CHAUFFAIT. — UNE VILAINE DÉBÂCLE
Une auborge célèbre, dans le bon vieux temps, était celle des Trois-lioisT^ïiïïë^iïïàison à deux étages, située à l'encoignure de la rue Saint-Paul et de la place de la vieille douane (aujourd'hui le départt^ment du llevenu), à l'angle en face du magasin de ferronnerie de MM, Frothingham & Workman. Dans une niclie, pratiquée dans la mansarde de l'auberge, il y avait une grande horloge. Trois statues en fer, représentant des rois du moyen âge, se tenaient sur le cadran et frappaient les heures sur des ■ timbres fixés au-dessus de leurs têtes.
Il nous est difficile de déterminer la date de la fondation de cette hôtellerie. Un citoyen octogénaire nous dit que cette maison a été fondée dans l'autre siècle par un Italien nommé Delvecchio, qui y a fait une petite fortune. L'auberge des Trois-Eois était fort achalandée parce qu'elle était située en face du marché. Au commencement du [XIXe] siècle, la place de la vieille douane était le seul marché à Montréal.
Il y a environ quarante ans, l'auberge des Trois-Eois était tenue par un Canadien-Français, nommé Capitaine Leblanc. / Vers 1849, l'auberge se ferma et Leblanc qui établit un musée -yde curiosités sur la rue Saint-Paul, entre les rues Saint-Jean- Baptiste et Saint-Gabriel, y transporta les trois rois qui y continuèrent leur sonnerie sur la façade de la maison jusqu'en 1853 ou 1854. Les curiosités furent alors vendues et dispersées. Nous n'avons rencontré personne qui put nous dire ce qu'étaient devenus les trois rois.
Il n'y avait pas d'a1)attoirs à Montréal, dans le bon vieux temps, les viandes étaient apportées au marché par les cultiva-
LE KOX VIEfX TEMPS
teurs qui les dépeçaient avant de venir en ville et les exposaient en vente par morceaux pesés d'avance. Un bon quartier de mouton se vendait trois trente sous, on avait une douzaine d'œufs frais jDour quinze sous, le boulanger chargeait quinze sous pour un gros pain.
Prolétaires, qui payez, aujourd'hui, $6 le tonneau pour votre charbon et $5 ou $6 la corde pour le bois de chauffage, vos grands pères chauffaient leurs résidences pour la modique somme de $6 par année. Ils allaient au bord de l'eau et là, pour $3, ils achetaient un " dessous de cage " qui leur donnait assez de bois pour tout l'hiver. Us dépensaient ensuite $3 pour transporter, scier et fendre ce bois.
Si le combustible était à bon marché dans le bon vieux temps, les poêles étaient beaucoup plus chers qu'aujourd'hui.
Il n'y avait pas de fonderie dans le bas Canada (1) et les poêles s'importaient d'Angleterre. Un poêle à deux étages, un poêle à fourneau, coûtait de $40 à $50 et on n'en voyait que chez les riches. Le poêle ordinaire était en tôle.
L'article de la chaussure doit avoir une mention spéciale. Il y a cinquante ans, il n'y avait qu'un cordonnier à Montréal, un nommé Gaudry, qui tenait un magasin sur la rue Saint- Paul. (2) C^était le seul endroit où il fallait aller pour une paire de bottes françaises.
La classç aisée se chaussait avec les souliers de " beu " et les bottes françaises ne se portaient que le dimanche et les jours de fête. La paire de bottes qu'on achetait à l'âge de quinze ans devait durer toute la vie. Plusieurs citoyens ont inséré dans leur testament une clause par laquelle, ils léguaient une paire de bottes à leurs enfants.
La chapellerie n'était représentée, à Montréal, que par un seul négociant nommé Picard, de la rue Scjnt-Paul. (3)
( 1 ) Cette assertion est erronée. Voir le chapitre consacré aux vieux poêles de Trois-Rivières et la note que nous ajoutons dans la 2ème série, p. 9.
(2) L'auteur doit vouloir dire que M. Gaudry était alors le principal cordonnier canadien-français, car l'Almanach des adresses de Doige pour l'année 1819 nous démontre qu'il y avait en notre ville, à cette date, plusieurs cordonniers des deux races et leur nombre n'a pu diminuer, par la suite, loin de là.
(3) Même observation que ci-dessus.
Il y a environ quarante ans, il y eut une vilaine débâcle à Montréal, L'eau monta avec beaucoup de rapidité, des banquises de glace énormes furent poussées sur les maisons de la rue des 'Commissaires, en face du marché Sainte- Anne et au coin de la rue McGill. L'amas de glace était tellement élevé que plusieurs persoimes qui se trouvaient dessus écrivirent leurs noms sur les gouttières de maisons ayant deux étages. Un entrepôt fut rasé et le gardien perdit la vie. (1) L'eau avait complètement submergé la rue Saint-Paul et avait envahi des écuries de louage dans le soubassement du théâtre de Molson. Le théâtre Molson était situé là oii est aujourd'hui l'aile est du marché Bonsecours. Pour sauver les chevaux on dut les hisser avec des cordes à travers le plancher du théâtre.
Une belle goélette qui faisait le service entre Montréal et les bords du golfe avait été surprise par les glaces au commencement de l'hiver précédent. Lorsque vint la débâcle, les glaces la charroyèrent sur la place Jacques-Cartier et elle s'échoua à l'entrée de la rue Saint-Paul, oii elle interrompit la circulation pendant environ huit jours. La goélette fut placée sur un lit et relancée dans le Saint-Laurent sans avoir essuyé d'avaries.
7 novembre 1884.
( 1 ) Ce fait a dû se passer au cours do l'inoiulation de 1840 ou de celle de 1841. En 1823, la débâcle causa une catastrophe plus terrible encore. La glace s'amoncela à une telle hauteur, le long de la rue des Commissaires qu'une maisonnette en bois fut écrasée, engloutissant sous ses débris une famille de cinq personnes. (Mémoire de la Société Royale — T. C. Keefer. 1898. Ice floods & Winter Navigation).