‹ Le Bosphore et Constantinople avec perspectives des pays limitrophesChapitre 153 sur 179 · TERRAIN TERTIAIRE · texte numérisé non relu

TERRAIN TERTIAIRE

Dépôts numnmlitiqucs de la Tbrace. — Difficulté d'en préciser rextensiou.

— Physionomie générale du pays quMls occupent. — Défaut d*eau potable. — Roches qui composent les dépôts nummuUtiques. — Leurs caractères stratigrapbiques. — Fossiles des parages de Saint-George. — Décroissemcnt graduel de la Faune de ces parages. — Gorge située entre Kutchuk-hoghar et Agios-Georgios. — Fossiles des parages do Kadin-kevi.

— Traces organiques entre Arnaoutkoî et Bogazkevi. — Développement des dépôts nunimulitiques le long du littoral occidental de la mer Noire.

— Golfe de Varna. — Fossiles Jurassiques de la Dobroudja.

Le terrain paléozoïque du Bosphore se trouve séparé des dépôts plus récents par une immense lacune embrassant toute la série des terrains secondaires, qui ne paraissent point y être représentés; en sorte que Ton passe sans aucune transition du terrain devonien au terrain tertiaire dont les étages inférieur et moyen semblent seuls aquérir un certain développement dans les contrées du Bosphore. Nous nous occuperons d'abord de Tétage inférieur, caractérisé par les Nummulites.

Les travaux géologiques les plus récents sur la Turquie d'Europe avaient déjà suffisamment constaté l'existence des dépôts nummulitiques jusque dans le cœur de la péninsule de Thrace, à l'extrémité sud-est de laquelle se trouve la capitale ottomane. Cependant les parages du cap Karabouroun, où ces dépôts avaient été signalés par MM. Hommaire de Hell et Viquesnel, étaient encore considérés comme représentant la limite la plus orientale de ce terrain, lorsqu'en 1850 j'eus le bonheur de porter cette limite presque jusqu'aux portes de Constantinople, en la plaçant dans les parages d'Agios-Georgios*. Enfin, dans la nouvelle exploration à laquelle je viens de soumettre les contrées du Bosphore et que je suis bien loin d'envisager comme définitive (surtout pour ce qui concerne les terrains tertiaires), j'ai essayé de relier entre elles les diverses localités nummulitiques découvertes par moi dans le cours de mes voyages précédents, et de déterminer ainsi, d'une manière générale, l'extension qu'occupe ce terrain dans la contrée comprise entre les roches paléozoïques du Bosphore et les parages limitrophes

1. Voyez mon Mémoire sur les Dépôts nummulitiques et diluviens de la presqu'île de Thrace, dans le Bull, de la Soc. géol, de France, 2»^ série, t. VIII, p. 297.

de la ville de Sillvri. C'est d'après ces observations que je me suis permis de tracer sur ma carte les limites entre lesquelles on peut provisoirement circonscrire le domaine nummulitique de cette région; je dis provisoiretnenly parce que ces lignes de démarcation ne reposent que sur une exploration assez incomplète de la contrée, dont la partie la plus occidentale, notamment celle située à l'ouest du méridien du lac de Derkos, n'a môme pas été visitée par moi, parce qu'elle se trouvait par trop en dehors des environs du Bosphore proprement dit, objet principal et presque exclusif de mon travail. Il s'ensuit que ce n'est que par des considérations d'analogie et d'induction que j'ai pu admettre la continuation du terrain nummulitique à l'ouest du Kadin-kevi, à travers la région de Tchataldja; et à plus forte raison suis-je dans l'impossibilité de déterminer, môme approximativement, l'extension que peut présenter ce terrain dans cette direction, bien qu'il soit probable qu'il longe la limite occidentale du domaine miocène pour venir se rattacher à la bande nummulitique qui borde la rive septentrionale du lac de Derkos. J'avais laissé à dessein cette rive en dehors de mes explorations, sachant qu'elle avait déjà été, pour M. Viquesnel, l'objet d'études spéciales, dont malheureusement la publication ne se fait que trop attendre, par suite de plusieurs infidélités qu'il a cru devoir faire à la géologie, au profit de l'ethnographie et de la presse.

Lii physionomie générale du pays occupé par les dépAts nummulitiques respire un certain caractère de

monotonie et d'aridité plus ou moins prononcé, à l'exception toutefois de la partie occidentale qui, dans la région traversée par les nombreux affluents du Karasou, offre un relief varié et ne manque pas de sites pittoresques. De même, la vallée par laquelle on remonte de l'extrémité septentrionale du golfe du Petit- Pont vers le plateau aride d'Agios -Georgios est une espèce d'oasis verdoyante qui contraste avec les surfaces^ nues de la contrée limitrophe.

Comme toute cette partie de la presqu'île de Thrace, la région nummulitique est dénuée d'artères fluviales d'une importance quelconque; mais tandis que dans les domaines paléozoïqucs et éruptifs du Bosphore l'absence de rivières est en quelque sorte compensée pai* la présence de sources plus ou moins fréquentes, ces dernières font presque complètement défaut au sol nummulitique, où même les puits ne fournissent, le plus souvent, qu'une eau saumàtre; aussi, beaucoup de localités souffrent-elles du manque d'eau potable; tel est le cas du gros village grec de Saint-George ( Agios-Georgios) , dont les habitants sont obligés d'aller chercher l'eau sur une hauteur éloignée où l'on est parvenu à creuser le seul puits utile à la contrée.

Les roches qui composent les dépôts nummulitiques consistent en calcaires, marnes et grès, passant insensiblement des uns aux autres. Les premiers, généralement blancs ou grisâtres, offrent une grande variété dans leur structure, en se présentant t;int6t comme des masses craveuses et friables, tantôt sous forme d'une roche compacte et niénie cristalline; quelquefois

les calcaires sont extrêmement siliceux, à structure caverneuse ou concrétion née. Les marnes sont plus ou moins schisteuses ou feuilletées, le plus souvent de teinte blanche.

Ces roches ont pour caractères stratigraphiques d'être presque toujours disposées en couches horizontales, de puissance très-variée.

Entre les localités qui m*ont fourni des fossiles plus ou moins caractéristiques, figurent en première ligne les parages de Saint-George. Ces fossiles sont abondamment répandus dans les nombreuses carrières situées tout autour, mais particulièrement au nord-ouest du village de ce nom. Comme Makrikoï, Saint-George procure les matériaux nécessaires aux nombreuses constructions de Constantinople. Les carrières sont à ciel ouvert; loin d'offrir, comme celles de Makrikoï, de puissants dépôts diluviens, elles présentent la pierre exploitable presque à la surface du sol. La dénudation de la roche n'a pas encore été poussée à une profondeur suffisante pour permettre d'apprécier le développement que possède ici le terrain nummulitique dans le sens vertical, mais autant qu'il est permis d'en juger par le nombre de couches mises en évidence, ce développement doit être considérable. Les couches sont généralement horizontales ou bien légè-

rement inclinées au sud-ouesl. La roche est un calcaire blanc, le plus souvent friable, de texture grenue ou homogène. Voici les fossiles que j'y ai recueillis :

Carapace d'un cruslacé remarquable que M. d'Archiac a nommé

Ranina Tcliilialcliewi *, n. sp.

Pecten, n. sp.

phalœna d'Xrch., n. sp.

Moule d'une grande dimension d'une espèce de Venus. Spondylas a^ialicus d'Arch., n. sp.

limoides Bill.

Pétri d'Arch., n. sp.

Ostrea pyrenaica d'Orb. (souvent de dimensions gigantesques).

Moule d'une Cardita analogue à celui trouvé entre Arnaoutkoî et Bazarkoî, mais plus allongé que ce dernier.

Fragment d'un moule d'une très-gi-ande Pleurotomaire indéterminable.

Orbitoïdes sella d'Arch. var. onycomorpha Catullo.

Forlisii d'Arch.

sabmedm d'Arch.

Nummulites dislans Desh. •

Ramondi Defr.

Tcliihatchewi d'Arch.

Dafrenoyi d'Arch. (individu gigantesque).

Articulations de Pentacrine analogue à celle de Biarritz. Empreintes de feuilles dycotilédones indéterminables.

La Faune qui caractérise les parages de Saint- George et que Ton pourra considérer comme fort riche, quand on aura trouvé les individus bien conservés qui y figurent en innombrables quantités à rétilt de moule ou d'empreintes confuses, s'appauvrit à

1. Les espèces nouvelles de tous les terrains seront figurées et décrites dans ma Géologie de l'Asie Mineitre,

mesure que Ton s'éloigne de cette localité dans la direction du sud, pour descendre par une belle vallée vers l'extrémité septentrionale du golfe du Petit-Pont, car les montagnes qui des deux côtés encadrent cette vallée ne renferment que çà et là des traces organiques méconnaissables. Ainsi, à quatre kilomètres environ au nord du Kutchuk-boghaz, situé à l'extrémité du golfe du Petit-Pont, la vallée se rétrécit en une gorge pittoresque resserrée par des massifs calcaires dont les couches puissantes sont légèrement inclinées au sudest sur le bord oriental de la gorge, et au nord-ouest sur le bord opposé. Or, le calcaire blanc assez compacte qui compose ces massifs contient des microscopiques Rhyzopodes et quelques Orbitoïdes à faciès nummulitique; c'est ce qui m'a décidé à placer la limite méridionale du terrain nummulitique à peu de distance de l'extrémité du golfe du Petit-Pont.

Au nord et au nord-ouest de Saint-George, la riche Faune de cette localité s'appauvrit tout autant que dans la direction opposée. Entre ce village et Kadinkévi, les affleurements locaux de roches solides à travers les dépôts détritiques ne fournissent que des traces organiques plus ou moins indistinctes. Mais dans les environs immédiats de Kadin-kévi, les représentants du terrain nummulitique se manifestent de nouveau en grand nombre. J'y ai recueilli :

Cladocora granulosa, Milne Edw. et J. Haimc. Nammulites Ramondi Defr.

Nummulina, n. sp.

Orbitoïdes Forllsil, d'Arch.

Orbitoïdes radians d'Arch.

Pecten phalxiia d'krch., n. sp.

n. sp.

Spondylus subspinosus, d'Arch.

thracicus, d'Arch., n. sp.

Trochus indéterminable.

Emarginula indéterminable.

Kadin-kévi est situé près de la limite qui sépare, de ce côté, les dépôts nummulitiques des dépôts miocènes ; mais au nord-est de ce village ce sont les premiers qui paraissent composer la contrée comprise entre Kadin-kévi et Bogaz-kévi. Il est vrai que sur cet espace, qui est un véritable steppe pulvérulent, quoique plus ou moins fortement accidenté, on ne voit d'abord percer à travers les sables que des marnes horizontalement stratifiées et dénuées de toute trace organique. Cependant, entre Arnaout-kévi et Bogazkévi, ces marnes passent à un calcaire très-siliceux, pétri de débris de coquilles pour la plupart méconnaissables, mais parmi lesquels on découvre cependant quelques nummulites associées à des Rhyzopodes et à une Venericardia (Cardita) voisine de V. imbricata Lmk. A Bogaz-kévi, la limite du terrain nummulitiquc est fort accentuée, car on y voit brusquement surgir les thonschiefers et les calcaires devoniens, groupés en masses pittoresques. Ils forment un contraste des plus tranchés avec la contrée nue et monotone qui s'étend à l'ouest de Bogaz-kévi, contrée dans laquelle sont situés Arnaout-kévi, Ayasma, Boktchékévi et Kadin-kévi.

Ainsi que je Tai déjà fait observer, les limites occidentales du domaine nummulitique dont il s'agit sont placées en dehors de la sphère de mes explorations. Néanmoins, avant de terminer le peu que j'avais à dire de celles-ci, en tant qu'elles se rapportent aux dépôts nummulitiques de la presqu'île de Thrace, je mentionnerai les principales localités où de semblables dépôts ont été signalés au nord-ouest du lac de Derkos, le long de la côte occidentale de la mer Noire, parce que tout porte à faire admettre qu'elles ne constituent que la continuation du même domaine nummulitique dont nous venons de nous occuper.

11 y a déjà longtemps que des dépôts nummulitiques ont été signalés le long du littoral de la mer Noire, compris entre le lac de Derkos et le golfe d'inada, où ils se trouvent interrompus par le terrain crétacé pour reparaître un peu plus loin. En effet, le terrain crétacé dont M. Viquesnel a constaté la présence dans les parages d'inada* ne paraît s'étendre que jusqu'aux environs de Varna, car M. Spratt y a retrouvé le terrain nummulitique et a recueilli près du village AUahdyn (à l'ouest de Varna) les fossiles suivants :

Nummulites distans Desh.

granulosa iVkrch.

Orbitoïdes Fortisii d'Arch.

1. Bull, de la Soc. géoL de France, 2« série, t. VHI, p. 517. M. Viquesnel a recueilli le long du littoral de la baie d'inada VOrhiloïdes concava Lmk., espèce très -distincte de VOrbiloïdes conica d'Arch. (0. bulgarica Boue) avec laquelle on Ta souvent confondue.

Operculina canalifera dWrch.

CristeUaria rotulata d*Orb.

Truncatulina communis Rœm.

Nonionina communis d'Orb.

Rosalina ammonoïdes Reuss.

Ostrea latissima Desh.

Il est remarquable que parmi ces fossiles VOrbitotdes Fortisii soit la seule espèce que le dépôt nummulitique de Varna possède en commun avec celui des environs de Constantinople (Saint-George et Kadin-kévi, p. 514 et 515), et qu'ils diffèrent complètement de celui de Chilé, situé de Tautre côté du Bosphore, où l'on voit se reproduire exactement le môme phénomène de surgissements alternatifs de dépôts nummulitiques et crétacés. En effet, sur le littoral bithynien, le dépôt nummulitique de Chilé se trouve intercalé dans le terrain crétacé, comme sur le littoral occidental de la mer Noire, le lambeau crétacé d'Inada est placé entre les dépôts nummulitiques de Karabouroun et les dépôts nummulitiques de Varna. M. Spratt donne un croquis fort intéressant des formes pittoresques qui caractérisent les montagnes nummulitiques du village Allahdyn; il nous apprend que les rochers taillés en pics et en piliers se prolongent dans l'intérieur du golfe de Varna, où, pendant la dernière guerre d'Orient, on a pu constater l'existence d'un grand nombre de masses colonnaires qui hérissent le fond de la mer et n'atteignent pas la surface des eaux*.

1. Voyez rintéressant travail publié par M. Spratt sur la géologie de Varna, dans le QuarUrly Journal ^ t. XUI, p. 72,

Bien que ce soit un fait avéré qu'au nord du golfe de Vania les dépôts nummulitiques se trouvent de nouveau remplacés par le terrain crétacé, néanmoins toute cette partie de la Dobroudja parait être à peu près inconnue. C'est ce dont j'ai pu me convaincre en me rendant de Kustendji à Tchernovoda , espace marqué sur la carte de M. Dumont comme occupé par les dépôts pliocènes, et où je fus frappé, au contraire, de voir toute la surface du sol littéralement pavée de fossiles jurassiffues. Il est vrai que , lors de mon rapide passage par la voie ferrée qui joint le littoral de Kustendji à la rive droite du Danube, dans les parages de Tchernovoda, je ne pus recueillir qu'au hasard quelques moules et fragments qu'à mon arrivée à Vienne j'offris à M. Fœtterle , plutôt comme des souvenirs de voyage que comme des documents scientifiques, tant j'étais loin de croire que cette contrée si voisine de l'Autriche fût encore si peu connue. Or, d'après la détermination qui en a été faite, ces restes organiques appartiennent effectivement au Jura supérieur^. Ces fossiles, ainsi que d'autres recueillis également dans la Dobroudja par M. le professeur Szabo, prouvent bien que cette contrée, quoique traversée par l'une des lignes de communication les plus fréquentées de l'Europe, est encore pour le géologue, sous plus d'un rap-

1. Voyez Jahrbuch der geoL Reichsanslalt,, vol. XHI, n? /i, p. 118. Ces fossiles sont : Natica macrostama Rœm. ; Diceras, sp., petite espèce différente de la D. arietina , mais se présentant dans l'ouest de TEurope associée à cette dernière, Nerinea Visurgis Rœm., Pleroceras sp., Chama sp., voisine de Chama ammonia.

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