ACTE PREMIER
ZOÉ
J'étais charmante.
MARCELINE
Vous l'êtes encore.
ZOÉ
Oui, mais moins. Si vous m'aviez rencontrée, il y a quinze ans, vous ne m'auriez pas reconnue.
MARCELINE
Alors, vous ne manquiez pas d'adorateurs ?
ZOÉ
Ah!... Dieu!... Des tas!...
MARCELINE
Et vous ne vous êtes pas vengée?
ZOÉ, furieuse.
Non. C'est rageant !
MARCELINE
Mais pourquoi?
Je ne peux pas vous le dire.
MARCELINE
Oh!... Pardon!...
Petit silence.
ZOÉ, se levant.
Hé bien!... Si, je vais vous le dire !... Vous seule connaîtrez mon secret, l'horrible secret, qui a empoisonné mes jours!...
MARCELINE, riant.
Vous me faites frémir I
ZOÉ
Mais jurez-moi d'abord, sur tout ce qu'il y a de plus
sacré, que jamais vous ne révélerez à qui que ce soit...
MARCELINE
Je le jure !
ZOÉ
Vous serez muette?
MARCELINE
La tombe !
ZOÉ
J'avais dix-huit ans, lorsque je rencontrai Bourgachon; il m'aima, je l'aimai I... Je l'aimai avec passion, avec folie I... Un homme superbe !... Un jour;, après six mois de mariage... C'était un vendredi et un treize, j'aurais dû me méfier!... Un jour, il me dit: « Tu sais si je t'aime, bichette... et combien je » suis jaloux de ta beauté troublante !... Je veux que » nous soyons forcés de nous aimer éternellement !... » Je veux qu'une chaîne, impossible à rompre, nous » unisse jusqu'à la mort!... Le veux- tu aussi? » « Oh! » Oui ! » répondis-je. Il reprit: « Je connais un ta- » toueur très habile...
MARCELINE
Un quoi?
ZOÉ
Un tatoueur, un homme qui tatoue. — « Nous al- » Ions nous faire tatouer, tous les deux, et notre amour » sera ainsi gravé à tout jamais, dans notre chair, en » caractères ineffaçables ! » Moi, naïve et confiante, j'acceptai avec joie et je me livrai, la première, à l'aiguille du tatoueur, qui écrivit sur ma poitrine, en lettres douloureuses ; « J'aime Anatole pour la vie !.. » Ah ! Qu'il est beau! » Puis, en dessous, il dessina deux cœurs percés d'une flèche.