‹ Le brasseur de Preston (volume 2)Chapitre 6 sur 55 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

ROBINSON, EFFIE, en grande toilette.

EFFIE

Ah! vous voilà, monsieur Robinson? Suis-jebien comme ça?

ROBINSON

Ébouriffante ! Descends donc que je te regarde : on ne saurait être plus gentiment accoutrée! ma parole d'honneur ! tu brilles comme un soleil ! on dirait la boutique d'un orfèvre.

EFFIE

Ah ! dam ! vous m'avez ordonné de mettre mes plus beaux effets.

HOBINSON.

C'est vrai; mais où as-tu pris tout cela? je ne te connaissais pas ce beau corsage, cette belle jupe.

EFFIE

Où j'ai pris tout cela? mais c'est à votre générosité que je le dois. Est-ce que tous les dimanches je ne vous vois pas mettre en cachette trois ou quatre pièces d'or dans le tiroir de ma petite table, et puis vous sauver comme si vous aviez fait une méchante action?

ROBINSON

C'est bon ! c'est bon ! ne parlons pas de ça!

EFFIE

Au contraire! et il faut que ça finisse, parce qu'enfin je suis honteuse de tout ce que vous faites pour moi : c'est grâce à vous que j'ai de belles robes, que j'ai une petite somme rondelette, un joli logement dans votre brasserie; je ne mérite pas tant de bontés, monsieur Robinson, et il est temps...

robinson, l'interrompant.

Voulez-vous bien vous taire! chut! qu'est-ce que ça veut dire! Ah! nous raisonnons!

EFFIE

Car enfin...

ROBINSON

Eh bien ! encore I Veux-tu que je te dise : je ne fais pas encore assez pour toi, je suis un ingrat !

EFFIE

Par exemple !

robinson.

Oui, un ingrat! Quand je songe aux services que ton pauvre père m'a rendus lorsqu'il vivait...

EFFIE

11 ne faisait que son devoir, monsieur Robinson ; un ouvrier doit ses bras et son temps au maître qui le paie.

robinson.

Oui, un ouvrier comme tous les autres ouvriers; mais ton père, c'était un ami, un véritable ami ! Si, jeune encore, je possède aujourd'hui un peu de fortune, c'est à son activité, à son industrie, à ses conseils que je le dois : la concurrence menaçait de m'engloutir, eh bien ! par son adresse, il m'a sauvé, rétabli dans mes affaires, et, à mon tour, j"ai coulé les autres brasseurs. Ah çà! je ne

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devais donc pas me charger de sa fille, qu'il laissait, à vingt ans, seule au monde, sans fortune, sans avenir! une fille qui a soigné ma pauvre défunte avec un dévouement extraordinaire?

EFFIE

Vraiment, monsieur Robinson , vous exagérez ] les choses; ce que j'ai fait...

ROBINSON

Allons, en voilà assez là-dessus; nous tomberions dans le sentiment, et il ne s'agit pas de tout cela. Effie, viens à côté de moi, là, sur ce banc. I (Ils s'asseyent lotis deux.) As-tu deviné pourquoi tous ces préparatifs de fête?

EFFIE

Non.

ROBINSON

Je m'en vais te le dire. Sais-tu bien que j'aurai trente-cinq ans à Pâques prochain ?

F.FFIE.

Je le sais.

ROBINSON

Ah! tu savais ça ! ce que lu ne sais pas, c'est que je commence à m'ennuyer d'être veuf. Le soir, quand les travaux sont finis, que tout le monde se repose, je me promène dans ma chambre, comme ça, de long en large, delarge enlong, et ça ne m'amuse pas. Je me suis questionné, et je me suis répondu que M. Daniel Robinson, le brasseur, voudrait bien avoir une demi-douzaine de marmots qui seraient là à jouer autour de lui, «lui le tireraient par sa veste, qui lui pinceraient les mollets jusqu'au sang, enfin des petites gentillesses.

effie, avec contrainte.

Ah ! vous songez à vous remarier .;

T.OBINSON.

Les marmots, il est aisé de se les procurer; mais une femme belle, douce et sage, c'est difficile à rencontrer!

effie, baissant les yeux.

Vous croyez?

ROBINSON

Et il faut conclure le marché rien que sur les ] apparences; si après on est vexé, c'est égal, tant pis! l'affaire est faite, arrange-toi! Cependant je crois avoir trouvé ce qu'il me faut, un peu loin d'ici, par exemple.

ErFiF. , avec chagrin.

Ah! c'est loin d'ici!

ROBINSON

Celle que j'ai choisie est bonne et douce, à ce qu'on dit.

effie, avec dépit.

Tant mieux, monsieur Robinson! Cependant prenez garde; comme vous le dites vous-même, il est dangereux de conclure sur les apparences.

ROBINSON

Oh 1 celle-là, on me la garantit! Du reste, j'ai pris des informations, et elle arrive aujourd'hui même.

r.rnr. , se levant.

Aujourd'hui !

robinson , se levant aussi.

Par le coche de Norwich : c'est la fille d'un de mes fournisseurs de houblon. Tiens, j'ai justemeni là la lettre d'avis du papa. (Lisant.) «Monsieur ei » cher client, en réponse à l'honorée vôtre du » 16 courant, j'ai l'honneur de vous annoncer » que je vous expédie par le coche d'aujourd'hui » ma fille et cinquante sacs de houblon, premier » choix; j'espère que le tout vous arrivera sans « déchet et sans avarie : veuillez m'en accuser ré- » ception et passer écriture en bonne forme. Je » suis, en attendant un nouvel envoi. ..«Et cœtera. Tu l'entends, ma prétendue sera dans un instant ici; je veux la recevoir de mon mieux Effie, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que rien ne manque ? effie, arec effort.

Oui, monsieur Robinson.

robinson.

Ah çà ! je te laisse; il y a encore quelques voisins que je vais inviter. Dis donc, ça te fait plaisir d'apprendre que je me marie?

effie, pleurant presque.

Oh! certainement, monsieur Robinson!

rorinson.

Tant mieux! Au revoir! vous êtes une bonne fille, Effie. Je serai ici dans un instant. Adieu, Effie!

11 sorl par le fond.

EFFIE, seule.

Grâce au ciel, me voilà seule, et je puis pleurer. Mon Dieu ! moi qui , ce matin , me suis levée si joyeuse, si contente! qui aurait pu me dire... Lui faire bonne mine, à cette femme, oh! non, certainement! ce serait plus fort que moi, et j'aime mieux m'en aller, quitter pour toujours la brasserie. (Après un instant de réflexion.) Eh ! le puisje? comment justifier ce départ? Aux questions dont on m'accablerait, pourrais-je répondre : Je vous quitte, monsieur Robinson, parce que, moi, pauvre orpheline, j'avais rêvé qu'un jour... Etcependant je ne puis pas rester ici !

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