SCENE VI FRANGINE, ADRIENNE
Francine --onne, la fenme île chambre parait. K RANCI NE, montrant les lÏTre».
Tenez, Louise, vous mettrez ça dans la petite vitesse.
LA FEMME DE CHAMBRE, montrant le volume qni est sur une autre table et dans l>-qnel est rt-stée la lettre.
Celui-là aussi, madame?
FRANGINE
Oui. (Se Reprenant.) Attendez ?... (Elle ouvre le livre, en retire la lettre, rt reml le livre à la frrouie tie diambre. Elle panoiiit la lettre en souriant. La femme de chambre sort.) J UUbUcllS clë t6 (HVC
que, pour la Chocholle, mon mari préjère les petites Chinoises aux volubilis. Qu'est-ce que cela peut bien être?... Qu'est-ce que cela peut bien être ?...
On sonne, elle met la lettre dan? nn liroir. LE VALET DE CHAMBRE, tendant une carie.
Cette dame demande si madame peut la recevoir?
FRANCISE, li.'ant la carte.
Madame Chanipmorel. Mais c'est... Faites entrer...
A DR I EN N E, eutri*, très éîégantc. Elle a le ton de la mondanité sfTevtëe.
Madame... excusez-moi de me présenter ici sans être connue de vous.
FRANGINE
Comment donc, ma<lame... votre nom... Seriez-vous parente de M. Champmorel, le directeur des lîeaux-Arts?
ADRIENNE
C'est mon mari. Je suis la directrice des Beaux-x\rt.s.
FRANGINE
Ah! Jp( VOUS félicite.
ADRIKNNE.
11 n'y a pas de quoi, madame. Ai-je besoin de vous dire que je suis de vos admiratrices.
Oh! madame... je ne sais vraiment comment vous remercier.
ADRIEXNK.
En m'accordant ce que je venais vous demander.
FRANGINK.
Tout à vos ordres.
ADRIENNE
Eh bien, voilà! Vous êtes vice-présidente de la Société des Femmes de lettres ?
FRANGINE
Mais oui !
ADRIENNE
Je voudrais avoir le patronage de votre comité pour une représentation de bienfaisance que nous organisons. Il n'y aura que des amateurs au programme.
FRANGINE
Je vous suis tout acquise. Mais au profit do qui?
ADRIENNE
Voici. Il existe, vous le savez, des œuvres
s'occupant du placement des libérées de Saint- Lazare, (les jeunes gens qui sortent des maisons de correction, enfin, de tous ceux dont les débuts dans la vie sont particulièrement pénibles. Nous avons voulu, nous, venir en aide à d'autres victimes non moins intéressantes et à qui il est presque impossibb' de trouver un gagne-pain.
FRANCINE
Qui donc?
ADRIEXNE.
Les anciens premiers prix du Conservatoire.
FRANGIXE.
Comme c'est intéressant!
ADRIENNE
N"est-ce pas... Pour ces malheureux, c'est le réchaud ou l'Odéon.
FRANGINE
C'est vrai...
ADRIENNE
Alors, je puis compter sur vous...
FRANGINE
Oh! absolument.
ADRIENNE
Oh ! que vous êtes aimable. Je ne puis vous dire combien je suis heureuse d'avoir fait votre connaissance. Vous réalisez tout à fait
44 LK BOIS SACliÉ
l'idéal que je me faisais de vous... (Avecàmn.) et, vous savez, moi, l'idéal...
FHANGINE.
Vraiment, madame, vous me comblez.
ADRIENNE
Pas du tout... J'espère bien que nous n'en resterons pas là. Je veux que vous veniez à la direction des Beaux-Arts.
FRANGINE
Oh ! Je n'oserais pas...
ADRIENNE
Pourquoi?
FRANGINE
Je vous assure... je serais intimidée, mais oui, ma parole, intimidée comme... comme au seuil du bois sacré.
ADRIENNE
Du bois sacré? Qu'est-ce que c'est que ça?
FRANGINE
Oh! une chose antique... Mon Dieu, c'était un peu la direction des Beaux-Arts de ce temps-là... C'était une vallée plantée d'orangers et de lauriers roses; pleine de sources et d'oiseaux... où se promenaient bras dessus bras dessous, très gentiment, car la critique n'était pas encore inventée, les poètes et les artistes, les déesses et les philosophes.
LE BOIS bAGRÉ 45
Oh! bien, je vous assure, chez nous, ce n'est pas du tout comme ça !
FRANGIXE.
Enfin, il me semble qu'il doit tout de même en rester quelque chose... Je ne sais pas, moi... qu'il y a des lyres dans Tantichambre.
ADRIENNE
Non, il y a des parapluies... Du reste, vous verrez, notre comité se réunit jeudi à quatre heures. Je compte sur vous. Je vous présenterai à M. Champmorel.
FRANGINE
Pas trop effrayant, votre mari?
adrip:nne.
Mais non. Seulement, je vous préviens, il est tantôt aigre et tantôt fade. On dirait une salade qu'on n'a pas remuée. C'est entendu. Vous viendrez jeudi ?
FHANCINE.
Hélas t chère madame, je suis désolée; mais nous partons mardi, M. Margerie et moi, pour la campagne.
ADRIENNE
Loin?
FRANGINE
Oh! oui, la grande campagne.
ADRIEiNNE.
Oh! que vous avez de la chance. Ohl j'aimerais tant aller dans des campag^nes comme «;a... pour oij l'on part le soir et où Ton n'arrive que le matin... Mais les occupations de mon mari nous empêchent de nous éloigner.
FRANGINE
Oh ! Je vous plains.
ADRIENNE
De temps en temps, nous faisons bien une petite fugue. Mon mari s'arrange pour qu'on élève des statues dans des endroits agréables. Alors, nous allons les inaugurer... l'hiver, dans le midi, l'été, au bord de la mer. En ce moment, il cherche quelqu'un pour l'automne. 11 a envie de Biarritz. Mais c'est très difficile. Dans ces endroits-là il n'y a pas de grands hommes, il n'y a que des baigneurs.
FRANGINE, riant.
Vous êtes très gentille.
ADRIENNE
L'hiver dernier, par exemple, nous avons eu beaucoup de chance. Il y a eu le transport des cendres du général Kergarec, à Cannes.
FRANGINE
Kergarec, c'est un général né à Cannes?
ADRIENNE
Non! non!... Il était de Brest, seulement, n'est-ce pas... comme c'était l'hiver.
FRANGINE
Ah! parfaitement.
ADRIENNE
Nous avons fait un séjour charmant. Nous avons passé huit jours à Monte-Carlo.
FRANGINE
Oh! c'est bien bruyant, Monte-Carlo.
AURIENNE.
Oui, mais nous avons là des amis, des amis véritables qui ont une auto et un yacht...
FRANGINE
A quoi reconnaît-on aujourd'hui les amis véritables? A ce qu'ils ont une auto et un yacht.
ADRIENNE
Nous nous sommes promenés... nous avons fait des excursions charmantes... l'Esterel... San-Remo... la Corniche d'Or... et puis, nous avons navigué... nous avons été aux îles de
LerinS. (L'iger preste <le J'raneine.) Mais là nOUS aVOUS
été pris par une tempête et nous avons été obligés de coucher au couvent.
TiensI
ADRIENNE
Les capucins ont été exquis. Seulement, imaginez-vous que mon mari a attrapé un horrible rhume de' cerveau en repêchant...
FRANGINE
... le petit Marchai qui était tombé dans le lavoir.
ADRIENNE
Comment savez -vous ça?
FRANGINE, riant.
Et, pendant ce lemps-là, ce vieux polisson de père Marchai essayait de vous embrasser dans le cou en vous racontant des horreurs.
ADRIENNE, terrifiée.
Mais, madame, mais, madame, c'est effrayant I
FRANGINE, sourit-nt.
Mais non, ça n'est pas effrayant!
ADRIENNE
11 n'y a qu'une personne, oui, qu'une seule personne qui ait pu vous dire ça, c'est Edouard.
FRANGINE
Ahl II s'appelle Edouard?
Comment, vous ne le saviez pas. Mais alors, alors ?
FRANGINE
Rassurez-vous, chère petite madame. Vous êtes très gentille. Vous me plaisez beaucoup. Je n'irai pas par quatre mensonges.
ADRIENNE
Mais comment ?
FRANGINE
Voilà! Edouard est un étourneau. Tenez.
Elle prend la lettre daos le tiroir et la lui teaj. ADRIENNE.
Oh ! mais où avez -vous trouvé ça ?
FRANGINE
Dans le premier volume des Mémoires de la duchesse de Dino.
ADRIENNE
De Dino? C'est épouvantable!
FRANGINE
J'avais, ce matin, fait demander ce volume au cabinet de lecture. Il est évident qu'Edouard... que M. Edouard l'y avait pris avant moi, et qu'il y avait oublié votre lettre.
ADRIENNE, fariense.
Oh! je suis dans un état... dans un état... Ne pas l'avoir brûlée et l'avoir laissée dans un livre... Il lisait... il lisait!... C'est pourtant un homme bien élevé. Mais, voilà, c'est
un garçon qui a besoin d'épater. Ohl mon Dieu! mon Dieul
Elle foDti en larmef.
FKANGINE.
Mais non, consolez-vous... Voyons, qu'est-ce que c'est que ça?
ADRIENNE
Quelle catastrophe I Et moi qui étais venue vous voir pour que vous ayez une haute idée de moi. Eh bien, c'est réussi!
FRANGINE, riant.
Calmez-vous.
ADRIEN NE, plenrDieliant toujoarg.
Vous me promettez au moins que vous ne raconterez à personne...
FRANGINE
Voyons!
ADRIENNE
A personne, personne? Même pas à votre mari?
FRANGINE
Même pas à mon mari.
Même pas à votre amant.
FRANGINE
Même pas... Mais je n'ai pas d'amant.
ADRIENNE
Non?
FRANGINE
NonI
ADRIENNE
Oh! vous n'avez pas d'amant et vous écrivez!... Comme c'est drôle!
FRAKCINR.
Vous trouvez?
ADRIENXE.
Oui... Ohl mais, alors, vous allez me mépriser !
Elle éclate en sanglots, de pins belle. FRANCINB.
Mais non...
ADRIENNE
Si, si, si.
FRANGINE
Je vous jure que non. Et, tenez, voulez-vous savoir une chose ?
ADRIENNE, avec des larmes dans la voix.
Je veux bien !
FRANGINE
Eh bien, j'ai beaucoup plus de sympathie pour vous maintenant que tout k l'heure.
ADRIENNE
Pourquoi ?
FRANGINE
Parce que, tout à l'heure, vous étiez un peu trop petite femme du monde. Vous aviez je ne
52 LE BOIS SAGRK
sais quoi de convenu, d'apprêté, maintenant que vous avez retiré tout ça vous êtes telle que vous êtes, nature. J'aime ça !
ADRIBNNB.
Tout de même...
FRANGINE
N'ayez pas peur de moi... Si je suis une honnête femme, ce n'est pas par principes, ni par vertu. C'est parce que j'ai épousé l'homme que j'aime... un hasard. Je n'ai pas à en être flore, allez... Qu'est-ce qu'une honnête femme, c'est une femme qui a eu de la chance.
ADRIENNE
Alors, moi, je suis une femme qui a eu de la déveine ?
Voilà!
ADRIENNE
Oh! Ça me fait plaisir. Et puis, vous savez, c'est joliment vrai... Si vous connaissiez ma vie... Ohl j'ai tant de confiance en vous... je peux bien tout vous dire à présent.
FRANGINE
Mais oui, mais oui.
ADRIENNE
Eh bien, voilà, j'ai eu... j'ai eu deux aventures, et c'est arrivé exactement de la même
manière pour la première, que pour la seconde.
FRA-NGINE.
Ah!
ADRIENNE
Du reste la troisième, ça a encore été pareil.
FRANGINE
Ah!
ADRIENNE
Je VOUS jure : ça s'est fait sans que j'y sois pour rien. Chaque fois je me suis trouvée en présence d'un monsieur que je ne connaissais pas du tout. J'ai senti comme un éblouissement, un bouleversement.
FRANGINE
Un remue-ménage.
ADRIENNE
C'est ça... j'ai poussé un cri, j'ai lâché tout ce que je tenais, je suis tombée sur une chaise, je ne savais plus ce que je disais, je ne savais plus ce qu'il faisait... et alors... alors ..
FRANGINE
Pauvre petite... Vous avez beaucoup d'excuses.
ADRIENNE
Vous trouvez ? Oh ! alors, je suis contente... je suis très contente.
FRANGINE
Vrai?
ADRIENNE
Oui, parce, que je sons qu'à présent vous m'estiinoz : nous serons amies. Vous me donnerez des conseils... Je les suivrai. Vous verrez comme je serai honnête. Ça sera amusant I Ohl venez jeudi... venez voir ça.
FRANGINE
Hélas! je vous ai dit, je ne peux pas. Mais, si je n'accepte pas votre invitation, il y a une autre chose qui... que... enfin, qui me ferait très plaisir.
ADRIENNE
Quoi donc ?
FRANGINE
Eh bien, je voudrais... mais non, ce ne serait pas discret.
ADRIENNE
Allez donc !
FRANGINE
Tant pis, j'en meurs!... C'est une question.
ADRIENNE
Sur moi ?
FRANGINE
Non, plutôt sur votre mari.
ADRIENNE
Tiens!
FRANGINE
Pourquoi M. Champmorel préfère-t-il pour la chochotte les petites Chinoises aux volubilis?
ADRIEXKE.
Oh!
. Elle b«ig«e les yeox.
?fon! non !... Si c'est trop intime, ne me le dites pasi
ADRIENXE,
Oh ! pas du tout,...
FRANGINE
Ah ! Parce que je vous avoue que je suis follement intriguée. Ces petites Chinoises, ces volubilis. Qu'est-ce que ça peut être ?
ADRIENNE
Ce sont des cretonnes pour tentures.
FRANGINE
Ahl bien!... mais la chochotte?
AD RI EN NK
Ah! ça, c'est une petite maison, à Passy, qu'Edouard avait louée. C'est laque nous nous voyions!
FRANGINE
Comment?... Et vous consultiez votre mari sur l'ameublement de la maison où... ça c'est fort!
r>6 LE BOIS SACRÉ
ADRIEXKE.
Vous trouvez?... Oui. pout-être. Souloment voilà. Edouard est un peu vaniteux et ça le flattait beaucoup d'avoir la tenture de sa g"arçonnière ciioisie par le directeur des Beaux- Arts : alors, moi, n'est-ce pas?
FRA.NCINK.
Ahl oui, oui, oui... Eli bien, ça, c'est encore très gentil... vous «Hes charmante.
ADRIKNNR.
Et vous donc ! Vous me permettez de vous écrire?
FRANGINE
Certainement.
ADRIENNE
Quelle est votre adresse à la campagne?
FRANGINE
Elle est un peu compliquée. Tenez, je vais vous donner une carte postale avec une très jolie vue de notre maison.
ADRIENNE
Oh! oui.
FRANGINE
Je n'en ai plus là. Je vais en chercher dans ma chambre, vous m'attendez?
Elle sort.