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CHAPITRE VIII

Importance sociale de la petite propriété. — Obstacles à son dére»loppement. — La culture du café et la petite propriété. — La division de la terre dans la région de Campina$, — Les nouTelles colonies de Saint-Paul.

Nous avons étudié les relations des fazendaires aye<^ leurs ouvriers agricoles ; il nous reste à chercher quelle place a su prendre la petite propriété dans TËtat d» Saint-Paul. Si la grande propriété y domine, la petite propriété n'y est pourtant pas inconnue. La loi de» successions y tend comme ailleurs à diviser les héritages. A côté des fazendas» se rencontrent des domaines d'étendue plus restreinte, les sUios^ les chacras. Auprès des colonies privées, établies par les fazen» daires sur leurs terres, et peuplées d'ouvriers agricoles, il existe aussi des colonies de petits propriétaires, fondées par le gouvernement. Le mot même de colonie est souvent employé pour désigner un lot colonial : fazendas, sitios, chacras, colonies, tels sont les typea divers d'exploitation rurale.

Les statistiques agricoles sont trop imparfaites pour qu'il soit possible de se représenter l'importance rela« tive de chacun d'eux. En 1905, suivant les donnée»

publiées par le ministère de rAgriculture, il y avait «D tout, dans TËtat de Saint-Paul, 56.931 propriétés, couvrant une superficie de 12.000.000 d'hectares environ. Leur étendue moyenne aurait donc été de plus de 200 hectares. A la vérité, une partie seulement de la superficie totale est mise en culture, et le reste comprend des forêts improductives, des savanes et des herbages naturels. C'est dans la région centrale, où se trouve la capitale, que les petites propriétés sont le plus nombreuses ; elles sont ezceptionneUes au con« traire dans les zones caféiàres, sur le réseau de la Mogyana, de la Paulista et de la Sorocabana (1).

Certains municipes, pour asseoir la perception de l'impôt municipal sur les cultures, ont dressé un cadastre des propriétés rurales. Dans le municipe de Ribeiraon Preto, par exemple, un des principaux centres caféiers, il existe 30.000.000 de pieds envi-

<1 ) La statistique du ministèra de l'Agriculture donne le nombre dj98 petites propriétés, mais elle néglige d'indiquer la superficie totale occupée pan elles : cela ne su£Eit donc pas pour faire connaître exactement la distribution des terres. Elle classe les propriétés d'après- leur superficie.

£• diitriot S* diftriefc 4* dlilriet

Iclilicyua 4«lal!iiliiU 4i Ii SirnihaM

Propr.de Oà 24 Ha 8.605 2.322 2.602

— 24 à 60 Ha 2.312 2.206 2.242

~ 60 à 240 Ha 2.671 3.139 8.606

— 240à2.400etau.dess. 2.113 1.824 2.154

Ha. eay. H». Ha.

Superficie totale des propriétés. 2.500.000 2.550.000 8.800.000

En supposant à toute la première catégorie de propriétés une étendue de 24 hectares, évidemment supérieure à la réalité «t à toute la deuxième catégorie une étendue de 60 hectares, également supérieure, à la réalité, il est facile de calculer que les petites propriétés de 4 60 hectares ne comprennent, dans la première zone, que 9 % au maximum des terres ; dans la deuxième zone 7 %> et 5 % seulement dans la troisième.

LA PETITE PROPRIÉTÉ A SAINT-PAUL 15t

ron, répartis entre 285 propriétaires. Chacun d'eux possède donc en moyenne plus de 100.000 pieds, ce qui suppose un personnel de 50 à 100 ouvriers. Or, le municipe de Ribeiraon Preto peut être considéré comme représentant assez fidèlement les conditions générales du pays entier. Si la concentration des terres y est plus avancée que partout ailleurs, en revanche, il y existe, dans quelques quartiers, de très petites propriétés caféiàres, comme on en trouverait peu d'autres exem» pies sur tout le territoire de Saint- Paul.

L'importance sociale du développement de la petite propriété n'a pourtant jamais échappé aux Paulistes. Au programme d'immigration gratuite en faveur de la grande culture, certains esprits ont toujours opposé l'exemple des provinces méridionales et le succès du système de colonisation par la petite propriété expérimenté au Rio Grande. En 1870, au moment où la récolte du café n'atteignait pas le vingtième des récoltes actuelles, avant les grands progrès de l'agriculture pauliste, une discussion s'ouvre dans la Gazette de Campinas entre deux fazendaires. Le premier, représentant fidèle de la majorité des fazendaires, demande que l'assemblée provinciale aide les planteurs à faire venir d'Europe des ouvriers pour les plantations. Le deuxième répond que le pays n'a pas besoin de grands établissements agricoles ; que les petits domaines, une classe nombreuse de petits propriétaires, voilà ce qui fait un peuple heureux et le rend énergique, laborieux, intelligent et riche. La division territoriale, ajoutait ce fazendaire philosophe, est aussi nécessaire aux progrès d'une nation que la division du travail.

Vers la même époque, il était permis d'espérer que A petite propriété allait progresser d'elle-même, et»

i«0 LB BRÉSIL AU XX* SIÈCLE

Bans aucune interveation officielle, con<iuérir du ter* rain et s'enraciner fortement à Saint-Paul. L'inspec* teur Carvalho de Morafis, en tournée dans les premières fazendas de café, signale le nombre croissant de petits propriétaires autour des villes du centre. Il y en avait une trentaine entre Jundiahy et Campinas, le long de la vieille et de la nouvelle route, une centaine auprès de Campinas, autant entre Campinas et Limeira. A une lieue de Limeira, trente-six familles avaient créé une petite colonie dans une ancienne fazenda abandonnée ; un colon, avec ses fils et ses gendres avait acheté une partie de la fazenda, fait à ses frais la démarcation des lots qu'il avait revendus à d'autres famUles. A ce moment aussi, un groupe compact d'Allemands acheta des terres à peu de distance de Campinas, et fonda le village de Nova Fribourg. Ils y sont restés depuis, et forment la seule communauté allemande qui existe à ma connaissance sur le territoire de Saint- Paul. Auprès d'eux, des Suisses se fixèrent à Nova Helvétia. C'étaient presque tous des ouvriers de fazendas, arrivés d'Europe sans capitaux. Ayant réuni quelques économies, ils profitaient de l'expérience acquise pendant leurs premières années de séjour pour cultiver des terres à eux.

C'est aussi aux environs de Campinas que s'établirent des colons immigrés à Saint-Paul des provinces méridionales des Ëtats-Unis après la fin de la guerre de sécession. Un entrepreneur acquit pour eux l'ancienne fazenda du Funil. Les familles américaines apportaient de petits capitaux qu'elles employèrent en achat de terres. A côté de Nova Fribourg et de Nova Helvétia, les américains bfttirent leur Villa Americana. Ces trois noms, isolés dans la province pauliste» rappellent à la fois le mouvement de divisionde la

LA PETITE PROPRIÉTÉ A SAINT-PAUL 16t

propriété auquel assista cette génération, et la part essentielle qu'y prit l'élément étranger.

Au lieu de continuer à s'étendre de proche en proche, la petite propriété vit brusquement ses progrès s'arrêter. Elle se heurta en effet à un obstacle insurmontable : l'essor des plantations de café.

La fièvre des plantations de café eut pour première conséquence l'élévation du prix des terres. Or, la petite propriété ne peut se constituer que lorsque la terre est à bon marché. La hausse des terres dépassa toute mesure; vers 1895, on vendait des propriétés en exploitation jusqu'à 4 et 5 milreis le pied de café, soit de 3.000 à 4.000 francs l'hectare, La plantation étant peu coûteuse, la terre à café non plantée atteignait une valeur presque égale. En dehors des nappes de terre violette, fertiles et convoitées entre toutes, les prix s'abaissent ; ils restent cependant dix fois plus forts que dans d'autres parties du Brésil méridional; au Parana, par exemple, i] est courant de payer l'hectare de 200 à 500 francs, Même les prix des lots coloniaux, mis en vente par le gouvernement, et fixés sensiblement au-dessous du cours, sont élevés : A Nova Europa, assez loin à l'ouest des régions déjà mises en valeur, 160 à 200 francs l'hectare ; à Campos Salles, 130 francs seulement ; autour de Campos Salles, quelques propriétaire» D firent des terrains à 170 francs. Les terres portant du bois d'oeuvre ou du bois de chauffage se paient davan< ^age. Nulle part dans l'État, il n'existe de terres culti* râbles à meilleur compte. Le prix d'achat d'un domaine le vingt-cinq hectares, sur lequel une famille puisse rivre» dépasse les ressources de la majorité des colons ; ils doivent renoncer à devenir propriétaires, L>a culture du café fut toujours pratiquée en grand*

p. DBins. — £« BfML 11

Le café subit dans chaque fazenda les nombreuses opérations nécessaires avant qu'il puisse être livré à Texportateur. L'outillage de la fazenda comprend les réservoirs de maçonnerie où le café est trempé, les terrasses où il est exposé au soleil, les machines à décortiquer, à trier et à ensacher, les hangars qui abritent la récolte. A côté de ces constructions, la maison d'habitation, souvent modeste, disparaît presque. Une fazenda représente donc de gros capitaux, et les agriculteurs paulistes eux-mêmes ne réussirent à les cens- 1 tituer que grâce à l'appui financier qu'ils reçurent,! notamment du grand commerce d'exportation de Santés. Une pareille organisation industrielle agricole ne pouvait s'adapter au régime de la petite propriété.

La culture du café attacha les Paulistes à la propriété foncière. La terre leur offrait la richesse, l'agriculture était la plus fructueuse des spéculations. Ils se firent donc agriculteurs, et refusèrent de céder la, moindre parcelle. L'amour de la terre envahit l'aris-' tocratie pauliste comme il a régné déjà sur d'autred aristocraties. Eussent-ils été assez riches pour acheter de petits lots de terrain, les ouvriers agricoles de Saint-Paul auraient difficilement trouvé des terrei^ pour s'y établir. |

Nulle part on ne leur accorda de ces contrats, sj fréquents dans les pays jeunes, où les services son^ payés partiellement en terres, au lieu d'être payés er argent, et grâce auxquels la petite propriété se cons titue automatiquement. Le métayage lui-même, qu se maintint à Minas, disparut des mœurs paulistes comme une sorte de reflet pâli de la petite propriété les ouvriers agricoles furent cantoimés à demeure dan leur condition de salariés.

Le gouvernement aurait pu du moins lutter contre 1

courant, et favoriser le développement de la petite propriété ; mais il est dominé par les fazendaires ; le parti de la lavoure reste au pouvoir. Les avocats de la petite propriété rencontrent une opposition puissante et organisée ; elle ne reçoit aucun encouragement officiel. Toutes les ressources publiques sont employées à procurer des ouvriers aux fazendaires. En 1897, le ministre de l'Agriculture écrit : a La suppression du courant d'immigration subventionnée par le gouvernement fédéral impose plus que jamais à TËtat de Saint-Paul, pour des années encore, de s'occuper avant tout d'introduire des bras pour la grande culture, qui se trouve réduite à l'unique ressource des fonds fournis par le gouvernement de l'Ëtat. Aussi, il est indispensable que la quasi totalité des immigrants introduits soit acheminée vers le travail salarié des fazendas, restant remise à une époque plus éloignée la localisation intense des immigrants dans les colonies, quand notre lavoure ne se ressentira plus du défaut actuel d'instruments de travail. »

L'opinion publique semble s'être modifiée sur ce

point ; la crise du café a déterminé cette révolution.

L'instabilité des ouvriers agricoles souleva en effet des

inquiétudes générales. Faudrait-il donc [une interven-

I tion constante du gouvernement et d'éternelles dé-

I penses, pour renouveler sans cesse une population

immigrée, qu'on avait cru définitivement absorbée, et

1 qu'on voyait maintenant fondre et se réduire ? Les

; colons des fazendas continueraient-ils à avoir les yeux

tournés vers leur patrie européenne, à y envoyer leurs

économies, à appauvrir d'autant la nation pauliste ?

i A ces dangers, on connaissait un unique remède :

jrëpandre la petite propriété.

En même temps, on ouvrait les yeux aux dangers

de la monoculture. Jusqu'à la crise, Saint-Paul aspira à se spécialiser dans la culture du café, et néglige toutes les autres. On prend à la lettre le dicton fameux: « Le café suffira à tout. » « café dora para tudo ». Peu importe qu'on soit obligé d'importer de la farine de Buenos-Âyres et du bétail de Minas. La vente du café permet de solder toutes ces dépenses. Mais les cours du café s'abaissent. La nation doit devenir économe, produire elle-môme ce qu'elle consonmie, chercher d'autres produits d'exportation. Le gouvernement crée des champs d'expérience, favorise de nouvelles industries agricoles, travaille à créer des rizières, des laiteries. Mettre fin au régime de la monoculture, c'est encore favoriser la petite propriété. Si la culture du café lui est interdite, elle s'accommode au contraire de presque toutes les autres, élevage, produits vivriers. Il n'est pas jusqu'à la canne à sucre qui ne soit cultivée avec profil par les petits propriétaires, soit qu'ils aillent vendre leur canne à l'usine, soit qu'ils possèdent un moulin primitif, et que, ne pouvant fabriquer de sucre, ils produisent seulement de l'eau-de-vie.

Et cependant la vie de Saint- Paul est encore si étroitement liée à la culture du café que la politique nouvelle de colonisation n'aurait pas eu de chances de devenir populaire si les fazendaires |eux-mêmes ne s'y étaient ralliés. Ils étaient en effet plus inquiets que personne de l'instabilité de la main-d'œuvre rurale dans l'État; le défaut d'ouvriers au moment de la récolte pouvait les conduire à une catastrophe. Ils réfléchirent qu'en établissant des colons propriétaires à faible distance des plantations de café, ils auraient là sous la main des ouvriers forcément fidèles, auxquels ils pourraient recourir au moment voulu. « Il faut fixer l'immigrant au sol, dit le rapport du ministre

de TAgriculture en 1901 ; mais il faut le faire de façon à le laisser à la disposition de la grande culture quand elle aura besoin de ses bras. » Et le rapport de 1904 ajoute: « Le fait d'avoir, dans les colonies, un secours de bras pour la cueillette permettrait de transformer et d'industrialiser la culture du café, et d'en réduire les frais en dispensant d'entretenir toute l'année les travailleurs nécessaires pour la cueillette, v Ce raisonnement scella Talliance entre les partisans de la grande et de la petite propriété.

Le gouvernement avait, depuis 1886, presque complètement suspendu les dépenses de colonisation. Vers 1886 se place en effet le dernier effort de colonisation officielle. Alors furent réorganisés ou créés plusieurs centres aujourd'hui émancipés depuis longtemps : Santa Anna, Saon Bernardo, Baraon de Jundiahy, Antonio Prado, Boa Vista, etc. Ils eurent des fortunes diverses, et plusieurs se développèrent avec une extrême lenteur. A Sao Bernardo on avait entrepris de planter des vignes, le phylloxéra les détruisit. Baraon de Jundiahy, près de la ville de Jundiahy, et Antonio Prado, près de Ribeiraon Preto, occupaient la situation la plus favorable. Dès 1892, les colons avaient achevé d'y payer leurs lots.

Mais, de 1886 jusqu'à 1904, la colonisation est interrompue. Le mouvement ne reprend que vingt ans après, en 1905, au moment où la crise caféière atteint toute son intensité, et sous l'influence d'un des plus ardents propagandistes de la polyculture et de la petite propriété, le ministre de l'Agriculture, Garloa Botelho. En 1905, le gouvernement décide d'étendre l'ancienne colonie de Campos Salles. La même année, il fonde les centres de Nova Odessa et de Tibiriça ; au début de 1907, ceux de Nova Europa, Nova Paulice

et Gaviaon Peixoto. Dr même, il impose à la compagnie fermière du chemin de fer de la Sorocabana l'obligation de créer des colonies au voisinage de la ligne. La loi du 27 décembre 1906 détermine les conditions dans lesquelles se fera la colonisation, la dimension des lots, qui auront de 50 à 25 hectares, le prix des terres à déterminer pour chaque centre. Les colons devaient achever ûe payer leurs lots en dix annuités. Par malheur, il n'existe plus de terres publiques, sinon dans l'extrême ouest, hors de portée des voies de communication et des marchés, et dans des points où la colonisation ne saurait être viable. L'éloignement des terres domaniales explique comment le gouvernement a dû acheter des terres privées pour les allotir et les mettre en vente (1).

Il est encore trop tôt pour juger du succès de ces tentatives de colonisation. On peut espérer cependant que les dépenses faites fructifieront. L'Ëtat de Saint-Paul offre en effet à des populations agricoles un marché de premier ordre : une grande ville, des bourgades nombreuses, le groupe de population le plus dense qui existe au Brésil. Le prix des produits agricoles y est plus élevé que dans tout le reste du Brésil méridional. Le bois lui-même, qui n'a pas de valeur marchande dans la plus grande partie du pays, peut au contraire à Saint-Paul fournir aux colons une ressource supplé* mentaire. La colonisation a sa place marquée dans l'organisme national; elle aura pour mission de nourrir la lavoure. Ne peut-on prévoir le temps où la grand el culture caféière, concentrée sur les terres les plus riches,i serait entourée, et comme frangée de tous côtés par une' zone de petites cultures, associées à elle, vivant d'elle et la faisant vivre?

(1) Contrat avec la Compagnie Pequena Proprietade en 1905. ayant la fondation de Tibirica.

Parmi les colonies de fondation récente, les unes «ont situées dans l'ouest, à la limite du Sertaon, et sur des terres encore neuves ; les autres au contraire, au cœur même de l'État, près de la ville de Gampinas, premier centre d'expansion de la petite propriété. Campos Salles et Nova Odessa voisinent avec les anciennes colonies spontanées de Nova Helvetia et de Villa Americana. Dans cette vieille régit)n agricole, partiellement évacuée par les grands propriétaires lorsqu'ils allèrent chercher plus au nord des terres moins épuisées, la colonisation est s\xc un terrain plus favorable qu'au milieu des grandes zones caféières. Les colons réussiront à force de travail à y féconder de nouveau les terres désertées par les fazendarres.

J'ai rapporté de quelques jours de voyage autour de Campinas l'impression la plus favorable sur l'avenir des colonies. J'ai visité d'abord le centre de Campos Salles ; le défrichement y progresse vite ; déjà la colonie a dépassé ses limites officielles, et ronge tout alentour la grande propriété ; la population augmente. La colonie commence à exercer une attraction autour d'elle ; quelques ouvriers italiens des fazendas voisines sont venus s'y fixer, sachant qu'ils y trouveront des terres : une ville s'y bâtit. Cosmopolis la bien nommée, car elle compte parmi ses habitants des représentants de seize nationalités. Les ressources des colons sont multiples ; des négociants viennent à Cosmopolis acheter leurs récoltes de maïs et de haricots ; une sucrerie consomme leurs cannes ; enfin la colonie possède un troupeau de trois cents vaches, et expédie à Campinas et jusqu'à Saint-Paul son lait et le beurre qu'elle fabrique.

Nous fîmes quelques lieues à cheval dans les terres amollies par les premiers orages de septembre, faisant

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halte devant les maisons, et traduisant dans tontes les langues à notre portée le même questionnaire. Les colons semblaient satisfaits ; ils réduisaient régulièrement leur dette envers le gouvernement, ils perfectionnaient peu à peu leur outillage et leur mobilier. Le dernier chez qui je m'arrêtai était un Françcds, un paysan breton, à tête rude et bouclée, qu'on aurait cru détaché d'un cadre de Lenain. Il avait reçu avec son lot une maison de briques, mais, en homme rude, la jugeant trop luxueuse pour lui, il l'avait abandonnée à un locataire, et s'était construit lui-même une demeure plus rustique en troncs d'arbres abattus sur sa terre. Il y vivait avec sa femme, bretonne elle aussi, et leurs enfants ; ils m'offrirent de goûter au pain de mais, et nous nous assîmes autour de la table. Par la porte ouverte, on apercevait les labours trempés, et la forêt au bout des sillons rouges. On me fit voir ensuite les mules, la charrette et la charrue que la dernière récolte avait permis d'acheter. Lorsque nous nous mimes en selle, le maître du logis nous suivit jusqu'au bout de son domaine ; l'orgueil de la propriété luisait dans ses regards.

Le lendemain, j'arrivai à Nova Odessa. Les premiers colons y furent des juifs russes, arrivés de Londres où ils s'étaient réfugiés. Ils avaient, paraît-il, peu d'aptitudes agricoles, et à peine établis ils se dispersèrent. Ils furent remplacés par d'autres russes lithuaniens^ luthériens ou anabaptistes qui forment aujourd'hui toute la population de la colonie. Autour des maisons, de petits potagers, des champs de mais coupés et de patates douces. On rencontre sur les chemins des moujiks à grande barbe, à puissante charpente, usant encore les vêtements et les bottes apportés d'Europe, Les femmes portent le foulard en triangle sur la tête.

travaillent durement la terre à la houe, et mènent leurs vaches à la corde, impérieusement. On voit sortir de» huttes des petites filles blondes et des garçons aux yeux bleus et au teint clair ; on peut se croire transporté très loin. PuiB on retrouve sur la route rouge les grands chars à bœufs conduits par des nègres, et l'on se rap* pelle qu'on est au Brésil. Au loin, au pied des collines, le clocher et les maisons blanches de Villa Americana. Par endroits, on traverse des cannes à sucre souffreteuses, ou des caféiers abandonnés, envahis par les herbes, que l'administrateur de la colonie a renoncé à entrete* nir, tout ce qui subsiste des grandes cultures pratiquées jadb par les fazendaires, premiers propriétaires du sol, héritage que la petite propriété a dédaigné. La création des colonies a-t-elle, comme on l'avait espéré, ménagé aux planteurs de café une réserve d'ouvriers disponibles à l'époque des cueillettes? Là encore, il faut attendre quelques années pour pouvoir répondre. Le gouvernement offre aux colons qui s'engageni pour la cueillette le transport gratuit jusqu'àla fazenda* Mais de pareilles migrations ne peuvent s'organiser que lentement. Peut-être ces courants de main-d'œuvre au moment des récoltes deviendront-ils un jour un des traits dominants de la vie rurale à Saint-Paul. Pour le moment, ils se réduisent encore à bien peu de chose. En 1906, le gouvernement fournit aux fazendaires 16 troupes de ramasseurs de café, 815 personnes; 61 familles seulement venaient des colonies de Tibiriça, Nova Odessa et Campos Salles. Il est souvent difficile de décider les colons à abandonner momentanément leur lot pour aller faire la cueillette ; ils y consentiront plus volontiers lorsque le temps aura créé des habitudes et noué des relations.

La petite propriété semble donc devoh* se dévelop*

per à Samt-Paul à côté et dans les intervalles de la grande culture caféière. Mais la culture du café ellemême ne peut-elle être pratiquée dans aucan cas par de petits propriétaires? Cette citadelle de la grand« propriété est-elle réellement impénétrable, et ne présente-t-elle aucune brèche? Ne peut-on concevoir une forme d'exploitation caféière adaptée à la petite propriété?

Une société coopérative, par exemple, ne pourraitelle se substituer à un grand propriétaire, et posséder des machines qu'elle mettrait à la disposition de ses membres? Les Paulistes eux-mêmes ont entrevu cette solution ; c'est le programme de la coopérative d'Orlando, près de Ribeiraon Preto, en formation lors de mon passage, et dont j'ai pu étudier les statuts. Elle présente cette originalité qu'elle n'est nullement une association formée entre des petits propriétaires, mais qu'elle se propose au contraire de rendre possible et de créer la petite propriété. Selon les statuts, des ouvriers agricoles ayant reçu des terres à travailler se trouveront, à l'échéance de leur contrat, propriétaires de ces terres, membres de la coopérative, et possesseurs communs des machines à décortiquer et à nettoyer le café qui sont le centre, la raison d'être de l'association

La coopérative d'Orlando n'est encore qu'un projet. Mais il existe à côté de Ribeiraon Preto un quartier, le Morro-Cipo, entièrement peuplé de paysans italiens petits propriétaires, et cultivant eux-mêmes, en famille et sans ouvriers, de minuscules plantations de café. Les plus riches ont 20,000 pieds, d'autres 10.000, 5.000, quelques-uns même moins d'un millier. La difficulté d'adapter la culture du café à la petite propriété a été résolue ici d'une autre façon. Comme chacun de ce»

Italiens ne peut posséder les machines nécessaires, ils portent leur café à la ville où un industriel se charge de lui faire subir la préparation indispensable, et se paie en prélevant une partie de la récolte. Dès que les machines cessent d'appartenir à l'agriculteur lui-même, la grande propriété n'a plus de raison d'être. Ces Italiens paraissent vivre dans l'aisance ; la crise ne les a pas gravement éprouvés. Leurs dépenses de culture sont insignifiantes, et le prix de vente du café est pour eux presque un bénéfice net. Ils ne connaissent pas l'épineuse question de trouver de la main-d'œuvre, qui tourmente sans cesse les f azendaires leurs voisins. Enfin, ils joignent à la culture du café de petites cultures maraîchères dont ils écoulent le produit au marché de Ribeiraon Preto. Leurs femmes ont la charge de ce commerce.

Si la coopérative d'Orlando est encore à l'état de projet, le Morro-Cipo n'est qu'un exemple isolé. Encore, n'est-il pas parfaitement probant. La division des terres n'y a pas une origine naturelle, le Morro-Cipo n'est que l'ancienne colonie d'Antonio Prado. J'ai pu retrouver, non sans peine, les titres de propriété délivrés par le gouvernement aux premiers colons, et qui ont passé de main en main. Si les propriétaires actuels ne sont pas les mêmes que l'administration établit sur les lots, seule cependant l'intervention officielle a permis à la petite propriété de se maintenir dans une région où le régime commun des terres est tout différent. L'action du gouvernement n'a pas été inefficace, mais elle ne pouvait agir profondément contre les tendances générales. Ce qu'elle a créé n'a pas disparu, mais le noyau colonial, isolé dans un milieu défavorable à la petite propriété, n'a pas transformé la région à son image. Aussitôt après la fondation du cerl,neta

culture du café se porta vers les collines de Ribeiraon PretOy la ville grandit; au milieu de l'essor prodigieux des plantations et des affaires, on perdit de vue la colonie. Et Texistence des petits domaines de Morro Cipo parait aujourd'hui une étrange anomalie économique à tous ceux qui ont oublié leur origine.

La coopérative d'Orlando, et le Morro Qpo prouvent tout au plus qu'il n'existe aucune incompatibilité logique absolue entre la culture du café et la petite propriété; mais il serait faux d'en conclure qu'il s'est manifesté im mouvement de division des propriétés caféières. La crise elle-même n'a pas déterminé de modifications sensibles.

Beaucoup de fazendas ont été vendues, mais elles l'ont toujours été en bloc. La baisse subie par les terres n'a pas été parallèle à l'effondrement des revenus. Chacun, à Saint-Paul, est intéressé à l'enrayer, ou du moins à la masquer autant qu'il est possible. Des fazendas hypothéquées et dont les propriétaires sont insolvables, ne sont cependant pas mises en vente, parce que les créanciers espèrent un relèvement de»

cours, et attendent des conditions plus favorables» Dans les régions caféières, les terres libres, à vendre

par parcelles, ne sont pas plus abondantes qu'il y a

dix ans. Le consul d'Italie signale en 1905 (1), qu'il est

parti de Santa Rita deux cents familles, qui toutes

avaient des économies et les auraient employées en

achat de terres si elles en avaient trouvé à vendre. De

même, les fils des paysans du Morro Cipo ne trouvent

pas de terres à acheter aux environs de RibeiraonPreto >

ils s'exilent et vont s'établir plus à l'ouest, à l'extrémité

du chemin de fer de la Paulista, au-delà d'Araraquara»

(1) Bulletin de V Émigration italienne, 1905, n» 3.

En résumé, la petite propriété est restée strictement exclue de la culture du café. Elle parait devoir se répandre autour des zones caféiéres; elle occupe dès aujourd'hui solidement quelques cantons au centre de l'Ëtat, près de Campinas ; mais elle n'a pas entamé le domaine de la grande propriété. En tant que producteur de café, l'État de Saint- Paul reste le type le plus net peut» être dans le monde moderne d'un pays de grande propriété. Dans l'histoire contemporaine de Saint-Paul, deux faits sont corollaires ; la constitution d'une aristocratie foncière et la prédominance persistante de l'ancienne race pauliste. Si les vieilles familles paulistes ont conservé la propriété des terres rouges, tandis qu'au Rio Grande et au Parana le sol passait tout entier aux mains de populations immigrées, ce n'est que justice. C'est à leur rôle capital dans le développement de l'industrie caféière, à leur énergie et à leur activité. que les Paulistes doivent de n'avoir pas été dépossédés*

Le protectionnisme et Tindustrie caféière. — La crise da eafé et ses causes. — La surproduction. — Premiers projets pour remédier à la crise. — Négociations préliminaires avec le gouvernement fédéral. — L'intervention de Saint-Paul sur le marché des cafés. — La formation du stock de la valorisation. — La liquidation. — Les dangers du protectionnisme.

Connaissant Torganisation agricole de Saint-Paul, il est possible de replacer dans son milieu l'affaire de la « valorisation du café » dans laquelle TËtat de Saint- Paul et le Brésil sont présentement engagés. La valorisation est la lutte entreprise par le gouvernement de Saint-Paul contre la baisse du café. Par la valorisation, il tenta de défendre l'industrie caféière aux abois, de même que par le régime de l'immigration gratuite il lui avait accordé son appui, au temps de son expansion. L'une et l'autre ne sont que deux épisodes d'une politique de protection dont on peut contester le principe, mais que Saint-Paul a suivie depuis vingt ans avec une fidélité et un esprit de suite remarquables.

On sait en quoi consiste dans l'ensemble l'opération connue sous le nom de valorisation. Pour éviter l'avilissement rapide des cours à la suite d'une récolte exceptionnelle, le gouvernement de Saint-Paul opéra, à son compte, l'achat de quantités énormes de café dont il se trouve aujourd'hui propriétaire, et qu'il prétend conserver jusqu'au jour où la hausse lui permettra de

les écouler sans compromettre le marché. Le stock da café existant au monde est donc aujourd'hui divisé en deux parts : l'une est restée entre les mains du commerce : l'autre appartient à l'État de Saint-Paul et n'est pas en vente actuellement. La conséquence de la valorisation a été une diminution du stock commercial.

Je n'ai pas l'intention d'attaquer le gouvernement de Saint-Paul et pas davantage celle de le défendre. La valorisation du café a soulevé assez de polémiques ; ello mérite un examen impartial. Ce fut une très grosse opération financière, hardiment entreprise par les hommes d'état paidistes ; ce fut aussi une véritable innovation en matière d'économie politique, une forme nouvelle d'intervention protectionniste d'un gouvernement dans une branche du commerce.

On n'a pas toujours compris comment l'État de Saint- Paul avait été amené à cette résolution. La valorisation a paru tm coup de têtd ; on s'est défié de la façon dont l'opération a été conduite. Au Brésil même, l'entreprise a trouvé des adversaires acharnés ; elle a eu l'infortune d'être combattue par le plus grand journal brésilien, le Journal du Commerce de Rio; en Europe, les préventions contre elle ont duré très longtemps, puisque, en juillet 1907, au moment où l'affaire semblait entrer dans sa période de liquidation, le journal financier Le Brésil disait encore : « Nous n'en resterons pas moins convaincus, quelles que soient les conditions spéciales, les circonstances exceptionnelles qui ont pu inspirer au point de vue économique et politique l'intervention de l'État, que la valorisation était une aventure, une spéculation en l'air... qu'il ne convient pas à un État de livrer ainsi ses finances au jeu du hasard ou à la grâce de la Provi« dence, et qu'enfin l'État de Saint- Paul fut souverai-

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nement imprudent de Taroir entrepris. » Jugement som* maire sur un procès dont le public n'avait pas les pièces.

La crise du café avait comme unique cause la surproduction. La production s'étant accrue plus rapidement que la consommation, l'une n'avait pu absorber l'autre ; de là, la chute des cours.

La statistique prouve que l'augmentation de la production n'a pas été générale et ne s'étend pas à toutes les régions caféières : plusieurs d'entre elles, au contraire, sont en décadence marquée. A la Martinique, tous les caféiers sont abandonnés. L'ensemble de la production non brésilienne n'a fait que se maintenir au niveau antérieur. L'augmentation totale provient tmiquement des progrès de la production au Brésil, et particulièrement dans l'Ëtat de Saint-Paul. De 1870 à 1875, la moyenne annuelle de la récolte du Brésil entier était de 3 millions et demi de sacs (l);de 1900 à 1905»

(1) noDucnoN db oavë fkod. db oavé

AU BKÉ8IL POUS :A MONDB BHTIEB ▲NKÉBS Kl 8A0B DB 00 & EN 8A08 DB (H) K.

1870-1871 8.763.908 sacs. 7.211.000 sacs.

C'est entre 1880 et 1890 que la production du Brésil arrive è

a moyenne s'est élevée à 12 millions et demi. Or, pendant ces trente années, le café avait presque complètement disparu de l'État de Bahia ; les plus vieilles régions productrices des Ëtats de Rio et de Minas, et même à Saint-Paul les anciennes cultures de la vallée de la Parahyba avaient souffert et se trouvaient déjà en crise. La fièvre des plantations avait régné au contraire sur les parties encore neuves du territoire de Saint-Paul, où elle fut particulièrement intense entre 1887 et 1900. Ce mouvement de plantation eut des causes très diverses. D'abord le Brésil traversa vers cette époque une période de change bas. La monnaie de papier descendit au-dessous du pair. La chute commença en 1891, s'accentua de plus en plus jusqu'en 1898, où elle fut arrêtée par l'application du Funding-Loan. Au plus bas, le papier ne valut en or que le cinquième de sa valeur nominale. L'émission exagérée du papier monnaie qui provoqua la baisse du change fit connaître brusquement au Brésil l'abondante circulation monétaire. Tout ce capital de papier fut un puissant levier pour développer la production brésilienne; il chercha à s'employer et s'offrit à l'activité nationale; partout les entreprises surgirent. Le change à bon marché créa pour le Brésil un régime de protection intensive et générale. L'agriculture en fut favorisée tout autant que l'industrie, et particulièrement la culture du café, qui exige de gros capitaux.

En 1899, le Président de la République disait dans pon message : « L'excès de papier-monnaie a donné l'illusion d'une grande abondance de capital, et a provoqné la création de nombreuses industries qu'il a tallu défendre par un tarif ultra protecteur. » Quelque-

lépasser régulièrement celle de tous les autres pays caféiers >éunis.

P. I>linB. — Le BrML

If

chose de cette observation s applique à Tindustrie caféière et peut servir de commentaire à l'h istoire de la valorisation. Nous aurons l'occasion de voir comment cette question du change se mêla plus tard à la question de la valorisation.

La spéculation qui consistait à établir, ou même à acheter une plantation de café, était, vers 1890, extrêmement avantageuse. Les prix de vente du café étaient favorables, les revenus de la terre fabuleux. Saint-Paul a gardé le souvenir de ce temps où chaque fazendaire était un nabab, et où tous voulaient être fazendaires. Il est donc aisé de comprendre pourquoi les Paulistes ont voulu étendre leurs plantations.

Mais il est nécessaire d'expliquer un peu plus longuement comment cela leur a été possible. En Europe, où tout le sol cultivable se trouve actuellement occupé, il est rare de voir une culture se développer brusquement ; car elle ne peut s'étendre qu'aux dépens des autres, et cela seul forme un frein puissant et une sorte de garantie contre les crises de surproduction. En Amérique, rien de cela ; la terre est libre, et se prête à une conquête rapide.

Il suffît de trouver des travailleurs. Toute extension nouvelle des cultures exige en effet que la main-d'œuvre se multiplie. La culture progressera à mesure qu'afflueront les bras. Le défaut d'ouvriers devrait régler le déve* loppement des plantations et le ralentir, permettre de se rendre compte du moment où la production est suffis santé et où la culture cesse d'être avantageuse. Cette sorte de régulateur naturel manqua malheureusemeul à Saint-Paul. Si l'on avait laissé à l'immigration spon* tanée la charge d'offrir ses bras aux entrepreneurs d^ plantations, l'expansion du café auiait été moins hâtive Le mouvement d'immigration se serait dessiné sans

aucun doute, mais avec moins d'intensité. Il aurait fallu appeler des ouvriers d'Europe en les alléchant par de gros salaires. Le coût de production en aurait été influencé et les plantations ralenties. Au lieu de cela, le gouvernement fédéral d'abord, le gouvernement de l'État ensuite, adoptèrent la politique de l'immigration aux frais publics et commencèrent à recruter en Europe des cohortes de travailleurs ruraux que l'on mit à la disposition des fazendaires.

Nous avons dit dans un chapitre précédent avec quelle activité inlassable le gouvernement fournissait à la demande d'ouvriers* L'abolition de l'esclavage, en exagérant le manque de bras, contribua peut-être à faire adopter les mesures organisant l'immigration subventionnée. Mais on ne se contenta pas de remplacer Jes esclaves : en 1887, il n'en existait que 107.000 dans l'État. De 1887 à 1900, il arriva 900.000 immigrants à passage payé. La politique d'immigration me parait être une des causes les plus certaines de la crise actuelle, et par conséquent im des facteurs les plus impérieux de la valorisation.

D'autant plus que, d'une façon assez imprévue, ces ouvriers agricoles se trouvèrent être les premiers à pousser à l'extension des plantations. Leur salaire à la f azenda consiste en une somme fixe d'argent à laquelle s'ajoute le produit de cultures de céréales qu'on leur permet de faire au milieu des caféiers. Or, nonseulement le colon vivait de ces cultures qui fournissaient à son Alimentation, mais encore le-développement même de Saint-Paul lui offrait un marché très avantageux pour tout ce qu'il arrivait à produire au-delà de sa consommation, et sa principale préoccupation était de pouvoir récolter abondamment son mais et ses haricots. Pour oela, il lui fallait des terres neuves, non encore épuisées

par des années ininterrompues de culture, et où le ren» dément de ses semailles fût abondant; il lui fallait de plus des caféiers jeunes dont la croissance ne fît pas de tort aux cultures annuelles. Aussi, dès le début, les colons montrèrent-ils une préférence marquée pour les plantations neuves. Tout fazendaire était porté à planter, ne fût-ce que pour satisfaire son personnel. La concurrence entre les ouvriers qui demandaient des caféiers à planter devint telle que les prix s'abaissèrent beaucoup pour ce genre de travail. Planter finit par devenir, pour le fazendaire, une opération absolument gratuite. Vers 1870, on confiait à un colon une pièce de terre à défricher. Quatre ans après, il la restituait au propriétaire couverte de caféiers en âge de produire qu'il fallait lui payer à 400 rei» le pied (environ 1 fr. 10). Trente ans plus tard, on ne payait plus que 200 et plus souvent 100 reis. A la fin, apparut même le système de laissrer la terre cinq ans aux mains du colon qui la remettait ensuite au fazendaire sans recevoir de lui aucune indemnité pour les caféiers plantés, et n'avait pour salaire que les cinq années de récolte qu'il avait pu faire. Les choses en étaient au point qu'au moment où l'on interdit les plantations nouvelles, beaucoup de planteurs se croyaient obligés de planter de peur de perdre leurs colons, qui seraient allés chercher dans les fazendas voisines un travail plus à leur convenance.

Les fazendaires augmentaient donc chacpie année le nombre de leurs caféiers, en dehors de toute raisoa économique, et une sorte de nécessité les poussait à aggraver la crise. En 1902, alors que le premier e£Fondrement des cours datait déjà de cinq ou six ans, Saint- Paul comptait 530 millions de pieds de café de plus de quatre ans, et 135 millions, soit plus d'un quart, ftgéa de moins de quatre ans, c'est-à-dire plantés depuis 1899«

Les lois sur l'introduction des immigrants avaient eu cette conséquence imprévue, et si l'action officielle avait ainsi sa part de responsabilité dans les origines de la crise, n'était-ce pas une obligation pour le Pouvoir d'agir une seconde fois pour la dénouer ?

Pour s'explicpier Tintervention du gouvernement de Saint-Paul dans le marché du café, il est nécessaire aussi de comprendre l'importance exceptionnelle de la culture du café dans l'État. Saint-Paul a produit jadis autre chose que du café : de la canne à sucre, du coton ; mais tout a reculé depuis trente ans devant le café. Aujourd'hui, on a pu évaluer à 90 % de la fortune générale la valeur des propriétés caféières. Le café nourrit tout le monde. Même les industries établies dans le pays, même les autres cultures ne subsistent et ne prospèrent qu'en raison du débouché que leur offrent les campagnes qui vivent de la récolte, et les villes qui vivent du commerce du café. Si le café baisse, ce n'est pas une classe de la nation qui est frappée, c'est la nation tout entière ; les ressources de l'Ëtat tarissent, il devient impossible de faire face aux dépenses budgétaires. Le droit d'exportation fournit en effet les deux tiers des recettes totales du budget. Or, ce droit est proportionnel à la valeur du café. Il suit les variations du marché. La crise caféière provoque donc une réduc* tion brusque des revenus de l'État. Elle est un danger public autant qu'une menace pour les particuliers.

Mieux encore, elle compromet l'équilibre du Brésil tout entier. Un pays comme le Brésil, où il existe encore peu d'économies accumulées, ne peut vivre que si chaque année il y entre une somme d'or plus considérable que celle qui en sort. C'est la condition indispensable pour assurer le service régulier des obligations envers l'étranger, pour que le crédit du pays se main-

tienne, et pour que sa monnaie fiduciaire ne perde pas 8a yaleur. L'or importé représente le prix des produits nationaux vendus à l'étranger. Or, le café forme, à lui seul, la plus grande partie de l'exportation brésilienne, et c'est l'or produit par le café qui permet de payer à l'étranger tout ce que l'industrie nationale est encore incapable de produire. Supprimez l'exportation du café, et l'existence même du Brésil se trouve pro* fondement atteinte. La crise du café n'est pas ime question particulière aux Ëtats caféiers ; elle intéresse l'avenir de l'Union tout entière, et il est facile de comprendre comment l'autorité fédérale a été amenée à intervenir, eUe aussi, dans la valorisation.

De 1885 environ jusqu'en 1896, le café s'était vendu à des prix satisfaisants. Ce fut la période vraiment prospère de la lavoure. Les prix étaient couramment de 70 francs les 50 kilogrammes et s'élevèrent parfois jusqu'à 120 et 130 francs. La récolte de 1897 fut très abondante, et le stock mondial s'éleva brusquement à 5 et 6 millions de sacs. Il y eut alors une baisse notable des cours qui dura jusqu'en 1900, où ils se rafifer« mirent. Cependant cette première période de baisse éprouva peu la lavoure. Les années de 1897 à 1899 sont en effet celles où la dépression du change fut le plus profonde ; et il se trouva que le prix du café qui avait fortement baissé, si on l'exprimait en or, s'était au contraire maintenu très ferme en papier brésilien. Cette circonstance fit que les planteurs ne ressentirent les effets de la baisse qu'avec un retard de plusieurs années : ce fut en 1901, où la production totale du monde atteignit 20 millions de sacs, et où les stocks accumulés montèrent jusqu'à la somme énorme do il millions et demi de sacs. Les 50 kHos ne valurent

plas que 30 francs. Là baisse continua en 1902 et 1903. Il y eut, à la vérité, en 1904, un léger relèvement qui se marqua davantage en 1905. Les 50 kilogrammes se vendirent de nouveau 40 et 50 francs. Cependant, c'est à peine si les stocks s'étaient réduits, et en 1905, il existait une réserve de 11 millions de sacs, égale aux sept dixièmes de la ^consommation mondiale.

C'est dans ces conditions que les nouvelles qui arri* vèrent sur la floraison des caféiers en octobre 1905, promettant pour 1906 une récolte sans précédent, confirméesde jouren jour par l'assurance que les gelées avaient été évitées, et que le temps était favorable, commencèrent à faire renaître les inquiétudes que la hausse de 1905 avait écartées pour un moment. On se remit à calculer avec angoisse à combien pourrait s'élever la production mondiale pendant les années qui venaient; combien pourrait en absorber la consommation ; combien il faudrait de temps pour réduire les stocks qu'allait accumuler la récolte de 1906. Dans ces calculs, analogues à ceux qui avaient été faits au moment de la récolte de 1901, il y avait heureusement à introduire un élément nouveau favorable aux planteurs de café. Depuis 1903, le gouvernement de Saint- Paul avait interdit les plantations nouvelles. Ce fut là une mesure d'une grande sagesse. Cependant, elle ne devait avoir d'effets heureux qu'après une période assez longue, car le café ne commence à produire qu'au bout de quatre, ou plus souvent de six ans. Les caféiers plantés en 1902 ne donnèrent pas une graine avant 1906, et ainsi s'explique que la récolte de 1906 ait dépassé de beaucoup celle de 1902, malgré la limitation des plantations. C'est après 1906 seulement que pouvaient se manifester les effets de l'interdiction.

La loi de restriction était un palliatif ; elle évitait

l'aggrayation de la crise ; elle était loin d'en donner une solution immédiate, et on songea à prendre des mesures plus radicales. Il est intéressant de connaître certaines des mesures qui turent proposées alors et ne turent pas appliquées, pour se représenter l'atmosphère où naquit l'idée de la valorisation du café et la manière dont elle s'élabora lentement.

Il semble que les premiers germes n'en apparurent pas à Saint- Paul. En 1902, au moment où l'on s'aperçut que la baisse provoquée par la grande récolte de 1901 ne serait pas passagère, le président de l'État de Rio proposa aux gouvernements de Saint- Paul, de Minas et d'Espirito-Santo un accord destiné à relever les cours du café. Voici quel était son plan. Les quatre États se seraient entendus pour fixer un prix minimum, en or, pour le café. Afin de maintenir ce prix, ils auraient recouvré sur les exportateurs un impôt égal à la différence entre ce prix fixé et le cours le plus bas noté sur le marché. En conséquence, aucun négociant n'aurait plus eu d'avantage à exporter du café au-dessous du cours légal, puisqu'il aurait eu à payer un impôt d'autant plus lourd qu'il aurait abaissé ses prix de vente. Par ce mécanisme très simple, on obtenait que le cours du café ne s'abaissât jamais au-dessous de la limite convenue. Le danger était le suivant : les négociants, ne trouvant pas à vendre de café au prix étabU par la convention des États, cesseraient forcément d'en acheter, les planteurs tomberaient d'un mal dans un pire, puisqu'ils seraient acculés à cette situation de ne plus pouvoir vendre leur récolte, au lieu de la vendre à bas prix, comme auparavant. Pour éviter cet inconvénient et pour permettre aux planteurs d'attendre que les cours commerciaux se fussent relevés au niveau du cours légal, et que le commerce eût repris.

le gouYemement de l'Union se serait engagé à prêter à tout producteur 20 milreis (au change de 12 : 24 francs) par sac de café apporté dans ses dépôts. Une émission de 60 millions de milreis devait lui fournir les moyens nécessaires.

Ce projet n'eut aucune application pratique. Il fut discuté et combattu, en particulier, et d'une façon très compétente, par la Société nationale d'Agriculture de Rio. Elle affirma d'abord que les ressources prévues étaient absolument insuffisantes : ce n'est pas 60 mil* lions, c'est 180 au moins qu'il aurait fallu émettre. Pouvait-on s'y risquer au moment même où l'on commençait à récolter les fruits des efforts accomplis pour réduire la circulation du papier-monnaie ? Mais la Société d'Agriculture présentait une objection plus grave encore : elle montrait que l'Ëtat, offrant aux planteurs une subvention par sac de café déposé entre ses mains, le café allait affluer dans les dépôts natio naux ; que l'État établirait ainsi à son profit une sorte de monopole du café. Ayant rendu impraticable le commerce du café aux particuliers, il aurait à l'exercer lui-même. Saurait-il le faire à l'avantage de tous ? « Nous sommes, en principe, disait la société, pour le libre exercice des fonctions sociales, pour lesquelles la concurrence est le meilleur tonique. » C'était la profession de foi de doctrine libérale de la Société d'Agriculture ; elle voyait le salut dans l'organisation de la production, et dans le développement des syndicats agricoles. Elle resta fidèle à ses idées, et beaucoup de ses membres furent plus tard, en raison des scrupules que leur inspiraient leurs tendances libérales, très lents à se convertir à la nouvelle valorisation entreprise par Saint-Paul. Il est très remarquable de voir qu'au Brésil, où l'opinion publique est franchement inter-

ventionniste, la doctrine libérale ne resta pas cependant sans être représentée.

Mais c'est à Saint- Paul surtout — la question y était vitale — que l'opinion se préoccupa de trouver la solution de la crise du café, et de 1901 à 1906, parut sur ce sujet une telle foison d'articles et de brochures qu'on ne peut avoir l'espérance de les connaître tous^ et qu'il suffira d'indiquer quelques-unes des tendances qu'on y observe. Les uns, constatant que la production dépassait la consommation, concluaient : il est nécessaire de développer la consommation. Pour y réussir, on conseillait une série de mesures qu'on réunissait sous ce titre : « La propagande ». Il fallait obtenir des gouvernements de l'Italie et de la France la réduction des droits sur le café ; faire connaître en Europe le véritable café, lutter contre ses falsifications. — On se doute de l'impopularité dont jouit à Saint- Paul la chicorée. — Il fallait, même en Angleterre et jusqu'en Extrême-Orient, travailler à triompher du rival du café, le thé. Nous avons vu en France développer le même syr.tème à propos de la crise du vin, et proposer d'étendre, coûte que coûte, une consommation qui n'en pouvait mais. Malheureusement, rien n'est moins pratique. Les statistiques prouvent que la consommation mondiale du café s'accroît chaque année d'une quantité presque invariable, 500.000 sacs environ, et tous les efforts n'aboutiraient pas à donner à cette progression une aUure sensiblement plus rapide.

D'autres renonçaient à agir sur la consommation et cherchaient au contraire à régler la production : ils voulaient, par exemple, limiter le nombre de sacs que chaque fazenda pourrait exporter. Ou bien même, ils proposaient de brûler l'excès de la récolte, rude sacri-

fioe quand on sait quelles dépenses représente un sao de café prêt pour rembarquement.

Un dernier groupe enfin était d'avis que la véritable cause de la crise était la défectueuse organisation com* merciale : au lieu de livrer leur récolte aux exporta» teurs, qui réalisaient à leurs dépens de gros bénéfices» les planteurs auraient dû former des syndicats de vente en Europe et en Amérique, et exporter eux* mêmes.

Tous étaient d'accord sur un point seulement : c'est que les prix actuels sur le marché de Santos, loin d'assurer une juste rémunération du capital énorme employé dans les fazendas, ne permettaient même pas au fazendaire de vivre en présence de dépenses de main-d'œuvre, d'outillage mécanique et de transport sur lesquelles il n'est pas possible de rogner. Tel est le point de départ commun de tous ces raisonnements où l'on trouve, combinés de façons diverses et souvent fantaisistes, les chiffres qui représentent la production annuelle, la consommation, et aussi ce monstrueux stock commercial, épouvante du peuple pauliste. Un autre point sur lequel se rencontraient également tous les économistes, c'est que le gouvernement devait agir ; c'est qu'il ne fallait pas attendre au milieu des souf frances et de la misère générale, que la sélection naturelle eût fait son œuvre et que la crise eût tué les moins résistants pour laisser debout seulement les plus forts.

Le gouvernement de Saint-Paul ne chercha pas à se dérober. Peu à peu germa dans l'esprit de quelques hommes d'état l'idée de ce qui devait être la valorisation : l'Ëtat se chargerait d'acheter l'excédent de la production pour le maintenir en dehors du marché pendant le temps nécessaire ; la réduction des stocks devait forcément provoquer la hausse.

t88 LE BRÉSIL AU XX* SIÈCLB

Ce plan nouveau s'appuyait sur le raisonnement suivant: en premier lieu, il est inexact que la production mondiale soit trop forte, si Ton considère une année moyenne ; mais la production est irrégulière, et une année abondante suffit à encombrer le marché que le déficit des récoltes suivantes rétablit dans des conditions normales. C'est même une loi d'expérience que, plus une cueillette a été forte, plus est faible celle qui lui succède. L'épuisement des caféiers peut se faire sentir même pendant deux ou trois ans. Il suffit donc, pour remédier à la crise, de mettre de côté l'excédent des bonnes années pour le livrer au commerce lorsque viendront les années déficitaires. L'opération sauvera les planteurs ; on a même le droit d'espérer qu'elle ne sera pas onéreuse pour celui qui l'entreprendra, car lui aussi profitera de la hausse.

En second lieu, cette sorte de séquestration de l'excédent d'une grosse récolte, il est nécessaire que ce soit le gouvernement qui la fasse. On ne peut compter pour le remplacer sur l'initiative privée. On ne peut espérer que chaque fazendaire gardera en magasin une partie de ses cafés. Les planteurs sont en effet dans une situation difficile : ils vivent de crédit jusqu'à la récolte ; et il leur faut vendre aussitôt après pour se libérer de leurs dettes. Tout fazendaire a pour prêteur un agent commercial qui sert d'intermédiaire entre le producteur et l'exportateur, et qu'on appelle le commissionnaire» rouage superflu de la machine, si toutefois on néglige sa seule raison d'être véritable qui est le manque de capitaux du planteur. Le commissionnaire est, avant tout, un banquier. Il n'arrive presque jamais que le fazendaire possède les fonds nécessaires pour conduire eon exploitation sans recourir à personne.

La date de la récolte est celle de l'échéance de ses

traites, et la vente est pour chaque fazendaire une nécessité inéluctable. En quelques semaines, comme un flot irrésistible, les cafés affluent vers Santos ; l'oflre se produit sans égards pour la demande, sans mesurer la situation du marché. N'est-il pas indispensable que l'autorité publique remédie à ce mal, et qu'elle cherche à intervenir dans ce comnterce du café comme un régulateur?

Restait un grave danger: son intervention aurait pour effet d'élever les prix. Or, ces prix de vente élevés ne profiteraient pas seulement aux producteurs brésiliens, mais aussi à tous leurs concurrents de toutes les régions caféiàres du globe. La hausse serait même, hors de Saint- Paul, un profit absolument gratuit» puisque l'Ëtat de Saint-Paul prendrait seul à sa charge les risques et les frais de la valorisation. N'allait-on pas aboutir à cette conséquence d'avantager les planteurs du Guatemala ou de Costa- Rica, au détri» ment des Paulistes ? La preuve qu'on eut à Saint- Paul cette inquiétude, c'est le voyage d'études dont le gouvernement chargea en 1904 M. Augusto Ramos, qui fut envoyé dans les divers pays caféiers de l'Amérique espagnole pour y étudier la situation des plantations. Son rapport fut publié dans le Relaiorio de la fiecrétairerie de l'Agriculture en 1906. Il trouva partout les planteurs aussi rudement frappés qu'à Saint-Paul par la baisse des prix; il constata qu'au point de vue physique, tous les avantages étaient au profit de Saint* Paul, où la maturation était plus régulière et la cueillette moins gênée par les pluies ; que partout la main-d'œu* vre était plus rare qu'à Saint-Paul et de qualité plus. médiocre ; et qu'enfin l'organisation même des exploitations et l'outillage n'atteignaient nulle part le même degré de perfection que dans les fazendas paulistes. Il

conclut que Saint-Paul conserverait, quel que fût le prix du café, un avantage constant sur ses concurrents les plus favorisés, qu'il les éliminerait peu à peu comme U avait déjà commencé à le faire, et qu'il n'avait pas le moindre intérêt à maintenir le prix du café audessous de 80 francs. On ne saurait exagérer la portée de ce voyage. II persuada au gouvernement de Saint- Paul que l'affaire était possible. Il a été le pivot de la valorisation.

La décision prise, il ne manquait plus que delà mettre à exécution, et, pour cela, de trouver les fonds indispensables. La somme nécessaire était évaluée à 15 mil» lions de livres (375 millions). On reçut les offres d'une banque allemande, qui se déclara prête à couvrir l'emprunt, à condition que Saint-Paul obtiendrait pour l'opération la garantie de l'Union. La banque tenait à avoir comme caution de ses avances à la fois le crédit de l'État de Saint-Paul et celui du gouvernement fédéral. Ces pradromes de la valorisation datent de la fin de 1905.

Suivit une période de négociations avec les autorités fédérales pour obtenir leur aval. Il est naturellement impossible d'en connaître le détail, car ces négociations furent tenues secrètes. Le président de la République était à ce moment M. Rodriguez Alves ; mais M. Penna avait été déjà désigné pour lui succéder, et M. Rodriguez Alves s'en remit à lui au sujet d'une décision dont les effets n'intéressaient que la future présidence. Rien n'autorise à croire que le projet de valorisation ait, dès ce moment, rencontré d'obstacles dans la personne ni de M. Rodriguez Alves, ni de M. Penna. Une loi fédérale du 30 décembre 1905, autorisa le Président de la République à entrer en accord avec les Étata

LA VALORISATION DU CAFÉ 19t

caféiers pour régulariser le commerce du café. On put se croire, à Saint-Paul, assuré du succès. On ne douta pas que TUnion n'accordftt aux emprunts nécessaires la garantie qu'exigeaient les banquiers, et Ton songea à passer aux actes. Le président de Saint-Paul convoqua à Taubaté les présidents des auti*es grands Ëtats caféiers. Minas et Rio, et de leur entrevue résulta, le 25 février, la publication de l'acte célèbre qui déterminait les conditions dans lesquelles la valorisation allait être tentée, et qui est connu sous le nom de c Com'enio ou convention de Taubaté. »

J'en cite les articles essentiels :

Art. 6. — Les Ëtats s'obligeront à créer une surtaxe de 3 francs par sac de café exporté de chacun de ces Ëtats, et aussi à maintenir les lois qui y combattent... l'augmentation des superficies plantées en café, pendant deux ans, au bout desquels la convention pourra être prolongée.

Art. 7. — Le produit de la surtaxe payée à l'exportation sera perçu par l'Union et destiné au paiement de l'intérêt et de l'amortissement des capitaux nécessaires aux opérations.

Art. 8. — Pour l'exécution de cette convention, l'Ëtat de Saint- Paul reste dès maintenant autorisé à provoquer à l'intérieur» ou à l'extérieur, avec la garantie de la surtaxe de 3 francs et la responsabilité solidaire des trois Ëtats, les opérations de crédit nécessaires jusqu'au capital de 15 millions de livres. Au cas où serait nécessaire l'endos ou la garantie de l'Union pour ces opérations de crédit, on observera les dispositions de la loi fédérale du 30 décembre 1905 (qui autorisait rUnion à accorder cette garantie).

Telle était la forme de la convention de Taubaté. Le Journal du Commerce de Rio, irréconciliable adver*

saire de la valorisation, lui a fait de sévères critiqpies ; Les États caféiers» dit-il, semblent exiger cette garantie fédérale que TUnion reste cependant libre, d'après la loi du 30 décembre 1905, de leur refuser ou de leur accorder. Mais ce qui provoqua surtout l'irritation du Journal du Commerce, c'est que la convention avait lié à la solution de la crise caféière une autre mesure d'un ordre très différent : la création de la « Caisse de conversion ».

L'article 8 de la convention, après avoir fixé le chiffre de 15 millions de livres pour l'emprunt à conclure, ajoutait en effet :« Le produit de cet emprunt sera employé comme lest pour la caisse d'émission et de conversion qui sera créée par le congrès national pour la jfixation de la valeur de la monnaie. Le produit de l'émission slu* ce fonds sera employé à la valorisation du café ».

J'ai étudié ailleurs le mécanisme de la Caisse de conversion. Il est certain que la façon même dont le convenio avait proposé d'établir la caisse prêtait le flanc à des critiques; et le Journal du Commerce ne le» ménagea pas. « La convention avait-elle donc oublié les principes de la constitution brésilienne, ne songeait-elle pas que seuls les pouvoirs fédéraux pouvaient légiférer en matière monétaire ? Et comment trois Ëtats pouvaient-ils, comme ils l'avaient fait, intituler un traité passé entre eux : convention entre les États de Minas, Rio et Saint-Paul pour valoriser le café... et créer une Caisse de conversion pour fixer la valeur de la monnaie ? »

Pour se laver de ce reproche d'anticonstitutionnalité qui, dans un pays tel que le Brésil, ne manquait pas de prise sur l'opinion, Saint-Paul avait cependant .une excuse. Les représentants de Saint-Paul à Taubaté

pleins du désir de voir aboutir leur projet ae valorisation, auraient eu trop de prudence pour s'embarrasser du pesant programme de la Caisse de conversion, s'ils avaient cru que cette partie de leurs idées dût rencontrer une opposition parmi les autorités fédérales. Bien au contraire, l'idée de la Caisse de conversion ne fut pour eux qu'un moyen d'obtenir de M. Penna un appui indispensable. C'est M. Penna qui fut à Taubaté le plus actif défenseur de la Caisse de conversion, le plus ardent à ajouter cette clause supplémentaire aux clauses primitives de la valorisation. Il s'attacha à la valorisation, moins par souci de la question caféière que parce qu'elle loi parut une occasion de créer la Caisse, dans laquelle il voyait le rouage essentiel de la réorganisation financière du Brésil. L'accord se scella sur ces bases : Saint-Paul y trouva le double avantage de réaliser un projet qui lui était cher, et d'obtenir de M. Penna un appui indispensable. Ainsi s'explique cette audacieuse tentative de législation sur des questions financières où le Journal du Commerce reprochait au convenio de s'être risqué.

Le Président de Saint-Paul, M. Tibiriça, espérait donc obtenir pour le convenio la sanction de Tautorité fédérale. Le 2 mars, il adressa au Président de la Repu, blique une lettre où il lui demandait de réunir le congrès fédéral en session extraordinaire, pour le vote des mesures urgentes qu'exigeait la réalisation du plan de Taubaté, la Caisse de conversion et la valorisation du café.

M. Rodriguez Alves répondit le 12 mars qu'en décidant, par son article 8, que l'État de Saint-Paul ferait des opération de crédit jusqu'à concurrence d'un capital de 15 millions de livres, devant servir de lest À une Caisse de conversion qui serait créée par le con-

F. nnns. — L$ ArM. U

gris national pour fixer la valeur de la monnaie .. la convention avait oublié son caractère régional et devait être soumise à l'approbation du Congrès national ; que, pour ce qui était du programme sur la propagande en faveur du café, le développement de la consommation, etc.. un certain nombre d'idées pouvaient être appliquées immédiatement, et qu'enfin le Congrès ne serait pas convoqué en session extraordinaire. Cette lettre causa à Saint- Paul une vive désillusion.

Il semble qu'à partir de ce moment, M. Rodriguez Atves se soit rallié à la fraction de l'opinion qui était hostile à la valorisation. Les adversaires de la valorisation étaient en effet puissants. Ils avaient pour eux non seulement le Journal du Commerce, mais encore l'immense autorité de Lord Rothschild, qid se prononçait sévèrement contre les projets des Paulistes, soit qu'il considérât en effet la valorisation comme une aventure risquée, soit qu'il fût hostile surtout à la Caisse de conversion. Quoi qu'il en soit, les partisans de la convention avaient affaire à forte partie.

A Saint-Paul, la nouvelle de la convention avait été accueillie avec enthousiasme. Dans les États de Rio et de Minas, l'opinion était moins unanime ; dans la ville de Rio même, l'inquiétude régnait. On parlait du crédit du Brésil, patiemment relevé par un travail de cinq années, et compromis imprudemment; on évaluait avec anxiété le nombre de sacs à acheter pour obtenir une hausse sensible. Le stock mondial, avant la récolte de 1906, s'élevait vers le mois de juin à 12 millions de sacs. La production des autres pays caféiers serait de 4 millions. Ces 16 millions suffiraient à la consommation pendant une année entière. Faudrait-il donc acheter toute la récolte de Saint-Paul, de Minas et de Rio ? A côté de ces objections sérieuses, d'autres polémiques,

plus âpres et souvent moins sensées. On assurait que les planteurs eux-mêmes ne gagneraient à la valorisatron qu*un impôt de plus de 3 francs par sac ; on discutait les exemples d'opérations analogues; et les preuves abondaient que la tentative de Saint-Paul était plus hasardeuse encore. J'ai pu moi-même, me trouvant à Rio en août 1907, au moment où était déjà passée la période critique, recueillir les traces encore nombreuses de ce mouvement d'opmion hostile à la valorisation.

Au début de juin, l'opulente cueillette allait commencer. Le président de Saint- Paul, comprenant que la convention n'avait aucune chance d'être réalisée telle quelle, y introduisit d'importantes modifications : « Si les opérations de crédit, portait le texte nouveau, sont réalisées par les trois États sans l'endos ni la garantie de l'Union, la surtaxe de 3 francs par sac sera perçue par les États. Si on ne crée pas de Caisse de conversion, les États pourront appliquer directement le produit des emprunts à la valorisation du café. De plus, on avouait des prétentions de plus en plus modestes. En jfévrier, on avait décidé de maintenir un cours minimum de 55 à 60 francs par sac. En juin, on ne parlait plus que de 32 à 36 miL*eis (soit 50 à 55 francs).

Le Congrès national finit par approuver la convention, en réservant tout ce qid concernait la Caisse de conversion, c'est-à-dire l'emprunt, les moyens d'agir. Saint-Paul devait renoncer à l'espoir, longtemps conservé d'obtenir l'endos de l'Union. C'était, on s'en souvient, la condition requise pour l'emprunt par la banque avec laquelle Saint-Paul avait négocié. Intimidée sans doute par l'ardente campagne menée contre la valorisation, cette banque retira sa proposition.

TeUe était donc, vers le mois d'octobre 1906, la situation de l'État de Saint-Paul. Les fonds lui manquaient pour se metttre à l'œuvre. La convention de Taubaté et ses modifications postérieures paraissaient ne devoir être que des déclarations platoniques. £t cependant, au moment même où toute action semblait impossible, l'intervention devenait plus nécessaire que jamais. Le convenio avait rempli les planteurs d'espérances, et chacun, dans la mesure de ses forces, avait conservé des cafés qu'il était maintenant pressé de jeter sur le marché. Et surtout, de tous côtés, arrivaient des données précises sur l'abondance inouïe de la récolte en cours; elle dépassait toutes les prévisions. Jamais on n'a vu nouvelles d'un récolte heureuse semer ainsi l'épouvante : déjà s'encombraient les voies ferrées aboutissant au port de Santos. Les cours qui, en février, au moment de la convention, étaient encore de 6 francs les 10 kilos (type 7) s'abaissèrent rapidement ; c'était, pour la production pauliste, la ruine immédiate.

Dans ces circonstances, le gouvernement de Saint- Paul montra une grande décision. Il entreprit à lui tout seul l'œuvre dont û n'avait pu décider l'Union à partager la responsabilité. Telle qu'elle a été exécutée, la valorisation du café ne rappelle que de très loin le plan dressé à Taubaté. Il ne faut jamais perdre de vue qu'elle n'a été qu'un expédient. Le but seul est resté le même, les moyens ont changé. C'est dans la médiocrité de ces moyens que résidait le plus gros danger. La tentative devait être poursuivie jusqu'au bout sous peine d'être fatale.

Pour opérer ses achats de café, Saint-Paul obtini de la maison Schrôder, de Londres, et de la Qty Bank

de New- York, on emprunt de 3 millions de livres. Saint-Paul disposait donc, non pas de 15 millions de livres, comme l'avait prévu le convenio, mais du cinquième de cette somme. Pour étendre les achats on usa du procédé suivant. L'Ëtat s'entendit sur les marchés étrangers avec des commerçants qui lui avancèrent jusqu'à 80 % du prix des cafés achetés, à condition que le café fût déposé dans leurs entrepôts. Le café se trouve donc engagé pour les quatre cinquièmes de sa valeur. Saint-Paul a payé pour chaque sac un cinquième de son prix, le reste a été versé en son nom par des tiers qui ont gardé le café entre leurs mains, comme gage de leur créance sur l'Ëtat. Quant à l'emprunt extérieur de 3 millions de livres, il est garanti par la surtaxe de 3 francs par sac perçue à l'exportation. En décembre 1906, en effet, Saint-Paul organisa la perception de la surtaxe à Santos, et en janvier 1907, réussit à obtenir qu'elle serait payée aussi, au port de Rio, par les cafés venant de Minas ou de l'État de Rio.

Les achats de café se firent d'abord modérément. A la fin de 1906, TËtat ne possédait encore que 2!500,000 sacs. Mais à mesure qu'on comprit de combien la récolte de 1906 avait été supérieure à la moyenne, on se résigna à continuer les opérations, qui finirent par accumuler aux mains du gouvernement de Saint- Paul le stock énorme de 8 millions de sacs. La maison Théodor Wille fut chargée d'effectuer les achats. Ils se poimsuivirent non sans difficultés. Le gouvernement ne voulait à aucim prix, et pas davantage les négociants qui recevaient le café en gage de leurs avances, acheter dos cafés de qualité inférieure, dont le placement eût été plus tard très difficile. Aussi la commission des achats élimina-t-elle les types inférieurs, et le 2 janvier 1907,

la maison Wille déclarait publiquement qu'elle était autorisée à acheter, par jour, 15.000 sacs de café du type 7, c'est-à-dire de qualité supérieure à la moyenne.

Cette mesure souleva contre la valorisation tous les fazendaires qui possédaient des cafés inférieurs. L'agitation reprit. On afiBrma que Saint-Paul avait voulu favoriser les Paulistes, dont les cafés sont, en général, de types supérieurs, aux dépens des planteurs de Minas et de Rio, qui obtiennent le plus souvent un produit plus médiocre ; on réclama que les cafés de Minas et de Rio, insuffisamment protégés, fussent dégrevés de la surtaxe de 3 francs qui était levée sur eux comme sur les cafés de Saint-Paul. Les négociations se rouvrirent entre Saint-Paul et le gouvernement fédéral, où M. Penna avait inauguré sa présidence depuis novembre 1906. Il fut décidé que la Banque du Brésil prêterait 6 millions de milreis (environ 10 millions de francs) à Saint-Paul, pour l'achat de cafés inférieurs des types 8 et 9. C'était une satisfaction donnée aux planteurs non paulistes ; c'était aussi la première manifestation des bonnes dispositions du nouveau président poiu* la valorisation.

EUes ne devaient pas s'arrêter là, et, dés ce moment, l'Union chercha à obtenir, grâce à son crédit, les fonds nécessaires à Saint-Paul poiu* l'exécution intégrale de la valorisation. Elle fit, auprès de Lord Rothschild, des tentatives qui ne furent pas heureuses, car c'est alors, en réponse aux démarches faites pour obtenir de lui un emprunt de 5 millions de livres destiné à achever la valorisation, qu'il publia la lettre fameuse que le Brésil entier lut avec une sorte d'épouvante, et où il déclarait ne pouvoir compromettre sa maison dans ime pareille aventure.

La période de la valorisation sur laquelle on a le

moins d'informations est celle qui va de février à juin 1907, où le président de Saint-Paul déclara ofBciellement que les achats étaient terminés. Les achats cessèrent dans cette période à une date qu'il est impossible de préciser. Il est évident que, les achats officiels contribuant à maintenir les cours, la nouvelle de leur interruption devait avoir pour conséquence une nouvelle baisse, et que le gouvernement de Saint-Paul, usant de toutes ses forces pour lutter contre la baisse, n'avait aucun intérêt à publier immédiatement qu'il se retirait du marché. Il dut interrompre ses achats prématurément, c'est-à-dire avant d'avoir réussi à enrayer la baisse. Elle dura en eiïet pendant les six premiers mois de 1907, ce qui donne la mesure de la débâcle irréparable qui se serait produite, s'il ne s'était présenté sur le marché l'acheteur inespéré que fut l'État de Saint-Paul. Saint-Paul fut arrêté par le manque de ressources, victime de la façon hâtive dont il avait été forcé d'improviser la valorisation à lui tout seul. Il fit tout pour empêcher la baisse, jusqu'à prendre des mesures d'exception, lorsqu'après l'épuiment des fonds d'achat officiels, les cafés continuèrent à affluer vers Santos. On assure qu'il y eut un moment où, sur des instructions venues d'en haut, les compagnies de chemins de fer suspendirent, ou du moins ralentirent les transports de café de l'intérieur vers la côte. Bref, en juin 1907, Saint-Paul se trouvait propriétaire d'environ 8 millions de sacs de 60 kilos. Ces cafés, achetés au cours du jour, lui revenaient en moyenne à 42 fr. 50 les 50 kilos, c'est-à-dire à un total déplus de 400 millions de francs. Sur cette somme, les emprunts contractés auprès des banques étrangères et de la Banque nationale lui avaient permis de payer environ un quart. Le reste avait été fourni par les maisons qui

avaient effectué lee achats au compte de TËtat, et qui s'étaient courertes de leurs avances en warrantant les cafés emmagasinés au Havre, à Anvers, à Hambourg, etc. Le café, acheté à 42 fr. 50 les 50 kilos, le valait plus au Havre que 36 fr. 50, c'est-à-dire qu'une liquidation aurait amené pour Saint-Paul une perte sèche de 6 francs par sac. Bien mieux, il est facile de se rendre compte que les pertes ne se seraient pas limitées là, et que la liquidation était proprement impossible. Car le cours de 36 fr. 50 ne se maintenait présisément que parce que le stock de l'État de Saint- Paul restait en dehors du marché. Saint-Paul se trouvait dans cette situation singulière, que ses cafés ne valaient 36 fr. 50 les 50 kilos qu'à la condition de ne pas être mis en vente, et que, par conséquent, il lui fallait les conserver bon gré mal gré.

Mais, pour que cela fût possible, Saint-Paul devait être en mesure de satisfaire à toutes les dépenses que représentait l'intérêt des emprunts contractés pour la valorisation, celui des avances faites par les maisons qui avaient accompli les achats, les frais de magasinage du café, etc. ; bref une somme qu'il est impossible d'indiquer avec exactitude, mais qu'on a évaluée à une cinquantaine de millions par an, chiffre énorme pour un budget comme le sien.

Il était donc bien difficile de trouver des ressources pour consolider la valorisation, et ce fut la tftche de Saint-Paul de les chercher. On obtint d'abord des capitalistes à qui l'État afferma le chemin de fer de la Sorocabana une grosse avance de 2 miUions de livres, destinée à la valorisation (1).

(1) L'exploitation de ce chemin de fer, racheté par TÉtat peu de temps auparayant, fut concédée à un syndicat franco-amériain.

Le président de Saint- Paul reprit aussi les tentatives pour placer Tentreprise sous le patronage de l'Union, et sollicita d'elle un prêt de 3 millions de livres. C'était revenir sous une forme réduite au plan de Taubaté, selon lequel le gouvernement fédéral devait prêter aux Ëtats signataires l'appui de son crédit pour obtenir l'emprunt de 15 millions de livres. Sur la demande de M. Tibiriça, s'ouvrit à Rio une dernière discussion sur la valorisation ; sa cause fut chaudement plaidée ; on fit valoir que les risques pour l'Union étaient faibles, puisqu'il ne s'agissait plus que du cinquième de l'emprunt primitif ; et surtout l'on ajouta qu'en dehors de la protection désintéressée, — fût-elle  fonds perdus — que Saint-Paul devait à ses planteurs» et que l'Union devait à Saint-Paul, l'affaire n'était peut-être pas mauvaise en elle-même. Les nouvelles de la récolte de 1907 commençaient en effet à arriver; elle était nettement déficitaire, etl'on se rendit compte, peu à peu, qu'à Saint-Paul elle dépasserait à peine un tiers de la récolte précédente, soit 5 millions de sacs. De même qu'en 1906, on recevait avec terreur les rapports sur l'abondance générale de la cueillette, en 1907, on épiait avec une sorte d'espérance tous les signes d'épuisement des caféiers. Les prédictions des économistes qui avaient assuré qu'une bonne année serait compensée par une mauvaise et que, pour sauver les planteurs, il suffisait de conserver les cafés de Tannée d'abondance pour les vendre Tannée de disette, semblaient se réaliser.

Ce fut cette récolte déficitaire qui rétablit la confiance, qui arrêta la baisse, qui obtint du Congrès fédéral le vote de Temprunt en faveur de Saint- Paul, et sans doute aussi qui décida Lord Rothschild i s'apaiser enfin et à se charger de placer Temprunt

fédéral qui devait aisurer la liquidation de la valori- Mtion.

La récolte de 1907, sensiblement inférieure à la eonsommation mondiale, a permis de réduire légèrement les stocks. En mai, en juin 1908, avant les premiers arrivages à Santos des cafés de la récolte de 1908, la hausse tant attendue se produisit enfin, et la cote de 45 francs fut atteinte. Il y eut même sur certains marchés défaut absolu de cafés de qualité supérieure, dont le gouvernement de Saint-Paul détenait toutes les réserves. La fermeté des cours parut telle que les géranjbs de la valorisation purent vendre à un prix satisfaisant quelques centaines de mille sacs qui réduisirent d'autant le fardeau de l'Ëtat de Saint-Paul. Cependant la spéculation hésitait à s'engager, dans l'incertitude des décisions que prendrait Saint-Paul. Les cours reculèrent donc à 40 francs, et la valorisation suspendit toutes les ventes officielles pour attendre les résultats de la récolte de 1908. Elle sera livrée au commerce dans les derniers mois de 1908, et on ne pourra Testimer avec précision qu'au début de 1909. Le Brésil espère qu'elle sera encore déficitaire et facilitera la liquidation du stock immobilisé aux mains de l'Ëtat de Saint- Paul. Elle a été évaluée d'avance, pour Saint- Paul seulement, à 8.000.000 de sacs. Mais le nombre des personnes intéressées à ce que la récolte soit faible est trop élevé pour que cette évaluation n'ait pas de grandes chances d'être dépassée.

Quoi qu'il en soit, on semble avoir conçu en Europe, au sujet de la valorisation, des inquiétudes exagérées. Saint-Paul dispose actuellement de ressources suffisantes pour retarder la liquidation de son stock, et pow être assuré de ne vendre qu'à sa convenance. S'il est impossible de mesurer encore les résultats

définitifs de la valorisation, et les charges qu'elle imposera aux finances de Saint- Paul, il serait du moins illogique de juger le gouvernement de Saint-Paul comme un négociant ordinaire, et la valorisation comme une affaire normale. Les hommes d'état qui l'ont entreprise ont poursuivi un but unique : sauver la grande culture caféière. S'ils l'atteignent, aucun sacrifice n'aura été trop lourd.

La classe des planteurs, que la valorisation avait en vue de sauver de la ruine, a fidèlement soutenu le gouvernement de Saint-Paul. La récolte de 1906 avait été si abondante, qu'en dépit du bas prix où elle fut vendue, elle laissa un solde aux fazendaires. Ce solde représente ce que les fazendaires doivent à la valorisation : elle permit l'écoulement normal des cafés cueillis cette année-là. L'année 1907 fut beaucoup plus dure. Les prix furent légèrement supérieurs à ceux de 1906 ; mais chaque fazendaire avait récolté environ trois fois moins de sacs et bien peu dft fazendas réussirent à couvrir leur? frais. Cependant les planteurs ont repris courage. Ils acceptent sans protestation la surtaxe de 3 francs par sac. Ils ont une pleine confiance dans le gouvernement qui n'a pas redouté d'engager hardiment son crédit pour défendre leurs intérêts. L'élection à la présidence de l'Ëtat de M. Lins, ministre des finances, le grand ouvrier de la valorisation, indique bien les tendances de l'opinion pauliste .

Que doit-on attendre des prochaines récoltes? Cell c de 1906 aura-t-elle vraiment marqué l'apogée de la production brésilienne? Si elle continuait à s'accroître, la valorisation n'aurait été qu'un coup donné dans le vide. A Saint-Paul, on a assuré l'avenir en renouvelant pour cinq ans la loi qui prohibe les plantation* nouvelles. Le nombre des caféiers ne peub donc aug-

menter; ajoutez que tous ceux qui ont été plantée dans dee terres médiocres, ou qui sont insuSisamment soignés, vieillissent vite, et que leur fructification se réduit. Au dehors de Saint-Paul, dans les Ëtats où la limitation des plantations n'a pas été décrétée, on continue à planter. Quelle est l'étendue de ces cultures QouYelles ? Nous trouvons la réponse à cette question dans un rapport présenté à la secrétairerie des finances de l'Etat de Minas Geraes par l'ingénieur Carlos Prates, chargé d'inspecter la zone méridionale de Minas, à laquelle sont limitées les fazendas de café. Après un calcul très précis, municipe par municipe, de la superficie occupée par les plantations nouvelles, il conclut qu'elle n'est certainement pas supérieure à celle des plantations abandonnées : le nombre des caféiers de moins de trois ans peut, dit-il, être évalué à un dixième seulement du nombre total ; et il faut voir dans ces plantations continuelles, non pas une extension des cultures, mais une conséquence de la nécessité où se trouvent les fazendaires de Minas de renouveler sans cesse les plants, en raison de la nature de leurs terres et de la médiocrité de la main-d'œuvre nègre qu'ils y emploient.

Comment admettre d'ailleurs que les plantations puissent continuer à s'étendre, si vraiment les cours actuels interdisent aux planteurs tout bénéfice? Tel est en effet le postulat sur lequel s'échafaude l'édifice de la valorisation. Il serait vain de discuter ici les calculs que les économistes de Saint- Paul ont accumulés pour démontrer que les dépenses de culture dépassent ou égalent du moins le prix de vente du café. Leur sincérité est aussi incontestable que leur profonde expérience de la lavouro.

Un seul danger subsbte, c'est qu'ils n'aient pas

LA VALORISATION DU CAFfi 205

prévu une réforme radicale de l'organisation actuelle de l'industrie caféière ; leurs études se rapportent exclusivement aux conditions présentes de la grande culture. Si la petite propriété devait un jour s'établii à Saint- Paul, ne réussirait-elle pas à abaisser les fralE de production du café? La petite propriété a des ressources inconnues d'économie, et des forces secrètes pour résister aux crises. La valorisation pourrait ne pas avoir servi les intérêts véritables de l'État si elle aboutissait à retarder ou même à empêcher une révolution économiquement avantageuse de l'organisation agricole de Saint-PauL

Telle est, à mon avis, la réserve la plus grave à faire à la valorisation. J'ai montré dans le chapitre précédent combien la culture caféière était étroitement liée à Saint- Paul au régime de la grande propriété. La politique d'immigration gratuite avait aidé la grande propriété à établir son règne ; c'est encore la grande propriété que la valorisation secourt. Le protectionnisme court toujours ce risque : on croit protéger la nation, on protège en réalité une classe.

Formation d*iuio démocratie rurala dana la iud du Bréail. — La patita cnlturt. — L'iaolement dai colonial. — Histoira de la coloniaatiott an Parana. — Les colonies autour de Contiba — La colonisation da l'Ouest — Une Tîsita aux colons polonais de Rio Claro. — La maté. — La chemin de far de Saint-Paul à Rio Grande.

En face de raristocratie pauliste, rimmigration européenne tend à créer, dans les États méridionaux du Brésil, au Parana, à Sainte-Catherine et au Rio Grande, une société toute différente, une démocratie rurale de petits propriétaires. Une cité s'y bâtit sur des principes d'une équité parfaite, puisque la vie urbaine et l'industrie étant encore embryonnaires, le sol constitue l'unique capital, et que ce capital est aux mains de ceux dont le travail le rend productif.

A côté de Saint- Paul ou de l'Ëtat de Minas, ou des vieilles régions sucrières de Campos et de Pemambouc, le Parana, Sainte-Catherine et le Rio Grande sont des terres neuves. Il n'y existait pas une ancienne population rurale qui pût fournir des cadres à l'armée des immigrants, la terre s'offrit à eux librement. Souvent elle n'était pas même possédée, et nul n'ayant de droits sur elle, elle se classait dans la catégorie des terres dévolues, c'est-à-dire des terres d'empire, qui devinrent

après la révolution, les terres des fitats. Même sur les terres privées, les droits de propriété étaient souvent incertains et presque fictifs. Les propriétaires n'exploitaient pas leurs domaines, parfois ils ne le» avaient même pas visités ; ils en connaissaient va» guement les limites ; ils n'y exerçaient aucune sur* veillance.

Il n'existait pas de grandes exploitations agricoles^ partant pas d'esclaves. A Saint- Paul, la main-d'œuvre blanche fut appelée à l'origine pour remplacer la main* d'œuvre noire ; et le travail libre se trouva longtemps en présence du travail servile. Dans le sud, les colon» ignorèrent l'esclavage. La loi de 1851, par laquelle la province du Rio Grande organisa la colonisation sur son territoire, interdit aux esclaves de pénétrer dan» les districts coloniaux. En 1881, au moment où l'esclavage agonisait au Brésil, où le recrutement des noir» devenait de plus en plus difficile, et où les rares planteurs de Saint-Paul, rebelles au principe du travail libre, ne trouvaient plus d'autre ressource que d'acheter des nègres dans le nord de l'empire, on discuta à l'assemblée principale du Parana s'il convenait d'inter» dire l'importation des esclaves dans la province. De pareilles précautions étaient superflues. Ce ne sont pa» des lois ni des règlements qui ont évité aux premier» colons des provinces méridionales la concurrence de» esclaves. L'esclavage ne pouvait s'établir en aucumi façon sur des terres où la grande culture était inconnue Elle n'y a pas pénétré depuis. On put croire un moment, vers 1895, lors de l'expansion du café, que la grande culture pauliste, franchissant la frontière, envahirait une partie de l'Ëtat du Parana, et du moins la haute vallée du Pa anapanema, limitrophe do Saint-Paul; mais la crise a arrêté ses progrès, et le domaine de la

petite propriété dans le Brésil méridional n'a pas été entamé.

A Saint-Paul, mie culture d'exportation avait créé la grande propriété. Les colonies du Brésil méridional ne connurent au contraire, du moins à l'origine, aucune culture d'exportation, et pratiquèrent presque exclusivement des cultures vivrières. Par bonheur le climat, avec ses températures moyennes et ses pluies régulières, permettait à une population laborieuse de tirer du sol sa subsistance. Mais toute la production devait être consommée sur place. Isolée dans une région forestière, où les communications étaient difficiles et lentes, manquant de moyens de transport, les colonies durent vivre sur elles-mêmes ; leurs relations avec le reste du monde étaient rares, le mouvement économique y était nul.

Rien de plus frappant que le contraste que forme avec leur histoire la colonisation des plaines voisines de l'Argentine. Les moissons de l'Argentine sont expédiées dès qu'elles sont fauchées vers Rosario et vers Buenos-A3rres, d'où elles sont embarquées pour les ports d'Angleterre et d'Allemagne. Le marché mondial absorbe facilement les récoltes. Chaque immigrant laboure hardiment autant de terre qu'il en pourra moissonner. Qiaque nouvelle voie ferrée sème des colonies. Le commerce des grains crée et vivifie la colonisation. Rien de tout cela au Brésil. L'existence des colons y rappelle davantage celle que menaient, au xvii^ siècle, les pionniers de la Nouvelle-Angleterre ; mais les défricheurs de la Nouvelle- Angleterre étaient soutenus dans leur condition économique misérable par leur ardent désir de liberté religieuse. Au Brésil au contraire, la colonisation fut une entreprise officielle. Les colonies furent fondées une

à une par la volonté tenace du gouvernement brésilien.

Son œuvre prospéra lentement, au milieu de difficultés sans nombre. Si peu délicates qu'on les suppose, des familles humaines ne peuvent vivre, au siècle où nous sommes, sans quelques ressources en argent liquide, qui leur permettent d'acheter ce que leurs champs ne leur donnent pas : du sel, du pétrole, des vêtements. Les colonies avaient beau vivre^sur elles-mêmes, il fallait cependant leur créer un marché, si restreint fût-il ; il fallait leur permettre de vendre une part modeste de leur récolte. Faute de quoi elles devaient péricliter et durer juste le temps que leur parviendraient les secours officiels. La tâche fut vraiment lourde. Il no suffit pas d'amener des hommes ; il fallut résoudre en cent occasions le problème d'assurer la consommation des produits des colonies. Le souci de faire nattre des centres urbains se mêle sans cesse à celui de peupler la forêt. La colonisation chemine pas à pas, le pays devenant à mesure un organisme plus complexe.

J'ai passé, vers la fin de 1907, quelques semaines dans les colonies du Parana. La colonisation est au Parana d'origine récente ; l'histoire des colonies est brève, eUe se laisse reconstituer facilement.

Au milieu du xix* siècle, au moment où le Parana fut détaché de la province de Saint-Paul, sa population comprenait en tout quelques dizaines de milliers de personnes groupées au voisinage de la côte ou réparties dans l'intérieur, sur des terres dont la super- ' ficie dépasse la moitié de celle de la France. Le mouvement colonial ne s'esquissait pas encore ; seul un méde- I cin français, doué, semble-t-il, de plus d'esprit d'entre- I prise que de prudence, s'était établi avec quelques

p. Dans. — u ^M. u

lie LB BKÉSIL AU XX* 8IÈCLB

eompatiiotes au milieu des forêts, sur la rive do rivahy, dans une solitude inaccessible; ce fut Tavantgarde perdue de la colonisation.

Vers 18&5, on signale l'afflux spontané de cultivateurs provenant des colonies allemandes de Sainte* Catherine. Us s'avancent peu à peu du sud vers le nord. Ils envahissent d'abord la vallée du Rio Negro, voisine de leur base, puis ils s'enhardissent. On en voit arriver à la petite ville de Curitiba, capitale de la jeune province, demandant des terres. Ils venaient de D. Francisca, de Joinville, c'est-à-dire de la région cAtière de Sainte-Catherine, où la population allemande s'était rapidement multipliée. C'est la première fois que j'ai l'occasion de signaler l'extraordinaire puissance d'expansion de ces populations coloniales. On la retrouve à chaque page de l'histoire de la colonisation au Brésil ; eUe n'est pas le privilège de la race allemande ; les colonies polonaises et italiennes ont fait aussi autour d'elles de rapides et stupéfiantes conquêtes. La fécondité des familles de colons est étonnante, et l'hérédité semble affirmer encore les aptitudes nécessaires au rude métier qu'est la colonisation. Cependant le mouvement de colonisation allemande s'arrêta ; en s'enrichissant, les Allemands se détournèrent de l'agriculture. Le Parana compte aujourd'hui, surtout à Curitiba, mais aussi dans tous les centres, une forte population allemande, tout entière originaire de Sainte- Catherine ; mais cette population vit du commerce, elle a laissé à d'autres le travail de la terre.

De même que les Allemands qui s'établirent au Parana de 1850 à 1870 ne venaient pas directement d'Allemagne» mais de l'État de Sainte-Catherine, de même les Français qui prirent part à la colonisation du Parana n'arrivèrent pas de France, mais

d'Algérie. Ils n'ont pas eu un rôle essentiel dans Thistoire du Parana, et je ne les cite que par la déférence qu'on se doit entre compatriotes. Ils arrivèrent en 1868 et 1869 au nombre d'une centaine, et se fixèrent aux environs de Curitiba, où on leur distribua des lots. Ces Algériens donnèrent, parait-il, aux autorités de graves soucis ; ils étaient mécontents, les réclamations foisonnaient. Deux surtout, Louis Huet et Edouard Imbert, étaient intraitables. Les rapports des présidents de la province donnent à leurs discussions avec le gouvernement l'importance d'affaires d'état. Le détail en est souvent piquant ; on y reconnaît le caractère de notre race» éprise de droit et souvent de chicane. D'imagination juridique fertile, Huet n'inventa-t-il pas, pour obtenir deux lots au lieu d'un seul, de prétendre qu'il était séparé de biens d'avec sa femme, et que sa femme avait droit, par conséquent, à une concession particulière. Les Algériens furent au Parana les premiers viticulteurs ; mais, soit que les terres fussent mauvaises, ou les cultivateurs inhabiles, la colonie algérienne ne prospéra pas. Un petit nombre de lots restent aujourd'hui entre les mains des descendants des colons primitifs. Lorsqu'une compagnie française eut entrepris la construction de la première voie ferrée du Parana, et organisé son service, les Français qui se trouvaient dans le pays se groupèrent autour d'elle, comme autour d'une puissante protectrice A plus d'une gare, on entend encore parler français, mais l'élément français a presque oomplètement disparu de la population rurale.

Il vint ensuite des colons de toutes nationalités, quelques Américains du nord, quelques Basques, et une majorité d'Italiens que l'on chercha à établir dans la plaine côtière, au bord de la baie de Paranagua, et

lit LB BRÉSIL AU XX* SlftCLB

au pied de la serra do Mar. Le centre de ces nouvelles colonies fut la petite viUe de Moiretes. J'ai dit ailleurs de quelle façon la aerra do Mar sépare deux régions physiquement différentes, et inégalement propices à la colonisation ; la plaine tropicale entre eUe et la mer, et le plateau tempéré sur son versant intérieur. Cependant, au Parana, la colonisation du pied de la serra n'a pas échoué complètement. EUe a eu seulement des débuts très difficiles, et la population ne s'est pas accrue. Mais on rencontre aujourd'hui encore autour de Morretes des fanûlles italiennes qui sont occupées à la culture de la canne à sucre. C'est, je crois, un des rares points du monde où la culture de la canne soit faite par des blancs.

Malgré les revenus de la culture de la canne, en 1880, une partie des colons de Morretes, fortement éprouvés par les chaleurs humides de la côte, quittèrent leurs terres, et sans l'appui officiel, vinrent se fixer sur des terres qu'ils achetèrent auprès de Curitiba ; selon la coutume des Italiens, ils s'étaient employés comme manœuvres à la construction de la ligne de chemin de fer de Paranagua à Curitiba ; ils eurent ainsi l'occasion d'observer combien était supérieure à la leur la condition des nouveaux colons que le gouvernement venait d'établir autour de la ville, et voulurent prendre leur part des avantages qu'assurait le voisinage de la capi« taie. Un des plus gros villages de la couronne de colonies prospères qui encercle aujourd'hui Curitiba est peuplé d'Italiens venus de Morretes. C'est la paroisse de Santa Felicidade.

Curitiba était alors une bien petite ville ; sa population urbaine ne devait pas dépasser 10.000 habitants. Elle était pourtant de beaucoup le centre le plus important du Parana, le seul marché, et à ce titre, elle

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devait exercer une forte attraction sur la colonisation. Cependant, depuis que la colonie d'Algériens près de Curitiba avait abouti à un demi-échec, tous les efforts du gouvernement s'étaient concentrés sur la région littorale. Le premier qui comprit quel parti on pouvait tirer de Curitiba pour en coloniser les environs, et qui conçut ridée du nouveau programme colonial, fut le président Lamenha Lins. Ses rapports pourraient servir de commentaire à toute Thistoire de la colonisation du Brésil méridional. « Il est nécessaire, dit-il, que les colonies arrivent rapidement à se suffire à elles-mêmes, et qu'on ne soit pas obligé de leur continuer éternellement des subventions. A l'Assunguy, les colons ne vivent que des travaux que Ton est obligé d'entreprendre sans cesse pour avoir un moyen de leur distribuer un salaire, ou plutôt une aumône. Il faut renoncer à ces méthodes, donner aux colons un moyen de gagner de l'argent, et pour cela, les établir près d'un marché. • De 1876 à 1879, le mouvement de colonisation autour de la ville se dessina avec intensité. Le gouvernement qui ne possédait pas de terres dans ces parages, les achetait aux propriétaires brésiliens. Il les faisait ensuite mesurer, et diviser en lots d'une dizaine d'hectares. Parfois il y faisait bâtir une petite case provisoire, ou bien c'était au colon lui-même à la construire. On hébergeait à leur arrivée les familles à Curitiba ; au bout de quelques jours l'homme seul partait pour prendre possession de son lot ; il y commençait son iastallation, et y emmenait ensuite sa famille. On lui accordait quelques avances, des semences, on augmentait ses ressources en l'employant à la journée, le plus près possible de son lot, à la construction des chemins. C'était en effet un travail indispensable que l'ouverture de chemins. Seule existait auparavant aux environs

de Curitiba la grande route de la Graciosa, qui fut rem placée par le chemin de fer, et qui mettait la ville e communication avec la mer. A partir de 1878, Curi tiba devint, à la façon d'une ville de France, le centr d'une étoile de routes qui desservit toute sa banlieu coloniale, un petit réseau local de chemins vicinaux encore isolé sur un coin du plateau.

On créa là une série de villages : Santa Candida Orléans, Dom Pedro, Donna Augusta, Thomas Coelho A côté des colonies oi&cielles, d'autres naquirent spon tanément. La valeur des terres ne dépassait guèn 40 francs l'hectare. Le prix d'achat des lots ne gre vait pas trop lourdement le colon et sa dette s'éleval à peine à 5C) milreis (1). Lorsque le prix des terrai peu distantes de la ville eut subi une hausse, le gou vernement élargit le rayon de la zone coloniale quj déborda vers le sud, dans le municipe de San Jos Dos Pinhaes, et vers l'ouest, dans le municipe de Camj Largo.

En visitant en détail ces colonies, on y trouvera des représentants de vingt nationalités; cependai deux races y dominent, les Italiens et les Polonais, -^ Galiciens, Polonais russes et Polonais prusdienj Ils ont passé aujourd'hui la période difficile des début D'ordinaire, à côté de la cabane misérable où la fami] a logé pendant les premières années, et qu'on utili^ aujourd'hui comme étable, s'élève la maison neu' en briques couvertes de stuc, avec son jardin flei de rosiers. Déjà même, au lieu de rester dispersi comme autrefois, chacune au centre de son lot, ]\ habitations se groupent; des hameaux se forme]

(1) A Saint-Paul, le passif d'un colon est beaucoup plus éU et atteint souvent trois ou quatre mille milreis.

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autour des églises, qui ont encore le caractère architectural du pays d'origine des colons. Les Polonais sont bons charpentiers, et ils aiment à construire de grands clochers avec les madriers de pin du Parana qui se laisse travailler comme le sapin de Pologne.

Entre les races différentes, des mélanges ont déjà commencé à se produire. Il y a des familles mixtes, italo-brésiliennes; et aussi des mariages entre Brésiliens et Polonais. « Mes filles polonaises sont savoureuses — sie schmecken — me disait le brave curé d'une de ces paroisses, et les Brésiliens viennent me les prendre, i La ville, milieu commun, où tous ont à faire, brassa les nationalités, opère le mélange des races et la mélange des idées, qui serait dix fois plus lent si cette colonisation était purement rurale. Les Italiens ont appris à alterner la polenta de farine de mais avec le pain de seigle, la broa, suivant un mot allemand déformé, importé de Sainte-Catherine ou du Rio Grande; et les Polonais apprennent peu à peu de leurs voisins à aimer le vin et à cultiver la vigne, la plante sacrée pour Tltalien. L'été du Parana mûrit le raisin, et plus d'une maison polonaise possède maintenant aussi son enclos de vigne et ses échalas.

Les Polonais m'ont paru avoir une puissance d'expansion supérieure à celle des Italiens. Les familles italiennes sont en effet très fortement unies, les enfants ne s'en séparent pas à leur mariage, et la maisonnée comprend souvent trois générations ; s'il est nécessaire d'ajouter aux ressources que fournit la culture du lot de dimensions souvent restreintes, les fils s'en vont en quête de travail, et envoient les économies faites sur leurs salaires. Les colonies italiennes ont toujours fourni un grand nombre de terrassiers pour les cons* tractions de voies ferrées. Après une période d'absence.

ils reviennent à la maison. Chez les Polonais, au contraire, c'est rhabitude que le fils qui se marie achète un noureau lot, et si ses ressources sont insuffisantes, il trouve du moins à louer des terres au quart ou au cinquième des fruits. La première bonne récolte lui permettra de s'établir enfin chez lui, car les terres ne sont pas vendues au comptant, et le vendeur se contentera d'un acompte. C'est ainsi que les Polonais se sont répandus peu à peu dans la direction de l'ouest, et qu'on les trouve aujourd'hui jusqu'à quarante et cinquante kilomètres de la ville.

Si vous sortez de Curitiba vers Taube, sauf du côté de Test où les terres marécageuses ont arrêté la colonisation, vous suivrez les chemins de la ville, au milieu des derniers pins qu'a oubliés la hache, et dont la silhouette sur les collines rappelle des paysages d'Europe. L'animation y est extrême; on va vendre à la ville du lait, des œufs, des légumes, du bois. Des femmes y portent des paniers, des petites filles blondes y conduisent les charrettes polonaises, aussi mal suspendues, mais moins pesantes que les chariots de Minas ou de Saint-Paul. De mille façons, vous sentez que tout ce monde rural vit du vobinage de la ville, et que la politique du président Lamenha Lins a porté ses fruits.

La ville, en grandissant, est devenue industrielle; quelques usines se sont ouvertes. La main-d'œuvre est recrutée en grande partie dans les colonies. Les hommes viennent le matin et repartent le soir, ou, si la distanco est trop grande, ils ne retournent à la colonie que le dimanche. Les femmes ont aussi des emplois industriels dans les tissages de coton; d'autres, plus nombreuses, s'emploient comme domestiques. Les Polonaises, avant de se marier, vont à la ville se mettre à gages. Chaque

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famille vivant sur ses champs a des dépenses réduites ; le moindre gain qui s'ajoute aux produits de la terre lui procure aussitôt l'aisance.

De 1878 à 1880 se place au Parana, à côté d'un grand mouv^ment d'occupation des terres autour de Guritiba, un incident de l'histoire coloniale, bien fait pour indiquer toutes les difficultés que rencontre la politique de colonisation officielle : c'est l'odyssée des colons russes.

Ils étaient en réalité Allemands, tout au moins d'origine, établis sur la Volga sous le règne de Catherine II» mais y ayant conservé leur langue. Le président OUveira Menesez, raconte qu'au moment où il prit le pouvoir en 1899, il trouva, campés dans les villes de l'intérieur. Lapa, Palmeiras et Ponta Grossa, 2.000 de ces immigrants qui demandaient des terres. On en attendait 20.000 autres qui, heureusement, n'arrivèrent pas. On les jugea vite ignorants et paresseux. S'il est permis de se faire une idée de leur caractère d'après les documents qui nous en parlent, ils paraissent avoir eu l'âme rude et violente ; ils étaient conduits par des sentiments obscurs; les administrateurs brésiliens éprouvèrent un énervement et une colère croissante devant leur manque absolu de souplesse. Ils n'écoutèrent aucun conseil. Lorsqu'ils choisirent leurs lots, ils prirent les prairies de préférence à la forêt. Cela causa la stupéfaction générale, car les terres boisées sont plus fertiles, et la colonisation au Brésil se loge toujours dans la forêt ; mais lorsqu'on leur en fit l'observation, ils répondirent que les Brésiliens n'entendaient rien à l'agriculture. Ils labourèrent leurs champs avec des charrues qu'ils avaient fabriquées, semant le mais comme du blé, et attendirent le temps de la moisson. Ils avaient un amour farouche de l'égalité ; et, bien qu'il y eut sur leurs lots des constructions qui auraient pu

donner abri à la moitié des familles, tous couchaient la belle étoile, pour qu'il n'y eût pas de privilégiés. LfOrsqu'ils étaient en voyage, et qu'il leur mourait quelqu'un» ils abandonnaient le cadavre sur la route, sans plus de formalités ; et il parait qu'ils battaient leurs femmes, par principe, en affirmant que c'était la façon la plus assurée de les maintenir dans les chenunF de l'honneur.

L'époque de la moisson leur apporta une vive déception ; sort que leurs procédés de culture fussent mal adaptés aux conditions nouvelles du climat et du sol, soit que leurs terres fussent vraiment infertiles, ils n'eurent pas de récolte. Un brusque découragement s'empara de ce peuple, et ils décidèrent de quitter de nouveau le Parana. On fit tout pour les retenir : comme ils étaient très religieux, on letir envoya des curés des colonies polonaises, mais quand ils eurent compris que ces prêtres n'arrivaient pas de Russie et que c'étaient des étrangers, ils les reçurent à coups de pierre, et ne les écoutèrent pas. Beaucoup se rassemblèrent de nouveau sur la côte et finirent par s'embarquer. Toutes les colonies perdirent une partie de leur population ; queJques-unes se vidèrent complètement.

Certains, cependant, après l'échec de leurs tentatives de culture, au lieu d'émigrer de nouveau, changèrent leur mode d'existence et se mirent à l'élevage. Les herbages qu'ils avaiait reçus du gouvernement convenaient à une vie pastorale ; ils y nourrirent des bœufs. Ils se fixèrent au Parana. Ils travaillent peu la terre, mais ils emploient leur bétail au transport : c'est là leur industrie. J'cd parlé ailleurs des rouliers du Parana. Tandis que le Brésil entier, et particulièi ement la région des colonies, ne connaît que la propriété individuelle, ces rouliers ont des propriétés corn*

munes. Les Brésiliens s'étonnèrent d'abord, lorsque le» Russes demandèrent à conserver des terres en commun, mais on le letir accorda volontiers, puisque cela dispensait de mesurer les lots. Beaucoup de ces propriétés communes disparurent lorsque les colonies se désorganisèrent ; les terres revinrent à TËtat, qui les revendit quand il en eut l'occasion, mais la propriété commune^ était si bien dans les mœurs des immigrants russes^ qu'elle se reconstitue aujourd'hui spontanément sur les> points où sont restés fixés les groupes un peu importants de colons. Ils s'associent à vingt ou trente famil* les pour acheter des prairies où pcussent indistinctement les bœufs, qu'on laisse se refaire entre deux voyages.

Les dernières années de l'Empire sont à peu près» vides, en ce qui concerne l'histoire de la colonisation La prospérité de la banlieue coloniale de Curitiba se marque de mieux en mieux ; mais les terres libres y deviennent de plus en plus rares. En 1884, des Polonais demandèrent des terres près de la capitale : on n'en avait pas. En 1885, on eut beaucoup de peine à caser à quinze kilomètres de la ville cinq cents Poloncus qui avaient refusé des terres au pied de la serra. Le pro» gramme de Lamenha Lins était épuisé, les colonies voisines suffisaient amplement à alimenter le marché de Curitiba. Si l'on voulait créer de nouvelles colonies, il faudrait aussi leur procurer de nouveaux débouchés.

Le mouvement d'immigration, interrompu quelques années, reprit sous le gouvernement provisoire. En sept ans, de 1889 à 1896, le Parana reçut 51.000 immigrants. C'étaient presque tous des Polonais. On forma deux groupes principaux de colonies, le premier dan» la vallée du fleuve Yguassu, qui descend vers l'ouest ea

travanant tout le plateau, et Tautre, plus loin encore, sur la route du Matto Grosso, à plusieurs journées de Ponta Grossa. où aboutissait le chemin de fer de la côte. Le centre le plus important sur TYguassu est Rio Garo<. Quant à la colonie de l'ouest» on l'appela Prudentopolis» d'un nom tant soit peu pédant, qm devait rappeler à la mémoire des hommes le souvenir du Président de la République Prudente de Moraes. PrudoitopoUs, la cadette, date de 1896.

Juridiquement, la condition des colons était exactement semblable à celle des anciens immigrants établis autour de Curitiba. Gomme les terres de l'intérieur avaient une valeur très faible, on donna des dimensions plus vastes aux lots, qui eurent à peu près 25 hectares. Le colon recevait toujours, du moins tel était le principe,un titre de propriété provisoire, qui devait être échangé, après le règlement de sa dette, contre un autre titre définitif. On lui imposait l'obligation théorique de payer la valeur de son lot en six ans.

Mais l'administration coloniale se montra inférieure à sa tâche. L'arpentage et le bornage des lots furent exécutés hâtivement ; en certains points, au lieu de fixer les quatre angles d'un lot, on se bornait à marquer sa façade sur une ligne, et on s'inquiétait peu des discussions qui devaient naître plus tard à propos de ses limites. Lorsqu'après 1896,1a gestion des colonies passa de l'Union à TËtat, la situation devint de plus ou plus obscure.Les registres de la dette coloniale étaient irrégulièrement tenus; il n'y avait même pas de plans des colonies. Les cadastres qu'on avait dû dresser pour connaître les concessionnaires de chaque lot s'étaient égarés ou n'avaient jamais existé. Une cause nouvelle de complications survint. Les colons n'avaient pas reçu le droit de vendre leurs lots avant d'en avoir obtenu la posses-

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8ion définitive. Mais, laissés à eux-mfimes, ils oublièrent ce chapitre du règlement. Ils se mirent à subdiviser leurs terrains au gré des circonstances ; ou bien ils les cédaient, en transmettant à leur acheteur, en mêm» temps que la terre, la charge des annuités qui restaient dues au gouvernement. Ces mutations étaient faites de la main à la main, sans titre écrit ; il n'en subsistait aucune trace. L'Ëtat n'entretenait pas dans chaque colonie un directeur k poste fixe qui eût pu exercer un» surveillance continue. Il n'était représenté auprès des colons que par des percepteurs ambulants qui allaient de colonie en colonie recouvrer les annuités. Incapables d'élucider les problèmes de droit qui se posaient au cours de leurs rapides apparitions, ces percepteurs ne pouvaient en aucune façon renseigner Tautorité publique.

Le gouvernement du Parana finit par comprendre qu'il était de son devoir d'user d'énergie, et depuis 1905, on procède à une réorganisation complète des colonies. On a réuni tous les documents relatifs aux diverses colonies; à défaut de documents, on a fait appel aux témoignages pour désigner les propriétaires légitimes des lots. Chaque colon, jusqu'au règlement défi* nitif de sa dette, a son dossier à la secrétairerie de l'agriculture. La propriété coloniale est donc assise aujourd'hui sur des fondations solides. Du temps où l'administration négligea les colonies, on a gardé cependant une habitude ; c'est une extrême toléra^nce en matière de paiement des annuités : quinze ans après leur conces» sion, peu de lots sont encore libérés, et les directeurs des colonies ont à ce sujet des instructions qu'on peut résumer ainsi : les colons paieront quand ils voudront.

Les irrégularités qm se produisirent à l'origine de la colonisation polonaise eurent d'ailleurs peu d'incon*

Ténients pratiques. Il s'est produit, à ma connaissance, peu de contestation^ sur la propriété ou la limite des lots ; encore ont-elles porté surtout sur des lots urbains passés aux mains de commerçants qui n'appartenaient pas à la population coloniale proprement dite. Celle-ci s'en inquiéta peu, et profita de la liberté qu'on lui laissait sans se douter des dangers qu'elle recouvrait. Pour elle, la réorganisation de 1905 vint à temps.

Je tenais à visiter les colons polonais de l'ouest. Établis depuis quinze ans, ils sont à peine sortis des incertitudes du rude labeur de l'arrivée. On retrouve parmi eux l'image vivante de ce que purent être les débuts déjà oubliés de la colonisation allemande «u Rio Grande.

J'ai parcouru tout entière la colonie de Rio Claro. Elle recouvre un vaste territoire, large de 40 kilomètres. Le long des grands chemins rectilignes sont rangés les lots de 250 mètres de façade et de 1,000 mètres de profondetir, avec une cldttire de bois sur le devant. Les maisonnettes de bois sont entourées de pêchers. Le pêcher a été adopté par les Polonais, et au temps de la floraison, toute l'étendue de la colonie est semée de taches roses. Les chemins parallèles coupent une série de vallées transversales, et gravissent des crêtes successivement : de chacune d'entre elles, appa ralt un nouvel horizon peu à peu conquis à la culture ; de la dernière.on descend enfin vers les eaux abondantes de l'Yguassu. La colonie est une vaste clairière, ou plus exactement, elle est une réunion de petites clairières qui s'élargissent peu à peu à la rencontre les unes des autres, et qui se toucheront lorsque toute la superficie des lots sera mise en culture. D'un lot à l'autre, l'œuvre est diversement avancée; parfois la forêt de pins immenses, mêlée d'autres essences aux

endroits les plus fertiles, a déjà reculé au loin; parfois, elle encercle encore Phabitation.

Chaque maison a son champ de seigle ; la culture du seigle a été importée par les Polonais; mais c'est, je crois>la seule de leurs culttu^es nationales qu'ils aien conservée. Car ils ont adopté, en fait d'agriculture, les habitudes du cabocle, c'est-à-dire du trayailleur brésilien indigène. Ils se sont laissé corrompre» me dît le directeur de la colonie.

L'agriculteur indigène, celui qu'on nomme le cabocle, d'un nom de race qui a fini par désigner plutôt une façon de vivre, le seul maître des forêts brésiliennes avant l'arrivée des colons, ignore en effet tous les principes modernes d'économie rurale et de culture intensive. Sur le point qu'il choisit pour y placer son champ, il commence par abattre la forêt, à la hache. Un groupe de travailleurs se réunit, et dans une journée de tra rail, qui est aussi une journée de fête, arrosée d'eaude-vie et égayée par des chansons, il prépare le terrain. Les arbres à terre, on les laisse sur place, et après avoir attendu le moment favorable, on y met le feu. Le bois ne brûle pas, mais l'incendie dâ>roussaille la terre, et réduit en cendres les feuilles et les lianes qui donneront l'engrais nécessaire à la récolte. Aussitôt la cendre refroidie, un homme passe, faisant avec une grande houe un trou à chaque pas ; et derrière lui, un enfant y laisse tomber quelques graines qu'il recouvre en y ramenant la terre d'un coup de talon. Le mais mûrira entre les souches ; le cabocle ne visitera son champ que pour faire la récolte; à moins qu'il ne pré* f ère se dispenser de ce travail en lâchant dans les mais mûrs un troupeau de porcs maigres, qui y restera fidèlement aussi longtemps qu'il y trouvera sa pâture. Le cabocle rassemble alors son troupeau et va le vendre

à la Tille. La yégétation naturelle reconquiert peu i peu la forêt brûlée ; sur les troncs qui pourrissent lentement, une nouvelle forêt croit et se reforme. Le cabocle ne reviendra que lorsque la terre, reposée pendant des gjénérations, pourra lui fournir de nouveau une aussi abondante récolte. Ainsi le cabocle gaspille la forêt, et gaspille surtout l'espace. Ses instruments de travail sont la houe et la hache; quant à la charrue, il rignore. Lorsque les Algériens, arrivés à Guritiba, en réclamèrent, on constata qu'il n'en existait pas une dans l'État. Les Russes, qui en avaient apporté, causèrent scandale.

Les colons de Rio Qaro imitent le cabocle. Cultivateurs moins nomades, puisqu'ils sbnt enfermés dans les limites de leur lot, ils reviennent plus souvent aux mêmes terres ; ils n'attendent pas pour les mettre en culture que la forêt ait repoussé, et dès que les broussailles atteignent quelques mètres de haut, ils recommencent Técobuage. Mais ils n'usent pas d'engrais, ils n*ont pas de charrue. Le temps modifiera ces condi tiens. Au milieu de la forêt, aussi longtemps que subsistent sur le sol les souches des arbres abattus que le feu ne peut pas réduire, l'emploi de la charrue est impossible. Lorsque les souches seront pourries et détruites, les colons se souviendront de leurs semailles d'Europe, et reprendront l'habitude du labour. Dans les anciennes colonies, auprès de Guritiba, on voit déjà de grands labours. D'ailleurs les colons tendront d'eux-mêmes à perfectionner leurs méthodes lorsque les produits de leurs champs auront pris une valeur marchande, lorsque l'isolement des colonies aura cessé»

L'isolement était tel, en effet, que toute exportation était à peu près impossible. Il n'existait au voisinage aucun centre de quelque importance. Ce qu'on voulait

exporter devait être expédié tout au moins à Curitiba. Or, dans la colonie, les chemins manquaient. Quand j'y suis passé, on était en train de remettre en état et de rendre carrossables les anciens sentiers muletiers qui coupaient la forêt. Mais j'ai vu ailleurs ce qu'étaient les vieux chemins brésiliens, détrempés par la pluie, et transformés en fondrières, avec des ponts vermoulus à côté desquels il est toujours prudent de passer. On faisait sur ces chemins le transport à dos de mulet, depuis le lot du colon jusqu'à la rivière. Par bonheur, TYguassu est navigable. Depuis Rio Qaro jusqu'aux cascades qui barrent son cours en amont, près de Restinga Secca, il présente un bief navigable de deux cents kilomètres. Aux environs de cette grande rue naturelle, onavait placé plusieurs colonies qu'elle reliait entre elles. Les chaloupes à vapeur, qui pratiquent la navigation de l'Yguassu, pouvaient donc charger à Rio Claro des mais qu'elles portaient jusqu'au pied des rapi-> des. Là, on les transbordait sur les wagons du chemin de fer; ils arrivaient enfin à Curitiba, où, grevés des frais de transport que l'on peut imaginer, ils se trouvaient en concurrence avec les récoltes des colons de la banlieue. Peut-on s'étonner si l'exportation était nulle, ou peu s'en faut ?

Les mêmes difficultés de transport exagéraient le prix des articles d'importation. Dans cette situation anormale, quelques négociants firent des affaires d'or. Ils pratiquaient ce commerce double, toujours fructueuxy d'acheter aux colons l'excédent de leurs produits, et de les payer, non en argent, mais en marchandises, dont le prix monnayé n'était jamais exprimé. Mais l'exportation des produits de la colonie était si restreinte que l'usurier le plus rapace n'aurait pas trouvé de profit à y exercer son industrie si les colons

avaient été réduits à cette uniqae ressource : par bon* heur, ils en trouvèrent une autre : la récolte du maté.

Le maté sauva les colonies du Parana. Cest un petit arbre, dont Tapparence rappelle en plus maigre celle du chêne vert, et dont la feuille charnue et lourde est douée de propriétés aromatiques que Tinfusion dégage, l/usage de Tinfusion du maté est déjà ancien ; Q rè^e aujourd'hui dans toute la moitié méridionale de T Amérique du Sud, au Chili, en Argentine, au Paraguay et dans l'Uruguay, et dans les parties limitrophes du Brésil. On prépare le maté dans une gourde d'où il faut Taspirer à petites gorgées au moyen d'une paille; la gourde circule à la ronde, chacun y prenant sa part tour à tour, et l'étranger n'est pas épargné. Refuser le maté serait manquer aux règles du savoir-vivre.

Le Parana est le centre de la production du maté. L'exportation du maté y joue le même rôle que ceBe du café à Saint-Paul. Elle est la base de toute la vie économique locale. A l'exception des colonies, tout le Parana, directement ou indirectement, vit du transport, de la préparation et du commerce du maté, et les colonies elles-mêmes ont tiré du maté de larges profits.

On ne cultive pas le maté ; il croit librement dans la forêt, et c'est dans la forêt que se fait la récolte des feuilles. Aussitôt cueillies, les feuilles subissent une première préparation, destinée surtout à diminuer leur poids pour le transport, et aussi à les empêcher de fermenter et de pourrir. On les sèche au feu ; o les enferme ensuite dans des sacs qui sont expédiés Curitîba où des moulins perfectionnés réduisent le feuilles en poudre, séparent les diverses qualités, e^ livrent le produit qu'exige la consommation. Quelque colons, plus heureux que les -autres, découvrirent s leurs lots un nombre important de pieds de maté;c

fut pour eux une fortune acquise sans travail. La feuille de maté, la feuille, comme on dit simplement au Parana, marchandise précieuse et légère, supporte mieux que le maïs les frais de transport. Les propriétaires de lots qui contenaient du maté retirèrent donc des bénéfices de la vente de leurs feuilles, mais parmi les colons, ils n'étaient qu'une exception.

Les grands herçaîs, c'est-à-dire les cantons forestiers où le maté abonde, se trouvent 'presque tous dans l'intérieur, au-delà des colonies, dans lalrégion du plateau qui est orientée vers le Parana, peu connue des géographes, mais qui, grâce au maté, ne manque pourtant pas d'importance ni de vie économique. Elle est animée, à la saison de la cueillette, d'un mouvement intense ; il y vient camper tout une armée ; les sentiers de la forêt se peuplent ; du côté de l'est, les mulets transportent les charges de feuilles jusqu'aux routes qui mènent à Curitiba, capitale du maté ; vers l'ouest, la circulation n'est pas moindre : Paraguayens qui viennent prendre part à la récolte, contrebandiers qui cherchent à franchir le fleuve en trompant la surveillance de la douane et à sortir du Parana sans payer l'impôt d'exportation. Une partie notable de la récolte du maté est destinée d'ailleurs aux régions limitrophes du Paraguay et des Missions.

Dans les hervals, terres privées ou terres publiques, la cueillette est affermée à des entrepreneurs qui se chargent de l'organiser. Ils occupent un nombreux personnel. Chacun d'eux construit un four à sécher les feuilles, et ce four devient le centre de la petite association éphémère qui vit pendant quelques mois au sein de la forêt, d'une vie solitaire et laborieuse. On y prépare parfois jusqu'à quatre ou cinq mille kilogrammes de feuille par jour. Les ouvriers s'occupent, les uns à

rébranchage des arbres, les autres au séchage des feuilles. Leurs équipes sont recrutées dans tout rËtat, et dès le premier jour, les colonies polonaises fournirent un bon nombre de recrues pour la cueillette. Les hommes seuls quittent la colonie, et les femmes restent à la garde des lots ; les moins hardis sont 'mples ouvriers, ceux qui ont plus d'initiative se font eux-mêmes entrepreneurs. Tous rapportent de la campagne l'argent qui représente leurs salaires ou leurs bénéfices, et de cet argent, les colonies ont vécu.

Les sommes qui entrent dans les colonies, du fait de la récolte du maté sont très irrégulières. Le cours du maté est très variable, et suivant la valeur de la feuille, les salaires augmentent ou se réduisent. Le prix de la feuille s'est abaissé parfois à tel point que le commerce s'est trouvé suspendu, et que la cueillette du maté a chômé — grave extrémité pour les colons. Mais on remédie plus aisément aux crises du maté qu'à celles du café. La culture du café ne peut être abandonnée pendant une année sans que la plantation même disparaisse, sans que le capital qu'elle représente soit englouti ; quels que soient les prix de vente, chaque fazendaire est dans la nécessité de produire, et produit ie plus possible; la crise n'entraîne pas aussitôt la réduction de la production. Au contraire, rien de plus simple, lorsque les bénéfices menacent d'être trop faibles, que d'abandonner pour un an la cueillette du maté. La forêt reste livrée à elle-même ; la production ayant diminué, les prix se rétablissent d'eux-mêmes, et le moment venu, l'exploitation reprend. Aussi, les ressources qu'ils tirent du maté n'ont-elles jamais fait défaut aux colons d'une façon durable.

Elles n'ont pas suffi à créer la richesse, mais elles ont du moins évité une crise générale, le recul, la débandade

peut-être de la colonisation. Elles ont permis aux colonies de subsister, alors qu'il n'existait pour leurs produits aucun marché, alors que leur isolement leur interdisait toute espèce de vie économique.

L'ère de l'isolement complet a cessé pour les colonies, depuis l'ouverture de la ligne de Saint Paul-Rio- Grande, qui, traversant le plateau, doit mettre prochainement en communication directe les États méridionaux du Brésil avec les États du centre. En 1907, le tronçon de cette ligne qui parcourt le Parana, était à peu près terminé; la liaison avec Saint- Paul vers le nord n'était pas encore achevée, mais du côté du sud, la voie pénétrait déjà sur le territoire de Sainte-Catherine. A Ponta Grossa, la jonction était opérée avec l'ancienne ligne qui va vers la capitale et au delà vers la mer ; et les communications directes étaient établies entre tout le parcours de la S. Paulo-Rio-Grande dans les forêts de l'intérieur, le centre de l'État et les ports d'exportation.

Durant les longues années de la lente construction de la voie, les colons prirent part aux travaux de la ligne. Ouverte au trafic, elle améliorera efficacement leur condition. Peu avant de traverser l'Yguassu, la ligne coupe le fond de la colonie de Rio Qaro, et une station y a été établie. On est là, au pied de la serra de l'Espérance, et à quarante kilomètres du fleuve et du port de la colonie par lequel elle était autrefois en communication avec le reste du monde; là se trouvaient, dans le quartier le plus reculé, les lots les plus déshérités et les colons les plus misérables. J'y suis passé quatre ans après l'inauguration de la ligne : la transformation a été rapide. La voie ferrée est comme une artère vivifiante. Les nouveaux chemins tracés dans la colonie y aboutissent; les terres qui eu sont voisines ont augmenté de

ÎSO LB BRÉSIL AU XX* 8IÈCLB

▼aleur. Pris de la gare, et sur les terrains d'un seul des andens^Iols, un petit centre s'est déjà formé, aubergiste, charpentier, maréchal, et plusieurs de ces grandes boutiques à Tachalandage universel, par lesquelles passe toute l'importation et toute Texportation de la colonie. Cependant, le centre ancien de la colonie, sa capitale officielle, voisine de TYguassu, le hameau de Rio Qaro, se vide peu à peu, et plusieurs des maisons qui entourent sa haute église sont aujourd'hui désertes. On dirait que la colonie a changé de façade, mieux que cela, elle se met à vivre d'une existence nouvelle. Les produits de la terre, le mais, les haricots surtout, y ont acquis une valeur marchande, et, signe des temps nouveaux, indice de ce que le petit centre de vie isolé est entré enfin dans la vie économique générale du monde, cette valeur subit, lentement et imparfaitement encore, les oscillations du marché lointain de Rio ou de Buenos- Ayres.

A mesure que la misère disparait, l'existence des colons devient plus variée et plus intelligente* Des germes de division du travail apparaissent; quelques colons se font artisans. Cette ruche, où les lots ressemblaient à des cellules égales, se modifie et se rapproche d'un groupement d'hommes d'origine moins artificielle. Le cercle des intérêts s'élargit, la vie morale même se développe. La politique pénètre dans la colonie. Prudentopolis forme aujourd'hui un municipe autonome et s'administre elle-même. A défaut de politique, les passions trouveraient d'autres aliments. J'en veux pour preuve une sorte de grive d'un caractère assez inattendu, dont j'ai été le témoin à Rio Claro. Les Polonais, gens religieux, après de longs conciliabules, s'étaient mis en grève contre le curé. Le curé, dans les colonies, étant de la nationalité des colons, est

en quelque façon leur représentant. II dirige Técole, et la paroisse est une sorte de personne administrative avec un embryon de services publics. Or, les Polonais, mécontents des exigences de leur curé, et sur un mot d'ordre, s'abstenaient d'assister àla messe, se mariaient civilement. Il avait fallu ces circonstances orageuses pour mettre en honneur cet usage, peu répandu au Brésil, et les enfants n'étaient pas baptisés. La grève régnait depuis longtemps, et la famine au presbytère ; mais les deux parties étaient intraitables. La paix s'est-elle faite ? Je n'en ai pas eu de nouvelles, mais je laisse à penser quelle agitation régnait d'un bout à l'autre des lots.

Telles sont les impressions que j'ai rapportées de mon séjour aux colonies du Parana.

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