‹ Le bon vieux temps; (volume 2)Chapitre 38 sur 51 · AU VIEUX MARCHÉ · texte numérisé non relu

AU VIEUX MARCHÉ

En 1835, un phénomène météorologique des plus extraordinaires se produisit dans le firmament et causa une grande terreur parmi les habitants de la bonne ville de Montréal. Voici en quels termes la Minerve raconte le fait :

"Mercredi le 12 août, nous avons vu dans le firmament, sur les neuf heures du soir, avant le lever de la lune, un arc de lumière d'environ un pied de largeur, qui traversait toute la voûte céleste à la façon des arcs-en-ciel. Il allait du levant au couchant, dans une direction qui était à peu près parallèle à celle de l'équateur. Cette zone n'était pas tout à fait perpendiculaire à l'horizon. Son sommet se trouvait être un peu au nord de notre zénith et paraissait tant soit peu incliné vers le pôle. La soirée était belle, les astres brillants, le temps calme et électrique et l'on voyait quelques étoiles filantes.

Cet arc était accompagné d'un autre de même éclat et de même largeur, qui le joignait au sommet et qui allait en quelque sorte dans la direction du méridien, en tirant au sud-ouest.

Après avoir observé ce phénomène pendant un temps assez considérable nous avons remarqué qu'il devenait moins lumineux. ISTous avons jugé qu'il disparaîtrait en s'atténuant par degrés. Nous ne savons combien de temps il a duré, car nous n'avons vu ni le commencement ni la fin.

Nous avons déjà eu occasion de voir deux météores semblables à quelques différences près, l'un dans le mois de mars de l'année 1818, l'autre dans le mois de septembre 1824 et nous avons observé que tous ont eu lieu, dans des moments où il n'y avait pas de clair de lune.

Le plus fameux magicien du bon vieux temps était Adrien.

Adrien fit sa première visite à Montréal le 24 août 1S35, après avoir épaté les Yankees par des tours de prestidigitation des plus incompréhensibles.

Après avoir donné une représentation au Théâtre Eoyal, qui se trouvait en 1835, à l'endroit où est aujourd'hui l'extrémité Est du marché Bonsecours, Adrien eut l'idée de faire une fumisterie aux dépens des bons habitants du vieux marché, place Jacques-Cartier.

Accompagné par M. Ludger Dnvernay il se promène sur le marché et s'arrête devant la charrette d'mie vieille " habitante " qui offrait en vente plusieurs paniers d'œufs de la plus belle venue.

— Combien vendez-vous vos œufs ? dit le magicien en s'adressant à la fermière.

— Sept sous, répond la bonne femme.

— Sept sous ! ce n'est guère. J'en voudrais deux. Comment me demandez-vous ?

— Pour deux seulement, ce sera deux sous.

— Soit, dit Adrien qui choisit deux œufs dans un des paniers.

— Savez-vous, Madame, reprit-il, que vous nous vendez des œufs extraordinaires, ils pèsent beaucoup plus que tous les autres que j'ai vus sur le marché. Je vais en casser un pour connaître la raison de leur pesanteur.

Ce disant, le prestidigitateur prend un œuf et le casse sur le bord de la voiture.

La coquille brisée laisse échapper sur le pavé une guinée ■d'or (31 shillings sterling).

Adrien ouvre de grands yeux comme [des verres] de montre ej; empoche la pièce d'or en s'exclamant.

— C'est prodigieux! Allons cassons l'autre.

L'autre œuf est cassé avec le même résultat. Une nouveii3 guinée s'enfouit dans la poche du magicien.

— Tenez, la mère, dit Adrien. J'achète tous vos œufs. Allons, je vous en offre dix sous la douzaino.

— Vous n'v pensez pas, mon ch^r notit maître. Des œufcomme ceux-là ! Je ne vous céderais pas le lot à moins d? cinq chelins par œuf.

— Mais, madame, votre prix est exorbitant. Si vous le voulez, nous allons conclure un marché à un écu la douzaine. Du reste au'est-ce qui m'assure que chacim de vos œufs contient une ffuinée. Tenez.

Adrien cassa une couple d'œufs et n'y trouva pas de pièces d'or. Il en casse un troisième et il en tomba une guinée.

— Monsieur, dit la bonne femme, je préfère garder mes œufs. J'aurai peut-être plus de profit à les casser moi-même,

Adrien et Duvernay s'éloignèrent. La fermière ne tarda pas de partir du marché avec sa charrette. Elle entra dans la rue Saint-Paul et arrêta sa voiture devant une porte cochère près de l'église Bonsecours. Elle prit un de ses paniers et se mit à casser ses œufs un par un, triturant le jaune pour y découvrir la pièce d'or qu'elle convoitait.

Bernique ! elle cassa cinq ou six douzaines de ses œufs sans y trouver la moindre monnaie frappée à l'effigie de Sa Majesté le Eoi Guillaume. La brave canadienne avait déjà cassé des œufs en quantité suffisante pour faire une mayonnaise pour une table de huit cents couverts lorsque Adrien jugea à propos d'intervenir.

Adrien, en bon prince, s'aboucha avec le vieille et l'indemnisa pour la casse de ses œufs et alla rire à ventre déboutonné avec son ami de sa plaisanterie dans une chambre de l'Hôtel Easco. (1)

Pendant qu'Adrien amusait le public de Montréal par ses prodiges au Théâtre Eoyal, un Italien, dont le nom m'échappe, exhibait des puces industrieuses et savantes dans la grande salle de l'Hôtel Easco. Voici en quels termes La Minerve du 24 août 1835 parle de ses représentations :

" L'une d'elles sert de monture au héros de Waterloo, le grand duc de Wellington, il y en a pour tous les goûts, Napoléon, l'antouste (sic) du Midi Dom Miguel et jusqu'au Dey d'Alsrer. caracollent sur des coursiers fringants. Deux Puces. . . traînent un élégant carrosse dans lequel se carrent deux ladies

(1) Adrien revint à Montréal, en 1852, au Théâtre Hayes, coin Notre- Dame et square Dalhousie, et répéta la même fumisterie; cette fois l'ëchevin Homier aprissait comme compère, raconte Varaine dans le Monde illustré de 1898.

Puces en grande tenue de soirée sautante, le cocher et le laquais sont très piquants dans leurs costumes.

Un Oanonnier, non pas de l'espèce des pompeurs, mais de celle des suceurs, met le feu à une pièce de quatre avec autant d'intrépidité que pourrait faire l'artilleur le plus expérimenté."

10 février 1885.

UN PEOCES POUR MEURTRE EN 1835. — LA PREMIERE ASSURANCE MUTUELLE À MONTRÉAL.

En feuilletant les vieux journaux de 1835, j'ai vu un compterendu du procès d'Edouard Monarque et de Joseph Chapleau, accusés d'avoir assassiné un soldat du 2-iiènie régiment de ligne, nommé William Hands.

A cette époque, les rencontres étaient très fréquentes entre les Canadiens et les soldats de Sa Majesté Guillaume IV. Ces derniers prenaient un cruel plaisir d'attaquer et de maltraiter nos compatriotes partout où ils les rencontrent.

Les militaires lorsqu'ils n'étaient pas de service, se promenaient toujours dans les rues avec la baïonnette au côté et dans les bagarres, ils dégainaient et frappaient impitoyablement leurs adversaires avec cette arme.

Le 28 avril 1835, vers huit heures du soir, Edouard Monarque et Joseph Chapleau, deux jeunes ouvriers, furent assaillis au coin des rues Bonsccours et Champ de Mars par le soldat Hands. Celui-ci avait sorti sa baïonnette et allait faire un mauvais parti aux ouvriers lorsqu'ils reçurent main -forte de quelques passants. Dans la bagarre, Hands fut frappé à la tête et eut le crâne fracturé. Il se rendit seul et à pied aux casernes où il mourut dans la nuit de sa blessure.

Monarque et Chapleau furent arrêtés et ils subirent leur procès à la Cour du Banc du Eoi le 3 septembre.

La cour était présidée par le juge en chef Eeade.

Le procureur général Ogden conduisait la poursuite. I-es prisonniers étaient défendus par MM, C. S. Cherrier et M. C. C. S. de Bleury.

Le procès se fit devant un juré composé de personnes parlant la langue des prévenus. Les jurés étaient MM. H^-polite T)enault, Louis Chaput, Joseph Champagne, Félix Hainault, François Meunier, Léon Joubert, J. B. Homier. Xarcisse Maillet, François Comte, François Masson, fils, André Lesiège et Simon Hogue.

LE BON VIEUX TEiirS

La preuve à charge fut si faible que le président de la cour dut recommander aux jurés d'acquitter les prisonniers. Il y eut, en conséquence, un verdict d'acquittement. Le procès de Monarque et CÎiapleau causa une grande sensation dans le peuple. Lorsque les prisonniers furent libérés, ils reçurent une véritable ovation de la part de mille personnes qui attendaient avec anxiété le résultat du procès.

La première assurance mutuelle contre l'incendie organisée par les Canadiens-Français, a été fondée en 1835.

Le première assemblée des actionnaires eut lieu à Montréal, dans une des salles du palais de justice.

L'association se forma en vertu de l'Acte 4ème, Guillaume IV, chapitre 33, autorisant de pareilles sociétés.

L'assemblée avait été convoquée, par MM. Guillaume Vallée, T. S. Brown, James Miller, Jacob DeWitt, J. Delisle, Eobert î^elson, F. Antoine Larocque, H. J. Guy, A. M. Delisle, J. A. Gagnon. Jos. Vallée, Louis Boyer, Lawrence Kidd et J. C. Alfred Turgeon.

11 février 1885.

L'ANCIEN M. JOHN MOLSON. — LES SPORTMEN EN 1836. — LA COUR DE POLICE IL Y A CENT ANS.

Lorsque j'ai donné quelques notes sur le premier vapeur qui a fait le service entre Montréal et Québec, j'ai mentionné le nom de M, John Molson, je crois que mes lecteurs liront avec intérêt les lignes suivantes que j'ai extraites de la Minerve du 14 janvier 1836 :

" L'honorable John Molson, conseiller législatif, est mort le 11 janvier 1836, à sa résidence dans l'île de Boiicherville, à l'âge de 76 ans,

M. Molson était natif de Moulton, en Angleterre et il était établi en Canada depuis environ cinquante ans.

Pendant sa longue résidence en ce pays il s'était acquis l'estime et la confiance de tous et une fortune considérable par son honnête industrie et son activité peu commune. Son esprit d'entreprise favorisa beaucoup le commerce, en ce qu'il facilita le premier, la navigation par la vapeur sur le Saint-Laurent; il devint l'acquéreur du premier " steamboat " qui fut construit au pied du courant par un Américain qui ne put l'achever, faute de moyens. Ce premier essai eut peu de réussite, mais M. Molson persévéra et demeura, ensuite, longtemps seul propriétaire de plusieurs bateaux à vapeur qui achevèrent de lui assurer sa grande fortune. M. Molson était du petit nombre des Européens qui viennent s'établir en Canada, qui repoussent toute distinction nationale, aussi comme il avait commencé sa fortune avec les enfants du sol, il avait toujours un grand nombre de Canadiens à son emploi, dont la fidélité dut contribuer à assurer ses gains considérables."

Les courses se faisaient, en 1836, sur une piste située à la Eivière Saint-Pierre. Ce terrain a scvi aux courses jusqu'en 1855. (1)

(1) L'excellente carte de l'île de IMontréal, en 1834, par A. .Jobin, démontre que cet Hippodrome se trouvait à l'encoignure nord-ouest de deux routes qui se nomment, aujourd'hui, le chemin LaSalle et la rue de l'église, ville de Verdun. T^a maison d'aspect vénérable qui existe encore à cet endroit fut, me disent les anciens, une hôtellerie fort achalandée à l'époque où les sportsmen visitaient la localité.

Parmi les sportmen du temps, mentionnés dans les journaux, nous voyons les noms de MM. C. Cajetarr^Wm. Brown, J. B. Homier, L. Dumais, P. J. Beaudry, etTj. C. Provandié.

En feuilletant l'ancien registre de la cour de police, je lisais, ce matin, les • comptes. rendus d'une séance tenue mardi, le ler novembre 1785, il y a environ cent ans.

La cour, ce jour-là, était présidée par MM. James McGill et Pierre Forretier.

On y a plaidé la cause de Pierre Martineau contre Victoire Sans Rémission. Sans Rémission est un nom bien dur pour une famille, surtout pour une femme. Heureusement, il n'existe plus aujourd'hui, quoiqu'il y existât encore à Montréal, il y a quarante ans une famille Sans Pitié.

La défenderesse avait rencontré le demandeur près des remparts et lui avait mis le poing sous le nez en le traitant de canaille et de voleur.

La cour ordonna que la défenderesse déclarât publiquement que Martineau était un honnête homme, et qu'elle payât une amende de cinq chelins. Le demandeur était condamné à payer les frais., un chelin et neuf deniers.

T^n autre cause entendue le 30 mai 1787, était celle de John Gerbrand Beck, surintendant des douanes de Sa Majesté Georges TII, à Montréal, accusant Samuel Max d'avoir eu en sa nossession six caisses de genevièvre de Hollande, liqueur dont l'entrée dans la colonie était prohibée à cette époque. La cour par im jugement ordonna que le " gin " fut saisi et vendu aux enchères au profit de la douane.

La cour était présidée, ce jour-là, par MM. Pierre Guy et James Finlay.

A propos du nom Sans Rémission, un septuagénaire me disait ce matin, qu'il a fort connu à Montréal, il y a quarante ans la famille Sans Pitié.

Sans Pitié était un sobriquet que portait un monsieur Tavernier, père de feu le Dr Tavernier. Il avait reçu ce surnom

à cause de la force brutale avec laquelle il assénait un coup de

poing. (1) , . .

Tavernier était avec Montferrand et Voyer, un des principaux hercules de la métropole.

12 février 1885.

( 1 ) Les Sans-Pitié, de leur vrai nom Tavernier, avaient hérité de ce sobriquet du fondateur de la famille, un brave soldat, mort au champ d'honneur. Douce ironie des choses d'ici-bas : c'est une demoiselle Tavernier (Mme Gamelin), qui a fondé la bienfaisante communauté de la Providence, laquelle recueille les déshérités.

LE nON VIEUX TEMPS

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