POUR L'ÉDITION FRANCAISE
L'original du présent travail a été rédigé au commencement de l'été de 1930, à un moment où la lutte pour les Rolkhoses excitait au plus haut degré les esprits dans la Russie des Soviets. Depuis, il ne s’est rien produit qui m'amènerait à modifier quelque chose à mes déductions Ce que l’on peut considérer comme l'événement le plus important arrivé dans l'empire des Soviets depuis la publication de mon opuscule, c’est la comédie monstre du procès dirigé contre huit ingénieurs en chef qui se sont mis avec une ardeur des plus singulières à s’accuser eux-mêmes d'être non seulement des contre-révolutionnaies et des saboteurs, mais encore de vils coquins.
Pour quiconque savait et voulait voir, ce procés atteslait clairement que Staline et ses hommes complent déjà leur plan quinquennal comme devant échouer et cherchent dès aujourd’hui de boucs émissaires sur lesquels ils puissent détourner la responsabilité.
En aïtendant, le procès n’a servi de rien aux maîtres actuels de la Russie; il n’a que rendu leur situation pire. S'il a montré quelque chose, c’est le profond abime qui est béant entre ces gens et la majorité des ingénieurs et autres intellectuels dans l'Etat. Il a prouvé avec quelle haine, quelle méfiance, les meilleurs cerveaux de la Russie sont regardés par ses gouvernants, comment ils sont espionnés et tenus dans une dépendance indigne, qui leur rend impossibles tout goût au travail, toute initiative. Le procès en luimême a semé, non pas sans doute dans la classe des maitres, mais dans les masses ouvrières un accroissement de haine et de méfiance contre les intellectuels, et, d'autre part, chez
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ceux-ci, accru à l'extrême inquiétude et le manque d’indépendance, les rendant incapables de toute fonction directrice dans la marche de la production. Et pourtant, sans eux, impossible de porter plus haut le développement de l'économie russe, ou même de le continuer dans les proportions actuelles.
Une collectivité moderne à besoin pour prospérer, non seulement de travailleurs manuels éduqués et énergiques, mais tout autant d'intellectuels nombreux ayant un grand saoir et beaucoup d'indépendance, qui servent la communaulé avec un dévouement allègre. En Russie, le isarisme avait toujours cherché à empêcher que se format un corps intellectuel pareil. Néanmoins, il s'en était forme un, même là, quoique à la vérité pas trop nombreux. Le bolchevisme a mis les intellectuels qu'il a trouvés sur le même pied que les « bourgeois », quand ils ne juraient point par le communisme. Il les a ou frappés ou paralysés.
C'élait frapper aussi lui-même de paralysie les grandes exploitations dans le pays, en quelque nombre qu'il les édifte.
Justement, dans ces derniers mois, la presse communiste publie les chiffres les plus superbes sur les puissants progrès accomplis par l'industrie russe d'après le plan quinquennal.
Ce plan repose, on le sait, sur ceci : pendant une durée de cinq ans, la consommation de la population russe en moyens d'existence et de culture, déjà bien pauvre jusqu'ici, est réduite à un minimum absolument intolérable, un peu trop pour mourir, mais beaucoup trop peu pour vivre. Grâce à ces restrictions de la consommation, l'on prétend que la proportion où jusqu'ici la production annuelle restait en arrière de la consommation, conduisant à un appauvrissement continu de l'Etat et de la popurlation, se changerait en un excédent qu'on se propose d'employer à créer et organiser des usines, centrales d’énergie électrique, machines et autres moyens de productions nouveaux. Ainsi au bout des cinq ans serait née une nou-
velle Russie hautement industrielle, qui produirait tout en surabondance. La misère antérieure se changerait en joie et splendeur toutes pures, le peuple russe surpasserait tous les autres peuples. Les cinq années de la détresse et de la déchéance les plus infâmes ne seraient qu'un purgatoire analogue à celui que les catholiques regardent comme un stade de transition pour passer à l’éternelle félicité du paradis.
Cette idée, au’il est possible, par une cure effroyable de cinq ans de famine, d'élever un peuple de la plus atroce misère à la plus grande abondance, me paraissait st naïve que je n'ai pas tout d’abord cru nécessaire de perdre beaucoup de mots à ce sujet. Mais j'ai dû tout dernièrement me rendre compte par expérience que des hommes pour l'intelligence économique desquels j'avais le plus grand respect se laissent de nouveau éblouir par les chiffres de la statistique soviétique et envisagent la possibilité de voir le plan quinquennal s’exécuter et se produire les résultats promis par ses auteurs.
Faisons donc encore à ce propos quelques remarques pour compléter ce qui a été dit dans le présent ou- Urage.
Inutile de nous arrêter à étudier la statistique dé so- Viets, si peu sûre quand elle veut être optimiste. Nous voulons accorder que le Plan quinguennal a, dans la mesure où c'était possible, réussi à tirer des masses affamées de Russie quelques excédents de produits, qui ont été vendus à l'étranger et dont le prix a été employé à acquérir des machines. et à élever des bâtiments neufs. Assurément pas dans les pr oportions insensées où le promet le plan quinquennal. — cela, c’est absolument hors du possible — mais dans une mesure non négligeable. Îl ne s’ensuit pourtant pas, loin de là, qu'il réussisse à accroître d'autant la production et à arrêter la faillite qui menace toute l'économie soviétique.
Les bolcheviks prétendent être les disciples les plus fidèles, ou plutôt les seuls fidèles, de Karl Marx. Leur mar-
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xisme se borne par malheur à considérer les œuvres de Marx comme des livres saints, où ils cherchent des phrases isolées qu'ils interprètent dans leur sens. Le marxisme qui, au contraire, leur est étranger, c’est celui qui étudie par la méthode marxiste avec critique et animé du plus rigoureux amour de la vérité.
En bons marxistes, ils devraient être familiers avec le leuxième livre du Capital (1). Marx y explique que les diverses branches de la production doivent toujours être entre elles dans un rapport donné par les conditions techniques et sociales du moment, si l’on ne veut pas porter le désordre dans la structure économique. Il faut qu'une quanlité déterminée de moyens de production soit consacrée à la production de moyens de production personnelle. De ceux"ci à leur tour, il faut qu'une portion déterminée serve à la production de moyens d'existence, une autre portion à la production de moyens de culture. Un deuxième grand groupe de moyens de production doit servir à produire des moyens de production nouveaux, tant pour renouveler ceux qui sont hors d'usage que pour étendre la production.
Or, en quoi consiste le plan quinquennal? Uniquement dans la plus gigantesque perturbation de la proportiomalité nécessaire entre les branches de production. Il réduit la pro” duction de beaucoup de moyens de consommation, au moins de ceux qui sont consommés à l'intérieur du pays. Si un pays fait pousser du blé pour l’échanger contre des machines, dl a, du point de vue de la consommation indigène, produit des moyens non pas de consommation, mais de production. La création de moyens de production est restreinte, celle au contraire de moyens de production est augmentée. Il faudra réussir celle augmentation dans une mesure considérable pour que la production des moyens de consommation puisse être, elle ausst, accrue. Mais même la production de moyens de production n’est pas augmentée également dans tous les domaines. Beaucoup sont avantagés, d'autres négligés.
(1) Volumes V à VIII de la traduction française, par J. Molitor (Alfred Costes, éditeur).
Avani tout, en Russie, ce sont les besoins du militarisme, et non ceux de la production qui ont été envisagés dans l'organisalion de nouveaux établissements industriels. Se rendre indépendants de l’industrie étrangère dans la conduite d'une guerre, telle est la plus grande préoccupation du gouvernement soviétique en construisant à neuf son industrie. Si l'in dustrie lourde surtout est tellement avantagée, c'est que, comme le disent les Izvestia, beaucoup même de ses établissements qui servent aux besoins de paix peuvent être factlement rendus aptes à la fabrication de fusils, canons, tanks et instruments de guerre similaires.
D'un autre côté, l'on semble avoir oublié en Russie qu'au nombre des moyens de production indispensables, 1l faut ranger les moyens de transport. Le procès de production ne comporte pas seulement des transformations de matières, mais aussi des changements de lieux.
Eh bien, il est frappant qu'à mesure même qu'on est informé de grandes organisations industrielles nouvelles, s'accumulent les informations sur la décadence du réseau de chemins de fer. T out dernièrement, le 5 janvier 1931, l'Ekonomitcheskaïa Jizn (1) de Moscou, organe dirigeant de la politique économique russe, publiait un long article sur l'« état morbide » des transports, duquel ce journal rendait notamment responsable l'alimentation tout à fait insuffisante des cheminots.
D'après les données du Commissariat des Voies et Communications, le nombre des quantités de marchandises non déchargées qui attendaient l'expédition était en chiffre rond, au 9 janvier, de 50.000 wagons, contre 3.514 au même jour de l'année précédente.
En outre, le nombre des locomotives endommagées a augmenté et les réparations deviennent de plus en plus insuffisantes. |
Les réparations de locomotives n'ont été exécutées en octobrenovembre que dans une proportion de 57 %, Quant à la construc-
tion de wagons dans les ateliers du Commissariat, il n'en à été exécuté dans les mois d'octobre ef novembre que 4 % du plan.
(1) La Vie Economique.
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A quoi peut servir l'acquisition et la création de nouveaux moyens de production nombreux et énormes, si les moyens de transport non seulement n’augmentent pas, mais deviennent moins bons? Comment alors amener à l’industrie une augmentation de matières premières et de combustibles et aller porter aux. consommateurs les produits fabriqués à Comme l'annonce la feuille d'informations des social-démocrales russes, la R.S.D. du 22 janvier 1931, la production de l'industrie textile de la Russie en 1930 est restée en arrière de celle de l'année précédente, parce qu’on a manqué de malières premières et qu'une partie des fabriques ont dû arrêter pour six semaines. Nous ne nous tromperons guère en attribuant la responsabilité principale à la décadence des chemins de fer. |
Mais ce qui doit le plus faire réfléchir, c’est que la quantité des moyens de consommation destinés à la population russe est restreint de la pire façon en vue de se procurer des ressources pour l'achat et la confection de moyens de production et de porter ceux ci au quadruple. Ce que les capitalistes d'Europe et d'Amérique entreprennent sous la pression de la crise, afin d'accroître leurs profits et leur accumulation de capital, les hommes au pouvoir soviétique le pratiquent systématiquement à raison de leur plan quinquennal, grâce à leur force supérieure de contrainte envers les ouvriers. Et ce que font à cet égard les capitalistes est peu de chose en comparaison de ce qui se fait en Russie, où il y a moins, il est vrai, baisse des salaires en argent que hausse fantastique des prix atteints par les moyens de con-
sommation, de sorte que les masses dépérissent dans la faim et la crasse. | |
Mais la réduction des moyens de consommation n’est pas comme qui dirait une affaire exclusive des consomma teurs, qui serait indifférente à la marche de la production.
/ A la vérité, tous les consommateurs ne sont pas des pro”
ducteurs, mais tous les producteurs sont bien en même
| lemps des consommateurs, Du niveau de leur consommation
ne dépend pas seulement le niveau d'écoulement des denrées
ou
produites, mais aussi le niveau de la force productive de
la nation. L'être humain est le plus important des moyens de pro-
duction. Lui seul les met en mouvement, les fait fonctionner. ! Sans lui, toute machine n’est que vieille ferraille, toute
usine qu'amas de briques et de ciment. C’est un fait très souvent oublié, mais nulle part plus que dans la Russie soviétique. Là-bas, on se figure qu'il suffit de tripler en
| cinq ans le nombre des machines existantes pour tripler | également dans ce court laps de temps la production indus- | frielle. Sera-ton aussi capable de tripler en cinq ans le
nombre des ouvriers, contremaîtres, ingénieurs nécessilés par ces machines? On ne se l’est pas demandé. Au rebours, les dirigeants de l’économie russe se sont crus des économisles terriblement malins s’ils se procuraient les moyens de tripler le nombre des machines par des méthodes rabaissant au minimum la force de travail, l'intelligence et l'indépendance des ouvriers d'industrie existant, et par là même leur force de production. On ne s’est pas rendu compte qu'il s'agissait avant tout d'élever la capacité de rendement des forces humaines de production, qu’alors s’accroîtraient d’eux-
mêmes les excédents produits par ces forces, et grandirait
par là aussi la possibilité de créer et d'acquérir des forces productives matérielles accrues et perfectionnées.
À urai dire, il ne servirait à rien aux bolcheviks de s’en rendre compte. La méthode que je viens de dé-
{ crire pour élever la capacité de rendement des travailleurs
suppose au préalable un haut degré de liberté de mouvements, par conséquent une large démocratie. Celle ct, pourquoi les bolcheviks ne sauraient la donner sans commettre un suicide, j'espère l'avoir montré dans le petit lwre qu on va lire.
Il est de l'essence de l’autocratie russe que ses représentants aient méprisé les hommes dont ils étaient les maîtres et qu’ils ne connaissaient que comme des esclaves tremblants sans volonté. De là vient que toujours ils réuèrent de se mettre à ln hauteur de l’Europe occidentale,