CHAPITRE VIII
Les céréales et la question des prix de revient
La culture des céréales peut-elle donner des profits au cultivateur ? Pour le savoir on a bien souvent cherché à déterminer le prix de revient dPune récolte et notamment le coût de production des grains. Rien de plus naturel, en apparence, que de poser le problème; rien de plus facile, a-t-on dit souvent, que d'en trouver la solution.
Il est naturel de poser ce problème pour chercher à savoir si le prix de vente d une céréale est inférieur, égal, ou supérieur à son prix de revient. Selon les résultats obtenus, on s'efforcera de développer une culture lucrative, de restreindre, au contraire, une production ruineuse; on s'efforcera peut-être aussi de réduire un coût de production trop élevé, ou de relever des prix de vente peu rémunérateurs; on s'efforcera encore de substituer une céréale à une autre lorsque l'écart constaté entre le prix de vente e1 le coût de production sera plus grand pour la première ([ue pour la seconde.
Il est donc bien clair que les données exactes
relatives aux prix de revient sont extrêmement intéressantes.
Peut-on préciser ces données el obtenir une solution exacte? Rien dé pins facile, est-on tenté de répondre ton! d'abord :
Il suffît de calculer la dépense, d'additionner les frais de tontes sortes, et de diviser le total par le chiffre de ta récolte. Le quotient donnera le coût de production par unité. Comparez, maintenant, le prix de revient au prix de vente tel qu'il est fourni par les mercuriales du marché voisin ou par 1rs livres du cultivateur, et vous obtiendrez La solution cherchée.
Tout cela est évident aux yeux du public qui n'esl
pas suffisamment instruit des realites. En fait, le
calcul d'un prix de revient spécial présente des difficultés insutmontables lorsqu'il ô'agit d*nn produit agricole. Deux raisons expliquent cette impossibilité de ealeuler d'une façon rigoureusement exacte le montant des frais de production :
1° En agriculture, les matières premières employées sont — presque toujours — produites dans le domaine et non pas achetées.
La détermination du prix de ces matières est donc difficile, incertaine, ou impossible. Il résulte de ces faits que le montant des frais correspondant à la production dés céréales est lui-même d'une évaluation difficile, incertaine ou impossible. C'est ce que nous démontrerons tout à l'heure.
2° En agriculture, les travaux exécutés par les animaux de trait ne sont pas payes puisque le cultivateur ne lait pas exécuter les travaux ou ce façons » en traitant avec un entrepreneur quelconque. La valeur
du travail des animaux ne peut être déterminée qu'après avoir calculé le prix de revient de la nourriture, les frais de harnachement, de pansage, de soins de toutes sortes, d'amortissement; etc., rte.
Or, la nourriture n'est pas achetée; elle est produite par 1<> domaine et son prix dépend de la détermination du coût de production des aliments donnés aux animaux ! Bien mieux, les bêtes de trait ne sont pas seulement des producteurs de force, elles ont encore pour fonction la fabrication des fumiers confectionnés à l'aide des résidus de la digestion. Les frais d'entretien du bétail de trait doivent donc être diminués puisqu'il faut en retrancher la valeur des engrais produits, car la valeur de ces mêmes engrais figure au déhit du compte céréales à titre de matière première.
Ainsi le prix des travaux ne peutétre déterminé qu'à la condition de connaître : 1° la valeur des aliments; 2° la valeur du fumier; et, d'autre part, la valeur des aliments, celle de l'avoine, du foin, ou des racines, dépend de la valeur attribuée au travail moteur des animaux. Le problème est indéterminé ; la solution exacte reste incertaine ou impossible, et cela résulte de la nature des choses.
Il y a plus.
Le prix de vente n'est pas moins difficile à préciser que le coût de production, parce qu'on ne vend pas certaines denrées produites et consommées à l'intérieur de l'exploitation : les pailles, par exemple, les balles, les menus grains, les grains eux-mêmes que les animaux de trait ou de rente consomment et transforment pour produire : 1° du travail moteur (bétail de trait); 2° de la viande et de la laine (mou-
tons ; :>' de La viande et du lait (vaches laitières); 4° de la viande et de La graisse (porcs);... etc., etc...
El nous avons précisément montré dans un précèdent chapitre qu'une grande partie des céréales n'étaient pas effectivement vendues. I /appréciât ion de leuf valeur résulte donc d'un calcul arbitraire, d'une évaluation sans précision, car beaucoup de ces denrées ne sont jamais vendues (pailles d'orge et de sarrasin, balles ou déchets de grains) : quelques-unes sont uniquement destinées à servir de litière et se* l'ont des matières premières sous forme d'engrais!
( le n'est pas tout .
Les engrais eux-mêmes répandus sur le sol et enfouis par des labours ne sont pas absorbes par une première récolte. Si Ton débitait le compte de cette récolte — blé par exemple — du montant total de cette fumure, on lui Imposerait une dépense qu'elle n r a pas laite, car la récolte suivante trouve dans le sol des matières fertilisantes dites « engrais en terre » dont elle profité. Non seulement nous ne connaissons pas la valeur exacte de la fumure distribuée a une récolte, mais nous ignorons dans quelle mesure celle-ci l'utilise, l'absorbe et la cède aux récoltes suivantes. La répartition de la valeur des engrais répandus sur un champ entre les diverses récoltes qui se succèdent est purement arbitraire.
Enfin, on ne peut pas davantage répartir d'une façon exacte (Mitre les comptes de culture : 1° les frais de location; 2° les frais généraux; 3° les impôts; 4° l'amortissement, les réparations du matériel, etc...
Supposons même que Ton soit parvenu à évaluer d'une façon satisfaisante et exacte les divers éléments
du débit et du crédit d'un compte agricole spécial à telle ou toile céréale, il est clair que chaque année ces éléments varieront: 1° avec le cours des grains ou des pailles effectivement vendus ; 2° avec l'abondance de la récolte; 3° avec la difficulté des façons cuit virales qui aura fait varier le prix des travaux, etc., etc..
Le prix de revient établi pour un champ différera de celui que Ton aura calculé pour un autre champ, dont le sol n'est ni aussi fertile, ni aussi bien exposé, dont la pente comporte des travaux plus coûteux, des fumures moins efficaces.
Si les prix de revienl des céréales varient ainsi chaque année; s'ils diffèrent les uns des autres selon les champs ou les domaines, on peut être certain qu'ils ne seront pas davantage identiques lorsque le comptable changera, parce que l'arbitraire inévitable des évaluations comporte l'existence d'autant de prix de revient qu'il y aura <le méthodes, d'hypothèses, ou d'appréciations adoptées par des hommes également sincères et compétents,
« Mais, nous dira-t-on, le commerce, l'industrie, utilisent la comptabilité en partie double et établissent des prix de revient; pourquoi r agriculture ne pourrait-elle pas procéder de la même façon? »
L'industrie agricole ne peut pas établir ses comptes de la même façon et avec une semblable précision, tout simplement parce que les modes de production et d'opération sont différents.
Le commerçant et l'industriel achètent leurs denrées ou leurs matières premières; leurs comptabilités en registrent donc une donnée précise, un prix d'aeha%. D'autre part, le commerçant et l'industriel vendent
108 LE BLÉ ET LES CÉltEALES
tout ce qu'ils ont acheté ou fabriqué, et ces prix de vente figurent encore dans leurs livres sans qu'il y ait lieu de procéder à des évaluations arbitraires comme pour les produits que l'agriculteur transforme au lieu de 1rs porter sur le marché*
Voilà pourquoi La comptabilité en partie double, et rétablissement de comptes spéciaux avec calcul de prix de revient, peuvent donner dans le commerce ou l'industrie des résultats précis que l'agriculture ne saurait obtenir.
Le commerçant et l'industriel tîrenl même de leur comptabilité et de l'étude de leurs comptes spéciaux des renseignements et des enseignements. Ils peuvent développer ou étendre telles ou telles opérations, telles ou telles fabrications dont les bénéfices plus notables auront dté révélés aussi bien que précisés par l'étude des frais et dépenses.
Un maître, en économie rurale, M. le professeur Dubost, a montré que l'agriculteur ne pouvait pas, à son gré, modifier son système de culture et donner la préférence à telle ou telle culture, à telle ou telle céréale dont le prix de revient lui laisserait plus de profit.
« Ce qui est vraiment étrange, dit M. Dubost, c'est que cette notion des pertes ou des gains partiels de chaque compte et la recherche des prix de revient spéciaux sont dépourvues de toute valeur en économie 4 rurale*
« Que signifie la perte ou le gain d'un compte quand même il serait possible de rétablir avec rigueur? En pourrait-on conclure, si ce compte présentait un bénéfice, que c'est une spéculation à étendre ? Non,
car le développement d'une spéculation modifie tout le système de culture et remel dès lors en question tous les résultats des comptes. Si c'est le blé qui fait des bénéfices, rien n* autorise à admettre que ces bénéfices persisteront après avoir étendu La sole de 1>I< ; ! C'es1 parce qu'il faul du fumier pour produire du blé, qif il Tant aussi du bétail pour produire du fumier, et du fourrage pour nourrir le bétail. S'il s'agissait de pertes au lieu de bénéfices, le résultat serait le même. Quand même le bétail ferait réellement des pertes, il n'en faudrait p;is moins du bétail pour 1rs travaux de culture et pour la consommation des fourrages dont la production serait lucrative.
a Tout se tient dans un système de culture. Il n'y a pas là des spéculations isolées; il n'y a qu'une opération d'ensemble. Il n'y a pas de résultats partiels; il iTy a qu'un résultat général. Plus le profit sera élevé, meilleur sera le système de culture. C'est le chiffre du bénéfice total qui est le critérium de la culture; il n'y en a pas d'autre 1 . »
A propos du prix de revient du blé M. Dubost écrit ces Lignes crue nous nous faisons un devoir de citer;
« Le coût de production du l>lé est établi d'après les éléments du compte de culture. On défalque du montant des (Vais la valeur des pailles arbitrairement fixée, puisque ces pailles ne sont ni vendues ni vendables, au moins dans rimmense majorité des cas. Puis on divise l'excédent des frais ainsi obtenu par le nombre d'hectolitres ou de quintaux métriques, pour
1 P.-C. Dubost, professeur à l'Ecole de Grig-non : Les Entreprises de culture et la comptabilité, i vol. Librairie de la maison Rustique, 26, rue Jacob, Paris, 1874.
Les Céréales.
avoir le prix de l'hectolitre ou des 100 kilogs. Mais dans le compte des frais, dont on a défalque la valeur des pailles, son I compris :
1° La valeur des travaux de culture, laquelle suppose tOUS les calculs e1 toutes les évaluations dont nous avons pa plé :
2° Le loyer de la terre et les frais généraux répartis entre les diverses spéculations de la ferme au gré du comptable, puisqu'il n'y a point de règle admissible
pou r ces répa rt i t ions ;
3* La part de Fumure arbitrairement attribuée à la récolte de blé, part <pii dépend tout à la fois et des divers prix du fumier et des quotités diverses imputées a la culture du Lie, quelques comptables lui attribuant les deux tiers, d'autres la moitié, d'autres, enfin, le tiers de la fumure initiale, etc..
ce On pourrait mettre cent comptables en loge et leur confier le soin d'établir le prix de revient de la même culture dans la même ferme, avec les mêmes éléments, sans qu'on eût la moindre chance d'obtenir deux prix de revient qui fussent égaux 4 ».
Nous voudrions montrer maintenant, comment l'on a cependant tenté d'établir des comptes spéciaux et de calculer des prix de revient. Lu excellent cultivateur des environs de Paris a cru devoir adopter la méthode de la comptabilité en partie double, et voici comment il établit le compte Blé :
1 Dubost, Loc. cit., p. 118.
Prix de revient. — Frais et Production du blé
( Seine-et-Oise )
FRAIS A l'hECTAHE (1884
fr. c.
( Labours, hersage, roulage, ensemencement. 79>4>
Mise en terre l Fumiers de ferme 160,09
( Semence 44>4i
SEchardoiinage.
Moyettes, fauchage, ramassage, liage 4s,4 2
Liens 9>4°
Battage (machine, main-d'œuvre, charbon) . 45> 21
Rentrée et meules 23 7 8o
Transports de grains et pailles 4o,i3
/ Frais de vente et recouvrement 2,o5
I Impots personnels, prestations i,3i
Frais V Fermage (impôt foncier à la charge du pro-
généraux J priétaire) n4,3o
et de J Réparation de l'outillage 6,25
réalisation I Rabais de l'outillage à l'inventaire 7,34
I Commis, entretien bâtiments, frais divers,
* assurances. 5o,^i
Total des fkais 617,69