‹ Le bon sens du curé Meslier, suivi de son testamentChapitre 9 sur 17 · D'APRÈS VOLTAIRE · texte numérisé non relu

D'APRÈS VOLTAIRE

Meslier (Jean), né en 1678, au village de Mazerny d), • IT'pendant du duché de Réthel, était fils d'un ouvrier M serge; élevé à la campagne, il fit néanmoins ses tudes et parvint à la prêtrise.

Étant au séminaire, oij il vécut avec beaucoup de régularité, il s'attacha au système de Descartes.

Devenu curé d'Étrépigny (2), en Champagne, et dcs-

Tvant d'une petite paroisse annexe, nommée But (3), il se fit remarquer par laustérité de ses mœurs.

Assidu à tous ses devoirs, il donnait tous les ans

'i) M.izerny, dernier villoî^e fnord) du canton de Tourteron, arron'iis?<ement de V'ouziers, département des Ardenncs, est «Hué sur la route de Paris à Slenay par Pierrepont, aux sources d'une petite rivière qui se jette dans I Aisne, à Atligny.

(2) Ktrépigny est h deux lieues (est de Mazerny, au canton de riize, arrondissement de Mézières, département des .\rdennes, /i une demi-lieue à droite de la nouvelle route de Mézières .'i Sedan.

3) But, village du môme canton que le précédent, à une lieue et demio du chef-lieu, est situé .'i la naissance dun ruisseau <|ui se jette dans la Meuse h Flize. La for<H de Mazarin couvre au sud Klrépi^'ny et Dut. Entre ces deux villages on trouve celui de Balèvre.

aux pauvres de ses paroisses ce qui lui restait de son revenu ; enthousiaste, d'une vertu rigide, il était très sobre, tant sur sa bouche que sur les femmes.

MM. Voiri et Delavaux, l'un curé de Varq (1), l'autre curé de Boulzicourt (2), étaient ses confesseurs, et les seuls qu'il fréquentait.

Le curé Meslier était sévère partisan de la justice et poussait quelquefois son zèle un peu trop loin. Le seigneur de son village (M. de Touilly) ayant maltraité quelques paysans, il ne voulut pas le recommander nommément au prône : M. de Mailly, archevêque de Reims, devant qui la contestation fut portée, l'y condamna. Mais le dimanche qui suivit cette décision, labbé Meslier monta en chaire et se plaignit de la sentence du cardinal. « Voici, dit-il, le sort ordinaire des « pauvres curés de campagne ; les archevêques, qui « sont de grands seigneurs, les méprisent et ne les « écoutent pas. Recommandons donc le seigneur de ce « lieu. Nous prierons Dieu pour Antoine de Touilly : « qu'il le convertisse et lui fasse la grâce de ne point « maltraiter le pauvre et dépouiller lorphelin. » Ce seigneur, présent à cette mortifiante recommandation, en porta de nouvelles plaintes au même archevêque, qui fit venir le curé Meslier à Donchery, où il le maltraita en paroles.

Il n"a guère eu depuis d'autres événements dans sa vie, ni dautre bénéfice que celui d'Étrépigny.

Il mourut en odeur qu'on dit de sainteté (3), en 1733, âgé de 55 ans. On a cru que, dégoûté de la vie, il s'était

(i) Varq est à une lieue de Mézières et deux d'Etrépigny.

(2) Boulzicourt n'est qu'à trois quarts de lieue d'Étré- Pigny.

(3) Anacharsis Clootz proposa à la Convention d'ériger une statue à ce curé.

exprès refusé les aliments nécessaires, parce que, pendant sa maladie, il ne voulut rien prendre, pas même un verre de vin.

A sa mort, il donna tout ce qu'il possédait (ce qui n'était pas considérable) à ses paroissiens, et pria qu'on l'enterrât dans son jardin.

On fut bien surpris de trouver chez lui trois manuscrits de trois cent soixante-six feuillets chacun, tous trois de sa main, signés de lui, et intitulés : Mon Teslamenl. Cet ouvrage, que l'auteur adressait à ses paroissiens et à M. Leroux, procureur et avocat au parlement à Mézières, est une réfutation naïve de tous les dogmes religieux sans en excepter un seul. Des trois exemplaires, il y en eut un que le grand vicaire de Reims retint ; un autre fut envoyé à M. Chauvelin, garde des sceaux ; le troisième resta au greffe de la justice de Sainte-Menéhould (i). Le comte de Caylus eut quelque temps entre les mains une de ces trois copies ; et bientôt après il y en eut plus de cent dans Paris, que l'on vendait dix louis pièce : un prêtre qui s'accusait en mourant d'avoir j)rofessé et enseigné la religion chrétienne fit une impression plus lorte sur les esprits que les Pensées de Pascal.

Le curé Meslier avait écrit, sur un papier gris qui enveloppait l'exemplaire destiné à ses paroissiens, ces paroles remarquables : « J'ai vu et reconnu les erreurs,

< les abus, les vanités, les folies, et les méchancetés « des hommes ; je les ai haïs et détestés ; je ne l'ai osé « dire pendant ma vie, mais je le dirai au moins en

< mourant et après ma mort ; et c'est alin (ju'on le

(i) On verra plus loin que cet cxemplairo avait été déposé par l'abbé Meslier lui-inénie ; doù il faut conclure, ou qu'il y avait quatre copies m.«* qui n'est pas prcsumablc), ou qu'on n'en trouva que deux à Elrépigny.

« sache, que je fais et écris le présent mémoire, afin « qu'il puisse servir de témoignage de vérité à tous ceux < qui le verront et qui le liront, si bon leur semble. »

En tête de l'ouvrage, se trouve cette pièce (espèce d'amende honorable que, dans sa lettre (i) au comte d'Argental, du 31 mai 1762, Voltaire qualifie û'auanlpropos), adressée à ses ouailles :

« Vous connaissez, leur dit-il, mes frères, mon désin- « téressement ; je ne sacrifie point ma croyance à un « vil intérêt. Si j'ai embrassé une profession si direc- « tement opposée à mes sentiments, ce n'est point par « cupidité ; j'ai obéi à mes parents. Je vous aurais plus « tôt éclairés, si j'avais pu le faire impunément. Vous « êtes témoins de ce que j'avance. Je n'ai point avili « mon ministère en exigeant des rétributions qui y « sont attachées.

« J'atteste le ciel, que jai aussi souverainement mé- « prisé ceux qui se riaient de la simplicité des peuples « aveuglés, lesquels fournissaient pieusement des « sommes considérables pour acheter des prières. « Combien n'est pas horrible ce monopole ! Je ne « blâme pas le mépris que ceux qui s'engraissent de « vos sueurs et de vos peines, témoignent pour leurs « mystères et leurs superstitions ; mais je déteste leur « insatiable cupidité et l'insigne plaisir que leurs pareils « prennent à se railler de l'ignorance de ceux qu'ils « ont soin d'entretenir dans cet état d'aveuglement.

« Qu'ils se contentent de rire de leur propre aisance ; « mais qu'ils ne multiplient pas du moins les erreurs, « en abusant de l'aveugle piété de ceux qui, par leur « simplicité, leur procurent une vie si commode. Vous « me rendez sans doute, mes frères, la justice qui m'est

(i) Voyez ci-devant, p. i3.

LL BON SENS DU CURE MESLIEFi 21

€ due. La sensibilité que j'ai témoignée pour vos n peines me garantit des moindres soupçons. Combien « de fois ne me suis-je point acquitté gratuitement des

* fonctions de mon ministère ! Combien de fois aussi € ma tendresse n'a-t-elle pas été affligée de ne pouvoir € vous secourir aussi souvent et aussi abondamment « que je l'aurais souhaité ! Ne vous ai-je pas toujours « prouvé que je prenais plus de plaisir à donner qu'à « recevoir ? J'ai évité avec soin de vous exhorter à la € bigoterie; et je ne vous ai parlé qu'aussi rarementqu'il « m'a été possible de nos malheureux dogmes. Il fal- € lait bien que je m'acquittasse, comme curé, de mon

* ministère. Mais aussi combien n'ai-je pas soufTert en

* moi-même, lorsque j'ai été forcé de vous prêcher ces « pieux mensonges que je détestais dans le cœur! Quel « mépris n'avais-je pas pour mon ministère, et parti-

< culièrement pour celte superstitieuse messe, et ces a ridicules administrations de sacrements, surtout lors- « c|u'il fallait les faire avec cette solennité qui attirait « votre piété et toute votre bonne foi! Que de remords € ne m'a point excités votre crédulité! Mille fois sur le € point d'éclater publiquement, j'allais dessiller vos

< yeux, mais une crainte supérieure à mes forces me « contenait soudain et m'a forcé au silence jusqu'à € ma mort. »

L'abbé Meslier avait écrit aux curés de son voisinage deux lettres pour leur faire part de son testament ; il leur dit qu'il a consigné au greffe de Sainte- Menéhould une copie de son écrit (i) en 366 feuillets in-8, mais qu il craint «ju'on ne le supprime, suivant le mauvais usage établi d'empêcher que les simples ne soient instruits et ne connaissent la vérité.

1) Voyez ly nol«' |)rccédentc au bas de la page 19.

Le curé Meslier, le plus singulier phénomène qu'on ait vu parmi tous ces météores funestes à la religion chrétienne, travailla toute sa vie en secret pour attaquer les opinions qu'il croyait fausses. Pour composer son écrit contre Dieu, contre toute religion, contre la Bible et l'Église, il n'eut d'autre secours que la Bible elle-même, Moréri, Montaigne et quelques Pères.

Tandis que l'abbé Meslier avouait naïvement qu'il ne voulait être brûlé qu'après sa mort, Thomas Woolston, docteur de Cambridge, publiait et vendait publiquement à Londres, dans sa propre maison, 60.000 exemplaires de ses Discours contre les miracles de Jésus- Christ.

C'était une chose bien étonnante, que deux prêtres écrivissent en même temps contre la religion chrétienne. Le curé Meslier est encore plus emporté que Woolston ; il ose traiter le transport de notre sauveur par le diable sur la montagne, la noce de Cana, les pains et les poissons, de contes absurdes, injurieux à la divinité, qui furent ignorés pendant trois cents ans de tout l'empire romain, et qui enfin passèrent de la canaille jusqu'au palais des empereurs, quand la politique les obligea d'adopter les folies du peuple pour le mieux subjuguer. Les déclamations du prêtre anglais n'approchent pas de celles du prêtre champenois. 'Woolston a quelquefois des ménagements ; Meslier n'en a point ; c'est un homme si profondément ulcéré des crimes dont il a été témoin, qu'il en rend la religion chrétienne responsable. Point de miracle qui ne soit pour lui un objet de mépris et d'horreur; point de prophétie qu'il ne compare à celles de Nostradamus. Il va même jusqu'à comparer Jésus-Christ à don Quichotte, et saint Pierre à Sancho-Pança. Il écrivait ainsi contre Jésus-Christ entre les bras de la mort, dans un

temps où les plus dissimulés nosent mentir et où les plus intrépides tremblent. Frappe des ditïicultés quil trouvait dans l'Écriture, il se déchaîna contre elle plus que les Acosta et tous les Juifs, plus que les fameux Porphyre, les Celse, les lamblique, les Julien, les Libanius, les Maxime, les Simmaque et tous les partisans de la raison humaine n'ont jamais éclaté contre nos incompréhensibilités divines.

On a trouvé, parmi les livres du curé Meslier, un im])rimé des Traités de Fénelon, archevêque de Cambrai, sur l'existence de Dieu et sur ses attributs, et les Réflexions du jésuite Tournemine, sur l'athéisme, auxquels Traités il a misses notes en marge, signée de sa main.

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