LE PLAIDOYER
Cette grande salle de l'hôtel de Lorraine, qui avait été déshonorée ce matin par l’ignoble enchère, qui demain devait être polluée par le troupeau des brocanteurs adjuticataires, semblait jeter à cette heure son dernier et brillant éclat. Ja- Mais assurément, fût-ce au temps des grands ducs de Guise, assemblée plus illustre n'avait siégé SOUS sa voute.
Gonzague avait eu ses raisons pour vouloir que rien ne Mmanquât à l’imposante solennité de cette cérémonie, Les lettres de convocation, lancées au nom du roi, dataient de la veille au soir. On eût dit, en vérité, une affaire d'Etat, un de ces fameux lits de Mistice où s'agitaient en famille les destins d’une grande nation. Outre le président de Lamoionon, le maréchal de Villeroy, et le vice-chancelier d'Argenson, qui étaient là pour le régent, on voyait, au gradin d’honneur, le cardinal de Bissy entre le prince de Conti et l'ambassadeur d'Espagne, le vieux duc de Beaumont-Montmorency auprès de son cousin Montmoreney-Luxembourg : Grimaldi, prince de Monaco ; les deux La Rochechouart, dont Fun de Mortemart l’autre prince de Tonnay-Charente : Cossé, Pr &, Gräminont, Harcourt, Croy, Clermont-Tonnerre.
Nous ne citons ici que les princes et les dues.
Quant aux marquis et aux comtes, ils étaient par douzaines.
Les simples gentilshommes et les fondés de pouvoir avaient leurs sièges au bas de l’estrade. 11 y en avait beaucoup.
Cette vénérable assemblée <e divisait tout naturellement en deux parts : ceux que Gonzague avait gagnés et ceux qui étaient indépendants.
Parmi les premiers, on comptait un duc et un prince, plusieurs marquis, bon nombre de comtes, et presque tout le fretin menu titré. Gonzaue espérait en sa parole et en son ‘ bon droit ”? pour conquérir les autres.
Avant l'ouverture de la séance on causa familièrement, Personne ne savait bien au juste pourquoi la convocation avait eu lieu. Beaucoup pensaient que c'était un arbitrage entre le prince et la princesse, au sujet des biens de Nevers.
Gonzague avait ses chauds partisans ; Mrae de Gonzague était défendue par quelques vieux honnûtes seigneurs et par quelques jeunes chevaliers errants.
Une autre opinion se fit jour après l'arrivée du cardinal. Le rapport que fit ce prélat, touchant la situation d’esprit actuelle de madame la princesse, engendra l'idée qu'il s'agissait d’une interdiction.
Le cardinal, qui ne ménagoait point ses expressions, avait dit :
‘“ La bonne dame est aux trois quarts folle
Le croyance générale était, d'après cela, quelle ne se présenterait point devant le tribunal. On l'attendit pourtant comme cela était convenable. Gonzague lui-même exigea ce délai avec une scrte de hauteur dont on lui sut très bon gré. À deux heures + demie, M. Le ce de Eamoignon prit plie au fauteuil: vos assesseurs fu-
rent le cardinal, Je vice-chancelier, MM. le Ville. roy et Clermont-Tonnerre. Le creffier on chof du parlement de Paris Prit la plume on qualité de secrétaire ; quatre notaires rovaux l'assistérent comme contrôleurs-greffiers. Tous les cinq prétàrent serment en cette qualité. Jacques Thalle ment, le greffier en chef, fut requis de donner Jecture de l’acte de convocation.
L'acte portait en substance que Philippe de France, duc d'Orléans, récent, avait compté présider de sa Personne cette assemhlée de famille, tant pour l'amitié qu'il portait à M. Je prince de Gonzague que pour la fraternelle affection qui l’avait lié jadis à feu M. le duc de Nevers, mais que les soins de l'administration, dont il ne pauvait abandonner Jes rènes, ne fut-ce que pendant un jour, au profit d’un intérêt Particulier, l’avaient retenu au Palais-Roval. En place de Son Altesse Royale étaient institués commissaires et juges royaux MM. de Lamoignon, de Villeroy et d’Argenson, M. le Cardinal devant servir de curateur à madame Ja princesse. Le conseil était constitué en cour Souveraire, pouvant décider arbitralement en dernier ressort et sans appel de toutes les questions relatives à la succession du feu duc de Nevers. pouvant trancher notamment toutes questions d'Etat, pouvant même au besoin ordonner au profit de qui de droit l’envoi en posession définitive des biens de Nevers. Gon- Zague lui-même eût rédigé de sa main ce protocole que la lettre n'en eût pu lui être plus com- Plètement favorable.
On écouta la lecture dans un religieux silence, puis M. le cardinal demanda au président de Lamoignon :
— Mmso la princesse de Gonzague a-t-elle un Procureur ?
Le président répéta Ja question à haute voix. Comme Gonzague allait répondre lui-même pour demander qu’on en nommät un d'office et qu’il fût passé outre, la grand’porte s'ouvrit à deux battants, et les huissiers de service entrèrent sans annoncer.
Chacun se leva, {1 n'y avait que Gonzague ou sa femme qui pñt faire ainsi son entrée, Mme la princesse de Gonzague se montra en effet sur le seuil, habillée de deuil comme à l'ordinaire, mais si fière et si belle qu'un long murmure d’admiration courut de rang en rang à sa vue. Personne ne s'attendait à la voir; personne surtout ne s'attendait à la voir ainsi.
— Que disiez-vous done. mon cousin ? dit Mortemart à l'oreille du carainal de Bissy.
— Sur ma foi ! répondit le prélat, que je sois lapidé ! j'ai blasphémé, I] y a là-desscus du miracle.
Du seuil, la princesse dit d’une voix calme et distincte :
— Messieurs, point n’est besoin de procureur, Me voici. 4
Gonzague quitta précipitamment son siége, et s'élança au-devant de sa femme. Il lui offrit la main avec une galanterie pleine de respect. Madame la princesse ne refusa point, mais on la vit tressaillir au contact de la main du prince, et ses joues pâles changèrent de couleur,
Au bas de l’estrade se trouvait ‘‘ Ja maison,” Navailles, Gironne, Montaubert, Nocé, Oriol, ete. : ils furent les premiers à se ranger pour faire un large passage aux deux époux.
— Bon petit mên ! N
dant qu'iis
et Nôocé pb montaient les degrés de l’estrade.
-- Chut ! fit Oriol, je ne sais si le patron est
content ou fâché de cette apparition.
Le patron, c'était Gonzague. Gonzague lui-méme ne le savait peut-être : +s, I] y avait un fauteuil préparé d'avance pour 4 princesse, Ce siége était à l'extrême droite d: l'estrade, près de la stalle occupée par M. le cardinal, À droite de la princesse se trouvait immédiatement la draperie couvrant la porte particulière de l'hémicycle, La porte était fermée et la druperie tombait. L'agitation produite par l’arrivée de Mme de Gonzague fut du temps à se calmer. Gonzague avait sans doute quelque changement à faire dans son plan de bataille, car il semblait plongé dans un recueillement profond. Le président fit donner une seconde fois lecture de l'acte de convocation, puis il dit :
— M. le prince de Gonzague ayant à nous exposer ce qu’il veut de fait et de droit, nous attendons son bon plaisir,
Gonzague se leva aussitôt. I salua profondément sa femme d’abord, puis les juges pour le roi, puis le reste de l'assistance. La princesse avait baissé les yeux après un rapide regard jeté à la ronde, Elle reprenait son immobilité de statue.
C'était un bel orateur que ce Gonzague : tête hfute portée, traits largement sculptés, teint brillant, œil de feu. I] commença d'une voix retenue et presque timide :
— Personne ici ne pense que j'aie pu réunir une pareille assemblée pour une communication d’un intérêt ordinaire, et cependant, avant d'entamer un sujet bien grave, je sens le besoin d'exprimer une crainte qui est en moi, une crainte, presque puérile. Quand je pense que je suis obligé de prendre la parole devant tant de beaux et illustres esprits, ma faiblesse s’effraie, et il n’y à pas jusqu’à cette habitude de langage, cette façon
de prononcer les mots dant un fils de l'Italie ne peut jamais se défaire : il n'y a pas jusqu'à mon accent qui ne me soit un obstacle, Je reculerais, en vérité, devant ma tâche, si je ne réfléchissais que la force est indulgente, et que votre supériorité même me sera une assurée sauvegarde,
A ce début hyperacadémique, il y eut des sourires sur les gradins d'élite. Gonzague ne faisait rien à l’étourdie,
— Qu'on me permette d'abord, reprit-il, de remercier tous ceux qui, en cette occasion, ont honoré notre famille de leur bienveillante sollicitude. Monsieur le régent le premier, monsieur le régent, dont on peut parler à cœur ouvert, puisqu'il n’est pas au milieu de nous, ce noble, cet excellent prince, toujours en tête quand il s’agit d'une action digne et ! snne…
Des marques d'approbation non équivoque se firent jour. “ La maison ’’ applaudit chaleureusement du bonnet.
— Quel avocat eût fait notre cher cousin ! dit Chaverny à Choisy qui était près de lui.
—— En second lieu, poursuivit Gonzague, madame la princesse, qui, maloré sa santé languissante et son amour.pour la retraite, a bien voulu se faire violence à elle-même et redescendre des hauteurs où elle vit jusqu’au niveau de nos pauvres intérêts humains, En troisième lieu, ces grands dignitaires de la plus belle couronne du monde : les deux chefs de ce tribunal auguste qui rend la justice et règle en même temps les destinées de l'Etat, un glorieux capitaine, un de ces soldats géants dont les victoires serviront de thème aux Piutarque à venir, un prince de l'Eglise, at tous ces pairs du royaume, si hien dignes de s'asseoir sur les marches du trône, Enfin, voue tous, messieurs, quel que soit le rang que vous occupez. Je
suis pénétré de reconnaissance, et mes actions de grâces, mai exprimées, partent au moins du fond du cœur.
Tout cela fut prononcé avec une mesure parfaite, de cette voix harmonieuse et sonore qui est le privilége des Italiens du nord. C'était l'exorde. Gonzague sembla se recueillir, Son front s’inclina et ses yeux s’'abaissèrent,
— Philippe de Lorraine, duc de Nevers, continua-t-il d’un accent plus sourd, était mon cousin par le sang, mon frère par le cœur, Nous avions mis en commun les jours de notre “jeunesse. Je puis dire que nos deux âmes n’en faisaient qu’une, tant nous partagions étroitement nos peines comme nos joies, C'était un généreux prince, et Dieu sait quelle gloire était réservée à son âge mûr ! Celui qui tient dans sa main puissante la destinée des grands de la terre voulut arrêter le jeune aigle à l'heure même où il prenait son vol. Nevers mourut avant que son cinquième lustre fut achevé, Dans ma vie, souvent et durement éprouvée, je ne me souviens pas d’avoir reçu un coup plus cruel. Je vuis parler ici pour tout le monde, Dix-huit ans écoulés depuis la nuit fatale n’ont point adouci l'amertume de nos regrets... Sa mémoire est là ! interrompit-il en posant la main sur son cœur et en faisant trembler sa voix ; sa mémoire vivante, éternelle, comme le deuil de la noble femme qui n’a pas dédaigné de porter mon nom après le nom de Nevers !
Tous les yeux se dirigérent vers Ja princesse. Celle-ci avait le rouve au front. Une émotion terrible décomposait son visav'e,
— Ne parlez pas de cela ! fit-elle entre ses dents serrées ; voilà dix-huit ane que je passe dans la retraite at d !
CS iATries
Ceux qui étrient Jà Pour juger sérieusement, les magistrats, les princes et pairs de France, tendirent l'oreille à ce mot. Les clients, ceux que nous avons vus réunis dan l'appartement de Gonzague, firent entendre un long murmure, Cette chose hideuse qu'en nomme ‘“ ja claque ’’ dans le langage usuel n'a pas été inventée par les théâtres. Nocé, Gironne, Montaubert, Taranne, etc., faisaient leur métier en conscience, M. le cardinal de Bissy se leva.
— Je requiers, dit-il, monsieur le président de réclamer le silence. Les dires de madame la princesse doivent être écoutés ici au même titre que ceux de M. de Gonzague,
Et, en se rasseyant, il glissa dans l'oreille de Son voisin Mortemart, avec toute la joie d’une vieille commère qui se sent sur la piste d’un monstrueux cancan :
— Monsieur le due, j'ai idt que nous allons en apprendre de helles !
— Silence ! ordonna M. de Lamoignon, dont le regard sévère fit baisser les veux à tous les amis imprudents de Gonzague.
Celui-ci reprit, répondant à l'observation du cardinal] :
— Non pas au même titre, Votre Eminence, s’il m'est permis de vous contredire, mais à titre Supérieur, puisque madame la princesse est femme et veuve de Nevers, Je m'étonne qu’il se soit trouvé parmi nous quelqu'un pour oublier, ne fût-ce qu'un instant, Je respect profond qui est dû à madame la princesse de Gonzague.
Chaverny se mit à rire dans sa barbe,
— Si le diable avait des saints, pensa-t-il, je blaiderais en cour de Rome Pour que mon cousin fut canonisé !
Li silence se rétablit. L'escarmouche effrontée
que Gonzague venait de tenter sur un terrain brûlant avait réussi. Non seulement sa femme ne l’avait point accusé d'une manière précise, mais il avait pu se parer lui-même d’un semblant de générosité chevaleresque, C'était un point de marqué. Il releva la tête et reprit d’un ton affermi :
— Philippe de Nevers mourut victime d’une vengeance ou d’une trahison. Je dois glisser très légèrement sur les mystères de cette nuit tragique. M. de Caylus, père de madame la princesse, est mort depuis longtemps, et le respect me ferme la bouche.
Comme il vit que madame de Gozague s’agit.:i sur son siége, prête à se trouver mal, il devina qu’un nouveau défi resterait sans réponse. Il s’interrompit donc pour dire avec un ton d’exquise et bienveillante courtoisie :
— Si madame la princesse avait ici quelque communication à nous faire, je m'empresserais de lui céder la parole.
Aurore de Caylus fic effort pour parler, mais sa gorge, convulsivement serrée, ne put donner passage à aucun son. Gonzague attendit quelques secondes, puis 1l poursuivit :
— La mort de M. le marquis de Caylus, qui, sans nul doute, aurait pu fournir de précieux témoignages, la situation éloignée du lieu où le crime fut commis, la fuite des assassins, et d’autres raisons que la plupart d’entre vous connaissent, ne permirent pas à l'instruction criminelle d’éclaireir complètement cette sanglante affaire. 11 y eut des doutes ; un soupçon plana, enfin justice ne put être faite. Et pourtant, messieurs. Philippe de Nevers avait un autre ami que moi. un ami plus puissant. Cet ami, ai-je besoin de le nommer ? vous le connaissez tous : il a nom
Philippe d'Orléans, il est régent de France. Qui oserait dire que Nevers asSasiné à manoué de vengeurs ?
Il y eut un silence. Les clients du dernier banc échangeaient entre eux de vives Pantomimes, On entendait partout, ces mots, répétés à Voix basse :
—C'est plus clair que le jour !
Aurore de Caylus collait son MOuchoir sur ses lèvres où ie Sang venait, tant l'indignation Jui serrait ia poitrine.
Messieurs, reprit Gonzague, j'arrive aux faits qui ont motivé votre Convocation. Ce fut en m'épousant que Madame la Princesse déclars son mariage secret, mais légitime, avec le feu due de Nevers. Ce fut on m'épousant qu'elle constata légalement l'existence d’une fille issue da cotte union. Les preuves écrites Manquaient : Je ré. gistre baroissial, lacéré en deux endroits, ne portait aucune constatation, et je suis forcé de dire (ncoré que M. de Caylus seul au monde aurait pu nous donner quelques éclaircissements à cet égard. Mais M. de Cayius vivant garda tou- Jours le silence. A l'heure qu'il est, nul ne peut interroger sa tombe. La constatation dut se faire au moyen du témoignage sacramu:l de dom Bernard, Chapelain de Caylus, léquel inscrivit mention du Premie;: mariage et de la nais- Sance de mademoiselle de Nevers en marre de l'acte qui donna Mon nom à la veuve de Nevers. Je voudrais que madaïine la princesse vouñt hjen Prêter à mes paroles l'autorité de son adhésion.'
Tout ce qu'il venait de dire était d'une exactitude rigoureuse. Aurore de Caylu- resta muette. Mais le cardinal de Bissy, s'étant penché vers elle, se releva et dit :
—Madame ja princesse ne conteste pin.
Gonzague s’inclina et poursuivit
—L’enfant disparut la nuit même dun mewutre.
Vous savez, messieurs, quel inépuisable trésor de patience et de tendresse renferme le :œur d'une mère. Depuis dix-huit ans, l’unique soin de madame la princesse, le travail de chacun de ses jours, de chacune de ses heures, est de chercher sa fille. Je dois le dire, les recherches de madame la princesse ont été jusqu’à présent complètement inutiles. Pas une trace. pas un indice. Madame la princesse n’est pas plus avancée qu’au premier jour.
Ici Gonzague jeta encore un regard vers sa femme.
Aurore de Caylus avait les yeux au ciei. Dans sa prunelle humide, Gonzague chercha en vain ce désespoir que devaient provoquer ses dernières paroles. Le coup n’avait pas porté. Pourquoi ? Gonzague eut peur.
—I{ faut maintenant, reprit-il en faisant appel à tout son sang-froid, il faut, messieurs, malgré ma vive répugnance, que je vous parle de moi. Après mon mariage, sous ie règne du feu roi, le parlement de Paris, à l’instigation de feu M. le duc d’Elbœuf, oncle pate:nel de notre malheureux parent et ami, rendit, toutes chambres as semblées, un arrêt qui suspendait indéfiniment ( sauf les limites posées par la loi) mes droits à l’héritage de Nevers. C'était sauvegarder les intérêts de la jeune Aurore de Nevers, si elle fût encore de ce monde ; je fus bien loin de m’en plaindre. Mais cet arrêt messieurs, n’en a pas moins été la cause de mon profond et incurable malheur.
Tout le monde redoubla d'attention.
—Ecoutez! écoutez! fit-on sur les petits bancs. Un coup d’œil de Gonzague venait d'apprendre
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à Montaubert, Gironne et COMpagnie “ue c'était là l'instant critique.
—J'’étais eune encore, continua Gonzague, assez bien ei, cour, riche, très riche déjà. Ma noblesse était de celles qu'on ne conteste point.J'avais pour femme un trésor de beauté, d'esprit et de vertu. Comment échapper, je vous demande, aux sourdes et lâches at taques de l'envie ? Sur un point j'étais vulnérable : le talon d'Achille! L'arrët du parlement avait fait ma position fausse, en ce sens que, paur certaines âmes basses pour ces cœurs vils dont l'intérêt est le seul mattre, il semblait que je devais désirer la mort de la jeune fille de Nevers.
On se récria dans la juste mesure.
— Eh! messieurs, dit Gonzague avant que M.
de Lamoi non eût imposé silence aux interrup: teurs, le monde est fait ainsi ! Nous ne changsrons pas le monde. J'avais intérêt, intérêt matériel, done je devais avoir une arrière-pensée, La calomnie avait beau jeu contre moi, la calomnie ne se fit pas faute d'exploiter ce filon. Un seul obstacle me séparait d'un immense héritage. Périsse l'obstacle ! Qu'importe le long témoignave de toute ma vie pure ? On me soupçonna des intentions les plus perverses, les plus infâmes ! On mit (je dois tout dire au conseil) on mit la froideür, la défiance, presque la haine entre madame Ja princesse et moi. On prit à témoin cett. image en deuil qui orne la retraite d’une sainte femme ; on opposa au mari vivant l'époux mort ; et, pour employer un mot trivial, messieurs, un pauvre mot qui est l'expression du bonheur des humbles, hélas! et qui ne semble pas fait pour nous autres qu'on appelle grands, on troubla mon ménage !
Il appuya fortement sur ce mot.
—Mon mépage, entendez-vous bien ; monintérieur, mon repos, ma famiile, mon cœur! Oh! si vous saviez quelles tortures les méchants peuvent infliger aux bons ! si vous saviez les larmes de sang qu’on pleure en invoquant la sourde Providence! si vous saviez! Tenez, je vous affirme ceci sur mon honneur, et sur mon salut, je vous le jure! j'aurais donné mes titres, j'aurais donné mon nom, j'aurais donné ma fortune pour être heureux à la façon des petites gens qui ont un ménage, c'est-à-dire une femme déevouée, un Cœur ami, des enfants qui vous aiment et qu’on adore, la famille enfin, la famille, cette parcelle de félicité céleste que Dieu bon laisse tomber parmi nous !
Vous eussiez dit qu'il avait mis son âme tout entière dans son débit. Ses dernières paroles furent prononcées avec un entraînement tel, qu'il ÿ cut dans l'assemblée comme une grande commotion. L'assemblée était touchée au cœur. Il Y avait plus que de l'intérêt, il y avait une respectucuse compassion Pour cet homme tout à l'heure si hautaïin, pour ce grand de la terre,pour ce prince qui venait mettre à nu, avec des larmes dans la voix et dans les Yeux, la plaie terrible de son existence, Ces juges étaient pour bon nombre des gens ayant de la famille.
Malgré les mœurs du jour, la fibre du père et de l'époux remua en eux violemment,
Les autres, roués ou agioteurs, ressentirent je ne sais quel vague émotion, comme des aveugles qui devineraient les couleurs, ou comme ces filles perdues qui s’en von, au théâtre pleurer toutes leurs larmes aux accents de la vertu persécutée.
Il n’y avait que deux êtres pour rester feoids au milieu de l’attendrissement général : mada-
me la princesse de Gonzague et M. de Chaverny. La princesse avait les yeux baiïssés, Elle semblait rêver, et certes cette tenue glacée ne plaidait point en sa faveur auprès de ses juges prévenus. Quant au petit marquis, il se dandinait sur son fauteuil et mâchait entre ses dents :
—Mon illustre cousin est un coquin sublime !
Les autres comprenaient, à l’attitude même de madame de Gonzague, ce que l’infortuné prince avait dû souffrir,
—C’est trop! dit M. de Mortemart au cardinal de Bissy ; soyons luste, c'est trop!
M. de Mortemart s'appelait Victurnien de son nom de baptême, comme tous les membres de l’illustre maison de la Rochechouart. Ces divers Victurnien étaient généralement de bons hommes. Les mémoires méchants leur font cette querelle d'allemand qu'aucun d’eux n'invenñta la poudre. Les dames, par exemple...
Le caïdinal de Bissy secoua son rabat chargé de tabac d'Espagne. Chaque membre du respéctable sénat faisait ce qu'il pouvait pour garder sa gravité austère, Mais aux petits bancs on ne se gênait point. Gironne s’essuyait les yeux qu’il avait secs ; Oriol, plus tendre ou plus habile, pleurait à chaudes larmes ; le baron de Batz sanglotait.
—Quelle âme! dit Taranne.
—Quelle belle âme ! amenda M. de Peyrolles qui venait d’entrer.
—Ah! fit Oriol avec sentiment, on n’a pas compris ce cœur-là !
--Quand je vous disais, murmura le cardinal un peu remis, que nous allions en apprendre de belles ! Mais écoutons : Gonzague n’a ras fini.
Este
+ ee ete
Gonzague, en effet, reprit, pâle et beau d’émotion :
—Je n'ai point de rancune, messieurs, garde d'en vouloir à cette Pauvre mère, abuséo, Les mères sont crédules parce qu'elles aiment ar. demment, Et si j'ai souffert, n'a-t-elle pas eu, elle aussi, de cruelles tortures ? L'esprit le plus robuste s’affaiblit à la longue dans le martyre. L'intelligence se lasse. Ils lui ont dit que j'étais l'ennemi de sa lille, que j'avais des intérêts...comprenez bien cela, Messieurs, des intérêts moi Conzague, l’homme de France le plrs riche après Law !
—Avant Law, glissa Oriol.
Et certes il nya tredire.
Dieu me
vait là personne Pour le con-
—Ls lui ont dit, Poursuivait Gonzague : “Cet hoiame a des émissaires partout : <os agents sillonnent en tous sens la France, l'Espagne, l’Italie... Cet homme s'occupe de votre fille plus que vous même..."
ll se retourna vers la princesse et ajouta :
—On vous a dit cela, n’est-ce Pas, mademe ?
Aurore de Caylus, sans lever les yeux et sans bouger, laissa tomber ces mots,
On me l’a dit.
— Voyez! s'écria Gonzague en s'adressant au conseil.
Puis se tournant de nouveau vers sa femme :
—On vous a dit aussi, pauvre mère : “&j; vous cherchez en vain votre fille, si vos efforts, sont restés inutiles, c’est que la main de cet homme est là, dans l'ombre, <a main qui donne je change à vos recherches, qui égare vos poursuites sa main perfide.” N'est-il Pas vrai, madame, qu'on vous a dit cela ?
—On me l'a dit, repartit encore ]
a princesse.
,», emo-
‘u me usée, it ars eu, plus tyre.
étais :Omjonprès
au
— Voyez! voyez, mes juges et mes pairs ! fit Gonzague. Et ne vous a-t-on pas dit quelque chose encore, madame ? que cette main qui agit dans l’ombre, cette main perfide, est la main de votre mari ? Ne vous a-t-on pas dit que peutêtre l'enfant n'était plus, qu'il y avait des hommes assez infâmes pour tuer un enfant, et que Peut-être... Je n’achôve Pas, madame, mais on vous a dit cela.
Aurore de Caylus, pâle autant qu'une morte,répondit pour la troisième fois :
—On me l’a dit.
—Et vous l'avez cru, madame? interrogea Je prince dont l'indignation altérait la voix.
—Je l'ai cru, répartit froidement la princesse,
De toutes les parties de la salle s'élevèrent, à ce mot, des exclamations.
—Vous vous perdez, madame, dit tout bas le cardinal à l’orcille de la princesse : à quelque conclusion que Puisse arriver M. de Gonzague, vous êtes sûre d’être condamnée,
Elle avait repris son immobilité silencieuse, Le président de Lamoignon ouvrait la bouche pour lui adresser quelque remontrance, lorsque Gonzague l’arrêta d’un geste respectueux.
—Laissez, monsieur le président, je vous en prie, dit-il : laissez, messieurs. Je me suis imposé sur cette terre un devoir pénible, je le remplis de mon mieux ; Dieu me tiendra compte de mes efforts. S'il faut vous dire la vérité tout entière, cette Convocation solennelle avait pour but principal de forcer madame la princesse à m'é- Couter une fois en sa vie. Depuis dix-huit ans que nous sommes époux,je n'avais pu obtenir cette faveur. Je voulais parvenir jusqu’à elle, moi l’exilé du premier jour des noces ; je vou-
lais me montrer tel que je suis, à elle qui ne me
connaît pas. J'ai réussi ; grâces vous en soient rendues : mais ne vous mettez pas entre elle et moi, car j'ai le talisman qui va lui ouvrir les yeux.
Puis, parlant désormais pour la princesse toute seule, et s’adressant à elle directement, au milieu du silence profond qui régnait dans la salle:
—On vous a dit vrai, madame : j'avais plus d'agents que vous en France, en Espagne, en Italie, car, pendant que vous écoutiez ces accusations infâmes portées contre moi, je travaillais Pour vous. Je répondais à toutes ces calomnies Par Une poursuite plus ardente, plus obstinée que la vôtre. Je cherchais, moi aussi, je cherchais sans cesse ct sans repos, avec ce que j'ai de crédit et de Puissance, avec mon or, avec mon cœur! Et aujourd'hui vous voilà qui m’écoutez maintenant, aujourd’hui, récompensé enfin de tant d’années de peines, je viens à vous, qui me méprisez et me haïssez, moi qui vous respecte et qui vous aime... je viens à vous et je vous dis Ouvrez vos bras, heureuse mère, je vais y mettre votre enfant !
En même temps, il se tourna vers Pevrolles qui attendait ses ordres À —Qu’on amène, ordonna-t-il à haute voiv, Mile j Aurore de Nevers !