CHAPITRE XI
LES ŒUVRES d'uRBAIN V DANS LA LOZERE.
Les premiers biographes d'Urbain V, ceux qui ont vécu près de lui, nous disent qu'il fut un bâtisseur continuel. Nous n'avons pas de peine à le croire, car, partout où nous le suivons, subsistent des traces innombrables de ses œuvres de bienfaisance.
Profondément attaché à son pays d'origine, il ne cessa de le favoriser sous tous les rapports. Méditant pour la cathédrale de Mende un projet grandiose, il lui fallait un homme initié à ses pensées et d'un dévoûment absolu à sa personne. Il le trouvait en celui qui connaissait toute son âme depuis de longues années. Pierre d'Aigrefeuille, ancien bénédictin comme lui, frère des cardinaux Guillaume et Faydit, oncle du second cardinal Guillaume, proche parent du Pape Clément VI, avait toujours eu pour Guillaume de Grimoard une sympathique estime. Il l'avait demandé autrefois dans le gouvernement de ses diocèses de Clermont etd'Uzès, en qualité de vicairegénéral.
Et, maintenant qu'il était Pape, Urbain V demandait, à son tour, à son ami Pierre d'Aigrefeuille d'utihser au profit de sa terre natale ses aptitudes
d'administrateur, ses mérites intellectuels, son expérience des affaires, ses qualités et ses vertus.
Il le nomma évêque de Mende, le ii août i366. Sa mission était simplement de rebâtir la cathédrale, sur un plan nouveau, exigeant de grandes ressources. Le Pape s'occupa de les amasser.
Il imposa d'abord aux deux cardinaux et aux sept ou huit prélats originaires de ce diocèse des subventions de 80 et 40 marcs d'argent. Il obtint du roi de France une imposition sur les feux du pays de Gévaudan. Lui-même fournit plus de 20.000 florins. Il faut dire qu'en transférant, deux ans plus tard, Pierre d'Aigrefeuille au siège d'Avignon^, il put consacrer à cette œuvre tous les revenus de l'évêché, qu'il faisait administrer par des vicaires-généraux.
Selon toute vraisemblance, les plans étaient élaborés à Avignon sous la direction des architectes du Palais. Nous voyons, en effet, les maîtres-d'œuvre aller chercher leurs ordres auprès du Pape. Parmi les constructeurs, ouvriers et employés de la cathédrale de Mende, citons Guillaume Galabert, Joglart^ Bernard de Baumont, Rimbaud Monier de Saint- Flour, Jacmard de Cambrai, Guillaume Colomb d'Arles, Robert de Vernon, Jean de Varennes, etc. Des artistes sont mandés d'Avignon et de Rome afin d'accélérer les travaux; par ailleurs, l'actif vicairegénéral Bernard Boerii se met constamment enroute pour rendre compte à Urbain V et porter de l'ar-
I. Urbain V, en commençant son pontificat, donna l'évêché d'Avignon à son frère Anglic de Grimoard ; et, quand il eut promu celui-ci cardinal, quatre ans après, il le fit administrer par Arnaud Aubert, archevêque d'Auch, son camerlingue, puis par Philippe de Cabassole. Ce dernier ayant reçu le chapeau cardinalice, il y appela Pierre d'Aigrefeuille, le 11 octobre i368.
gent. Nous connaissons les dimensions : longueur des nefs, hauteur des voûtes, place du deambulato^ rium, fenêtres, rosaces, crypte de la cathédrale. Tout était presque achevé, lorsqu'un incendie détruisit Touvrage, renversant le clocher, trouant les toits, fondant les cloches. Loin de s'inquiéter en apprenant cette fâcheuse nouvelle, le Pape se contenta de dire avec résignation : « Béni soit Dieu, qui a permis ce désastre et qui m'adonne les moyens de le réparer. Nous le réparerons et nous y ferons plus de bien que le démon n'y a fait de mal » .
Il donnade nouveaux ordres etassigna de nouveaux fonds pour que le travail fût commencé. Hélas! le Pape ne vit pas l'œuvre achevée, mais il eut le temps d'envoyer des trésors de toutes sortes « à l'église qu'il portait au plus profond de son cœur, comme une fille préférée ^ ». Il adresse donc à Mende une épine de la couronne de Notre-Seigneur avec un ange d'or qui la porte, une partie de la tête de saint Biaise avec une châsse précieuse, deux calices enrichis de perles fines, trois chapelles de vêtements, blanc, violet, rouge...
Par bulle datée de Montefiascone, il annonce l'envoi d'une statue de la Sain te- Vierge, ornée d'or, d'une cassette pleine de reliques de divers saints, d'un encensoir d'or, d'une mitre et d'une crosse d'argent, de plusieurs autres vêtements de pontife et <le prêtres, de diacre et sous-diacre.
Les galères d'Urbain V et des cardinaux qui servirent à l'aller du Pape en Italie et à son retour en France étaient décorées avec une richesse et une solennité dignes d'une attention royale. Tout le lin,
i. Bulle donnée à Rome, II calend. Mail. ann. VII.
tout l'or, toutes les soieries employés aux salons et chapelles des navires, furent transformés en ornements d'église, expédiés au diocèse de Mende et surtout à la cathédrale.
De cette cathédrale mendoise, Urbain V a aimé toutes les pierres et tous les serviteurs et tous les chanoines. On n'en finirait pas, si l'on voulait énumérer « les rubis, les topazes, les grenats et les calcédoines, les camées et les pierres d'Israël, les draps d'Abraham et des prophètes, et les couronnes de la Vierge et les lis en fleur » que le Souverain Pontife se plaisait à lui envoyer.
L'œuvre de la cathédrale se poursuivit longtemps après la mort d'Urbain V.
Saccagé, brûlé, dévasté par les protestants en 1 579-1 58oj le corps de l'église reçut plus tard une restauration. De nos jours, la cathédrale a été mise en état et présente un caractère vraiment remarquable dans sa majesté gothique. Le souvenir du Pape plane dans ce lieu saint à travers les horreurs commises par les religionnaires du xvi® siècle, et une statue en bronze, représentant Urbain V, perpétue la reconnaissance des Lozériens. Elle fut érigée devant la cathédrale le 24 juin 1874' M^"^ d'Hulst, descendant des Grimoard duRoure, assistait à la cérémonie.
Ainsi que nous l'avons dit, Chirac était le prieuré où Guillaume de Grimoard avait pris l'habit bénédictin. Devenu Pape, il n'eut garde d'oublier un lieu aussi sacré pour lui, plein des souvenirs de son enfance, des plus belles années de sa jeunesse, de son premier sacerdoce. L'église fut réparée et somptueusement embellie; les cloîtres furent renouvelés* et
I. Bibl. Vatic, n° 4026. Prœparavit sumptuosc claustra monaslerii de Chiriaco.
une vaste tour s'éleva pour protéger cette retraite des cantatours de Saint- Victor.
Les saints, les reliques des saints, notre Bienheureux Pape, avons-nous dit, leur avait voué un culte tout spécial. Il mettait un soin extraordinaire à faire exécuter des travaux d'orfèvrerie pour conserver leurs précieux restes. Quand il avait fondé ou restauré une église, lorsqu'il voulait faire un cadeau amical à ceux qu'il estimait, il ne manquait pas de distribuer des reliquaires. Le monastère de Chirac reçut de sa part une châsse magnifique, et Pierre Boerii lui porta des joyaux évalués à 200 florins^.
Il existe au Monastier un reliquaire vermoulu, recouvert d'une plaque d'argent, surmonté d'un dôme imbriqué. La nomenclature des richesses qu'il contient est détaillée en un texte latin. Nous y relevons les noms de sainte Anne, de saint Laurent, de saint Denis, de saint Lazare..., des souvenirs du Saint- Sépulcre et de la Croix... Dans les grandes calamités, au moment des gros orages, le peuple apeuré et croyant vient réciter desprières aux pieds de l'ancien monument.
Hélas! ce prieuré, tout rajeuni à la fin du xiv® siècle, tomba dans le relâchement et fut donné aux Jésuites de Rodez ^^ au xvi^ siècle, par Grégoire XIII.
I, Reg. Vat. 332, fol. 66, 21 février 1370.
1. Cette e'tonnante union du Monastier « du prieuré bénédictin du Monastier » est consignée dans une infinité de pièces des Archives de Saint- Victor à Marseille et du département de PAveyron. C'est bien là le monastère d'Urbain V, appartenant à l'abbaye-mère de Marseille. M. Paul Lecacheux, dans sa publication des Lettres secrètes et curiale d'Urbain F, a reproduit un document qui exclut tout doute à ce sujet. Le Pape dit en toutes lettres que « Guillaume de TOrme était prieur du Monastier^ près Chirac^ prior de monasterio prope Chiriacensem... 3 décembre i362.
De nos jours, l'église monacale, devenue paroissiale, sert au culte catholique du village de Monastier.
Aider aux fortifications de Buisson, rendre service aux habitants de Montferrand^, pays de sa mère, construire un pont très hardi sur le Lot, élever une chapelle à Salmon, voilà ce que fit encore Urbain V dans cette région du Gévaudan.
Les localités de Saint-Bonnet, Moriès, Montjézieu, Banassac, Montferrand, Marijoulet, Auxiilac gardent le souvenir reconnaissant de tous ces bienfaits, en particulier du pont de Salmon qui reliait les deux rives du Lot.
Quézac, sur la rive gauche du Tarn, adossé aux falaises du causse Méjean, possède un a oratoire spirituel très vénéré 2. La dévotion à la Sainte- Vierge y est aussi ancienne que fervente ». Le Pape, qui connaissait ce lieu de pèlerinage, particulièrement fréquenté des habitants de la Lozère, le pourvoit de revenus considérables et y fonde une collégiale. Un doyen, un sacriste, six chanoines composent ce collège de clercs séculiers. Le doyen a charge des coUégiés et le sacriste des paroissiens. Quant aux chanoines, ils devront être ordonnés prêtres dans l'année, et, s'ils ne le sont pas, on les priera de se retirer.
Urbain V se réserva la première nomination et, aussitôt après, les offices y furent célébrés selon le rite de l'église de Mende. Cocart du Puy, familier du Pape, dressa les statuts de la communauté. Les chanoines étaient tenus de célébrer, chaque jeudi,
1. Château, tour et murailles presque disparus, rappelant à l'indigène les ruines de Salmon et de Chirac, qui gardent l'écusson papal.