LES EXTRÊMES
Palma et son frère Roland étaient deux enfants qui annonçaient, sous quelques rapports, des caractères très différents, et des dispositions complètement opposées. Palma était rangeuse, tranquille, prévoyante, économe; mais elle poussait toutes ces qualités jusqu'à un excès qui les transformait en minutie, en indolence, en pusillanimité et en parcimonie. Roland, au contraire, portaitla vivacité jiisciu'à la turbulence, l'insouciance jusqu'au désordre, le désintéressement jusqu'à la ))rodigalité, le peu d'attachement k ses petites propriétés jusqu'à la manie de les détrune.
Deux organisations si différentes n'empêchaient pas que le frère et la sœur ne s'aimassent tendrement ; mais toutefois il en résultait souvent de petites alter-
cations, qui avaient au moins le bon résultat d'avertir l'un et l'autre du ridicule et des inconvénients auxquels leur manie les exposait.
Une de ces altercations fut naturellement amenée, dans les premiers jours <lu mois de janvier, par suite de l'usage que chacun des deux enfants fit de ses étrennes. Aussitôt que Palma recevait un présent, elle courait l'enfermer soigneusement dans son armoire, ne souffrait pas que personne y touchât, et n'y voulait point toucher elle-même, de crainte de l'endommager. De son côté, Roland avait à peine i»çu un jouet, qu'il se mettait en devoir de l'employer à son usage, avec si peu de précaution, que le soir même il n'en restait plus que les débris. Étaient-ce des bonbons qu'on lui offrait? ils disparaissaient en un instant; mais il est juste de dire qu'il ne les mangeait pas seul; il forçait tout le monde à en accepter, et il eût été désolé qu'il en restât un après une demiheure.
On n'était encore qu'au 8 janvier, lorsque Palma et Pioland recurent la visite des enfants de leur oncle, Rosine et Prosper, qui vinrent passer avec enx la soirée. Rosine et Prosper s'étaient promis de s'amuser beaucoup chez leur cousin et leur cousine; car c'est une époque où les jeunes personnes ont tant de choses ordinairement à se raconter et à se montrer! Mais quel fut leur étonnement de ne pas apercevoir trace de présents dans la maison! Tous ceux de Palma étaient serrés; tous ceux de Roland étaient brisés, et leurs tristes restes exilés du salon, comme indignes. Pas un bijou, pas un jouet, pas un pauvre diablotin! Rosine et Prosper, s'imaginant que leurs jeunes amis n'avaient pas reçu d'étrennes, se gardèrent bien d'en parler, de peur de leur causer quelque chagrin; mais au lieu d'être gaie et bruyante, la soirée se passa assez sérieusement. Rosine et prosper firent pourtant bonne contenance, et n'en furent pas moins aimables et gracieux ; mais l'ennui de Palma et de Roland se manifesta plus d'une fois par des longs bâillements.
Lorsque les premiers se furent retirés, Roland dit à sa sœur, u II faut convenir, ma chère Palma, que tu 63 furieusement avare! Ne pas avoir seulement offert un bonbon à nos cousins, tandis que tu en as un magasin dans ton armoire! Ne pas leur avoir seulement proposé de jouer avec tes jolis châteaux chinois, ou quelque autre de ces jeux que tu as entassés par-dessus tes étrennes de l'année dernière ! Oh ! vraiment c'est d'un ridicule!.... » Tandis que Roland parlait, Palma le regardait les bras croisés et en remuant la tête. (1 II faut sans doute, mon cher Roland , lui ditelle à son tour, que tu sois un furieux destructeur, pour avoir anéanti, en huit jours, une multitude de jolies choses qui auraient fait passer, hnos cousins et
h nous, la plus agréable soirée. 11 faut sans doute que tu sois un furieux gourmand , pour avoir pu engloutiv en si peu de temps une pareille masse de bonbons.... — Ah! doucement, reprit Roland, tu en as mangé des miens, et moi. Dieu merci, je ne connais pas la couleur des tiens. Quant à mes étrennes détruites, au moins je m'en suis amusé, et après tout, elles étaient laites pour cela. Je te demande un peu à quoi te servent les tiennes, et ce que tu prétends en faire? — Ce que je prétends en faire? Eh mais, d'abord j'ai du plaisir à les regarder quand j'ouvre mon armoire, et puis.... — Eh puis, tu les consenes peut-être pour tes enfants? — Pourquoi pas? — Oh! celui-là est trop fort! ma pauvre sœur, tu es une avare. — Et toi nn destructeur.— Soit, mais je ne changerais pas.ii
La petite querelle en resta là. Le lendemain, Palma et Roland allèrent à leur tour passer la soirée chez les enfants de leur oncle. Ils ne furent pas moins étonnés que ne l'avaient été ces derniers, en n'apercevant dans le salon aucun vestige du jour de Tan. Mais comme ils étaient beaucoup moins discrets, ils ne manquèrent pas d'en demander la cause. ..Est-ce que vous êtes comme ma sœur? dit Roland à Rosine; estce que vous serrez comme elle toutes vos étrennes? — Seriez-vous comme mon frère? dit Palma à Prosjier; auriez-vous déjà brisé et détruit tous les présents que vous avez reçus, et mangé tous vos bonbons? i> Rosine et Prosper se regardèrent, et ces deux questions furent pour eux un trait de lumière. Ils n'avaient caché leurs étrennes. que dans la bonne intention de ne pas affliger leur cousins , qu'ils croyaient n'en avoir pas eu; mais à peine furent-ils éclairés à cet égard, que tous deux coururent chercher des trésors dont le salon fut bientôt rempli. Alors commença une joyeuse partie. Rosine fit les honneurs de plusieurs boites de bonbons, et força même sa cousine à en accepter une. Prosper, qui avait conservé tous ses présents en très bon état, en fit de son coté les honneurs à Roland. Celui-ci, en voulant s'exercer à montrer des ombres chinoises, s'y prit avec tant de précipitation, qu'il ne manqua pas de faire un trou au transparent. Il en fut très mortifié, mais Prosper sut cacher, avec tant de grâce et d'amabilité, le chagrin que cela lui faisait, que Roland ne tarda pas à s'en consoler. La soirée se passa enfin le mieux du monde, et onze heure sonnaient qu'on soupçonnait à peine qu'il fut temps de se retirer. Cependant les parents de Palma et de Roland ayant donné le signal de la retraite, les enfants se séparèrent à regret, en se promettant bien de renouer la partie, n Eh bien, ma sœur? dit Itoland , en descendant l'escalier. — Eh bien, mon frère? répondit Palma. — Qu'en penses-tu? — Et toi? — Je pense que nous n'aurions rien de mieux à faire que de ressembler à nos cousin et cousine. — Cela pour-
lait bien être. — Tu es l'ainée, donne-moi l'exemple, et je promets de me corriger. — Bien sûr? — Bien sur. — Eh bien, mon frère, aidons-nous l'un l'autre, et avertissons-nous toujours sans nous disputer. »