XI Y
C'est encore un des bons moments de ma vie, Fritz. A peine en haut, Zeffen et Sorlé étaient dans mes bras; les petits êtres se penchaient sur mes épaules, je sentais leurs bonnes grosses lèvres surines joues; Sâfel me tenait par la main, et je ne pouvais rien dire, mes yeux se remplissaient de larmes.
Ah ! si nous avions eu Baruch avec nous, quel aurait été notre bonheur!
Enfin, j'allai déposer mon fusil et suspendre ma giberne au fond de l'alcôve. Les enfants riaient, la joie était encore une fois à la maison. Et quand je revins dans ma vieille capote de castorine ?t mes gros bas de laine bien chauds, quand je m'assis dans le vieux fauteuil, en face de la petite table garnie d'écuelles, où Zeffen versait déjà la soupe; quand je me revis au milieu de toutes ces figures
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contentes, les yeux écarquillés et les petites mains tendues, j'aurais voulu chanter comme un vieux pinson sur sa branche, au-dessus du nid où les petits ouvrent le bec et battent des ailes.
Je les bénis cent fois en moi-même. Sorlé, qui voyait dans mes yeux ce que je pensais, me dit :
« Ils sont encore là tous ensemble, Moïse, comme ils étaient hier; le Seigneur les a préservés.
— Oui, que le nom de l'Eternel soit béni dans tous les siècles ! » lui répondis-je.
Pendant le déjeuner, Zeffen me raconta leur arrivée dans la grande casemate de la caserne pleine de gens étendus à droite et à gauche sur des paillasses, les cris des uns, l'épouvante des autres, qui gagnait tout le monde, le tourment de la vermine, l'eau qui dégouttait de la voûte, la quantité d'enfants qui ne pouvaient pas dormir, et qui ne faisaient que pleurer, les plaintes de cinq ou six vieux criant de minute en minute :
«Ah! c'est notre dernière heure!... Ah! qu'il fait froid!... Ah! nous n'en reviendrons pas... c'est fini !... »
Puis tout à coup le grand silence qui s'était établi, quand le canon avait tonné vers dix heures, ces coups qui se suivaient d'abord lentement, ensuite comme le roulement d'un orage, les éclairs qu'on voyait à travers les blindages de la porte au
Le Blocus ig3
fond, la vieille Christine Evig, qui récitait son chapelet tout haut comme à la procession, et les autres femmes qui lui répondaient ensemble.
En me racontant ces choses, Zeffen serrait son petit Esdras avec force, et moi qui tenais David sur mes genoux, je l'embrassais en pensant :
« Oui, mes pauvres enfants, vous avez bien souffert ! »
Malgré la joie de nous voir tous sauvés, l'idée du déserteur dans son cachot à l'hôtel de ville me revenait : il avait aussi ses parents! Et quand on songe à toutes les peines que les père et mère ont eues pour élever un enfant, aux nuits qu'ils ont passées pour le consoler lorsqu'il pleurait, à leurs soucis lorsqu'il était malade, à leurs espérances lorsqu'ils le voyaient grandir; et puis qu'on se figure quelques vétérans réunis autour d'une table, pour le juger et l'envoyer tranquillement fusiller derrière le bastion de la Glacière, cela vous fait frémir, surtout quand on se dit :
« Sans moi, ce garçon courrait les champs; il serait sur le chemin de son village; il arriverait peut-être demain à la porte des pauvres vieux et leur crierait : — Ouvrez... c'est moi!... »
Des idées pareilles seraient capables de vous tourner la tête.
Je n'osais rien dire à ma femme et à mes en-
fants de l'arrestation du malheureux ; j'étais là tout pensif.
Dehors, les détachements de La Roulette, des Trois-Maiscms de La Fontaine-du-Château passaient dans la rue en marquant le pas; des bandes d'enfants couraient dans Is ville à la recherche des éclats d'obus: tes \oisins se réunissaient pour se raconter les histoires de la nuit : les toits défonce's, les cheminées renversées , les peurs qu'on avait eues. On entendait leurs voix monter et descendre, leurs éclats de rire. Et j'ai vu par la suite que c'était chaque fois la même chose après un bombardement; aussitôt l'averse passée, on n'y pensait plus, on criait :
«Vive la joie!... Les ennemis sont en déroute. »
Comme nous étions là tout rêveurs, quelqu'un monta l'escalier. Nous écoutons, et notre sergent, son fusil sur l'épaule, la capote et les guêtres couvertes de boue, ouvre la porte en criant :
« A la bonne heure, père Moïse, à la bonne heure, on s'est distingué cette nuit !
— Hé! qu'est-ce que c'est donc, sergent? lui demanda ma femme tout étonnée.
— Comment, il ne vous a pas encore raconté son action d'éclat, madame Sorlé? Il ne vous a pas dit que le garde national Moïse, sur les neuf heures, étant en patrouille au bastion de l'Hôpi -
tal, a signalé et puis arrêté un déserteur en flagrant délit! C'est sur le procès-verbal du lieutenant Schnindret.
— Mais je n'étais pas seul, m'écriai-je désolé, nous étions quatre.
— Bah ! vous avez découvert la piste, vous êtes descendu dans les fossés, vous avez porté le falot. Père Moïse, il ne faut pas diminuer votre belle action, vous avez tort. Vous allez être proposé pour caporal. Demain, le conseil de guerre se réunit à neuf heures. Soyez tranquille, on va soigner votre homme! »
Représente-toi ma mine, Fritz; Sorlé, Zeffen, les enfants me regardaient, et je ne savais quoi répondre.
« Allons, reprit le sergent en me serrant la main, je vais changer de tenue. Nous recauserons de ça, père Moïse. J'ai toujours dit que vous finiriez par être un fameux lapin. »
Il riait en dessous, comme à l'ordinaire, en clignant des yeux, puis il traversa l'allée et entra dans sa chambre.
Ma femme était toute pâle.
« C'est donc vrai, Moïse? me dit-elle au bout d'un instant.
— Hé! je ne savais pas qu'il voulait déserter, Sorlé, lui répondis-je. Et puis ce garçon aurait dû -egarder de tous les côtés: il aurait dû descendre
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sur la place de l'Hôpital, faire le tour des fumiers, et même entrer dans la ruelle, pour voir si personne ne venait; il est cause lui-même de son malheur. Moi, je ne savais rien, je... »
Mais Sorlé ne me laissa pas finir et s'écria :
« Vite, Moïse, cours chez Burguet; si cet homme est fusillé, son sang retombera sur nos enfants. Dépêche-toi, ne perds pas une minute. »
Elle levait les mains, et je sortis dans un grand trouble.
Ma seule crainte était de ne pas trouver Burguet chez lui; heureusement, en ouvrant sa porte au premier étage de l'ancienne maison Cauchois, je vis le grand Vésenaire en train de lui faire la barbe, au milieu des tas de bouquins et de papiers qui remplissaient sa chambre.
Burguet était assis, la serviette au menton.
« Hé! c'est vous, Moïse! s'écria-t-il tout joyeux; qu'est-ce qui me procure le bonheur de votre visite?
— Je viens vous demander un service, Burguet.
— Si c'est un service d'argent, fit-il, nous allons être embarrassés. »
Il riait, et sa servante, Marie Loriot, qui nous entendait de la cuisine, ouvrit la porte et pencha sa tignasse rousse dans la chambre, en criant :
« Je crois bien que nous serons embarrassés!
Nous devons encore notre barbe à Vésenaire depuis trois mois; n'est-ce pas, Vésenaire? »
Elle disait cela sérieusement, et Burguet, au lieu de se fâcher, riait de bon cœur. J'ai toujours pensé qu'un homme de tant d'esprit avait en quelque sorte besoin de voir la bêtise humaine incarnée dans un être pareil, pour rire à son aise et se faire du bon sang. Jamais il n'a voulu renvoyer cette Marie Loriot.
Enfin, pendant que Vésenaire continuait à le raser, je lui racontai notre patrouille et l'arrestation du déserteur, en le priant de défendre ce malheureux, et lui disant qu'il était seul capable de le sauver et de rendre la tranquillité non-seulement à moi, mais à Sorlé, à Zeffen, à toute ma maison, car nous étions tous désolés, et nous mettions notre confiance en lui.
« Ah ! vous me prenez par mon faible, Moïse, s'écria-t-il; du moment que je puis seul sauver cet homme, il faut bien que j'essaye. Mais ce sera difficile! Depuis quinze jours, la désertion commence... Le conseil veut faire un exemple... L'affaire est grave! — Vous avez de la monnaie, Moïse, donnez quatre sous à Vésenaire pour aller boire la goutte. »
Je donnai quatre sous à Vésenaire, qui sortit en faisant un grand salut. Ensuite Burguet finit de s'habiller, il me prit par le bras, en disant :
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« Al'.ons voir! »
Et nous descendîmes ensemble pour aller à la mairie.
Bien des années se sont écoulées depuis ce jour, eh bien ! il me semble encore arriver sous la voûte et entendre Burguet crier :
« Hé! sergent, faites prévenir le guichetier que le défenseur du prisonnier est là. »
Harmantier arrive, il salue et ouvre la porte. Nous descendons dans ce cachot plein de puanteur, et nous voyons dans le coin à droite, sur de la paille, une figure ramassée en rond.
c Levez-vous, dit Harmantier. voici \otre défenseur. i>
Le malheureux se remue, il se lève dans l'ombre; Burguet se penche, en disant
« Voyons... du courage! Je viens m'entendre avec vous sur la défense. »
Et l'autre se met à sangloter.
Quand un homme est renversé, déchiré, battu jusqu'à ne pouvoir plus se tenir sur ses jambes, quand il sait que la loi est contre lui, qu'il faut mourir sans revoir ceux qu'il aime, il devient faible comme un enfant. Ceux qui battent leurs prisonniers sont de grands misérables.
ce Voyons, assevez-vous là sur le bord du lit de camp, dit Burguet. Comment vous appelez-vous? de quel endroit êtes-vous? Harmantier, donnez
donc un peu d'eau à cet homme, pour qu'il se rafraîchisse et se lave?
— Il en a, monsieur Burguet, il en a dans ce coin.
— Ah! bien.
— Remettez-vous, mon garçon. »
Plus il parlait avec douceur, plus le malheureux pleurait. Il finit pourtant par dire que sa famille demeurait près de Gérarmer, dans les Vosges; que son père s'appelait Mathieu Belin, qu'il était pêcheur à Retournemer.
Burguet lui tirait chaque parole de la bouche; il voulait tout savoir en détail sur le père et la mère, les frères et les sœurs.
Je me rappelle que le père avait servi sous la République, et qu'il avait même été blessé à Fleurus; que le frère aîné était mort en Russie; que celui-ci se trouvait être le deuxième garçon enlevé par la conscription, et qu'il restait à la maison trois sœurs plus jeunes que lui.
Tout cela venait lentement; les coups de Winter l'avaient tellement abattu, qu'il se laissait aller et s'affaissait comme un corps sans âme.
Tu penses bien, Fritz, qu'il y avait encore autre chose — ce garçon était jeune! — quelque chose qui me rappela le temps où j'allais de Phalsbourg à Marmoutier en deux heures, pour voir Sorlé... Ah! le malheureux, quand il nous
raconta cette histoire, en sanglotant, la figure dans ses mains, je sentis mon cœur se fondre.
Burguet était bouleversé; lorsqu'au bout d'une heure nous ressortîmes, il s'écria :
« Allons... espérons!... Vous serez jugé demain... Ne perdez pas tout courage. — Harmantier, il faut donner une capote à cet homme; le froid est terrible, surtout la nuit. Votre affaire est grave, mon garçon, mais elle n'est pas désespérée. Tâchez de vous présenter le plus proprement possible à l'audience; le conseil a toujours des égards pour les accusés en bonne tenue. »
Une fois dehors, il me dit :
« Moïse, vous enverrez une chemise propre à cet homme. Sa veste est déchirée, n'oubliez pas de lui faire parvenir une tenue complète; c'est toujours par la tenue que les soldats jugent un homme.
— Soyez tranquille, » lui répondis-je.
Les portes du cachot étaient déjà refermées, nous traversions la halle.
« Maintenant, dit Burguet, je rentre. Je vais réfléchir. Il est heureux que le frère soit resté en Russie et que le père ait servi... c'est une ressource. »
Nous étions arrivés au coin de la rue du Rempart; il continua sa route, et je rentrai chez nous plus désolé qu'auparavant.
Tu ne peux pas te figurer mon chagrin, Fritz; quand on a toujours eu la conscience en repos, c'est terrible de se faire des reproches, de se dire :
ce Si cet homme est fusillé, si le père, la mère, les sœurs, et l'autre là-bas qui l'attend sont dans la désolation, c'est toi, Moïse, qui en seras cause. »
Par bonheur, l'ouvrage ne manquait pas à la maison; Sorlé venait d'ouvrir le vieux magasin pour commencer à vendre nos eaux-de-vie, tout était plein de monde. Depuis huit jours les cabaretiers, les cafetiers, les aubergistes ne trouvaient plus à remplir leurs tonneaux ; ils étaient sur -le point de fermer boutique. Juge de la presse! Ils arrivaient tous à la file avec leurs brocs, leurs petites tonnes et leurs cruches. Les vieux ivrognes aussi se faisaient place, en écartant les coudes ; Sorlé, Zeffen et Sâfel n'avaient pas le temps de servir.
Le sergent disait qu'il faudrait mettre un piquet à notre porte pour empêcher les disputes, car plusieurs de ces gens criaient qu'on avait passé leur tour, et que leur argent valait celui des autres.
Il se passera des années avant qu'on voie une foule pareille chez un marchand de Phalsbourg
Je n'eus que le temps de dire à ma femme que
Burguet défendrait le déserteur, et de descendre à la cave remplir les deux tonnes du comptoir, qui étaient déjà vides.
Quinze jours après, Sorlé doubla les prix; ncs deux premières pipes étaient vendues, et ce prix extraordinaire n'empêcha pas la presse de continuer.
Les gens trouvent toujours de l'argent pour l'eau-de-vie et pour le tabac, même lorsqu'il n'en reste plus pour le pain. Voilà pourquoi les gouvernements mettent leurs plus fortes impositions sur ces deux articles; elles seraient encore plus fortes, que l'on ne verrait pas' de diminution; seulement les enfants périraient de misère.
J'ai vu cela, j'ai vu cette grande folie des hommes, et chaque fois que j'y pense, j'en suis étonné.
Enfin, ce jour-là, il fallut continuer de servir jusqu'à sept heures du soir, au moment de la retraite.
Le plaisir de gagner Je Targent m'avait fait oublier le déserteur; ce n'est qu'après souper, à la nuit close, que l'idée de cet homme me revint, mais je n'en dis pas un mot; nous étions tous si fatigués et si contents de la journée, que nous ne voulions pas nous troubler par des pensées pareilles. Seulement, après que Ztffen et ses enfants
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se furent retiréSj je racontai à Sorlé notre visite au prisonnier. Je lui dis aussi que Burguet avait de l'espoir, ce qui lui fit bien plaisir.
Vers neuf heures, nous dormions tous à la grâce de Dieul
Cette nuit-là, Fritz, tu peux me croire, malgré la fatigue, je ne dormis pas beaucoup. L'idée du déserteur me tourmentait; je savais que s'il était fusillé, Zeffen et Sorlé ne s'en consoleraient jamais ; je savais aussi qu'au bout de trois ou quatre ans la mauvaise race dirait :
« Regardez ce Moïse, avec sa grosse capote brune, son chapeau penché sur la nuque et son air de brave homme, eh bien I pendant le blocus, il a fait arrêter un pauvre déserteur qu'on a fusillé : fiez-vous donc à la mine des juifs! »
Voilà ce qu'on n'aurait pas manqué de dire, car la seule consolation des gueux est de faire croire que tout le monde leur ressemble.
Et puis, moi-même, combien de fois ne me serais-je pas reproché la mort de cet homme dans des temps de malheur, ou durant la vieillesse,
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quand on n'a plus une minute de repos ! Combien de fois ne me serais-je pas dit que c'était une punition de l'Éternel, que ce déserteur s'acharnait sur moi!
J'aimais donc mieux arranger l'affaire tout de suite, autant que possible, et sur les six heures du matin, j'étais dans ma vieille boutique de la halle, en train de choisir avec la lanterne des épaulettes et mes meilleurs effets. Je les mis dans une serviette, et je les portai chez Harmantier au petit jour.
Le conseil de guerre spécial, qu'on appelait le conseil de Ventôse, je ne sais pourquoi, devait se réunir à neuf heures; il se composait du gros major, président, de quatre capitaines et de deux lieutenants. Le capitaine de la légion étrangère, Monbrun, devait être rapporteur, le brigadier Duphot, greffier.
Mais une chose étonnante, c'est que toute la ville le savait d'avance, et qu'à sept heures les Nicaise, les Pigot, les Vinatier, etc., sortaient de leurs baraques décrépites et remplissaient déjà toute la mairie : — là voûte, l'escalier, la grande salle en haut, — riant, sifflant, trépignant, comme les jours de combats d'ours, chez Klein, au Bœuf.
On ne voit plus rien de pareil aujourd'hui ; grâce à Dieu, les gens sont devenus plus doux,
plus humains; mais, après toutes ces guerres, un déserteur faisait moins de pitié qu'un renard pris au collet, ou qu'un loup qu'on mène à la muselière.
En voyant cela, je perdis courage; toute l'admiration que j'avais pour le talent de Burguet ne m'empêcha pas de penser :
« Cet homme est perdu!... Qui pourrait le sauver, quand la multitude vient le voir condamner et mener au bastion de la Glacière ?•»
J'en fus accablé!
J'entrai dans la petite loge de Harmantier, tout tremblant, et je lui dis :
« Voici pour le déserteur. Remettez-lui cela de ma part.
— C'est bien! » fit-il.
Je lui demandai s'il avait confiance dans Burguet. Il leva les épaules et me répondit :
« Il faut des exemples! »
Dehors, les trépignements continuaient, et lorsque je sortis, des coups de sifflet partirent du balcon, de la voûte et de partout, avec les cris de :
« Moïse!... Hé! Moïse!..; par ici!... »
Mais je ne tournai pas la tête, et je rentrai chez nous bien triste.
Sorlé me remit l'assignation de comparaître au conseil de guerre comme témoin, qu'un gendarme venait d'apporter; et jusque neuf heures je restai
tout pensif derrière notre poêle, songeant au moyen d'excuser le prisonnier.
Sâfel jouait avec les enfants; Zeffen et Sorlé étaient descendues pour continuer à vendre nos eaux-de-vie.
Quelques instants avant neuf heures, je partis pour l'hôtel de ville; il était déjà tellement plein de monde, que, sans le piquet de la porte et les gendarmes répandus à l'intérieur, les témoins auraient eu de la peine à passer.
Dans le moment où j'arrivais là-haut, le capitaine Monbrun commençait à lire son rapport. Burguet se tenait assis en face, la tête penchée sur la main.
On me fit entrer dans une petite salle, où se trouvaient aussi Winter, Chevreux, Dubourg, avec le gendarme Fiegel; de sorte que nous n'entendîmes rien avant d'être appelés.
Contre le mur à droite, on voyait écrit en grosses lettres que ceux des témoins qui ne diraient pas la vérité passeraient au conseil, et supporteraient la même peine que l'accusé principal. Cela vous donnait à réfléchir, et je résolus tout de suite de ne rien cacher d'après la justice et le bon sens. Le gendarme nous avertit aussi qu'il nous était défendu de parler entre nous.
Au bout d'un quart d'heure, on appe!a Win-
2o8 Le Blocus
ter, et puis, de dix minutes en dix minutes, Chevreux, Dubourg et moi.
Quand je rentrai dans la salle du conseil, les juges étaient tous à leur place; le gros-major avait posé son chapeau devant lui, sur le bureau; le greffier taillait sa plume. Burguet me regarda d'un air calme. Dehors on trépignait, et le major dit au brigadier :
« Prévenez le public que, si ce bruit continue, je vais faire évacuer la mairie. »
Aussitôt le brigadier sortit, et le major me dit :
« Garde national Moïse, faites votre déposition. Que savez-vous? »
Je racontai les choses simplement. Le déserteur à gauche, 'entre deux gendarmes, avait plutôt l'air mort que vivant. J'aurais bien voulu le décharger de tout; mais quand on a peur pour son propre compte, quand de vieux officiers en grande tenue, les sourcils froncés, vous regardent jusqu'au fond de l'âme, le plus simple et le meilleur, c'est de ne pas mentir : un père de famille doit d'abord penser à ses enfants! Enfin, je racontai tout ce que j'avais vu, ni plus ni moins, et finalement le major me dit :
« Cela suffit ! Vous pouvez vous retirer. »
Mais voyant que les autres, Winter, Che-
vreux, Dubourg restaient assis sur le banc à gauche, je fis comme eux.
Presque aussitôt cinq ou six vauriens s'étant mis à trépigner, en murmurant : « A mort!... à mort !. . » le président dit au brigadier de les ei/> poigner, et, malgré leur résistance, ils furent tous conduits au violon. Le silence s'établit alors dans la salle du conseil, mais dehors les trépignements continuaient.
« Rapporteur, vous avez la parole, » dit le gros-major.
Ce rapporteur, que je crois voir encore, et que j'entends comme s'il parlait, était un homme de cinquante ans, trapu, la tête dans les épaules, le nez long, gros et tout droit, le front très-large, avec des cheveux noirs et luisants, quelques poils de moustache et les yeux vifs. Pendant qu'il écoutait, sa tête tournait à droite et à gauche, comme sur un pivot : on voyait son grand nez et le coin de son œil, mais il ne bougeait pas les coudes de dessus sa table. On aurait dit un de ces grands corbeaux qui semblent dormir dans les prés à la fin de l'automne, et qui voient pourtant ce qui se passe autour d'eux.
De temps en temps il levait un bras en l'air, comme pour retirer sa manche, à la mode des avocats. Il était en grande tenue, et parlait terriblement bien, d'une voix claire et forte, en s'arrêtant,
et regardant les gens, pour voir s'ils étaient de son avis; et quand on faisait seulement une petite grimace j aussitôt il recommençait d'une autre manière, et vous forçait en quelque sorte de comprendre malgré vous.
Moi, voyant qu'il avançait tout doucement, sans se presser ni rien oublier, pour bien faire voir que le déserteur était en route lorsque nous l'avions pris, qu'il avait non-seulement l'idée de se sauver, mais qu'il était déjà hors de la place, — tout aussi cou pable que si nous l'avions trouvé dans les rangs de l'ennemi; — pendant qu'il montrait ces choses clairement, je m'indignais parce qu'il avait raison et je pensais :
« Maintenant, que voulez -vous qu'on réponde ? »
Et puis, quand il dit que le plus grand crime est d'abandonner son drapeau, parce qu'on trahit ensemble son pays, sa famille, tous ceux auxquels on doit la vie, et qu'on se rend indigne de vivre; quand il dit que le conseil de guerre suivrait la conscience de tous les gens de cœur, de tous ceux qui tenaient à l'honneur de la France, qu'il donnerait un nouvel exemple de sa fermeté pour le salut du pays et la gloire de l'Empereur; qu'il montrerait aux nouvelles recrues qu'on ne peut compter que sur l'accomplissement du devoir et l'obéissance à la discipline; quand il dit tuotes ces
choses avec une force et une clarté terribles, et que j'entendis derrière nous, de temps en temps, un murmure de contentement et d'admiration, alors, Fritz, j'aurais cru que l'Éternel seul pouvait sauver cet homme.
Le déserteur, les deux bras plies sur le pupitre, la figure dessus, ne bougeait pas; il pensait sans doute comme moi, comme toute la salle et le conseil lui-même. — Ces vieux semblaient satisfaits, ils voyaient que le rapporteur disait très-bien ce qu'ils pensaient depuis longtemps ; le contentement était peint sur leur figure.
Cela dura plus d'une heure.
Le capitaine s'arrêtait quelquefois une seconde, pour vous donner le temps de réfléchir à ce qu'il avait dit; j'ai toujours cru qu'il avait été procureur impérial, ou même quelque chose de plus dangereux pour ceux qui désertent.
Je me souviens qu'il finit en disant :
« Vous ferez un exemple! vous serez d'accord avec vous-mêmes; vous ne perdrez pas de vue, qu'en ce moment la fermeté du conseil est plus nécessaire que jamais au salut de la patrie. »
Lorsqu'il s'assit, un si grand murmure de satisfaction s'éleva dans la salle, qu'il gagna tout de suite l'escalier, et qu'on entendit crier dehors :
« Vive l'Empereur! »
Le gros-major et les autres membres du conseil
se tournèrent en souriant l'un vers l'autre, comme pour dire :
« L'affaire est entendue, le reste est pour la cérémonie! »
Les cris redoublaient dehors. Cela dura plus de dix minutes; à la fin, le gros-major s'écria :
« Brigadier, si le tumulte continue, faites évacuer l'hôtel de ville. Commencez par la salle. »
Et tout de suite le silence se rétablit, car chacun était curieux de savoir ce que Burguet pourrait répondre. Je n'aurais plus donné deux liards delà vie du déserteur.
« Défenseur, vous avez la parole, » dit le major, et Burguet se leva.
Maintenant, Fritz, si j'avais seulement l'idée de te répéter ce que Burguet dit pendant une heure, pour sauver la vie d'un pauvre conscrit; si je voulais te peindre sa figure, la douceur de sa voix, et puis ses cris qui vous déchiraient Pâme, et puis ses silences et ses réclamations; si j'avais une idée pareille, je me regarderais comme un être plein d'orgueil et de vanité.
Non, jamais on n'a rien entendu de plus beau : ce n'était pas un homme qui parlait, c'était une mère qui veut arracher son enfant à la mort. — Ah! quelle grande chose d'avoir ce talent de toucher et de faire pleurer ceux qui nous écoutent !
Le Blocus 2i3
Mais ce n'est pas du talent,, c'est du cœur qu'il faut dire.
« Quel homme n'a pas commis de faute ? Quel homme ne mérite pas de pitié ? »
Voilà ce qu'il disait, en demandant au conseil s'il se trouvait un seul homme sans reproches; si jamais une mauvaise idée n'était venue aux plus braves; s'ils n'avaient jamais eu, même un jour, même une seconde, la pensée de courir à leur village, quand ils étaient jeunes, quand ils avaient dix-huit ans, quand le père, la mère, les amis d'enfance étaient tout pour eux, et qu'ils ne connaissaient rien d'autre au monde. — Un pauvre enfant sans instruction, sans connaissance de la vie, enlevé du jour au lendemain, jeté dans les armées, que peut-on lui demander ? Quelle faute ne peut-on pas lui pardonner? Est-ce qu'il connaît la patrie , l'honneur du drapeau, la gloire de Sa Majesté? Est-ce que ces grandes idées ne lui viennent pas plus tard ?
Et puis il demandait à ces vieux s'ils n'avaient pas de fils, s'ils étaient sûrs que dans le moment même, ce fils ne commettait pas une faute entraînant la peine de mort ?... Il leur disait :
« Plaidez pour lui!... Que diriez -vous ?... Vous diriez : — « Je suis un vieux soldat, j'ai versé mon sang pour la France pendant trente ans, je suis devenu blanc sur les champs de bataille, je suis
crible de blessures, j'ai gagné chaque grade à la pointe de l'épée... Eh bien! prenez mes épaulettes, prenez mes décorations, prenez tout... mais rendez-moi mon enfant. Que mon sang soit le prix de sa faute! Il ne connaissait pas la grandeur de son crime, il était trop jeune, c'est un conscrit; il nous aimait, il voulait nous embrasser, et puis rejoindre... il aimait une jeune fille... Ah! vous avez été jeunes aussi! Pardonnez-lui... Ne déshonorez pas un vieux soldat dans son fils. »
« Vous diriez peut-être encore : — « J'avais d'autres enfants... ils sont morts pour la patrie... Comptez-lui leur sang, et rendez-moi celui-ci... c'est le dernier qui me reste! »
« Voilà ce que vous diriez, et beaucoup mieux que moi, parce que vous seriez le père, le vieux soldat qui parle de ses services ! — Eh bien ! le père de ce jeune- homme parlerait comme vous... C'est un vieux soldat de la République... Il est parti avec vous peut-être, quand les Prussiens entraient en Champagne; il a été blessé à Fleurus... C'est un ancien compagnon d'armes!... L'aîné de ses fils est resté en Russie!... »
Et Bucguet, en parlant, pâlissait; on aurait cru que. la douleur avait détruit ses forces et qu'il allait tomber. Le silence était si grand, qu'on entendait respirer toute la salle. Le déserteur sanglotait. Chacun pensait :
a C'est fini, Burguet ne peut plus continuer, il va falloir l'emporter ! »
Mais tout à coup il recommençait d'une autre manière plus douce; il parlait lentement... Il racontait la vie du pauvre paysan et de sa femme, qui n'avaient plus qu'une seule consolation, une seule espérance sur la terre : leur enfant !
On e'coutait, on voyait ces gens, on les entendait parler entre eux ; on voyait le vieux chapeau du temps de la République sur la porte. — Et quand on ne pensait qu'à cela, tout à coup Burguet montrait le vieux et sa femme apprenant que leur fils avait été tué, non par les Russes ou les Allemands, mais par des Français... On entendait le cri de ce vieux!...
Tiens, Fritz 3 c'était épouvantable; j'aurais voulu me sauver. — Les officiers du conseil t dont plusieurs étaient mariés, regardaient devant eux, les yeux fixes, le poing fermé; leurs moustaches grises tremblotaient. Le major avait levé, deux ou trois fois la main,' comme pour faire signe que c'était assez; mais Burguet avait toujours quelque chose de plus fort à dire, de plus juste et de plus grand. Son discours dura jusque' vers onze heures, alors il s'assit; on n'entendait plus un murmure dans les trois salles ni dehors. Et l'autre, le rapporteur, recommença, disant que tout cela ne signifiait rien : que c'était malheu-
2i6 Le Blocus
reux pour le père d'avoir un fils indigne, que chacun tenait à ses enfants, mais qu'il fallait leur apprendre à ne pas déserter en face de l'ennemi; qu'avec toutes ces raisons, on ne fusillerait personne, que la discipline serait détruite de fond en comble, qu'on ne pourrait plus avoir d'armée, et que l'armée fait la force et la gloire du pays.
Burguet répliqua presque aussitôt après. Je ne me rappelle pas ce qu'il dit; tant de choses ne pouvaient m'entrer à la îois dans la tête. Mais ce que je n'oublierai jamais, c'est que, vers une heure, le conseil nous ayant fait sortir pour délibérer, — pendant qu'on reconduisait le déserteur au cachot,. — on nous permit de rentrer au bout de quelques minutes, et que le major lui-même, debout sur l'estrade où l'on tire à la conscription, déclara que 1 accusé Jean Belin était acquitté, et qu'il donna l'ordre de le relâcher tout de suite.
C'était le premier acquittement depuis le départ des prisonniers espagnols, avant le blocus; les gueux venus en foule pour voir condamner et fusiller un homme ne pouvaient y croire; plusieurs criaient en dessous :
« Nous sommes trahis f »
Mais le gros-major dit au brigadier Descarmes de prendre le nom des criards, et qu'on irait leur rendre visite; alors toute cette masse dégringola
des escaliers en cinq minutes, et nous pûmes descendre à notre tour.
J'avais pris Burguet par le bras, les yeux pleins de larmes.
« Êtes-vous content, Moïse? fit-il, déjà remis et joyeux.
— Burguet, lui dis-je, Aaron lui-même,, le propre frère de Moïse et le plus grand orateur d'Israël, n'aurait pas mieux parlé que vous : c'est admirable ! Je vous dois ma tranquillité. Tout ce que vous me demanderez pour un si grand service, je suis prêt à vous le donner, selon mes moyens. »
Nous descendions ; les membres du conseil de guerre nous suivaient un à un tout pensifs. Burguet souriait.
« Est-ce bien vrai , Moïse ? fit-il en s'arrêtan sous la voûte.
— Oui, voici ma main.
— Eh bien! dit-il, je vous demande un bon dîner à la Ville-de-Metç.
— Ah ! de bon cœur ! »
Quelques bourgeois, le père Parmentier, le percepteur Cochois, l'adjoint Muller, attendaient Burguet au bas des marches de la mairie, pour lui faire leur compliment] comme on l'entourait en lui serrant la main, voilà que Sâfel arrive et me saute dans les bras : Zeffen l'envoyait chercher
des nouvelles. Je l'embrassai , et je lui dis tout joyeux :
« Va prévenir ta mère que nous avons gagné ! Qu'on se mette à table. Moi, je dîne à la Ville-dc- Mct~ avec Burguet. Dépêche-toi, mon enfant. »
Il partit en courant.
« Vous dînez chez moi, Burguet, disait le père Parmentier.
— Merci, monsieur le maire, je suis retenu par Moïse, répondit-il; ce sera pour une autre fois. »
Et nous entrâmes bras dessus, bras dessous, dans le grand corridor de la mère Barrière, où l'on sentait encore l'odeur du rôti , malgré le blocus.
a Écoutez, Burguet, lui dis-je, nous allons dîner seuls, et vous choisirez vous-même le vin et les viandes qui vous plaisent; vous vous y connaissez mieux que moi. »
Je vis que ses yeux reluisaient.
« Bon, bon, fit-il, c'est entendu. »
Dans la grande salle, le commissaire des guerres et deux officiers dînaient ensemble; ils tournèrent la tête et nous les saluâmes.
Je fis appeler la mère Barrière, qui vint aussitôt, son tablier sur le bras, riante et joufflue comme à l'ordinaire. Burguet lui dit deux mots à l'oreille, et tout de suite elle nous- ouvrit la porte à droite, en nous disant:
t Entrez , messieurs, entrez!... Vous n'attendrez pas longtemps. »
Nous entrâmes donc dans le cabinet carré, au coin de la place,, une petite chambre haute , les deux grandes fenêtres fermées avec des rideaux en mousseline, et le fourneau de porcelaine bien chauffé, comme il convient en hiver.
Une servante vint mettre les couverts, pendant que nous nous chauffions les mains sur le marbre. Burguet disait en riant :
« J'ai bon appétit, Moïse; ma plaidoirie va vous coûter cher.
— Tant mieux! Elle ne sera jamais trop chère pour la reconnaissance que je vous dois.
— Allons, fit— il en me posant la main sur l'épaule, je ne vous ruinerai pas, mais nous dînerons bien. »
Comme la table était mise, nous nous assîmes en face l'un de l'autre, dans de bons fauteuils tendres; et Burguet, s'attachant la serviette à la boutonnière, selon son habitude, prit la carte. — Il réfléchit longtemps, car tu sauras, Fritz, que si les rossignols chantent bien, ils sont aussi les plus fins becs de la création; Burguet leur ressemblait, et de le voir réfléchir ainsi, cela me réjouissait.
A la fin il parla lentement et gravement à la servante, disant :
« Ceci et cela, Madeleine, accommodé de telle façon... Et tel vin pour commencer, et tel autre vin pour finir.
— C'est bien , monsieur Burguet, » répondit Madeleine en sortant.
Deux minutes après , elle nous servait une bonne croûte au pot. En temps de blocus, c'était ce qu'on pouvait souhaiter de mieux; trois semaines plus tard, on aurait été bien heureux d'en avoir une pareille.
Ensuite elle nous apporta du vin de Bordeaux chauffé dans une serviette. — Mais tu penses bien, Fritz, que je ne vais pas te raconter ce dîner en détail, malgré tout le plaisir que j'ai de mêle rappeler encore aujourd'hui. Crois-moi , rien n'y manquait, ni les viandes, ni les légumes frais, ni le grand jambon bien fumé, toutes choses qui devenaient terriblement rares en ville depuis la fermeture des portes; nous avions même de là salade ! Madame Barrière en conservait à la cave, dans du terreau, et Burguet voulut la faire luimême à l'huile d'olives. On nous servit aussi les dernières poires fondantes qu'on ait vues à Phalsbourg, dans cet hiver de 1814.
Burguet semblait heureux, surtout quand on eût apporté la bouteille de vieux Lironcourt, et que nous trinquâmes ensemble.
« Moïse, me disait-il, les' yeux attendris, si l'on
me payait toutes mes plaidoiries comme vous, je renoncerais à ma place du collège; mais voici les premiers honoraires que je reçois.
— Et moi, Burguet, m'écriai-je, à votre place, au lieu de rester à Phalsbourg, j'irais dans une grande ville; les bons dîners, les bons hôtels et le reste ne vous manqueraient pas longtemps !
— Ah! vingt ans plus tôt ce conseil aurait été bon, fit-il en se levant; mais à cette heure il arrive trop tard. Allons prendre le café, Moïse. »
C'est ainsi que souvent les hommes d'un grand talent s'enterrent à droite et à gauche, dans de petits endroits où personne ne se doute seulement de ce qu'ils valent. Ils prennent tout doucement leur pli, et disparaissent sans qu'on ait parlé d'eux.
Burguet n'oubliait jamais d'aller au café, vers cinq heures, faire sa partie de cartes avec le vieux juif Salomon, qui vivait de cela. Lui et cinq ou six bourgeois entretenaient grassement cet homme, qui prenait la bière et le café deux fois par jour à leurs dépens, sans parler des écus qu'il empochait pour entretenir sa famille.
De la part des autres, cela ne m'étonnait pas, c'étaient des imbéciles! mais de la part d'un esprit comme Burguet, j'en étais toujours confondu; car sur vingt parties, Salomon ne leur en laissait gagner qu'une ou deux, et encore dans la crainte
de perdre ses meilleures pratiques, en les décourageant tout à fait.
J'avais cinquante fois expliqué ces choses à Burguet; il me donnait raison, et continuait tout de même à suivre ses habitudes.
Lorsque nous arrivâmes au café, Salomon était déjà là, dans le coin d'une fenêtre, à gauche, — sa petite casquette crasseuse sur le nez, et sa vieille souquenille grasse pendant au bas du tabouret, — en train de battre les cartes tout seul. 11 regarda Burguet du coin de l'œil, comme un pipeur regarde les alouettes, et semblait lui dire :
« Arrive!... Je suis ici !... Je t'attends!... »
Mais Burguet avec moi n'osait pas obéir à ce vieux gueux; il était honteux de sa faiblesse, et lui fit seulement un petit signe de tête, en allant s'asseoir à la table en face, où l'on nous servit le café.
Les camarades arrivèrent bientôt, et Salomon se mit à les plumer. Burguet leur tournait le dos; j'essayais de le distraire, mais son âme était avec eux ; il écoutait tous les coups et bâillait dans sa main.
Vers sept heures, comme la salle se remplissait de fumée et que les billes roulaient sur les billards, tout à coup un jeune homme, un soldat entra, regardant- de tous les côtés.
C'était le déserteur.
Il finit par nous voir, et s'approcha le bonnet de police à la main. Burguet leva les yeux et le reconnut: je vis qu'il devenait rouge; le déserteur, au contraire, était tout pâle, il voulait parler et ne pouvait rien dire.
« Eh bien, mon ami, lui dit Burguet, vous voilà sauvé !
— Oui, monsieur, répondit le conscrit, et je viens vous remercier pour moi, pour mon père, pour ma mère!...
— Ah! fit Burguet en toussant, c'est bon!... c'est bon!... »
Puis il regarda ce jeune homme avec tendresse, et lui demanda doucement :
« Vous êtes content de vivre?
— Oh! oui, monsieur, répondit le conscrit, je suis bien content.
— Oui, dit Burguet tout bas en regardant l'horloge, depuis cinq heures, ce serait fini... Pauvre enfant! »
Et tout à coup, se mettant à le tutoyer :
« Tu n'as rien pour boire à ma santé, dit-il, et moi je n'ai pas le sou non plus. Moïse, donnezlui cent sous. »
Je lui donnai dix francs. Le déserteur voulut remercier.
« C'est bon, dit Burguet en se levant, va boire
224 te Blocus
un coup avec tes camarades. Réjouis-toi,., et ne déserte plus ! »
Il faisait semblant de suivre le jeu de Salomon; mais comme le déserteur disait :
« Je vous remercie aussi pour celle qui m'attend ! » il me regarda de côté, ne sachant plus que répondre, tant il était ému. Alors je dis au conscrit :
« Nous sommes heureux de vous avoir rendu service. Allez boire un coup à la santé de votre défenseur, et conduisez-vous bien. »
Il nous regarda encore un instant, comme s'il n'avait pu s'en aller; on voyait mille fois mieux dans sa figure ses remercîments, qu'il n'aurait pu les dire. Il finit par sortir lentement en nous saluant, et Burguet acheva de prendre sa tasse.
Nous rêvâmes encore quelques minutes à ce qui venait de se passer. Mais bientôt l'idée me prit de revoir ma famille.
Burguet était comme une âme en peine; à chaque instant, il se levait pour regarder dans le jeu de l'un ou de l'autre, les mains croisées sur le dos; puis il venait se rasseoir tout mélancolique. J'aurais été désolé de le gêner plus longtemps, et, sur le coup de huit heures, je lui souhaitai le bonsoir, ce qui parut lui faire plaisir.
«. Allons, bonne nuit, Moïse, dit-il en me re-
conduisant à la porte. Mes compliments à madame Sorlé et à madame Zeffen.
— Merci... je ne les oublierai pas. »
Je partis bien content de rentrer à la maison. Quelques minutes après, j'arrivais chez nous. Sorlé vit tout de suite que j'étais gai, car, en la rencontrant sur la porte de notre petite cuisine, je l'embrassai tout joyeux.
« Ça va bien, Sorlé, lui dis-je, tout va trèsbien.
— Oui, fit-elle, je vois que tout va bien. » Elle riait, et nous entrâmes dans la chambre, où
Zeffen déshabillait David. Le pauvre petit, en chemise, vint aussitôt me tendre la joue. Chaque fois que je dînais en ville, j'avais l'habitude de lui rapporter du dessert, et, malgré ses yeux endormis, il trouva bien vite la place de mes poches.
Voilà, Fritz, le bonheur des grands-pères : c'est de reconnaître l'esprit et le bon sens de leurs petits-enfants.
Le petit Esclras lui-même, que Sorlé berçait, comprenait déjà qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire; il me tendait ses petites mains et semblait me dire :
« J'aime aussi les biscuits! »
Nous en étions tous dans la joie.
Enfin, m'étant assis, je racontai ma journée,
célébrant l'éloquence de Burguct et la satisfaction du pauvre déserteur. Toute la famille m'écoutait avec attendrissement. Sâfel, assis sur mes genoux, me disait à l'oreille :
« Nous avons vendu pour trois cents francs d'eau-de-vie. »
Cette nouvelle me fit grand plaisir : quand on dépense, il faut gagner.
Vers dix heures, Zeffen, nous ayant souhaité une bonne nuit, je descendis fermer la porte et mettre la clef dessous pour le sergent, s'il rentrait tard.
Pendant que nous allions nous coucher, Sorlé me répéta ce que Sâfel m'avait déjà dit, ajoutant que nous serions à notre aise après le blocus, et que l'Éternel nous avait secourus dans ces grandes misères.
Nous étions contents, et sans aucune défiance rie l'avenir.
XVÏ
Durant quelques jours, il ne se passa rien d'extraordinaire ; le gouverneur fit arracher les plantes et les arbustes qui poussaient dans les jointures des remparts, pour arrêter la désertion, et il défendit aux officiers d'être trop brusques avec les soldats, ce qui produisit un bon effet.
C'était le temps où des centaines de mille Autrichiens, Russes, Bavarois, Wurtembergeois, par escadrons et par régiments, passaient hors de portée du canon autour de la ville, et marchaient sur Paris.
Alors se livraient de terribles batailles en Champagne, mais nous n'en savions rien.
Tous les jours les uniformes changeaient autour de la place; nos vieux soldats, du haut des remparts, reconnaissaient tous les peuples qu'ils avaient combattus depuis vingt ans.
Notre sergent venait me prendre régulièrement après l'appel, pour monter sur le bastion de Par-
senal; on y trouvait toujours des bourgeois eau sant entre eux de l'invasion, qui ne finissait pas.
C'était quelque chose d'incroyable! Du côté de Saint-Jean, sur la lisière du bois de la Bonne- Fontaine, on voyait défiler durant des heures, de a cavalerie, de l'infanterie, et puis des convois de poudre ou de boulets, et puis des canons, et puis encore des files de baïonnettes, des casques, des manteaux rouges, verts, bleus, des lances, des voitures de paysans recouvertes de toile : tout cela passait, passait comme un fleuve. .
Sur ce grand plateau blanc, entouré de forêts, tout se découvrait jusqu'au fond des gorges.
Quelques Cosaques ou dragons se détachaient parfois de la masse, et poussaient d'un temps de galop jusqu'au pied des glacis, dans l'allée des Dames, ou près de la petite chapelle. Aussitôt un de nos vieux artilleurs de marine allongeait sa moustache grise sur un fusil de rempart, il visait lentement ; tous les assistants se penchaient autour de lui, même les enfants, — qui vous glissaient entre les jambes, sans crainte des balles ou des obus, — et le biscaïen partait!
Souvent j'ai vu le Cosaque ou le uhlan vider la selle, et le cheval rejoindre ventre à terre son escadron, la bride sur le cou. Des cris de joie s'élevaient; on grimpait sur les talus, on regardait, et le canonnier se frottait les mains en disant ;
m Encore un de moins ! »
D'autres jours, ces vieux, avec leurs longues capotes trouées et déchirées, pariaient deux sous entre eux, à qui mettrait en bas telle sentinelle où telle vedette, sur la côte de Mittelbronn ou du Bigelberg.
C'était si loin, qu'il fallait avoir de bons yeux pour reconnaître celui qu'ils se montraient; mais ces gens habitués à la mer voyaient tout à perte de vue.
« Allons, Paradis, ça va-t-il? disait l'un.
— Oui, ça va! Mets tes deux sous là, voici les miens. »
Et l'on tirait. La partie continuait comme au jeu de quilles. Dieu sait ce qu'ils exterminaient de monde, pour leurs deux sous. Chaque matin je retrouvais ces canonniers de marine dans ma boutique, vers neuf heures, en train de boire le Cosaque, comme ils disaient. La dernière goutte, ils se la versaient dans les mains, pour se fortifier les nerfs, et partaient le dos rond, en criant :
« Hé! bonjour, père Moïse, le kaiserlick se porte bien ! »
Je ne crois pas avoir vu passer tant de monde dans ma vie, que dans ces mois de janvier et de février 1814; c'était comme les sauterelles d'Egypte! Comment tant d'êtres peuvent-ils sortir de la terre? personne ne peut le comprendre.
2 3o Le Blocus
J'en étais désolé, naturellement, et les au'rcs bourgeois aussi, cela va sans dire; mais notre sergent riait et clignait de l'œil :
« Voyez, père Moïse, disait-il en étendant la main des Quatre Vents au Bigelberg, tout ça... tout ce qui passe, tout ce qui a passé et tout ce qui passera, c'est pour engraisser la Champagne et la Lorraine! L'Empereur est là-bas , qui les attend dans un bon endroit; il va tomber dessus I son coup de foudre d'Austerlitz, d'Iéna ou de Wagram est déjà prêt.... Ça ne peut plus tarder. Ensuite ils fileront en retraite; mais on les suivra, la baïonnette dans les reins, et nous sortirons d'ici, nous mettre en travers. Pa; :n seul n'échappera. Leur compte est réglé. C .st alors, père Moïse, que vous aurez de vieilles défroques à vendre. Hé! hé! hé! vous ferez vos choux gras. »
Il se réjouissait d'avance; mais tu penses bien, Fritz, que je ne comptais guère sur ces uniformes qui couraient les champs; j'aurais mieux aimé les savoir à mille lieues de nous.
Enfin voilà l'idée des gens, les uns se réjouissent et les autres se désolent pour la même chose. La confiance du sergent était si grande, qu'elle me gagnait quelquefois et que je pensais comme lui.
Nous descendions ensemble la rue du Rempart; il s'en allait à la cantine, ou Ton commençait à distribuer les vivres de siège, ou bien il mon-
tait chez nous, prendre son petit verre de kirschenwasser, et m'expliquer les beaux coups de l'Empereur, depuis 96 en Italie. Je n'y comprenais rien, mais je faisais semblant de comprendre, ce qui revenait au même.
Il arrivait aussi des parlementaires, tantôt par la route de Nancy, tantôt par celles de Saverne ou de Metz. Ils levaient de loin le petit drapeau blanc, un de leurs trompettes sonnait et puis se retirait; l'officier de garde à l'avancée allait reconnaître le parlementaire et lui bander les yeux, ensuite il traversait la ville sous escorte, pour se rendre à l'hôtel du gouverneur. Mais ce que ces gens racontaient ou demandaient, ne transpirait pas dans la place; le conseil de défense seul en était instruit.
Nous vivions resserrés dans nos murs comme au milieu de la mer, et tu ne peux pas croire combien cela vous pèse à la longue, comme on est triste, abattu, de ne pouvoir sortir, même sur les glacis. Des vieillards cloués dans leur fauteuil depuis dix ans, et qui ne songeaient jamais à se remuer, sont accablés de savoir que les portes restent fermées. Et puis, la curiosité d'apprendre ce qui se passe, de voir des étrangers, de causer des affaires du pays , voilà des choses dont le besoin est très-grand, et dont personne ne se doute avant de l'avoir éprouvé comme nous. Le moindre paysan, le plus borné du Dagsberg, qui serait
:Zz Le Blocus
entré par hasard en ville aurait été reçu comme un dieu; tout le monde aurait couru le voir et l'interroger sur les nouvelles de la France.
Ah! ceux qui soutiennent que la liberté passe avant tout ont bien raison, car d'être enfermé dans un cachot, quand il serait aussi grand que la France, c'est insupportable. Les hommes sont faits pour aller, venir, parler, écrire, vivre les uns avec les autres, commercer, se raconter les nouvelles, et lorsque vous leur ôtez cela, le reste n'est plus qu'un dégoût.
Les gouvernements ne veulent pas comprendre cette chose si simple; ils se croient plus forts en empêchant les gens de vivre à leur aise, et finissent par ennuyer tout le monde. La vraie force d'un souverain est toujours en proportion de la liberté qu'il peut nous donner, et non pas de celle qu'il est forcé de nous ôter. Les alliés l'avaient compris pour Napoléon, et de là venait leur confiance.
Le plus triste, c'est que, vers la fin de janvier, la disette se faisait déjà sentir. On ne pouvait pas dire que l'argent devenait rare, puisqu'il n'en sortait pas un centime de la ville, mais tout devenait cher : ce qui valait xleux sous trois semaines auparavant en valait vingt ! Cela m'a fait penser souvent, que la rareté de l'argent est une de ces bêtises comme les gueux en inventent pour tromper les imbéciles. Qu'est-ce que cela nous fait que
l'argent soit rare? On n'est pas pauvre avec deux sous, s'ils vous suffisent pour avoir du pain, du vin, de la viande, des habits, etc.; mais s'il vous en faut vingt fois plus , alors non-seulement vous êtes pauvres, mais tout le pays est pauvre. L'argent ne manque jamais quand tout est à bon marché; il est toujours rare quand les choses de la vie sont chères.
Aussi, lorsqu'on est enfermé comme nous l'étions, c'est un grand bonheur de pouvoir vendre plus qu'on n'achète. Mon eau-de-vie était à trois francs le litre , mais en même temps, il nous fallait du pain, de l'huile, des pommes de terre, et tout montait en proportion.
Un matin, la vieille mère Quéru pleurait dans ma boutique; elle n'avait pas mangé depuis deux jours! et pourtant c'était, disait-elle, la moindre des choses; il lui manquait seulement son petit verre, que je lui donnai gratis. Elle me bénit cent fois et s'en alla contente. Bien d'autres auraient eu besoin de petits verres ! J'ai vu des vieux dans le désespoir, parce qu'ils n'avaient plus de quoi priser; ils allaient jusqu'à priser de la cendre; et c'est alors que plusieurs eurent l'idée de fumer les feuilles du grand noyer de l'Arsenal, ce qu'ils trouvèrent très- bon.
Malheureusement, tout cela n'était que le commencement de la disette; plus tard nous devions
encore apprendre à jeûner pour la gloire de Sa Majesté.
Vers la fin de février, le froid était revenu; chaque soir on tirait sur nous une centaine d'obus, mais on s'habitue à tout, et cela nous paraissait presque naturel. Aussitôt l'obus éclaté^ chacun courait éteindre le feu, ce qui n'était pas difficile, puisque dans toutes les maisons se trouvaient des cuves pleines d'eau.
Nos canonniers répondaient à l'ennemi; mais, comme les Russes tiraient avec des pièces volantes, après dix heures, et qu'on ne pouvait viser que sur leur feu, qui changeait toujours de place^ on avait de la peine à les atteindre.
Quelquefois l'ennemi tirait des boulets incendiaires; ce sont des boulets percés de trois trous en triangle, et remplis d"un feu très-vif, qu'on ne peut éteindre qu'en jetant le boulet au fond de l'eau; c'est ce qu'on faisait.
Nous n'avions pas encore eu d'incendie; mais nos avant-postes s'étaient repliés, et les alliés se resserraient de plus en plus autour de la place. Ils occupaient la ferme Ozillo, la Tuilerie de Pernettc et les Maisons-Rouges, que nos troupes venaient d'abandonner. Ils s'arrangeaient là-dedans pour passer l'hiver agréablement. C'étaient des Wurtembergeois, des Bavarois, des Badois et d'autres
landwehr, qui remplaçaient en Alsace les troupes de ligne parties pour l'intérieur.
On voyait très-bien leurs sentinelles en longue capote gris-bleu, la casquette plate, le fusil penché sur l'épaule, se promener gravement dans l'allée de peupliers qui mène à la Tuilerie.
De là, ces troupes pouvaient, d'un moment à l'autre, pendant une nuit profonde, entrer dans les fossés et même essayer de forcer une poterne.
Ils étaient en nombre et ne se refusaient rien, ayant trois ou quatre villages autour d'eux pour leur fournir des vivres, et les grands fours de la Tuilerie pour se chauffer. *
Quelquefois un bataillon russe les relevait, mais seulement un ou deux jours, étant forcé de se remettre en route. Ces Russes se baignaient dans le petit guêvoir derrière la bâtisse, malgré la glace et la neige qui le remplissaient.
Tous, Russes, Wurtembergeois et Badois fusillaient nos sentinelles, et l'on s'étonnait que le gouverneur ne les eût pas encore écrasés de boulets. Mais un soir le sergent rentra joyeux et me dit à l'oreille, en clignant de l'œil :
« Demain, levez-vous de bonne heure, père Moïse; ne dites rien à personne et suivez-moi. Vous verrez quelque chose qui vous fera rire.
— C'est bon, sergent, » lui répondis-je.
Il alla tout de suite se coucher, et longtemps
avant le jour, vers cinq heures, je l'entendais déjà sauter de son lit, ce qui m'étonna d'autant plus qu'on ne battait pas le rappel.
Je me levai doucement. Sorlé me demanda tout endormie :
« Qu'est-ce que c'est, Moïse?
— Dors tranquillement, Sorlé, lui répondis-je; le sergent m'a prévenu qu'il voulait me faire voir quelque chose. »
Elle ne dit plus rien, et je finis de m'habiller.
Presque au même instant, le sergent frappait à la porte ; je soufflai la chandelle, et nous descendîmes. Il faisait nuit noire.
On entendait une faible rumeur du côté de la caserne; le sergent partit dans cette direction en me disant :
« Montez sur le bastion, nous allons attaquer la Tuilerie. »
Aussitôt je montai la rue en courant. Comme j'arrivais sur les remparts, j'aperçus dans l'ombre du bastion, à droite, les canonniersà leurs pièces. Ils ne bougeaient pas, et tout se taisait aux environs; les mèches allumées et plantées en terre brillaient seules commes des étoiles dans la nuit.
Cinq ou six bourgeois, prévenus comme moi, restaient immobiles à l'entrée de la poterne. Les cris ordinaires : « Sentinelles , prenez garde à vous ! » se répondaient autour de la ville, et de-
hors, du côté de l'ennemi, les « verdâ! » et les « souïda! » (i).
Il faisait très-froid , un froid sqc, malgré le brouillard.
Bientôt, du côté de la place, à l'intérieur, une quantité d'hommes remontèrent la rue; s'ils avaient marqué le pas, l'ennemi les aurait entendus de loin sur les glacis; mais ils arrivèrent en tumulte et tournèrent près de nous, dans l'escalier de la poterne. Leur passage dura bien dix minutes. Tu peux te figurer si j'étais attentif, et pourtant je ne reconnus pas notre sergent, il faisait encore trop sombre.
Les deux compagnies qui venaient de défiler se reformèrent dans les fossés, et tout redevint tranquille.
Je ne sentais plus mes pieds, tant il faisait froid ; la curiosité m'empêchait de partir.
Enfin, au bout d'une demi-heure environ, une ligne pâle s'étendit derrière le fond de Fiquet, autour du bois de la Bonne -Fontaine. Le capitaine Rolfo, les bourgeois et moi , appuyés contre la rampe, nous regardions la plaine couverte de neige, où quelques patrouilles allemandes erraient dans le brouillard, et plus près de nous, au bas des glacis, la sentinelle wurtembergeoise, immobile
(i) Qui vive!
dans l'allée de peupliers qui mène à la grande échoppe de la Tuilerie.
Tout était encore gris et confus; mais le soleil d'hiver, blanc comme la neige, s'élevait sur la ligne sombre des sapins. Nos soldats, l'arme au pied dans les chemins couverts, ne bougeaient pas. Les « verdâ! » et les « souïdal » allaient leur train. Le jour grandissait de seconde en seconde.
Jamais on n'aurait cru qu'un combat s'apprêtait, quand la mairie sonna six heures, et que tout à coup nos deux compagnies, sans commandement, sortirent des chemins couverts, l'arme au bras, et descendirent le glacis en silence.
El es arrivèrent en moins d'une minute au chemin qui longe les jardins, et dénièrent à gauche, en suivant les haies.
Tu ne peux pas te figurer le tremblement qui me prit, en vovant que l'attaque allait commencer. Il ne faisait pas encore bien clair, mais la sentinelle ennemie vit pourtant la ligne des baïonnettes filer derrière les haies, et cria d'une façon terrible :
«. Verdâ!
— En avant! » répondit la voix tonnante du capitaine Vigneron , et les grosses semelles de nos soldats se mirent à rouler sur la terre durcie, comme une avalanche.
La sentinelle tira, puis courut en remontant l'allée, et criant je ne sais quoi. Une quinzaine de landwehr, qui formaient l'avant-poste sous la vieille échoppe où l'on séchait les briques, sortirent aussitôt; ils n'avaient pas eu le temps de se reconnaître, que tous étaient massacrés sans miséricorde.
On ne pouvait pas bien voir d'aussi loin, pardessus les haies et les peupliers; mais, après l'enlèvement du poste, le roulement de la fusillade et des cris horribles arrivèrent jusqu'en ville.
Tous ces malheureux landwehr, qui demeuraient dans la ferme Pernett, — et dont un grand nombre s'étaient déshabillés comme d'honnêtes pères de famille, pour mieux dormir, — sautaient des fenêtres, en pantalon, en caleçon, en chemise, la giberne au dos, et se rangeaient derrière la Tuilerie, dans le grand pré de Seltier. Leurs offieiers les poussaient et commandaient au milieu du tumulte.
Ils étaient bien là six ou sept cents, presque nus dans la neige; et, malgré l'étonnement d'une pareille surprise, . ils commençaient un feu roulant bien nourri, quand nos deux pièces du bastion se mirent de la partie.
Dieu du ciel, quel carnage !
C'est là-bas qu'il fallait voir arriver les boulets, et les chemises sauter en l'air! Et le pire pour ces
malheureux, c'est qu'ils étaient forcés de serrer les rangs, parce qu'après avoir tout bousculé dans la Tuilerie, les nôtres en sortaient pour attaquer à la baïonnette.
Quelle position ! Figure-toi cela, Fritz, pour d'honnêtes bourgeois, des marchands, des banquiers, des brasseurs, des maîtres d'hôtel, des gens paisibles qui ne souhaitaient que le calme et la tranquillité.
J'ai toujours pensé depuis que le système de la landwehr est très-mauvais, et qu'il vaut beaucoup mieux payer une bonne armée de volontaires attachés au pays, et sachant bien que l'argent, les pensions et les décorations leur viennent de la nation et non du gouvernement : des jeunes gens dévoués à la patrie comme ceux de 92, et remplis d'enthousiasme, parce qu'on les respecte et qu'on les honore selon leur sacrifice. Oui, voilà ce qu'il faut, et non pas des ger>s qui songent à leur femme eî à leurs enfants.
Nos boulets hachaient ces malheureux pères de famille par douzaines! Pour comble d'abomination, deux autres compagnies, que le conseil de défense avait fait sortir des poternes de la manutention et de la porte d'Allemagne dans le plus grand secret, et qui s'avançaient l'une sur la route de Saverne, l'autre dans le chemin du Petit-Saint- Jean, commençaient à les dépasser, et se refer-
maient derrière eux, en leur tirant dans le dos.
Il faut reconnaître que ces vieux soldats de l'Empire avaient un esprit de ruse diabolique ! Qui se serait jamais figuré des coups pareils?
En voyant cekj le restant des landwehr se débanda dans la grande plaine blanche, comme un tourbillon de moineaux. Ceux qui n'avaient pas eu le temps de mettre leurs souliers ne sentaient pas les pierres, ni les ronces, ni les épines du fond de Fiquet; ils couraient comme des cerfs, et les plus gros galopaient aussi vite que les autres.
Nos soldats les suivaient en tirailleurs, et ne s'arrêtaient une seconde que pour les ajuster et les fusiller. Toute la côte en face, jusqu'au vieux hêtre, au milieu de la prairie communale des Quatre- Vents, était couverte de leurs corps.
Leur colonel, sans doute un bourgmestre, galopait'devant eux à cheval; sa chemise s'enflait derrière lui!
Si les Badois cantonnés dans le village n'étaient pas sortis à leurs secours, on les aurait tous exterminés. Mais deux bataillons de Badois s'étant déployés sur la droite des Quatre- Vents, nos trompettes sonnèrent le rappel, et les quatre compagnies se réunirent au milieu de l'aliée.des Dames, pour les attendre.
Les Badois alors firent halte, et les derniers Wurtembergeois passèrent derrière eux, bien
contents d'être réchappes d'une aussi terrible débâcle. Ceux-là pouvaient dire :
« Je connais la guerre... J'en ai vu des dures! »
Il était sept heures; toute la ville couvrait les remparts.
Bientôt une épaisse fumée s'éleva sur la Tuilerie et les bâtisses environnantes; quelques sapeurs étaient sortis avec des fagots, et venaient d'v mettre le feu. Tout cela partit en étincelles; il ne resta qu'une grande place noire et des décombres derrière les peupliers.
Nos quatre compagnies, voyant que les Badois ne voulaient pas les attaquer, revinrent tranquillement, la trompette en tête.
Moi, depuis longtemps, j'étais descendu sur la place, près de la porte d'Allemagne, pour assister à la rentrée de nos troupes. C'est encore un de ces spectacles que je n'oublierai jamais : — le poste sous les armes, les vétérans pendus aux chaînes du pont-levis qui s'abaisse, les hommes, les femmes, les enfants qui se poussent dans la rue, et dehors, dans les remparts, les trompettes qui éclatent, les échos des bastions et de la demi-lune qui répondent au loin; les blessés, pâles, déchirés, couverts de sang, qui rentrent les premiers, affaissés sur l'épaule de leurs camarades; le lieutenant Schnindret, dans un fauteuil de la Tuilerie, la figure couverte de sueur, avec sa balle dans
le ventre, qui crie, la langue épaisse et la main étendue : « Vive l'Empereur ! » les soldats qui jettent le commandant wurtembergeois de sa civière, pour y mettre un des nôtres; les tambours sous la porte, battant la marche, pendant que les troupes, l'arme à volonté, des pains et d'autres provisions de toute sorte enfilés dans les baïonnettes, rentrent fièrement, au milieu des cris de : « Vive le 6*" léger l » — Voilà ce que les anciens peuvent seuls se vanter d'avoir vu.
Ah ! Fritz, les hommes ne sont plus les mêmes. De mon temps, les autres payaient toujours les frais de la guerre; l'empereur Napoléon avait cela de bon : il ne ruinait pas la France, mais les ennemis. Aujourd'hui, c'est nous qui payons notre gloire.
Et dans ce temps-là les soldats rapportaient du butin : des sacs, des épaulettes, des capotes, des ceintures d'officiers, des montres, etc., etc. ! Ils se rappelaient que le général Bonaparte leur avait dit en 1796 : « Vous n'avez pas d'habits, pas de souliers; la République vous doit beaucoup, elle ne peut rien vous donner. Je vais vous conduire dans le plus riche pays du monde; vous y trouverez honneurs, gloire, richesses !... » Enfin je vis tout de suite que nous allions vendre des petits verres en quantité.
Comme le sergent passait, je lui criai de loin :
« Sergent! »
Ii me vit dans la foule, les bras étendus, et tout joyeux, il me donna la main en criant :
« Ça va bien, père Moïse, ça va bien ! »
Tout le monde riait.
Alors, sans attendre la fin du défilé, je courus à la halle ouvrir notre boutique.
Le petit Sâfel avait aussi compris que nous ferions une bonne journée, car, au milieu de la presse, il était venu me tirer par la basque de ma capote, en me criant :
« J'ai la clef de la halle... je l'ai... Dépêchonsnous! Tâchons d'arriver avant Frichard!... »
Ce que c'est pourtant que l'esprit naturel d'un enfant, cela se montre tout de suite ; c'est un véritable don du Seigneur.
Nous courûmes donc au magasin. J'ouvris mon étalage, où Sàfel resta seul quelques minutes, pendant que j'allais casser une croûte à la maison, et prendre une bonne somme en gros sous et petite monnaie, pour trafiquer.
Sorlé et Zeffen étaient dans leur comptoir, en train de verser des petits verres. Tout allait bien, comme d'habitude. Mais, un quart d'heure après, lorsqu'on eut rompu les rangs et remis les fusils en place à la caserne, la presse devint si grande au magasin de la halle pour me vendre habits, sacs, montres, pistolets, manteaux, épaulettes,etc, que,
Le Blocus 24b
sans l'aide de Sâfel, jamais je n'aurais pu m'en tirer.
J'avais en quelque sorte tout pour rien. Ces gens-là ne s'inquiétaient pas du lendemain; leur seule idée était de bien vivre au jour le jour, d'avoir du tabac, de l'eau-de-vie, et les autres agréments qui ne manquent jamais dans une ville de garnison.
Ce jour-là, dans six heures de temps, je remontai mon magasin, en habits, capotes, pantalons, et bottes solides de vrai cuir d'Allemagne première qualité, et j'achetai des objets de toute sorte, — pour près de quinze cents livres, — que j'ai revendus plus tard six ou sept fois plus cher qu'ils ne m'avaient coûté. Tous ces landwehr étaient des bourgeois aisés et même riches, habillés d'une façon cossue.
Les soldats me vendirent aussi beaucoup de montres, dont le vieil horloger Goulden n'avait pas voulu , parce qu'on les avait prises sur les morts.
Mais ce qui me fit plus de plaisir que tout le reste, c'est que Frichard étant malade depuis trois ou quatre jours, il ne put venir ouvrir sa boutique. Je ris encore quand j'y pense. Le gueux en attrapa cette jaunisse verte, qui ne l'a plus quitté jusqu'à sa mort.
Sâfel alla, vers midi , chercher notre dîner dans
2 4 '3 Le B'.ûcus
une corbeille; nous mangeâmes sous l'échoppe, pour ne pas lâcher la pratique, et jusqu'à la nuit close nous ne pûmes sortir une minute. A peiné une bande venait-elle de s'en aller, qu'il en arrivait deux et souvent trois autres à la fois.
Je tombais de fatigue, et Sâfel aussi ; l'amour du commerce nous soutenait seul.
Ce que je me rappelle encore d'agréable, c'est qu'en retournant chez nous, quelques instants avant sept heures, nous vîmes de loin l'autre boutique remplie de monde. Ma femme et ma tille ne pouvaient fermer le comptoir; elles avaient augmenté les prix, et les soldats n'y prenaient même pas garde, ils trouvaient cela tout simple; de sorte que, non-seulement l'argent de France que je venais de leur donner, mais encore les florins des Wurtembergeois rentraient dans ma poche.
Deux commerces qui s'aident l'un l'autre sont une excellente chose, Fritz ; réfléchis à cela. Sans mes eaux-de-vie, je n'aurais pas eu l'argent nécessaire pour acheter tant d'effets; et sans la halle, où j'achetais comptant le butin, les soldats n'auraient pas eu de quoi boire mon eau-de-vie.
On voit clairement ici que l'Éternel favorise les hommes d'ordre et de paix, pourvu qu'ils sachent profiter des bonnes occasions.
Enfin, comme nous n'en pouvions plus, il fallut pourtant fermer, malgré les réclamations des sol-
Le Bïgcvs 247
dats, et renvoyer le commerce au lendemain.
Sur les neuf heures, après le souper, nous étions tous réunis autour de la vieille lampe, à compter nos gros sous. J'en faisais des rouleaux de trois francs, et sur la chaise près de moi, le tas montait déjà presque au niveau de la table. Le petit Sâfel mettait les pièces blanches dans la sébille. Cette vue nous réjouissait, et Sorlé disait :
« Nous avons vendu le double des autres jours. Plus on augmente les prix, mieux cela marche. »
J'allais répondre qu'il faut pourtant de la modération en tout, — car les femmes, même les meilleures, ne connaissent pas cela, — lorsque le sergent entra prendre son petit verre. Il était en bonnet de police, et portait en travers de sa capote une sorte de sac de cuir roux, qui lui pendait sur la hanche.
« Hé! hé! fit-il à la vue des rouleaux. Diable!... diable!... vous devez être content de la journée, père Moïse?
— Oui, pas mal, sergent, lui répondis-je tout joyeux.
— Je crois bien, fit-il en s'asseyant et goûtant le petit verre de kirschenwasser que Zeffen venait de lui verser, je crois bien, encore une ou deux sorties, et vous passerez colonel dans le régiment de la boutique. Tant mieux, ça me fait plaisir. »
Puis, tout riant :
« Hé ! père Moïse, voyez donc ce que j'ai là, s'écria-t-il; ces gueux de kaiserlicks ne se refusent rien. »
En même temps^ il ouvrit son sac, et commença par en tirer une paire de mouffles fourrées de peau de renard, ensuite de bonnes chaussettes de laine, et un grand couteau à manche de corne et lames d'acier très -fin. Il ouvrait les lames et disait :
« On trouve de tout là-dedans, une serpette, une scie, de petits couteaux et des grands, jusqu'à des limes pour les clous.
— C'est pour les ongles, sergent, lui dis-je.
— Ah! ça ne m'étonnerait pas, fit-il; ce gros landwehr était propre comme un écu neuf. Il devait se limer les ongles. Mais attendez! »
Ma femme et mes enfants, penchés autour de nous, regardaient avec de grands yeux. Lui, fourrant la main dans une sorte de portefeuille sur le côté du sac, en tira une jolie miniature, entourée d'un cercle d'or en forme de montre, mais plus grand.
« Regardez... Qu'est-ce que ça peut valoir? » Je regardai, puis Sorlé, puis Zeffen et Sâfel. Nous étions tous émerveillés d'un si beau travail, et même attendris, parce que la miniature représentait une jeune femme blonde et deux beaux enfants, frais comme des boutons de rose.
Le Blocus i^\j
« Eh bien, que pensez-vous de ça? demanda le sergent.
— C'est très-beau, dit Sorlé.
— Oui, mais qu'est-ce que cela vaut? »
Je repris la miniature, et je répondis } après l'avoir examinée :
« Pour un autre que vous, sergent, je dirais que cela vaut cinquante francs, mais l'or seul vaut plus, et je l'estime bien à cent francs; nous pourrons le peser.
— Et le portrait, père Moïse?
— Le portrait n'a pas de valeur pour moi, je vous le rendrai; ces choses-là ne se vendent pas dans ce pays, elles n'ont de prix que pour la famille.
— Bon, dit-il, nous en recauserons plus tard. Il remit la miniature dans le sac, et me demanda :
% Savez-vous lire l'allemand?
— Très-bien.
— Ah ! bon. Je suis curieux de savoir ce que ce kaiserlick avait à écrire. Regardez... c'est une lettre! Il attendait bien sûr leur vaguemestre pour l'envoyer en Allemagne. Mais nous sommes arrivés trop tôt. Qu'est-ce qu'il raconte? »
Il me remit donc une lettre adressée à madame Rœdig, à Stuttgardt, Bergstrasse, n° 6. Cette lettre, Fritz, la voici, Sorlé l'a conservée; elle t'en
2 5c Le Blocus
dira plus sur la landwehr que je ne pourrais t'en raconter.
« Biegelberg, le ï5 février 1814.
« Chère Aurélia,
« Ta bonne lettre du 29 janvier est arrivée trop « tard à Coblentz ; le régiment venait de se mettre « en route pour l'Alsace.
« Nous avons eu bien des misères. . . de la pluie. .. « de la neige. Le régiment est arrivé d'abord à « Bitche, un des forts les plus terribles qu'il soit « possible de voir, bâti sur des rochers jusque dans « le ciel. Nous devions aidera le bloquer; mais « un nouvel ordre nous a fait aller plus loin, au « fort de Lutzelstein, dans la montagne, où nous « sommes restés deux jours au village de Péters- « bach , pour sommer cette petite place de se * rendre. Quelques vétérans qui la gardent nous « ayant répondu par des coups de canon, le colo- « nel ne jugea pas nécessaire de livrer l'assaut; et « grâce à Dieu, nous reçûmes l'ordre d'aller blo- « quer une autre forteresse, entourée de bons vilce lages qui nous fournissant des vivres en abona dance : c'est Pfalsbourg, à deux lieues de Za-
« bern. Nous remplaçons ici le régiment autrichien « de Vogelgesang, parti pour la Lorraine.
« Ta bonne lettre m'a suivi partout, et mainte- « nant elle me comble de bonheur. Embrasse la « petite Sabina et notre cher petit Heinrich pour « moi cent fois, et reçois aussi mes embrassements, « chère femme adorée!
« Ah! quand serons-nous encore une fois réu- « nis dans notre petite pharmacie? Quand rever- « rai-je mes fioles bien étiquetées autour de moi « sur leurs rayons,, avec la tête d'Esculape et celle « d'Hippocrate au-dessus de la porte? Quand « pourrai-je reprendre mon pilon, et mêler mes « drogues d'après les formules du Codex? Quand « aurai -je la joie de m'asseoir encore dans mon « bon fauteuiL, en face d'un bon feu, dans notre « arrière-boutique, et d'entendre le petit cheval « de bois de Heinrich , — qui m'impatientait « tant! — de l'entendre rouler sur le plancher? Et « toi , chère femme adorée, quand crieras-tu : — « C'est mon Heinrich ! — en me voyant revenir « couronné des palmes de la victoire?... »
— Ces Allemands, interrompit le sergent, sont bêtes comme des ânes. On leur en donnera des palmes de la victoire. Quelle bête de lettre ! »
Mais Sorlé et Zeffen m'écoutaient lire, les larmes aux yeux. Elles tenaient nos enfants entre leurs
2b2 Le Blocus
bras; et moi, songeant que Baruch aurait pu se trouver dans la même position que ce pauvre homme, j'en étais tout ému.
Maintenant, Fritz, écoute la fin :
« Nous sommes ici dans une vieille tuilerie, à a portée de canon du fort. Chaque soir on 'tire « quelques obus sur la ville, par ordre du général « russe Berdiaiw, dans l'espoir de décider ces gens « à nous ouvrir les portes. Cela ne peut tarder « longtemps : les vivres leur manquent! Alors « nous serons logés commodément chez les bour- « geois jusqu'à la fin de cette campagne glorieuse; « et ce sera bientôt, car les armées régulières ont « toutes passé sans résistance, et journellement la ;< nouvelle de grandes victoires en Champagne « nous arrive : Bonaparte est en pleine retraite; * le?feld-maréchaux Blûcher et Schwartzemberg « se réunissent, et n'ont plus que cinq ou six jour- « nées de marche pour arriver à Paris... »
— Comment... comment!... Qu'est-ce qu'il dit? Qu'est-ce qu'il raconte? — bégaya le sergent, en se penchant presque sur le papier. — Recommencez-moi ça ! »
Je le regardai; il était tout blanc, ses joues tremblaient de colère.
Le Blocus ib3
« Il dit que les généraux Blûcher et Schwartzemberg arrivent près de Paris.
— Près de Paris... eux!... Canaille!... » fit-il en bredouillant.
Puis tout à coup il se mit à rire en dessous d'un air mauvais, et dit :
«Ah! tu voulais prendre Phalsbourg, toi!... Tu voulais retourner dans ton pays de choucroute, avec les palmes de la victoire... Hé! hé ! hé! je te les ai données, les palmes de la victoire !... »
En même temps, il faisait le mouvement de piquer à la baïonnette :
« Une... deusse... hop! »
Rien que de le regarder, nous frissonnions tous.
a Oui, père Moïse, c'est comme ça, fit-il en vidant son verre à petites gorgées, j'ai cloué cette espèce d'apothicaire contre la porte de la Tuilerie. Il faisait une drôle de mine... les yeux lui sortaient de la tête. Son Aurélia pourra l'attendre longtemps!... Mais allez toujours. Seulement, madame Sorlé, je vous préviens que c5est tout mensonge, il ne faut pas croire un mot de tout ce qu'il dit; l'Empereur leur fera voir le tour, soyez tranquilles ! »
Je n'avais plus envie de continuer; je me sentais froid sous la langue, et je finis vite, en passant les trois quarts, qui ne disaient rien de nouveau, que
a 54 T.t Blocus
des compliments pour les amis et connaissances.
Le sergent lui-même en avait assez, et sortit aussitôt après en nous disant :
« Bonne nuit !... Jetez ça au feu! »
Alors je mis cette lettre de côté , et nous nous regardâmes tous quelques instants. J'ouvris la porte... le sergent était dans sa chambre au bout de l'allée, et je dis tout bas :
« Quelle chose horrible!... Non- seulement un homme pareil tue un père de famille comme une mouche, mais encore il en rit après.
— Oui, répondit Sorlé, et le plus triste, c'est qu'il n'est pas méchant; il aime trop l'Empereur, voilà tout! »
Ce que racontait la lettre nous donnait aussi terriblement à réfléchir; et cette nuit-là, malgré notre bon coup de commerce, je m'éveillai plus d'une fois, songeant à cette guerre épouvantable, et me demandant ce que deviendrait le pays, si Napoléon ne restait pas le maître. Mais ces choses étaient au-dessus de mes connaissances, et je ne savais quoi me répondre.
Depuis cette histoire de Iandwehr, le sergent nous faisait peur, mais il ne s'en apercevait pas, et venait régulièrement prendre son petit verre de kirschenwasser. Quelquefois, le soir, il levait la bouteille en face de notre lampe et s'écriait :
« Ça baisse, père Moïse, ça baisse!... Bientôt il va falloir se mettre à la demi-ration, et puis au quart, ainsi de suite. C'est égal, pourvu qu'il en reste une goutte, rien que l'odeur dans six mois, Trubert sera content. »
Il riait, et je m'indignais en pensant :
« Tu peux bien te contenter d'une goutte! Qu'est-ce qui vous manque, à vous autres? Les magasins de la place sont à l'épreuve de la bombe, les grands fours de la manutention chauffent tous les jours, la boucherie fournit à chaque soldat sa ration de viande fraîche, tandis que les honnêtes bourgeois sont heureux d'avoir encore des pommes de terre et de la viande salée ! »
Voilà ce que je me disais de mauvaise humeur, en lui faisant tout de même bonne mine, à cause de sa méchanceté terrible.
Et c'était la vérité, Fritz; nos enfants euxmêmes n'avaient plus d'autre nourriture que de la soupe aux pommes de terre, et du bœuf salé, d'où viennent une foule de maladies dangereuses.
La garnison ne manquait de rien; malgré cela, le gouverneur faisait publier à chaque instant qu'il fallait tout déclarer, qu'on allait recommencer les visites, et que ceux qu'on prendrait en faute seraient jugés d'après les rigueurs des lois militaires. Ces gens voulaient tout avoir pour eux; mais on ne les écoutait pas, chacun cachait ce qu'il pouvait.
Bienheureux, en ce temps, celui qui gardait une vache au fond de sa cave, avec quelques provisions de foin et de paille : le lait et le beurre étaient hors de prix. Bienheureux celui qui possédait quelques poules : un œuf frais valait à la fin de février quinze sous, et l'on ne pouvait pas en avoir. Le prix de la viande fraîche augmentait pour ainsi dire d'heure en heure, et l'on ne demandait pas si c'était du bœuf ou du cheval.
Le conseil de défense avait renvoyé les pauvres de là ville avant le blocus, mais il restait encore beaucoup d'indigents. Un grand nombre se glissaient la nuit dans les fossés par une poterne; ils
allaient déterrer quelques racines sous la neige, et couper les orties dans les bastions, pour faire des épinards. Les sentinelles tiraient dessus; mais que ne risque-t-on pas pour manger? Il vaut encore mieux recevoir une balle, que de souffrir la faim.
Rien que de rencontrer ces êtres minables, ces femmes qui se traînaient le long des murs, ce? enfants chétifs, on sentait venir la famine, et Fo s'écriait en soi-même :
« Si l'Empereur n'arrive pas nous délivre nous serons, dans un mois, comme ces malhei reux! A quoi nous servira l'argent, lorsqu'il radis vaudra cent livres? »
Alors, Fritz, on ne riait plus en voyant les pauvres petits manger de bon appétit autour de la table; on se regardait l*un l'autre jusqu'au fond de l'âme, et ce coup d'œil suffisait pour se comprendre.
C'est dans ces occasions que l'esprit et le bon cœur d'une brave femme se montrent. Jamais Sorlé ne m'avait parlé de nos provisions; je connaissais sa prudence, et je pensais bien que nous devions avoir des vivres cachés quelque part, sans en être pourtant tout à fait sûr. Aussi le soir, en nous asseyant autour de notre maigre souper, la crainte de voir nos enfants manquer du nécessaire me faisait dire quelquefois :
« Mangez!... régalez-vous!... moi, je n'ai pas faim. Il me faudrait une omelette ou du poulet. Les pommes de terre ne me conviennent pas! »
Je riais, mais Sorlé voyait bien ce que je pensais.
« Allons, Moïse, me dit-elle un jour, mange hardiment. Nous n'en sommes pas où tu crois; et si pareille chose arrivait, eh bien! sois tranquille, on trouverait encore moyen de se tirer d'embarras. Tant que les autres auront de quoi vivre, nous ne périrons pas non plus. »
Elle me rendit courage, et je me régalai de bon cœur, car ma confiance reposait en elle.
Le même soir, lorsque Zeffen et les enfants furent couchés, Sorlé prit la lampe et me conduisit à sa cachette.
Nous avions trois caves sous la maison, très-petites et très-basses; un lattis les séparait. Contre le dernier de ces lattis, ma femme avait jeté des bottes de paille jusqu'en haut; mais, après avoir ôté la paille, nous pûmes entrer, et je vis au fond deux sacs de pommes de terre, un sac de farine, et sur la petite tonne d'huile, un bon morceau de bœuf salé.
Nous restâmes là plus d'une heure à regarder, à compter, à réfléchir. Ces provisions pouvaient nous mener un mois, et celles de la grande cave sous la rue, que nous avions déclarées au com-
Le Blccus 259
missaire des vivres, une quinzaine de jours. De sorte que Sorlé me dit en remontant :
« Tu vois qu'avec de l'économie nous avons ce qu'il nous faut pour six semaines. Maintenant la grande disette commence, et si dans six semaines l'Empereur n'arrive pas, la place sera rendue. En attendant, il faut se contenter de pommes de terre et de viande salée. »
Elle avait raison, mais chaque jour je voyais combien cette nourriture nuisait à nos enfants; ils maigrissaient à vue d'œil, surtout le petit David; ses grands yeux brillants, ses joues creuses, son air de plus en plus abattu me serraient le cœur.
Je le prenais, je le caressais; je lui disais à l'oreille qu'après l'hiver nous irions à Saverne, et que son père le mènerait promener en voiture. Il me regardait tout rêveur, et puis il penchait la tête sur mon épaule, le bras autour de mon cou, sans répondre. — A la fin, il ne voulait j lus manger.
ZefFen aussi perdait courage; souvent elle sanglotait et me prenait son enfant, en disant qu'elle voulait partir, qu'elle voulait voir Baruch.
Tu ne connais pas ces chagrins, Fritz, les chagrins d'un père pour ses enfants; ce sont les plus cruels de tous! aucun enfant ne peut se figurer combien ses parents l'aiment, et ce qu'ils souffrent de le voir malheureux.
a<3o Le Blocus
Mais que faire au milieu de si grandes misères? Bien d'autres familles en France étaient encore plus à plaindre que nous.
Pendant que tout cela se passait, il faut te représenter toujours les patrouilles, toujours les obus le soir, toujours les réquisitions et les publications,, toujours le rappel aux deux casernes et devant la mairie, les cris : « Au feu! » dans la nuit, le roulement des pompes, l'arrivée des parlementaires, les bruits qui se répandent en ville que nos armées sont en retraite, et qu'on va nous brûler de fond en comble !
Moins on sait de choses, plus les gens en inventent.
Il vaudrait mieux dire la vérité simplement. Alors chacun prendrait courage, car, dans tous les temps, j'ai vu que la vérité, même dans les plus grands malheurs, n'était jamais aussi terrible que ces inventions. — Si les républicains se sont si bien défendus, c'est qu'ils savaient tout, c'est qu'on ne leur cachait rien, et que chacun prenait les affaires de la patrie pour son propre compte.
Mais quand on cache leurs propres affaires aux gens, comment auraient-ils confiance: Un honnête homme n'a rien à cacher, et je dis qu'il en est de même d'un gouvernement honnête.
Enfin le mauvais temps, le froid, la disette, les
Le Blocus :6i
bruits de toute sorte augmentaient notre misère. Les hommes qu'on avait toujours vus fermes, comme Burguet, devenaient tristes; tout ce qu'ils pouvaient vous dire, c'était :
« Nous verrons... Il faut attendre!... »
La désertion recommençait, et l'on fusillait!
Notre commerce d'eau-de-vie allait toujours; j'avais déjà dédoublé sept pipes d'esprit, toutes mes dettes étaient payées, il me restait mon magasin de la Halle, plein de marchandises, et dixhuit mille livres à la cave; mais qu'est-ce que l'argent, quand on tremble pour la vie de ceux qu'on aime?
Le 6 mars, vers neuf heures du soir, nous venions de souper, comme à l'ordinaire, et le sergent, en fumant sa pipe, les jambes croisées près de la fenêtre, no"us avait regardés sans rien dire.
C'était l'heure où le bombardement commençait, on entendait les premiers coups de canon, derrière le fond de Fiquet; un coup de canon de l'avancée venait de leur répondre; cela nous avait en quelque sorte réveillés, car nous étions tout pensifs.
« Père Moïse, me dit le sergent, les enfants sont pâles !
— Je le sais bien, sergent, » lui répondis-je avec une grande tristesse.
Il ne dit plus rien; et comme Zeffen venait de
a6* Le Blocus
sortir pour pleurer, il prit le petit David sur ses genoux et le regarda longtemps. Sorlé tenait le petit Esdras endormi dans ses bras, Sâfel levait la nappe, et roulait les serviettes pour les mettre dans l'armoire.
« Oui, dit le sergent, il faut y prendre garde, père Moïse; nous causerons de ça plus tard. »
Je le regardai tout surpris ; il vida sa pipe au bord du poêle, et sortit en me faisant signe de le suivre. Zeffen rentrait, je lui pris la chandelle dans la main. Le sergent me conduisit dans sa petite chambre au fond de l'allée, il ferma la porte, et s'assit au pied de son lit, en me disant :
« Père Moïse, ne vous effrayez pas... mais le typhus vient d'éclater encore une fois en ville; cinq soldats sont entrés ce matin à l'hôpital, le commandant de place Moulîn est pris... On parle aussi d'une femme et de trois enfants. »
Il me regardait, je me sentais tout froid 1
« Oui, fit-il, cette maladie-là, je la connais depuis longtemps; nous l'avons eue en Pologne, en Russie, après la retraite, en Allemagne. Elle vient surtout de la mauvaise nourriture. »
Alors je ne pus m'empécher de crier en sanglotant :
« Hé! mon Dieu! que voulez vous que j'y fasse?... Si je pouvais donner ma vie pour mes
enfants, tout serait bien. Mais que voulez-vous que j'y fasse?
— Demain, père Moïse, je vous apporterai mon bon de viande, dit le sergent, et vous ferez du bouillon pour les enfants. Madame Sorlé pourra toucher le bon à la Halle, ou, si vous aimez mieux, j'irai moi-même. Vous aurez tous mes bons de viande fraîche jusqu'à la fin du blocus, père Moïse. »
En entendant cela, je fus tellement touché, que j'allai lui prendre la main, en criant :
« Sergent, vous êtes un brave homme. Pardonnez-moi , j'avais une mauvaise pensée contre vous !
— Quelle pensée? dit-il en fronçant les sourcils.
— A cause du landwehr de la Tuilerie !...
— Ah! bon... c'est différent... ça m'est bien égal! fit-il. Si vous saviez tous les Kaiserlicks que j'ai mis en bas depuis vingt ans, vous en auriez encore d'autres, de mauvaises pensées sur mon compte. Mais il ne s'agit pas de ça; vous acceptez, père Moïse?
— Et vous, sergent, lui dis-je, qu'est-ce que vous mangerez?
— Ne vous inquiétez pas de moi, le sergent Trubert n'a jamais manqué de rien ! »
Comme je voulais le remercier, il s'écria :
— Bon... c'est entendu! Je ne puis pas vous rendre du brochet, de l'oie grasse, mais une bonne soupe en temps de blocus vaut aussi quelque chose. »
Il me serrait la main en riant. Moi, j'étais bouleversé, j'avais les yeux pleins de larmes.
« Allons, bonne nuit! fit-il en me reconduisant à la porte, tout ira bien. Dites à madame Sorlé que tout ira bien. »
Je sortis en bénissant cet homme, et je racontai tout à Sorlé, qui fut encore plus attendrie que moi. Nous ne pouvions pas refuser : c'était pour les enfants! et depuis huit jours on ne trouvait plus que de la viande de cheval chez les bouchers.
Le lendemain donc nous eûmes de la viande fraîche, pour faire du bouillon à ces pauvres petits. Mais la terrible maladie était déjà chez nous, Fritz! Tiens, quand j'y pense après tant d'années, cela me retourne encore le cœur. Pourtant je ne puis pas me faire de reproches : avant d'aller toucher le bon, j'avais consulté notre vieux rebbe sur la qualité de cette viande selon la loi, et il m'avait répondu :
« La première loi est de sauver Israël; or, comment Israël peut-il être sauvé, si ses enfants périssent: »
Mais, par la suite des temps, cette autre loi m'est revenue :
Le Blocus 2G5
a L'âme de toute chair est dans le sang, c'est pourquoi j'ai dit aux enfants d'Israël : Vous ne mangerez le sang d'aucune chair, car l'âme de toute chair est son sang. Quiconque en mangera sera retranché, et quiconque mangera de quelque béte malade sera souillé. »
Dans ma grande désolation, les paroles de l'Éternel me sont revenues,, et j'ai pleuré.
Toutes ces bêtes étaient malades depuis six semaines; elles vivaient dans la boue, sous la neige et les vents, entre les bastions de l'arsenal et de la manutention. Les soldats, qui presque tous étaient des fils de paysan, devaient pourtant savoir qu'elles ne pouvaient pas vivre au grand air, par un froid pareil; c'était facile de leur construire un abri. Mais quand les chefs se chargent de tout, les autres ne pensent plus à rien : ils oublient même le métier de leur village. Et si malheureusement ceux qui commandent ne donnent pas d'ordres, rien ne se fait.
Voilà pourquoi ces animaux n'avaient plus ni chair ni graisse, voilà pourquoi ce n'étaient plus que des carcasses tremblantes de misère et de fièvre, et pourquoi leur chair souffrante, devenue malsaine, était souillée d'après la loi de Dieu.
Bien des soldats en moururent. Le mauvais vent des cadavres étendus par centaines autour de la Tuilerie, de la ferme Ozillo et dans les jardins,
en passant sur la ville,, fut aussi cause de la maladie.
La justice de l'Eternel se montre en tout; quand les vivants ne remplissent pas leurs devoirs envers les morts, ils périssent!
Je m'étais souvenu de ces choses trop tard, c'e?t pourquoi je n'y pense qu'avec douleur.
Ce qui me fait encore le plus de peine aujourd'hui, Fritz,, c'est la manière dont la terrible maladie entra chez nous.
Le 12 mars, les gens parlaient d'une quantité d'hommes, de femmes, d'enfants, en train de mourir. On n'osait pas écouter, on se disait :
« Personne n'est malade dans notre maison, l'Éternel veille sur nous! »
David, après souper, était venu s'arrondir dans mes bras, sa petite main sur mon épaule. Je regardais; il semblait bien assoupi, mais les enfants ont toujours sommeil à la nuit. Esdras dormait déjà, Sâfel venait de nous souhaiter le bonsoir.
Enfin, Zeffen prit l'enfant, et nous allâmes tous nous coucher.
Cette nuit-là, les Russes ne tiraient pas; le typhus était peut-être aussi chez eux, je n'en sais rien.
Vers minuit, nous dormions donc à la grâce de Dieu, quand j'entends un cri terrible.
J'écoute... et Sorlé me dit :
<c C'est Zeffen! »
Aussitôt je me lève, je veux allumer la lampe ; j'étais dans le trouble, je ne trouvais plus rien.
Sorlé fit de la lumière, je tirai mon pantalon et je courus à la porte. Mais, à peine dans l'allée, Zeffen sort de la chambre comme une folle, ses grands cheveux noirs défaits. Elle me crie :
« L'enfant!... »
Sorlé me suivait. Nous entrons, nous nous penchons sur le berceau. Les deux enfants semblaient dormir : Esdras tout rose, David blanc comme la neige.
D'abord je ne voyais rien, à cause de l'épouvante, mais ensuite je pris David pour l'éveiller; je le secouai, criant :
« David ! ... »
Et seulement alors nous vîmes qu'il avait les yeux ouverts et retournés. — Zeffen criait :
« Eveillez-le!... éveillez-le!... »
Sorlé, me le prenant des mains, dit ;
« Donne!... Fais du feu... chauffe de l'eau. »
Et nous le posâmes sur le lit, en travers, en le secouant et l'appelant. Le petit Esdras pleurait.
« Allume du feu, me répéta Sorlé, et toi, Zef-
fen, sois plus calme; ces cris ne servent à rien. Vite... vite... du feu! »
Mais Zeffen ne cessait de crier ■
« Mon pauvre enfant!...
— Il va se réchauffer, dit Sorlé; seulement, Moïse, dépéche-toi de t'habiller, cours chez le docteur Steinbrenner. »
Elle était plus pâle, plus effrayée que nous, mais l'esprit n'a jamais abandonné cette brave femme, ni le courage. Elle avait fait du feu, le fagot pétillait dans la cheminée.
Alors je courus mettre ma capote, et je descendis en pensant :
« Que le Seigneur ait pitié de nous!... Si l'enfant meurt, je ne lui survivrai pas... Non!... c'est lui que j'aime le plus... je ne pourrai pas lui survivre. »
Car tu sauras, Fritz, que le plus malheureux, le plus en danger de nos enfants, est toujours celui qu'on aime le plus ; il en a le plus besoin : nous oublions les autres! L'Éternel a voulu cela, sans doute pour le plus grand bien. •
Je courais déjà dans la rue.
On n'a jamais vu de nuit plus sombre : le vent du Rhin soufflait, la neige en poussière volait; quelques fenêtres, éclairées de loin en loin, montraient les maisons où l'on veillait des malades.
J'avais la, tête nue^ et je ne sentais pas le froid. Je criais en moi-même :
« Voici le dernier jour!... ce jour dont l'Éternel a dit : « Avant la moisson, quand le bouton sera « dans sa fleur, et que la fleur se changera en e grappe près de mûrir, je le retrancherai; je cou- « perai ses branches avec ma serpe, elles seront « foulées aux pieds. »
Dans ces pensées effrayantes, je traversais la grande place, ou le vent secouait les vieux ormes pleins de givre.
Sur le coup d'une heure, je poussais la porte du docteur Steinbrenner; sa grosse poulie grelottait dans le vestibule. Comme j'allais à tâtons, cherchant la rampe, la servante parut avec une lumière au haut de l'escalier.
« Qui est là? fit-elle en avançant sa lanterne.
— Ah! lui répondis-je^ que M. le docteur arrive bien vitej nous avons un enfant malade, bien malade. »
Et je ne pus retenir mes sanglots.
« Montez, monsieur Moïse, me dit cette fille; monsieur vient de rentrer, il n'est pas encore couché. Montez un instant, réchauffez-vous. »
Mais le père Steinbrenner avait tout entendu.
« C'est bien, Thérèse, dit-il en sortant de sa chambre; entretenez le feu, dans une heure au plus, je serai de retour. »
Il avait déjà remis son grand tricorne et sa houppelande en poil de chèvre.
Nous traversâmes la place sans rien nous dire. Je marchais devant; quelques minutes après, nous montions notre escalier.
Sorlé avait placé une chandelle au haut des marches, je la pris et je conduisis M. Steinbrenner à la chambre de l'enfant.
En entrant, tout paraissait plus calme. Zeffen, assise dans le fauteuil derrière la porte, la tête sur ses genoux et les épaules nues, ne criait plus ; elle pleurait. L'enfant était dans le lit; Sorlé, debout à côté, nous regardait.
Le docteur posa son chapeau sur la commode.
« Il fait trop chaud ici, dit-il, donnez, un peu d'air. »
Ensuite il s'approcha du lit. Zeffen s'était levée, pâle comme une morte. Le médecin, ayant pris la lampe, regarda notre pauvre petit David; il leva la couverture, et sortit ses petites jambes encore toutes rondes, il écouta la respiration. Esdras s'était remis à pleurer, il se retourna et dit :
? Sortez l'autre enfant de cette chambre... j'ai besoin de calme... et puis l'air des malades n'est pas bon pour de si petits enfants. »
Il me regardait de côté. Je compris ce qu'il voulait dire ; — C'était le typhus! — Je regardai ma femme... elle comprenait aussi.
a 7 -s Le Blocus
En ce moment, je crus qu'on m'arrachait le cœur; j'aurais voulu gémir, mais Zeffen était là, derrière nous^ qui se penchait, et je ne dis rien, ni Sorlé non plus.
Le docteur ayant demandé du papier pour écrire sa prescription, nous sortîmes ensemble. Je le conduisis dans notre chambre, et la porte étant refermée, je me mis à sangloter.
Il me dit :
« Moïse, vous êtes un homme, ne pleurez pas. Songez que vous devez l'exemple du courage à deux pauvres femmes. »
Je lui demandai tout bas, dans la crainte d'être Citendu ;
« Il n'y a donc plus d'espoir?
— C'est le typhus! dit-il. Nous ferons ce que nous pourrons. Tenez, voici la prescription; allez chez Tribolin, son garçon veille toutes les nuits maintenant, il vous donnera cela. Dépêchez-vous! Et puis, au nom du ciel, faites sortir l'autre enfant de cette chambre, et votre fille, si c'est possible. Tachez d'avoir des personnes étrangères, des gens habitués aux malades : le typhus se gagne. »
Je ne répondis rien.
Il reprit son chapeau et s'en alla.
Maintenant, que puis-je te dire encore? Le typhus est une maladie engendrée par la mort elle-
même; c'est en parlant d'elle que le prophète s'est écrié :
« Le sépulcre s'est ému à cause de toi, pour aller à ta rencontre ! »
Combien j'en avais vu mourir du typhus dans nos hôpitaux, sur la côte de Saverne et ailleurs!
Quand les hommes se déchirent sans pitié 3 pourquoi la mort ne viendrait-elle pas à leur aide? Mais, ce pauvre enfant, qu'avait-il fait pour mourir sitôt? Voilà, Fritz, ce qu'il y a de plus épouvantable : il faut que tous expient le crime de quelquesuns! — Oui, quand je pense que mon enfant est mort de cette peste, amenée par la guerre du fond de la Russie jusque chez nous, et dont toute l'Alsace et la Lorraine ont été ravagées six mois, au lieu d'accuser l'Eternel, comme font les impies, j'en accuse les hommes. Dieu ne leur a-t-il pas donné la raison ? Et quand ils ne s'en servent pas, quand ils se laissent exciter bêtement les uns contre les autres par quelques mauvais sujets, en est-il cause?
Mais à quoi servent les idées justes, quand on souffre?
Je me souviens que la maladie dura six jours, et ces jours-là sont les plus cruels de ma vie, J'avais peur pour ma femme, pour ma fille, pour Sâfel, pour Esdras. J'étais assis dans un coin, j'écoutais l'enfant respirer. Quelquefois il avait
l'air de ne plus respirer du tout. Alors un froid me passait sur le corps; je m'approchais, je prêtais l'oreille. Et quand par hasard ZerTen arrivait malgré la défense du médecin , j'entrais dans une sorte de fureur; je la poussais dehors par les épaules, en frémissant.
Elle me disait :
« Mais c'est mon enfant... c'est mon enfant!... »
Et je lui répondais :
« Et toi, n'es-tu pas aussi mon enfant?... Je ne veux pas que vous mouriez tous ! »
Après cela, je fondais en larmes , je tombais assis, regardant devant moi, sans force; j'étais épuisé de douleur.
Sorlé allait, venait dans la chambre, les lèvres serrées; elle préparait tout, elle veillait à tout.
Dans ce temps, le musc était le remède du typhus ; la maison était pleine de musc. Souvent l'idée me prenait qu'Esdras allait être aussi malade. Ah! si le plus grand bonheur en ce monde est d'avoir des enfants, quelle douleur de les voir souffrir!... Quelle épouvante de penser à leur perte!... d'être là, d'entendre leur respiration pressée, leur délire, de reconnaître leur dépérissement d'heure en heure , de minute en minute, et de s'écrier au fond de son âme :
« La mort approche !... il n'y a plus rien... rien
Li Blocus
pour te sauver, mon enfant! Je ne puis te donner ma vie... la mort n'en veut pas! »
Quel déchirement et quelles angoisses, jusqu'à la dernière seconde, ou tout se tait!
Alors, Fritz, l'argent 3 le blocus, la famine, la désolation générale, tout était oublié. C'est à peine si je voyais le sergent entr'ouvrir chaque matin notre porte, et se pencher en demandant :
« Eh bien, père Moïse ? eh bien ? »
Je ne sais ce qu'il nous disait, je n'y faisais pas attention.
Mais ce qui me revient pourtant avec satisfaction, ce qui fait toujours mon orgueil, c'est qu'au milieu de cette désolation, où Sorlé, Zeffen et moi, tout le monde, nous perdions la tête, où nous oubliions les affaires, où nous laissions tout aller à l'abandon , le petit Sâfel prit tout de suite la direction du commerce. Chaque matin nous l'entendions se lever à six heures, descendre, ouvrir le magasin, monter une ou deux cruches d'eau-de-vie, et servir les pratiques.
Personne ne lui avait dit un mot de cela, mais Sâfel avait l'âme du commerce. Et si quelque chose était capable de consoler un père dans de pareils malheurs, ce serait de se voir revivre en quelque sorte dans un enfant si jeune, de se reconnaître et de penser : « Au moins la bonne race n'est pas perdue; il en reste toujours, pour con-
server le bon sens dans ce monde! » Oui, c'est la seule consolation qu'un homme puisse avoir.
Notre schabes goïc faisait la cuisine, et la vieille Lanche nous aidait à veiller, mais le com- . reposait sur Sàfel seul; sa mère et moi, nous ne songions qu'à notre petit David.
Il mourut dans la nuit du 18 mars,, le jour où F'incendie éclata .dans la maison du capitaine Caban ier.
Cette même nuit^ deux obus tombèrent sur notre maison; le blindage les fit rouler dans la cour, et tous deux éclatèrent en brisant les fenêtre de la buanderie,, et démolissant la porte du bûcher, qui s'écroula d'un coup, avec un fracas horrible.
C'est le plus grand bombardement que la ville ait eu à supporter pendant ce blocus; car aussitôt que les ennemis virent monter le feu, ils tirèrent dessus de Mittelbronm des Baraques d'en haut et du fond de Fiquet, pour empêcher les gens de l'éteindre.
Moi,, je restai tout le temps avec Sorlé, près du lit de l'enfant, et le bruit des obus en éclatant ne nous fit rien.
Les malheureux ne tiennent plus à la vie... Et puis l'enfant était si mal!... il avait des plaques bleues sur tout le corps.
La fin approchait.
Je me promenais dans la chambre. Dehors, on criait :
« Au feu!... au feu!... »
Les gens passaient comme un torrent dans la rue. Nous entendions ceux qui revenaient de l'incendie donner des nouvelles, et les pompes accourir, les soldats ranger la foule à la chaîne, les obus éclater à droite et à gauche.
Devant nos fenêtres, de longues traînées de flamme rouge descendaient par-dessus les toits du quartier en face, et battaient les vitres. Nos canons répondaient à l'ennemi tout autour de la ville. De temps en temps, on entendait crier :
« Place!.., place! »
C'étaient les blessés qu'on emportait.
Deux fois des piquets montèrent jusque -dans notre chambre, pour me mettre dans la chaîne; mais, en me voyant assis près de l'enfant avec Sorlé, ils redescendirent.
Le premier obus éclata chez nous vers onze heures, le second, à quatre heures du matin; tout grelottait des greniers à la cave : le plancher, le lit, les meubles étaient comme soulevés; mais, dans notre épuisement et notre désespoir, nous ne dîmes seulement pas un mot.
Zeffen accourut avec Esdras et le petit Sâfel au premier obus. On voyait que David allait mou:
rir. La vieille Lanche et Sorlé, assises, sanglotaient. Zeffen se mit à crier.
J'ouvris les fenêtres tout au large, pour donner de l'air, et la fumée de poudre dont la ville était couverte entra dans la chambre.
Sâfel vit tout de suite que l'heure approchait; je n'eus besoin que de le regarder, il sortie et revint bientôt, malgré la foule, par une rue détournée, avec le chantre Kalmes, qui se mit à réciter la prière des agonisants :
ce L'Éternel règne... L'Éternel a régné... L'É- « ternel régnera partout et à jamais!
« Loué soit partout et à jamais le nom de son « règne glorieux !
ce C'est l'Éternel qui est Dieu! C'est l'Éternel « qui est Dieu ! C'est l'Éternel qui est Dieu !
« Ecoute, Israël, notre Dieu l'Éternel est un.
« Va donc où le Seigneur t'appelle... va, et que « sa miséricorde t'assiste.
« Que l'Éternel, notre Dieu, soit avec toi; que « ses anges immortels te conduisent jusqu'au « ciel, et que les justes se réjouissent quand le « Seigneur t'accueillera dans son sein!
« Dieu de miséricorde, reçois cette âme au mi- « lieu des joies éternelles! »
Moi et Sorlé, nous répétions en pleurant ces paroles saintes. Zeffen, comme morte, était couchée, les bras étendus en travers du lit, sur les
pieds de son enfant. Son frère Sâfel, derrière, pleurait à chaudes larmes, en l'appelant tous bas :
« Zeffen!... Zeffen!... «
Mais elle ne l'entendait pas; son âme était perdue dans-les douleurs infinies.
Dehors, les cris : « Au feu ! » les commandements des pompes, le tumulte de la foule, le roulement de la canonnade continuaient; les éclairs coup sur coup remplissaient les ténèbres.
Quelle nuit, Fritz, quelle nuit!
Tout à coup Sâfel, s'étant penché sous le rideau, se retourna tout épouvanté. Ma femme et moi, nous courûmes, et nous vîmes la mort de l'enfant; nous levâmes les mains en éclatant en sanglots. Le chantre cessa de psalmodier. — Notre David était mort !
Le plus terrible, c'est le cri de la mère! Elle était étendue, comme évanouie; mais quand le chantre, se penchant, referma la lèvre et dit ; Amen! elle se releva, prit le petit, regarda; et puis, le levant au-dessus de sa tête, elle se mit à courir vers la porte, en criant d'une voix déchirante :
« Baruch... Barûch... sauve notre enfant! »
Elle était folle, Fritz! Et moi , dans cette dernière épouvante , je l'arrêtai ; je lui repris par force le petit corps, qu'elle voulait emporter. Et Sorlé, l'entourant de ses bras, avec des gémis-
sements sans fin, la mère Lanche, le chantre, Sâfel, tous l'entraînèrent dehors.
Je restai seul, et j'entendis les gens descendre, entraînant ma fille.
Comment un homme peut-il supporter de si grandes douleurs?
Je remis David dans le lit, et je le couvris, à cause des fenêtres ouvertes. Je savais bien qu'il était mort, mais il me semblait qu'il aurait froid. Je le regardai longtemps sans pleurer, pour garder dans mon cœur cette jolie figure.
Tout se déchirait là !.. . tout ! ... Je sentais comme une main m'arracher les entrailles, et dans ma folie, j'accusais l'Eternel, je lui disais :
« Je suis l'homme qui ai vu l'affliction par la verge de ta fureur! Certainement, tu t'es tourné contre moi. Tu as fait vieillir ma chair, et tu as brisé mes os. Tu m'as plongé dans les ténèbres. Même quand je crie et que je frémis, tu rejettes ma prière. Tu es pour moi comme un lion qui se tient dans ses cavernes ! »
Ainsi je me promenais en gémissant et même en blasphémant. Mais le Dieu de miséricorde m'a pardonné; il savait bien que ce n'était pas moi qui parlais, mais mon désespoir.
Je m'assis à la fin. Les autres revenaient... Sorlé s'assit près de moi en silence. Sâfel me dit :
a Zeffen est chez le rebbe^ avec Esdras. »
Je ne lui répondis pas, et me couvris la tête.
Ensuite quelques femmes, avec la vieille Lanche, étant arrivées, je pris Sorlé par la main, et nous entrâmes dans la grande chambre, sans prononcer une parole.
La vue seule de cette chambre, où les deux petits frères avaient joué si longtemps, me fit encore répandre des larmes, et Sorlé, Sâfel et moi, nous pleurâmes ensemble.
La maison se remplissait de monde; il pouvait être huit heures, et l'on savait déjà que nous avions un enfant mort.
Alors, Fritz, commencèrent les funérailles.
Tous ceux qui mouraient du typhus devaient être enterrés le jour même : les chrétiens derrière l'église, et les juifs dans les fossés de la place, à l'endroit ou se trouve aujourd'hui le manège.
Les vieilles étaient déjà, là, pour laver le pauvre petit être, pour le peigner et lui couper les ongles, selon la loi du Seigneur. Quelques-unes cousaient le linceul.
Les fenêtres ouvertes laissaient passer le vent, les volets battaient les murs. Le schamess (1) se promenait dans les rues, frappant les portes de son marteau, pour réunir nos frères.
Sorlé s'assit à terre, la tête voilée. Et moi, entendant Desmarets monter, j'eus encore le courage d'aller à sa rencontre, et de lui montrer la chambre. — Le pauvre ange était dans sa petite che-
(1) Bedeau.
Le Blocus 2S3
mise, sur le plancher, la tête relevée par un peu de paille, et le petit thaleth dans ses doigts. Il était redevenu si beau, avec ses cheveux bruns et ses lèvres entr'ouvertes, qu'en le voyant je pensai :
« L'Éternel a voulu t'avoir près de son trône! »
Et mes larmes coulaient sans bruit; ma barbe en était pleine.
Desmarets prit donc la mesure et s'en alla. Une demi-heure après, il revenait, le petit cercueil de sapin sous le bras, et la maison fut de nouveau remplie de gémissements.
Je ne pus voir clouer l'enfant!... J'allai m'asseoir sur le sac de cendres, couvrant ma figure des deux mains, et criant en moi-même, comme Jacob :
« Certainement je descendrai avec cet enfant au sépulcre... Je ne lui survivrai pas. »
Bien peu de nos frères arrivèrent, car l'épouvante était en ville : on savait que l'ange de la mort passait, et que les gouttes de sang pleuvaient de son épée dans les maisons; chacun vidait l'eau de sa cruche sur le seuil, et rentrait vite. Mais les meilleurs arrivèrent pourtant en silence, et, vers le soir, il fallut partir et descendre par la poterne.
J'étais seul de la famille, — Sorlé n'avait pu me suivre, ni Zeffen, — j'étais seul pour jeter la
pelletée de terre! Et les forces m'abandonnèrent, il fallut me ramener jusqu'à notre porte. Le sergent me soutenait par le bras; il me parlait, et je ne l'entendais pas : j'étais comme mort.
Tout ce qui me revient encore de ce jour épouvantable, c'est le moment où, rentré chez nous, — assis sur le sac, devant notre âtre froid, les pieds nus, la tête penchée et l'âme dans les abîmes, — le schamess s'avança près de moi, me toucha l'épaule et me fit lever; et que, sortant son couteau de sa poche, il me fendit l'habit, en le déchirant jusqu'à la hanche. Ce coup fut le dernier et le plus terrible; je retombai, murmurant avec Job :
« Que le jour où je naquis périsse! et la nuit en laquelle il fut dit : Un homme est né ! Que les nuées obscures demeurent sur lui, qu'on l'ait en horreur, comme un jour d'amertume! car le deuil, le grand deuil n'est pas celui qui descend du père à l'enfant, mais celui qui remonte de l'enfant au père. Pourquoi nïa-t-on reçu sur les genoux, et pourquoi m'a-t-on présenté des mamelles? Maintenant je serais couché dans la tombe, et je reposerais! »
Et ma douleur, Fritz, n'eut point de fin; je m'écriais :
« Que dira Baruch , et que lui répondrai -je lorsqu'il me redemandera son enfant? »
Le commerce ne me touchait plus. Zeffen vi
. eus 285
vait chez le vieux rebbe ; sa mère passait les jours avec elle, pour soigner Esd-ras et la consoler.
Tout était ouvert dans la maison; la schabcs goïé brûlait du sucre et des piments, et le vent du ciel, entrant partout, purifiait l'air. — Sâfel vendait.
Moi, le matin, devant l'âtre, je faisais cuire quelques pommes de terre, j'en mangeais avec un peu de sel, et puis je m'en allais, oubliant tout comme un malheureux. J'errais tantôt à droite, tantôt à gauche, du côté de l'ancienne Gendarmerie, autour des remparts, aux endroits détournés.
La vue des gens me faisait mal, surtout de ceux qui avaient connu l'enfant.
C'est alors, Fritz, que la misère était grande; c'est alors que la faim, le froid, les souffrances de toute sorte accablaient la ville ; c'est alors que les figures s'amaigrissaient, et qu'on voyait des femmes, des enfants, à demi nus et tremblants, marcher dans l'ombre des ruelles désertes.
Ah ! de si grandes misères ne reviendront plus; nous ne sommes plus à ces temps de guerres abominables,— qui duraient des vingt ans! — oui les grandes routes ressemblaient à des ornières et les chemins à des ruisseaux de fange; où les terres restaient en friche, faute de bras; où les maisons s'affaissaient faute d'habitants; où les pauvres allaient pieds nus et les riches en sabots, pendant
que des officiers supérieurs passaient sur des chevaux superbes, regardant le genre humain d'un œil de mépris.
On ne supporterait plus cela!
Mais alors tout était détruit, humilié dans la nation, les bourgeois et le peuple n'étaient plus rien ; on ne connaissait plus que la force. Quand on disait :
« Il y a pourtant une justice, un droit, une vérité! »
La mode était de répondre en souriant :
« Je ne comprends pas! »
Et l'on passait pour un homme d'esprit, un homme d'expérience qui fera son chemin.
Au milieu de ma désolation, je regardais ces choses sans y penser, mais depuis elles me sont revenues, et des milliers d'autres; tous ceux qui restent, peuvent aussi s'en souvenir.
Un matin, j'étais sous la vieille halle, à regarder les misérables acheter de la viande. On abattait alors les chevaux du Rouçe-Colas et ceux des gendarmes, — aussi décharnés que les bestiaux du fossé, — et l'on vendait cette viande très-cher.
Je regardais ces tourbillons de vieilles femmes hâves, de bourgeois les yeux creux, tous ces êtres minables pressés devant l'étal de Frantz Sépel, qui leur distribuait des morceaux de carcasse.
Le Blocus 2S7
On ne voyait plus les gros chiens de Frantz rôder autour de la boucherie, en se léchant la gueule. Les. mains sèches des vieilles s'allongeaient au bout de leurs bras de'charnés, pour tout happer; les voix faibles criaient en suppliant :
« Encore un peu de foie, monsieur Frantz, pour la réjouissance! »
Je regardais cela sous le grand toit sombre, où descendait un peu de lumière, par les trous des obus. De loin, entre les piliers vermoulus, quelques soldats, sous la voûte du corps de garde, leurs vieilles capotes pendant le long des hanches, regardaient aussi : — c'était comme un rêve.
Ma grande tristesse s'accordait avec ce spectacle, quand, au bout d'une demi-heure, au moment de m'en aller, je vis Burguet venir, en longeant la vieille cassine du père Brainstein, défoncée par les obus et penchée en décombres sur la ruelle.
Burguet m'avait dit, quelques jours avant notre malheur, que sa servante était malade; je n'y songeais plus, mais alors cela me revint.
11 me parut en ce moment tellement changé, tellement maigre, et les joues tellement tirées par les rides, que je crus ne pas l'avoir vu depuis des années. Son chapeau lui descendait jusque sur les yeux, sa barbe, d'au moins quinze jours, grison-
nait. Il arrivait, regardant de tous les côtés; mais au fond de l'ombre, contre les madriers de l'ancien magasin à fourrage, il ne pouvait me voir, et il s'arrêta derrière le tas de vieilles, serrées en demi-cercle devant l'étal, attendant son tour.
Au bout d'un instant, il mit quelques sous dans la main de Frantz Sépel et reçut son morceau, qu'il cacha sous sa capote. Puis, regardant encore, il s'en alla vite, la tête basse et les basques croisées.
Cette vue me retourna le cœur; je me sauvai, levant les mains au ciel, et murmurant :
<• Est-il possible? est-il possible?... Lui... Burguet aussi !... un homme de ce talent souffrir la faim et manger de ces carcasses!... Seigneur Dieu! quelle épreuve!... »
Je rentrai chez nous tout bouleversé.
Il ne nous restait plus beaucoup de provisions; malgré cela, le lendemain matin, comme Sâfel descendait ouvrir la boutique, je lui dis :
« Tiens, mon enfant, porte ce petit panier à M. Burguet; il y a des pommes de terre et du bœuf salé. Prends garde qu'on ne te voie, on te l'enlèverait. Tu diras que c'est en souvenir du pauvre déserteur. »
L'enfant partit. Il m'a dit que Burguet avait pleuré.
Voilà, Fritz, ce qu'il faut voir dans un blocusr
,où l'on est surpris du jour au lendemain. Voilà ce que les Allemands et les Espagnols avaient souffert, et ce que nous souffrions à notre tour. Voilà la guerre !
Les vivres de siège eux-mêmes tiraient à leur fin; mais le commandant de place Moulin étant mort du typhus, la grande disette n'empêchait pas le lieutenant-colonel qui le remplaçait, de donner des bals et des fêtes aux parlementaires, dans l'ancienne maison Thévenot. Les fenêtres s'éclairaient, la musique jouait, l'état-major buvait du punch et du vin chaud, pour faire croire que nous vivions dans l'abondance. On avait bien raison de bander les yeux à ces parlementaires jusqu'à la salle de bal, car s'ils avaient vu la mine des gens, tous les bols et les vins chauds du monde ne les auraient pas trompés.
Pendant ce temps, le fossoyeur Mouyot et ses deux garçons venaient prendre chaque matin leurs deux ou trois gouttes d'eau-de-vie. Ils pouvaient dire : « Nous buvons les morts ! » comme les vétérans disaient : « Nous buvons le Cosaque! » Personne en ville n'avait voulu se charger d'enterrer les morts du typhus; eux seuls, après avoir pris leur goutte, avaient osé jeter ceux de l'hôpital sur une charrette et les entasser dans la fosse; et depuis ils avaient passé fossoyeurs, avec le père Zébédé.
If
L'ordre était de rouler les morts dans un drap. Mais qui passait l'inspection? Le vieux Mouyot m'a dit lui-même qu'on les enterrait avec la capote ou la veste, comme cela se trouvait, et quelquefois tout nus.
Pour chaque mort, ces gens avaient leur trentecinq sous; le père Mouyot, l'aveugle, pourra te le dire : c'était son bon temps !
Vers la fin de mars, au milieu de cette disette affreuse, où l'on ne trouvait plus un chien dans les rues, et bien moins encore un chat, de mauvaises nouvelles couraient la ville : des bruits de batailles perdues, de marches sur Paris, etc.
A force de recevoir des parlementaires et de leur donner des bals, quelque chose de nos malheurs transpirait toujours, soit par les domestiques, soit par les servantes.
Moi, souvent, en errant par les rues qui longent les remparts, je montais sur un bastion, du côté de Strasbourg, de Metz ou de Paris. Je ne. craignais plus alors les balles perdues! Delà, je regardais les mille feux de bivouac répandus dans la plaine, les soldats ennemis revenant des villages avec leurs longues perches où pendaient des quartiers de viande, ou bien accroupis autour de ces petits feux qui brillaient comme des étincelles sur la lisière des bois, leurs patrouilles, et leurs batteries couvertes, où flottait un drapeau.
Le Blocus agi
Quelquefois aussi je regardais la fumée des cheminées aux Quatre-Vents, au Bigelberg, à Mittelbronn. Chez nous, les cheminées ne fumaient plus, le temps des festins était passé.
Tu ne saurais croire combien de pensées vous viennent quand on est enfermé, comme on suit des yeux les grandes routes blanches, en se figurant marcher là-bas, causer avec les gens de choses nouvelles, leur demander ce qu'ils ont souffert, et leur raconter ce qu'on a supporté soi-même.
Du bastion de la manutention, ma vue s'étendait jusqu'aux cimes blanches du Schnéeberg : j'étais au milieu des forestiers, des schlitteurs, des bûcherons. Le bruit avait couru qu'ils défendaient leur route de Schirmeck; j'aurais voulu savoir si c'était vrai.
Du côté des Maisons-Rouges, sur la route de Paris, je me figurais être chez mon vieil ami Leiser; je le voyais au coin de son âtre, désolé de nourrir tant de monde, car les états-majors russes, autrichiens, bavarois, ne quittaient pas cette route, et de nouveaux régiments défilaient sans cesse.
Et le printemps venait! La neige commençait à fondre dans les sillons et derrière les haies. Déjà les grandes forêts de la Bonne-Fontaine et des Baraques prenaient d'autres teintes.
La chose qui m'attendrit le plus, je m'en souviens, c'est, à la fin du mois de mars, d'entendre
chanter, la première alouette. Le ciel était tout pâle, et je regardais en l'air pour la voir. L'ide'e du petit David me revenait en même temps, et, sans savoir pourquoi, je pleurais.
Les hommes ont des idées étranges : un chant d'oiseau les attendrit, et quelquefois, après des années, les mêmes sons leur rappellent les mêmes idées, jusqu'à leur faire répandre des larmes.
Enfin, la maison étant purifiée, Zeffen et Sorlé y rentrèrent.
Le temps de la Pàque approchait; il fallait laver les planchers, gratter les murs, récurer la vaisselle. Les pauvres femmes, au milieu de ces soins, oublièrent un peu notre malheur. Mais plus le moment approchait, plus l'inquiétude était grande; comment accomplir, au milieu de la famine, le commandement de Dieu :
« Ce mois vous sera le premier de l'année. Qu'au dixième jour de ce mois, chaque famille prenne un agneau d'entre les brebis, ou bien un chevreau d'entre les chèvres. Qu'elle le tienne en garde jusqu'au quatorzième jour; qu'elle l'égorgé et mange sa chair rôtie, avec du pain sans levain et des plantes amères. »
Où trouver l'agneau du sacrifice? Schmoûlé seul, le vieux schamess, y songeait depuis trois mois pour tout le monde; il nourrissait un che-
Le Blocus 2q3
vreau mâle de l'année dans sa cave, et c'est ce chevreau qu'on égorgea.
Chaque famille juive en eut sa part, bien petite, mais la volonté de l'Éternel fut remplie.
Nous invitâmes en ce jour, selon la loi, un des plus pauvres d'entre nos frères, Kalmès. Nous partîmes ensemble pour la synagogue; on récita les prières, et puis nous revînmes nous asseoir à la table du festin.
Tout était prêt, et dans l'ordre, malgré la grande misère : la nappe blanche, le gobelet de vinaigre, l'œuf dur, le raifort, le pain azime et la chair du chevreau. La lampe à sept becs brillait audessus; seulement nous n'avions pas beaucoup de pain.
M'étant donc assis au milieu de la famille, Sàfel prit l'aiguière et me versa de l'eau sur les mains; puis nous nous penchâmes tous, chacun prit du pain, en disant avec un grand serrement de cœur :
« Voici le pain de la misère, que nos pères ont mangé en Egypte. Quiconque a faim, vienne en manger avec nous! Quiconque est pauvre, vienne faire la Pâque! »
Nous nous rassîmes, et Sâfel me demanda : « Pourquoi cette cérémonie, mon père? » Et je lui répondis :
« Nous avons été esclaves en Egypte, mon en-
fant, et l'Éternel nous en a tirés d'une main puissante et le bras tendu ! »
Ces paroles nous remplirent de courage; nous espérions que Dieu nous délivrerait, comme il avait délivré nos pères, et que FEmpereur serait son bras droit; mais nous nous trompions : l'Etemel ne voulait plus de cet homme 1
Le lendemain, entre six et sept heures, au petit jour, nous dormions tous quand un coup de canon fit trembler nos vitres. L'ennemi ne tirait d'ordinaire que la nuit. J'écoutai : un second coup de canon suivit le premier au bout de quelques secondes, puis un autre, ainsi de suite un à un.
Alors je me levai, j'ouvris une de nos fenêtres, et je regardai. Le soleil montait derrière l'arsenal. Pas une âme n'était dans la rue, mais à mesure que les coups se succédaient, des portes et des fenêtres s'ouvraient; les gens encore en chemise se penchaient dehors, prêtant l'oreille.
Aucun obus ne sifflait dans l'air : l'ennemi tirait à poudre.
En écoutant bien, un grand murmure s'entendait au loin, autour de la ville. D'abord il s'éleva sur la côte de Mittelbronn, puis il gagna le Bigelberg, les Quatre-Vents, les Baraques d'en haut et d'en bas.
iqb Le Blocus
Sorlé venait aussi de se lever; je finis de m'habiller, et je lui dis :
« Quelque chose d'extraordinaire se passe... Dieu veuille que ce soit pour notre bien! »
Et je descendis tout inquiet.
Il ne s'était pas écoulé plus d'un quart d'heure depuis le premier coup de canon, et toute la ville était debout. Les uns couraient aux remparts, les autres se réunissaient, criant et se disputant aux coins des rues. L'étonnement, la crainte, la colère se peignaient sur toutes les figures.
Un grand nombre de soldats se mêlaient aux bourgeois, et tous ensemble montaient par bandes à droite et à gauche de la porte de France.
J'allais suivre une de ces troupes, quand Burguet descendit la rue. Il était encore défait comme le jour où je l'avais vu sous la halle.
« Eh bien! lui dis-je en courant à sa rencontre, voici des affaires graves!
— Très-graves, et qui n'annoncent rien de bon, Moïse, fit-il.
— Oui, c'est clair, lui répondis-je, les alliés ont remporté des victoires; ils sont peut-être à Paris. »
Alors, se retournant effrayé, il murmura : « Prenez garde, Moïse, prenez garde; si l'on vous entendait dans un moment pareil, les vétérans vous déchireraient! »
J'étais tout saisi, voyant qu'il avait raison; lui.
ses joues tremblaient. — Il me prit ensuite par le bras et me dit :
« Je vous dois des remercîments pour les provisions que vous m'avez envoyées; elles sont arrivées bien à propos. »
Et comme je lui répondais que nous aurions toujours un morceau de pain à son service, tant qu'il en resterait, il me serra la main ; et nous remontâmes ensemble la rue du quartier d'infanterie jusqu'au bastion de la glacière, où l'on avait dressé deux batteries, pour dominer la côte de Mittelbronn.
On découvrait de là toute la route de Paris jusqu'au Petit-Saint- Jean, et même jusqu'à Lixheim; mais ces grands tas de terre, qu'on appelait des cavaliers, étaient couverts de monde : le baron Parmentier, son adjoint Pipelingre, le vieux curé Leth, et beaucoup d'autres notables se tenaient en cet endroit, au milieu de la foule, regardant en silence. Rien qu'à voir leurs figures, on comprenait qu'il se passait quelque chose de terrible.
Etant donc montés sur le talus, nous vîmes d'où venait l'attention de ce monde. Tous les ennemis, Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Russes, cavalerie et infanterie, mêlés ensemble, se répandaient autour de leurs retranchements comme des fourmilières, s'embrassant, se serrant la main, levant les shakos au bout des baïonnettes, agitant
2o,S Le Blocus
des branches d'arbres, qui commençaient à verdir.
Des cavaliers traversaient la plaine ventre à terre 3 le kolbac à la pointe du sabre, et poussaient des cris qui montaient jusqu'au ciel.
Le télégraphe jouait sur la côte de Saint-Jean, Burguet me dit en le montrant :
« Si nous comprenions ces signes, Moïse, nous saurions mieux ce qui nous attend d'ici quinze jours. »
Quelques personnes s'étant retournées pour nous entendre, nous redescendîmes dans la rue du Quartier, tout pensifs.
Les soldats, aux fenêtres de la caserne, tout en haut, regardaient aussi. Des quantités d'hommes et de femmes accouraient.
Nous traversâmes cette foule. Dans la rue des Capucins, toujours déserte, Burguet, qui marchait la tête penchée, s'écria :
<c C'est donc fini !... Que de choses nous avons vues depuis vingt-cinq ans, Moïse ! Que de choses étonnantes et terribles!... Et c'est fini!... »
Il me tenait la main et me regardait comme étonné de ses propres paroles; puis, se remettant à marcher :
« Cette campagne d'hiver m'épouvantait, dit-il; cela traînait... traînait... et le coup de tonnerre n'arrivait pas!... Mais demain, après - demain qu'allons- nous apprendre? L'Empereur est -il
mort? Que décidera-t-on de nous? La France serat-clle encore la France? Que nous laissera-t-on ? Que nous prendra-t-on ? »
Et continuant de réfléchir de la sorte, nous arrivâmes devant notre maison. Alors, comme réveillé tout à coup, Burguet me dit :
« Moïsej delà prudence!... Si l'Empereur n'est pas mort, les vétérans tiendront jusqu'à la dernière seconde. Songez-y, ceux qui leur seraient suspects auraient tout à craindre. »
Je le remerciai de ce qu'il me disait, et je montai chez nous, me promettant bien de suivre son conseil.
Ma femme et mes enfants m'attendaient pour déjeuner, la petite corbeille de pommes de terre sur la table. Nous nous assîmes, et je leur racontai tout bas ce qu'on voyait du haut des remparts, en leur recommandant de se taire, car le danger n'était pas fini : la garnison pouvait se révolter, et vouloir se défendre malgré les chefs; et ceux qui se mêleraient de ces choses pour ou contre, même en paroles, courraient risque de se perdre, sans aucun profit pour personne.
Ils comprirent que j'avais raison , je n'eus pas besoin de leur en dire plus.
Nous avions la crainte de voir arriver notre sergent et d'être forcés de lui répondre, s'il nous demandait ce que nous pensions de ces choses; j
?oo Le Blocus
mais il ne rentra que vers onze heures du soir, nous étions tous couchés depuis longtemps.
Le lendemain , la nouvelle de l'entrée des alliés à Paris était affichée aux portes de l'église et aux piliers de la halle. On n'a jamais su par qui ! Dans ce temps, on parla de M. de la Vablerie et de trois ou quatre autres émigrés, capables d'avoir fait le coup, mais rien n'était certain.
La garde montante arracha les affiches, malheureusement des soldats et des bourgeois les avaient déjà lues.
C'était quelque chose de si nouveau, de tellement incroyable, après ces dix ans de guerre, — où l'Empereur était tout, où la nation restait en quelque sorte dans l'ombre, où pas un homme ne pouvait dire ni écrire un mot sans y avoir été autorisé, où l'on n'avait que le droit de payer et de donner ses enfants à la conscription , — c'était si grave de penser que l'Empereur pouvait être vaincu! qu'un père de famille lui-même, au milieu de sa femme et de ses enfants, retournait trois ou quatre fois la tête, avant d'oser en souffler un seul mot.
Tout se taisait donc encore, malgré les affiches. Les fonctionnaires restaient chez eux pour n'avoir pas à parler; le gouverneur et le conseil de défense ne bougeaient pas; mais les dernières recrues, en pensant qu'elles allaient revoir leur vil-
Le Blocus 3oi
lage, embrasser leurs parents, reprendre leur état ou travailler aux champs, et pouvoir se marier, ne cachaient pas leur joie, comme c'est tout naturel. Les vétérans, qui n'avaient pas d'autre métier, pas d'autres ressources pour vivre que la guerre, en étaient indignés! Ils ne croyaient rien; ils déclaraient que toutes les nouvelles étaient fausses, que l'Empereur n'avait jamais perdu de bataille, qu'il ne pouvait pas en perdre, et que les affiches et les coups de canon des alliés étaient une ruse de guerre, pour se faire ouvrir les portes.
Et c'est depuis ce jour, Fritz, que la désertion recommença, non plus un à un, mais par six, par dix, par vingt. Des postes tout entiers filaient sur la montagne avec armes et bagages. Les vétérans tiraient sur les déserteurs; ils en tuèrent quelquesuns, et reçurent l'ordre d'escorter les conscrits qui portaient la soupe aux avant-postes.
Pendant ce temps, les parlementaires ne faisaient qu'entrer et sortir à la file. Tous, officiers des états-majors russes, autrichiens, bavarois, restaient des heures entières au Gouvernement, ayant sans doute de grandes propositions à débattre.
Notre sergent ne faisait plus que passer le soir une minute dans notre chambre, pour se plaindre de la désertion, et nous en étions contents" Zeften était encore malade, Sorlé ne pouvait pas la quit-
3o2 Le Blocus
ter; moi, j'étais forcé d'aider Sâfel jusqu'après la retraite.
La boutique était toujours pleine de vétérans; quand une bande sortait, aussitôt il en venait une autre.
Ces vieux, tout gris, avalaient l'eau-de-vie verre sur verre; ils se payaient des tournées et devenaient toujours plus sombres. Ils frissonnaient et ne parlaient que de trahison, en vous lançant des coups d'œil de travers.
Quelquefois ils souriaient, disant :
«Gare! s'il faut faire sauter la forteresse, elle sautera ! »
Sâfel et moi, nous avions l'air de ne pas comprendre; mais tu peux te figurer nos transes : après avoir tant souffert, risquer encore de sauter avec ces vétérans!
Le soir, notre sergent répétait mot pour mot ce qu'avaient dit les autres : — Tout n'était que mensonge et trahison... L'Empereur devait finir par balayer cette canaille!
« Attendez... attendez! — criait-il en fumant sa pipe, les dents serrées, — la débâcle va venir... Le coup de tonnerre est proche!... Et cette fois, pas de pitié, pas de miséricorde!... Il faut que tous les gueux y passent... tous les traîtres !... Il faut que le pays soit nettoyé pour cent ans!... Laissez faire, père Moïse, nous rirons!... »
Le Blocus 3o3
Tu penses bien que nous n'avions pas envie de rire.
Mais le jour où j'eus le plus d'inquiétude, c'est le 8 avril au matin, lorsque parut le décret du Sénat qui destituait l'Empereur.
Notre boutique était pleine d'artilleurs de marine et de sous-officiers du dépôt. Nous venions de les servir, quand le secrétaire du trésorier, un gros court, les joues rondes et jaunes, le bonnet de police sur l'oreille, entra, se fit verser un petit verre; puis sortit le décret de sa poche et se mit à le lire tranquillement aux autres, en leur disant :
« Ecoutez ! »
Je crois encore l'entendre :
« Considérant que Napoléon Bonaparte a dé- « chiré le pacte qui l'unissait au peuple français, ce en levant des impôts autrement qu'en vertu de « la loi, en ajournant sans nécessité le Corps légiste, latif, en rendant illégalement plusieurs décrets « portant peine de mort, en anéantissant la rescc ponsabilité des ministres, l'indépendance judicc ciaire, la liberté de la presse, etc.; — Considé- « rant que Napoléon a mis le comble aux malheurs ce de la patrie, par l'abus qu'il a fait de tous les ce moyens qu'on lui a confiés en hommes et en ce argent pour la guerre, et en refusant de traiter à ce des conditions que l'intérêt national exigeait «d'accepter; — Considérant que le vœu mani-
3o4 Le Blocus
« feste de tous les Français appelle un ordre de « choses, dont le premier résultat soit le rétablisse sèment de la paix générale, et qui soit aussi (i l'époque d'une réconciliation solennelle entre « tous les États de la grande famille européenne, « le Sénat décrète : — Napoléon Bonaparte est « déchu du trône; le droit d'hérédité est aboli « dans sa famille; le peuple et l'armée sont déliés a envers lui du serment de fidélité. »
Il commençait à peine de lire que je pensai :
« Si cela continue, ils vont démolir ma boutique de fond en comble. »
Je me dépêchai même, dans mon épouvante, de faire sortir Sâfel par la porte de derrière. Mais tout se passa bien autrement que je ne croyais. Ces vétérans méprisaient le Sénat; ils levèrent les épaules, et celui qui venait de lire le décret se moucha dedans, et le jeta sous le comptoir en disant :
« Le Sénat! Qu'est-ce que le Sénat? Un tas d'écornifleurs, un tas de pique-assiettes que l'Empereur a racolés à droite et à gauche, pour lui dire toujours : — Dieu vous bénisse!
— Oui, major, dit un autre; mais c'est égal, on devrait tout de même les jeter dehors, à grands coups de pieds dans le dos.
— Bah! ça n'en vaut pas la peine, répondit le sergent-major; d'ici à quinze jours, quand l'Fm-
Le Blocus 3ob
pereur sera redevenu le maître, ils viendront encore lui lécher les bottes. Il faut ça pour la dynastie, des gens qui vous lèchent les bottes, — ça produit un bon effet! — surtout d'anciens nobles qu'on paye trente ou quarante mille francs par an. Ils reviendront, soyez tranquilles, et l'Empereur leur pardonnera, d'autant plus qu'il n'en trouverait pas d'autres aussi nobles pour les remplacer. »
Et comme ils sortirent tous après avoir vidé leur petit verre, je bénis le ciel de leur avoir donné tant de confiance dans l'Empereur.
Cette confiance dura jusque vers le 1 1 ou le i 2 avril, où des officiers, envoyés par le général commandant la 4' division militaire, arrivèrent dire que la garnison de Metz reconnaissait le sénat et suivait ses ordres.
Ce fut un coup épouvantable pour nos vétérans. Nous vîmes le soir même, à la figure de notre sergent, que c'était pour lui le coup de la mort. Il avait vieilli de dix ans, et rien que son regard aurait pu vous arracher des larmes. Jusqu'alors il n'avait cessé de nous dire :
« Tous ces décrets, toutes ces affiches sont des trahisons! L'Empereur est toujours là-bas avec son armée, et nous sommes ici pour le soutenir. Ne craignez rien, père Moïse. »
Mais depuis l'arrivée des officiers de Metz, sa confiance était perdue. Il entrait dans notre
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chambre sans rien dire et se tenait debout, tout pâle, à nous regarder.
Je pensais :
« Cet homme nous aime pourtant!... Il nous a fait du bien. Il nous aurait donné sa viande pour tout le temps du blocus; il aimait notre petit David... il le caressait sur ses genoux. Il aime aussi Esdras. C'est un brave homme, un honnête homme, et le voilà très-malheureux! »
J'aurais voulu le consoler, lui dire qu'il avait des amis, que nous l'aimions tous, que nous ferions des sacrifices pour l'aider, s'il était forcé de changer d'état... Oui, c'était ce que je pensais; mais, en le regardant, sa tristesse me paraissait si terrible, que je ne trouvais plus un mot.
Il faisait donc deux ou trois tours et s'arrêtait de nouveau, puis tout à coup il sortait. Sa douleur était trop grande, il ne pouvait pas même se plaindre.
Enfin, le 16 avril, un armistice fut conclu pour enterrer les morts. On baissa le pont de la porte d'Allemagne, et quantité de gens sortirent jusqu'au soir, pour donner quelques coups de pioche au jardin et tâcher de rapporter un peu de verdure. Mais, Zeffen étant toujours malade, nous restâmes chez nous.
Le soir, deux nouveaux officiers de Metz, envoyés en parlementaires, entrèrent à la nuit,
Le Blocus 3o7
comme on relevait les ponts. Ils traversèrent la rue"au galop, et se rendirent au Gouvernement. — Je les ai vus passer.
L'arrivée de ces officiers avait excité partout l'espérance et la crainte; on s'attendait à de grandes mesures , et toute la nuit nous entendîmes le sergent aller et venir dans sa chambre, se lever, marcher et se recoucher, en murmurant des paroles confuses.
Le malheureux sentait venir un coup affreux, il n'avait plus une minute de repos. Je l'écoutais en le plaignant, et ses soupirs m'empêchaient de dormir.
Le lendemain, à dix heures, on bat le rappel. Le gouverneur et les membres du conseil de défense, en grande tenue, vont au quartier d'infanterie.
Tous les gens de la ville étaient aux fenêtres.
Notre sergent descend , et quelques instants après, je le suis. La rue fourmillait de monde. Je me glisse à travers cette foule; chacun tenait à sa piace et voulait avancer.
Comme j'arrivais devant la caserne, les compagnies venaient de former le cercle; les fourriers, au milieu, lisaient à haute voix l'ordre du jour de l'armée : — c'était l'abdication de l'Empereur, le licenciement des recrues de i8i3 et de 1814, la
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reconnaissance de Louis XVI II,, l'ordre d'arborer le drapeau blanc et de changer de' cocarde!
Pas un murmure ne s'élevait dans les rangs; tout était calme, terrible, épouvantable. Ces vieux soldats, les dents serrées, la moustache frissonnante, les sourcils baissés d'un air farouche, présentant les armes sans rien dire; la voix des fourriers, qui s'arrêtaient de temps en temps comme suffoqués; l'état-major de la place, plus loin, sous la voûte du quartier, morne, le regard abattu; l'attention de tout ce monde, hommes, femmes, enfants, penchés d'un bout de la rue à l'autre sur la pointe des pieds, la bouche entr'ouverte, l'oreille tendue; tout cela, Fritz, vous faisait frémir.
J'étais sur l'escalier du tonnelier Schweyer; je voyais tout et j'entendais chaque parole.
Tant qu'on lut l'ordre du jour, rien ne bougea; mais au commandement : — Rompez les rangs ! — un cri terrible partit à la fois de tous les côtés : le tumulte, la confusion, la fureur éclatèrent ensemble. On ne s'entendait plus. Les conscrits, par files, couraient aux portes de la caserne; les vieux restaient un instant comme enracinés à leur place; ensuite la rage les prenait : l'un s'arrachait les épaulettes, l'autre cassait son fusil à deux mains sur le pavé, quelques officiers pliaient leur sabre ou leur épée,qui volaient en éclats,
Le Blocus 3og
Le gouverneur essaya de parler ; il voulut faire reformer les rangs, mais on ne l'écoutait plus : les nouvelles recrues montaient déjà dans toutes les chambres de la caserne, faire leur paquet pour se mettre en route; les vieux s'en allaient à droite ou à gauche, comme ivres ou fous.
J'ai vu quelques-uns de ces vieux soldats s'arrêter dans un coin, la tête contre le mur, et pleurer à chaudes larmes.
Tout se dispersait, et de longs cris s'entendaient de la caserne à la place, des cris sans fin, montant et descendant comme un soupir.
Quelques cris sourds et désespérés de Vive l'Empereur! retentissaient encore; pas un seul cri de Vive le Roi !
Moi, je courus annoncer ces choses àla maison; j'étais à peine en haut que le sergent montait aussi, le fusil sur l'épaule. Nous aurions voulu nous réjouir de la fin du blocus; mais, en voyant le sergent debout sur notre porte; un froid nous entra dans les os, et nous restâmes tout attentifs.
« Eh bien, dit-il en posant la crosse à terre, c'est fini !... »
Et durant un instant il ne dit rien de plus.
Puis il bégaya :
« Voilà la plus grande gueuserie du monde... Les recrues sont licenciées... Elles partent... La France reste pieds et poings liés entre les griffes
3io Le Blocus
des kaiserlicks... Ah! canailles!... canailles!...
— Oui, sergent, lui répondis-je attendri, mais il faut prendre le dessus... Maintenant nous allons avoir la paix, sergent... Il vous reste une sœur dans le Jura, vous irez près d'elle...
— Oh! s'écria-t-il en levant la main, ma pauvre sœur!... »
Ce fut comme un sanglot; mais il se raffermit vite, et posa son fusil au coin de la porte.
Il s'assit une minute avec nous près de la table, et prit le petit Sâfel, en l'attirant par la tête et l'embrassant sur les joues. Ensuite il voulut aussi tenir Esdras. Nous le regardions en silence.
Il disait :
« Je vais vous quitter, père Moïse, je vais faire mon sac... Mille tonnerres, j'ai de la peine à vous quitter!
— Et nous aussi, sergent, nous avons de la peine, répondit Sorlé bien triste; mais si vous vouliez vivre avec nous...
— C'est impossible !
— Alors vous restez au service?...
— Au service de qui... de quoi? fit-il; de Louis XVIII? non, non! Je ne connais que mon général... Mais ça me fait de la peine de partir... Enfin... quand on a rempli son devoir... »
Et il se leva tout à coup, en criant d'une voix déchirante :
« Vive V Empereur! »
Nous frémissions ; nous ne savions ce qui nous taisait trembler.
Lui me tendait les bras, et je me levai ; nous nous embrassâmes comme des frères.
« Adieu, père Moïse, disait-il^ adieu pour longtemps !
— Vous partez donc tout de suite?
— Oui!...
— Vous savez, sergent, que vous aurez toujours des amis chez nous... Vous viendrez nous voir... Si vous aviez besoin...
— Oui... oui... je le sais... vous êtes de vrais amis... de braves gens! »
Il me serrait avec force.
Ensuite il alla prendre son fusil; et nous le suivions tous en lui souhaitant du bonheur, lorsqu'il se retourna les larmes aux yeux, et embrassa ma femme en disant :
« Il faut aussi que je vous embrasse. Il n'y a pas de mal, n'est-ce pas, madame Sorlé?
— Ah ! non , dit-elle, vous êtes de la famille, et j'embrasserai Zeffen pour vous ! »
Aussitôt il sortit en criant d'une voix enrouée :
— Adieu!... Vivez bien!... »
Je le regardai du bout de la petite allée, entrer dans sa chambre en passant.
Vingt-cinq ans de service, huit blessures, et
pas de pain dans ses vieux jours ! — Cette pensée me saignait le cœur.
Environ un quart d'heure après, le sergent descendit avec son fusil, et rencontrant Sâfel sur l'escalier, il lui dit :
« Tiens, voilà pour ton père! »
C'était le portrait de la femme et des enfants du landvvehr de la Tuilerie. Sâfel vint aussitôt me l'apporter. Je pris ce cadeau du pauvre diable, et je le regardai longtemps avec une grande tristesse; puis je l'enfermai dans notre armoire avec la lettre.
Il était midi ; et comme les portes allaient s'ouvrir, comme les provisions allaient arriver en abondance , nous nous assîmes devant un gros morceau de bœuf cuit avec un plat de pommes de terre, et nous débouchâmes une bonne bouteille de vin.
Nous étions en train de manger, lorsque des cris s'entendirent dans la rue. Sâfel se leva pour regarder.
« Un soldat blessé qu'on porte à l'hôpital,» dit-il.
Puis il cria :
« C'est notre sergent ! »
Une horrible idée me traversa l'esprit. Sorlé voulait se lever, je lui dis : « Reste ! » et je descendis seul.
Le Blocus 3i3
Le brancard passait sur les épaules de quatre canonniers de marine; des enfants couraient derrière.
Au premier coup d'œil je reconnus le sergent, la figure toute blanche et la poitrine pleine de sang. Il ne bougeait plus. Le malheureux était allé de chez nous, sur le bastion derrière l'arsenal, pour se tirer un coup de fusil au cœur.
Alors je remontai tellement abattu, tellement triste et désolé, que j'avais de la peine à me tenir debout.
Sorlé m'attendait toute défaite.
« Notre pauvre sergent s'est tué, lui dis-je, que Dieu lui pardonne!... »
Et m'étant assis à ma place, je ne pus m'empêcherde fondre en larmes I
On a bien raison de dire que tous les malheurs se suivent; l'un entraîne l'autre. Mais la mort de notre bon sergent fut pourtant le dernier.
Ce même jour, les ennemis retirèrent leursavantpostes à six cents toises de la ville, le drapeau blanc fut arboré sur Pe'glise, et l'on ouvrit les portes.
Maintenant, Fritz, tu connais notre blocus. Dois-je te raconter encore l'arrivée de Baruch,, les cris de Zeffen et nos gémissements à tous, lorsqu'il fallut dire à cet excellent homme :
« Notre petit David est mort... tu ne 1" reverras plus ! »
Non... c'est assez!... Quand on songe à toutes les misères de la guerre, à toutes celles qui les suivent durant des années, on ne finirait jamais!...
J'aime mieux te parler de mes fils Itziget Frômel, et de mon Sàfel, qui est allé les rejoindre en Amérique.
Le Blocus 3i5
Si je te racontais tous les biens qu'ils ont acquis dans ce grand pays des hommes libres, les terres qu'ils ont achetées, l'argent qu'ils ont mis de côté, le nombre de petits-enfants qu'ils m'ont donne'?, toutes les satisfactions dont ils nous ont comblés, Sorlé et moi, tu serais dans l'étonnement et l'admiration.
Jamais ils ne m'ont laissé manquer de rien. Le plus grand plaisir que je puisse leur faire, c'est de souhaiter quelque chose : chacun d'eux veut me l'envoyer! Ils n'oublient pas que je les ai sauvés de la guerre, par ma grande prudence.
Je les aime tous également, Fritz, et je leur dis, comme Jacob :
« Que le Dieu d'Abraham et d'Isaac, nos' pères, « le Dieu qui me nourrit depuis que je suis au « monde, bénisse ces enfants; qu'ils multiplient « très-abondamment sur la terre, et que leur posk térité soit une multitude de nations! »