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POURQUOI ET COMMENT CE LIVRE A ÉTÉ COMPOSÉ

Nous écrivons à une heure solennelle de l'histoire du catholicisme. La grande voix de l'Église se fera bientôt entendre par l'organe de huit cents évêques assemblés à Rome. Quelle autorité doctrinale peut mériter l'attention publique au moment où une telle autorité va parler? Loin d'amoindrir l'opportunité de notre travail, cette coïncidence la prouve et la fait ressortir. Le Bon sens de la Foi est une préparation des esprits à l'acceptation des Canons qui vont être promulgués; il

tend à former dans l'opinion des lecteurs éclairés une adhésion anticipée à tous les enseignements dogmatiques de l'avenir, et, tandis que le Concile ne s'impose, en fait sinon en droit, qu'aux intelligences soumises à l'Église, nous essayons de convaincre celles qui ne reconnaissent pas le Concile.

Si l'on nous demande, dès le début, pourquoi une nouvelle apologie de la religion? nous répondrons : parce que les anciennes sont devenues insuffisantes. Depuis dix ans , les procédés de l'attaque ont varié, dans les polémiques contre la foi comme dans la guerre ; la défense est mise en demeure de modifier les siens. Sans doute, notre vérité est immuable; mais elle se montre sous des aspects divers, selon les heures de la durée que son éternité doit éclairer. C'est la lumière du phare, at-on dit , qui change ses couleurs sans changer elle-même, et qui tourne à tous les points de l'horizon sans cesser d'être immobile.

L'apologétique, il est vrai, n'est complète qu'à la condition d'unir ses arguments traditionnels à l'intérêt de l'actualité, et de rester ancienne, même en se renouvelant; toutefois, on peut affirmer qu'ordinairement , elle est d'autant plus utile qu'elle est mieux appropriée aux besoins de son

temps. Notre livre est une concession à cette légitime exigence des esprits.

On a parfois reproché au prêtre de ne point assouplir son inflexible orthodoxie aux applications contemporaines , et de s'enfermer dans la tradition au point d'être injuste envers le présent, par admiration trop exclusive du passé : nous avons réagi de toute la force de notre raison et de notre charité contre cette tendance rétrograde , considérant la société actuelle comme une sorte d'auditoire qu'il faut connaître pour lui dire la vérité , et qu'il faut aimer pour la lui faire goûter.

Nous nous présentons donc à nos contemporains avec une impartialité bienveillante. Louer son siècle outre mesure, c'est se louer indirectement soi-même , en dire trop de mal c'est s'estimer meilleur que lui. Entre ces deux amourspropres opposés , il y a place pour la vérité , et c'est le sage milieu où nous tâchons de nous établir.

D'un tel point de vue, notre époque nous apparaît comme un amalgame confus de bien et de mal, où le bien est assez dominant pour commander l'espérance, et le mal assez menaçant pour exciter quelques alarmes. La vue de ce dualisme doit inspirer les idées et l'accent de la

controverse théologique. Nul doute, en effet, que depuis le jour où Lamennais fulmina son éloquent réquisitoire contre l'indifférence , la société européenne n'ait subi, sous le rapport religieux, et simultanément, un double travail de restauration et de dissolution ; en telle sorte que la seconde moitié du dix-neuvième siècle est, à la fois, meilleure et pire que la première. Étrange contraste, qu'il faut bien connaître pour comprendre le monde auquel on appartient , et , quelquefois , pour se comprendre soi-même !

L'amélioration se manifeste par une foule de symptômes heureux. Malgré les chants de triomphe de la partie adverse , on a pu écrire , de nos jours, sur le Réveil chrétien, en France, des pages éloquentes qui sont un tableau irréfutable de nos progrès évangéliqucs. 11 est vrai qu'à l'ironie de Voltaire, ont succédé les coalitions haineuses du Solidarisme; mais la haine elle-même est moins irréligieuse que le rire. C'est prendre Dieu au sérieux que de le détester ; on peut même dire que c'est une façon indirecte de le reconnaître , l'homme étant incapable de haïr ce qui n'existe pas. Et, tandis que le blasphème s'est imposé, malgré lui, les formes du respect, la foi suit dans ses développements publics, depuis le

commencement du siècle, une progression sensiblement ascendante. Quoi qu'en disent les observateurs mal informés, les communions pascaless'aceroissent, les œuvres de charité pratique pullulent de toutes parts , les lois réparatrices en faveur de l'enseignement libre portent d'incontestables fruits. Les malheurs de Pie IX ont excité une sympathie et des sacrifices que n'obtinrent pas, au même degré, la vieillesse proscrite et détrônée de Pie VI , ni les infortunes de l'auguste captif de Fontainebleau. Nous avons vu le plus beau centenaire de h mort de saint Pierre dont l'Église conserve la mémoire. L'élite de la jeunesse catholique, tantôt vit, à la manière des lévites, dans la société de Saint-Vincent de Paul, tantôt meurt, à la façon des Croisés , pour la défense du trône pontifical. Notre clergé inférieur et notre épiscopat ne le cèdent ni en science, ni en dignité à ceux d'aucune autre époque. L'autorité, partout ailleurs chancelante, se fortifie chaque jour, dans le catholicisme, par une gravitation plus marquée des esprits et des cœurs autour de la suprématie papale. Grâce à cette disposition et au concours de la vapeur , le successeur de saint Pierre peut réunir, en moins de trois mois, les évêques des cinq parties du monde au Vatican, pour exterminer

dans leur germe les schismes et les hérésies. Enfin, notre temps manifeste pour la vérité religieuse une curiosité que Dieu lui comptera, si elle est un désir respectueux de le connaître, non la prétention orgueilleuse de le prendre en défaut. Puisque le siècle le plus malade n'est pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais celui qui dédaigne la vérité, le nôtre n'en est point encore au dernier échelon de la décadence, car, s'il méprise les hommes, c'est parce qu'ils se sont méprisés eux-mêmes, en échangeant leur titre d'enfants de Dieu contre une origine simienne ; mais il conserve la sainte passion de la vérité.

Et qu'un pessimisme mal avisé ou mal intentionné n'oppose point ses dénégations à ces signes encourageants. On peut fermer les yeux à l'évidence de l'histoire, mais quel moyen d'éluder celle des chiffres. L'Œuvre de la Propagation de la Foi, qui ne produisait que 80,000 fr. en 4 825, distribue aujourd'hui six millions à cinq cents diocèses épars dans les deux hémisphères. La conférence de Saint-Vincent de Paul, qui ne comptait que huit membres en 4 855, se compose maintenant de trente mille associés, secourant à domicile plus de cent mille familles indigentes. Les sœurs de la Charité n'étaient que quinze cents, il y a un siècle et

demi, elles sont, en ce moment, au nombre de dixhuit mille. Les Petites Sœurs des pauvres, à peine nées d'hier, de l'inspiration charitable d'une humble servante, abritent et nourrissent vingt mille vieillards. Les frères des Écoles chrétiennes n'avaient pas cinq cents écoles en 1 804, et ils en ont plus de mille en -1 870. Enfin, des renseignements positifs attestent que, depuis cinquante ans, plus de 4 0,000 églises ont été construites ou appropriées pour le culte catholique. Preuves irréfragables d'une vitalité inaltérée dans notre foi, malgré bien des apparences contraires que je n'ignore pas, et bien des courants opposés que je ne veux pas dissimuler (4).

Il est vrai que, souvent, la foi subsiste dans les masses comme l'étincelle dans la pierre; elle a besoin d'être dégagée pour se montrer. Un père la compare à la nature, qui a des hivers semblables à la mort, mais toujours suivis de l'éternel printemps. Pendant les heures de sa léthargie, les ennemis de la foi croient ou affectent de croire à sa fin ; mais à tous les joueurs de flûte qui soupirent des airs funèbres auprès de la nouvelle fille de Jaïr, Dieu ne tarde point à dire par des

(1) Les chiffres de cette statistique comparée sont empruntés aux Méditations sur la religion, par M. Guizot, deuxième série.

miracles inattendus : La jeune fille n'est point morte, eUe sommeille (I).

Et cette puissance de se ressusciter, en réponse à ceux qui prétendent garder sa tombe, sera toujours ie témoignage triomphal du catholicisme ; et celte confiance que nous avons à ses renaissances perpétuelles ne résulte pas d'une superstition, mais des affirmations de l'histoire et d'une vision de l'avenir se refléchissant dans les enseignements du passé.

D'ailleurs, il n'est pas besoin de regarder en dehors du présent pour n'en point desespérer. Quand on a eu le bonheur d'approcher les nobles âmes de ce temps, et d'entendre, en quelque sorte, dans leur parole, les pulsations du cœur de l'Église, on sent que, si la vie du catholicisme se concentre à l'intérieur , elle ne s'épuise pas ; aussi les dix Justes ne manqueront pas à la société moderne pour la défendre contre la justice de Dieu et contre les sévérités de l'avenir.

C'est sous l'inspiration de ces idées et de ces faits indéniables qu'un esprit élevé et bien informé des choses de son temps , a ainsi résumé ses appréciations sur nos derniers cin-

(1) Saint Luc. 8-52.

quante ans : « A travers les obstacles , les « oscillations, les déviations, les fautes qui s'y « rencontrent , dit-il, le réveil chrétien .est « évident. 11 y a eu progrès de foi chrétienne, « progrès de science chrétienne, progrès d'œuvres a chrétiennes, progrès de force chrétienne, progrès « incomplets et insuffisantSj mais réels et féconds, « symptômes d'une vitalité puissante et pleine « d'avenir. Que les ennemis du Christianisme ne « s'y trompent point; ils lui font une guerre à « mort, mais ils n'ont point à faire à un mou- « rant (\). »

Et, d'autre part, les marques de la décomposition ne sont pas moins certaines que celles du progrès ; de cette sorte notre siècle réunit aux teintes d'une aurore les sombres lueurs du crépuscule. Je ne veux pas dire, cependant, qu'il soit ni le commencement d'un grand jour ni l'annonce d'une redoutable nuit; mais il est, à coup sûr, un enfantement laborieux. Pendant l'enfantement, il y a des espérances qui soutiennent et des douleurs qui torturent. J'ai indiqué les espérances de la foi parmi nous. Voici l'esquisse de ses douleurs :

(l) Guizot, ibid.

XYIII

Au xviiie siècle, c'étaient les sommets de la société qui étaient travaillés par le scepticisme , aujourd'hui c'est la base; ce qui semble indiquer que la solidité de l'édifice est plus compromise. Et le mal a gagné en intensité comme en surface. En 4820, l'incrédulité, effrayée par la sinistre expérience de la révolution, goûtait une sorte d'orgueil vertueux dans la réfutation de Condillac, et se terminait aux timides conclusions du déisme ; maintenant elle aboutit, par des formules à sourdine, aux négations les plus radicales. Il y a quelques années, elle laissait subsister Dieu et l'âme sur les ruines du symbole chrétien; aujourd'hui elle fait table rase des vérités impondérables au trébuchet scientifique. Enfin, jadis elle proclamait toutes les religions également bonnes; en ce moment, elle les estime toutes également mauvaises; et, à la place des dogmes positifs, elle arbore cette orgueilleuse chimère, complice de toutes les passions du cœur et de toutes les aberrations de la pensée individuelle : la religion !

Et, cependant, même au point de vue naturel, quel attentat contre l'humanité que cette suppression de la foi ! La foi est la part du divin dans les idées du inonde. Les individus, comme les peu-

pies découronnés de ce nimbe céleste, subissent des amoindrissements douloureux; à la suite de la foi, l'art, la poésie, l'amour ne tardent point à s'évanouir ; bientôt, Dieu étant chassé de l'intelligence humaine, la place qu'il occupait est envahie par une sorte de possession infernale , et il n'est pas rare que les croyants soient remplacés tantôt par des fous, tantôt par des monstres.

Aussi , comme ils sont punis par où ils pèchent, les peuples qui se persuadent pouvoir apostasier impunément ! Sans en chercher la preuve loin de nous, regardez notre société sceptique en religion , elle est devenue sceptique en politique; et le peu de pudeur qui reste sur ce point , est plutôt l'effet d'une noble fierté qui veut rester fidèle à soi-même, que d'une vraie foi dans les principes. Elle est sceptique en philosophie, car elle a souri avec faveur aux folles théories de l'identité des contraires. Elle est sceptique en morale, la distinction du bien et du mal n'est pour elle qu'une convention fondée sur les intérêts. Elle est sceptique en matière de senliment , les hommes sont châtiés du crime de ne pas croire en Dieu par le malheur de ne plus croire les uns aux autres. Enfin, elle est sceptique envers sa propre vie, car il n'est pas possible à

ceux qui n'ont foi en rien d'en avoir en leur âme, et. après avoir tout nié, ils se nient euxmêmes : Là, finit la raison humaine (4).

Et voilà six mille ans que l'intelligence parcourt le même cercle sans profiter de ses expériences. Heureusement il est en elle, avec la tentation qui la pousse aux abîmes, une force invincible qui la relance vers les cieux. Ce providentiel serre-frein empêchera notre civilisation de retomber des hauteurs du Calvaire, où elle se transfigura, au-dessous du paganisme, qui respectait les dogmes que nous abjurons.

Entre les moyens employés, de nos jours, par l'anti-chrislianisme pour crever la voûte du ciel, selon son langage forcené, le plus puissant consiste à s'emparer de toutes les convoitises et de toutes les douleurs sociales pour les jeter , comme un reproche , à la face de Dieu ; à se faire un levier des passions anarchiques, et à amorcer, pour ainsi dire , les peuples à l'athéisme en le revêtant des séductions de la révolution. Des enrôlements innombrables" d'orgueils et d'ambitions surexcités ont été opérés au profit de cette grande entreprise. Toutefois, comme

1) Essai sur l'indifférence.

il faut des termes honnêtes pour donner le change sur les choses qui ne le sont pas, un mot sacré a été inventé, qui couvre les leurres et les crimes d'une telle déconvenue... liberté! C'est là une source féconde d'antagonismes irréligieux.

Ce mot, en effet, plein de mirages et de déceptions, de vérités et de mensonges, de généreux appels et de provocations dangereuses est devenu une sorte de critérium d'après lequel tout est jugé; et tandis que nos pères eussent rejeté la liberté qui n'était point conforme à la foi, aujourd'hui on repousse la foi qui ne se met point, d'accord avec la liberté. De là une foule de malentendus contraires à la religion. C'est sur ce champ de bataille insidieux que ses ennemis lui assignent rendez-vous, trouvant plus aisé de la compromettre par l'impopularité que de la vaincre par la raison.

Certes, à Dieu ne plaise que jamais aucun progrès social soit comprimé par les mailles de notre orthodoxie. Il n'est pas permis de prendre parti contre la liberté d'une manière absolue , parce qu'elle est d'institution divine. Le régime le plus libre était bien celui de l'Éden, où l'homme ne relevait que de Dieu et de la famille; c'est donc le péché qui créa la tyrannie comme les passions,

et ces deux dernières oppressions sont, jusqu'à un certain point, nécessitées l'une par l'autre. Oui, les passions des sujets excusent les excès du pouvoir , tandis que leurs vertus en feraient un crime. Aussi , le grand désordre de notre temps n'est pas de chercher à reconquérir la liberté politique, mais de ne point travailler a sanctifier la liberté morale dans une mesure proportionnée. Affaiblir les pouvoirs en fortifiant les passions, ce sont les procédés de la Révolution ; diminuer les passions afin que les pouvoirs se tempèrent à leur tour, c'est la marche du christianisme. Le but est le même, l'inauguration de la liberté; les moyens sont inverses.

Mais, la vraie notion de la liberté étant ainsi rétablie, qui pourrait envisager sans frayeur toutes les candeurs et toutes les hypocrisies, tous les désintéressements et toutes les convoitises, toutes les nobles aspirations et toutes les scélératesses qui se fédéralisent aujourd'hui, sous cette enseigne vénérable? Tous se rencontrent dans le mot, bien peu s'entendent sur la chose. La liberté de ceux qui possèdent n'est point la liberté de ceux qui veulent posséder; la liberté de ceux qui démolissent n'est point celle du jour où ils ont à édifier; enfin, la liberté des tribuns po-

pulaii^es n'est point la même que celle des oppositions monarchiques. Ainsi, avec le même signe de ralliement on poursuit des desseins opposés, la même devise ne réunit qu'une coalition de haines; et, aveuglés parle nuage de ce mensonge, les mineurs de l'ordre social s'acharnent à la destruction avec un bonheur sinistre, sans nul souci des écroulements sous lesquels grand nombre d'entr'eux seront écrasés. Heureusement, c'est de ces chocs formidables que Dieu fait jaillir la lumière, et par de tels déchirements qu'il fait sa rentrée sur la scène et dans les cœurs.

En attendant, il s'agit de venir en aide à cette détresse suprême des esprits. Pour nous qui sommes pêcheur d'âmes, et voué par état au salut de la société, ce spectacle de l'agonie de ses croyances nous inspire une pitié inexprimable. Encore si nous avions beaucoup d'avenir devant nous, comme apôtre , pour jeter longtemps la protestation de notre Credo à cette marée montante de blasphèmes orgueilleux; mais les prédicateurs s'éteignent avant l'âge de soixante ans, et nous éprouvons une sorte de désespoir jaloux en pensant que les défenseurs du bien sont si éphémères, alors que le mal est si permanent.

Ce sont ces pensées qui nous ont inspiré l'ani-

bition de parler jusque dans la tombe. Le bon livre est un missionnaire perpétuel de la vérité ici-bas. Sans doute il y a de la grandeur dans notre conversation avec les multitudes, du haut de la chaire chrétienne; mais ce n'est là qu'une action rapide et locale comme les vibrations de l'air. Le livre, au contraire, est maître de l'espace et de la durée ; il acquiert , sur la terre, une sorte d'ubiquité qui rappelle la présence universelle de Dieu, et il porte l'Évangile à l'avenir quand il a cessé de moraliser le présent. Honneur à ceux qui méritent d'avoir la postérité pour auditoire ! Grâce au moins pour ceux qui ne désirent un tel avantage que par charité! Nous réclamons en notre faveur le bénéfice de celte circonstance atténuante.

Quand on n'a pas plus d'illusion sur son public que sur soi-même , il faut du courage pour composer aujourd'hui des ouvrages de controverse religieuse ! Les hommes de ce temps ont de bien autres soucis que celui de nous lire. Passionnément attentifs à la porte des cabinets européens, aux péripéties de la bourse, autour des tréteaux de la littérature amusante, qu'ont-ils à faire de ce qui n'intéresse que la foi et les mœurs? Platon ayant paru inopinément aux jeux olympiques, la foule

abandonna les amusements de la scène pour se grouper autour du philosophe. Si la France contemporaine avait le bonheur de posséder un tel sage, quitterait-elle ses théâtres, ses romanciers licencieux et ses journalistes de boulevard , pour venir écouter Platon? Il est permis d'en douter. Surtout il ne nous est pas permis d'espérer mieux de sou attention. Toutefois, cette frivolité même de notre siècle nous oblige au lieu de nous décourager; moins notre livre a de chances de faveur, plus nous avons besoin de le publier. Il en est de l'expression des grandes convictions comme des cris de joie et de douleur ; on ne les pousse point parce qu'ils sont écoutés , mais parce que l'on ne peut les retenir. Que d'autres donc écrivent pour la gloire ou pour les sympathies qu'ils en attendent, quant à moi, j'ai cru, et c'est à cause de celu que j'ai parlé (I).

Comment ce livre a-t-il été composé ? c'est-àdire quels sont les points de vue d'où il consi-

(1) Ps. 115-10.

(1ère ia foi, l'étendue qu'il embrasse, le but particulier qu'il vise, la méthode qui le caractérise, enfin, l'utilité spéciale qui le justifiera?

La justification de cet ouvrage n'est point uniquement dans l'actualité des points qu'il traite, elle est encore dans sa manière de les traiter. Il a été intitulé le Bon sens de la Foi , parce qu'il montre la raison soumise à l'Évangile sur la foi du bon sens. Cette argumentation obvie est appropriée au temps et au pays peu métaphysiciens où nous vivons.

En résumé, notre siècle ne combat guère les articles de la foi en détail, il les attaque collectivement. Prenant notre symbole par ses deux pôles, la création et la rédemption, il a amassé, sur les origines du monde et sur celles du christianisme, des nuages qui, de ces points, se répandent sur tous les autres dogmes. Sans doute, son opposition se compose moins de preuves que d'hypothèses hardies ou ingénieuses; mais, avec les matériaux de cette érudition romanesque, il obstrue les deux entrées principales de notre édifice religieux.

Évidemment, ce coupable travail est plutôt une œuvre d'encombrement que de destruction ; aussi le premier soin de la controverse actuelle ne doit pas être d'étayer les murs du sanctuaire, puisqu'ils

ne sont pas ébranles ; mais d'en dégager les avenues. Il ne s'agit point d'apporter des pierres à la réédification du temple, mais de le déblayer. Ainsi on fait à ces anciennes basiliques de Rome qui émergent, parfaitement conservées, de leur sol natal, dès que l'on écarte le linceul de poussière sous lequel le temps les avait ensevelies.

C'est donc à un labeur préliminaire que nous consacrons aujourd'hui nos efforts, et ce livre est du genre de ceux auxquels les Pères donnaient le titre de Préparation évangélique.

Convaincus que peu d'esprits déshérités de la vérité sont capables de la découvrir ou de la recouvrer par une étude approfondie des dogmes, nos premiers apologistes imaginèrent de ramener les dissidents par des raisonnements préjudiciels. A cette fin, ils érigèrent une série de preuves générales, renfermant en germe la somme du christianisme; sorte d'apologétique populaire qui, sans discuter aucune vérité en particulier, mettait toutes les erreurs hors de combat. Ce n'était là, sans doute, qu'un portique jeté au seuil du temple de la doctrine ; mais cette portion de l'édifice, depuis Eusèbe de Césarée jusqu'à nos jours, ne fut ni la moins soignée ni surtout la moins frappante pour les intelligences en recherche de la foi. Jadis, c'était dans l'atrium de la basilique

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matérielle que les néophites se purifiaient de leurs souillures, aujourd'hui encore, c'est dans le vestibule de la science sacrée que la plupart des incroyants abjurent leurs préjugés.

Chose étonnante ! les éblouissements du Saint des saints, c'est-à-dire les splendeurs de la haute théologie fatiguent souvent un regard qui habita les ténèbres; au contraire une polémique plus rapprochée de la terre que du ciel lui convient davantage. C'est ainsi que, pour humilier les écarts de la raison, Dieu la condamne à rentrer au bercail par les voies modestes qu'elle quitta pour se perdre, par les sentiers du sens commun.

La Préparation évangélique se divise en deux courants bien marqués dans le grand fleuve de notre tradition écrite. Cette double direction de la défense répond aux deux principaux foyers de l'attaque, l'hérésie et la philosophie anti-chrétienne. Aux hérétiques, c'est-à-dire à ces ennemis de l'intérieur, qui prétendaient remplacer la foi du passé par des nouveautés, nos pères opposaient cette invariable lin de non-recevoir : Vous êtes en retard, pour la promulgation d'un faux Évangile, de tous les siècles qui ont cru au véritable ; votre symbole est en contradiction avec celui des Églises apostoliques, donc, même avant d'être entendus, vous êtes condamnés

par l'argument des Prescriptions. Aux philosophes, c'est-à-dire à ces ennemis du dehors, qui s'acharnaient contre le christianisme naissant, au nom de la raison scandalisée, le christianisme répondait : Votre raison est obligée de se faire plus de violence pour me repousser que pour m'admettre; j'ai en ma faveur toutes les probabilités d'une saine logique, sans compter la certitude de l'histoire; donc, tant que vous n'aurez pas l'évidence à objecter contre moi, je régnerai en vertu des présomptions qui militent pour moi. C'est le second argument que nous entreprenons de développer.

Constatons-le en passant, nul doute que l'étude de la première branche de la Préparation évanyélique ne confondit aujourd'hui bien des prétendus novateurs, vrais revenants des anciens âges, cachés sous le clinquant littéraire de celui-ci. Quelle lumière, en particulier pour les protestants, dans ces deux ouvrages intitulés l'un les Prescriptions, par l'éloquent auteur de l'Apologétique, l'autre les Avertissements par Vincent de Lérins, où le génie de la réfutation s'élève jusqu'à la prophétie, en ce sens que ces courtes pages renferment une réponse à toutes les hérésies à venir! J'ai toujours regretté que l'imprimerie n'ait pas eu le temps de vulgariser les grands monuments de notre patrologie avant la révolte du

xvie siècle. Certainement bon nombre de nos réformateurs, en se voyant dépeints et battus, quinze cents ans à l'avance, par nos ancêtres les plus illustres, eussent reculé devant ce vieux tableau de leurs aberrations nouvelles ; et rien ne me paraîtrait plus décisif contre l'hérésie, qu'un ouvrage dont le sujet répondrait à cette idée : Luther pressenti, jugé et condamné par Tertullien.

Néanmoins, l'argument collectif tiré des Présomptions a opéré plus de retours au vrai que celui des Prescriptions, parce qu'il atteint un plus grand nombre d'intelligences. Depuis la thèse fameuse de Nicole contre les calvinistes, intitulée Préjugés légitimes, et retournée, sous le même nom, contre les rationalistes de nos jours par le vénérable Père de Ravignan, c'est de cet arsenal que la vérité a tiré ses raisonnements les mieux compris et les plus incontestés. Frayssinous, Lacordaire, le Père Félix, M. Auguste Nicolas ont cultivé le même genre de polémique avec un éclat et un succès destinés à leur survivre ; et bien des esprits, que n'eussent point affectés des preuves essentiellement théologiques, se rendent à cette démonstration réflexe qui se déduit, tantôt d'une vraisemblance rationnelle, tantô} d'une analogie ingénieuse entre l'économie de la nature et celle de la foi, tantôt enfin de ces mille présomp-

tions légitimes qui corroborent toutes les vérités révélées sans en établir isolément aucune.

Et nous, qui venons bien longtemps et bien loin après les maîtres, nous voudrions entrer, ne fût-ce qu'à titre de catéchiste, dans la collaboration de leur apostolat. Sur de pareilles traces, il ne reste plus de gloire à recueillir, mais il y a encore du bien à faire. Seule, une telle séduction a pu nous donner le courage de tenter cette apologétique sommaire, àl'ugage des intelligences qui n'ont ni assez de temps, ni assez de patience pour en désirer davantage.

Au demeurant, nos maîtres n'ont pas toujours rempli notre but, parce qu'ils l'ont dépassé. Parmi eux, les uns, ayant une longue carrière enseignante à parcourir, furent obligés d'éparpiller leurs rayons pour éclairer leur marche jusqu'au bout : nous allons réunir ces lueurs disséminées, en faveur des esprits incapables d'en composer eux-mêmes le faisceau. D'autres, procédant avec la hardiesse du génie, jetèrent des splendeurs qui tenaient plutôt de l'éclair que de la lumière paisible du jour : nous substituerons, à ces éblouissements accablants pour les paupières timides, les clartés sereines et égales, aimées de la majorité des esprits cultivés. En un mot, les maîtres furent des initiateurs, nous ne serons qu'un vulgarisateur, mais que Dieu soit

béni du modeste don qu'il nous a fait , si quand un incrédule, fatigué de ses ténèbres, demandera un guide pour le remettre sur la route, sa fille ou ses amis ont la pensée de lui offrir ces pages. Devenir l'Ananie d'un tel aveugle c'est bien plus et bien mieux qu'un succès d'auteur, c'est la plus belle récompense que puisse envier un cœur de prêtre.

Nous osons espérer n'en être point tout-à-fait frustré, car si le fond des considérations que nous allons explorer était connu, certainement leur synthèse n'existait pas. L'avons-nous édifiée d'une manière définitive? Nous n'y prétendons pas; mais ce qui nous console, par avance , des imperfections de notre tâche, c'est qu'elle peut être utile, même sans être irréprochable. Les bonnes preuves ont, comme les fleurs, un éclat indépendant de leur agencement ; une gerbe de lumière n'a pas besoin d'être régulièrement composée pour éclairer.

La lumière, en effet, voilà le plus beau revêtement que l'esprit humain puisse donner à la vérité, surtout dans la France contemporaine, où tout le monde veut comprendre, à la condition de ne point rétléchir. C'est assez faire entendre que, sans rien ôter à la gravité de notre sujet , nous

tâcherons de n'en point augmenter le poids par ces procédés germaniques consistant à obscurcir les choses sous prétexte de transcendance scientifique, et à se perdre dans les airs par un désir immodéré de s'élever. Celui qui cache le froment, dit l'Ecriture, sera maudit (\). Terrible menace pour les controversistes qui enveloppent la vérité au lieu de la découvrir, parce qu'ils sont plus occupés d'étonner que de convaincre. D'ailleurs, la règle de goût est ici d'accord avec celle de la conscience : les ténèbres ne sont que l'illusion de la profondeur ; il y a quelque chose de plus haut que les nuages, c'est le soleil. Moins que le commun des auteurs , nous serions excusable de l'avoir oublié dans c& travail, puisque nous ne prétendons pas ouvrir des sentiers inconnus, mais, seulement, faire un livre qui tienne lieu de beaucoup d'autres, même sans les valoir.

Ajoutons qu'il est une qualité plus communicative, plus conductrice en quelque sorte du vrai que la clarté du livre : c'est la sympathie de l'auteur. La chaleur des rayons solaires pénètre là où leur lumière n'arrive point. Ainsi l'amour persuade mieux que le talent ; puissions-nous répan-

(1) Prov. 2-26.

dre cette touchante explication de la vérité sur toutes les obscurités que nous ne serons pas capable d'éclairer. Nous en demandons la grâce à Dieu avec un esprit bien justement défiant de ses forces ; mais aussi avec un cœurnon moins certain de lui-même.

Cet essai de Préparation évangélique se divise en deux ordres de preuves bien distinctes. Les premières constituent les présomptions directes en faveur de l'affirmation chrétienne; les autres, les présomptions contre la négation opposée. Les unes et les autres ont leur autorité particulière, et elles pourraient former deux ouvrages sépa rés : nous avons cru les devoir rassembler, en vertu de cette logique qui fait un même faisceau de l'exposé de la thèse et de la réponse aux objections, du côté positif et delà partie négative d'un même sujet. Au reste, ces deux catégories de preuves se rangent sans effort sous ce titre synthétique, le Bon sens de la Foi.

Les probabilités en faveur de l'affirmation se déduiront d'une série de propositions menant graduellement la raison à la foi chrétienne sur les simples indications de bon sens; ces propositions sont le sujet des chapitres renfermés dans la première partie.

Une fois cette tâche accomplie, il fallait prendre l'offensive contre l'incrédulité, en établissant que si toutes les probabilités sont pour nous, elle n'en a guère pour elle. Il est aisé, en effet, de prouver a priori que toute incrédulité est radicalement frappée d'incompétence et dénuée d'autorité dans l'espèce, parce qu'elle résulte d'une disposition maladive de l'humanité, c'est-à-dire tantôt d'un désordre de la volonté, tantôt d'une faiblesse de la raison, tantôt d'une force d'esprit acquise à ontre-sens, sorte de pléthore intellectuelle qu'occasionnent souvent des études trop exclusives. De là, trois causes de septicisme que nous combattons successivement dans la seconde partie : \ ° les influences de la passion ; 2° celles de l'infirmité intellectuelle; 5° celles que j'appellerai du spécialisme scientifique. Sans doute l'incrédulité provenant de ce dernier chef rentre dans celle qu'engendre l'infirmité intellectuelle; mais, aujourd'hui, les spécialistes forment une classe si arrogante et si prépondérante parmi nos adversaires, qu'il nous a paru utile de réduire à sa juste valeur leur autorité surfaite en matière de religion.

Ajoutons simplement, et dans le seul intérêt des âmes à qui nous offrons la lumière, que la deuxième partie n'est pas seulement la plus opportune, elle

est la moins explorée. Sans doute on trouve partout d'excellentes indications sur un tel sujet, mais le tableau complet de ces points de vue apologétiques n'existe pas. Je regrette que la logique de notre plan ait rejeté à la fin ce qu'il y a de plus utile, peut-être, dans cette œuvre. Aussi nous conseillons au lecteur, qui n'aurait ni le besoin ni l'envie de nous suivre d'un bout à l'autre de notre idée, de prendre le second volume avant le premier.

Que Dieu protège, durant cet apostolat de cabinet, une faiblesse qui serait effrayée d'ellemême si elle n'était point assistée. Il est si difficile de faire passer les âmes d'un bon argument à un acte de foi , que nous désespérerions de celte victoire, si Dieu ne mettait au service de ses défenseurs une force supérieure à la leur : la grâce qui s'impose, parfois, comme un fait souverain et presque inéluctable, à ceux-là mêmes qui ne la reconnaissent pas.

Jalonner notre route comme nous venons de le faire, c'est l'éclairer. D'après renoncé de notre dessein, on l'a pu constater, nous ne brisons pas le cadre où nous nous sommes circonscrit, la Préparation évangélique. Entre— t-il dans les desseins de la Providence que nous passions, un

jour, de ces rudiments apologétiques à l'enseignement plus élevé que saint Augustin nomme Démonstration êvangélique? Après avoir exposé cet aspect extérieur de notre religion , le Bon sens de la Foi, en donnerons-nous jamais le plan intérieur dans un travail complémentaire et plus à fond , la Raison de la Foi ? c'est là le secret de Dieu, plutôt que le nôtre.

En visitant les bords du Rhin, nous avons vu, jadis, des hommes de peine occupés à dégager de constructions parasites la splendide cathédrale de Cologne, et nous sentions une gratitude indicible pour ces modestes travailleurs ; car, plus le monument se dépouillait de son voile, plus il paraissait sublime. Voilà l'image de l'humble tâche que nous allons remplir autour du sanctuaire de notre vérité. Aujourd'hui nous déblayons les abords de la Basilique , peut-être montrerons-nous plus tard les magnificences de son enceinte.

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