I.A OHOUTE
En voilà un soudard!
PAULKTTE.
Quel pignouf!
ÉTIENNKTTIC^ qui les a fait remonter en les poussant Ju geste vers la porte du fond.
Oui! c'est bien! Allez! laissez-moi!
GLÉO.
Non, c'est vrai, ça !
a - I LA CHOUTE.
Gifler Guérassin !
PAULETTE
En voilà des façons !
ÉTIEXNETTI-:, pressant leur départ.
Allez ! allez !
LA GHOUTE.
Alors, adieu.
«I PAULETTE
^ 1 Adieu.
GLÉO.
Adieu.
KTIKNMKTTE, pressée de les renvoyer.
Oui. adieu, adieu, (au moment où les femmes
214 LE BOURGEOX
sortent, elle se retourne pour aller à Maurice ; elle le trouve entrain de remonter et se disposant à sortir également. — Sur un ton de prière.) Oh ! non ! . . . VOUS, paS ! . . .
Vous, restez !
MAURICE, voulant partir.
Madame...!
Je vous en supplie, pas comme cela ; pas avant de m'avoir entendue ; que je me sois disculpée...!
MAURICE, descendant vers la droite jusque devant le sopha.
Oh ! madame, pourquoi m'avez-vous menti ?
ÉTIENNETTE, au-dessus du fauteuil qui est p.ès de la petite table.
Eh ! bien, oui ! oui, c'est vrai, j'aurais dû vous dire, vous avouer... mais je n'ai pas osé!... je ne voulais pas rougir devant vous... Oui, cet homme était mon amant : je suis une malheureuse, une créature indigne.
MAURICE» avec un accent de tristesse.
Vous voyez bien que ma place n'est pas
ÉTIENNETTE, avec élan.
Elle n'est pas ici si vous vous occupez de
l'opinion du monde! elle est ici si vous tenez compte du rôle que vous y avez à remplir.
MAURICE, la regardant un instant puis :
Que voulez-vous dire?
ÉTIENNETTE, id.
Vous voyez bien que j'ai soif de repentir, soif de pardon... Vous qui m'avez indiqué la voie du bien, allez-vous m'abandonner alors que j'ai encore si besoin de vous? alors que mon initiation est encore si nouvelle ? alors que ma foi est encore si chancelante?
MAURICE, lentement et comme inspiré.
C'est vrai!
ÉTIENNETTE
Vous ne doutez pas de ma sincérité, n'est-ce pas ? Eh bien, lorsque la pécheresse vous'crie : « au secours! » lui refuserez-vous la main et vous détourncrez-vous d'elle?
MAURICE, avec une profonde conviction.
Non, vous avez raison! je reste.
ÉTIENNETTE, radieuse.
Quoi! je puis espérer?,..
MAURICE
Venez! Parlez! Confiez-vous à moi!
Tout en parlant il la fait asseoir sur lo sopha et s'assied lui-même sur le tabouret qui e^t auprès ; il se
216 LE BOUliGEOX
débarrasse de son képi en le posant derrière lui sur le tabouret.
ÉTIENNETTR, une foi= assise.
Ah! monsieur l'abbé, merci pour ces paroles réconfortantes! Ah! vous ne savez pas quelle influence vous avez eue sur moi !
MAUKrCE.
Moi ?
En m'arrachant aux flots qui m'entraînaient, vous avez cru opérer un sauvetage ordinaire ? vous avez fait un sauvetage moral. Je n'ai plus qu'un objectif aujourd'hui : travailler au rachat de mes fautes et devenir la créature que vous souhaiteriez que je sois. Voilà le miracle que vous avez opéré.
MAURICE, touché.
Eh! quoi, c'est à cause de moi...!
ÉTIENNETTE
Ah! je serais si heureuse de mériter votre estime.
MAURICE
Oh! madame...!
ÉTIENNETTE
Mais j'ai besoin qu'on me soutienne, j'ai
besoin du secours de vos lumières : soyez mon conseiller, mon directeur de conscience! dites! vous voulez bien?
MAURICE, avec uu enthousiasme mystique.
Si je veux!... Je suis encore bien novice, bien impuissant à exprimer les choses que pourtant je ressens ! mais puisque Dieu est avec moi, c'est lui qui m'inspirera les mots qu'il faut dire et par lesquels je vous persuaderai.
Promettez -moi que vous viendrez me voir souvent.
MAURICE
Toutes les heures de liberté que mon service me laissera, je vous les consacrerai.
ÉTIENNETTE
Et vous m'apprendrez à croire ?
MAURICE
A croire! Est-ce qu'on apprend à croire! On croit, et voilà tout !
ÉTIENNETTE, se laissant glisser sur les genoux, et les deux mains jointes contre sa joue gauche.
Eh bien oui. je croirai; je croirai puisque vous me le dites.
MAURICE, avec un geste d'apôtre.
IVon!... pas parce que je vous le dis, mais parce que telle est votre volonté.
ÉTIENNETTE, humble et soumise.
Alors parce que telle est ma volonté.
MAURICE^ doucement.
Mais relevez-vous ; pourquoi vous agenouiller ?
ÉTIEÎs'NETTE, sur un ton de prière.
Laissez-moi rester ainsi: c'est l'attitude qui convient à la pénitente.
Elle s assiel sur les genoux, les mains toujours jointes, le coude gauche appuyé sur le sopha. MAURICE, avec élévation.
Regardez Marie de Béthanie. celle' que nous appelons la Magdeleine : c'était une pécheresse comme vous; mais elle eut la foi en la présence du sauveur et c'est par là qu'elle toucha le cœur de Jésus.
ÈTIENNETTR, hoche la tête doucement puis timidement.
Mais... la Magdeleine aima le Ciirist ?
MAURICE, id.
Oui, mais elle l'aima comme il voulait être aimé.
ÉTIENNETTE
C'était une courtisane : comment se faitil qu'elle ait pu concevoir un autre amour que celui qui lui était habituel?
MAURICE, id.
Elle fut touchée de la grâce.
ÉTIKNNETTE, comme dans un rêve.
A moins qu'elle n'ait eu conscience de l'impossibilité de son amour et que plutôt que de voir s'éloigner d'elle celui qu'elle aimait, elle n'ait préféré se résigner à cette adoration muette qui devait lui cacher la nature de ses pensées.
MAURICE, avec une énergie mystique.
Croyez-vous donc que le Christ qui lisait dans son âme se serait mépris sur le caractère de ses sentiments ?
ÉTIENNETTE, id.
C'est pourtant tellement le propre des femmes de savoir plier leur amour à l'idéal de ceux qu'elles aiment.
MAURICE, avec élan.
Non! non! chez elle, tout est spontané,
tout est sincère! (D'une voix pleine de tendresse.)
Pécheresse encore, elle voit le Christ et reconnaît Dieu dans la chair du fils de l'homme. Elle se rend auprès de lui avec un vase d'albâtre rempli de parfum ; elle commence par arroser ses pieds de larmes ; puis elle les essuie avec les cheveux de sa
220 LE BOUHGfcON
tèti". elle, baiso st^s pieds et les oint di; parfums.
ÉTIENNKTTE, à qui tout ceci paraît peu de chose.
Quand on aime!
MAURICE, avGC transport.
Comprenez-vous la beauté de cet acte de loi et d'iiumilité ? comprenez-vous que le Sauveur en fut t(mcbé par tout ce qu'il contenait de repentir, d'expiation et d'amour ? comprenez-vous ? comprenez- vous?
ÉTfEN.NETTE, comme grisée.
Ail! je ne sais pas... je ne sais pas si je comprends le sens de vos parcdes !... je comprends que votre voix est une musique qui me monte à l'àme, me berce et m'étourdit,
MA.URICE, dôconteuauco par ces paroles inattendues. presque à mi-voix.
Madame! iMadame! l'erdez-vous l'esprit?
ÉTIENNETTE, id.
Ah! je comprends la Magd(deine, quand je me mets à sa place : s'humilier devant celui qu'on aime... quelle joie!... Ah! si je pouvais!... si je pouvais...!
MAURICE, reculant sur sou tabouret.
Madame!...
Lli BOURGEON 221
ÉTIENNbTTE, s'approchant de lui, en se traînant sur les genoux.
Etre à vos pieds, toujours, les inonder de mes larmes, comme elle !... Ali! comme je comprendrais cela!...
MAUKICE, se levant en essayant de se dégager.
Quelles paroles osez- vous dire!
ÉTIENNETTE, essayant de le retenir.
JVon, non! ne vous éloignez pas... laissezmoi me serrer, me blottir contre vous.
MAURICE^ scandalisé.
Madame ! Madame ! Retirez-vous.
Il passe à gauche, Étiennette en s'accrochant à lui pour le retenir a pivoté sur les genoux ; mais il s est dégagé presque aussitôt de son étreinte.
ÉTIENNETTE, qui a gagné ainsi presque le milieu de la scène toujours à genoux.
Par pitié... oui. je suis folle... mais la Magdeleine aima le Christ : pourquoi moi. pécheresse comme elle, n'aimerais-jc pas à son exemple? Mais est-ce que tout l'Evangile n'est pas un livre d'amour? Eh! bien, après tout, pourquoi rougirais-je d'un sentiment que les Ecritures magnifient!
MAURICE, avec horreur, la repoussant du geste.
Taisez-vous! Taisez-vous !.., vnl.rc aiiKiur
est coupable. Celui-là la religion le réprouve !
ETIENNE TTE, se levant brusquement, et avec résolution.
Eh bien, tant pis! j'en ai trop dit pour pouvoir reculer, et puis je n'ai plus la force
de lutter ; (Marchant sur lul et presque dans son orellle.)
je vous aime ! je vous aime ! je vous aime !
MAURICE, affolé.
Malheureuse, c'est le démon qui vous possède ! Chassez-le! chassoz-le!
Il esquisse un rapide signe de croix, tout en gagnant jusqu'à la cheminée où il demeure le dos tourné pour éviter le regard d Ktiennette.
ÉTIENXETTE.
Moi,, le chasser ! quand il me donne une des sensations les plus intenses que j'aie ressenties de ma vie !
MAURICE, se retournant à demi et douloureusement.
A moi...! vous osez !
ÉTIENNETTE, à l'angle droit du canapé et de la table.
Oui, j'ose! oui j'ose ! Jusqu'alors vous aviez la soutane qui commandait à mon respect. Désormais vous n'êtes plus l'ecclésiastique pour moi : vous êtes un soldat, vous êtes un homme.
MA.URIGE. qui face à la cheminée a écouté tout cela l'air terrifié, les deux mains jointes en implorant le ciel avec détresse.
Ah! pourquoi suis-je venu ici!
ÉTIENNETTE, qui a gagné jusqu'à lui avec une âpre joie.
Pourquoi ? Parce que vous m'aimez aussi.
MAURICE,, vivement et douloureusement.
Non ! non !
ÉTIF;NNETTK, tout contre lui; un peu au-dessus, à la cheminée.
Mais si. mais si! si j'ai été dupe, vous l'avez été autant que moi. Pourquoi avezvous tremblé tout à l'heure, quand vous avez appris la présence de votre mère ? Oui, pourquoi? si ce n'est parce que vous sentiez bien que le sentiment qui vous attirait, n'était peut-être pas aussi évangélique que vous vouliez le croire, (presque dans
l'oreille de Maurice, qui écoute tout cela terrifié, les coudes serrés contre lui, le cou dans les épaules et les mains collées contre ses oreilles comme pour se défendre d'entendre.) Eh bien, ce sentiment, c'était l'amour I et l'amour terrestre, l'amour charnel, celui qui tenaille, qui persécute et finit toujours par avoir raison de la volonté !
MAURICE, sur un ton de souffrance et de prière, avec des sanglots dans la voix.
Taisez-vous! Taisez-vous!
ÉTIKNNETTE, implacable.
Vous pouvez vous dérober aujourd'hui, vous me reviendrez demain ; parce que ma pensée est dans la vôtre ; parce que vous m'aimez! vous m'aimez! et que maintenant
(Appuyant sur le c savez ».) VOUS Savez qUC VOUS
m'aimez!
MAURICE, douloureusement.
Etre de perdition, VOUS aspirez à ma chute.
KTIEXN'KTTK, avec transport.
J'aspire à nion bonheur et j'aspire au
vôtre ! (Maurice a un geste de révolte.) Oui, aU VÔ-
tre! (Avec perfidie.) Et tcuez ! voulez-vous savoir ce que madame votre mère est venue faire tout à l'heure?
MAURIGK.
Ma mère ?
Me prier de m'employer à ce que vous appelez votre chute.
MAURICE, scandalisé.
Ma mère! ma mère... vous osez!
ÉTIENNETTE
Oui... Et elle n'est pas seule à souhaiter : monsieur le curé...
LE BOURGKON
MAURICE, abasourdi.
Monsieur le curé !
ÉTIENNETTE
Oui, monsieur le curé, le vôtre...
MAURICfi;, avec un désespoir comique.
Mon Dieu, qu'est-ce que je dois entendre?
ÉTIENNETTE
Vous voyez que tout conspire contre vous ! Et vous-même; oui, vous-même, qui résistez en vain : vous pouvez me maudire, mais vous ne partirez pas !
MAURICE, avec plus d'angoisse que de conviction réelle.
Oh ! si !
Il traverse vivement la scène pour aller chercher son képi laissé sur le tabouret de droite.
ÉTIENNETTE, sftre à présent du triomphe, tout en gagnant le milieu de la scène.
Non ! car si vous aviez dû partir, il y a longtemps que vous ne seriez plus là.
MAURICE, arrêté dans son élan par la vérité de ces paroles, — implorant le ciel.
Mon Dieu, ayez pitié de moi!