‹ Le bois sacré; comédie en trois actesChapitre 42 sur 42 · P.\UL · texte numérisé non relu

P.\UL

Enfin, les deux... Oh! si tu savais, si tu savais comme j'avais peur. Je pensais à toi tout le temps.

FRANGINE

Tu pensais à moi!... c'est du propre!

PAUL

Eh bien ! Ce n'est pas vrai... Je n'y pensais jamais.

Tu n'y pensais jamais!... C'est abominablel

PAUL

Enfin, jo te jure !

■ FRANGINE

Qu'est-ce que tu me jures ?j

PAUL

Je ne sais pas, moi,... ce que tu voudras.

FRANGINE

C'est facile à dire...

PAUL

Mais, moi, qu'est-ce que tu veux. Je m'exprime mal... Les mots qu'il faudrait pour te couvaijicre, ils existent, seulement, de nous deux, il n'y a que toi qui pourrais les trouver. Et c'est justement moi qui en ai besoin... C'est tout de même embêtant !

FRANGINE

Quand on a pas d'excuses, personne ne peut en découvrir...

PAUL

Pas d'excuses... mais si, j'en ai... Si tu me laissais seulement deux ou trois jours pour réfléchir, j'en trouverais des excuses... et de très bonnes... quand ce ne serait que dans tes romans.

Mes romans?...

PAUL

Parfaitement, tes romans... Dans tous, il y a un mari qui trompe sa femme, et, souvent,

il y en a plusieurs. Kt toujours les femmes pardonnent à leurs maris, et elles les aiment davantage après. Et on pleure, et on rit... Et c'est magnifique, et c'est ça que tu trouves bien, et c'est <;a que le public demande, et c'est ça que l'Académie couronne...

FRANGINE

Les romans, ce n'est pas la vie!

PAUL

Eh bi«'n, alors, les romanciers sont des malfaiteurs... Et les auteurs dramatiques aussi.

FRANGINE

Qu'est-ce que tu dis?

PAUL, s'animant peu à ppii.

La vérité!... Je dis qu'on n'a pas le droit de prêcher aux autres, dans un style choisi, de belles théories et de les flanquer en l'air dès qu'il s'agit de vous... Vous passez votre temps à glorifier des tas d'actions dégoûtantes, sous prétexte qu'elles sont passionnelles. Vous n'avez d'indulgence que pour les filles, les escrocs, les inconscients et les irresponsables. Il n'y a pas un de vos personnages, pas un, que vous oseriez recevoir dans votre salon, parce que vous auriez peur qu'il commette un abus de confiance ou un outrage aux

a 10 LE BOIS SACRÉ

mœurs. C'est-à-dire que, dans tous les livres modernes, il n'y a que l'abbé Constantin que je recevrais avec plaisir chez moi. Tous les autres, je les foutrais dehors !

FRANGINK.

Paull

PAUL

C'est comme ça!... Je ne te l'avais jamais dit, j(> n'y avais même jamais pensé... mais, maintenant, j'en suis sûr... Toute votre littérature, c'est une sale blague. C'est elle qui est cause de tout. Sans elle, nous serions en Périgord; sans elle, tu n'aurais pas eu toutes ces ambitions; sans elle, tu ne m'aurais pas mené à la direction des Beaux-Arts... Sans elle, tu ne m'aurais pas dit... Car c'est toi qui m'as dit... Nom d'un chien I... Quand je repense à tout ça... je ne sais vraiment pas pourquoi je pleurais... pourquoi je m'humiliais... attendu que tout ça est de ta faute, et que c'est toi qui as à me demander pardon I

FRANGINE

Oh! Paul... Comme tu me parles?...

PAUL

Je te parle comme j'aurais dû le faire depuis longtemps... mais je n'osais pas... J'avais peur de toj...

FRANGINE

Tu avais tort.

PAUL

Oui, j'avais tort... Seulement, je t'aime... moi, je t'aime 1

FRANGINE

Oui?

PAUL

Et puis, je t'admire... je te regarde... je t'écoute... je me tais... Tiens, je viens de te parler un peu fort... mais c'est fini... Je ne serais pas fichu de recommencer.

FR.\NGINE, teadrement.

Tant pis!

PAUL

Parce que toi, tu es une femme épatante,... et moi, tu sais bien, le bon garçon... pas très fort... pas très malin... la miche... la tartine...

FRANGINE

Tais-toi !... tais-toi, je te demande pardon.

PAUL

Non! non, c'est moi qui te demande pardon.

FRANGINE

Ahl Paul I Paul!

Francine, ma bonne Francine, te voiJàj je

t'ai rotroiiréo. Et me voilà, je suis retrouvé aussi. Et on s'aime comme avant.

• FRANGINE

Non, on ne peut pas s'aimer comme avant. Alors, faudra s'aimer plus!

PAUL

Je sens que c'est très facile.

Il la prrnd ilans ses bras.

FRANGINE

Laisse-moi, voyons. (Pour lembrasser dans l.s cou il icarte l'écharpe, il aperooit la petite croix de la Légion d'hunneiir et recule d'un pas.)

Qu'est-ce que tu as?

PAUL

Rien!

FRANGINE

Qu'est-ce que tu regardes?... Cette petite croix. On me la donnée.

PAUL, graire.

Oh! ce n'est pas la croix que je regarde... C'est le ruban, le ruban rouge.

FRANGINE

Eh bien, mais, ce n'est pas une raison?

Si, si!...

FRANGINE

Mais, qu'est-ce que tu as?

PAUL

Rien.

FRANGINE

Si, explique-toi, je veux savoir, je l'exig-e.

PAUL

Eh bien, c'est curieux, ce n'est pas de ma faute.

FRANGINE

Quoi?

PAUL

C'est peut-être parce que je suis un liomnie de tradition, pas moderne...

FRANGINE

Et alors ?

PATL.

Et alors, ce ruban que je vois là, sur toi, évoque pour moi des clioses... des gens... l'armée!... la magistrature!... mon ancien colonel... mon oncle, le président à la cour... le proviseur du lycée... le gardien du parc Monceau où je jouais quand j'étais petit... Enfin toutes sortes de gens pour qui j'ai l'habitude d'avoir de la déférence... du respect, mais pas autre chose. Et alors, alors... s'il faut tout te dire, je ne peux me faire à la pensée de coucher avec un chevalier de la Légion d'honneur!

FRANGINE

Paul!

PAUL

Ah! pourquoi m'as-tu forcé à te dire...

Il fait un pas pour s'écarter d'elle.

FRANGÎNK, iléticliant la croix «le ?on corsaro et la regardant.

C'était gentil tout de môme !... (Eiie vaà p«iii et ui te.i.i u petite «rox.) Tieus, la voilà, je te la donne... ne me la rends jamais !

PAUL

Francine!

FIl.VNCINE.

C'est fini, plus d'ambition, nous n'irons plus au bois sacré. Demain soir nous serons en Périgord... On m'a écrit que les bruyères étaient déjà roses!... Le rose, ça va bien mieux que le rouge aux femmes et aux collines.

PATIL.

Ma chérie !

Mais ce n'est pas assez!... Tiens... (Eiie court à u» meuble et y prend .les papiers.) Sais-tu ce que c'est que ça?... Le sais-tu?... C'est le manuscrit du roman qu<^ je viens de finir. Voilà ce que j'en fais.

Elle en déchire les feuillets.

PAUL

Oh! ça, c'est trop! Francine, c'est trop... C'est dommage... 11 était si joli ton roman...

LE BOics sAcilii 215

FU ANGINE

Bah! ru ne fait rien, imm chéri... J'en ai une copie...

E le tombe lian j se» bras.

Ri<ieaii.

A. PICHAT. — imprimerie Générale de Chàtilloo-sur-Seiae.

Arcian de Caillavet, Gaston Le bois sacré

Page 1