‹ Le bourgeois gentilhommeChapitre 78 sur 122 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, MUSICIENS^*, LAQUAIS.

MADAME JOURDAIN

Ah! ah! je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu’on ne m’attendoit pas. C’est donc pour cette belle alfaire-

* Tous les morceaux que vous avez touches, (1682.)

** Les éditions de la pièce ajoutent : musicienne. Il faut conclure de c 'tte différence suivie que présentent le livre du ballet et les éditions de la pièce, que trois chanteurs dirent à la cour les couplets Cl des susj et que deux chanteurs et une chanteuse les dirent h la ville.

OG

ci, monsieur mon mari, que vous avez eu tant d’empressement à m’envoyer dîner chez ma sœur ? Je viens de voir un théâtre là-bas S et je vois ici un banquet à faire noces. Voilà comme vous dépensez votre bien ; et c’est ainsi que vous festinez les dames en mon absence, et que vous leur donnez la musique et la comédie, tandis que vous m’envoyez promener ^

DORANTE

Que voulez-vous dire, madame Jourdain? et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tête que votre mari dépense son bien, et que c’est lui qui donne ce régale ^ à madame ? Apprenez que c’est moi, je vous prie ; qu’il ne fait seulement que me prêter sa maison, et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites.

MONSIEURJOURDAIN.

Oui, impertinente, c’est monsieur le comte qui donne tout ceci à madame, qui est une personne de qualité. Il me fait Thonneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui.

MADAME JOURDAIN

Ce sont des chansons que cela; je sais ce que je sais.

DORANTE

Prenez, madame Jourdain, prenez de meilleures lunettes.

MADAME JOURDAIN

Je n’ai que faire de lunettes, monsieur, et je vois assez clair. Il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon mari. Et vous, madame, pour une grand dame, cela n’est ni beau, ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un ménage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous.

DORIMÊNE.

Que veut donc dire tout ceci? Allez, Dorante, vous vous

1. Ce théâtre est celui que Covielle a fait dresser pour 1a réception de M. Jourdain, en qualité de mamamourhi. Comme madame Jourdain n’est pas dans la confidence de cette farce, il est tout simple qu’elle voie dans ces préparatifs une nouvelle folie de son mari.

2. Il y a, dans V Asinaire de Plaute, une situation presque semblable : Artémone surprend son mari Déménète, à table, chez la courtisane Pliilénie ; elle apostrophe vertement la courtisane ; et, comme déraison, traite encore plus mal le galant suranné.

3. Il y a régale dans le texte original. Ce mot s’écrivait souvent ainsi, et Molière a dit dans Àmphytinon, acte I, scène iv :

Mais quoi ! partir ai n?i d'une façon brutale,

Sans me dire un seul mot de douceur }iour régale.

Voyez ci-après, page 125.

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