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COORDINATION

Comment s*organisera, la guerre finie, le travail collectif ou individuel des nations, obligées de continuer leur vie et de l'adapter aux condiditions nouvelles ? C'est le secret de l'avenir et c'est aussi, en ce qui regarde la future carte de l'Europe, le souci professionnel des diplomates.

Le champ étendu de leur vision et l'ampleur de leurs expériences peuvent du moins trouver, dans les sphères plus modestes, des applications restreintes auxquelles, chacun selon notre emploi, nous pouvons tous rêver utilement. Que la fédération des peuples soit une des formes possibles ou probables des prochains horizons politiques, il n'est pas défendu d'en augurer l'espoir. Mais, en tout cas, ce qu'essaient de mettre sur pied les hommes d'Etat qui combinent aujourd'hui dans leurs conseils les données futures d'un Impérialisme qui donnerait satisfaction aux légitimes désirs d'autonomie des populations groupées en une large association, semble, à plus forte raison, opportun à chercher en matière de travail et d'industrie. La force des groupe-

ments puissants sera sans doute de réunir, sans en contrarier les organes essentiels, les créations déjà existantes, dont la fédération multiplierait la puissance mais n'altérerait pas la pensée initiale (i).

C'est peut-être une révolution ou du moins une évolution nécessaire qui fera découvrir et appliquer la conciliation entre les aspirations collectivistes trop aisément tyranniques et les ombrageuses susceptibilités des individus auxquels les liens d'une action commune fontpeur comme une entrave à la liberté de leurs mouvements.

M. Philippe Millet, à qui les choses d'outre- Manche sont familières, écrivait l'autre jour : « Les Russes ne sont pas seuls à avoir fait une révolution », et il exposait, dans l'Œuvre du 8 avril, quel fait nouveau et gros de conséquences était la formation,passée presque inaperçue du« Ministère des six nations » du domaine britannique, fonctionnant à Londres depuis le 20 mars et comprenant les représentants responsables du Canada, de la Nouvelle-Zélande, de l'Afrique duSud, de Terre-Neuve et de l'Inde. « Et ce n'est pas, disait-il, une bagatelle dans l'histoire du monde que cette réalisation de l'unité politique et de l'Empire Britannique que ne tardera pas à compléterl'adhésionde l'Australie. »

Selon lui, et il n'a pas tort, on ira encore plus loin, et sir Robert Borden a raison de saluer

(i) Voir plus haut § XXI, p. 167 : Unissons, n'unifions pas.

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dans ce grand événement la promesse « d'une nouvelle et plus grande République impériale ».

Nos amis les Anglais sont en train de trouver la formule selon laquelle se pourraient quelque jour révéler non seulement ces Etats-Unis d'Europe dont on a tant cité le nom depuis quelque temps, mais l'organisation de la paix future entre nations intéressées à réprimer d'avance les grands brigandages d'annexionnistes impénitents.

Le général Boër Smuts, membre de ce nouveau Ca'binet a. Interbritannique » si l'on peut risquer l'expression, a précisé le programme à poursuivre.

« Tout ce que nous voulons, dit-il, c'est le maximum de liberté, le maximum de développement autonome pour les jeunes nations de l'Empire et un appareil politique qui maintienne à l'avenir toutes ces nations réunies. »

Si nous remplaçons le mot empire, par Europe ou même par Monde, nous ouvrons carrière aux ambitieux desseins des diplomates chargés de remanier la géographie politique de la paix future ? Mais n'estil pas plus modeste et plus pratique aussi d'appliquer à des objets moins vastes et partant moins inaccessibles à noseffortsindividuelsla formule heureuse de cette conciliation entre l'autonomie et la poursuite commune de buts analogues. Qu'on imagine, par exemple, soit en matière d'entreprises indus* irielles, de commerce, de science appliquée, soit

dans le domaine des créations à promouvoir pour donnera l'enseignement technique et professionnel son plein développement, pour réveiller de son marasme Fapprentissage dont l'affaiblissement compromettait notre ancienne maîtrise dans les travaux d'art et de goût, ce que pourra donner le principe de la fédération des multiples manifestations de l'initiative ? Au lieu de ces plans informes sortis des bureaux routiniers où rien ne se construit que d'après des précédents historiques souvent périmés par les circonstances (car les événements ne passent pas deux fois par une même route), on tirera des créations locales et adaptées, nées de besoins divers et imaginées, vécues, retouchées sous la poussée des besoins changeants de chaque région^ le maximum de rendement, à condition de faire conspirer à un bat général qui rassemble et dirige cette somme d'efforts la féconde variété qui est le signe et la condition de la vie. Nulle spontanéité ne pourra vivifier jamais les plans artificiels élaborés de haut et de loin ; nul accord , par contre, ne grouperait les entreprises individuelles que seule sauvera de l'isolement et de la dispersion Tentente établie entre leurs dirigeants, fédérés et unis pour le bien commun, sans aliéner leur nécessaire indépendance. Action coordonnée, mais non contrainte, telle doit être la devise de tous et de chacun. i6 avril 1917.

Les bons Français qui songent à l'avenir s'accordent de plus en plus sur les moyens de l'assurer. Reconstruire étant, ils le savent, l'unique remède aux maux de la guerre dont l'essence est de détruire, leur but est de relever l'édifice ébranlé ou compromis. La natalité préoccupe et à bon droit la pensée de ceux qui réfléchissent et qui de plus en plus voient dans la famille, la véritable ressource de la nation. La fatnilh, tel fut le sujet des enseignements que donnait, à son diocèse de Versailles, dans son mandement de ^Carême, Mgr Gibier. La Famille française est le titre du dernier livre, si pénétrant et si courageux de M. Henri Lavedan. Mais il est plus instructif et plus consolant encore de constater que, même en dehors des œuvres écrites ex professo sur ce fondement incontestable des reconstitutions futures, tous les penseurs, même dans leurs travaux les plus divers, reviennent aux mêmes conclusions aboutissant toutes à fortifier le faisceau familial, à ranimer le foyer, ce symboie et ce centre de toute patrie

La devise de la civilisation debout contre les barbares, pro ariset fociSj serait sans signification durable si la désagrégation intérieure des éléments vitaux du pays poursuivait son œuvre néfaste d'avant-guerre, cette campagne intéressée où l'action allemande est enfin devenue si évidente. Hier, c'était M. J.-H. Rosny aîné qui, dans un manifeste ému en faveur des institutrices, écrivait : « La déclaration de M"^ Milliard m*a pleinement satisfait... Elle veut combattre l'angoissante tuberculose, ce qui ne se peut sans combattre aussi l'effroyable alcoolisme. J'ai toujours compté, en ceci, sur l'aide des femmes. L''alcoolisme a failli détruire le foyer français ; il menaça sournoisement Tavenir de la race. Avec la tuberculose et le dépeuplement, il forme le <( trépied }> néfaste.

Et en appelant à l'influence de l'enseignement à tous les degrés contre les ennemis de la famille, l'écrivain attire l'attention sur le méritoire labeur qu'exige cette vocation d'instruire qui ne peut être un métier lucratif, mais demeure une nécessité sociale pour achever et continuer l'œuvre éducatrice de la famille ? « Pour un salaire dérisoire, continue-t-il, femmes et hommes accepteront la plus fatigante des tâches, la tâche qui ne finit jamais. » Ce serait le cas, pour le dire en passant, de réclamer à ce propos, s'il était question d'exposeï:

une revendication féministe qui mérite considération, la maxime : à travail égal y salaire égal, que la direction de l'Enseignement n'a pas encore trouvé de loisir d'appliquer à ses fonctionnaires. Mais revenons aux soucis généraux qui ramènent tout le monde à ce nœud de la famille, véritable cellule mère des peuples et seul espoir des avenirs prospères.

Dans son appel réitéré et motivé « Pour que la France soit repeuplée y>, le professeur Pinard, après avoir fait justice de la légende intéressée, chère à la propagande d'outre-Rhin, de la décadence « des facultés procréatrices » de notre race et montré les sources, « la source unique et volontaire » de la faible natalité en France, «demande, réclame de l'apathie prolongée des législateurs, l'application de leur devoir impérieux... urgent de protéger la puériculture ».

« Que demain, conclut-il, il y ait, deparuneloi, sûrement intérêt et non plus charge pour les pères de famille à avoir des enfants, qu'une loi fasse qu'une naissance ne soit plus une cause de privations dans un ménage, la France sera vite repeuplée. »

La réforme des mœurs pourra-t-elle suivre celle des lois ou, suivant l'adage ancien, la législation ne sera-t-elle efficace que précédée d'une réforme plus intime, celle des volontés que n'atteint pas

toujours Tobligation civile, ce sont là discussion^ que tranchera l'histoire. Ce qui demeure certain, c'est Tassertion du professeur Pinard : « Je crois n*être contredit par personne, écrit-il, en affirmant que seule la famille peut contribuer au peuplement d'une nation ».

C'est donc à la famille que vont et doivent aller toutes les sollicitudes, sur elle que se concentre à bon droit l'intérêt de tout citoyen que passionne Tangoissante et vitale question de la France de demain. Aussi la Revue pratique, d'apologétique du 15 avril dernier a-t-elle été bien inspirée de joindre aux « Documents concernant la natalité » qui complètent un article antérieur sur ce problème dans ses rapports avec la Morale chrétienne, une liste des principaux groupements « formés pour lutter contre le fléau de la dépopu* lation ».

Puisqu'elles sont ensemble à la peine et au com-* bat, il convient de les associer dans l'honneur d'une citation commune.

Indépendamment des associations à objet très général ycoïQ.xne\2i Ligue française) pour lesquelles la lutte contre la dépopulation n'est qu'un article d'un programme très chargé, indépendamment des sociétés locales, quatre ligues principales entrent en ligne de compte. Nous les citons dans l'ordre de i^ur oiiiatioa. Il va de soi que leurs

programmes se ressemblent beaucoup. Toutes réclament pour les familles nombreuses à peu près les mêmes faveurs d'ordre fiscal, militaire ou autres ; aucune ne néglige l'action morale. Presque toutes font une œuvre d'assistance que les conférences de Saint- Vincent de Paul ont intérêt à connaître. Elles se distinguent par quelques nuances que nous essayons de signaler.

1° L'alliance nationale pour l'accroissement de la population française, reconnue d'utilité publique (1913), accessible aux officiers de la guerre et de la marine. Président : Docteur Jacques Bertillon. Siège : 10, rue Vivienne(II^). Cotisation : Membre adhérent, 3 francs (rachat 100 francs) ; titulaire, îo francs (rachat, 200) ; fondateur, 50 francs (rachat, 500 francs) ; bienfaiteur, à partir de 5.000 francs.

L'alliance publie un bulletin qui est probablement le plus important recueil documentaire sur la question. — Elle attache une importance particulière, d'une part, au rappel du devoir patriotique, d'autre part aux réformes législatives.

Elle distribue des allocations d'honneur de 50 france aux familles honorables et peu fortunées, ayant au moins six enfants ou sept. Cf. Corr., 1916, p. 136.

2° La ligue populaire des pères et mères de familles nombreuses (fondée en 1911). — Président : M. le capitaine Maire. Siège social : 141, rue de Paris, Saint-Mandé. Ligue gratuite ; cotisation facultative. Publie un bulletin (interrompu p?.r la guerre) : 3 francs par an. La ligue ne groupe que

les chefs de famille de trois enfants au moins et se propose avant tout défaire aboutir les revendications de ces « créanciers de la nation >.

y Pour la vie (fondée en 191 5. — Président M. Paul Bureau. Siège : 85, rue de Richelieu (II«)* Cotisation : Membres adhérents, 2 francs par an ; actifs, 10 francs ; fondateurs, 50 francs (rachat, 500 francs). La ligue se place avant tout sur le terrai a de la morale et vise « à réveiller dans les consciences le sentiment du devoir de la transmission de la vie ».

Elle est comme doublée par le journal mensuel Pour la viej organe de propagande et de combat très vivant.

Dans chaque numéro^ sous la rubrique : carnet de la solidarité, est lancé un appel en faveur d'une famille nombreuse, pauvre et intéressante, qu''un secours immédiat et important pourrait relever.

4° La plus grande famille {iondéeenigi 6). — Président : M. Auguste Isaac. Siège : 24, rae du Mont Thabor. Cotisation : xMembres actifs, de o fr. 50 à 20 francs par an : membres bienfaiteurs, plus de 20 francs ; membres d'honneur, plus de 100 francs par an. — Ne peuvent être membres actifs que les chefs de famille ayant au moins cinq enfants. A la différence des précédentes, la plus grande famille ne se place pas complètement sur le terrain de la neutralité confessionnelle, en ce sens qu'elle « proclame la nécessité d'une éducation morale fondée sur la pratique du devoir et le respect de la religion». Elle est à peu près de la nuance de la Société d'Economie sociale (le Play).

Elle publie un bulletin trimestriel (5 francs paranj, dont le premier numéro vient de paraître.

Elle veut réagir contre l'isolement et Tinertie des chefs de familles nombreuses et leur inculquer l'esprit d'entr'aide et àeSelflielp à la fois. Le programme d'action est très vaste et pénétré de l'idée de l'interdépendance qui relie la natalité à tous les phénomènes économiques et sociaux.

L'effort de la France chez elle, de la France d'aujourd''hui préparant celle de demain, est la meilleure apologie à opposer au tableau fantaisiste qu'ont répandu à foison les ennemis intéressés à nous dénigrer. Il est aisé de voir que, chez nous, tout au contraire, on s'entend pour courir aux vrais remèdes et restaurer la famille avec un « accord parfait » .

20 avril 1917»

MOISSON MURISSANTE

Rien de saisissant, pour qui récapitule l'histoire de cette guerre et les péripéties d'offensives qui ont tenté de percer le mur de l'occupation allemande, comme certaines coïncidences singulières auxquelles conduisent ces lectures d'histoire contemporaine. Le Correspondant du lo avril dernier, paru le jour même où les communiqués annoncent la crête de Vimy Conquise, offre matière à ces retours, ces revanches sur le passé mélancolique de tentatives avortées. « L'officier de légère » qui relate aujourd'hui ses impressions de la campagne d'Artois avait consigné dans ses notes du 24 septembre 191 5 les vibrants espoirs qui avaient agité les âmes lors de la « scène impressionnante » de la mairie de Frévent, où le colonel avait expliqué les ordres pour la bataille du lendemain. Les instructions du corps d'armée étaient « d'enlever la crête de La Folie, longue crête boisée, puissamment organisée et garnie d'artillerie, en arrière de laquelle est situé le village de Vimy ».

Le lendemain, le carnet de guerre enregistre la

cruelle déception: a Tout est fini, je le sens, nous ne percerons pas » .

C'est fait pourtant, et la dramatique entrevue, si nettement contée, avec un capitaine d'artillerie qui, après avoir démontré l'impossibilité du succès immédiat^ l'avait promis cependant, est d'une actualité saisissante.

« Nous passerons un jour, Monsieur. Dans un an, dans deux ans peut-être... Je ne sais, nous passerons quand nous aurons autant et plus de canons qu'eux. Rappelez-vous cela »...

S'il vit encore, l'annonciateur de la victoire n'en a pas été le témoin immédiat. De son secteur qu'il a quitté, occupé aujourd'hui par nos alliés d'outre- Manche, on n'en voit pas moins la crête de Vimy dégagée des prises formidables qui arrêtèrent l'élan du mois de septembre dernier.

Deux ans n'ont pas été nécessaires et si, une fois de plus, la moisson mûrie a vu d'autres ouvriers que les semeurs qui l'avaient confiée à la terre, les Canadiens auxquels revient l'honneur d'avoir emporté la redoute sont aussi heureux d'avoir libéré la terre de France, que les Français mêmes, autrefois arrêtés devant la falaise maintenant franchie.

Tous les survivants, tous les vainqueurs savent comment a mûri la victoire, de quel sang ont été engraissés les sillons : ils savent aussi qu'elle est

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due à un eflfort patient de tous. On a enfin compris que les usines de guerre, les travailleurs du ravitaillement, le tenace et obscur concours de mille volontés, éparses, semblerait-il de premier abord, mais tendues vers un but uniqu'e par une convergence obstinée, ont préparé cette avance dont le général Hindenburg peut de moins en moins expliquer le secret.

L'officielle Galette de Francfort avoue c que la situation est sans précédent dans Thistoire de l'Allemagne » et parle u de dangers sérieux comme jamais la patrie n'en a couru ».

La possibilité de la défaite allemande est, pour la première fois, envisagée par un personnage officiel. On lit dans les Dernières nouvelles de Munich une interview sensationnelle du prince Léopold de Bavière, qui commande, on le sait, un important groupe d'armées sur le front oriental.

C'est à Munich, où il est en congé, que le prince a reçu l'interviewer auquel il a nettement déclaré qu'il fallait envisager la possibilité de la victoire des ennemis de l'Allemagne. Le prince a ajouté :

« Le peuple allemand ne doit pas perdre courage. Certes, les souffrances de la population sont grandes, mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit pour nous de tenir : c'est une question de vie ou de mort. (( Nos sacrifices porteront leurs fruits.

a Et si, par une fatalité que je veux croire im-

possible, le malheur voulait que nous ne soyons pas vainqueurs, les souffrances actuelles de l'Allemagne seraient insignifiantes comparées à celles qui nous seraient alors imposées.

« Une guerre fctfmidable comme celle que nous soutenons ne comporte pas de solution bâtarde. Si nous succombions, ce serait l'anéantissement pour plus d'un siècle de notre vie politique et économique.

« Il importe donc de résister jusqu'à ce que l'adversaire soit terrassé ! y>

Faut-il se hâter de voir dans ces appels à la résistance désespérée des pronostics de la prochaine victoire ou seulement des pièges pour endormir la vigilance de ce front russe contre lequel retournera sans doute bientôt le prince bavarois ? On pourrait répondre hardiment : peu importe. C'est affaire aux Etats-majors de prévoir les surprises possibles. Ce qui appartient aux combattants des zones de guerre, comme aux ouvriers de l'arrière, est de faire mûrir la victoire par un labeur incessant,

De multiples hypothèses peuvent être envisagées comme conséquences de ce recul que TAllemagne persiste à croire dû aux savants calculs de son général fétiche.

Peut-être Hindenburg a-t-il dessein de tenter en Lombardie une récolte pour l'heure où le blé des plaines italiennes renforcerait les maigres

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moissons qu'attend avec anxiété l'Allemagne. « Avant l'Août » son offensive irait chercher là-bas « intérêt et principal », car la haine de l'Angleterre n'a pas dû faire oublier sa menace à Guillaume II, puisqu'il a promis à Victor Emmanuel de ne jamais lui pardonner son accession à l'Entente. La Tribuna, de Rome, disait jiaguères ses craintes, en cherchant à préciser dans quel sens l'effort allemand serait dirigé : « Nous avons émis Topinion que l'ennemi pourrait bien s'attaquer maintenant à l'Italie. Cette thèse a trouvé un large écho dans la presse italienne. On a insinué que nous jetions l'alarme. Cet argument ne nous touche pas. Nous pouvons avoir confiance en la valeur de l'organisation de notre armée, mais cette confiance, devant la complexité du problème, de la guerre, n'empêche pas que la coopération des alliés sur le front italien peut être utile, nécessaire même. Cette opportunité se conçoit au moment où Tennemi concentre toutes ses réserves contre nous pour chercher la solution du conflit actuel. » Nous ne ferons pas à nos alliés de l'Italie l'injure, de trembler pour eux. Nous espérons que le plan de Cadorna déjouera celui d'Hindenburg, mais en attendant ces contingences de demain, nous poursuivons côte à côte avec l'armée anglaise, respectable et respectée, le progrès de cette avance qui libère chaque jour davantage le sol français.

L'ennemi qui ne le cède que ravagé selon les inoubliables méthodes auxquelles il devra et sa honte et sa perte, ne pourra l'empêcherde refleurir ni de revrivre.

Les arbres coupés reverdissent : Therbe a poussé pendant des siècles, effaçant les traces du premier Attila. Son malheureux copiste ne réussira de même qu'à laisser un nom plus odieux encore, sans tuer ses ennemis malgré sa rage ni récolter d'autre fruit de ses sursauts forcenés que de voir, avant de périr, le monde entier soulevé contre les siens. N'a-t-on pas remarqué, à propos de ce centenaire de Nicolas de Flue qui a rallié tous les légitimes orgueils du peuple suisse, que c« l'horreur en face des dévastations allemandes... se manifeste par l'indignation contre la destruction des arbres fruitiers» } {Correspondant, lo avril I9i7,p. ié8).

Tous désormais sont forcés de convenir que la paix ne sera vraiment assurée que par la victoire et moins nombreux chaque jour sont les neutres qui hésitent (s'il en est encore) sur le camp qu'elle a choisi. Le « Dieu qui est la paix » dont parlait Nicolas de Flue, n'est pas ce Dieu dont Guillaume associe le nom à ses réactions impuissantes contre Lheure de la justice. La force réparera le droit dont la victoire en marche assure le règne.

23 avril 1917.

Il est trop aisé, mais souverainement imprudent et injuste de rejeter aussi bien que d'admettre en bloc les griefs allégués de part et d'autre par les belligérants. Cette attitude trop commode n'est point exempte de passion peut-être et par là manquerait à la stricte impartialité dont se réclament certains esprits^ jaloux de se tenir sinon audessus, du moins le plus loin possible delà mêlée, comme si la mêlée ne pouvait pas quelque jour venir jusqu'à eux. Elle est au moins suspecte d'une sorte de paresse intellectuelle qui confine à une abdication morale dont personne n'aurait le droit d'être fier. Mais c'est, à mon sens, chez les belligérants eux-mêm.es, alliés étroitement et victimes des atrocités commises, par suite exposés fatalement à être à la fois juges et parties, que l'esprit de discernement se montre le plus nécessaire. Exercer une critique sérieuse, patiente, exigeante des faits et des témoignages est un devoir de prudence souveraine et de justice aussi.

Pour illustrer cette affirmation générale, un

exemple tout actuel me paraît utile à mettre en lumière. La question de l'usine aux cadavres envahit aujourd'hui la presse, comme jadis la trop fameuse maladie du Kaiser, dont le « lancement » ne fut découvert que bien après coup, mais n'a point découragé les professionnels du « bourrage de crânes ^. Tout ce qui est sensationnel et surtout macabre entre dans le domaine de la « grande information » où la critique perd tous ses droits. En vain, dès les premiers jours, avait-on prévenu les premiers lanceurs de cet écho des dernières « extrémités » allemandes que l'annonce sur laquelle ils édifiaient leur fantaisiste conjecture avait été mal comprise. M. Jean Brunhes, professeur de Géographie humaine au collège de France, avait fait remarquer, le lendemain du jour où le Journal publiait sa fameuse découverte, que l'institut de destruction des cadavres « Kadavervarnichtung » pour lequel l'annonce signalée réclamait de la main-d'œuvre, n'était qu'une maison d'équarrissage. On eût pu croire le « canard » tombé à l'eau. Malheureusement, il n'en fut rien : le cas était trop croustillant pour ne pas tenter les chroniqueurs qui se donnent le rôle de « soulever » l'opinion, et, soit hasard et fortune, soit plus vraisemblablement connivence intéressée de ceux que servent trop de semblables aventures, les détails circonstanciés décrivirent cette usine où l'on

profanait les restes des soldats morts. Sur la foi d'informateurs anglais et d'agences officielles reproduisant la traduction d'un article de M. Karl Rosner, Allemand et correspondant du Lokal An- :(eigcr sur le front français, la macabre description fait le tour de la presse et le grave journal Le Temps lui donne place.

On ne prête qu'aux riches, et les Allemands on commis trop d'erreurs et d'horreurs pour que rien de leur part puisse être qualifié d'invraisemblable. Mais c'est précisément parce que nous som.mes assez pourvus de faits évidents et avérés que nous pouvons nous dispenser de ramasser les autres à leur charge. C'est justice d'abord, parce que même à de grands coupables on n'a pas le droit d'imputer ce qu'ils n'ont pas commis, de même qu'il est trop sommaire d'englober dans une même masse de réprobation un peuple entier dont tous les sujets certainement n'approuvent point les atrocités commises en son nom et parfois les ignorent. C'est prudence surtout ; car soyez sûrs que les tenants du pangermanisme regardent comme un excellent élément de défense toute allégation controuvée. Ils en ont semé de la sorte à plaisir dès les débuts de la guerre. La grande majorité des exécutionsqu'onapu démentir ensuite a été sciemment et de propos délibéré annoncée par les Allemands eux-mêmes. Ainsi ont-ils agi en Alsace e^

je tiens le fait d'un Français détenu plusieurs semaines dans son propre château, château historique et célèbre dans les annales de la guerre de 1870. Les vainqueurs du jour répandaient à profusion la nouvelle que tel prêtre du canton avait été fusillé, que le boucher du village voisin venait d'être mis à mort par eux. L'effet de terreur était produit ; les bruits sinistres circulaient, puis, les cas démontrés inexacts, les bons apôtres n'avaient plus qu'à conclure que tout ce qu'on disait de leur atroce, conduite était calomnie pure. Les faits réels étaient discrédités d'avance. Grâce à ce mélange de vérités et d'erreurs, les plus authentiques témoignages deviennent suspects.

On a donc le droit de le confesser, sinon le devoir, il est heureux pour tous que les arguments dont se servent aujourd'hui les alliés de la Somme et delà Champagne soient de meilleur aloi que la propagande de nos journaux. Nos soldats du moins ne frappent que des coups qui portent. Il faut reconnaître au contraire que faute de critique, faute aussi parfois de liberté, l'information n'a servi souvent qu'à nous tromper sur la situation vraie de nos ennemis. Du fameux emploi des « cadavres » d'où l'on extrairait les lubréfiants et la stéarine, le commun des lecteurs simplistes conclura, espèret-on, que l'Allemagne est à bout de souffle, que Ja famine la dévore. Il y a trop longtemps qu'on le

lui dit; il n'y croit plus; et aujourd'hui des informations même sérieuses, deviennent non avenues, grâce à cette absence de critique qui a permis de berner l'opinion et l'a rendue justement défiante.

Mais que croyez-vous qu'aient pu penser de ces allégations sans base ceux qui constataient le contraire, sinon que nos affirmations sont sans valeur ? Si la fausse monnaie, comme on l'a dit, est un hommage à la vraie valeur de l'argent qu'elle imite, il ne reste pas moins qu'elle le discréditeet lui nuit pour peu qu'elle abonde. Et vraiment, il y a eu trop de « mélange » dans les charges accumulées contre nos adversaires. Ce fut double tort, parce que nous n'avions pas besoin d'être indulgents ni de chercher beaucoup pour n'admettre que des accusations prouvées, et surtout parce que l'Allemagne ne manquera pas, dans son hypocrite défense, d'assimiler les griefs solides aux fantaisistes allégations des réquisitoires sans critique. M. François Lebon écrivait, dans l'Œwz^rd du vendredi 20 avril, ces lignes de trop légitime protestation contre le « record des bourreurs de crâne » que j'ai pris comme exemple actuel des défauts de notre propagande : « Qnand la calomnie s'exerce contre des innocents, elle n'est, en définitive, qu'odieuse. Quand elle s'exerce contre des criminels, elle est, par surcroît, imbécile. LesAUe-

mands qui se seront lavés sans trop de peine d'une accusation injustifiée, en profiteront pour jeter ensuite la suspicion sur toutes les accusations les mieux prouvées que Ton pourra produire contre eux ».

Bien que eoutumiers de cette méthode, ils y échoueront, mais dans l'espèce, il faut bien cependant enregistrer^ comme l'a fait hier le lemps, le démenti, facile à prévoir, ainsi conçu : « Une note officielle de Berlin dément et qualifie de « répugnante » l'information de source anglaise d'après laquelle on utilise, en Allemagne, les cadavres des soldats tués pour l'extraction des matières grasses » . La note allemande ajoute : « Tout homme sensé sait que dans cette industrie ce sont des cadavres d'animaux qui sont utilisés ».

Ce rappel au bon sens est fâcheux pour ceux qui l'ont encouru, mais il ne fait que confirmer les premiers avertissements donnés dès le début de la tentative amorcée il y a quelques semaines. Aussi a-t-on le droit de conclure avec M. François Lebon : « Il reste bien quelque chose de macabre dans toute cette histoire, c'est le zèle des journalistes qui Tont reproduite. Il reste aussi quelque chose d'écœurant, c'est leur ignorance de la langue qu'ils prétendent traduire ».

Si, par heureuse fortune, sortait de ces mésaventures une leçon de retenue pour les historiens

qui, au jour le jour, instruisent, sans assez de précautions, le procès de nos adversaires, on pourrait applaudir à leur déconvenue. Faut-il Tespérer? Et pourtant, comme l'écrivait à son bon droit l'auteur de l'article de V Œuvre, « le rôle même de témoin comporte des charges et celui d'accusateur entraîne des responsabilités. Je veux que les Boches utilisent les cadavres des soldats morts, mais j'ai bien peur qu'ils les utilisent surtout pour leur propagande à l'étranger ».

Utilisons du moins le cas précis qui vient de nous démontrer la sagesse d'une critique sévère des allégations en cours. Il convient que Ton sache que ces emballements irréfléchis ne sont pas partagés également par tous ceux qui s'occupent des responsabilités de l'Allemagne et travaillent à rendre vains les efforts de sa propagande, même servis par des maladresses provoquées par elle. Tous les Français n'ont point palpité, lors de la campagne de presse mondiale qui nous montrait le Kaiser à Tagonie. Nombreux sont encore les esprits critiques et justes à qui la vérité démontrée suffit et qui attendent en pleine assurance la venue de l'heure qui paiera et pèsera les responsabilités, sans rien exagérer, sans rien craindre.

27 avril 1917.

Est-ce l'approche pressentie du quart d'heure douloureux où les trompés et les battus se retourneront contre les responsables, qui fait souffler en tempête des vents contradictoires par delà le Rhin? Pangermanisme et socialisme commencent à ne plus tomber d'accord sur les buts de guerre. La manoeuvre de ceux qui tendent la perche à la Russie pour obtenir au plus vite la paix en criant : pas d'annexions, est dénoncée comme une trahison par les irréductibles. «Renoncer aux conquêtes et aux indemnités, disent les «conservateurs», c'est condamner nos soldats, retour du front, à la misère. Donc, il nous faut la victoire finale, suivie d'une forte indemnité de guerre. L'Amérique est riche ; qu'elle paie puisqu'elle s'est tournée contre nous ! — Vous nous la baillez belle, répliquent les désabusés. Pour la faire payer, il en faut venir à bout. Or, avant un an, elle versera sur nous ses contingents frais, comme a fait l'Angleterre, et nous serons écrasés. Traitons plutôt maintenant et sauvons le possible, puisqu'aussi hien^ le fameux

blocus par nos sous-marins rejoint les vieilles lunes passées : la conquête de Paris, celle de Calais et de Londres, puis la trouée de Verdun, bref mainte promesse avortée dont se nourrit, faute de pain, la population civile aux abois. »

Laissons-les se gourmer entre eux. Mais revenons aux vieux usages de chez nous pour n'accorder pas le bénéfice trop commode du Bonnet vert à ces faillis d outre-Rhin qui, l'heure venue d'expier leurs méfaits, se déclareront, en larmoyant, ruinés et insolvables. Ce ne serait qu'un mensonge ajouté aux crimes. L'Allemagne peut et doit payer ; les économistes et les financiers le démontrent et les articles de M. de Verneuil sur ce sujet sont concluants, pourvu qu'une fausse miséricorde qui serait une duperie, une cruauté et une insulte aux morts, n'autorise pas les battus à ne point payer l'amende.

A aucun prix il ne faut admettre qu'ils soient, comme on disait en notre législation ancienne, cessionnaires .

La cession était jadis un privilège et la consolation des honnêtes gens malheureux en affaires, du moins dans l'intention du législateur, car il advenait que les habiles, au détriment de leurs créanciers, en obtenaient le bénéfice, déposant leur bilan pour faire une faillite frauduleuse. « Le bénéfice de cession, notait Furetière, est remède des

malheureux ; c'est aussi quelquefois une fraude des débiteurs de mauvaise foi. C'est pourquoi on ne l'accorde pas indifféremment et sans connaissance de cause. » On ne pouvait faire cession d'ailleurs que moyennant des lettres royales. Mais combien de vilains cas couvrent souvent le « fait du Prince », qu'il fut, de tout temps, si facile de circonvenir et sous tous les régimes ! Une fois la cession accordée, c'est-à-dire l'abandon fait juridiquement aux créanciers de ses biens, le débiteur insolvable se sauvait de la prison, mais non de l'infamie, qui l'atteignait et le suivait dans la vie par des signes visibles. Le cessionnaire était soumis à l'obligation de porter le bonnet vert^ sous peine d^être déchu de la grâce fort relative qui lui avait été faite. Cette pratique, empruntée à la coutume de Laval, signifiait, disent les anciens auteurs, que le failli « était devenu pauvre par sa folie » . Cette coutume fut confirmée par un arrêt du parlement de Paris en 1582.

Boileau a célébré :

d'un bonnet vert le salutaire affront,

traduisant en quelque sorte ce que les jurisconsultes avaient nommé miserahile aiixilitim^ parce que le porteur de cette marque d'infamie échappait à la contrainte par corps et à la prison perpétuelle réservée aux insolvables. Les arrêts

des Parlements contiennent souvent les détails les plus circonstanciés sur ces procédés destinés à prévenir le public et l'empêcher de contracter avec un « cessionnaire «. On avait cru devoir distinguer, dans le ressort de la juridiction de Rouen, entre ceux qui avaient perdu leurs biens par force majeure (feu, naufrage) et sans fraude, dispensés du bonnet vert, et les autres faillis. Ailleurs on ne tint aucun compte de ces différences pourtant sérieuses, et, disent les arrêts, « soit que les cessionna'res aient dissipé ou prodigué leurs biens, soit qu'ils les aient perdus par dol et fraude ou par cas fortuit, ils sont également tenus de porter le bonnet vert. Si le cessionnaire est trouvé sans bonnet vert, il peut être remis dans les prisons ; et il est même obligé de le porter aux fêtes solennelles, sans chapeau par-dessus. »

On le voit, toutes les manières de tourner la loi sont prévues, et l'on a pris soin de déclarer que la qualité de gentilhomme ne dispense pas du bonnet vert. C'était l'égalité proclamée, bien avant la nuit du 4 août, en manière civile et criminelle. Pourtant la courtoisie amène les jurisconsultes à se demander si les femmes qui ont fait cession ne doivent pas être aussi condamnées à porter chaperon vert; et Brodeau, qui pose la question, conclut « qu'on a épargné cette honte au sexe ». Il est du reste conduit à constater que « la

coutume est, pour tous, tombée en désuétude et qu'on n'exerce plus guère cette rigueur )).

Il n'en avait certes pas été toujours ainsi et les curieux détails fournis sur le cérémonial ancien de cette prise du bonnet vert manifestent l'importance sociale que nos aïeux attachaient à la bonne réputation, cette richesse préférable aux ceintures dorées.

« La cession, portaient les lois, doit être faite en personne et tête nue. Autrefois, ajoute Furetière, on faisait quitter la ceinture et les clefs en justice à ceux qui faisaient cession, parce que les anciens portaient à leur ceinture les principaux instruments qui leur servaient à gagner du bien, comme un homme de robe, son écritoire, le marchand, sa gibecière ou escarcelle ou le gendarme son épée ».

Cette sorte de dégradation civile sur laquelle l'auteur du Dictionnaire s'étend avec complaisance, il la fait remonter, suivant l'habitude de ses contemporains, au temps de Rome et des anciens Gaulois. Voici comment il décrit le cérémonial, selon lui, primitit par lequel on faisait cession en ces temps lointains :

Celui qui la faisait, écrit-il, ayant amassé dans sa main gauche de la poussière des quatre coins de sa maison, se plantait sur le seuil de ia porte dont il tenait le poteau avec la main droite, et il jetait par-

dessus ses épaules la poussière qu'il avait ramassée ; puis, se dépouillant tout nu en chemise, ayant quitté sa ceinture et ses houseaux, il sautait avec un bâton par-dessus une haie, donnant à entendre par là à ses parents et à ses créanciers qu'il n'avait plus rien au monde, et quand il sautait, tout son bien était en Tair.

Passons sur le symbolisme de cette cession ou renonciation à tout, qui se pratiquait, selon notre auteur, en manière criminelle. Il nous affirme qu'en manière civile, il suffisait de placer « une houssine d'aune ou un fétu de paille rompue sur le seuil de sa porte pour signifier qu'on abandonne tous ses biens r^ ; et il serait parlé, dans la loi Salique^ de cette cession pûfr le seuil et parle fétu. Ne remontons pas si haut, et laissons aussi Tingénieuse explication de la « pierre de scandale » instituée par Jules César pour remplacer l'atroce coutume de la loi des Douzes tables qui aurait permis aux créanciers de démembrer leur débiteur. La cession de biens imaginée par César, substituée à cessanglants procédés, comportait un cérémonial grotesque, que Furetière rapporte avec conviction et dans ce langage de son temps qui avait un peu les privilèges du latin. Cette façon de parler, ditil, à propos de l'expression pierre de scandale, € vient d'une pierre qui était élevée dans le grand portail du Capitole, où était gravée l'empreinte d'un

lion, sur laquelle un cessionnaire criait à haute voix et tête nue : cedo bonis, sur laquelle on (( le faisait heurter par trois fois à eu nud, et pour ce sujet elle était nommée la pierre de scandale, dès lors le cessionnaire était intestable et incapable de rendre témoignage. »

Il serait malaisé de garantir l'érudition de Furetière et des auteurs qu'il invoque. Bien que non dénué de critique, il insère, moyennant une très timide réserve, les renseignements les plus fantaisistes. Un exemple mérite, bien qu'étranger à la question des faillis au bonnet vert, d'être ici enregistré. Au mot Navali, que Ton cherche vainement du reste dans les encyclopédies, on lit ce curieux et bien incroyable morceau d'histoire naturelle :

Le Navali est un poisson extraordinaire qu'on voit aux Indes occidentales. Il est long de vingt pieds et gros de dix. Il a quelque ressemblance avec le bœuf et le cuir fort dur. Le Cacique Carametex en nourrit un vingt-six ans dans un lac. Il était apprivoisé et approchait quand on l'appelait. Il sortait même de l'eau pour aller manger à la maison et mangeait tout ce qu'oc lui donnait de la main. Il jouait avec les enfants et se réjouissait quand il entendait chanter en musique. Il passait des hommes sur son dos de l'autre côté du lac et en portait dix tout à coup sans être beaucoup incommodé.

Faretière invoque la source d'où il a tiré son histoire : Herrera, liv. 5, chap. 2. Puis il ajoute seulement, pour se mettre en règle avec les vraisemblances : « Tout cela paraît bien fabuleux ».

En effet, le sensationnel amphibie ressemble fort au le'gendaire serpent de mer ou au rémora qui paralysait les navires aux flancs desquels il s'attachait. Herrera, qui pratiquait sans 'doute la maxime : a beau mentir qui vient de loin, comptait sur l'humaine crédulité. Furetière a pu être victime de la même facilité de croire en tout ce qu'il nous a raconté des cessionnaires chez les anciens, mais il est du mioins un te'moin pour les coutumes de son temps.

Retenons surtout, pour n'être ni trop crédules aux allégations de nos ennemis, qui ne manqueront pas de se dire ruinés, ni trop faciles à leur accorder le privilège de payer à peu de frais, ce qu'il nous dit des exceptions faites de son temps à ce « bénéfice de cession j> .

Le bénéfice de cession n'est accordé, écrit-il, qu'à ceux qui étant tombés en pauvreté, remettent de bonne foi leurs biens à leurs créanciers. Les étrangers non naturalisés ne sont point reçus à cession.

Nos pères se défendaient à bon droit contre les invasions en pleine paix dont nous avons su si mal nous préserver. Maintenant que nous en éprou-

vons les douloureuses suites, n'hésitons pas à exiger des coupables la satisfaction intégrale qui nous est due. Ce serait vraiment payer peu cher pour l'Allemagne que de se borner, après avoir sauté le fossé d'Hindenburg, à porter la note d'infamie. Il faut Iqu'elle paie et nous serions sots à la fois et coupables de l'en cro.re sur une insolvabilité commode et prétendue. La folie du pangermanisme qui a grisé ce peuple jusqu'à le rendre férocement ravageur, doit être expiée par lui à la sueur des générations futures. Il est temps que le proverbe dont les wallons frémissants ont fortifié leur attente sous le joug de l'oppresseur se réalise : c( heure viendra qui tout paiera ». L'Allemand y mettra tout le temps et les efforts nécessaires ; mais il n'aura pas le loisir de se retrancher derrière de vaines excuses. Le moment de tout payer approche. Alignons les chiflfres de l'addition à solder.

30 avril 1917.

De plus en plus nombreux chaque jour, et ce n'est point trop tôt, apparaissent les symptômes d'inquiétude. Bien peu s'étaient demandé au temps de la <L guerre fraîche et joyeuse », alors que Tarmée, comme une machine d'horlogerie admirablement montée, déroulait vers Paris ses anneaux ravageurs, ce qu'il en adviendrait de ces méthodes renouvelées d'Attila. Ou plus exactement la question trouvait d'avance sa réponse effrontée. « L'histoire, c'est nous qui la ferons ; le succès absoudra tout et, aussi bien, comme fléau de Dieu, notre empereur, chef invincible du peuple élu pour châtier les crimes, n'a de compte à rendre qu'à Dieu, et son Dieu l'inspire, i) L'espoir de la curée tenait captives bien des langues et faisait taire la morale de l'Evangile, comme surannée et inapplicable aux grands gestes de la Kukur déchaînée sur le monde. La parole du Kaiser suffisait à rassurer les consciences de ces grands chefs de l'ancien Centre catholique devenus plus impérialistes que le reste du peuple. C'était le temps où les Cardi-

naux allemands dénonçaient à l'Empereur d'abord, au Pape ensuite, les <i calomnies » de ceux qui osaient trouver que les destructeurs de Reims et de Louvain en faisaient vraiment trop. Les zélés d'Allemagne jugeaient fqu'on en commettait trop peu encore, puisque la sainte terreur, abréviatrice de la guerre, et partant humaine par excellence, ne courbait pas assez un ennemi audacieux à l'excès, coupable de lèse-Majesté, puisqu'il « parlait mal du César allemand ».

Pour un peu, on les eût vus, comme les fanfarons d'impiété de notre vieux Régnier, dont la langue brave l'honnêteté d'un français trop prude, on les eût vus absoudre volontiers, leurs reîtres qui, lâchés dans nos églises,

Pissent au henoistitr afin qu on parle d'eux.

Mais ils ont fait pis que des étalages d'impiété ; ils ont mêlé leurs pratiques de religion à l'orgie et au crime. On a vu naguère les Bavarois, pendant le fameux repli stratégique d'Hindenburg, entendre la messe dans une église d'un village condamné à la destruction, puis, au sortir de là, brûler aux pastilles incendiaires l'édifice où venait de se consommer leur prière hypocrite. Comment l'expiation purifiera-t-elle tout cela ? Comment l'attitude des peuples envers TAllemagne sera-t-elle

réglée ? Problèmes et angoisses qui commencent à mettre en perplexité ceux qui réfléchissent. Ne serait-ce pas pour cela que, suivant certains bruits persistants, plusieurs desévêques allemands réunis à Fuîda jugèrent opportun de flétrir quelques atrocités plus criantes î La motion fut écartée par une influence cardinalice qu'il est superflu de désigner plus clairement, et le successeur des grands évèques qui gardent le tombeau de Charlemagne a fait avorter le projet. Mais il reste que nous n'en sommes plus au silence obstiné et tranquille par lequel fut accueillie jadis la lettre collective des évêques deBelgiqueadjurant leurs collègues d'Allemagne et de Bavière d'obtenir de leurs gouverne-" mentsune enquête sérieusement contradictoire sur les faits relatifs à l'invasion de leur patrie.

Tout se paie sur terre pour « les collectivités » coupables, et peut-être, en dépit des larges et étonnantes concessions arrachées aujourd'hui par la peur, parmi lesquelles figure au premier rang cette « rentrée en Prusse des Jésuites » que l'on n'espérait ni ne souhaitait bien profondément, peut-être quelque nouveau Kuhurkampf succédera-t-il aux déconvenues qui se préparent. On saura peu de gré alors des complaisances et des aveuglements qui ont si étroitement solidarisé l'Eglise allemande t ce Kaiser, son espoir et son Messie, dont on vantait tant Tobstination à professer sa « croyance »«,

Il a vraiment trop parlé de son Dieu, ce néfaste souverain qui se voit exposé aujourd'hui à devenir le bouc émissaire, après avoir été l'idole et a les délices » de son peuple. Déjà ses séides disparaissent tour à tour de la scène et les opprimés s'apprêtent à relire le traité de Lactance : de morte persccutorum. Ceux qui ont usé du glaive pour l'injustice seront et doivent être frappéS; non moins que ceux qui ont autorisé, du moins par leur silence, leur iniquité.

La Belgique, au risque de passer sous un autre

joug, respire à la pensée que le bourreau de son peuple, von Bissing, a comparu enfin devant un tribunal qui pèse tout et a rencontré cette < meule moulant terriblement menu » dont parlait un de ses officiers écœuré des massacres de la première heure. On a pu mettre en regard de la triste et sanglante histoire de son administration, pendant laquelle « dans l'intérêt des Belges » furent déportés les Frédericq et les Pirenne, arrêtée M""* Carton de Wiart, exécutée Miss Cavell et expédiés en masse les prétendus chômeurs dont l'Allemagne emploie la main-d'œuvre, sa fameuse déclaration en 1914 aux troupes qu'il allait conduire en Belgique :

Lorsque des civils se permettront de tirer, les innocents doivent périr avec les coupables ; les autorités allemandes ont dit, à différentes reprises, i^ue l'on ne devrait pas épargner les vies humaines

EXPLOITS ALLEMANDS Îi43

dans la répression de ces faits, qu'il est regrettable que les villages florissants, même des villes entières soient détruites, mais cela ne peut laisser entraîner à des sentiments de pitié déplacée. Tout cela ne vaut pas la vie d'un soldat allemand.

C'est donc en vertu d'une doctrine hautement avouée que le reître von Bissing, type achevé du junker prussien, a froidement exécuté sa consigne de ruiner et d'asservir le pays dont la confiance de son empereur l'avait fait gouverneur général. Et c'est ce même exécuteur des basses œuvres de son maître, auteur impitoyable de tant d'assassinats atroces dont le Berlimr lokal Anieiger du 15 octobre 191 5 vantait avec attendrissement la sensibilité. Le journaliste berlinois lui faisait un mérite d'avoir interdit « la mise en cage des oiseaux aveugles ».

En vérité, le grotesque ie dispute à l'odieux chez ce peuple déformé par l'orgueil de sa a civilisation supérieure » et l'on en veut plus encore aux bourreaux d'être hypocrites que cruels. Le monde, soulevé de dégoût et d'horreur, condamne enfin unanim*ement cette fureur guerrière, si bien que plus d'un se demande aujourd'hui outre-Rhin ce qu'il adviendra des « rapports internationaux »,et par suite de la prospérité allemande mise au ban des nations. A cette préoccupation répondait la tentative de Zurich. Mais ce nouveau « Kienthal » ne paraît pas avoir réglé la question à la satisfac^

tion des auteurs de l'entreprise. C'est que, pour reprendre une conversation, même entre membres d'une même Eglise universelle, il faut autre chose que les dispositions apportées par les Erzberger et leurs complices. L* expiation ne se peut opérer en paroles, fussent-elles de regrets, ce qui n'est pas encore le cas.

Bismarck proclamait jadis à tous les échos sa théorie. Tout ce qu'il rêvait d'exécuter pour la grandeur de la patrie allemande devait aboutir « par le feu et le fer ». Il s'appliquait à tuer toute pitié et il a partiellement réussi ; mais la réaction était fatale; et il n'est pas possible que les exploits allemands, véritables défis à la morale et au droit, soient oubliés moyennant quelques discussions autour d'un tapis vert.

Von Bissing, qui est mort sansavoirrien compris des résistances que rencontrait sa poigne de fer, disait que « le Belge est un rébus psychologique » et il s'étonnait béatement qu'il ne reconnût pas « la grandeur de l'œuvre accomplie parles Allemands». La Prusse n'est point au bout des surprises que lui vaudra l'attitude des peuples des deux mondes. M. Ernest Lavisse citait hier dans Lx Volmie (21 avril 191 5) de suggestifs fragments d'une lettre reçue de la Suisse allemande où est décrite la (< mentalité » d'une Berlinoise à qui son voyage révèle bien des choses inattendues.

M"" N... est déconcertée par la colère qu*a suscitée en Suisse la guerre sous-marine... On l'accable de reproches ; on lui prédit qu'après la guerre le monde entier aura une telle rancune contre l'Allemagne que son commerce sera définitivement ruiné.

Pour avoir commencé de soupçonner ces résultats, une partie de la presse allemande, si disciplinée qu'elle soit, commence à donner une autre note que l'affirmation altière du blocus des Alliés par les sous-marins qui, avec le génial Hindenburg et sa stratégie, aidait à supporter la faim « jusqu'en mai ». Deux courants se dessinent et celui qui demande de ne pas tromper plus longtemps le peuple sur les réalités actuelles et futures prend de la largeur et contrarie singulièrement l'autre. L'Allemagne, au dehors, commence d'être connue sous son vrai jour. La vérité aussi, qui seule la délivrera, en l'amenant à expier des exploits maudits qu'elle aura lieu de maudire à son tour, filtrera de plus en plus à travers le tissu serré des mensonges qui emprisonne encore la pensée des <i gouvernés » d'outre-Rhin.

9 mai 1917.

Il est des hommes dont la perte se mesure au vide que laisse leur disparition. Le Commandant* Marcel Demongeot est de ceux-là. Actif toujours, jamais agité, silencieux, modeste, effacé presque, mais appliqué à un labeur intense et méthodique, ce malade, cet incurable, qui avait dû abandonner sa carrière, après avoir tenté en vain de reprendre, quand sonna la guerre, sa place en tête de son bataillon, abattait, au poste qu'il s'était assigné, une besogne énorme à laquelle n'eût pas suffi une santé robuste. Son énergie, maîtresse d'un corps ruiné, ne s'arrêta que trop tard, ne fut terrassée que par la mort, et jusqu'à la fin le Commandant Demongeot servit le pays qu'il aimait d'un amour si réfléchi. Ne pouvant plus être soldat, il semble avoir pris pour programme, et sans compter, ce mot d'ordre: « 11 n'est point désormais d'entreprise plus urgente, plus attachante ni plus vraiment nationale que de s'employer, toutes autres occupations cessantes, au réveil économique du pays ». Ces paroles de M. André Lebon, ouvrant de si vastes

horizons au travail, semblent avoir guidé toutes les pensées de l'ancien chef, de l'officier dévoué à son oeuvre d'éducateur national, qui avait, durant toute sa carrière militaire, mesuré la portée sociale de son rôle. Convaincu que VInformation universelle^ dirigée par M. Victor Margueritte, lui offrait le meilleur moyen d'être puissamment utile à la France, il s'était attaché, malgré d'incessantes souffrances, au labeur aride, mais fécond, d'organiser la victoire économique. Contraint au repos, croyant ne suspendre qu'un instant sa besogne, il est allé mourir au loin, laissant l'œuvre de ses derniers jours, comme la main du combattant frappé au cœur abandonne l'épée qui montrait la route de l'assaut aux hommes guidés par elle.

Il est mort, non tout entier cependant. Son esprit demeure, consigné dans un livre, plus vivant que jamais, écrit il y a quinze années déjà (i), dont toutes les maximes si hautes furent par lui vécues à la lettre. Cet ouvrage qu'on a nommé à juste titre le a Bréviaire de la nation armée » , la guerre d'aujourd'hui en révèle lapoignante utilité et il reste précieux à méditer pour l'aprèsguerre. L'auteur y revit, y survit tout entier ; mais il Ta résumé lui-même en quelques pages,

(i) Cîtoym et soldat. — Paris, Flammarion [1902], in-12. Cf. plus haufg VIII, p. 57.

il y a sept ans, dans une contérence dont il importe de réveiller le souvenir. Publiée en 1910(1), elle a pour titre : L'Education de la solidarité dans Varmà, par le Capitaine Demongeot, Instructeur à l'Ecole Normale Supérieure. Quelques phrases et une brève analyse de cette « leçon » si honorable au professeur et aux élèves sont le plus réel des éloges funèbres que puisse ambitionner un officier français.

< La discipline, l'initiative, la confiance réciproque entre chefs et soldats sontles qualités essentielles d'une armée démocratique.

Elles ne peuvent avoir pour fondement qu'un large esprit de solidarité. Faute de l'avoir compris, beaucoup de chefs militaires ont faussé la notion de la discipline en l'identifiant avec une sorte de passivité dans l'obéissance. Quelquesuns ont discrédité l'initiative en la confondant^ avec le droit anarchique de faire ce que l'on veut.

•X D'autres enfin ont émoussé la confiance de leurs hommes en tentant de l'obtenir par une paternité de mauvais aloi qui ressenable à la fermeté bienveillante du chef tout juste comme une caricature ressemble au portrait.

« Il convient de remettre les choses au point ».

Et l'auteur l'a fait, redressant les notions, réhabilitant ces mots inexactement employés •« par lesquels certaines idées justes risquent d'être com-

(1) Paris, Librairie militaire, E. Chàpelot, in-12 de 19 p.

promises ». Habitué à réfléchir, à creuser la pensée, le Commandant Demangeot n'était pas exposé à se laisser prendre à cette « piperie des mots » dont parle notre Montaigne. Il déplore que l'emploi de certaines expressions passées dans la langue militaire, comme compagnies de discipline, locaux disciplinaires, etc.. ait jeté une défaveur sur un mot qui, détourné ainsi de son beau sens originel, a produit parfois des confusions graves. C'est parce que certains ont cru et laissé entendre que pour eux «la discipline militaireestl'obéissance que les militaires doivent aux chefs et aux règlements », que l'idée de faute, de sanction, s'est liée au mot discipline et en a fait perdre le sens exact. C'est pour cela,, dit-il, que«telhomme, tel groupe, tel parti, qui lutte de bonne foi contre la discipline militaire croit lutter seulement contre l'abus et la rigueur des châtiments disciplinaires ». Mais « discipliner veut dire enseigner et non réprimer ». Distinguant les deux notions d'obéissance et de discipline, le conférencier montrait, en face de l'obéissance^ « adhésion, qu'il faut s'efforcer de rendre volontaire, à la règle commune », la discipline qui est proprement « la solidarité dans Faction en vue du but commun ».

Le même esprit d'analyse critique sépare la fausse initiative, droit prétendu d'agir à sa tête, de la vraie, qui est « la mise en action de toute<î ses h-

cultes pour aider à réaliser les intentions du chef. C'est la liberté dans le choix des moyens d'exécution tout en restant sous la dépendance de Tordre donné en vue du but à atteindre ». En opposition avec la mauvaise popularité, est nettement définie la confiance, qui « est fonction de la valeur morale et professionnelle de chacun, de son intelligence, de son caractère ».

Mais ici je tiens à citer au long ces novissima verba, ces préceptes motivés d'un éducateur hors ligne qui eut k patience et la constance de les « éprouver » jusqu'à la fin.

« Elle consacre (la confiance) l'estime réciproque « d'hommes qui ont compris les uns, le but de leur « autorité, les autresle pourquoi deleur obéissance.

« La solidarité entre ceux qui ordonnent et ceux « qui exécutent est donc bien le principe etlefon- « dément de l'initiative et de la confiance ; mais il « convient d'ajouter aussitôt que la solidarité réci- « proque de tous ceux qui concourent à l'exécution « de l'ordre donné en est la condition.

« C'est en effet parce qu'il a la certitude qu'au- « tour de lui des initiatives parallèles et concou- « rantes vont se prendre que le militaire peut et « doit à tout instant faire acte d'initiative.

« Une troupe donnera en toute circonstance son

< maximum de rendement avec un chef qu'elle sait « devoir la conduirebienet ne l'abandonner jamais.

« Le commandement ne s'exercera en toute li-

< berté d'esprit que s^'il sait la troupe placée sous

« ses ordres prête à ne jamais trahir, par lassitude « ou par mauvais vouloir, la réalisation de ses des- « seins techniques. »

Il faudra relire, dans cette conférence si pleine et suggestive, le détail des patients moyens d'obtenir le concours de ces trois facteurs primordiaux de l'esprit militaire, discipline, initiative et confiance qui, ajoutait M. Demongeot, ne sont en fin de compte que des aspects différents d'un même sentiment de solidarité qui se traduit dans la pratique par l'apport intelligent de chacun dans son action en participation avec les autres.

On y verrait les étapes de cette formation des âmes qui n'est point l'effort d'un instant, mais l'effet de cette longue patience sans laquelle rien n'aboutit : expliquer la discipline au soldat, puis ïinitier, puis encore V associer à la vie collective de l'unité à laquelle il appartient. Après ces phases, qu'il ne faut ni intervertir ni écourter, « il sera temps alors de lui taire pratiquer cette solidarité dont tout ce qui précède n'aura précisément eu pour but que de lui donner la notion ».

Judicieux conseils, éclairés par le besoin des idées nettes, et qui révèlent Tâme qui les a traduits en pratique. Un trait suffit en passant et c'est cette simple phrase qui en dit si long : « Comment enseigner la discipline ? Tout d'abord par l'exemple ». Et le professeur illustrait en effet sa leçon

SUR UME TOMBE FRAICHE iiSâ

de façon à montrer aux esprits les moins sensibles comment et pourquoi l'effort discipliné « aura toujours facilement raison de l'effort décousu, anarchique, c'est-à-dire impuissant ».

Comment ne point recueillir aussi cet avis d'un patricien si expert : « Presque toujours, écrit-il à propos d'échecs constatés, le mal est venu du désir de faire trop vite et de l'absence de cette éducation solidaire préalable dont tout ce qui précède a pour but de faire ressortir la nécessité ».

Le chef regretté qui avait tracé ce programme ne s'illusionnait pas sur les difficultés de la tâche; jamais il n'en fut découragé. Le but lui semblait, et il eut raison, valoir la peine d'être poursuivi. Il voyait loin et visait haut :

<^ Faute d'un idéal commun, ce sont les intérêts « communs qui relient les hommes entre eux. Il « en résulte une sorte d'égoïsme collectif, produc- « teur d'un faux esprit de corps, d'un étroit parti-

< cularisme d'arme, d'un hautain esprit de caste. « L'esprit de solidarité remplacera ces déforma-

< tions dangereuses par l'émulation des groupes « et la liaison des armes, tout en insufflant au corps « entier des militaires professionnels un esprit de « large pénétration sociale ».

Pénétré de sa mission éducatrice, le commandant Demongeot ne s'arrêtait ni à la caserne ni à l'armée ; il entendait que l'officier apprît à ses

hommes à pratiquer la solidarité « dans toutes les circonstances de la vie, dans la famille, à l'école, à l'atelier ».

Sa voix ne prêchera plus ces doctrines ; son exemple reste, ainsi que ses écrits. A la place et mieux qu'un éloge sur sa tombe à peine fermée, ce qu'il a pratiqué et professé devait être relu. Le transcrire ici était pour moi un devoir d'amitié, un droit aussi, parce qu'ayant rencontré ce noble caractère, je lui dois cet adieu et cette preuve de profonde estime ; c'est une consolation dans la douleur de l'avoir si tôt perdu et la protestation légitime de l'âme contre le coup brutal qui sépare et disperse, mais ne peut rien pourtant contre les sympathies qui traversent les pierres tombales et ne sont pas à la merci des séparations d'ici-bas.

II mai 1917.

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