ce côté-ci, que peut-être elle aurait pu ne pas quitter, même à un prix inférieur de pluBÎeuTB milliers de francs , si Ton avait, comme de Tautre côté , Tamour et le culte des choses de la vie intellectuelle du pays natal.
« On a la mémoire courte parmi nous, et dans des temps comme le nôtre, la seule chose qui frappe ce sont les 20,000 ft. payés pour une bibliothèque de près de 4,000 volumes. Or, il y a quelques années, le roi de Bavière payait 18,000 fr, pour un manuscrit provenant de la bibliothèque de Colmar. U ne vint alors à Fesprit de personne de supposer que le roi de Bavière avait des vues d'annexion. Il est vrai que la théorie n'était pas encore à Tordre du jour.
«Nous ne disons pas cela à l'adresse de Y Impartial ^ qui ne peut encore être au courant des particularités de notre vie locale. Mais nous le disons à l'adresse d'un assez grand nombre de personnes dont Vhnpartèal a exactement rendu les sentiments. »
BIBLIOGRAPHIE ALSATIQUE.
Périodiques.
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Novembre 1867 :
WivTKRBB. Un abbe' de Murbacli. — N. Histoire de t'nncien hdpital de Molsheim. — Ddboib. La Décadence. Étude de critique morale et littéraire. — N***. Les Convertis depuis In Réforme, par Mgr. Rœss. — Sthavb. Description de rancienue église d'Obemai.
Zbitschbift rÛR dib Geschichts dks Oberrhbins. 20^ volume. !'« livraison.
Monb. Stûdtische Yerfassung und Verwaltung vom I2tea bis I6ten Jahrhundert. (Dienstgeheimniss des Ratbes zu Colmar, 1376. — Rathskleidung zu Colmar, 1408. — Bericht eines kôlner Bûrgers ûber die Stadtverfassung von Strassburg, istes Jabrhundert. — Rathsbesetzung zu Breisach, 1558.) — Idem. Ziir praktischen Diplomatik. — Idbic. Volkssitten und Gebrûuche. (Die Kinderkônigin zu Ruffach und Elsass-Zabern, 1386.) — Dambachbb. Urkunden zur Geschichte der Grafen von Fraiburg. (Fortsetzung.) — Idem. Urkundenarchiv des Klosters Bebenhausen. (Fortsetzung.) — Mome. Die Murg und der Bienwald.
2e livraison :
More. Urkunden ûber Graubùnden und Wallis vom isten bis l6ten Jabrhundert. — Idem. Einige pfûlzlsche Urkunden vom idten bis I6ten Jahrhundert. — Idem. Nassauiscbe Urkunden vom I4ten bis I6ten Jahrhundert. — Dambachbr. Wûrtembergische Orte betrefiffende Urkunden. (Fortsetzung.)— Idbm. Kloster Bebenhausen. (Fortsetzung.) — Mone. Oberried bei Freiburg, Bruhrain, Hausmarken.
3« livraison :
MoNB. Verhandlungen der Gesellschaft des S. Georgenschilds in Schwaben und im Hegau von 1454 bis 1465. — Idbm. Ueber Hanf, Flachs und BaumwoUe vom I4ten bis I7ten Jahrhundert. — Idbm. Urkunden ûber die baierischePftilz, 1224 bis 1318. (Fortsetzung.) — Dambachbb. Urkunden zur Geschichte der Grafen von Freiburg. (Fortsetzung.) — Badbr. Urkunden ûber den Domcapitel • Constanzischen Dinghof im Glotterthalè. — MoBB. Oeschichtliche Notizen. — FiossBChifirfahrt und Flôzerei. — Tûrkische (îcfangenschaft.
éP livraison :
MoNE. Hàù^erpreise vom isten bis isten Jalirliundert'. —
Idkh. Rômische Ueberbleibsel. (Schluss.) — Dahbachhb. Wùr-
tembergische Orte betreft'ende Urkunden. (Scbluss.) -* Iobm.
Urkunden zur Geschiobte der Grafen von Freiburg. (Nachtrag.)
— Badigr. Urkunden ûber den Domcapitel • Gonstanzischen Dinghof im Glotterthale. (Schluss.) — Titres et tables des volumes.
Bulletin de la Société povb la consbryation dbs monuments HISTORIQUES d^Alsace. 2« séfie , tome V, l'« livraison :
Procès-verbaux des se'ances du 9juilleti866au 13 décembre
1866, p. 1 à 50. — D. Fischer. L'Âbbaye de Saint-Jean des Choux. (1 pi. lithog.) — L. Spach. Charte de l'e'vôque Guebhardt confirmant les privilèges de l'abbaye de Baumgarten.
— Idem. Charte de Tévôque Guebhardt relative à Tabbaye de Sainte-Walpurge. ~ Siffer. Note sur quelques antiquités de l'ère celtique. — L. Levrault. A propos d'une fibule trouvée à Finhey. — Matuszynski. Note sur les fragments d'architecture trouvés à Ëschau , avec, i planche photographiée.
Bulletin de la Société littéraire de Strasbourg. Tome III, 2e livraison :
Procès-verbaux des séances du lo janvier 1866 au 26 mars
1867. — L. Spach. Le Moine Lambrecht et son poème d'A lexandre le Grand. — T. Haulin. Le Sire de Créqui. (Pseudo poème du XIII® siècle.) — Delcasso. L'École normale supo rieure en 1816. Épitre à V. Cousin. — Idem. Les Sirènes. (Poe sie.) — - L. Spach. Ëuloge Schneider comme poëte et écrivain
— Ë8CUENAUER. La Patieucc. (Poésie.) — Goouel. Sénèque le philosophe. — Campaux. Le Ménage d'Iscomachos.
1. A Landser uug maison seigneuriale a été vendue, en 1269, 200 mares d'argent (10,635 fr.). A Mulhouse, en 1266, une maison a été vendue pour 790 fr. A Bnsisheim, en 1631 , la maison d'une dame noble , avec oour, grange , écurie et un Jardin , a été vendue 10,7iK> fr. A Strasbourg, en 1815, une maison coûtait 270 florins; en 1931 , une autre 364 florins; en 1882, 576 florins; en 1337, 1,133 florins; en 1361 des maisons ont été vendues à 257 florins et 321 florins.
Bulletin db la Sociétk industrielle de Mulhouse. Àanée 1887. Tome 87.
Cette publication paraît pur livraisons mensuelles qui forment 1 vol. gr. in-8^ avec planches, à la fin de l'année. 15 fr. pour Mulhouse ; 16 fr. 50 c. pour le Haut-Rhin et les départements limitrophes, et 18 fr. pour les autres départements.
Sommaire des principaux articles des livraisons de janvier à octobre : A. Pshot. Les Institutions privées du Haut-Rliin. — Leloutrb. Recherches expérimentales sur les machines à vapeur, expériences entreprises au Logelbach avec le concours du comité de mécanique. — Bains et lavoirs établis à Mulhouse. ~ M. ZiBOLKB. Note sur Tanilinc naturelle. — Gbosbeteste. Rapport sur le concours entre les chauffeurs du Haut-Rhin eu 1864. -> JuKDT. Rapport sur des reproductions photographiques des cartons des grands maîtres (collections du Louvre), offertes par M. Braun. — Pbnot. Rapport sur la marche de l'école supérieure de commerce pendant 1866-1867. — Idem. Dotation Hseffely. — C. Scuobh. Rapport sur l'école de dessin industriel et architectural. — Webeb. Rapport sur la Description géologi' que et minérahgique du département du Haul-Rhin, par MM.Delbos et Kœchlin-Schlumberger. — Pskot. Rapport sur la situalion des cours populaires de 1866-1867. — Procès-verbaux du comité de mécanique et résumés des séances de la Société.
La io<^ livraibon paraiti'a fin janvier, et donnera la nomenclature complète de tous les ouvrages imprimés en Alsace du i*!" mai au Si décembre 1867.
Numéros 10-11. MDCCCLXVlll Noybmbbk- Juillet
LE
GAZETTE
LITTÉRAIRE, HISTORIQUE, ARTISTIQUE
- M.USÊE DE COLMAR.
Le musée de Colmar renferme un certain nombre de tableaux qui seront longtemps un signe de contradiction, une pomme de discorde entre les juges les plus compétents. A quels peintres faut-il attribuer ces vieux chefs-d'œuvre qui , parmi les splendeurs du culte catholique , ont peut-être le plus frappé l'imagination de nos ancêtres ? Grammatici certant, on discute , on retourne la question dans tous les sens , et rarement on parvient à se mettre d'accord. Les témoignages contemporains sont insuffisants, et c'est en vain qu'on retourne la poussière de nos archives pour en faire sortir la lumière. Moins heureux que les érudits belges, hollandais et suisses , qui sont par-
venus à rétablir, pièce par pièce, l'histoire entière de quelques-un3 de leurs artistes, les archivistes alsaciens n'ont trouvé, jusqu'ici, que de rares textes, se démentant souvent les uns les autres , qui ont été d'un faible secours pour dissiper Tobscurité de ces problèmes.
L'analogie est peut-être ici le mode d'information, sinon le plus sûr, du moins le plus fécond, et quand des hommes comme MM. Alfred Mi-
chiels, de Quandt, Passavant, Waagen, Emile Galichon, Eigner, veulent bien visiter notre collection de peinture et nous faire part de leurs impressions , de leur jugement, il faut tenir grand compte des rapprochements, des comparaisons qui se présentent à leur esprit. Grâce aux renseignements qui nous sont parvenus par cette voie , on peut aujourd'hui attribuer, avec certitude, à Martin Schœngauer tel tableau dont, il y a peu d'années encore , Fauteur était parfaitement anonyme.
Notre rôle est de noter l'opinion de ces savants visiteurs, et, par une critique intelligente et né* cessairement éclectique, de dégager de plus en plus l'inconnue qui s'attache à ces nobles panneaux. Nous parviendrons peut-être ainsi à arracher leur secret à ces madones si profondément expressives, à ces saints personnages qui s'impo-
sent encore à la piété des fidèles, à ces anges ravissants, Engelskœpfchen auf Rheinwevngoldr grund , comme parle Henri Heine dans sa langue pittoresque. M. Ch. Goutzwiller a bien voulu se charger de cette tâche.
Voué aux plus sérieux travaux d'administration, M. Goutzwiller, déjà connu par ses recherches sur l'ancien comté de Ferrette dont on prépare en ce moment une nouvelle édition, s'en délasse dans la pratique et l'étude des arts. L'occupation de ses loisirs le désignait naturellement pour la révision du catalogue du musée publié en 1860, et qu'il était nécessaire de rééditer. En mettant les notices primitives au courant , il reconnut qu'il lui restait à faire l'inventaire^ de ce qu'on sait aujourd'hui de ces tableaux célèbres et de leurs auteurs ; il se mit résolument à une entreprise si utile , et pour laquelle il était on ne peut mieux préparé. A des connaissances techniques étendues , à un goût sûr, à un sentiment très- vif du beau , M. Goutzwiller joint ce que j'appellerai le sens historique , c'est-à-dire que chez lui l'homme du XIX® siècle sait assez se dépouiller des idées de son temps pour comprendre l'art du XV® et du XVI®. Il écrivit , pour la Eevue d'Alsace , une série d'articles qui ont été très-remarques et dont il a fait faire , pour un petit nombre
d'amis, un tirage séparé sous le titre de : le Musée de Calmar y notice sur les peintv/res de Martin Schœngauer et de divers artistes des anciennes écoles allemandes, (Colmar , imprimerie de G. Decker, 1867, in 8° de (II)- 80 pages.) Que les amateurs prennent note de cette plaquette , dont il n'existe que 50 exemplaires, et à laquelle un excellent portrait de Schoengauer, gravé à Teau-forte par M. Goutzwiller, donne beaucoup d'intérêt. Cette étude résume et critique toutes les données actuellement acquises sur les tableaux de Tanciennc école allemande conservés à Colmar. A ce titre , comme aussi pour les opinions personnelles de Tauteur, elle sera longtemps le premier document à cons^ilter en ces matières.
Cependant , moins d'un an s'est passé et déjà il y aurait lieu de la modifier. Le musée a reçu , depuis lors, la visite de M. Al. Pinohart, chef de section aux archives de Bruxelles , connu par d'heureuses découvertes sur l'histoire de la peinture flamande; de M. de Hefner-Alteneck, conservateur du cabinet des estampes à Munich ; de M. le docteur Alfred Woltmann, de Berlin, auteur d'une étude sur Holbein ; et le passage de ces savants étrangers à Colmar a procuré de nouvelles informations qu'il ne faut pas laisser se perdre. C'est ainsi que M. Pinchart,i le récent
biographe de Roger van der Weyden ou de le PasturO) dont on croyait avoir retrouvé le faire et la manière dans les tableaux de Schœngauer, ee refuse à voir le moindre rapport entre le peintre de Bruxelles et celui de Colmar; attendons les raisons qu^il ne pourra manquer d'en donner, soit dans le complément de son étude sur van der Weyden , publiée dans le Bulletin des conmissiona royales d'art et d'archéologie , et publiée à part sous le titre de : Roger de le Pasture, dit van der Weyden (in-8° de 87 pages) , soit dans le livre actuellement sous presse, où il rend compte de sa visite au musée de Colmar. Quant à MM. de Hefner et Woltmann, leur attention s'est plus particulièrement portée sur le grand autel d'Isenheim, et la divergence de leurs opinions doit nous mettre singulièrement en défiance. Tandis que le premier voit dans ce grand rétable Tœuvre de Mathias Griinewald, d'Aschaffenbourg, qu'un témoignage de 1573 semble désigner en eflFet, le second le revendique au nom de Hans Baldung Grtin, dans un article de la Zeîtschriftfûr bildende Kunsty du docteur C. von Ltitzow (2® année), intitulé : Ein deutsches Meisterwerk auf franzosisckem Boden. Si ces juges si autorisés n'ont pu s'entendre sur des peintures dont l'un et l'autre portent la valeur très-haut, par contre ils sont
tombés d'accord pour reconnaître comme une œuvre allemande la belle Pitié que M. de Quandt a le premier attribuée à Schœngauer , et que d'autres critiques , dont M. Goutzwiller adopte l'opinion , croient le produit d'un pinceau italien.
M. Ed. His-Heusler, auteur d'intéressantes études .sur des artistes suisses, président de la commission du musée de Bâle, servit d'introducteur à M. de Hefner et au docteur Woltmann.
Lui-même, admirateur éclairé de nos richesses artistiques, il passe rarement une année sans renouveler connaissance avec elles. Un article des Mittheilungen der k. k, Centralkommission , de Vienne , où M. K. Schnaase contestait l'authenticité de la date de la mort de Schœngauer, fournie par l'obituaire ou registre des anniversaires de Saint-Martin, lui donna occasion d'examiner à son tour ce problème , que d'autres découvertes avaient beaucoup compliqué ; il a publié le résultat de ses recherches dans VArchiv fur die zeichnenden Kûnste, de Leipzig, avec un tirage à part sous le titre de: Dcis Todesjahr Martin Schœngauers. (Leipzig, Verlag von R, Weigel, 1867, in-8^ de 16 pages.)
La démonstration de M. Schnaase avait, il faut le dire , une base assez légère. Il supposait d'abord que le registre de Saint-Martin suivait, non
pas Tordre chronologique des décès, mais, à l'exemple de la plupart des documents de ce genre , celui du calendrier , le plus commode pour le service du culte, et, dans sa pensée, Tannotateur qui avait inscrit la fondation de notre peintre , aurait négligé une dizaine du millésime , c'est-à-dire qu'au lieu de LXXXVIII (1488) , il aurait dû mettre LXXXXVHI (1498). D'un autre côté, il croyait qu'à cette époque le diocèse de Bâle commençait l'année à l'Annonciation ou à Pâques , tandis que dans le reste de l'Allemagne elle s'ouvrait au 1®^ janvier.- Cette double hypothèse servait à M. Schnaase à établir une concordance entre le registre de Saint-Martin et la note inscrite au revers du portrait de Schœngauer, conservé à la pinacothèque de Munich, qui, on le sait , le fait mourir seulement le 2 février 1499.
Ce qui confirmait M. Schnaase dans cette opinion , c'est la mention dans un coUigende ou livre des cens dus au chapitre de Saint-Martin , qu'en 1490 le peintre payait encore une rente foncière pour une maison située à Colmar.
Dans une de ses visites au musée , M. His- Heusler avait eu occasion de voir l'obituaire de Saint-Martin ; il fut frappé de ne lui trouver aucune i*essemblance avec le type imaginé par M. Schnaase. C'est, par ordre de date , un relevé
des décès qui avaient donné lieu à des fondations pieuses ; la mention de la mort de Martin Schœngauer est à son rang, et elle présente même des caractères^ particuliers d'exactitude ; il n'y a donc pas lieu de supposer Tomission d'une dizaine dans le millésime. Quant à la seconde hypothèse de M. Schnaase, à savoir que dans le diocèse de Bâle Tannée ne devait commencer qu'après la Circoncision , il ne fut pas difficile à M. His-Heusler d'en montrer l'inanité : dans la haute Alsace, à Colmar notamment, il n'y a pas d'exemple que le commencement de l'année ait été ramené à Pâques ou à l'Annonciation ; au XV® siècle des usages particuliers autorisaient peut-être à le fixer à Noël ; du moins existe-t-il , dans les archives de Mulhouse , deux lettres de Pierre de Hagenbach , dont la date démontre que daiXB sa chancellerie le style natal prévalait.
Il restait à expliquer comment le nom du peintre figure encore, en 1490, parmi les censitaires de Saint- Martin. Un examen approfondi du coUigende de cette année et de ceux qui l'ont précédé en 1471 , en 1469, en 1446 et en 1371 , fit voir à M. His-Heusler que cette circonstance ne fournit pas une objection sérieuse contre l'authenticité de l'obituaire. Le fait est qu'en renou-
vêlant les registres, on avait soin de reproduire, à chaque article , les noms qui y avaient figuré précédemment, et de conserver ainsi la trace de tous les changements opérés depuis l'établissement de cette espèce de cadastre en 1371.
Ce raisonnement est décisif. M. His-Heusler conclut très-justement que rien ne permet jusqu'ici d'infirmer Texactitude de la date du 2 février 1488, assignée par Tobituaire de Saint- Martin à la mort de Schœngauer. Si je suis bien informé , M. Schnaase n'a pas fait difficulté de le reconnaître, et sans aucun doute, Texcellente dissertation dont je parle mettra fin à toutes les hésitations des futurs historiens de la peinture allemande.
Je ne saurais clore cet article sans parler de la reconstitution de la Société Schœngauer. C'est à cette association et à son fondateur , M. L. Hugot, que le musée de Colmar doit ce qu'il est aujourd'hui. Diverses circonstances avaient , peu à peu, affaibli son action , au grand regret de ceux qui jugent qu'il est toujours bon d'intéresser le public aux œuvres d'art , aux choses de l'esprit. Au commencement de Tannée dernière, M. I. Chauffour proposa au maire de Cdlmâr, M. H. de Peyerimhoff, de reconstituer une association à laquelle la ville avait tant d'obligations. L'administration
municipale s'empressa d'adhérer à la proposition, et , grâce au concours de tous , la Société a relevé aujourd'hui son patriotique drapeau. Depuis un an, elle s'est installée; elle a fait d'importantes acquisitions. Dans l'avenir il s'offre à son activité .plus d'un but à poursuivre. Il serait beau pour la nouvelle Société d'enrichir ses portefeuilles des principales gravures de Schœngauer, des admirables reproductions de dessins de maîtres de M. Braun. Mais la réalisation de ce programme ne devrait-elle pas se subordonner à la nécessité de restaurer les vieux tableaux qui sont la gloire du musée ? Quelques-uns des plus importants ont souffert des outrages des hommes , de Pinjure du temps ; les connaisseurs ont constaté que des panneaux s'écaillent , et si l'on n'y prend garde , si l'on n'avise pas à temps, le dommage sera difficilement réparable. X. M.