‹ Le bout de l'an de l'amour causerie a deux (volume 2)Chapitre 6 sur 13 · SCÈNE UNIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE UNIQUE

HENRI

Tiensl c’est vrai, nous avons mangé du saucisson.

CHARLES

A ta santé!... (ils trinquent.) Ah! quels souvenirs! les feux allumés... les chants des soldats... les rondes d’officiers parmi les plats et les bouteilles. Le drapeau du 3e zouaves, qui, a deux pas de nous, élrennait son étoile! car, ce jour-là, ton régiment avait été mis à l’ordre du jour... Qu’est-ce que tu as ?

HENRI

Je me mouche!

CHARLES

Ce n’est pas vrai, tu pleures. Quel drôle de pays que le nôtre ! tout le monde est chauvin et personne ne veut en convenir. HENRI, avec abandon.

Ah! comme le cœur battait alors 1 comme on se sentait vivre I

CHARLES

Surtout lorsque, comme moi, on avait été si près de mourir.

HENRI

Comment?

CHARLES

Ah! c’est vrai, je ne t’ai pas raconté... Tiens, au fait, moi, j’ai perdu là un sujet de dessin et une réclame! Tu sauras donc que c’était pendant la bagarre; oh! mais au beau moment! Je m’étais mis dans un petit coin, et, tandis que vous jouiez du sabre et de la baïonnette, moi, je m’escrimais vivement de mon crayon. Quand tout à coup, en relevant la tête, j’aperçois à vingt-cinq pas de moi, tout au plus, un habit blanc qui épaulait son arme à mon intention. Je me sentais perdu, je ne te le cacherai pas; ma carabine était près de moi, il est vrai, mais le temps de la prendre... Bref, par un mouvement instinctif mais idiot, je mets mon dessin devant moi en guise de bouclier, et, tout aussitôt, mon Autrichien tombe la face contre terre. — J’aurais pu attribuer cette attitude respectueuse à l’admiration causée par le chef-d’œuvre que je lui pré-

sentais; je crus plus modeste de supposer qu’un des nôtres, témoin du danger que je courais, luiavaitlogé une balle dans le ventre.

HENRI

Eh bien, tu l’as échappé belle! Ah! à ta place, je prierais l’illustre Devisme de me faire un porte-crayon rayé.

CHARLES

J’y songerai. Passe-moi les crevettes.

HENRI

Passe-moi le saucisson... Donnant, donnant, (ils échangent les co mestibles.)

LE GARÇON paraît à droite; à cette vue, il jette nn cri de surprise.

Messieurs...

CHARLES

Quoi?... Tiens, je l’ai pris pour mon Autrichien.

LE GARÇON, à Henri.

Monsieur, le dîner a trop attendu, il sera détestable.

CHARLES, éclatant de rire, la bouche pleine.

Eh bien , qu’est-ce que ça nous fait ?

Page 1