ACTE 111, SCÈNE IX
COVIELLE
Elle a la bouche grande.
c'léonte.
Oui ; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.
COVIELLE
Pour sa taille, elle n’est pas grande.
Non ; mais elle est aisée et bien prise.
COVIELLE
Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions.
CLÉONTE
11 est vrai ; mais elle a grâce à tout cela; et ses manières sont engageantes^, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.
Pour de l’esprit...
CLÉONTE
Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.
COVIELLE
Sa conversation...
CLÉONTE
Sa conversation est charmante.
COVIELLE
Elle est toujours sérieuse.
CLÉONTE
Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois-tu rien de plus impertinent que des femmes qui rient à tout propos ?
COVIELLE
Mais, enfin, elle est capricieuse autant que personne du monde.
CLÉONTE
Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux belles; on souffre tout des belles ^
1. On prétend que Molière s’est plu à tracer, dans les réponses de Cléonte, le’ portraU de sa femme, telle qu’elle était, ou du moins telle qu’il la voyait. Rien n’empêche de le croire : et ce qui viendrait à l’appui de Tanecdote, c’est que mademoiselle Molière fut chargée du rôle même de Lucile. Mais cette particularité, vraie ou fausse, nous importe moins que l’admirable vérité de passion qui brille dans les sentiments opposés, dans les discours contradictoires de Cléonte.
LE boürgl:ois gentilhomme.
COVIELLE
Puisque cela va comme cela, je \ois bien que vous avez envie de Taimer toujours.
CLÉONTE
Moi? j’aïmerois mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je Tai Taimée.
COVIELLE
Le moyen, si vous la trouvez si parfaite?
CLÉONTE
C’est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur, à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d’attraits, tout aimable que je la trouve. La voici.