LA ROCHE À FALARDEAU
Le 1er juillet 1848;, il y eut une discussion des plus sérieuses entre les juges qui devaient présider ce jour-là la cour du Banc de la Reine.
Au moment de prendre leurs sièges, les honorables juges eurent à régler une question de préséance. Le Juge Bédard, après avoir exercé les fonctions judiciaires à Québec depuis 1836, avait été appelé au banc de Montréal. Il prétendait que sa nomination au Banc de la Eeine, à Québec, étant antérieure à celle des juges Day et Smith, il devait avoir la préséance sur ses deux collègues. La discussion en chambre fut des plus animées, les jnges anglais étant d'avis que le juge Bédard perdait ses droits de préséance, à Montréal, par le fait qu'il avait donné sa démission, à Québec, pour accepter sa nomination à Montréal. Le juge-en-chef Eolland se rangea de l'avis des juges Day et Smith.
La querelle entre les juges avait duré depuis dix heures du matin jusqu'à midi. Pendant ce temps-là, avocats, témoins, jurés et prisonniers faisaient pied de gme.
Le juge Bédard ne voulut pas se soumettre à la décision de ses confrères et refusa de monter sur le banc. La presse s'empara de la question et les jurisconsultes du temps publièrent de longues correspondances où chacun traita le point litigieux à sa propre idée. Le sujet fut soumis à l'exécutif qui confirma l'opinion des juges Eolland, Smith et Day. Le juge Bédard ne se tient pas pour battu et porta la question devant le Conseil Privé de Sa Majesté. Le plus haut tribunal de l'empire finit par donner gain de cause au juge Bédard en accordant la préséance dans la nouvelle commission suivant le rang que donnait la commission originale. (1)
( 1 ) L'honorable Elzéar Bédard mourut le 12 août 1849 à Montréal.
LE BON VIEUX TEMrS
L'année 18-18 fut signalée par rarrivée de "olusieurs exilés de 1838.
On lit dans La Minerve du 30 juin 1848 :
" Les cinq dernières victimes des troubles de 1837 viennent d'arriver à Montréal. Ces martyrs politiques ont enfin touché le sol de leur patrie après une absence de prèo de 10 ans. Ce sont MM. C. G. Bouc, Jos. Guimont, David Bourbonnais, J. B. Trudel et Etienne Languedoc. Arrivés à Québec le 17 juin, sur le Camélia, ils en sont repartis sur le Charlevoix où le capitaine Eyan avec sa générosité ordinaire, leur a offert un passage gratis. Ils ont quitté la colonie pénale (Sydney) le 10 janvier.''
Ce ne fut que le 5 mai 1848, que les avocats de Montréal se décidèrent de demander une charte h la législature pour le barreau du Bas-Canada. L'assemblée où furent passées les résolutions était présidée par M. J. D. Lacroix. Le secrétaire était M. Louis Labrèche-Viger.
Le comité spécial chargé de l'exécution des résolutions était composé de MM. Toussaint Pelletier, Alexander Buchanan, C. R., W. Meredith, C. E., John Eose, C. E., Aimé Dorion, C. Dunkin et Eomuald Cherrier.
J Un drame des plus émouvants se passa, le 1er juin 1848, aux chutes des chaudières à Ottawa. Deux hommes de chantier, J. B. Boudreau et un nommé Falardeau descendaient la rivière Ottawa sur une section de radeau (crib) lorsqu'ils s'éloignèrent de l'estacade qui devait les conduire dans la glissoire. Le radeau fut entraîné par le courant et se dirigea ver? la cataracte. Les eaux de l'Ottawa étaient très hautes et s'abimaient dans le gouffre avec un bruit terrible. Les deux malheureux recommandèrent leur âme à Dieu en face d'une mort des plus affreuses. Avant de tomber dans l'abîme le " crib " se brisa. Ealardeau réussit è se sauver en se lançant sur une roche à une centaine de verges au-dessus du précipice.
Bondreau se perdit dans le gouffre.
Palardeau était vivant sur un rocher inaccessible aux embarcations de tous genres. Il était là, condanmé à mourir d'inanition et de désespoir. Une foule considérable de spectateurs se tenait sur le pont suspendu et sur les bords du précipice, sans pouvoir porter secours au malheureux,
Falardeau était sur son rocher depuis dix heures qui semblèrent dix éternités, lorsqu'un individu eut une idée des plus ingénieuses. C'était de faire parvenir une ficelle au malheureux au mo3^en d'un cerf -volant.
Lorsque Falardeau saisit la ficelle, on lui passa une corde, puis finalement un câble au moyen duquel il affecta son sauvetage.
Depuis ce jour, le rocher, où ce drame a eu lieu, a été connu sous le nom de la roche à Falardeau.
2G février 1885.
LA FrEVRE DE L'OR, EN 1849.
Au mois de février, le capitaine Sutter, originaire du grand duché de Bade, s'était établi en Californie, à la suite d'une foule d'aventures plus merveilleuses les unes qiie les autres. Il voulut, avec l'aide d'un mécanicien anglo-américain appelé Marshall, agrandir les cours d'eau qui faisait mouvoir son moulin-scierie, construit sur un affluent de V American River, près de Sacramento.
Pour s'épargner la peine de creuser ila terre, on la fit battre et entraîner par la chute d'eau amenée sur un point donné; et cette espèce de lavage naturel mit, tout-à-coup en lumière, de brillantes parcelles d'or. Dans l'espace de quelques jours on en recueillit ainsi pour une valeur de $225. Il fut impossible à ceux qui avaient eu le bonheur de faire une telle découverte, de la tenir secrète; et, peu de temps après, plusieurs milliers d'individus étaient déjà venus prendre leur part de cette importante trouvaille. Ce n'était pas seulement des contrées voisines qu'accouraient tous ces aventuriers chercheurs d'or, mais des parties du globe les plus éloignées.
Des récits merveilleux, fabuleux, circulèrent de l'extrême Orient et de l'Occident avec la rapidité du fluide électrique et de tous les points de l'univers, des légions d'émigrants franchissant les mers et les continents, se dirigèrent en hcâte vers l'Mdorado, où la réalité dépassait les rêves les plus ambitieux.
En même temps, de tous les havres, de tous les ports qui s'ouvrent sur les deux océans, des bâtiments chargés de vivres et de marchandises cinglèrent vers ces rives fortunées.
'Ce fut un rendez-vous général des peuples les plus divers : les pavillons de toutes les couleurs flottèrent dans la baie de San Francisco et, pour la première fois, depuis bien des siècles, les enfants de Noé, rassemblés sur les bords du Sacramento, y ramenaient la confusion des langues.
T/a fièvre de l'or, dans le printemps de 1849, avait envahi le Canada. Des centaines de nos compatriotes vendirent leur patrimoine pour tenter fortune dans le nouvel Eldorado.
76 LE BON VIEUX TEMrS
Parmi les Canadiens-Français qui partirent pour la Californie, citons les noms du chef de police Paradis, di: Dr Eousseau, d'Yamaska, M. Lockhart, ex-capitaine du John Munn, MM. Noad, Gaspard Garneau et Peters, de Québec, Olivier Chèvrefils, N.P., Jos. Beaupré, M, Lebrun, Honora Lafleur d'Yamaska, M. Létourneau, de Saint-Marc, Pinard de Nicolet, Charette, Duguay, Lafond et Manseau, de la Baie du Febvre. Le Dr Dugas, M'M. Bonacina, Richard, de Bécancourt, DeMeules, A. Pinsonneault, Gagné, Philias Eoy, Candide Eoy, Victor Beaudry et plusieurs autres des meilleures familles du Bas-Canada.
En ce temps-Là, le chemin de fer américain du Pacifique n'était pas encore construit. Pour se rendre en Californie il fallait s'embarquer sur des voiliers qui doublaient le Cap Horn, et le voyage durait quelquefois six mois.
Une lettre de M. Victor Beaudry, datée de San Francisco, le 31 avril 1849, est publiée dans La Minerve du 18 octobre 1849. M. Beaudry ne donne que très peu de détails sur l'endroit vu qu'il n'y était arrivé que depuis quelques jours, mais en revanche il s'étend au long sur la misère et les privations qu'il a éprouvées pendant le voyage qui a duré plus de six mois par suite des vents contraires et autres incidente fâcheux. " Pendant plus d'un mois avant le terme du voyage, les passagers ati nombre de 11-") furent réduits à une chopine d'eau par jour et i un biscuit de matelot tout à fait moisi et rempli de vers. Ajoutons à cela que les matelots ont été en mutinerie ouverte contre le capitaine qui a toujours été ivre durant 'la traversée de T'oboga jusqu'à San Francisco."
M. Beaudry a trouvé une place de commis en arrivant, à raison de $100 par mois, quoique les places fussent très rares, dit-il, mais sur cette somme il est obligé de se nourrir lui-même.
Les moyennes pensions sont de $60 à $70 par mois.
M. Beaudry écrit qu'il a rencontré, à San Francisco, le Docteur Pobert Nelson et le Docteur Beaudriau. Ils partaient pour les mines oii .les médecins ont beaucoup à faire durant la saison de travail. Il a aussi rencontré M. Wilson, ci-devant de la chambre des nouvelles de la rue Saint-Joseph de Montréal.
" San Francisco, écrit-il, est déjà une ville de 5,000 à 6,000 âmes.
" Elle possède un excellent port où il y a généralement 120 à 200 vaisseaux de toutes les nations. Les édifices sont encore très rares, on loge sous des tentes.
" Une maison de la grandeur ordinaire de celles de Montréal se louerait $10,000 par an; on paie $350 à $400 par mois pour un petit magasin de 15 pieds sur 20 ; les terrains sont aussi chers en proportion. Les marchandises sont maintenant en abondance et à bas prix.
" La planche et le madrier se vendent $350 par 1,000 pieds carrés du moins le bois des Etats-Unis; celui du Chili et du Pérou est de $250 à $275.
" Un assez grand nombre de maisons sont maintenant en construction. Ce travail se fait (à l'américaine) en 2 à 3 semaine?. Les gages des menuisiers, des mineurs et des briquetiers sont de $10 à $15 par jour, mais ces salaires diminuent rapidement, par le grand nombre d'ouvriers qui arrivent tous les jours.
" Nous avons un numéro du journal qui se publie à San Francisco, intitulé VAlta California. C'est une petite feuille, on y trouve cinq colonnes remplies d'annonces dont la publication de 10 lignes coûte $4 pour la première insertion et $3 pour chaque insertion subséquente. L'abonnement au journal, qui ne paraît qu'une fois par semaine est de $12 par année."
27 février 1885.