LES RÉVEILS
vement va produira ici-bas ce fait qui constitue la grandeur de notre époque : l'alliance de TÉvangile et de la liberté.
Au même moment, à la même heure, sur de tout autres bases^ une autre révolution se préparait ailleurs.
Nos philosophes du xviii^ siècle mettaient la main à l'œuvre et fondaient, eux aussi, leur école de liberté.
La seconde école doit beaucoup à la première, chacun l'entrevoit. Les deux écoles existent néanmoins, et se font pour ainsi dire vis-à-vis.
Du choix que va faire entre elles le xvin* siècle, dépend son avenir.
Dès les premières années, le Réveil biblique porte des fruits de liberté. Edwards pose, au
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sujet de l'Église, des principes qui se rapprochent de la Parole de Dieu. Whitefield et Wesley, en pratiquant Tindépendance, ouvrent les chemins. Wilberforce saisit la cause des esclaves. Toutes les idées généreuses se mettent à fermenter, toutes les grandes oBuvres naissent à la fois: œuvres de charité, œuvres d'évangéUaation, œuvres bibliques, œuvres de missions.
Les premiers mis^onnaires touchent aux rivages de rocéanie en I79ô. Ils apportent la
vraie fraternité, la vraie dignité, la vraie liberté, la douceur avec la paix.
Et pendant ce temps l'autre école, celle des philosophes, déchaîne la révolte, déchaîne les excès, déchaîne la guerre, met l'Europe en feu!
Ainsi les deux révolutions vont chacune de son côté, portant chacune sa couleur.
Ni la liberté relifçieuse, nous Tavons vu, ni riûcompétence religieuse de TÉtat n'ont attendu notre xviii® siècle pour s'affirmer et pour s'exercer.
Nos philosophes n'ont pas inventé la tolérance ; des chrétiens tels que Roger Williams, Penn, beaucoup d'autres, sans compter des États entiers, la pratiquaient depuis le temps des Stuart.
Cette liberté religieuse, fondée sur les convie-
tions, est plus solide et plus large que la liberté religieuse fondée sur Tincrédulité.
En fait, deux idées bien différentes s'abritent sous le môme mot.
L'homme qui tolère tout parce qu'il ne croit à rien, l'homme qui supporte l'erreur parce que rien n'est vrai, l'homme qui accepte le conflit des opinions parce que rien n'importe, cet hommelà ne professe pas la même doctrine que cet autre homme qui, ayant donné son cœur à la
vérité, repousse comme une injure au vrai, réprouve comme une violation de la conscience, tout essai tenté pour mettre la force au service de la foi, pour imposer par contrainte , même la vérité, surtout la vérité I
La tolérance philosophique se sépare de la tolérance chrétienne, autant par son étendue que
par ses origines. Provenant de moins haut, elle ne va pas si loin. Le cours des fleuves se proportionne à l'élévation de leur source ; leur prolongation dépend de la cime d'où partent leurs eaux.
Quoi qu'il en soit, la tolérance philosophique mérite notre respect. Si le xviii' siècle a, sur ce point, vécu d'emprunts ; s'il doit tout à l'Évangile ; si la doctrine libérale, qu'il n'aurait pas découverte sans eux, demeure très-inférieure à la doctrine des chrétiens ; le xvii* siècle remplit néanmoins son rôle ici-bas et rend des services à l'humanité. L'impulsion donnée par le xviii® siècle dure toujours. Le xvni« siècle a popularisé la cause des libertés de conscience; dans un sens, il a gagné le procès.
Contester un tel fait, ce serait nous montrer ingrats.
Cette tendance généreuse, il faut le reconnaître encore, ne procède pas uniquement du Réveil. Les philosophes la doivent en partie aux répulsions que leur inspire le catholiciân>e et la papauté. Ils prennent le contre-pied du système romain. Or, le contre-pied du système romain qui fait un dogme de la persécution, c'est la tolérance.
Mais si le xvm*" siècle a compris les droits de la conscience, il ne les aurait jamais compris sans rÉvangile, dont l'action s'exerce, même sur ceux qui ne veulent pas de lui.
Avant Notre Seigneur Jésus-Christ, les droits de la conscience n'étaient soupçonnés par qui que ce soit. Sans Jésus-Christ, les philosophes, nous osons l'affirmer , n'auraient été blessés , ni par le fait des croyances imposées, ni par le
fait de la persécution infligée aux dissidents.
Au surplus, voyez Rousseau.
Rousseau, qui représente fidèlement l'esprit du temps; Rousseau, dont Tinflùence s'est exercée plus que toute autre durant le cours de la Révolution; Rousseau conserve les principes antiques : Rousseau punit de mort quiconque se sépare du culte national!
Et la Révolution, fidèle au principe antique, fidèle au principe de Rousseau, déclare obliga-
toire l'athéisme national, déclare criminelle la foi des chrétiens, envoie à l'échafaud quiconque se permet de résister I
La Révolution n'avait pas commencé par là.
Voltaire dans ses livres, Voltaire dans l'afiFaire des Calas, la belle page de sa vie, obéissait à un autre esprit.
Mirabeau, qui repoussait comme indigne des droits de l'homme Fidée et jusqu'au mot môme de tolérance, tant il le trouvait entaché de vieux .despotisme, Mirabeau soutenait par ses discours splendides le principe de la liberté religieuse, dans toute son ampleur.
C'était cette heure de 89 I l'heure de l'élan,
l'heure de la générosité, l'heure oiile souffle du
vrai libéralisme passait sur la France, l'heure
où Lafayette et les gentilshommes qui avaient
fait la guerre d'Amérique avec lui, sous Was^
hington, revenaient imprégnés des jeunes idées
d'un autre peuple, pénétrés des sèves nouvelles
* d'un monde nouveau.
Tout alors respirait la confiance, le dévouement, le bonheur I On assistait à la mort du bon vieux temps; cela seul suffisait pour rendre
joyeux.La conscience respirait, enfin. Il semblait que dirigé par cette héroïque noblesse qui avait versé son sang au service de la liberté, le mouvement libéral dût toujours se poursuivre et durer toujours l
Hélas, il durace que durent les libertés, quand la Parole de Dieu ne les garantit pas.
Le despotisme de la rue d'abord, le despotisme de répée ensuite, voilà ce qui attendait l'enthousiaste génération de quatre-vingtneuf.
Après quatre-vingt-neuf, quatre-vingt-treize I après quatre-vingt-treize, dix-huit cent quatre !
Ainsi s'accusent les deux esprits qui, à partir du bon vieux temps, se partageront et se disputeront la direction du monde latin.
L'esprit vraiment libéral, nous venons de le
voir, c'est Tesprit de Lafayette et de ses compagnons. Ceux-là sont revenus d'Amérique transformés, radicalement. La démocratie, une démocratie libérale, à la façon des États-Unis, vous la trouverez ici, chez ces aristocrates qui ieront la nuit du quatre août! Pour ces hommes consciencieux, les droits de la conscience passent avant tout. Les premières libertés sont celles de l'individu.
Un moment, Lafayette fut populaire. Ce moment finit trop tôt. L'autre esprit se fit sentir : l'esprit latin, l'esprit indigène, celui qui devait l'emporter.
Avec cet esprit-là, l'idée de liberté passe à l'arrière-plan; les libertés de l'individu sont entièrement sacrifiées. Il n'y a plus qu'un but :
l'égalité I disons mieux, il n'y a plus qu'un appétit : le nivellement.
L'égalité, ce beau don de l'Évangile, devient en mauvaises mains une arme contre la liberté.
Unité, centralisation, administration à outrance, l'État mêlé à tout, tel est l'idéal vers lequel on avance à grands pas. Tous les régimes, en France, ont marché dans le même sens. De Louis XI à Richelieu, de Richelienà Louis IjUV^ de Louis XIY à la Révolution, de la Révolution à l'Empire, la môme pensée se réalise constamment, avec une incroyable logique, avec une ténacité qui fait peur.
Plus d'une fois pourtant, l'esprit indépendant est apparu ; là se trouvent les chances de l'avenir.
Orâce à cet esprit, nous avons eu le libéra-
lisme relatif de Voltaire, nous avons eu l'explosion libérale de 89, nous avons eu la passagère popularité de Lafayette; nous avons eu, depuis, cette résurrection libérale que fit éclore la chute de Napoléon I" et qui se prolongea durant plus de trente ans. Aujourd'hui, nous avons les idées du vrai libéralisme et de l'État incompétent. Elles se font jour de toutes parts, nous les tenons, elles nous tiennent, rien ne saurait nous
les ravir!
Rien, sinon l'autre esprit, l'esprit latin, qui
n'est pas mort. Et si nous ne saisissons pas l'épée de la liberté, la Parole de Dieu, cet esprit nous tuera.
On peut juger sur des faits, sur des actes officiels, le semi-libéralisme auquel s'arrêtent et la
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première école et ses disciples les plus hardis.
Quelqu'un se flgure-t-il, par hasard, le libéralisme vrai naissant sous les auspices de Frédérik II, ou de la grande Catherine, ou de Clément XIV, ou du marquis de Pombal, ou de Lessing, ou de l'abbé Raynal, ou de Voltaire, ou de Diderot?
Prenons un exemple. Lorsque Joseph II voulut impatroniser le libéralisme dans son empire^ il accrut, loin de la diminuer, l'ingérence religieuse de l'État. Après avoir supprimé les couvents , il se hâta d'organiser un catholicisme administratif, il reconstruisit une véritable Église d'État !
Prenons un autre fait, plus remarquable encore, parce que des mains anglaises l'opèrent, parce qu'il s'établit en Amérique, à quatre pas
du libéralisme chrétien de Penn et de Roger Williams I Prenons cette constitution que rédigea le philosophe Locke, et qu'essaya d'appliquer à la Caroline lord Chaftesbury.
Cette constitution chef-d'œuvre, celte constitution hors ligne contenait, parmi beaucoup d'absurdités, l'article que voici : une Église d'État, seule rétribuée par l'État, trônant au milieu du menu fretin des Églises que tolère l'État.
Vous reconnaissez le modèle I II se maintient encore. Il se maintiendra tant que le régime des concordats excitera l'enthousiasme de la première école, de l'école philosophique, de l'école qui existait avant 89, de l'école qui a vu passer la Révolution, passer l'Empire, passer la Restauration, passer 1830, de l'école qui a vu venir
le second Empire , qui le verra passer, et qui se personnifie aujourd'hui dans un homme fort spirituel et très-peu libéral, dans l'homme de la tradition latine et du monde latin : M. Thiers.
Les deux écoles demeurent distinctes. Pourtant elles ont eu des côtés communs. On s'expliquerait peu l'élan libéral du xvm'' siècle, si l'on ne se rappelait le contact de nos philosophes avec leurs voisins anglais.
Je ne reviens pas sur l'Amérique, sur Lafayette et ses amis. Je me borne à poser cette question : Comment se fait-il que l'Angleterre sceptique initie les philosophes à la liberté?
Voltaire et Montesquieu, de retour en France, s'écrient : « L'Angleterre n'a plus de religion I »
Le mot était vrai pour l'Angleterre qu'ils
avaient vue. Mais il en existait une autre, qu'ils n'avaient pas vue : l'Angleterre remuée jusqu'au fond par Whitefield et par Wesley.
Cet ébranlement, ce Réveil, datait de dix-sept cent trente-cinq. Or, peu d'années après le voyage de nos philosophes et l'arrêt qu'ils avaient porté, les premiers missionnaires allaient annoncer l'Évangile aux païens ; Wilberforce, au nom de la Révélation, attaquait l'esclavage et le renversait!
Ni Voltaire ni Montesquieu n'avaient vu cela ; mais tous deux s'en étaient ressentis.
Rien qui marque la grandeur et le pouvoir du christianisme, comme son action indirecte, comme son influence par rayonnement. On répudie l'Évangile, et l'on vit des idées qui, sans l'Évangile, n'existeraient point ici bas.
NOTRE XVIIl® SIÈCLE 201
Voilà pourquoi Marc-Aurèle, qui vient après Jésus-Christ, se montre si supérieur aux stoïciens, venus avant Jésus-Christ.
Voilà comment s'explique l'énorme distance qui sépare le xvn® siècle, enveloppé dans ses vieux préjugés, du xvm®, dont im esprit nouveau déchire les langes et brise les fers.
Parcourez les œuvres deTBossuet, de madame de Sévigné, de Racine, de tous; cherchez-y les questions d'humanité, cherchez-y les problèmes de justice et de liberté ; vous ne trouverez qu'une lacune effrayante, un vide à faire frémir.
Au siècle suivant, des rapports s'établissent avec l'Angleterre, des relations se nouent avec les États-Unis qu'éclaire le Réveil; et la France émerge à la lumière, et la France parle à son tour d'humanité, de justice et de liberté.