INDIENS- NOIRS — HOMMES DE COULEUR
Quels furent jadis les peuples qu'abritaient ces incomparables dômes de verdure? Les traditions recueillies par les Missionnaires et les historiens de la conquête , nous apprennent que lorsque Cabrai aborda la péninsule australe du Nouveau-Monde, deux nations, les Tupis et les Tapiujas, se disputaient les rives de l'Atlantique. Les premiers, sortis de l'immense famille des Guaranis, venaient du Sud, et semblaient l'emporter en intelligence sur les tribus qu'ils refoulaient devant eux. Les Bugres de Sainte-Catherine et de Saint-Paul en sont les derniers vestiges. Les seconds, représentés par les Botocudos qui errent encore aujourd'hui sur les frontières de Minas-Geraes , rappellent le type Mongol, au point qu'un d'eux, Firmiano , qu'Auguste St-Kilaire avait pris à son service, voyant un jour des Chinois dans une rue de Rio-Janeiro , courut à eux, les ap-
pelant ses oncles. Ces peuples, qui comptaient plus de cent tribus, lorsqu'ils virent arriver les premières voiles latines , sont réduits de nos jours à quelques milliers d'hommes, essayant encore de conserver leur sauvage indépendance dans les contrées les plus inaccessibles de l'intérieur.
Comme le jaguar , ils reculent dans le désert à mesure que la hache européenne pénètre dans leurs forêts. Les créoles, malheureusement trop intéressés dans la question pour qu'on les croie sur parole, mettent sur le compte d'une certaine impuissance native , inhérente, d'après eux , aux races américaines , cette sorte d'antipathie pour toute espèce de progrès. Il serait peut-être plus juste d'en rechercher la cause dans la haine séculaire que l'indigène a vouée aux conquérants depuis leur apparition sur ses rivages. L'histoire de l'allemand Hans Stade en est un frappant exemple. Prisonnier des Botocudos , qui n'attendaient que le moment où il serait assez gras pour le mettre à La broche, il ne pouvait convaincre ses terribles gardiens qu'il n'appartenait pas à la race de leurs bourreaux. « J'ai déjà mangé cinq blancs, lui dit un jour le chef qui venait le tàter, et tous les cinq prétendaient, comme toi, qu'ils n'étaient pas Portugais. » A bout d'arguments , le prisonnier imagina enfin d'invoquer la couleur de ses cheveux, qui étaient d'un roux ardent, comme ceux, disaitil , de tous ses compatriotes. Cette réflexion b sauva. Les Botocudos , se rappelant que les prisonniers rôtis étaient bruns, lui rendirent la liberté.
Cette haine de bête féroce que le peau-rouge a vouée
aux blancs à cheveux noirs s'explique sans peine si l'on se rappelle le sans-façon avec lequel Espagnols et Portugais prenaient possession de ses forêts. Colomb s'était emparé de San-Salvador au nom de la double couronne de Castille-Aragon, en débarquant l'épée à la main et en bâtissant un fort. Celte revendication ayant été fatale aux conquistadores, Cabrai voulut s'y prendre, pour le Brésil , d'une manière plus pacifique : au heu d'élever des bastions , il se contenta de faire dresser deux pierres sur le rivage. Malheureusement, ces pierres ne représentaient qu'un instrument de supplice, la croix. Puis, craignant sans doute que cette exhibition ne fût pas assez éloquente, il mit à côté une potence.
Je ne sais si les Indiens cherchèrent à deviner cet étrange rébus, mais on ne leur en donna guère le temps. A la nouvelle de la découverte, tous les aventuriers du Portugal se ruèrent sur ces plages , qu'on leur avait dépeintes si fertiles et si riantes. Venus pour faire une fortune rapide , ils ne pouvaient se résoudre à défricher eux-mêmes le sol , quelle qu'en fût la richesse. II fallut donc des esclaves. Le pays des nègres se trouvait par-delà les mers à travers un Océan encore inconnu , et les sauvages étaient là , sans défiance , apportant chaque jour des provisions , ne doutant pas de la gratitude des blancs. Ceux-ci n'hésitèrent pas. Ils traquèrent les indigènes comme des bêtes féroces , surpassant même en atrocités leurs émules de Castille. En vain les papes, qui se piquaient alors de marcher à la tète de l'humanité, déclarèrent-ils à plusieurs reprises le peau- rouge fils d'Adam , et digne de jouir
à ce titre de tous les droits appartenant à la famille humaine : la chasse aux esclaves continua en dépit des bulles pontificales, et l'Indien dut reculer devant l'envahissement européen. Cette retraite d'ailleurs fut vaillamment disputée. Ce n'étaient pas, comme au Mexique, comme au Pérou , de timides populations qu'une décharge d'artillerie mettait en fuite ; c'étaient de vigoureux guerriers défendant leur sol avec un acharnement qui étonnait les Portugais eux-mêmes, à cette époque les premiers soldats du monde. Tous les historiens de la conquête s'accordent à dire qu'ils ne seraient jamais venus à bout de soumettre les provinces du Brésil , sans l'assistance de divers chefs de tribus. Un d'eux , Camarâo, s'est surtout rendu célèbre dans la guerre contre les Hollandais, qui disputèrent si longtemps aux conquistadores leurs riches fermes de l'Océan.
D'une nature plus indolente encore que celle du nègre , et incapable de résignation, l'Indien a péri sous le bâton séculaire du feitor, et a disparu du littoral atlantique. Il faut aujourd'hui s'enfoncer dans les forêts reculées qui bordent les grands fleuves pour rencontrer les derniers restes des Guaranis. Cette exploration n'est pas toujours sans danger; se souvenant encore de l'acharnement avec lequel les Portugais poursuivaient leurs ancêtres, ils portent instinctivement la main à leurs flèches à la vue çlu blanc qui s'aventure sur leurs rives et qui leur rappelle l'ennemi de leur race. Du reste , la civilisation n'a aucune prise sur ces caractères farouches. Il y a quelques années, deux jeunes enfants indiens trouvés dans les bois, furent amenés dans la mai-
son de l'empereur du Brésil. La sœur, il est vrai, accepta assez facilement les soins qu'on lui prodiguait : elle apprit la langue portugaise , se laissa baptiser, fut mariée plus tard à un blanc , et vivait encore lors de mon passage à Rio-Janeiro; mais le jeune homme, loin de se laisser approcher, cherchait à mordre comme une bête féroce toutes les personnesqui se trouvaient à sa portée. Il est mort étouffant de rage et de désespoir.
Ce caractère indomptable a fait donner aux Indiens des forêts le nom ftlndios bravos (Indiens méchants) , par opposition aux Indiens des frontières qu'on appelle Inâios mansos (Indiens doux, apprivoisés). Comme leurs ancêtres , les bravos vivent de fruits, de chasse et de pêche ; chaque tribu obéit à un chef dont il est difficile d'analyser l'autorité. Supérieurs en force physique aux autres indigènes américains , ils paraissent inférieurs en intelligence, car on n'a trouvé chez eux aucune tradition historique , aucun monument qui rappelât quelques traces de civilisation. Quant à leur religion, la même sans doute que celle de leurs aïeux , je ne puis mieux faire, pour en donner une idée, que de laisser parler mon infortuné compagnon de voyage, Charles Ribeyrolles : 1
« Parmi les cent tribus éparses entre l'embouchure de l'Amazone et le Rio-de la-Flata, le plus grand nombre vivait sans dieux, et nul culte n'était pratiqué sous les voûtes éternellement vertes de la forêt vierge. Le
i Le Brésil Pittoresque.
grand temple n'avait d'autre encens que celui des fleurs. Les historiens de la conquête et ceux des missions , prêtent cependant une mythologie très savante à l'une des tribus-mères, à la race tupique Ils disent que ces Indiens reconnaissaient un dieu , véritable Jéhovah , qu'ils appelaient Tupan (tonnerre). Comme dans toutes les théogonies légendaires , qu'elles viennent de l'Inde, de la Perse ou du Sinaï, ce dieu Tupan avait un contradicteur, un adversaire, un diable qu'ils appelaient Anhanga. Au-dessous des deux majestés du ciel venaient deux séries de génies, les bons et les méchans 5 et plus bas , comme simples interprètes ou sacrificateurs, étaient les prêtres, les devins , qui vendaient au peuple les secrets des dieux. Toujours la même pyramide ! »
La transition entre les tribus sauvages et les populations civilisées des côtes brésiliennes est marquée par les Indiens mansos. Ce sont eux qui cueillent le caoutchouc , l'ipécacuana , la vanille, la salsepareille, en un mot , tous les produits qu'on ne trouve que dans les forêts lointaines. La récolte faite , ils s'avancent dans les cantonnements des blancs pour la livrer et recevoir en échange des produits de l'industrie européenne, couteaux, indiennes, eau-de-vie, etc. Le reste de l'année est occupé à la chasse et surtout à la pêche , leur passion favorite. Nés dans un pays coupé de nombreuses rivières qui débordent chaque année au solstice et couvrent quelquefois des étendues immenses de forêts, ils acquièrent dès l'enfance une telle habitude de la natation que l'eau paraît être leur élément naturel, et
qu'on peut les appeler les premiers nageurs du monde. J'ai vu plusieurs fois de petits Indiens, à peine sevrés, se précipiter dans Peau et y folâtrer des journées entières, sans s'inquiéter des caïmans qui fourmillent dans tous les cours d'eau des tropiques. Les adultes sont à peine vêtus, et quant aux enfants, ils vont, comme les négrillons, entièrement nus. La plupart portent cependant un chapelet passé autour du cou. Ce chapelet, que les Indiens considèrent comme un puissant talisman contre les morsures des serpents, est ordinairement fait de petites graines rouges qui croissent en grande abondance dans les bois. Ceux qui fréquentent les Européens remplacent quelquefois cet ornement par une médaille. Curieux un jour de connaître le nom de la madone chargée de veiller aux destinées d'un affreux petit peau-rouge qui se démenait comme un diablotin dans un ruisseau que nous traversions , je priai mon guide, mi-nègre, mi-Indien, d'aller parlementer avec le drôle, afin qu'il me permît de l'approcher. L'affaire ne réussit pas sans difficulté, à cause surtout de mon costume étranger qu'il voyait probablement pour la première fois. Je parvins cependant, grâce à mon compagnon, qui lui tenait les bras et la tête pour l'empêcher de mordre , à saisir la médaille, et quel fut mon étonnement lorsque je reconnus une pièce de monnaie française de 50 centimes à l'effigie de la république de 1848!
Comme le nègre , l'Indien ne connaît guère du christianisme que le baptême ; il existe toutefois entre eux une différence. Le noir, qui est esclave , porte ses en-
fants au padre de la plantation avec une parfaite insouciance, ni plus ni moins que s'il portait une arrobe de café au marché. L'Indien au contraire aime à se faire tirer l'oreille ; il a pour principe de ne faire rien pour rien, et ne consent à recevoir l'ablution évangélique que devant la perspective d'un verre de tafia, d'un morceau d'étoffe ou de toute autre compensation. Sa conviction n'est qu'une question d'indienne ou d'alcool. Apprendil qu'on prêche dans les environs , il se met aussitôt en marche , va pieusement s'accroupir autour de celui qui apporte la bonne nouvelle, et attend avec impatience la fin du sermon pour demander sa part de douceurs. Les provisions épuisées , il reprend le chemin de sa hutte , et attend en paix que les fidèles de la propagation de la foi aient de nouveau rempli les caisses de leurs mandataires. Le jour où les missionnaires seront en mesure de faire précéder chaque exercice religieux d'une distribution d'eau-de-vie ou de foulards rouges , hommes et femmes se précipiteront en foule pour entendre « la parole de Dieu. »
Il n'est pas rare , au dire des gens du pays , de rencontrer des Indiens faisant métier de leur conversion et se présentant devant chaque padre qui arrive pour demander une nouvelle ablution et percevoir la prime qui y est attachée. Dans les premiers temps de la conquête, lorsque l'étendue des déserts et l'absence des chemins rendaient toute communication impossible entre les diverses parties de l'empire , quelques tribus pratiquaient sur une grande échelle cette sorte d'escompte du baptême. Dès qu'un capitaine-général arri-
vait dans une province , il s'empressait , suivant son humeur, de donner la chasse aux peaux-rouges et d'en faire des esclaves , on de les convertir pour fonder une colonie. Ceux-ci se laissaient volontiers approcher quand il ne s'agissait que d'être catéchisés , car ils savaient que l'Évangile était toujours accompagné d'une foule de petits avantages fort de leur goût , tels que vêtements , couteaux et surtout une nourriture moins précaire que ne l'offre la vie des bois. Tout allait pour le mieux au début ; les missionnaires, émerveillés de la ferveur de leurs ouailles, ne parlaient que des vertus de la gent cuivrée \ mais lorsque les provisions touchaient à leur fin et qu'on annonçait aux nouveaux convertis qu'il fallait planter du maïs et du manioc, sous peine de voir bientôt supprimer la ration, leur zèle de néophytes commençait à s'attiédir. 11 arrivait enfin un moment où l'inertie des catéchumènes et l'impossibilité de fournir plus longtemps à leur entretien lassaient la patience des convertisseurs. Exaspérés d'avoir été joués par des peaux-rouges, et se rappelant que les lanières d'un fouet sent d'ordinaire plus éloquentes qne les maximes de l'Evangile, les Portugais déclaraient alors les Indiens esclaves comme rebelles au christianisme, et remplaçaient le padre par le feitor. Cependant nos indigènes ne s'inquiétaient pas trop de ces menaces, se voyant rassurés par la proximité de la forêt, où ils se réfugiaient à la première alerte; mais ces rapports avec les blancs avaient perverti leurs goûts et leurs habitudes : la vie des bois leur paraissait trop rude, et, comme les Hébreux du désert,
ils regrettaient les viandes et les oignons de la fertile Egypte. Ils se mettaient donc en quête d'un nouveau baptême , et un jour on voyait arriver à une centaine de lieues de la province où elle avait résidé jusqu'alors une tribu indienne offrant de se convertir. On écrivait à l'évêque et au capitaine-général , qui , ravis de cette offre, envoyaient moines, vêtements, outils et provisions, avec ordre d'évangéliser ces nouveaux-venus et de fonder une colonie chrétienne. Inutile de dire que cette colonie finissait comme la première , après avoir passé par les mêmes phases , et qu'elle allait demander un troisième baptême plus loin.
Si la religion inquiète peu l'Indien , la politique ne l'émeut guère davantage. Chaque peuplade obéit à un capitâo choisi parmi les moins déguenillés de la tribu. Que de fois un mulâtre fuyant l'esclavage ou désertant le service militaire, a été proclamé capitâo par une tribu indienne chez laquelle il s'était réfugié ! Ce choix s'explique : l'Indien a le sentiment de son infériorité , même devant la couleur foncée du mulâtre, qui d'ailleurs lui est presque toujours supérieur en force physique. Ajoutez à ce sentiment le prestige des habits et quelquefois des armes sur des gens presque entièrement nus et ne connaissant que la flèche , enfin le besoin d'avoir un chef qui connaisse la langue et les habitudes des blancs pour se faire entendre d'eux lorsque le hasard ou les besoins l'exigent.
Les efforts tentés jusqu'ici pour employer l'Indien du Brésil comme domestique ont été presque sans résultat. Plusieurs fazendeiros qui en avaient pris à l'essai , et
que j'ai interrogés sur leur compte, m'ont unanimement répondu qu'ils avaient été obligés d'y renoncer, à cause de l'incroyable sans-façon que ces sauvages apportaient dans leur service. Venaient-ils à regretter leurs forêts, ils quittaient la maison sans mot dire à personne, retournaient clans les bois, se construisaient une hutte avec quelques pieux fichés en terre et quelques feuilles de palmier, et là se reposaient de leurs prétendues fatigues, n'interrompant leur far niente que pour cueillir quelques fruits ou pêcher quelques poissons. Puis un jour, après deux , trois, six mois d'absence, saturés de vie sauvage , ils venaient reprendre leur travail comme s'ils l'avaient quitté la veille , et ne comprenaient pas que le maître étonné de les apercevoir leur demandât des explications. Ils continuaient ainsi leur besogne pendant quelque temps ; mais , bientôt fatigués une seconde fois de la vie civilisée, ils s'échappaient sans bruit de la plantation pour aller se refaire dans les forêts et reparaître l'année suivante. Ces escapades avaient surtout lieu le jour où ils recevaient leur solde. 11 va sans dire que tout cet argent passait à acheter de la cachaça, et que ce n'était qu'après en avoir cuvé les dernières fumées que l'ancien maître leur revenait en mémoire.
Une population d'humeur si indolente est peu propre aux travaux de l'agriculture , plus pénibles partout que le service de l'intérieur d'une maison. Aussi ne pourrat-on jamais compter sur cet élément pour la colonisation du pays. On rencontre cependant de ces demi-sauvages qui se donnent le titre de cultivateurs, parce qu'ils ont
abandonné l'arc de leurs ancêtres, et qu'ils consentent à semer un peu de manioc ou de maïs pour nourrir leur famille. Dès que ce travail, qui ne dure que quelques jours, est achevé, ils rentrent dans leurs huttes de bois et d'argile, se couchent sur leurs nattes de jonc et passent le reste de l'année dans une immobilité absolue , pinçant de temps en temps pour se distraire une mauvaise guitare qu'ils ont toujours à côté d'eux, car la musique est une de leurs passions favorites. Bien que les forêts qu'ils habitent soient les demeures séculaires de leurs aïeux , ils n'y sont guère en sûreté , quand ils se trouvent dans le voisinage d'une plantation. Tôt ou tard il arrive qu'un colon vient mettre le feu aux arbres pour préparer un champ de caféiers ou de cannes à sucre. Notre peau-rouge prend alors son mobilier, c'est-à-dire sa guitare, et va construire une autre cabane dans les montagnes voisines. Est-il besoin d'ajouter que les choses ne se passent pas toujours aussi paisiblement, et que des résistances désespérées , des vengeances terribles ont maintes fois répondu à l'envahissement des visages pâles.
Ces expropriations violentes sont une des suites naturelles de la conquête telle que la comprenaient les fidèles sujets de sa majesté le roi de Portugal , des Algarves et 'de l'Océan. Un voyageur français, qui visitait la province de Rio-Janeiro en 1816 , rencontra un jour à quelques lieues de la capitale, une députation d'Indiens qui allait demander au roi D. Joâo VI, l'autorisation de conserver dans les vieilles forêts de leurs aïeux, une lieue carrée de terrain où ils
pussent bâtir un village et se mettre à l'abri de l'envahissement des colons. Cette tribu , qui appartenait aux Indios coroados (Indiens couronnés), dont on retrouve encore quelques débris sur le Haut-Parahyba , occupait alors presque toute la vallée du fleuve. Avant de se résoudre à affronter la majesté royale, ils étaient allés trouver le chef de la province, le baron d'Ubâ, et l'un d'eux lui avait tenu ce discours : « Cette terre est à nous, et ce sont les blancs qui l'occupent. Depuis la mort de notre gran capitâo 1 , on nous chasse de tous côtés , et nous n'avons pas même assez de place pour pouvoir reposer notre tête. Dites au roi que les blancs nous traitent comme des chiens, et priez-le de nous faire donner du terrain pour que nous puissions y bâtir un village. »
De toutes les tribus indiennes qui se sont rendues célèbres par leur résistance à l'envahissement des conquistadores, celle des Botocudos tient le premier rang, et a marqué de sanglantes pages les annales de la conquête. Il faut le dire à la honte des hommes de notre race, les fils du désert furent vaincus en férocité par les disciples du Christ. Ceux-ci , trouvant la poudre trop lente, empruntèrent à la nature le secours de l'un des plus cruels fléaux qu'elle ait déchaînés contre le genre humain : des étoffes destinées à propager la petite vérole étaient envoyées en présent aux sauvages,
i Ce grand capitaine, oncle du baron d'Ubâ , était un Portugais, José Rodrigues da Cruz, qui avait fondé une colonie d'Indiens sur les bords du Parahyba.
qui bientôt périssaient par milliers , frappés d'un mal invisible dont ils ne pouvaient soupçonner la cause. Quelques rares débris de ces infortunés errent encore aujourd'hui dans les forêts de leurs ancêtres, attendant avec effroi le jour où la hache portugaise viendra abattre leur dernier refuge. Leurs redoutables flèches, de six pieds de long, ne répondent nullement, quand on les examine de près, à l'idée qu'on en a conçue. Presque toutes celles que j'ai vues étaient des roseaux, et semblaient plutôt des jouets inoffensifs que des instruments de mort. Ces armes ultra-primitives, dans un pays où le fer se trouve presque à l'état natif et à la surface du sol , disent assez que ces peuplades sont entièrement rebelles à toute civilisation.
Cette sauvagerie qui forme le fond du caractère indien, semble toutefois tenir moins à un défaut d'activité cérébrale qu'à l'attrait irrésistible de la vie du désert. Les annales portugaises font mention d'un Botocudo qui , trouvé dans les bois encore enfant , fut amené à Bahia et élevé dans un couvent. Ses progrès, son intelligence, ses aptitudes, ayant été remarqués, on redoubla de soins. C'était une précieuse acquisition : on voyait en lui le missionnaire futur de sa peuplade. Comme il témoignait du goût pour les ordres, il fut sacré prêtre. Devenu enfin libre, il sortit du couvent sous prétexte de promenade , entra dans les bois qui entouraient la ville, et ne reparut plus. On sut plus tard qu'au lieu de catéchiser ses compatriotes , il avait repris leur costume primitif et leurs sauvages coutumes. Etait-ce longue préméditation , ou plutôt ne fit-il qu'obéir aux
influences mystérieuses des forêts qui l'avaient vu naître !
Le mot de Buffon : « le style , c'est l'homme, » ne s'est peut-être jamais appliqué avec autant d'effrayante justesse qu'à l'informe idiome des Botocudos. Le disque en bois qui orne leur lèvre inférieure, la forçant à tomber le long du menton, met leurs dents à découvert, et les empêche d'articuler les labiales. Se présente-t-il un b ou un p dans leurs syllabes, ils sont obligés de rapprocher les lèvres avec leurs mains pour produire le son voulu. L'analyse de leurs mots révèle de la manière la plus claire l'enfance de leur état social. Leur montrez-vous un bâton , ils vous répondent tchoon (arbre). Pour eux, un bâton n'est qu'un arbre débarrassé de ses branches. Leur demandez-vous ensuite le nom d'une poutre, ils vous répondent encore tchoon ; d'une branche, d'un morceau de bois, d'un pieu, etc. , toujours tchoon. Le mot po doit à lui seul représenter , suivant l'occasion, la main, le pied, les doigts, les phalanges, les ongles, les talons et les orteils. La bestialité, qui semble être leur code unique , ressort surtout des mots composés. Veulent-ils parler d'un homme sobre, ils l'appelleront couang-é-mah (ventre-vide) \ de la nuit ils diront tarou-té-tou (temps de la faim) , parce que , aussi gloutons qu'imprévoyants , ils ne savent garder aucune provision, et sont obligés, la nuit, d'attendre avec impatience le retour de la lumière pour donner satisfaction aux exigences d'un estomac toujours inassouvi. Chez la plupart des peuples, du moins chez les nations de l'Occident, la notion du juste a précédé celle
de l'injuste, comme l'indique la composition de ce dernier mot dans les diverses langues, in-juste, un-gerecht, in-iquus, a-dikos, etc. Chez les Botocudos, c'est tout le contraire : l'état normal , c'est le voleur, nyinkéck. Un honnête homme sera par conséquent un non-voleur (nyinkêck-amnoup). De même le mensonge (iapaouin) étant l'habitude, la règle, la vérité deviendra iapaouinamnoup (un non-mensonge).
Quelle peut être l'origine du disque de bois enchâssé dans la lèvre inférieure et qui leur a valu le nom de Botocudos1? Je l'attribuais à une pratique sacerdotale dont la raison s'était facilement perdue chez une peuplade sans traditions, lorsqu'un infatigable voyageur, Biard, est venu nous apprendre qu'il avait vu ce disque leur servir de table. Ce n'était là probablement qu'une gracieuseté de quelque jeune Botocudo qui voulait mériter un verre de cachaça. Cette mise en scène ne serait plus possible chez un individu d'un certain âge , car alors la lèvre , obéissant au poids du disque, se replie > sur le menton. J'ai vu un chef de ces sauvages, nommé capitâo par l'empereur du Brésil , qui avait consenti à accepter un pantalon et à quitter ces affreux bijoux. Les chairs de la lèvre s'étaient assez rapprochées pour fermer la plaie, et ne laissaient plus voir qu'une énorme cicatrice; mais les lobes des oreilles, moins charnus que la lèvre et moins accessibles au mouvement vital , n'avaient pu reprendre leur ancienne forme. Ils arri-
1 Botoque signifie en portugais tampon de barrique, d'où le nom de Botocudos , — les hommes à la botoque.
vaient presque aux épaules, formant deux anneaux dont l'ouverture mesurait environ deux pouces de diamètre.
On peut encore citer parmi les tribus indiennes restées célèbres dans les souvenirs des Brésiliens : les Bugres , dont les dévastations ont longtemps désolé les provinces du Sud ; les Muras et les Mundrucus , derniers vestiges des puissantes nations qui occupaient tes rives de l'Amazone et de ses affluents ; les Guaycurûs, centaures du désert, qui remplissent parfois de terreur les solitudes de Mato-Grosso. Méditent-ils une attaque? une troupe de bœufs ou de chevaux est lancée en avant; derrière* viennent les guerriers de la tribu, le pied droit sur l'étrier, la main gauche cramponnée à la crinière , le corps effacé le long des flancs du cheval. Tout-àcoup le cri de guerre retentit, les cavaliers se dressent sur leurs selles et brandissent leurs lances; l'ennemi fuit épouvanté.
Chez les peaux-rouges comme chez toutes les peuplades primitives, ce sont les femmes qui sont chargées des travaux de la tribu. Elles bâtissent les huttes, portent les bagages et les enfants dans les marches, tissent des étoffes de joncs, et fabriquent les vases d'argile dont elles se servent dans le ménage. L'unique industrie réservée aux hommes est la fabrication des flèches , leur seule occupation la chasse ; tout autre travail serait indigne d'eux. On comprend sans peine qu'à la suite d'un esclavage si dégradant et si pénible , l'Indienne , ne connaissant rien de ce qui développe les qualités de la femme, soit restée ce qu'elle était au sortir du moule de la nature, une femelle pétrie d'argile. Déformée par
le travail, défigurée par les mauvais traitements, n'appartenant à la vie que par les côtés les plus bas , elle ne peut 'qu'inspirer du dégoût à celui qui la voit pour la première fois. Observez ses yeux , vous y surprendrez le regard oblique et craintif de la bête fauve, et rien de ce magique rayon qui révèle l'intelligence. Le sentiment de son infériorité la porte à fuir l'étranger et à se cacher devant lui. Dans la vieillesse, les rides qui sillonnent en tous sens sa peau tannée, noircie, couturée par l'âge, les coups, le soleil, les fatigues, lui donnent l'aspect d'une vieille tête d'orang-outang, ricanant les plus affreuses grimaces. C'est en contemplant ces créatures étranges que l'on s'explique l'apparition de la sorcière dans le catalogue des superstitions. De telles figures n'offrent rien d'humain; dès lors les gens simples en font des puissances surnaturelles.
Tels sont les aborigènes du Brésil. Sera-ce nous élever vers la civilisation ou nous en éloigner que de passer des sauvages aux noirs4? On va en juger.
Rien de plus simple, ce semble, que de tracer la physionomie du nègre ; rien de plus complexe pourtant, si , en dehors de toute idée préconçue , on tient à être vrai.
Je venais d'arriver dans une fazenda. Je me reposais tranquillement de mes longues chevauchées de la veille, lorsque vers trois heures du matin je crus entendre un clairon sonnant la diane. Ayant quelque peu traîné !e sabre dans ma jeunesse , je me levai en sursaut, me
croyant dans une caserne de cavalerie. Mon guide, qui couchait dans ma chambre, m'engagea à reprendre le fil de mes rêves.
— Ce n'est rien , senhor , c'est le feitor qui appelle ses nègres pour les conduire aux champs.
Ce son guerrier annonçait en effet à l'esclave que le sommeil était fini, et que son labeur allait recommencer. Du reste, il n'est pas donné à tous les noirs de s'éveiller au bruit du clairon. Le plus souvent je n'ai entendu qu'un méchant tambour que je ne puis comparer qu'à la caisse avec laquelle les montreurs d'ours courent les foires dans les montagnes des Alpes et des Pyrénées. J'avais refermé les yeux, lorsqu'une explosion soudaine dë voix humaines vint m'éveiller de nouveau.
— Ne vous effrayez pas, senhor , reprit mon guide, ce sont les nègres qui, avant de partir pour les champs, viennent demander la bençâo (la bénédiction).
La bençâo joue un grand rôle dans la vie du noir. C'est le salut invariable par lequel il vous aborde. Pour formuler une bençâo, suivant les règles , l'esclave doit ôter son bonnet de laine de la main gauche et allonger la droite dans la posture la plus humble. Beaucoup d'entre eux y ajoutent une légère flexion des genoux. Cette attitude rappelle tellement celle du mendiant , que dans les premiers temps de mon arrivée je portais instinctivement la main à la poche de mon gilet. Comme pour se venger de cette vexation du blanc , le noir exige la bençâo des négrillons, et ceux-ci, de leur côté, se la font demander par les macacos (singes), qu'ils dressent à cet effet.
Je me rendormis une seconde fois. Une heure après, je fus encore éveillé par un vacarme effrayant : on eût dit une meute de tigres et de chats sauvages se déchirant avec des miaulements affreux. Le bruit se rapprochait sensiblement. Cette fois , je me levai sans attendre l'explication du cicérone , et je me précipitai vers la fenêtre. Le jour commençait à poindre.
Au lieu de bêtes féroces, je ne vis qu'une charrette débouchant de la forêt et remorquée par trois paires de bœufs. Deux noirs, armés de longs aiguillons, conduisaient l'attelage. L'un dirigeait la première couple par les cornes et indiquait le chemin ; l'autre , penché sur l'avant du char, piquait les bêtes retardataires. C'étaient les sifflements gutturaux des nègres, les mugissements des bœufs récalcitrans, les grincements aigus des roues massives qui causaient tout ce bruit, et pourtant il ne s'agissait que de traîner quelques tiges de canne à sucre ; mais les routes sont inconnues dans l'Amérique du Sud. A-t-on besoin de s'ouvrir un passage à travers lia forêt pour transporter la récolte , on envoie la veille une cinquantaine d'esclaves qui mettent le feu à quelques arbres, coupent les branches gênantes et portent un peu de terre dans les creux trop profonds. Cette besogne achevée , ils se retirent, croyant avoir fait une chaussée; puis survient pendant la nuit un orage qui , en quelques heures , précipite sur la terre des avalanches d'eau. Ces pluies diluviennes tombent par torrents , ravinent le chemin s'il est en pente , entraînent toute la terre meuble et creusent des ornières infranchissables; si le chemin traverse un
bas-fond, les eaux y convergent de tous les coins de la forêt, s'y accumulent et le changent en lac. De là toutes les difficultés qui rendent si pénibles les voyages dans l'intérieur du Nouveau Monde , et qu'on ne peut surmonter qu'à grand renfort d'hommes et de mules.
Si les nègres ignorent les avantages du macadam, en revanche ils savent improviser d'héroïques expédients pour stimuler la nonchalance de leurs bêtes, quand le chemin présente trop de difficultés. Ont-ils épuisé leur répertoire de caresses, de cris et de coups , ils laissent là l'attelage, ramassent quelques branches desséchées sous le ventre de leurs quadrupèdes, et y mettent le feu. Inutile d'ajouter que ce remède est irrésistible.
Comme il était trop tard pour me recoucher , je résolus d'aller visiter la plantation et de surprendre les esclaves au travail. Au bout d'une demi-heure de marche à travers d'anciennes cultures abandonnées; j'arrivai sur un petit plateau couvert de cannes à sucre \ une centaine de noirs étaient occupés à couper les cannes et à les porter en fagots sur des charrettes qui devaient les amener à la fabrique. Un feitor veillait aux chargements, un autre à la coupe. Ce dernier, qui présidait d'ordinaire aux exécutions disciplinaires, avait un aspect menaçant. C'était un grand mulâtre aux bras musculeux, à la physionomie bestiale, au teint brûlé par le soleil. Un vieux chapeau de paille, un pantalon de toile et une chemise rayée composaient son accoutrement. À sa ceinture était suspendu un énorme palmatorio ( espèce de large férule destinée à réprimer les fautes légères). .Debout, en arrière du groupe, la main
droite appuyée sur un long fouet, l'œil fixé sur son escouade, il gourraandait sans cesse, faisant avancer ou reculer sa ligne, comme un sergent-instructeur qui dirige la manœuvre d'un peloton d'infanterie. A quelque distance, sur la lisière de la forêt , trois ou quatre négresses, portant sur le dos leurs nourrissons cousus dans un sac, préparaient le repas des travailleurs. Deux énormes marmites d'angû (bouillie de maïs) et une autre de feijâo (haricots) cuisaient à petit feu sur trois cailloux, tenant lieu de chenets. Les négrillons trop jeunes pour travailler la terre attisaient et entretenaient le feu. Chaque négresse veillait sur la marmite qui lui était confiée, remuant de temps en temps le contenu avec une énorme écuelle, afin de rendre la cuisson uniforme. Dans ses moments perdus, elle détachait son nourrisson pour lui donner à téter. Des calebasses entassées à côté des marmites représentaient la vaisselle. Le nègre , comme l'Indien , ne connaît d'autre fourchette que ses doigts.
J'étais désireux d'assister à un repas d'esclaves , et j'attendis assis sous un rancho que l'heure sonnât. Je contemplais les lignes des travailleurs harcelés par les cris incessants et le fouet du feitor ; malheur aux retardataires qui, se laissant devancer, se trouvaient hors du rang! Malgré cette hâte apparente, il était aisé de voir, au jeu de leurs muscles et à l'expression de leur physionomie, qu'ils en faisaient tout juste assez pour échapper aux coups du tocador (toucheur) et pour attendre le plus patiemment possible l'heure du déjeuner. Armés d'une faux recourbée clouée à un long manche de bois, ils
coupaieut leurs cannes par un mouvement automatique dont le ressort était visiblement placé dans l'axe du fouet que tenait le feitor. Le moment du déjeuner arriva enfin. Vers neuf heures, à un signe du surveillant, le travail cessa comme par enchantement sur toute la ligne, et Ton s'approcha des marmites. Deux rangées de calebasses étalées sur le sol contenaient les rations. Chacun prit une calebasse d'angû , une autre plus petite de feijâo, alla s'asseoir sur une pierre et se mit à dévorer sa pâture sans mot dire, avec ce môme flegme , cette même froide résignation qu'il avait naguère sous le fouet du garde-chiourme, et qui, acquise dès l'enfance, semble former le fond du caractère de l'esclave. Le soir, on leur distribue une seconde ration de bouillie de maïs et de haricots , et à la nuit close ils reprennent le chemin de leurs cases.
J'ai revu depuis bien des fois les nègres aux champs, et je me suis assuré que le programme d'un jour est pour eux le programme de toute l'année , de toute leur vie. Quand ils ne cueillent pas, ils sèment, et, les semailles faites, ils sarclent sans discontinuer jusqu'à la récolte, car les herbes poussent vite dans ces pays chauds et humides. Le dimanche, le travail est suspendu. Le Portugais est trop bon catholique pour faire travailler ses nègres le jour du repos ; mais il leur permet ce jour-là de travailler pour leur compte ; il leur donne même à chacun un coin de terre où ils cultivent du maïs qu'ils vendent aux marchands de mules. Le prix de la récolte est destiné à renouveler leur vestiaire ; mais le nègre des champs , peu fashionnable de sa nature, pré-
fère volontiers une bouteille de cachaça ou une pipe de tabac à une chemise neuve. 11 s'en va donc le plus souvent déguenillé , au grand désespoir du senhor.
Le dimanche apporte néanmoins quelque agrément à l'esclave. N'ayant pas de souci ce jour-là pour l'heure de son lever , il en profite la veille en dansant une partie de la nuit. L'orchestre est formé par les négrillons 9 qui frappent de leurs mains une espèce de tambour placé entre leurs jambes , et formé d'un tronc d'arbre creux dont l'ouverture est recouverte d'une peau de chien ou de mouton ; le plus souvent ils s'accompagnent en chantant afin d'augmenter le vacarme. On ne voit d'ordinaire qu'un danseur au milieu du groupe ; il saute , gambade, gesticule ; puis , quand il sent ses forces l'abandonner, il se précipite sur un des assistants qu'il désigne ainsi pour lui succéder : le choix tombe ordinairement sur une femme. Celle-ci entre à son tour dans le cercle , se livre à toute sorte d'improvisations chorégraphiques, puis, fatiguée, va choisir un homme pour la remplacer. La scène se prolonge ainsi, jusqu'à ce que la lassitude des acteurs y mette un terme.
Si le nègre est chasseur, il achète un fusil de 10 milréis (25 fr.), et va tuer un agouti (lièvre d'Amérique), un tatou, un macaco (singe) ou un lézard. L'anniversaire de la naissance du maître est pour l'esclave un jour de réjouissance et de grand festin : on lui prépare de la carne seca (viande sèche) , et quelquefois on lui distribue une ration de cachaça. Tout alors s'élève au paroxysme , les contorsions des danseurs , le bruit du tamtam et les chants des négrillons. Les cris de viva
ô senhor (vive le maître) î viva a senhora! interrompent seuls les fantaisies inouïes de l'orchestre et le tumulte exorbitant de la danse.
Telle est d'ordinaire la vie des noirs dans les plantations. Quelques-uns ont un sort plus doux : ce sont ceux que le maître a attachés à son service personnel. Leur condition est alors à peu près la même que celle des domestiques européens. S'ils commettent une faute qui mérite une correction corporelle , ils s'esquivent avant d'être saisis, courent à toutes jambes dans une fazenda voisine où ils connaissent un ami ou un parent de leur maître, et le prient de les apadrinhar (obtenir leur pardon). Ces grâces-là ne se refusent jamais, quels que soient d'ailleurs les antécédens du solliciteur. Le fazendeiro lui fait d'abord une morale proportionnée à la gravité de la faute, et, après l'avoir averti qu'il ne devra plus désormais s'adresser à lui s'il récidive, il finit par lui donner une lettre de présentation pour son maître. Muni de ce talisman, le coupable se présente sans crainte , car une demande de pardon , même émanant d'un inférieur, est chose sacrée pour le Brésilien. Malheureusement, comme il y a toujours moyen d'éluder une difficulté, il arrive souvent que le maître, après avoir pris lecture de la lettre , dit au noir : «Je le fais grâce, à la prière du senhor, des cent coups de chicote (fouet) que tu as si bien mérités ; mais comme tu es un incorrigible, je ne te veux plus dans ma maison, et tu vas rejoindre tes camarades de la plantation. » C'est la punition la plus terrible pour un esclave, car la vie des champs a toutes les horreurs de la servitude, sans offrir aucune de ses compensations.
Les corrections peuvent se diviser en trois classes : les fautes légères sont expiées par quelques coups de palmatorio sur la paume de la main ; une douzaine de coups est le minimum. Ce genre de punition est surtout appliqué aux femmes et aux enfants. On se sert de chicote (fouet) pour les fautes graves et les hommes robustes. Le patient , solidement attaché à un poteau , est entouré de ses camarades, qui assistent à l'exécution afin d'ajouter à la solennité du supplice et de recevoir eux-mêmes des impressions salutaires pour l'avenir. Un grand nègre ou mulâtre remplit les fonctions de bourreau. A chaque coup, il s'arrête pour reprendre haleine et laisse pousser au patient un cri aigu suivi d'un gémissement prolongé. On ne donne guère plus de cent coups à la fois ; si la punition est plus forte, on remet l'excédant au lendemain ou aux jours suivants. Quand le nombre de coups a été considérable et la main de l'exécuteur vigoureuse , on porte le pauvre diable à l'infirmerie , où l'on panse ses plaies avec un mélange d'eau salée et de vinaigre.
Vient enfin le carcere duro pour les malfaiteurs émérites. C'est ordinairement une cellule (tronco) où le patient est immobile , ses pieds et ses mains étant soliment fixés à des poteaux. On n'abuse pas trop de cette punition, surtout pendant le jour, car il importe de ne pas empêcher le travail du noir. On l'enferme donc seulement la nuit, et on remplace la prison diurne par une ration de coups de chicote administrée le soir ou le matin , soit avant, soit après l'incarcération.
On n'a pas trop souvent recours , il faut le recon-
naître , aux bons offices du tocador , surtout chez les petits propriétaires, qui peuvent, à un moment donné, être obligés de vendre leurs esclaves. La bastonnade laisse des stigmates aux épaules et aux reins , et c'est sur cette partie du corps que l'acheteur va lire le degré de moralité du nègre. Un fait assez curieux prouvera d'ailleurs combien certains maîtres savent ménager au besoin la peau des esclaves. On a pendu, il y a quelques années, à Rio-Janeiro, un noir qui en était à son septième assassinat. Six fois il avait tué le senhor, et six fois il avait changé de main, vendu par les héritiers du mort comme un excellent travailleur. Plutôt que de le livrer à la justice pour venger la mort de leur père, ils avaient préféré rendre le bien pour le mal en lui laissant la vie sauve et les reins intacts. D'un caractère moins évangélique, les parents de la septième victime dénoncèrent le meurtrier , qui fut condamné au gibet, il marcha au supplice d'un air calme, et, avant de livrer sa tête à l'exécuteur , cria d'une voix forte aux nombreux noirs qui l'entouraient: « Si chacun de vous avait suivi mon exemple , il y a longtemps que notre sang serait vengé. » Ces paroles n'eurent aucun écho et n'en auront jamais au Brésil, bien que le nombre des esclaves l'emporte de beaucoup sur celui des blancs, à cause des jalousies de races que les Européens ont soin d'entretenir parmi les diverses tribus. Ces exemples de maîtres succombant sous le poignard ou le poison des vengeances africaines, ne sont pas rares dans les plantations. Ils étaient encore plus fréquents autrefois, lorsque la traite amenait chaque jour des cargaisons de
noirs qui avaient connu la liberté. Ceux-là sont morts ou s'éteignent graduellement, et ceux qui sont nés dans le pays, abrutis par l'esclavage, ont oublié la terre libre des aïeux.
Le nègre des villes a un sort plus doux que ses frères des champs. A Bahia, à Pernambuco et à Rio-Janeiro, les trois grandes métropoles de la servitude , on voit les rues, les marchés et le port inondés de ces ilotes au noir et luisant épiderme7 qui font la grosse besogne de , ces cités populeuses. La surveillance des feitors étant impossible dans un pareil travail, les propriétaires laissent leurs esclaves libres moyennant une redevance quotidienne d'un milréis (2 fr. 50 cent.), que ceux-ci apportent religieusement à la fin de la journée. Cette condition est loin d'être dure pour l'Africain : sobre et robuste, il se place aux abords du port , de la douane ou des grands magasins , partout où il faut décharger et transporter les marchandises , et gagne quelquefois jusqu'à 10 milréis par jour (25 francs). Quand il a réalisé des économies suffisantes , il vient trouver le senhor, lui présente un portefeuille contenant le prix de sa rançon et lui demande au nom de la loi , sa liberté.
Souvent le maître , au lieu de livrer l'esclave à luimême le loue par l'entremise des journaux. La 4e page est consacrée à cet effet. Ouvrez au hasard, vous trouverez à côté d'un mobilier ou d'une maison vendue aux enchères , une kyrielle d'annonces ainsi conçues :
« Aluga-se (à louer), une excellente nourrice de dixhuit ans 9 très propre , très soigneuse pour les enfants
et qui sait en outre faire la cuisine, laver le linge, coudre et repasser. »
Ou bien :
« Vende-se ( à vendre) , un jeune noir robuste , sachant cuisiner, faire la barbe, conduire des animaux de charge et servir d'écuyer. Il se trouve à la maison de correction pour une faute légère que l'on racontera à l'acheteur. »
Quelque douce que soit l'existence des nègres des villes auprès de celle que mène le nègre des plantations , ce n'est pas cependant assez pour beaucoup d'entr'eux, car si on jette un coup d'œil sur la 3e page, on voit au milieu d'annonces de toutes sortes, se détachant en gros caractères :
attençao (attention).
400 milréis de récompense (250 francs).
« Un noir nommé Francisco, de nation Mozambique, âgé de 45 à 50 ans, a disparu dimanche dernier. Voici son signalement : quelques cheveux blancs, taille ordinaire, peu de barbe, la figure ravagée par la petite vérole , chemise de coton rayé , pantalon de toile et chapeau de paille. 11 a reçu en ville 2 arrobes (64 livres) de café qu'il était allé chercher et n'a plus reparu au logis. On prie les autorités de la police de veiller à sa capture et on proteste avec toute la rigueur de la loi contre celui qui lui donnerait asile. »
Le plus souvent le fugitif est ramené à domicile, grâce au capitâo do mato (capitaine des bois), chargé de l'arrestation des nègres marrons. On l'envoie d'abord à la maison de correction , où on lui administre une
bastonnade proportionnée à la durée de la fugue , à moins que le maître, désirant le vendre, ne veuille conserver son dos intact. Quelques-uns poussés par la faim, viennent se livrer eux-mêmes après avoir obtenu une lettre de présentation d'un ami de la maison ; nous avons dit que cette faveur ne se refusait jamais. Les plus aventureux s'expatrient afin d'échapper aux poursuites, passent en Europe., s'ils rencontrent un capitaine qui les accepte à son bord, ou s'enfoncent dans l'intérieur jusqu'aux territoires indiens que le fouet du feitor n'a jamais pu atteindre.
Que pensez-vous de l'esclavage? Le noir est-il réellement d'intelligence atrophiée? Croyez-vous qu'il soit de la même souche que le blanc?
Telles sont les questions que l'on pose d'ordinaire aux voyageurs qui ont visité les Amériques. Les réponses étant grosses de chicanes et de contradictions , je me contenterai de rappeler en quelques mots les éléments du débat , laissant au lecteur le soin de conclure.
Dans les premiers temps où l'on commença à faire trafic de chair noire, la Bible était encore Uunique code des nations latines. Les bonnes âmes qui voulaient arracher l'esclave aux griffes du planteur , se rappelant que Cham était allé chercher fortune du côté de l'Afrique, pensèrent que sa postérité changeant de robe par l'effet du climat , avait produit peu-à-peu les peuplades rances et laineuses de l'équateur. Elles présentèrent alors le peau-noire comme un membre perdu de la grande famille humaine, et crurent avoir gagné son procès. Mais le planteur Américain est un animal te-
nace , qui ne lâche pas facilement sa proie. Il avisa à son tour que Cham avait été maudit par le patriarche de la vigne et objecta aussitôt , d'après de nombreux exemples tirés de l'ancien testament , que cette malédiction atteignait toute sa race. Bientôt allant plus loin, il prétendit que l'esclavage était œuvre de haute moralité, puisque par l'ablution baptismale il faisait d'un noirsuppôt du démon une immaculée recrue du ciel; et le bétail humain d'alimenter plus que jamais les marchés du sud !
Les théologiens des deux camps avaient oublié de lire la Genèse au nom de laquelle ils forgeaient leurs innocentes armes. Le monde de la Bible comme le monde d'Homère n'embrassait que les rives d'un lac , la Méditerranée; à peine avait-il quelques vagues notions d'un Océan qui l'entourait de toutes parts. Ses dénombrements ne sortent guère de l'horizon des races sémitiques. Quant aux peuplades noires, laineuses et crépues du sud de l'Afrique, il n'en est pas fait plus de mention que des Mongols , des Indiens, des Papous et autres tribus bimanes que la boussole à révélées depuis. D'un autre côté on a fait l'observation que si des chercheurs d'aventure poussant vers Péquateur avaient perdu leur blancheur adamique par suite du temps et du soleil , ce même phénomène se produirait encore de nos jours dans les mêmes conditions. Par conséquent les Portugais qui depuis plus de quatre siècles sont établis sur les côtes de Guinée, tireraient aujourd'hui sur l'ébène , tandis que les nègres, transportés dans les colonies depuis cette époque, auraient
pris des teintes plus claires et une laine plus soyeuse. Il n'en est rien cependant ? et ni les uns ni les autres ne paraissent disposés à renoncer à Tépiderme de leurs ancêtres.
Du reste, on sait aujourd'hui que le noir diffère de l'européen par des caractères physiologiques , autrement importants que des nuances épidermiques. Aussi les esclavagistes qui ne cherchent pas à calmer les cris de la conscience humaine par d'hypocrites ou de niaises interprétations bibliques , avouent-ils franchement la différence d'origine des deux races. Toutefois, comme cela ne suffit pas pour constituer en faveur de l'une d'elles un droit d'oppression sur l'autre, ils se hâtent d'ajouter que la souche Ethiopienne est inférieure en intelligence , par suite passible de servitude. Ici encore l'observation vient leur donner de fréquents démentis.
Le noir ne provient pas d'une souche unique, comme on serait tenté de le croire , mais de plusieurs types distincts , qu'accusent les caractères physiques des races et la comparaison de leurs idiomes. Les nègres de la côte Mina, par exemple , reproduisent , sauf la couleur, le type caucasique : front élevé, nez droit, bouche régulière, figure ovale, formes athlétiques, tout révèle en eux une nature forte et intelligente; l'œil et la lèvre trahissent seuls la sensualité que la constitution anatomique semble imposer à tout le groupe éthiopien. Les individus de cette origine qui jouissent de la liberté donnent chaque jour des preuves non équivoques d'une aptitude supérieure. J'ai vu des
ouvriers, des négociants, des prêtres, des médecins, des avocats nègres qui, de l'aveu même des gens du pays, pouvaient hardiment rivaliser dans leur œuvre avec les blancs. C'est à cette vigoureuse race" qu'appartenaient ces rois du Soudan qui pendant de longues années ont eu la haute main sur les empires de cette immense contrée. Au Brésil , n'a-t-on pas vu le noir Henriqnez Diaz, si célèbre clans les annales portugaises, forcer par sa bravoure et ses talents militaires le roi D. Joâo IV à le nommer colonel et chevalier de Tordre du Christ? Les Hollandais se souviennent encore des terribles coups qu'il leur porta dans la guerre dite de l'indépendance, à la tête de son régiment d'Africains.
Malheureusement , à côté de ces races privilégiées se trouvent certaines tribus déshéritées , qui semblent autant se rapprocher de la brute que de l'homme , et conduire par degrés insensibles à l'homme-singe de l'Océanie. L'esclavage d'ailleurs, s'emparant du nègre dès son enfance pour en faire une machine à sucre ou à café, atrophie non -seulement l'intelligence , mais encore tous les nobles instincts de la nature humaine, pour ne laisser place qu'aux mauvais penchants. C'est là en grande partie le secret de l'infériorité des prétendus « fils de Cham. » Il faut ajouter que même dans les tribus les mieux douées , on remarque souvent certain manque d'initiative qui semble trahir un défaut d'activité cérébrale. Ce fait ressort nécessairement de la constitution physique du noir. La portion inférieure du corps à partir de la ceinture est plus fournie chez lui que chez l'Européen, et par une sorte de compensation
organique qu'on retrouve si fréquemment dans les diverses séries de l'échelle animale , son encéphale doit être moins développé que le nôtre. Cette différence qu'on peut remarquer chez d'autres peuplades sauvages, est surtout sensible dans les femmes, qui rappellent toujours plus ou moins la Vénus Hottentote.
Infortuné Paria ! tel est ton bilan ; tu le vois , il n'y a pas lieu d'être fier. Je ne parle pas de ton épiderme huileux et rance , qui bien des fois m'a chassé de ta case. Ge que je te reproche , c'est ton insouciance de la dignité humaine que tes ennemis considèrent comme une abdication à leur profit. Ta tête manque d'énergie; ce n'est pas ta faute , je le sais ; ta force est ailleurs ; le cerveau qui sommeille sous ton crâne cotonneux ne rêve qu'amour, farniente et cachaça. Depuis plus de trois siècles de servitude , tu attends encore un Spartacus pour briser tes chaînes; et cependant quels sont les droits de tes superbes dominateurs ? Il n'en est qu'un , mais terrible , irrésistible , celui de l'aigle dans les airs , du lion dans les forêts : le droit du plus fort , le seul que daigne employer la nature notre institutrice commune , le seul que l'on rencontre dans l'histoire des hommes et des sociétés, le seul qui ne soit pas un mot destiné à orner une charte ou à équilibrer un code. Ton patron t'a porté le dernier coup. Au lieu de t'adresser à un homme d'énergie comme le fier Henriquez Diaz , tu t'es mis sous la protection d'un marmiton de ta couleur : marmiton de moines, qui oubliait ses fourneaux sous prétexte d'extase, et ne s'est fait connaître que par sa fainéantise. Ce choix ne révèle que trop ta destinée!
On augurerait mal de l'avenir du Brésil , si l'on ne voyait à l'œuvre que l'Indien et le nègre. Celui qui veut connaître tous les éléments de vitalité que renferme la population brésilienne, doit observer les hommes de couleur , qui semblent avoir puisé dans le mélange des races la vigueur que réclame, pour être fécondée, cette âpre et torride nature des tropiques. Le nombre toujours croissant des hommes de couleur s'explique par les conditions de l'émigration européenne. Il n'y a guère de femmes qui s'expatrient, surtout audelà de l'Océan ; vingt-cinq mille Européens au contraire abordent tous les ans au Brésil , et vont se répandre les uns dans les villes, les autres dans les terres, suivant les goûts, les aptitudes ou les ambitions. Faute de femmes blanches, ils s'allient aux négresses ou aux Indiennes, et donnent ainsi naissance à des générations de métis qui , se croisant à leur tour , fournissent toutes les nuances de l'espèce humaine. Ces croisements si divers peuvent se ramener à trois souches primitives : le mameluco, le mulâtre et le cabocolo.
De ces trois types , c'est le mameluco qui offre la physionomie la plus étrange. On appelle ainsi les descendants des anciens conquistadores qui prirent les Indiennes pour épouses après avoir exterminé les guerriers du désert. Ils occupent une zone immense sur les deux rives du Rio-de-la-Plata (fleuve de l'argent), depuis la côte de l'Atlantique jusqu'aux forêts les plus reculées de l'intérieur. Les provinces méridionales en sont presque exclusivement peuplées. Habitués à manier
le cheval dès leur enfance, les mamelucos ne mettent presque jamais pied à terre. C'est à cheval qu'ils vaquent à leurs occupations , qu'ils chassent, qu'ils pèchent , qu'ils causent de leurs affaires. Armés du laço , ils forment ces redoutables centaures si connus dans l'Amérique du Sud sous le nom de gauchos , et qu'on peut considérer comme les premiers cavaliers de l'univers. Us forcent en se jouant les animaux les plus agiles , tels que le nandû (autruche d'Amérique), et les atteignent de leurs terribles bolas1. C'est parmi eux qu'on rencontre aujourd'hui les plus intrépides soldats et les meilleurs colons du Brésil et de la République- Argentine. Accoutumés à lutter contre les difficultés de la vie du désert , à respirer l'air des grandes plaines , à courir dans les immenses campos du sud de toute la vitesse de leurs coursiers sauvages, ils diffèrent notablement de leurs congénères abâtardis des opulentes fazendas de la côte ou des voluptueuses cités voisines de l'Atlantique. Une seule chose leur est commune à tous: c'est un sentiment loyal et profond des devoirs de l'hospitalité. Il faudrait remonter aux légendes homériques pour rencontrer en Europe l'accueil que la plus petite plantation offre au voyageur dans les forêts du Nouveau -Mon de.
Comme tous les hommes de couleur, le mameluco s'inquiète peu de son logement. Le rancho lui suffit. C'est un hangar qui, suivant les lieux, doit servir d'abri aux provisions, aux. habitants , aux mules, aux voya-
1 Les bolas sont des boules de plomb qui terminent le laço.
geurs, et souvent à tout cela à la fois. Aussi rien de plus simple et en même temps de plus varié que l'architecture de cet abri. Le rancho de la venda (auberge) ne saurait être le même que celui de la forêt, qui diffère bien plus encore du rancho de la plantation. Le rancho primitif n'est autre chose que la hutte du nègre |et de l'Indien : il consiste en quatre pieux fichés en terre et supportant une toiture de chaume ou de feuilles de palmier ; c'est celui que l'on rencontre dans les champs en culture ou sur la lisière des forêts : il suffit de quelques heures pour l'élever et d'un ouragan pour le détruire.
Le véritable rancho est celui des tropeiros (conducteurs de caravanes). On ne le rencontre guère que sur les bords des chemins fréquentés. C'est la hutte primitive élargie, agrandie, appropriée , non plus à une famille de sauvages, mais à une caravane entière. Des piliers de maçonnerie sont placés aux quatre angles 5 le toit , recouvert de briques, est soutenu par une charpente solide. De nombreux poteaux , distribués dans l'intérieur , sur plusieurs lignes symétriques , servent de supports à la charpente, et permettent en même temps aux tropeiros d'y attacher les mules, afin de charger et de décharger les sacs de café, les boucauts de sucre ou les balles de coton. C'est là qu'ils font cuire leurs aliments et qu'ils reposent la nuit sur les harnais de leurs bêtes, pendant que celles-ci paissent dans le pasto du voisinage. L'entrée est gratuite, mais le propriétaire se dédommage amplement sur la consommation que l'on fait dans sa venda et sur le mil qu'il donne aux mules.
Vient enfin le rancho de la fazenda; c'est la hutte devenue maison, ou plutôt maison-écurie. Hommes et bêtes y logent à la fois; des murailles en terre remplacent les poteaux extérieurs; une porte, quelquefois une fenêtre, lui donnent comme un faux air de ressemblance avec une étable de nos campagnes, qui serait ouverte à tous les vents.
Outre les chevaux qu'il va vendre dans les grandes foires ou qu'il conduit dans les provinces du nord, le gaucho élève encore d'innombrables troupeaux de bœufs. Dans les premiers temps, il n'en retirait que le cuir et abandonnait la chair aux urubûs (vautours). Peu à peu il s'habitua à boucaner la viande et à confectionner cette carne seca (viande sèche) dont on fait aujourd'hui un si grand usage dans toute l'Amérique du Sud. Plus tard il se servit du suif pour la fabrication du savon, et enfin j'ai entendu parler , pendant mon séjour au Brésil, de projets de fabriques de noir animal qui devaient utiliser les os. Le gaucho a aussi des troupeaux de brebis, mais, en véritable hidalgo, il les fait garder par des chiens qu'il dresse au rôle de berger. Le chien part le matin avec son troupeau , portant sa pitance dans un panier suspendu à son cou, et le ramène à la nuit tombante.
Quand le gaucho n'a pas de patrimoine, il se fait péon (dompteur de mules ) dans les fazendas du voisinage. Le péon est généralement un homme d'une nature sèche , mais musculeuse et solidement charpentée ; son teint et sa peau, fortement bistrés, annoncent que sa vie se passe au grand air. Une chemise de couleur", un
pantalon de toile rayée et un énorme coutelas suspendu à sa ceinture composent tout son costume. Ses yeux s'abritent sous un chapeau de paille roussi par les feux des tropiques. A ses pieds nus et calleux sont attachés des éperons gigantesques , comme ceux que portaient nos paladins du moyen âge. Un éperon européen serait sans action sur le derme de la mule américaine.
C'est un sujet d'étonnement et d'admiration pour les voyageurs comme pour les Brésiliens eux-mêmes, que la vigueur déployée par cet homme quand il veut dompter une bête rétive et sauvage. Il se place à quelque distance d'un mur ou d'une haie, tenant d'une main le bout du Zaço, tandis que l'autre retient le nœud coulant et le reste de la corde, disposé en cercles concentriques. Pendant que des noirs armés de longues perches poussent avec de grands cris ces animaux vers le passage, le^eon fait tournoyer les nœuds de son laço au-dessus de sa tête, afin de leur donner la force de projection nécessaire, les lance tout-à-coup au moment où la victime choisie passe devant lui, et s'inclinant aussitôt dans la direction opposée , raidit ses membres de toutes ses forces tandis que son corps prend une direction de plus en plus oblique. On dirait alors une énorme cheville de fer fixée au sol suivant le prolongement de la corde. Le quadrupède, se sentant le cou saisi, regimbe d'abord en s'enfuyantde toute sa vitesse; mais, après quelques soubresauts, il s'arrête suffoqué par le lien. Le dompteur s'approche, lui passe une bride, l'enfourche, et, après l'avoir dégagé du laço, commence son éducation. Les premières leçons sont
des plus laborieuses : l'animal se cabre , se renverse , cherchant à se débarrasser à la fois de l'écuyer, du mors et de l'éperon : peines perdues, la victoire reste à l'homme. Ce dur métier, condamnant les muscles à une forte tension et à des efforts continuels , use le péon avant l'âge, et, quelle que soit l'habileté de ces centaures, ils n'échappent pas toujours aux dangers inséparables de leur rude carrière. Un jour, j'aperçus un cheval fuyant à toute bride, tandis que le cavalier, retenu par le laço, tournoyait sur lui-même derrière sa monture, sans pouvoir s'accrocher au sol des pieds ni des mains. Confiant dans sa force et son adresse, il avait eu l'imprudence de fixer le laço à sa ceinture, et, ayant perdu l'équilibre, il suivait à travers l'espace les soubresauts de sa bête. Heureusement , celle-ci s'étant réfugiée dans le rancho voisin , il en fut quitte pour quelques écorchures.
Le mulâtre a pour père un Européen et pour mère une fille d'Afrique. Celle-ci n'étant guère transplantée que dans les exploitations agricoles ou dans les centres de commerce , c'est-à-dire près de la côte ou d'un fleuve, il en résulte que le mulâtre est plutôt un produit des villes et des fermes du littoral que de l'intérieur. Ordinairement libre, on l'applique à toutes les fonctions qu'on suppose trop pénibles pour l'indolence de l'Indien, trop élevées pour l'intelligence atrophiée du nègre esclave, et trop serviles pour la dignité du blanc. Il devient donc, suivant ses aptitudes et suivant le besoin, charpentier, forgeron, tailleur, maçon, bouvier, soldat, etc. S'il descend d'un homme riche et qu'il ait
reçu de l'éducation, il entre dans le commerce, dans le clergé, dans le corps médical, dans la magistrature, et siège même au congrès. Il perd alors sa physionomie propre, et vous ne voyez plus en lui qu'un gentleman.
Comme son voisin \emamelaco, le mulâtre abandonné à lui-même se sent une vocation irrésistible pour les mules et les chevaux. C'est lui qui tient les vendas du chemin, qui sert de guide dans les voyages, que l'on rencontre dans tous les métiers interlopes. Dans les plantations, il devient garde-chiourme des nègres, dresseur de mules ou arréador. On appelle ainsi le chef de la caravane qui porte périodiquement les produits de l'intérieur, coton, sucre, café, à travers les montagnes jusqu'au port le plus voisin. Rien de plus pittoresque que ces longs convois de mules que l'on rencontre à chaque instant dans les forêts du Brésil. La bête qui ouvre la marche, la madrinha, porte une clochette qui sert de signe de ralliement; les autres suivent à la file, par groupes de sept. Chacune de ces petites escouades est sous la conduite d'un noir. On part le matin après la distribution du mil ; on chemine une partie du jour, et on s'arrête de bonne heure pour donner aux conducteurs le temps de préparer leur repas, et de vérifier si les bats n'ont pas blessé leurs mules ; celles-ci , l'inspection faite, se répandent dans le pasto du voisinage, où elles restent livrées à elles-mêmes jusqu'au lendemain.
Arrivée à l'entrepôt , la caravane décharge ses marchandises , prend en échange les denrées nécessaires à la fazenda, sel, huile, farine, vin, came seca, bacalhâo (morue sèche) , etc., et se remet en marche. C'est alors
que l'arréador doit redoubler de vigilance pour empêcher les nègres de percer les caisses et de faire main basse sur les provisions ; le vin et la carne seca sont principalement l'objet de leur convoitise : aussi est-il rare , malgré toute l'adresse de l'arréador , qu'un de ces convois arrive intact à destination.
Tous ces petits larcins ne sont que des bagatelles auprès des soucis que causent les mules dans la saison des orages , lorsque de longues pluies ont détrempé le sol , creusé des ornières .et rendu les chemins impraticables. Au bout d'une heure de marche , la caravane offre l'aspect le plus piteux : les bêtes ne vont plus que clopin-clopant, haletant à la peine, enfonçant à chaque instant leurs pieds à demi-déferrés dans des trous profonds et remplis d'une argile tenace, jusqu'au moment où l'une d'elles tombe pour ne plus se relever. Aux cris du tocador, la troupe fait halte, et l'arréador arrive pour donner ses ordres. On décharge la bête, on lui passe un laço au cou , et tous les nègres , saisissant la corde, tirent à eux, tandis que le chef stimule l'animal à grands coups de fouet. Après une demi-heure d'efforts et de cris inutiles , l'arréador abandoune enfin sa mule près d'expirer , et continue sa route. Pour ne pas perdre le 8 arrobes (256 livres) de café que portait l'animal., et qui représentent une valeur de 40 milréis (100 fr.), il ordonne à ses noirs de les distribuer sur la charge des bêtes valides. Celles-ci sentant d'instinct qu'un surcroît de fardeau est un mauvais moyen pour avancer plus facilement , rassemblent toute leur énergie et lancent force ruades aux nègres avant de céder. Cepen-
dant on se remet en marche. De nouvelles ornières ne tardent pas à se présenter. Bientôt une autre mule tombe à son tour : nouveaux essais infructueux pour la retirer et nouvelles surcharges imposées aux bêtes survivantes; mais cette fois , comprenant que c'est pour elles une question de vie ou de mort, elles opposent une si vive résistance qu'elles forcent leurs tocadores à se tenir au large et à garder pour un moment plus favorable l'application de leurs étranges principes de mécanique. On se décide alors à laisser sur place les sacs de café, bientôt envahis par ces myriades de petits rongeurs qui fourmillent dans les forets brésiliennes , et qui viendront percer les sacoches pendant que les urubus (vautours) dépèceront la mule.
Je me rappelle avoir été témoin d'une de ces descentes de caravanes dans la Serra do mar , cordillère maritime qui sépare les eaux du Parahyba des côtes de l'Océan. Ce lieu est très-fréquenté par les troupes de mules qui portent à la capitale les produits de l'intérieur. C'était après les grandes pluies de l'été. La route était indiquée sur les deux revers de la montagne par une suite non interrompue de débris de toute sorte, notamment par une quantité si prodigieuse de fers à cheval qu'on aurait pu remonter des régiments entiers de cavalerie; de distance en distance, nous trouvions un bœuf abandonné sur place pu une carcasse de mule répandant une odeur insupportable et couverte d'urubûs qui ne semblaient nullement s'inquiéter de notre approche, tant ils avaient conscience de l'utilité de leur fonction. Arrivé au sommet de la
serra , je rencontrai un tropeiro de la province de Minas qui me conta ses infortunes. Il était parti avec une centaine de bœufs pour aller chercher quatre chaudières à sucre; l'orage l'avait surpris en route, il n'avait pu gravir la montagne qu'en sacrifiant la moitié de ses bêtes, et il était obligé d'attendre que ses tocadores , qu'il avait envoyés en avant, lui en amenassent encore cinquante pour continuer son chemin. Ces détails permettent de deviner quelle effrayante consommation de bêtes de somme se fait annuellement dans les fazendas du Brésil. Aussi chaque ferme a-t-elle une pépinière de jeunes mules que des peones sont chargés de dresser. Ces animaux viennent ordinairement des provinces du sud.
Les cahocolos, le troisième groupe des gens de couleur, sont peu nombreux dans les villes de la côte. Ils proviennent du mélange des deux races vaincues et proscrites, le nègre et l'Indien. On les rencontre surtout dans l'intérieur, à la limite des forêts, qui leur servent à la fois de refuge contre leurs persécuteurs et d'asile pour leur fainéantise. C'est ordinairement le père qui représente l'élément africain. L'Indien est trop fier de sa supériorité de peau-rouge pour s'approcher d'une négresse; en revanche, les Indiennes quittent volontiers leurs maris cuivrés pour suivre les noirs. Les occupations des cabocolos sont à peu près les mêmes que celles des Indiens demi-civilisés avec lesquels ils sont mêlés. Ils cueillent la salsepareille, le caoutchouc , la vanille, et fabriquent des poteries qui ne manquent pas d'une certaine élégance, bien qu'elles rappellent un peu trop
celles des peuples primitifs. Ceux du Para ont même acquis un certain renom dans ce genre d'industrie. Ils obtiennent quelquefois des effets d'un grotesque inimitable avec leur argile noire entrecoupée de bandelettes rouges. Il est à remarquer que ces artistes des forêts s'appliquent de préférence à reproduire les formes du caïman, l'animal le plus redouté du pays. L'homme naît faible: son premier sentiment est toujours la crainte , son premier culte la terreur.
Les cabocolos qui vivent dans les villes ou dans le voisinage des plantations, se font ouvriers ou domestiques: mais ces Utzzaroni du Nouveau-Monde ne travaillent que sous l'aiguillon de la faim. C'est là malheureusement un reproche qui doit s'étendre à tous les gens de couleur. Saint-Hilaire raconte que dans son passage à Saint- Paul , ayant besoin d'une malle pour continuer son voyage, il s'adressa inutilement à tous les ouvriers de la ville. Il désespérait de l'obtenir, lorsque le gouverneur , apprenant ses démarches, plaça un factionnaire chez un menuisier jusqu'à ce que celui-ci consentit à livrer la malle. Ce moyen était infaillible, mais on ne l'employait que dans les circonstances solennelles et seulement pour les amis du gouverneur. Dans les cas ordinaires, lorsqu'un bourgeois, par exemple, désirait une paire de souliers, il la commandait à plusieurs ouvriers à la fois, et s'il n'avait pas trop mauvaise chance, il s'en trouvait un sur le nombre qui, pressé par la faim, se mettait à l'œuvre.
Après avoir passé en revue les diverses races qu'abrite le ranchoy il resterait à rechercher quel rôle ont joué chacune d'elles daus les destinées du Brésil.
Notre réponse à cette question a pu être facilement pressentie. L'Indien, on l'a vu , s'enfonce de plus en plus dans ses forêts séculaires en haine de la civilisation, qui ne lui a apporté que des maux. Le noir succombe à la peine, broyé sous les engrenages de cette impitoyable machine qu'on appelle la production. Le cabocoh) produit hybride de tribus sauvages, n'a hérité que de l'indolence des deux races et de leur inaptitude au travail actif et fécondant. Restent donc le mameluco et le mulâtre, qui ont puisé dans le sang portugais quelques germes de cette activité fiévreuse qui a rendu leurs aïeux si célèbres dans les annales de la navigation. Malheureusement, ils sont loin de suffire seuls à l'œuvre. Le dogme du far niente , importé par leurs pères, s'allie trop bien à la douceur du climat , à la richesse du sol , et leur nature indolente et sensuelle s'en accommode trop pour qu'ils n'en fassent pas leur unique loi. D'ailleurs à quoi leur servirait le travail, sans débouchés, sans routes, sans industries? Les plus courageux, c'est-à-dire ceux qui habitent les environs du Rio-de-la-Plata , ne connaissent que les chevaux et le bétail. Un rancho et quelques pâturages leur suffisent. Leurs frères du Para, énervés par la chaude atmosphère qui les enveloppe, ne se distinguent guère de l'Indien. Ils passent le temps à dormir ou à se baigner. Ce n'est donc que par une infusion incessante cle sang européen, par la réhabilitation du travail s'accomplissant dans les idées et les mœurs, enfin par l'action vivifiante que les chemins de fer exercent partout sur leur passage, que la civilisation poursuivra ses conquêtes et prendra
possession de ces espaces immenses encore livrés aux seules forces de la nature. Ajoutons que le dédain professé par l'homme de couleur pour toute espèce d'occupation, ne provient pas uniquement de l'action du climat - il a surtout sa source dans un préjugé répandu dans les pays serviles, qui veut que le travail déshonore ; et ce préjugé , conséquence de l'esclavage, ne peut disparaître qu'avec lui.