Le bon sens du curé Meslier, suivi de son testament
On dit que la vérité se place ordinairement sur les lèvres des mourants. Lorsque des hommes pleins de santé et jouissant de tous les agréments de la vie s'efîorcent sans cesse d'exalter les esprits et d'exploiter à leur profit le fanatisme, en se parant du masque de la religion, il ne sera pas sans intérêt, ni sans importance, de savoir ce que d'autres hommes, investis du même ministère, ont enseigné dans l'épanchement d'une (Conscience pressée par la dernière heure. Leurs ;iveux sont d'autant plus précieux qu'ils peuvent avoir tout le caractère de la contrition ; c'est alors (jue la vérité, qui n'est plus obscurcie par de |)elilcs passions et de sordides intérêts, se pré- -tnte dans tout son éclat el im|)ose à celui qui l'a cachée pendant sa vie le (h'voir et même le besoin de la dévoiler tout entière h sa mort; c'est alors que la parole, dégagée en quelque sorte de ce qu'elle avait de terrestre, devient persuasive et convaincante.
On connaît ce trait d'un prédicateur assez célèbre, qui, au commencement de la Révolution, monta dans cette même chaire que l'on se plaît à appeler la chaire de la vérité, et, la main sur la conscience, déclara que jusqu'alors il n'y avait enseigné que le mensonge. Il fit plus: il supplia ses paroissiens de lui pardonner les erreurs grossières dans lesquelles il les avait entretenus, et les félicita de voir enfin arriver une époque où il fût permis d'établir Tempire de la raison sur les ruines des préjugés. Les temps sont bien changés, il est vrai; cependant, tant que la presse pourra combattre les funestes tentatives du fanatisme religieux et, peut-être, même en prévenir les fureurs, il sera du devoir de tout ami de l'humanité de reproduire sans cesse ces rétractations éclatantes qui opposent la sincérité et la conscience des mourants à la mauvaise foi et à l'hypocrite avidité des vivants. Guidés par cette intention, honteux pour le genre humain de voir renaître, dans la terre naguère affranchie du joug des préjugés, une jonglerie déhontée qui finira par dominer l'autorité et l'associer aux persécutions dont nos ancêtres incrédules ou dissidents ont été les tristes victimes, nous croyons utile de réimprimer les dernières leçons qu'un curé honnête homme légua à ses concitoyens et à la postérité. Le service que nous rendons à la philosophie sera d'autant plus grand, que l'on peut considérer comme immuable, perpétuelle, permanente et prête à paraître à l'instant du
besoin, rédition que nous préparons du Bon Sens du curé J. Meslier et son Testament.
Pour faire dignement l'éloge de ces deux ou- \Tages, auxquels nous avons ajouté des tables analytiques qui faciliteront beaucoup les recherches, nous nous bornerons à citer les suffrages imposants de Voltaire et de d'Alembert, deux de ces philosophes du dix-huitième siècle qui, certes, comprenaient mieux la sublimité de la morale évangélique, et en parlaient d'une manière plus digne de son auteur, que ceux qui le divinisèrent pour exploiter sa divinité, et abusèrent si cruellement de l'ignorance et de la barbarie des premiers siècles, pour établir, dans l'intérêt de leur fortune et de leur domination, tant de préjugés avilissants, tant de pratiques puériles et superstitieuses. Voici ce que pensaient \'oltaire et d'Alembert du curé Meslier et de son ouvrage; leurs lettres nous ont paru faites pour piquer la curiosité et fixer l'opinion.