L'AVENIR DU BRÉSIL
Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis que le Brésil a ouvert ses ports au commerce étranger, ses terres vierges à l'activité du prolétaire Européen , et cependant c'est de nos jours seulement que cet appel a eu un écho durable de ce côté de l'Atlantique. Cette longue période d'essais et de tâtonnements, comprend deux phases bien distinctes.
Dans la première, qui commence avec l'arrivée du Prince-Régent, on ne demandait que des initiateurs dans les sciences , dans les beaux-arts , dans l'industrie. L'Afrique continuant à fournir ses légions noires , on était sans inquiétude sur la question des travailleurs. La seconde ne date que de quelques années, c'est-àdire de la suppression définitive de la traite. Le nombre des bras diminuant de jour en jour, tandis que les besoins de la production croissent dans une progression inverse, on s'est adressé aux fortes races du continent
pour remplacer le noir et féconder les solitudes Brésiliennes. Deux nations ont répondu à ce double appel , chacune suivant les aptitudes prédominantes de sa race. La France a envoyé des artistes et des industriels; l'Allemagne des colons agricoles. Nous allons essayer de suivre ce double courant depuis sa naissance jusqu'au jour où il paraît se confondre avec les destinées du jeune empire.
Dès que le Prince-Régent eut mis le pied sur le sol du Brésil % il ne tarda pas à voir que les habitants étouffaient dans les entraves du système colonial. Depuis les découvertes des terrains auro-diamantifères, le pays , fermé hermétiquement à tout navire étranger , ne recevait du continent que ce que daignait lui envoyer Lisbonne. Inquisition , édits de Pombal , jalousie des conquistadores , tout conspirait pour isoler cette malheureuse contrée du reste du monde. Ceux qui connaissent le vieux caractère portugais verront que nous n'exagérons rien en disant que certaines choses considérées comme de première nécessité étaient complètement inconnues des habitants. A Rio-Janeiro, et probablement aussi dans les autres grandes villes de la côte , telles que Bahia et Pernambuco , on n'avait jamais vu de voitures avant l'arrivée du Prince-Régent. Les senhores faisaient leur visite à cheval, les senhoras dans leurs chaises à porteurs.
1 Le Prince-Régent débarqua à Bahia en 1807. Nous avons raconté plus haut comment son départ de Lisbonne avait été amené lors de l'invasion de Junot.
Des habitudes qu'on ne trouve plus aujourd'hui que dans quelque pauvres fazendas (plantations) perdues dans les déserts de Goyaz ou de Mato-Grosso, se voyaient alors chez les plus riches planteurs du littoral. Dans les repas , un seul verre et quelquefois un seul couteau , circulant à la ronde, devaient suffire aux exigences de tous les convives. Les villes n'avaient d'autres monuments que des églises ou des couvents, constructions massives qu'on eût pu croire autant de forteresses destinées à défendre des voleurs les ornements d'or et de pierreries qui surchargeaient les madones. Même incurie, même défaut de goût dans les habitations particulières. Partout l'aspect de sombres prisons qui semblaient redire toutes les terreurs du moyen-âge. Il va sans dire que les ameublements, bijoux et costumes des deux sexes étaient à l'unisson des demeures. Quant à l'état intellectuel des habitants, un seul fait, que nous avons déjà signalé, suffira pour le caractériser d'un mot : dans la première insurrection qui éclata à Pernambuco en 1817 au nom de l'indépendance, on s'aperçut qu'il n'existait pas encore une seule presse dans tout le Brésil. Les chefs se virent obligés de recourir aux marins anglais de la rade pour imprimer les proclamations adressées aux insurgés. Ainsi, à tous les degrés de l'échelle sociale, on sentait le besoin de se défaire de ces vieilles défroques portugaises , héritage des compagnons de Cabrai , et il était facile de prévoir qu'à la première alerte on se précipiterait dans le tourbillon de l'époque avec d'autant plus d'impatience qu'on avait à liquider un arriéré de plusieurs siècles.
Ce fut le comte d'Abarca, ministre du Prince-Régent, qui donna le signal. Dès 1815, il fit appeler de Paris , une société d'artistes et de savants. Lebreton, de l'Institut, secrétaire de l'Académie des beaux-arts , était à leur tête. L'année suivante , les divers membres de l'expédition étaient réunis à Rio-Janeiro et se mirent à l'œuvre. Leur premier soin fut de doter la ville de quelques monuments indispensables à une capitale. L'architecte Grandjean de Montigny fournit les plans, et bientôt les Brésiliens virent s'élever ces édifices qui sont aujourd'hui l'ornement de la cidade. Quelques-uns méritent de fixer l'attention : citons le Grand-Théâtre, dont les dimensions rappellent la Scala de Milan ; l'Académie des Beaux-Arts, élégante construction grecque , remarquable par les quatre colonnes de granit monolithe, et le palais de la Bourse, devenu plus tard le siège des premières Cortès brésiliennes , dont la fin tragique devait bientôt rendre ce monument si tristement célèbre !. Mais bientôt surgirent des difficultés inattendues. Le comte d'Abarca, principal soutien de l'entreprise, était mort peu de temps après l'installation de la colonie ; en 1819, elle perdit aussi son directeur. Privée désormais d'appuis , elle devait s'attendre à succomber. Le nouveau ministre, aveuglé par cet amourpropre national qui dirige presque toujours les peuples,
1 C'est dans ce palais que les Cortès furent massacrées en 1821 au milieu de la nuit , au moment où D. Joâo VI allait s'embarquer pour le Portugal. De cet événement attribué au fils aîné du roi D. Pédro, datent les premiers germes de l'opposition qui amenèrent l'abdication de ce prince en 1831 .
pensa qu'un artiste portugais aurait fait tout aussi bien l'affaire, et appela de Lisbonne un peintre à qui il donna la succession de Lebreton. Dès lors on put prévoir le sort qui attendait la fondation française. Debret un des artistes de l'expédition , qui nous a laissé sur le Brésil de cette époque un charmant album et des notes très curieuses , raconte quelle suite de déboires leur fit supporter le vieux parti portugais , malgré l'incapacité notoire de ceux qu'on voulait mettre à leur place. Du reste, l'aveu le plus pénible, c'est que les élèves n'arrivaient pas. Il y avait alors et il y a eu toujours dans les établissements analogues qui se sont formés depuis plus de professeurs que d'étudiants. Le Brésilien, malgré les magnificences de toute sorte dont la nature l'environne, est généralement peu accessible aux notions de l'art véritable. Comme tous les peuples enfants, il n'y a guère que le bruit et l'éclat qui attirent sérieusement son attention. Ses sensations semblent s'arrêter à la surface. De grosses breloques largement étalées sur un gilet blanc, d'énormes éperons en argent comme on en voit encore dans les musées du moyen-âge , un riche service sur sa table, voilà toute son esthétique. N'allez pas parler à ces natures neuves des harmonies de Beethoven, du génie de Michel-Ange, de la beauté sévère qu'offrent les lignes de la statuaire ou de l'architecture : vous ne seriez pas compris. Ce qu'il leur faut, ce sont des cuivres sonores , des madones massives ruisselantes de pierreries , des apparitions terrifiantes, comme celle de l'archange Michel terrassant le démon. Qu'ont-ils besoin d'ailleurs, pour me servir de leurs
propres expressions . d'apprendre les beaux-arts à leurs enfants j destinés à produire toute leur vie du sucre et du café? Avoir un feitor qui d'une main sache manier la chicote (fouet) et de l'autre inscrire exactement les ar robes qu'on récolte , c'est tout ce qu'il faut. Le senhor n'a qu'à donner des ordres le charuto (cigare) à la bouche, et à faire la sieste. L'Institut français ne pouvait évidemment prospérer dans un tel milieu. 11 s'éteignit de consomption, comme ces organisations délicates brusquement arrachées au sol natal pour aller vivre sous un ciel inclément. Les Brésiliens , dont l'esprit était ailleurs, ne s'aperçurent pas plus de la disparition des savants français qu'ils ne s'étaient inquiétés de leur arrivée. De là une infériorité intellectuelle qu'ils ont eu maintes fois occasion de déplorer, et qui éveille chez les hommes appelés à les gouverner une légitime sollicitude. Toutefois , le séjour de nos compatriotes ne fut pas sans résultats. Sans compter les édifices dont ils ont doté la ville de Rio-Janeiro , on peut dire qu'ils ont rendu les Brésiliens nos tributaires pour toutes les questions qui intéressent les arts. C'est , en effet , à Paris que ceux-ci s'adressent lorsqu'ils désirent décorer leurs monuments. Citons entr'autres la statue équestre du fondateur de l'indépendance , l'empereur D. Pedro I , entourée des attributs symboliques du jeune empire. Cette œuvre , qui orne une des principales places de la cidade, est sortie des ateliers d'un de nos statuaires
i Nos lecteurs ont pu contempler ce groupe dans la cour du Palais de l'Industrie à l'Exposition de 4861,
C'était par la base, et non par le haut, comme le rêvait le comte d'Abarca et quelques hommes intelligents de la cour, qu'il convenait de commencer la régénération du pays. Quelques Brésiliens éclairés le comprirent et se mirent à l'œuvre. Pendant que le Prince-Régent s'appliquait à organiser une académie des beaux-arts, ils écrivaient de leur o#té en Europe pour obtenir des envois plus de leur goût. Cette fois ils ne devaient être que trop bien servis. Sentant le besoin d'échanger leur vieille défroque du XVIIe siècle, de garnir leur buffet de quelque argenterie, d'orner un peu leur intérieur, et connaissant le niveau de la civilisation de Lisbonne , ils profitèrent de l'exemple qui leur venait d'en haut et s'adressèrent à Paris , la ville du goût et de l'élégance. Les Parisiens n'eurent garde de laisser échapper une aussi belle occasion. Bientôt des cargaisons d'étoffes , d'ameublements, d'articles de luxe, inondèrent les ports du Brésil. L'avidité avec laquelle ces objets étaient enlevés fut dépassée par l'effronterie des spéculateurs qui les avaient apportés. Nous ne croyons pas qu'il existe dans les annales du commerce une époque où la fièvre du gain se soit étalée d'une manière aussi scandaleuse.
« Les alliages 1 de cuivre et de zinc furent vendus pour de l'or. Le cuivre blanc d'Allemagne passa pour de l'argent. Le maillechort fut présenté tour à tour comme appartenant à l'un et à l'autre de ces métaux.
1 Charles Expilly. Le Brésil tel qu'il est.
Des étoffes piquées , mais voyantes , à gros ramages ; des rideaux de nos grand'mères, des rubans aux couleurs choquantes , des vêtements ridicules , propres tout au plus pour les parades de la foire : bonnets de tricoteuses, cravates, tricornes, breloques de muscadins et d'incroyables, robes grecques du directoire, toute la défroque rafistolée cËs cinquante dernières années, en un mot , furent livrés comme produits Parisiens du dernier goût. Ce clinquant , ce strass, ce cuivre, habilement montés en épingles , en couverts, en éperons , furent enlevés aussitôt par ces malheureux, condamnés jusqu'alors aux marchandises de la métropole , aux modes disgracieuses du Portugal. Les objets vendus par nos aventuriers avaient de l'éclat, ils brillaient à l'œil, ils possédaient un certain chic qui séduisait les natures naïves des Brésiliens, i
Ce trafic, organisé alors sur une échelle immense, n'a pas encore complètement disparu, malgré la concurrence que des maisons Anglaises, Suisses et Allemandes ont établie depuis. Du reste, l'art a été porté aujourd'hui à un tel degré de perfection , qu'il n'est plus nécessaire à un Parisien d'avoir des capitaux ou une cargaison pour réaliser des bénéfices. Son savoir-faire lui suffit. De là , une foule d'industries interlopes dont on n'a aucune idée chez nous. 11 n'est pas rare de rencontrer le môme individu devenant tour à tour, suivant la localité qu'il parcourt, cuisinier, saltimbanque, dentiste ou professeur de français. J'en ai connu un qui courait les fazendas (plantations), vendant un secret pour empêcher les mules d'être mordues par le morcego (chauve-
souris). Un autre offrait à cinq francs pièce de petits paquets de graines des plus belles fleurs d'Europe , pour orner les parterres et les jardins ; les senhoras se disputaient ses marchandises, et étaient tout étonnées quelques mois après, de voir que les nouvelles fleurs ressemblaient de la manière la plus frappante à celles qui croissaient dans les forêts du Brésil. Un riche fluminense 1 , de qui je tiens l'anecdote suivante , voit un jour arriver chez lui un homme d'un certain âge parlant assez couramment la langue française.
— Senhor, j'ai appris que vous étiez jeune . que votre naissance vous promettait une brillante et heureuse carrière. J'ai pensé que vous ne seriez pas fâché d'entrer dans la société de longue vie dont je suis le fondateur. J'ai déjà l'adhésion de tous les noms marquants de la cidade , il ne me manque plus que le vôtre.
On devine l'étonnement que ces mots produisent sur le nabab. La perspective qu'on lui ouvre séduit trop son imagination pour qu'il ne soit pas curieux d'aller jusqu'au bout.
— En effet , reprend-il aussitôt , j'ai de la fortune , je ne demande pas mieux que d'y faire honneur le plus longtemps possible. Quelles sont les conditions à remplir pour avoir le bonheur d'appartenir à votre société?
— Presque rien : verser une cotisation de 20 milreis (50 francs) et observer les préceptes que je donne. La modicité de la rétribution vous fait voir assez que c'est une œuvre de pure philanthropie.
1 Xom que se donnent les habitants de Rio-Janeiro.
— C'est en effet ce qu'on peut appeler vivre à bon marché , reprit le Brésilien de plus en plus intrigué ; voilà vingt milreis , j'ai hâte de connaître votre secret.
— - Senhor , ce secret que vous allez posséder, est le résultat de longues et pénibles recherches. Les rides que vous voyez sur mon front attestent les veilles auxquelles j'ai dû me livrer avant de m'en rendre maître ; à force d'interroger la nature, j'ai vu que tout s'enchaîne dans l'univers , que les êtres sont solidaires les tins des autres, depuis la monade , le représentant le. plus simple de l'animalité, jusqu'à l'homme son expression la plus haute ; qu'un attentat commis contre un de ses membres était un injure ressentie aussitôt par la conscience universelle et vengée tôt ou tard ; que...».
— Pardon, interrompit l'initié, je crains de ne pouvoir pas vous suivre à travers votre métaphysique et je vous prierai par conséquent de vouloir bien m'indiquer en deux mots les règles que je dois suivre.
— Eh bien! d'après la loi de solidarité que je viens d'énoncer , nous devons revenir à la grande école de Pythagore : Ne manger que des légumes et s'abstenir de viande. La viande est traître, il faut la laisser pour la canaille.
— C'est tout ce que vous aviez à m'apprendre?
— C'est tout, et là dessus notre homme de saluer et de courir à la recherche d'autres prosélytes.
On voit par là que nous sommes loin des temps où Mem de Sa, le gouverneur de Rio Janeiro, écrivait, en
parlant des colons de la France antarctique 1 : « Ces gens-là n'agissent pas comme nous à l'égard des Indiens : ils observent une stricte justice. » Aujourd'hui le mot de négoce français est passé en proverbe au Brésil pour désigner toute affaire louche ou déloyale. Les Brésiliens disent negocio afrancesado, comme les Latins disaient fîdes punica. Qu'il y ait en cela quelque levain de vieille rancune portugaise, nous ne le contesterons pas : il n'est aucun peuple qui ne porte avec lui sa dose de ce mal incurable qu'on appelle la haine de l'étranger. Toutefois, quelque pénible qu'en soit l'aveu pour l'amour-propre national, il faut bien le dire, cette épithète nous a paru trop souvent l'expression d'un fait. 11 faut bien reconnaître aussi que le personnel de l'émigration qui débarque chaque année de tous les points du vieux monde dans les ports de l'Atlantique, — marchands, industriels , colons , — est loin d'appartenir à la fleur de la société 2. Quelques-uns même n'émigrent que pour échapper à la justice de leur pays. D'au-
1 On appelle ainsi l'établissement fondé au XVIe siècle par quelques centaines de réformés qui fuyaient les persécutions. Sous la conduite d'un de leurs chefs Villegagnon , ils vinrent se fixer dans une île de la baie de Rio-Janeiro, et firent bientôt alliance avec les Tupinambas de la côte qui redoutaient déjà la domination Portugaise. Leur petit nombre et leurs divisions intestines firent bientôt tomber la colonie. L'île dans laquelle ils s'étaient établis et qui commande l'entrée de la rade porte encore aujourd'hui le nom d'île de Villegagnon.
2 Je dois ajouter que l'on rencontre d'honorables exceptions parmi les négociants de Rio-Janeiro , et que nombre d'entr'eux ont su montrer les sentiments les plus généreux, toutes les fois qu'il a été question de venir en aide à de nobles infortunes.
très, — et c'est le grand nombre, — sont de pauvres diables poursuivis par l'inexorable loi de Malthus , affolés par la misère, et qui ont souvent perdu dans ce terrible milieu tout sentiment de dignité humaine. Une seule chose leur est commune à tous, l'espoir de s'enrichir per fas et nef as , bien que souvent le capital disponible soit à peine suffisant pour payer le prix du passage. Ajoutez à cela les idées les plus saugreuues sur les habitants auxquels ils vont demander l'hospitalité, et qu'ils considèrent d'avance comme une proie. Une conversation que j'ai entendue sur le pont du steamer qui me conduisait au Brésil et que je crois bon de reproduire dans toute sa crudité , édifiera mes lecteurs mieux que tout ce que je pourrais dire à ce sujet. Un orfèvre venait de raconter ses prouesses et la manière dont il fallait s'y prendre pour faire passer les montres en contrebande , afin d'esquiver les frais énormes que la douane prélève sur tous les objets de luxe.
— Quant à moi, ajouta un des orateurs du groupe, tel que vous me voyez , je suis arrivé au Brésil avec 40 sous dans ma poche. Cependant je ne liquiderais pas aujourd'hui ma maison pour 200 contos dereis (500,000 f.) J'ai gagné cela à vendre des parapluies. Je ne crois pas qu'il existe sous le ciel un pays où l'on en fasse une aussi grande consommation. Qu'il pleuve ou qu'il fasse beau , un véritable Brésilien ne sort jamais sans tenir à la main son chapeo do sol (chapeau contre le soleil , parasol). Mes articles ont de V extérieur : c'est ce qu'il faut pour réussir. Quant à la solidité, c'est autre chose. Si par hasard , de loin en loin , un acheteur vient à se
LA COLONISATION. 259 plaindre, je lui jure mes grands dieux que mes marchandises viennent toutes de Paris et qu'elles sont inusables dans nos climats tempérés, mais qu'il n'y a pas de montures qui puissent résister au soleil du Brésil , ni de soie qui puisse tenir tête à un orage des tropiques. — Et le senhor se retire fier d'appartenir à un tel pays.
— Ils sont si niais, ces Brésiliens! dit à son tour une modiste delà rued'Ow vidor. C'est comme leurs senhor as , si je ne leur vendais pas cher, elles prétendraient que mes modes ont passé. Aussi je les traite en conséquence. Vous voyez cette robe chargée de volants ? En arrivant à Rio, je vais la garnir de dentelles, et je dirai tout simplement qu'elle est sur le modèle de celle que l'Impératrice portait au dernier bal des Tuileries. Tout le monde voudra en avoir. Chaque dentelle que j'ai payée 5 francs, je la ferai 100 milreis (250 francs).
— C'est égal, hasarda timidement un mascate (colporteur) novice, tout yeux et tout oreilles, vous avouerez tout de même que vendre 1 00 milreis ce qui coule 5 francs , c'est un peu voler son monde.
— De quoi? répondirent en même temps tous ceux qui étaient en train de faire leurs confidences , on voit bien que vous n'avez pas encore mis la main à la besogne ! Croyez-vous donc qu'on puisse s'expatrier si loin de son pays et tomber au milieu des moustiques, de la catinga (odeur forte du noir) et de la fièvre jaune pour faire les honnêtes gens? D'ailleurs tout est si cher au Brésil , que si nous ne vendions pas de même, ce seraient les habitants qui nous ruineraient. Est-ce qu'ils
ne volent pas leurs nègres, eux? Nous leur rendons la pareille , voilà tout.
Ils oubliaient , les malheureux, qu'eux aussi spéculaient sur les sueurs de l'esclavage , et que nombre d'entre eux maniaient la chicote (fouet) d'une main à rendre jaloux plus d'un feitor.
Ces aveux, que nous avons entendu répéter trop souvent pour qu'on puisse les prendre comme une simple forfanterie française , donnent une idée assez nette de l'attitude que certains de nos compatriotes entendent tenir vis-à-vis des Brésiliens.
11 ne faudrait pas croire cependant que ceux-ci soient toujours dupes. S'ils se laissent surfaire, autant par fierté portugaise que par nonchalance créole, ils se vengent en accusant invariablement os Francezes de tous les méfaits qui se commettent chez eux. Leur conviction est tellement bien établie à ce sujet , qu'ils prétendent voir les délits redoubler toutes les fois qu'il débarque un convoi d'émigrants de jnotre nation. Ils citent entr'autres preuves un événement qui a fait grand bruit dans la cidade, il y a une quinzaine d'années. On sait qu'à cette époque, célèbre parla fièvre californien ne qui s'empara de tant d'esprits, on organisa à Paris une loterie dite du Lingot d'Or, dont le produit devait servir à organiser une expédition pour le nouvel Eldorado. Peut-être aussi n'était-on pas fâché de se débarrasser en même temps de quelques têtes ardentes ou de quelques bras trop inoccupés. Toujours est-il que la mésintelligence ne tarda pas à éclater à bord. Les passagers commençaient à trouver la route bien longue, et le capi-
taine n'était pas probablement sans avoir à se plaindre de la turbulence de ses Californiens. Aussi fut-il décidé qu'on s'arrêterait quelques instants à Rio- Janeiro pour reprendre haleine. Emigrants et matelots étaient à terre lorsqu'une explosion se fit entendre à bord du navire. Le feu s'y était déclaré , on n'a jamais su trop comment. Les passagers laissaient entendre qu'ils étaient victimes d'un complot des gens de l'équipage, tandis que ceux-ci prétendaient que le coup avait été monté par les mauvaises têtes de l'expédition. Force fut donc à tous ces pauvres diables de se répandre dans les rues de la capitale, jusqu'à ce qu'ils fussent absorbés peu à peu par le grand courant de l'émigration. Les Brésiliens prétendent que cette année fut féconde en désastres , et que la liste des peccadilles humaines qui vont se dérouler devant la police correctionnelle s'accrut outre mesure. J'ajouterai , pour faire la part de chacun , qu'un grand nombre cle méfaits , attribués à nos compatriotes , leur sont imputés à tort. Tout étranger des frontières pouvant aligner deux ou trois mots de notre langue se déclare Français. Or, on sait que les provinces Rhénanes, la Suisse , l'Italie , la Belgique fournissent aussi leur contingent, et que ce contingent est aussi mélangé que le nôtre.
Chose curieuse cependant ! cette population d'origine si incertaine a fait , au point de vue du progrès et de l'influence française, plus que les flottes de la vieille monarchie, plus que tous les artistes et les savants venus à grands frais. Ce mascate (colporteur) fripon qui court les fazendas (plantations) avec ses caisses de
faux bijoux, cette marchande de modes sur laquelle les voisins chuchottent, sont des forces de propagande d'une puissance inimaginable dans un pays neuf, dont l'aristocratie ne se recrute que dans les producteurs et les marchands. Tandis que les colons venus du Nord, Anglais , Suisses , Allemands, s'enveloppent dans leur flegme germanique, le Français, plus alerte , va audevant des Brésiliens ^ les attire par sa verve gauloise et son intarissable gaîté, aborde toutes les questions , toutes les entreprises, n'est jamais à court pour trouver une solution aux affaires les plus impossibles, répond en un mot à tout à force d'audace et d'entrain. Cette activité, cette bonne humeur, ces merveilles de l'industrie parisienne agissent comme autant de courants magnétiques sur l'esprit des habitants , et leur donnent à leur insu le désir de connaître plus à fond une civilisation qui sait produire tant de choses et un peuple de si attrayantes manières. Le premier pas une fois fait, senhores etsenhorasse trouvent comme emportés par une machine qui, à chaque tour de son engrenage, met en pièces quelque vieillerie portugaise. C'est surtout dans la province de Rio-Janeiro, la plus peuplée et la plus riche de l'empire, que ce travail de transformation se fait sentir. Les voyageurs qui l'ont visitée il y a vingt ans et la revoient aujourd'hui sont tout émerveillés des changements qu'ils aperçoivent dans la physionomie de la cidade. Et cependant que d'impressions fâcheuses n'éprouve pas encore à la même vue un Européen fraîchement débarqué! A travers ce mélange de nations venues des divers points du continent, on reconnaît au premier
coup d'œil que l'élément parisien est le seul qui tranche d'une manière sensible sur le fond portugais. Un étranger se croirait dans une colonie française en traversant certains quartiers de la ville. Tout ce qui relève de l'art et de l'industrie, tout ce qui exige du goût et du savoirfaire, est entre les mains de nos compatriotes. Le fait suivant semble prouver même que leur action, loin de s'arrêter à la surface, pousse parfois des racines assez profondes. On sait que l'introduction d'une langue dans un pays, introduction qu'un peuple vaincu n'accepte jamais d'un peuple vainqueur, est le trait le plus caractéristique de l'influence d'une nation sur une autre. Or, ici la langue française s'est introduite d'elle-même, comme au xvme siècle elle s'introduisait à Saint-Pétersbourg , comme jadis le grec pénétrait à Rome. Elle fait à cette heure partie intégrante de l'éducation brésilienne. Du reste la parenté des idiomes , tous deux issus du latin , se prête autant à celte tendance que le génie de notre nation. Maintes fois un voyageur traversant un aldea (village) perdu au milieu des forêts vierges , dans les endroits les plus inconnus du continent austral , a rencontré un médecin , un avocat , quelquefois même un padre (curé) qui lui parlaient dans notre langue , et lui montraient une bibliothèque où se trouvaient tous nos grands noms littéraires. Chose digne de remarque, mais qui s'explique par l'histoire de ce pays et par les distances , c'est que la plupart des ouvrages qui ornent ces bibliothèques sont tirés des œuvres philosophiques du dernier siècle. D'autres causes concourent aussi à faire pénétrer dans les classes aisées du
Brésil la littérature française, et par suite la civilisation dont elle est l'expression et le reflet. Jusqu'ici le Portugal, isolé dans sa position péninsulaire, et vivant pour ainsi dire de ses traditions , n'est pas entré assez avant dans le courant moderne pour offrir à la génération actuelle les livres de science et de philosophie qu'elle réclame. Elle vient alors les demander à notre langue , la plus claire de toutes les langues savantes , et la plus intelligible pour un peuple néo-latin. C'est ainsi que nos ouvrages de jurisprudence , d'anatomie, de chirurgie , se trouvent entre les mains de tous les élèves qui suivent les cours des facultés de Droit de Pernambuco et de Sâo Paulo , et les écoles de médecine de Bahia et de Rio-Janeiro. Si beaucoup d'entr'eux ne parlent pas couramment notre idiome , tous le comprennent. Dans les collèges et les écoles primaires la plupart des livres élémentaires sont traduits de nos auteurs classiques. Ce mouvement est accéléré par une classe d'hommes perdus, il est vrai, dans la foule, mais dont la haute valeur rachète le petit nombre. Nous voulons parler de cette pléiade de savants et d'écrivains qui, poussés par leur humeur aventureuse ou fuyant les tourmentes politiques, viennent mettre leur activité au service des habitants qui leur donnent asile. L'Allemagne et l'Angleterre envoient elles aussi leurs ingénieurs et leurs naturalistes étudier les richesses de tout genre que recèlent les forêts et les montagnes de ces immenses régions. Mais leurs récits consignés dans l'idiome germanique ou anglosaxon, restent ignorés des Brésiliens. Ils ne laissent pas
après eux ces traces fécondes qui suivent les pas de nos compatriotes , et qui rendent la science française de plus en plus populaire dans ce pays. Aussi croyonsnous pouvoir affirmer que des jeunes gens sortis de nos écoles trouveraient sans trop de peine au Brésil à satisfaire, dans l'exercice de diverses professions libérales , une légitime ambition. Des ingénieurs mécaniciens seraient les bien-venus dans le jeune empire , et de bons contre-maîtres suffiraient même dans la plupart des cas. On me permettra d'entrer à ce sujet dans quelques détails. Je prends pour premier exemple les industries qui relèvent de la fabrication du sucre. Depuis que les eaux-de-vie ont atteint en Europe des prix excessifs , le contre-coup s'est fait ressentir clans l'Amérique dr Sud , et les mélasses qu'on négligeait autrefois sont aujourd'hui distillées avec le plus grand soin. Par suite , la production du sucre s'est aussi augmentée et s'accroît chaque jour. Or le traitement de la canne exige des cylindres broyeurs , celui de la mélasse un alambic. Il faut par conséquent l'intervention d'hommes familiarisés avec le maniement de certaines machines. Le café et le coton 9 dont la production s'accroît également d'année en année , demandent aussi, l'un des pilons pour la décortication du grain , l'autre une machine pour séparer la graine du précieux duvet. Les anciens planteurs se contentaient d'une chute d'eau et d'une roue en bois à aubes planes comme on en voit dans nos moulins de campagne , pour transmettre le mouvement à ces divers appareils ; mais depuis l'extension donnée à l'exportation de ces
denrées, nombre de propriétaires se sont vu forcés de planter dans des endroits dépourvus de rivières. Impossible d'ailleurs d'utiliser tous les cours d'eau, à cause du volume énorme que beaucoup d'entre eux atteignent aux pluies des solstices. Il a donc fallu recourir aux machines à vapeur. Bien que le fer soit très commun dans certaines provinces de l'empire , il n'en est pas moins vrai que , faute d'exploitation suffisante et d'ingénieurs métallurgistes, on est obligé de s'adresser à l'Angleterre. De nouvelles difficultés se présentent quand il s'agit de monter ces appareils : le fazendeiro ne s'est jamais occupé que d'exploitation agricole; le citadin ne vise qu'à un emploi du gouvernement ou d'une maison de commerce ; par conséquent, peu d'hommes dans le pays sont capables de se charger de cette affaire. Il n'est donc pas étonnant que les planteurs réclament quelquefois des mécaniciens , et que des gens intelligents et actifs, même sans diplôme , trouvent là des occupations lucratives. En général et quelle que soit la partie de l'industrie que l'on considère, on peut dire qu'ingénieurs et contre-maîtres manquent dans ce pays.
Ce que je viens de dire des machines peut s'appliquer à toutes les voies de communication. Les hommes qui dirigent les chemins de fer en construction aujourd'hui dans l'empire ont été appelés de Londres ou de New- York. La route qui conduit du bord de la baie à Pétropolis, première étape delà grande artère qui doit aboutir à la province de Minas-Geraes, a été construite par un Allemand. Cependant est-il un pays au monde qui plus
que le Brésil doive éprouver le besoin de creuser des canaux, d'endiguer les rivières, de tracer des routes, de jeter des ponts? 11 est vrai qu'il y a là des difticultés sérieuses. Les unes proviennent des distances et des exigences de la nature tropicale ; les autres du défaut d'initiative des habitants. Accoutumés dès leur enfance à se rendre d'une province à l'autre à travers des sentiers tracés par les caravanes de mules, ils n'ont jamais songé à doter leur contrée de ces magnifiques voies de transport qui font l'admiration de l'Europe. Môme incurie pour l'exploitation des mines que recèlent les montagnes, même disette d'hommes capables de diriger de tels travaux. Les compagnies qui continuent encore à broyer les quartz aurifères sont des compagnies anglaises. Beaucoup de personnes croient que toutes les productions minérales de ce pays se bornent aux alluvions d'or et diamant ; c'est une erreur qu'il est bon de détruire. Le Brésil peut fournir la plupart <Jes métaux et renferme les mines de fer les plus riches qu'il y ait peut-être au monde.
Je citerai encore une profession libérale destinée à rendre de grands services au Brésil : je veux parler des médecins. Ceci ne s'adresse pas aux riches cités de l'Atlantique -, les hommes de science n'y manquent pas. Sans compter ceux qui viennent quelquefois du dehors, on peut dire que l'élément national y est dignement représenté. Chaque année on voit sortir des écoles de médecine de Bahia et de Rio-Janeiro une pépinière de jeunes docteurs brésiliens aussi capables pour la plupart que ceux que nos facultés dotent d'un diplôme -, mais
leur nombre ne répond pas encore à l'étendue de l'empire, et ils trouvent plus avantageux de se tenir dans le voisinage des grandes villes. Il en résulte que , malgré le prix élevé attaché aux honoraires des médecins, les provinces reculées de l'intérieur sont souvent desservies par des docteurs improvisés ou par des fazendeiros eux-mêmes , qui , faute de mieux , tâchent de se tirer d'affaire en méditant des livres de science. Je crois qu'un élève de nos facultés se ferait sans peine aux exigences d'une telle profession. Seulement, cette vie de médecin de campagne , n'étant à vrai dire qu'une suite de chevauchées continuelles à travers les picadas (sentiers) des forêts, exige avant tout des gens jeunes et vigoureux.
Après avoir indiqué les origines de l'émigration française et l'influence qu'elle est appelée à exercer déplus en plus sur les destinées du Brésil , il resterait à rechercher l'appoint qu'elle peut fournir à la population de ce pays. Ce chiffre ne semble pas jusqu'ici en rapport avec les autres résultats. Les habitudes nomades de toute colonie flottante expliquent cette contradiction. Dès qu'un industriel a réalisé un nombre decontos de reis assez rond pour qu'il puisse vivre à sa fantaisie, il se hâte de liquider et de rentrer en France. D'ailleurs dans leur séjour au Brésil , ils ne fréquentent que les grandes cités du littoral , et ne sont d'aucune utilité aux établissements agricoles. Cet exemple, suivi par la plupart des nations latines , même par les émigrants d'origine Portugaise, a les plus fâcheux résultats pour l'avenir du pays. La population qu'on peut évaluer en
moyenne, d'après les statistiques officielles, à 8,000,000 habitants, est éparpillée sur une surface de près de huit millions de kilomètres carrés, ce qui ne donne qu'un seul habitant par kilomètre dans la région la plus fertile du globe, lorsqu'on en voit près de cent dans certaines contrées de l'Europe , où la terre est ingrate au travail. On sait cependant quels efforts firent pendant deux siècles les conquistadores pour peupler leurs villes et leurs plantations. Tandis que les uns donnaient la chasse aux peaux-rouges, en vue surtout des Indiennes, les autres allaient chercher des cargaisons de noirs sur les côtes d'Afrique. Près de 100.000 esclaves débarquaient chaque année dans les ports de l'Atlantique , et mêlant leur sang à celui de la race blanche, laissaient entrevoir que la colonie aurait bientôt une population en rapport avec son étendue et ses richesses. Mais du jour où les escadres anglo-françaises ont surveillé rigoureusement les mers Africaines, la traite est devenue impossible , et depuis cette époque le noir, malgré l'énergie prolifique de sa race, disparaît avec une rapidité inquiétante. Plusieurs causes concourent à amener ce nouvel état de choses. Je citerai d'abord la liberté que les riches fazendeiros accordent par testament aux esclaves attachés à leur service personnel. De telles gens sont totalement perdus pour la production, car, fatigués de la servitude qui leur a inspiré l'horreur du travail , ils se retirent dans un coin de forêt, sur les terres de leur ancien maître, s'y construisent un rancho (hangar) et ne plantent que le maïs et le/eij«o(haricoO strictement nécessaires à leur entretien.
Les plus industrieux élèvent des poules. Ils vont vendre les œufs dans les fazendas voisines , et prennent en échange du tabac et de la cachaça (eau-de-vie de canne).
En second lieu , vient la disproportion énorme qui existe dans l'émigration européenne entre le nombre des hommes et celui des femmes. Ce dernier étant presque insensible , il en résulte que les étrangers s'allient aux négresses, et achètent les mulâtres qui naissent de ces alliances pour leur donner la liberté. Souvent aussi ils achètent la mère, qui, devenue libre, se hâte de ne plus rien faire, si ce n'est boire et fumer. Quant aux métis issus de ces unions , les prérogatives de leur couleur leur défendant de travailler, ils deviennent feitores (gardiens des noirs) ou dompteurs de mules.
La dernière cause, la plus terrible de toutes, est l'excès de travail : peut-être faut-il ajouter, du moins chez quelques petits propriétaires besoigneux, la mauvaise qualité de la nourriture : de Vangû (bouillie de maïs) et des haricots cuits à l'eau, quelquefois sans sel, voilà la pitance ordinaire de l'esclave pendant toute l'année. Ce défaut d'équilibre entre le travail et la nourriture atrophie à la longue les forces du nègre, le fait mourir avant l'âge et empêche sa reproduction.
Ajoutons encore la mortalité amenée ces dernières années par l'apparition du choléra qui, à l'inverse de la fièvre jaune, a sévi principalement sur la race noire. îl est résulté de tout cela comme un dépeuplement des campagnes. Des fazendas qui comptaient des milliers d'esclaves n'en ont plus que quelques centaines. Quelquefois un planteur se voitobligé de laisser pourrir une
LA COLOMSATION. 271
partie de son café sur place, n'ayant plus de bras suffisants pour la récolte. D'un antre coté les petits propriétaires trouvant plus de bénéfice à louer leurs esclaves dans les villes abandonnent la culture. Le manque de travailleurs est si universellement reconnu que certains ouvrages qui semblaient la propriété exclusive des nègres sont aujourd'hui confiés à des ouvriers de race blanche. Ce fait, qui eût paru le plus grand des scandales aux Portugais de l'ancien temps , passe maintenant inaperçu. Les comptes de la douane révèlent une des conséquences les plus graves de cet état de choses, conséquence qui va s'aggravant chaque jour. C'est que les produits du dedans ne balancent plus ceux qui viennent du dehors. L'exportation française entr'autres est double de l'importation Brésilienne. Encore quelques années de cette crise, et l'on verrait le pays réputé le plus riche du monde, ne pouvant plus payer à l'Europe les denrées qu'elle lui envoie. Les restrictions imposées au travail, compliquent cette situation. Toutes les forces vives du pays sont consacrées à la production dequelques articles restreints, café, sucre, coton, tabac, dans les plantations du centre ; pierres précieuses et poudre d'or à l'intérieur, cacao, caoutchouc, bois de teinture, dans le nord, cuirs, carne seca (viande sèche) au sud. Les objets de première nécessité, tels que le froment, le vin , les vêtements, la chaussure, viennent du continent ou des Etats-Unis. Ces marchandises aggravées des frais de commission , de transit, de douane, décuplent quelquefois de valeur. L'élévation des prix gagnant les autres articles, devient ruineuse
pour les petites bourses et pour les étrangers qui viennent se fixer dans le pays. Il importe donc de multiplier les bras, d'appeler des travailleurs actifs, intelligents qui produisant sur place les denrées qu'on va chercher au loin , rétablissent la balance des échanges et mettent le consommateur à l'abri des prétentions exorbitantes du commerce d'exportation. Ce résultat ne peut s'obtenir qu'avec des gens moins prompts que l'industriel à se mettre en marche, mais aussi plus tenaces dès qu'ils ont pris pied , parce qu'ils s'attachent au sol qu'ils ont conqujs. On voit que nous voulons parler de l'émigrant par excellence, de celui qui est appelé à résoudre le problème capital de la colonisaçâo.
La colonisaçâo (colonisation) est le mot qui, après celui d'escravatura (esclavage) , flatte le plus une oreille brésilienne. Ce mot renferme, en effet, l'avenir du pays. Tout le monde sent qu'il y a urgence à remplacer l'Africain par des bras libres , et on peut dire que c'est depuis quelques années la grande questiDnà l'ordre du jour. Un moment, il est vrai, les idées colonisatrices ont paru s'assoupir. C'était à l'époque de la guerre d'Italie, lorsque l'Angleterre, encore indécise , semblait suivre d'un œil inquiet les événements qui avaient amené l'indépendance de la Péninsule. Les vieux Portugais qui se rappelaient le bon temps du roi D. Joâo Yl , attendaient avec impatience la généralisation de la lutte, parce que dans leur pensée les escadres anglo-françaises, allant à la rencontre l'une de l'autre , seraient
obligées de quitter les côtes d'Afrique et de laisser reparaître l'âge d'or de la traite. Un jour Villafranca vint tomber comme une bombe au milieu de tous ces rêves. Les Brésiliens ne voulurent pas d'abord y croire, prétextant que ce n'était qu'un bruit de Bourse. Il fallut pourtant , quelques jours plus tard , se rendre à l'évidence, et depuis cette époque, la colonisaçâo est redevenue le grand problème du moment. Partout, dans les journaux, dans les chambres, chez les grands pro-priétaires , on discute le meilleur parti à suivre , et on propose une solution. Des brochures , des prospectus, traduits dans la plupart des langues d'Europe, sont répandus sur tous les points du continent où se trouvent des consuls Brésiliens. L'Empereur D. Pedro II , s'intéressant, lui aussi, à une question si directement liée aux destinées du pays, a chargé en 1858 le marquis d'Olinda de donner des instructions concernant les colons qui achèteraient des terres au gouvernement, et ceux qui s'engageraient chez les propriétaires. Ainsi, à tous les degrés de l'échelle sociale, on retrouve la même préoccupation. Ajoutons que les mesures récentes des Etats-Unis à l'égard des noirs, ne peuvent manquer d'avoir leur contre-coup au Brésil.
Les premiers essais de colonisation remontent déjà à un demi-siècle. Dès le lendemain des traités de 18159 le régent qui devint roi plus tard, sous le nom de D. Joâo VI calculant les effets que devait produire dans
1 II n'était alors que Prince-Régent ; sa mère , Dona Maria I , était devenue folle en 1790 , à la suite d'une maladie.
un avenir peu éloigné l'abolition de la traite sur les côtes d'Afrique , songeait à faire un appel à l'activité européenne et aux bras déclassés du vieux continent. Seize cents Suisses répondirent à cet appel, et bientôt on vit s'élever la colonie de Nova-Friburgo à quelques lieues de la capitale , dans un site qui rappelait aux émigrants leurs verdoyantes campagnes. Quelques années plus tard, en 1824, le fondateur de l'indépendance brésilienne, l'empereur D. Pedro Ier, créait l'établissement de Sâo-Leopoldo, dans la province de Rio-Grandedo-Sul, la plus méridionale de l'empire, en l'honneur de l'impératrice Léopoldine. Enfin, en 1843, l'empereur D. Pedro lï voulut avoir aussi sa colonie, et fonda Petropolis au milieu des montagnes granitiques qui entourent la baie de Rio-Janeiro. — Après les fantaisies princières sont venues les entreprises industrielles et les compagnies de colonisaçâo. En tête des premières nous devons citer les créations du senhor Vergueiro, sénateur de l'empire et riche propriétaire de la province de Saint-Paul. Vers 1847, il forma deux établissements ouverts aux bras libres dans ses vastes domaines d'ibicaba et d'Angelica. D'autres noyaux furent ensuite créés dans les environs, soit par lui-même , soit par l'impulsion qu'il avait su donner à ses compatriotes. Plus tard vinrent les tentatives du docteur Faivre , du Jura, dans la province de Paranâ, et celle de l'Allemand Hermann Blumenau à Sainte-Catherine. Les colonies dues aux efforts des compagnies , ne sont pas moins nombreuses. Citons entr'autres celle de Dona Francisca dans la province de Sainte-Catherine, fondée par une
compagnie de Hambourg sur les terres de la Princesse de Joinville; celles de Mucury et de D. Pedro II, situées toutes deux dans la province de Minas-Geraes : la première fut établie en 1856 sur les bords du fleuve de même nom par la compagnie de navigation et de commerce, la seconde deux ans plus tard par celle de Vunion et de l'industrie qui a déjà rendu tant de services au Brésil. Au Maranhào , nous trouvons deux compagnies moins connues que les précédentes, la Prosperidade et la Mineraçâo maranhense cherchant à fonder des établissements pour l'exploitation des terrains aurifères. Vient enfin l'association centrale de colonisation Brésilienne sur laquelle nous aurons bientôt à revenir. De tous ces établissements , on peut dire que très peu répondent jusqu'ici aux espérances qu'on était en droit d'attendre de l'activité de leurs fondateurs et des sommes énormes que directeurs, compagnies et gouvernement y ont consacrées. En première ligne , nous trouvons Sâo-Leopoldo, qui, en 1860, comprenait, avec ses succursales , une population de quinze mille habitants , chiffre assez maigre, il est vrai,, si on le compare aux résultats des États-Unis, mais éloquent pour le Brésil , qui ne compte encore guère plus de cinquante mille colons européens !. La latitude de Rio-Grande-do-Sul, qui rappelle les climats tempérés d'Europe, et le voisinage des républiques espagnoles qui, réagissant sur l'esclavage, limite son extension et rend moins redou-
1 Nous ne faisons pas entrer dans ce nombre les émigrants du Portugal et des Açores, ni les Français établis à Rio-Janeiro.
table la concurrence du travail servile, expliquent peut-être cette prospérité relative. Viennent ensuite Dona-Francisca et Petropolis. La première, sous l'habile direction d'un ancien élève de* l'Ecole polytechnique. M. Aubé, semble jouir de quelques-uns des avantages de Sâo-Leopoldo. Toutefois le chiffre de 500 contos de reis (1 ,250,000 francs), montant des avances faites par les fondateurs, sans compter les secours du gouvernement , révèle assez les difficultés du début. Pétropolis se trouve dans une position plus exceptionnelle encore. Ce n'est aujourd'hui qu'un faubourg de Rio- Janeiro, grâce aux vapeurs qui sillonnent la baie et au chemin de fer qui conduit jusqu'au pied de la serra; aussi estelle devenue en peu d'années la résidence de la cour et des riches négociants de la cidade (capitale) , qui viennent oublier au milieu des montagnes les chaleurs étouffantes des bords de la rade. Malgré tons ces éléments de prospérité, il n'en est pas moins vrai cependant que la plupart de ses fondateurs l'ont depuis longtemps désertée. Un brasseur , que j'interrogeai à mon passage comme le thermomètre par excellence de la race germanique , me fit à ce sujet des doléances assez caractéristiques.
Dans les premiers temps , me disait-il , nous étions cinq brasseurs 5 et tous les cinq accablés de besogne ; aujourd'hui nous ne sommes plus que deux, et nous ne faisons pas la moitié des recettes d'autrefois. Ce qui nous faisait vivre, c'était la construction de la route qui va à la province des Mines; depuis que les travaux sont terminés de notre côté , un grand nombre de colons
sont partis. Pour l'agriculture , il ne faut pas y compter : le terrain d'une part, les nègres de l'autre, les difficultés de transport à la capitale, le défaut d'habitude, les besoins immédiats font que les émigrants préféreront toujours travailler comme manœuvres et terrassiers.
Quant aux entreprises émanant soit de l'initiative des particuliers, soit de celle des compagnies, on peut dire qu'elles ont, malgré les encouragements de toute sorte du gouvernement brésilien , presque toujours échoué devant les tâtonnements inévitables d'une question aussi ardue et les ressources limitées des fondateurs ; on peut même ajouter que la plupart d'entr'eux sont morts à la tâche après s'être ruinés. Les causes qui ont amené ces échecs , révélées une à une par la suite des essais, sont intéressantes à connaître. Les unes tiennent au sol , et semblent les plus faciles à conjurer; d'antres prennent leur source dans la manière vicieuse dont le problème était posé, soit par les Brésiliens, soit par les colons. Ce sont celles qui ont fait naître les plus grands désastres. Commençons par ces dernières.
Parmi les motifs qui déterminent tout essai de colonisation au Brésil , la prodigieuse fertilité du sol entre en première ligne. De cette confiance dans la fertilité , que personne ne songe à contester, découle, selon nous, la plus grande partie des mécomptes. La meilleure machine ne saurait en effet donner de résultat utile que lorsque l'effort à vaincre est calculé d'après le degré de puissance. Dans les colonisations du Brésil, on a procédé pour ainsi dire à l'aventure , sans se demander si les forces humaines pouvaient lutter de front contre
les exigences d'une nature vierge et d'une société reposant sur l'esclavage. Aussi, dès qu'on a essayé de le mettre en mouvement , l'engrenage a-t-ii broyé du même coup compagnies, directeurs et manœuvres. Quoi de plus séduisant au premier abord pour un pauvre ouvrier ou cultivateur ayant peine à nourrir sa famille, que la lecture d'un de ces bulletins de colonisation répandus de temps à autre sur le vieux continent ? Il voit que dans les villes du Brésil les simples terrassiers gagnent 10 ou 12 fr. par jour, quelquefois davantage, que le sol donne pour prix d'un travail aisé les plus riches produits. S'il veut être fermier, on lui abandonne la moitié des récoltes. Préfère-t-il devenir propriétaire, il a des terres presque pour rien , — un réal, un demiréal la brasse carrée1, le tout payable par annuités. On lui fait en outre les avances de la traversée et du logement. Peut-on rêver un Eldorado plus splendide ! Ces annonces l'exaltent, il vend ses hardes, va trouver l'agent de recrutement, et trois mois après débarque dans un port du Brésil. Ici commencent les déceptions. Le bulletin avait dit vrai. Un manoeuvre peut gagner de 10 à 1 2 francs par jour ; mais il avait oublié d'ajouter que le prix des vivres est aussi élevé que celui du travail , et que l'ouvrier est obligé de dépenser d'une main ce qu'il gagne de l'autre. C'est bien pis encore si Témigrant vient comme colon. Les terres à défricher sont généralement loin de la côte et des villes \ on n'y
« La brasse carrée vaut environ 4 mètres carrés. Le réal vaut à peu près fr. 0,002
arrive qu'en suivant des picadas tracées parles muletiers à travers tous les accidents de la forêt. Arrivé au terme du voyage , il doit lutter contre les difficultés d'une nature sauvage, quelquefois même contre la faim. Venu sans provisions , il se voit obligé, si la compagnie ne vient pas à son secours . d'attendre six mois avant la première récolte. Que faire pendant ce temps? Imiter le peau-rouge, vivre de pêche et de chasse, disputer aux singes les fruits de la forêt ? Triste ressource pour un Européen.
Admettons cependant , ce qui arrive d'ordinaire , qu'on lui assure les premiers mois de subsistance. D'autres obstacles ne tardent pas à se présenter. Il ne peut cultiver ni la canne à sucre, qui, pour sa transformation . exige des appareils coûteux, ni café, ni coton , à cause de la concurrence que l'esclavage fait à la main-d'œuvre. 11 ne produira donc avec avantage que du bétail, des fruits ou du jardinage ; mais à qui vendre dans un pays sans routes, si l'on n'est pas aux abords d'une grande ville? C'est une difficulté dont j'ai pu me convaincre par l'exemple des colonies de Nova- Friburgo et de Petropolis , qui avaient donné dans les commencements de si belles espérances. Le nombre et la prospérité desémigrants n'ont pas cessé de s'accroître tant qu'on leur faisait construire des routes ou qu'ils recevaient des avances ; mais dès qu'ils n'ont eu d'autres ressources que les produits aléatoires de l'agriculture , la plupart ont été forcés d'émigrer. Les saintes affections de la famille ont elles-mêmes leurs conséquences amères. Il est rare qu'un paysan émigré seul. Outre sa femme,
il emmène souvent avec lui toute une cargaison de tantes, de sœurs , d'enfants en bas âge, de parents infirmes, bouches inutiles pour la plupart, qui lui causeront un jour les plus graves embarras dans un pays où les choses les plus nécessaires à l'existence atteignent des prix excessifs. La première année est surtout terrible. Le chef de famille a vendu tout son avoir afin de subvenir aux frais de l'émigration ; il se trouve donc sans ressource dès le jour de son arrivée , et s'il se fait colon , il se voit forcé d'affronter avec tous les siens plusieurs mois de misère et de dénûment avant que la récolte vienne remplir son grenier.
Nous avons vu que les fondateurs de toute colonie avaient dû ajouter aux frais de traversée , de loyer , d'instruments aratoires , quelques provisions pour la subsistance des premiers mois. Cela, on le pense bien, constitue une somme assez ronde. Voilà donc l'infortuné colon grevé pour longtemps avant de pouvoir s'acquitter. Cependant les intérêts courent et s'ajoutent chaque année au capital. Vienne maintenant une mauvaise récolte , une maladie , un surcroît de famille , et le malheureux émigré , désespérant de jamais arriver à sa libération, n'a d'autre perspective que celle de mourir à la peine, ou de déserter son poste pour se faire terrassier sur une route , ouvrier dans une ville. Tel a été jusqu'ici le sort de la plupart des colons. N'oublions pas d'autres obstacles qui tiennent à la condition de rémigrant lui-même. Tout établissement agricole suppose des hommes formés au travail des champs, capables de supporter les fatigues du défrichement. Or, afin d'activer
le zèle des agents de colonisation , les compagnies promettaient d'ordinaire des primes de 10, 20 ou 30 milreis 1 par tête d'émigrant. Dès lors, le colon devenu un objet d'exportation, il ne s'agissait que d'en expédier le plus possible. On devine sans peine que les chefs du recrutement devaient se montrer peu difficiles quant au choix. Les suites les plus fâcheuses ne tardèrent pas à montrer qu'on faisait fausse route. An lieu de robustes paysans façonnés au maniement du sol , on voyait arriver de pâles prolétaires ramassés pour la plupart dans la boue des grandes villes. Bientôt les récriminations les plus vives éclataient des deux côtés. Les émigrants ne trouvant, au lieu de l'eldorado de leurs rêves que privations, fatigues et maladies, accusaient hautement les Brésiliens de leurs mécomptes. Ceux-ci leur reprochaient avec non moins de raison de s'être engagés pour une œuvreà laquelle leurs habitudes les rendaient impropres. L'hôpital ou la désertion se présentait fatalement comme la seule issue possible pour sortir de cette impasse. Un des plus riches propriétaires de la province de Rio-Janeiro , le baron d'Ubâ, voulant, lui aussi , faire un essai de colonisation dans ses immenses propriétés du Parahyba , avait fait venir une escouade de ces émigrants que les capitaines de navire prennent en Europe ou dans les archipels des Açores et du Cap- Vert, sans s'inquiéter autrement de leur provenance , et livrent aux Brésiliens, à raison de 1 00 milreis par tête,
1 Le milréis vaut aujourd'hui environ 2 fr. 50 centimes.
prix, du passage. Nommer le baron d'Ubâ , c'est assez dire que ces colons se trouvaient dans des conditions exceptionnelles. Tout leur était fourni gratuitement, et leur travail était rémunéré dès le premier jour. D'ailleurs pas de défrichements malsains 9 puisqu'il ne s'agissait que de récolter du café déjà planté. Le pays, qui s'étendait sur un des contre- forts de la Serra-dos-Orgaos (Chaîne-des-Orgues) , était des plus sains. Jamais établissement n'avait commencé sous de meilleurs auspices. Cependant, au bout de quelque temps, le fazendeiro voit arriver un de ses colons tenant un billet de 100 milreis à la main.
— Senhor , je viens vous demander la permission de rompre mon engagement. Je suis décidé à retourner chez moi. Voici, du reste, les 100 milreis que vous avez déboursés pour payer mon passage.
— Que s'est-il donc passé? demanda le fazendeiro étonné. Mes feitors vous auraient-ils fait quelque chose, ou bien auriez-vous à vous plaindre de la nourriture?
— Je n'ai à me plaindre de personne, reprit le colon. Quant à la nourriture, je dois avouer à sa seigneurie que ni moi , ni mes camarades n'avons jamais été si bien traités. Vous nous donnez de la viande deux fois par jour, et la plupart d'entre nous ne la connaissaient pour ainsi dire que de nom. Mais j'avais trop compté sur mes forces et sur ma bonne volonté. J'étais tailleur avant de venir au Brésil , et je vois aujourd'hui qu'il y a de la différence entre un homme qui manie une aiguille à l'ombre, et celui qui tient la bêche en plein soleil. Voyez mes mains , elles sont ensanglantées ainsi que
mes pieds par les moustiques, les bichos et les carrapalos.
— Mon ami, je n'ai rien à vous dire du moment qu'il en est ainsi. Partez,- mais reprenez vos 100 inilreis , votre bon vouloir me suffit.
Le lendemain, le fazendeiro vit arriver un autre colon qui lui fit à peu près les mêmes doléances que celui de la veille. Seulement , au lieu d'un tailleur, il s'agissait cette fois d'un coiffeur. Cette seconde visite commença à le faire réfléchir, et comme le plaignant ne lui parlait pas des 100 milreis, il jugea à propos de les lui rappeler.
— C'est juste, répondit le colon, je les avais oubliés. Je les rapporterai demain à sa seigneurie
Le lendemain il se présente en effet avec deux billets de 50 milreis.
— Mais il y en a un de faux, dit le fazendeiro à première vue.
— Sa seigneurie m'excusera si je me suis trompé. Je ne sais pas lire, et je suis depuis trop peu de temps au Brésil pour savoir reconnaître les véritables billets; mais il n'y a rien de perdu, celui que j'apporterai demain sera bon.
Plusieurs jours se passèrent sans que le fazendeiro revît le coiffeur. Un feitor envoyé à la découverte vint lui annoncer que tous les colons avaient successivement pris la fuite, et que l'établissement dont il avait cru assurer la prospérité était vide. Un résultat si inattendu démontre de la manière la plus irréfutable que tout établissement brésilien est condamné à dépérir si l'on n'a pas eu soin de recruter les travailleurs parmi les fortes races des campagnes.
Ces déceptions tant de fois répétées , le dépérissement des esclaves depuis l'abolition de la traite , les souffrances des petits propriétaires, l'inquiétude des grands, et les incertitudes de l'avenir, éveillèrent l'attention du gouvernement brésilien, et, sur l'initiative de quelques hommes d'intelligence, les chambres votèrent, dans la session de 1856 , un crédit de 6,000 contos de reis ( 15 millions de francs) destinés à fournir des avances à tous les besoins d'une colonisation rapide et nombreuse. Presque en même temps se forma l'association centrale de colonisaçâo au capital de 500 contos de reis (1,250,000 francs), 1,000 contos de reis lui furent prêtés sans intérêt par l'Etat sur les fonds votés. Cet argent ne devait être remboursable que par annuités , et au bout de dix ans. En outre, l'état payait 50 milreis de prime pour tout colon adulte , et 30 pour les mineurs. De son côté , la compagnie s'engageait à fournir au Brésil cinquante mille colons en cinq ans. Ces deux dernières conditions , prime d'un côté , hâte de l'autre, devaient tout compromettre. Pour aller plus vite en besogne, la compagnie chargea une maison de Paris, dont le nom n'a eu que trop de retentissement au Brésil , de fournir ce contingent. 50 milreis représentent une somme de 125 francs promis par tête d'émigrant, et l'agence parisienne se mit aussitôt à lancer des prospectus et à « faire le colon , » prenant de toute main , sans s'inquiéter des capacités colonisatrices de ceux qui se présentaient, si bien que , devançant les Brésiliens , elle fit arriver à Rio-Janeiro quatorze cents colons avant que la compagnie eût préparé les
moyens d'installation. Les récriminations les plus vives et les plus méritées s'élevèrent aussitôt contre une telle imprévoyance. Cependant il fallait pourvoir aux besoins de cette multitude furieuse et affamée. Le gouvernement brésilien , qui , il faut le dire à sa louange , n'a jamais fait défaut dans de telles circonstances, comprit qu'il était de son devoir de réparer autant qu'il était en lui ce malentendu. Des ordres furent aussitôt donnés pour subvenir aux dépenses des colons qui attendaient dans la racle. En même temps on s'enquit des besoins des diverses colonies déjà existantes , et on partagea les émigrants entre ces divers centres. Le transport fut gratuit; on leur accorda en outre six mois de vivres, la vente des terres au plus bas prix et un délai de cinq années jusqu'au premier remboursement. Quant à l'association centrale, elle est morte, malgré tous les encouragements de l'Etat, avant d'avoir été définitivement constituée. Nous avons dit que son capital devait être de 500 conlos de reis. C'est à peine si le dixième a été versé ; preuve irrécusable que les idées de colonisaçâo , bien que dans toutes les bouches, ne sont réellement comprises que par un petit nombre d'hommes, et que la masse de la nation brésilienne est foncièrement esclavagiste.
Cet essai d'association centrale n'a pas d'ailleurs été sans résultat : il a imprimé un nouvel élan à l'esprit de colonisation, et montré aux compagnies à quelles conditions un établissement de bras libres est possible au Brésil. Ainsi , tout le monde s'accorde aujourd'hui & reconnaître qu'il faut renoncer à la parceria (fermage),
regardée d'abord par les grands propriétaires , comme la méthode la plus simple et la plus avantageuse. Aucune des colonies fondées d'après ce système, n'a donné des résultats en rapport avec les sacrifices des entrepreneurs, et le bon-vouloir des émigrants. Le travailleur abandonne , tôt ou tard, le sol qui ne lui appartient pas pour courir à des occupations plus productives. On sait que la passion dominante du paysan est la possession du champ qu'il cultive. De tous les pays d'outre -mer, le Brésil est celui qui peut le plus facilement réaliser ce rêve. Les terres sont si vastes et rendent si peu , faute de bras ou de débouchés , que si l'on excepte les alentours des villes, elles n'ont pour ainsi dire nulle valeur. Dans beaucoup d'endroits, celui qui achète une plantation ne se préoccupe que du nombre de nègres qu'elle renferme; il paie tant par tête d'esclave, et reçoit la fazenda pour rien. Aussi est-il stipulé dans le règlement sur la colonisation donné en 1858 par le marquis d'Olinda , que chaque émigrant pourra acheter son terrain à raison de un real environ la brasse carrée, ce qui revient à moins de cinq francs l'hectare. Chaque colon doit en outre trouver à son arrivée une habitation, un carré de cent brasses de côté déjà défriché, les semences de la première année, et quelques animaux de basse-cour. Ces avantages révélés comme indispensables par la pratique de la colonisation, épargnent à l'Européen les difficultés les plus pénibles, et stimulent son courage en faisant luire à ses yeux l'espoir d'un bénéfice dès les premières récoUes. Mais les sacrifices des Brésiliens ne doivent pas s'arrêter là.
L'Amérique du nord étant beaucoup plus rapprochée des côtes d'Europe que l'Amérique du sud, il en résulte que les races septentrionales prendront toujours la route des Etats-Unis, où les appelle la tradition, et où ils retrouvent également des terres à bas prix, une habitation, et une propriété défrichée et plantée. Il faut donc, si l'on désire voir dévier le courant d'émigratiQQ vers les ports du sud, que le Brésil attire en quelque sorte les colons par des avantages qu'il ne rencontre pas aux Etats-Unis. L'offre la plus séduisante est de promettre qu'on paiera toutes les dépenses de la traversée. On n'ignore pas que l'homme qui vient demander l'hospitalité sur une terre étrangère, n'est d'ordinaire qu'un malheureux chassé par la faim, qui ne peut même en vendant ses bardes réaliser le prix du passage. Qu'on ajoute encore l'entretien des premiers mois pour qu'il puisse attendre patiemment sa récolte. Qu'on veille d'un autre côté à ce que l'émigrant soit un homme des champs, non un ouvrier des grandes villes. Le contrôle ne deviendra sérieux qu'autant qu'on abolira le système des primes. Après s'être préoccupé du travailleur, qu'on avise aussi aux moyens de faire écouler ses produits, c'est-à-dire aux voies de communication, et que toute colonie soit reliée à un port par une rivière navigable ou une véritable route, et non par une simple/Hcada. C'est dans la construction des routes que les premiers établissements ont épuisé la majeure partie des forces de leurs colons, et des resourceâ des compagnies.
Un dernier point qu'il importe d'établir malgré les
réclamations qui peuvent s'élever de l'autre côté de l'Atlantique, c'est que les territoires exploités par la colonisation brésilienne n'atteindront jamais la prospérité des prairies du Far-Wesi, tant que le travail servile fera concurrence au travail libre. Dans l'industrie, le nègre ne saurait lutter d'adresse et d'intelligence avec l'ouvrier de nos villes; mais dans les occupations des champs l'Africain reprend ses avantages. Sa concurrence est alors d'autant plus redoutable, que son travail n'étant pas rétribué, amène dans le prix des denrées une baisse ruineuse pour le colon. Aussi beaucoup de personnes considèrent-elles la rareté des esclaves dans les provinces du sud, comme une des principales causes de la prospérité des établissemens Européens fondés dans ces contrées.
Nous n'avons rien dit jusqu'à présent de la part que le sol et le climat revendiquent dans l'œuvre de la colonisation, et cependant c'est pour n'avoir pas tenu compte de cette donnée du problème, que les annales brésiliennes ont eu à enregistrer les lugubres souvenirs dont la colonie de Mucury, dans la province de Minas- Geraes , offre en quelque sorte le résumé. Les premiers défrichements ont souvent des résultats funestes sous le ciel des tropiques. Cette terre vierge recèle , surtout dans les vallées, de puissantes couches de terreau végétal qu'une nature chaude et humide amoncèle depuis des milliers d'années. Cet humus . quintessence de la plante , retourne à la sève et produit ces troncs géants qui défient les siècles et la hache , et dont le feu seul peut avoir raison. Dès qu'ils ont été consumés.
les effluves , n'étant plus soutirés par les racines ou le feuillage des branches , se répandent à la surface, s'ajoutent aux émanations des eaux croupissantes qu'on rencontre à chaque pas dans la forêt , et chargent Pair de miasmes qui sont souvent poison pour l'homme. 11 faut des années entières avant que les vents et le soleil aient retiré au sol tous ses principes malfaisants. La première précaution à prendre en pareil cas est de creuser des rigoles qui fassent écouler l'eau. Les travailleurs doivent surtout regagner les hauteurs avant la nuit, car les vapeurs, se refroidissant très vite , ne peuvent plus se soutenir dans les hautes régions de l'atmosphère ; elles retombent alors et produisent leurs plus pernicieux effets. Les tropeiros (muletiers ) savent cela d'instinct , car ils ont soin , quand ils arrivent dans un pays bas et insalubre, d'en repartir avant le déclin du jour. Cette mesure > indispensable pour se préserver de la fièvre , devient malheureusement insuffisante quand il s'agit de se garantir de ces myriades d'insectes dont les contrées tropicales sont si prodigues. Intolérables par leurs attaques incessantes dans les régions chaudes , ils deviennent moins importuns à mesure qn'on s'élève vers les hautes régions , mais ne disparaissent jamais complètement, lis sont d'autant plus redoutables pour les nouveaux débarqués, que ceux-ci, bien que prévenus, ne croient pas devoir tenir compte d'animalcules dont la ténuité les dérobe presque au regard. Que de fois de malheureux colons se sont vu obligés de renoncer aux plantations, traînant leurs membres endoloris et défigurés par les morsures ou le
parasitisme de ces infatigables ennemis. Les pieds sont naturellement la partie du corps la plus exposée à leurs ravages. Hâtons-nous d'ajouter que ces souffrances s'amoindrissent à mesure que l'épiderme se durcissant sous l'action du climat , donne moins de prise aux aiguillons de l'insecte , et que des soins journaliers préviennent tout accident. Il faut citer encore comme un danger dont ne se préoccupent pas assez les Européens, le travail dans l'eau ou dans les terrains vaseux. Tout se désorganise sous ce ciel avec une rapidité qui semble parfois tenir du prodige. A voir les formes étranges qui recouvrent chaque tronc de palmier , on dirait que l'écorce obéit moins aux sollicitations de la sève, qu'à celles du soleil. Les mousses y affectent des couleurs et des allures à désespérer les ciassificateurs. Toute une création végétale, tout un monde d'animalcules invisibles trouve là domicile et pâture. Un botaniste pourrait y faire un herbier, un entomologiste, d'incroyables collections d'insectes. Chaque arbre est un muséum.
Les mêmes phénomènes se reproduisent, quoique sur une moindre échelle, chez les animaux qui vivent dans les mêmes circonstances que la plante, c'est-àdire dans un milieu chaud et humide. L'épiderme cède à l'action des agents extérieurs plutôt qu'aux influences vitales, et comme l'écorce se gonfle, se fendille, se couvre de moisissures, de vermine, de parasites, qui, agissant à leur tour comme causes désorganisatriccs, provoquent ces formes anormales et quelquefois hideuses qu'on appelle hernies, dégénérescences, lèpre,
éléphantiasis, etc. Voyez ce porc se vautrant dans cette mare en plein midi. La fange qui le recouvre possède une température supérieure à la sienne : il doit arriver ce qui a lieu quand on plonge une matière organique dans une chaudière fortement chauffée. L'enveloppe cutanée se gonfle, s'imbibe de liquide vermineux qui dépose dans les mailles du tissu tous les germes de putréfaction qu'il renferme : ces germes se développent rapidement dans un milieu si favorable et produiraient bientôt des métamorphoses aussi étranges que celles de la plante, si les intermittences nécessitées par le besoin de nourriture, la fraîcheur et le repos de la nuit ne venaient arracher à temps l'animal à ces fatales influences. 11 ne peut toutefois éviter ces monstrueuses difformités qu'il traîne presque dès sa naissance, et qui m'ont fait demander maintes fois s'il était bien le descendant de ceux qu'apportèrent d'Europe les premiers colons.
Même spectacle chez le nègre à qui incombent tout les travaux malsains, chez l'ouvrier imprudent qui travaille dans les endroits humides. Deux actions contraires se disputent bientôt leur corps : l'une an dedans, n'ayant d'autre source, d'autre foyer que celui du cœur; l'autre extérieure, alimentée par un soleil de feu, et faisant pénétrer par tous ses pores les principes malfaisants du milieu qui l'entoure. La lutte dure quelquefois des années, mais les forces sont trop inégales. La désorganisation doit l'emporter sur l'énergie vitale. La mort arrive d'ordinaire par les jambes, premier siège du mal, et d'autant plus accessibles aux influences du
dehors, qu'elles sont plus éloignées des sources de la vie.
Une bonne hygiène préserve de ces affreux accidents : éviter l'humidité surtout aux parties inférieures, fuir les insolations imprudentes, entretenir, à l'aide de bains fréquents, la propreté la plus rigoureuse, enfin s'abstenir de tout excès , telles sont les règles que dicte l'expérience. Ajoutons toutefois que ces précautions ne sont réellement efficaces que lorsque le terrain que l'on doit cultiver a été convenablement choisi.
S'il importe pour l'écoulement des produits que le colon soit à proximité d'une rivière navigable, seule voie ouverte au commerce dans la plupart des contrées de l'Amérique du sud, on peut dire aussi que les emplacements salubres ne sont ni rares ni difficiles à trouver au Brésil. Le pays est sillonné en tous sens, principalement le long des côtes, par des chaînes de montagnes dont les contreforts occupent une surface immense. Depuis le plateau de Parexis qui s'élève à la hauteur de Bahia jusqu'à la province de Rio-Grandedo-Sul (grande rivière du Sud), la plus méridionale de l'empire, on rencontre toutes les altitudes. Beaucoup de sites, pendant six mois de l'année, rappellent les Alpes suisses par leur pittoresque et leur climat. Aussi, la plupart des céréales, des fruits et des légumes d'Europe peuvent-ils prospérer quand on sait choisir le terrain et qu'on a l'habitude des saisons On sert aujourd'hui d'excellent raisin dans les hôtelleries de Pétropolis et de Rio-Janeiro. Le blé peut être cultivé dans les parties hautes de la province des Mines. Voilà
donc deux denrées inconnues aux classes pauvres qu'on pourrait se procurer avec peu d'efforts. Les riches fazendeiros sont obligés de faire venir à grands frais le vin du Portugal, la farine des États-Unis. Le populaire remplace le pain par le maïs ou le manioc, et ne connaît d'autre boisson spiritueuse que l'affreuse cachaça. L'agriculture n'est, du reste, qu'une des faces de l'exploitation de ce pays. Il y aurait peut-être de plus grands avantages pour ceux qui se fixeraient sur le bord 'de la mer ou d'une grande rivière , à tirer parti de ces bois incomparables pour la construction, les essences, les couleurs, et qui pourrissent sur place, faute de bras. Le colon qui reculerait devant les difficultés du défrichement, les fatigues du travail des champs, les chances de la récolte, trouvera toujours dans l'élève du bétail une rémunération certaine de ses soins. Là, nul danger, nul souci ; été comme hiver, les animaux paissent dans la campagne. La seule précaution à prendre est de construire un enclos avec des pieux, afin que les bêtes ne s'égarent pas. Dans les grandes propriétés, on dédaigne même cette mesure : les troupeaux errent dans les forêts livrés à eux-mêmes et se multiplient à l'état libre. C'est un gibier qu'on poursuit avec le laço quand on veut faire une provision de carne seca (viande sèche) ou de cuirs. D'autres fois, principalement dans les provinces du Sud, on distribue, à des époques fixes, une ration de sel à chaque tête de bétail, et ces animaux sont tellement habitués à cette prébende, qu'ils accourent et viennent se faire prendre au seul mot de toma (prends). Ce sont ces
mêmes provinces du Sud qui, par leur climat presque européen, présentent aux émigrants le plus de chances de réussite. Si on consulte en effet la statistique des colonies brésiliennes 1 fondées depuis un demi-siècle, on aperçoit une progression décroissante dans le nombre et la prospérité des établissements, à mesure qu'on remonte vers le Nord. C'est dans la province de Rio- Grande-do-Sul, à l'extrémité méridionale de l'empire, que se trouve Saô-Leopoldo, la colonie la plus considérable et la plus riche du Brésil, comme l'attestent sa
1 Voici la liste des 1 6 provinces du littoral avec le nombre des établissements Européens. Ces chiffres sont tirés pour la plupart de documents officiels remontant à 4862. Nous avons suivi l'ordre que les provinces occupent sur la carte, en allant du Nord au Sud, afin que le lecteur puisse juger d'un coup d'œil, de l'influence qu'exerce la latitude sur la prospérité de ces colonies.
Para
Amazonas Maranhâo Céara
Rio-grande-do-Norte Parahyba-do-Norte Pernambuco Alagôas Sergipe Bahia
Espirito-Santo Rio-de-Janeiro Sâo-Paulo Paranâ
Santa-Catharina
6 réduites aujourd'hui à 2.
nombreuses id.
nombreuses id.
Quelques-uns de ces chiffres devraient être probablement modifiés aujourd'hui. Ainsi certaines provinces, entr'autres Bahia et Amazonas, ont voté des fonds pour l'établissement de nouveaux colons. Mais les conclusions restent évidemment les mêmes.
Sâo-Pedro-de-Rio-grande-do-Sul
population de plus de 15,000 habitants, et son exportation qui, en 1859, atteignait déjà le chiffre de 800 contos de reis1. Une foule d'autres établissements, disséminés aux alentours, témoignent de la prospérité géuérale de l'émigration dans ce pays. Santa-Cruz, dont la fondation remonte à 1849, renferme déjà 3,000 colons. Cinq autres centres agricoles comptent chacun plus de 500 habitants et commencent à exporter, bien que quelques-uns ne datent que d'une dizaine d'années. À Santa-Catharina, la province voisine, les groupes d'émigrants sont également nombreux, et promettent des résultats pour l'avenir. Doua Francisca contient plus de 3,000 personnes, Alcantara plus de 2,000, Btumenau près de 1,000. Toutes ces colonies prospéreront dès que les voies de communication permettront aux produits de s'écouler au dehors. Plus au nord, à Saô-Paulo, les centres européens sont peut-être plus nombreux encore, mais moins prospères. Les forces se sont trop éparpillées, et le système de fermage (parceria) adopté par la plupart de ces établissements, n'a jamais donné les résultats qu'on voit dans les pays où les colons sont propriétaires du sol. A Rio- Janeiro, nous sommes déjà sous le tropique. Cependant, le voisinage de la capitale et l'air salubre des montagnes qui longent la côte, déterminent souvent les étrangers à répondre aux avances des grands propriétaires, et on y rencontre encore un assez bon nombre de bras libres. Plus loin, la scène change. Espirito-
i Le conto de reis vaut aujourd'hui environ 2,500 francs.
Santo, la province limitrophe, ne renferme que cinq colonies : ce sont, à vrai dire, les dernières. Bahia ne saurait faire entrer en ligne de compte ses deux chétives entreprises. Des efforts plus sérieux ont été tentés à Maranhâo; mais de six établissements qu'on avait créés, deux seulement subsistent encore et végètent plus qu'ils ne prospèrent. Le Para, la province la plus vaste et la plus fertile de l'empire, ne possède qu'une colonie, Nossa-Senhora-do-O' , dont le nom rappelle les souvenirs les plus lugubres de la colonisation brésilienne. Quant aux provinces de l'intérieur, Piauhy, Goyaz, Matto-Grosso (grande forêt), Minas-Geraes (mines générales), on n'y rencontre guère que des colonies militaires. Leur position reculée et la difficulté des transports n'ont pas permis jusqu'ici de les faire participer aux avantages de l'émigration. La dernière, la plus importante par ses gisements auro-diamantifères et sa proximité du littoral, a eu cependant deux essais : le premier est celui de Mucury, dont les commencements ont été si pénibles et si sombres; le second, celui de D. Pedro II, fondé dans de meilleures conditions, promet de prospérer. Au résumé, dix provinces seulement sur vingt ont reçu des colons, et il n'y a guère que les plus méridionales qui aient réussi d'une manière satisfaisante. Celles du Nord ne sauraient convenir à l'acclimatation de l'Européen; l'expérience est décisive à cet égard; d'un autre côté, on ne peut pas compter davantage sur l'Indien. Cette race indolente retourne à ses forêts dès qu'on parle de l'assujettir au travail Une foule d'essais ont été tentés à
diverses reprises, soit par les missionnaires, soit par le gouvernement ; nous n'en connaissons pas un seul qui ait, je ne dis pas prospéré, mais laissé entrevoir quelque espérance pour l'avenir. Dans le Maranhâo, par exemple, trois colonies indigènes avaient été fondées, il y a quelques années, par des religieux : la seule qui subsiste encore, Sào-Pedro, ne comptait plus que quatre-vingts personnes en 1862, et ne pouvait vivre qu'à condition de recevoir du manioc 1 de la province. Un fait qui semble prouver que la décadence des établissements indiens tient moins au climat qu'à la race, c'est que dans la province de Rio-Grande-do-Sul , où prospère d'une manière si remarquable le travail européen, les villages qu'on a voulu peupler avec des tribus sauvages, ont donné des résultats aussi négatifs que sous l'équateur. Est-ce à dire pour cela que l'on doive abandonner les contrées les plus riches du Brésil aux forces aveugles et brutales de la nature? Nous ne le pensons pas. Mais il faut s'adresser à des races d'hommes plus énergiques que l'Indien, moins accessibles que l'ouvrier d'Europe aux rigueurs de la nature tropicale. De tous les peuples portés à émigrer, le Chinois est celui qui semble se faire le mieux aux
1 Le manioc mandioca est une grosse racine chargée de fécule. Cette fécule vénéneuse quand elle est crue, perd ses propriétés malfaisantes par le lavage et la torréfaction , et réduite en poudre devient la base de l'alimentation des habitants. La partie la plus fine et la plus délicate est expédiée en Europe sous le nom de tapioca.
exigences d'un tel climat. Sobre, actif, rude au travail et aux intempéries des saisons, il possède au plus haut point les qualités du colon. Les villes et les campagnes du Céleste-Empire, qui regorgent de populations misérables, pourraient fournir un courant continu d'émigrations. Mais la longueur des distances sera toujours un obslacle. On compte 160 degrés de longitude de Canton aux bouches de l'Amazone, ce qui donne, en tenant compte des détours nécessités par la pointe méridionale de l'Afrique, une traversée de plus de 4,000 lieues marines. D'un autre côté, des difficultés non moins sérieuses naissent au contact de races si profondément opposées de mœurs, de langues, de croyances et d'habitudes. Aussi, nul des essais tentés jusqu'ici au Brésil, n'a donné les résultats qu'on était en droit d'attendre de travailleurs aussi sobres, aussi infatigables. Une soixantaine d'entre eux furent introduits en 1855 à Rio-Novo, dans la province d'Espirito-Santo, au milieu d'un groupe de cinq cents personnes d'origine européenne. Loin de chercher à se fondre dans la population en renonçant à leurs habitudes asiatiques, ils prenaient plaisir à s'isoler, et inspirèrent bientôt une sorte d'aversion peu profitable aux progrès de la colonie. Les résultats n'ont pas été meilleurs quand ces gens-là étaient livrés à eux-mêmes. La compagnie des mines du Maranhâo (Mineraçâo-Maranhense) en avait placé quarante dans cette province, à Maracassuumé, pour l'exploitation des terrains aurifères. On sait que le Chinois excelle dans ce genre de travail, sa patience rendant productifs des sables déjà lavés par les gens
du pays. Cependant, l'établissement, loin de prospérer, fut bientôt en décadence, et la compagnie se vit forcée de licencier ses travailleurs. A l'heure qu'il est, ils sont disposés dans les villes des environs, se livrant à diverses industries. Ils savent d'ailleurs trouver dans les circonstances difficiles des moyens héroïques de se tirer d'affaire. Un riche fazendeiro de la province de Rio-Janeiro, me racontait qu'ayant pris à son service dix émigrants du Céleste-Empire, il fut fort étonné un jour de n'en trouver que trois au travail.
— Où sont vos camarades? demanda-t-il aux trois restanls.
i — Nao se, senhor (je ne sais pas, monsieur), répondirent-ils d'une voix unanime.
— Donnez-moi cinquante coups de chicote (fouet) à ces coquins-là , pour leur délier la langue , reprit le fazendeiro , se tournant vers un feitor.
— Pardon, senhor, ajoutèrent aussitôt les trois muets, ne nous frappez pas, nous allons vous les montrer.
Et indiquant du doigt les arbres qui se trouvaient à la lisière du bois , ils grimacèrent une pantomime qui voulait dire : Ils sont là !
Les sept fugitifs étaient là en effet, pendus chacun à un arbre. Déçus dans leur attente de fortune rapide, trop éloignés pour retourner dans leur pays, et voulant se venger de leur maître, ils n'avaient trouvé d'autre expédient que celui de se pendre. Les trois autres avaient manqué de courage au moment de l'exécution.
Si l'on considère maintenant le nombre des travailleurs
envoyés parla France dans les colonies du Brésil, on est loin de trouver un chiffre en rapport avec cette population industrielle sortie du Hâvre, de Marseille ou de Bordeaux , et que l'on rencontre à chaque pas dans les rues de Rio-Janeiro. On peut dire cependant que de tous les émigrants nos compatriotes sont , après les Portugais et les paysans de la Galice, ceux qui paraissent les plus sympathiques aux Brésiliens. La pureté des idiomes, l'identité des opinions religieuses, la facilité avec laquelle nous nous faisons aux habitudes des pays étrangers, l'influence prépondérante que notre littérature, nos arts , nos modes , exercent depuis un demi-siècle sur la civilisation du jeune empire , tout nous ferait préférer aux Allemands, isolés en quelque sorte dans leur impassibilité germanique , leur langue saxonne et leurs croyances luthériennes 1. Malgré ces désavantages,
1 Désireux de montrer que ce n'est nullement par amour propre national que nous parlons ainsi, nous empruntons les lignes suivantes à un Brésilien bien connu par ses publications, M. Pereira da Silva.
« Le caractère Brésilien ressemble plus au caractère Français qu'à celui d'aucun autre peuple. C'est la France qui en envoyant ses livres, ses revues, et ses journaux, importe et développe l'amour des lettres, des arts et des sciences. La langue française fait partie de l'éducation du peuple. Dans les écoles, dans les lycées, dans les facultés d'instruction supérieure, dans les études spéciales, dans les beaux-arts et au théâtre on subit l'influence intellectuelle de la France. Lorsque l'amiral Goligny, en encourageant Villegagnon, donnait à son établissement de Rio-Janeiro le nom de France Antarctique, il ne se doutait pas qu'un jour il y aurait une France antarctique mais indépendante, qui dans l'Amérique méridionale, ferait honneur à la race latine, et jouerait peut-être dans cette partie du nouveau-monde, le rôle important que la nation française s'est assuré en Europe par son génie, sa civilisation et son influence. » ( Le Brésil sous D. Pedro IL)
ce sont les colons d'outre-Rhin qui , jusqu'à ce jour , ont formé l'élément principal de la colonisation brésilienne. Cependant ici encore notre pays a donné l'impulsion , car les premiers convois d'émigrants, débris de l'armée de la Loire, datent de 1815. J'ai rencontré un de ces vétérans connus dans la Serra-do-Mar sous le nom de père Michaél. Il racontait avec un certain air de fierté qu'un bâtiment à allures suspectes, faisant mine de s'approcher du navire qui les transportait au Brésil, s'éloigna dès qu'il vit paraître sur le pont dix-sept passagersen simple bonnet de police. C'étaient autant d'officiers de la grande armée qui allaient chercher par-delà l'Océan un aliment à leur activité. On conçoit que de tels hommes étaient peu faits pour devenir de paisibles colons. Je ne sache pas qu'un seul d'entre eux ait prospéré. La plupart de nos compatriotes trouvent plus avantageux et plus conforme à leur goût de s'employer dans les villes comme jardiniers et fleuristes, ou comme terrassiers le long des routes que l'on construit. J'en ai compté un assez bon nombre sur la ligne du chemin de fer qui doit conduire dans la province des Mines , encore était-ce, pour la plupart , des ouvriers des villes plutôt que des habitants de la campagne. Le paysan français quitte difficilement son hameau. Ce fait, qu'on ne saurait révoquer en doute , et qui s'est affirmé maintes fois au sujet de notre colonisation algérienne , a jeté une certaine défaveur auprès des étrangers sur les aptitudes des gens de nos campagnes. Quelques personnes ne seraient pas éloignées de voir comme une infériorité de race dans ce qui n'est que le résultat de circonstances locales. Les exemples ne
manqueraient pas cependant , s'il était nécessaire de prouver que le paysan français possède au même degré que le Suisse et l'Allemand, les qualités de rémigrant. Sans parler des montagnards de la Savoie et de l'Alsace, qui forment des groupes assez compactes dans maints établissements de l'Amérique du Sud, nous citerons les Basques , réputés comme les colons par excellence de la Bande Orientale et de la république Argentine. Leur nombre s'est tellement accru aujourd'hui, qu'ils forment en certaine endroits presque une population. Cette prospérité tient à la réussite de leurs premiers essais. L'abolition de l'esclavage décrétée dès la proclamation de l'indépendance, et le climat tempéré du pays, leur permirent d'éviter les tâtonnements qu'ont eu à subir les colonies brésiliennes. Ces établissements donnant des résultats, devinrent autant de centres d'attraction pour ces peuplades Pyrénéennes. Un noyau prospère, telle est la première condition à remplir , si l'on veut déterminer un courant d'émigration. Cette colonie française, point de départ de toutes les autres, n'a pu se réaliser encore au Brésil, ou du moins se dessiner d'une manière assez nette, pour attirer nos compatriotes. Delà, leur peu d'empressement à courir les chances de l'expatriation. Mais ce n'est pas là la seule cause. Cette indifférence a sa source première dans les avantages de notre sol , et surtout dans le défaut d'instruction de nos populations rurales. Un homme n'abandonne son pays que pour échapper au besoin ou dans la pensée d'augmenter son bien-être. Aucune de ces deux conditions ne se réalise chez nous d'une ma-
nière assez tranchée pour stimuler le pauvre. Quelque dénué que soit un paysan, il trouvera toujours assez de ressources dans la charité privée , la douceur du climat et la modicité de ses besoins pour n'avoir pas à rédouter les tortures de la faim. Il ne connaît pas ces disettes périodiques qui forcent des populations entières à fuir un pays où elles ne trouvent plus leur subsistance. Si dans certaines contrées mon tueuses, l'hiver est trop rigoureux, lesjeunes gens émigrent dans les fermes de la plaine ou vers les villes des environs. Mais la famille ne quitte pas le foyer, acceptant les privations comme une des conditions de l'existence. Comment songer à faire franchir les mers à des gens qui ne connaissent d'autre horizon que celui de leurs montagnes! La transplantation volontaire d'un individu en pays étranger, suppose au préalable, une certaine émancipation intellectuelle, c'est-à-dire, une dose quelconque d'instruction. Il convient en effet , que l'émigrant se mette au courant des dislances à parcourir , du climat qu'il doit habiter, des mœurs , des habitudes des nations qui l'appellent , du genre de travail et de culture exigé par le sol ou les besoins des populations, de toutes les questions , en un mot , qui se rattachent au problème si ardu de la colonisation. Si nous voyons l'Irlande et l'Allemagne envoyer leurs habitants par centaines de mille vers les lointaines prairies de l'ouest, c'est que les brochures, les journaux, les livres, les correspondances particulières répandus chaque jour dans ces pays, instruisent de tout ce qui se passe de l'autre côté de l'Océan , et racontent de quelle manière des gens qu'on a
vu partir dans le dénuement le plus complet, sont arrivés à l'aisance , quelquefois même à la fortune. C'est l'instruction élémentaire considérée chez tous les peuples d'origine saxonne comme une impérieuse nécessité sociale qui accomplit ces merveilles. On sait combien nos campagnes sont en arrière sous ce rapport, et il ne faut pas chercher ailleurs le secret de l'apathie du paysan français. Les connaissances premières lui manquant , il n'a pu assez acquérir le sentiment de la dignité humaine pour rêver une condition supérieure à la sienne ou du moins une existence moins précaire. Gomme la plante, il vit d'une vie végétative et meurt dans le milieu que lui ont transmis les générations précédentes , derniers vestiges elles-mêmes du serf gaulois. Entrez dans son logis, vous sentirez comme la lourde atmosphère du moyen âge qui rive encore ce malheureux à son ergastule. Quelle différence avec l'intérieur de la chaumière germanique î L'homme d'outre-Rhin a eu lui aussi à subir maintes épreuves dans les siècles passés ; les entraves féodales l'élreignent encore en partie, la nature est plus rebelle que chez nous. C'est là peut-être qu'est le secret de sa force. Le ciel du nord lui refusant la vie du dehors , il se crée une vie intérieure -, tout dans sa chaumière indique qu'il comprend les douceurs du home. La Bible, meuble patriarcal du foyer , le force à franchir un degré de plus de l'échelle sociale et le familiarise avec la lecture. Bientôt il rêve des destinées meilleures. Que le sol se montre trop ingrat ou la vie trop difficile , il prend son parti et ne crdint pas d'aller demander, avec sa
famille, les conditions normales de l'existence aux terres vierges du Nouveau- Monde.
Tels sont les principaux faits qui ressortent de l'étude de la colonisation Brésilienne. On peut en conclure que l'avenir réserve la plus grande part aux émigrants d'outre-Rhin, mais que jusqu'ici la France a le droit de revendiquer le premier rôle. Si en effet , le Brésil va recruter de préférence ses colonies agricoles chez les nations germaniques, c'est à Paris qu'il vient demander ses livres, ses savants, ses artistes. C'est par l'Institut français que le Prince-Régent inaugura son appel à l'é- ■» migration Européenne, lorsque pressentant les destinées du nouvel empire, il voulut s'émanciper de la tutelle portugaise. Comme intermédiaire entre les hommes de science et les travailleurs des champs, sont ensuite venues les petites industries des villes qui promettent une vie plus aisée ou un gain plus rapide que dans les occupations de la campagne. Le défrichement des terres n'a pas encore atteint les proportions qu'on était en droit d'attendre de ces magnifiques contrées, parce qu'on ignorait les conditions qu'exige la solution d'un tel problème. Un demi-siècle de tâtonnements entrepris sur tous les points, dans les circonstances les plus diverses, ont peu à peumis au jour ces coefficients inconnus. On sait aujourd'hui les régions que doit choisir l'Européen , l'hygiène qu'il doit observer, les difficultés qu'il doit vaincre, et les Brésiliens ont appris de leur côté quelle sorte d'avances ils doivent faire à l'émigrant. L'abolition
de l'esclavage ne saurait tarder du jour où la grande république américaine du nord l'aura rayé de ses institutions , et le colon, n'ayant plus alors à redouter la concurrence du travail servile, verra disparaître le seul obstacle qui s'oppose à la prospérité de ses entreprises. Vienne enfin dans nos mœurs une réforme qui, propageant l'instruction, éveille l'idée du bien-être, et le paysan souffreteux , auquel la terre manquera dans la vieille Europe , n'hésitera plus à profiter des perspectives de fortune ou tout au moins de corafort qui lui sont offertes dans les forêts vierges du Nouveau-Monde, surtout dans cet immense bassin de la Plata qui forme à lui seul presque un tiers de la Péninsule , et où il retrouvera sous les latitudes du continent toutes les énergies de la sève des tropiques. La population Basque fixée dans ce pays , et qu'on évalue à plus de 50,000 colons, montre assez que nos compatriotes possèdent aussi-bien que les nations du Nord ces aptitudes fortes et tenaces qui caractérisent le véritable colon. Abolition de l'esclavage par-delà l'Atlantique , extinction de l'ignorance de ce côté de l'Océan , tels sont les termes qui doivent assurer aux Brésiliens une colonisation rapide et prospère ; aux paysans de nos campagnes un avenir en rapport avec l'influence que nos hommes de guerre, nos arts et notre littérature ontexercée à diverses époques sur les destinées du Brésil.
Les pages qui précèdent ne peuvent donner qu'une idée bien imparfaite du vaste empire du Brésil. Un travail complet serait trop au-dessus de nos forces pour que nous ayons songé à l'essayer. Nous avons voulu faire une esquisse et non un tableau. Avant de terminer, cherchons à dégager, comme conclusion, les traits principaux de notre étude. Ces traits se rapportent au paysage , aux races , aux institutions , et à l'avenir politique du pays.
Nous avons vu que l'Indien et le nègre , condamnés à disparaître dans un avenir peu éloigné, ne devaient pas compter comme éléments sérieux dans l'organisation des forces économiques du Brésil. Rien non plus à attendre du coolie chinois trop éloigné de l'Atlantique , ou trop peu sociable pour s'identifier avec les habitants. La prospérité de l'empire ne peut être assurée que par l'émigration européenne à laquelle il faut ouvrir des débouchés de plus en plus nombreux, et par la population de sang mêlé. L'homme de couleur et !e mameluco renferment en eux toutes les énergies des
races fortes et viriles. Endormis aujourd'hui dans leur fainéantise et leur ignorance séculaires, ils se réveilleront sans nul doute au contact européen. Mais il faut d'abord déraciner leurs préjugés, c'est-à-dire réhabiliter le travail. Or, ici l'exemple du colon ne suffit pas. Le premier remède à appliquer, c'est l'abolition radicale et complète de l'esclavage. Tant que cette institution n'aura pas disparu , le mendiant le plus abject , le plus foncé en couleur, interpellé sur sa fainéantise, vous répondra en se redressant : Moi , blanc 1 comme vous. Traduction littérale: J'appartiens à la classe des hommes libres ; ce serait donc enfreindre les privilèges de ma caste et m'assimiler à un nègre que de descendre au travail.
Nous nous sommes assez longuement étendu sur le paysage du Brésil et sur ses influences climatériques , tant dans notre étude de la forêt vierge , que dans le chapitre de la colonisation , pour qne nous n'ayons pas à y revenir. Qu'il nous suffise donc de rappeler qu'au point de vue de l'acclimatation on peut diviser ce pays en deux immenses bassins : celui de l'Amazone et celui " du Rio-de-Ia-Plata. Chacune de ces deux régions emprunte à sa position géographique une physionomie distincte qui laisse pressentir l'avenir qui lui est réservé. La première, formée par de vastes plaines que traverse l'Equateur, paraît être le domaine privilégié des Indiens.
i Dans là bouche du nègre, le mot blanc a perdu sa signification première et désigne un homme libre sans acception de couleur.
Les exhalaisons qui s'échappent sans relâche de cette nature en ébullition, toujours pernicieuses pour l'Européen , sont souvent mortelles , et aucun établissement, surtout agricole , n'a pu y prospérer jusqu'ici. En revanche, la région opposée, c'est-à-dire celle qui commence aux montagnes où prennent leurs sources le Parana, l'Uruguay, le Paraguay et les autres rivières qui viennent aboutir à l'estuaire du Rio-de-la-Plata , présente les avantages des zônes tempérées , tandis que la végétation conserve encore toute la vigueur des tropiques ; le colon y retrouve ses latitudes, ses montagnes , ses saisons et jusqu'aux productions du continent. C'est la partie vitale du Brésil. Les provinces les plus riches, les plus populeuses, les plus énergiques de l'empire, Rio-Janeiro , Minas-Geraes , St-Paul , Rio- Grande-do-Sul , appartiennent à cet immense bassin. C'est là qu'on rencontre les colonies européennes les plus prospères. C'est vers ce point que doit se diriger le courant de l'émigration.
Les institutions politiques, calquées par le fondateur de l'indépendance brésilienne sur les meilleures consti-^ tutions du continent, sont en harmonie avec les besoins des sociétés modernes. La presse , jouissant de l'indépendance la plus complète, approche parfois de ce que dans notre langue officielle nous appelons la licence. Ces traits passent inaperçus, et, loin de se plaindre, le Brésilien veille avec le soin le plus jaloux à l'intégrité de ce qu'il considère comme le palladium de ses libertés. 11 y a du hidalgo dans cet homme. Ses mœurs sont douces , hospitalières , et on trouverait difficilement en
lui cette fierté hautaine que les citoyens des Etats-Unis affectent de montrer à l'égard des gens de couleur. Jamais on ne l'entendra répéter cette maxime si fréquente dans la bouche des Nord-Américains : We are a republic of white men. Rio-Janeiro et quelques autres villes de la côte, grâce au contact européen , marchent aujourd'hui de pair avec les cités du vieux continent. Malheureusement ce ne sont là que des exceptions, et faute de routes, de livres, d'hommes de science, d'instruction, la majeure partie des populations de l'intérieur est encore livrée à l'ignorance la plus déplorable. Il y a là beaucoup à faire. C'est la plus grande plaie du Brésil , après l'esclavage. Celui-ci ne peut tarder à disparaître sous la pression des événements ; mais la diffusion des lumières dans un pays aussi vaste, aussi peu pourvu de moyens d'action, ne saurait être l'œuvre d'une génération.
Envisagé dans son avenir, le Brésil paraît destiné pendant de longues années encore à jouer le premier rôle dans l'Amérique du Sud. Sa guerre actuelle avec le Paraguay, dont il serait difficile aujourd'hui de peser toutes les conséquences, ne sera, il faut l'espérer, qu'un épisode de courte durée. Cette immixtion de l'empire dans les affaires de la Plata, a été sévèrement jugée par une partie de la presse étrangère. Les uns y voient la lutte de l'esclavage contre le travail libre ; d'autres croient apercevoir une arrière-pensée d'annexion au détriment du Paraguay. Le motif a voué de l'intervention était, comme on sait, d'obtenir satisfaction pour les dommages et les avanies de tout genre que les sujets
Brésiliens établis dans la Bande orientale reprochaient au gouvernement de Montevideo. Ce fut alors que le dictateur Lopez , redoutant l'arbitrage d'un voisin si puissant , se crut menacé et commença lui-même les hostilités contre le Brésil en envahissant la province de Mato-Grosso. Les craintes de Lopez étaient-elles fondées? Une certaine obscurité plane encore sur cette question l. Toutefois, s'il nous fallait émettre une opinion au sujet des intentions annexionistes prêtées au Brésil, nous serions plus disposé à excuser qu'à blâmer l'ambition de ses hommes d'Etat. Ce que l'empire réclame n'est que l'application du principe si en faveur depuis quelques années sur le continent , la revendication des frontières naturelles. Il n'est peut-être pas de contrée dans les Deux-Mondes qui ait plus de droit que le Brésil à étendre ses limites du côté de la Plata. C'est plus
1 Nous transcrivons ici deux passages écrits à des points de vue diamétralement opposés par des hommes également dévoués au Brésil. Le lecteur appréciera.
« L'alliance franco-Brésilienne pourrait, dans un temps donné, hâter certaines modifications territoriales , conséquences fatales de l'antagonisme des races Anglo-Saxonne et Hispano-Portugaise. Nous dirons que ces modifications sont inévitables , parce que le Brésil ne peut résister efficacement aux Etats-Unis qu'autant qu'il se sera établi dans ses limites naturelles. Or, ces limites naturelles étant à l'ouest de Rio-Paraguay, l'état de ce nom doit disparaître aussi bien que Corrientes, l'Êntre-Rios et la Banda orientale , qui empêchent l'empire d'atteindre sa limite rationnelle, le Paranà. Cent fois ces nécessités ont été proclamées , et jamais le gouvernement Brésilien n'a cessé d'y répondre par d'énergiques protestations. Malgré leur évidente sincérité et des arguments excellents, s'il ne s'agissait que du Brésil, ces protestations ne prouvent que l'extrême répugnance du souverain et de ses conseillers à accomplir une tâche difficile peut-être, mais indispensable. » (Dutot, France et Brésil.)
qu'un besoin politique, c'est une nécessité économique indispensable à la prospérité du pays. Les rivières qui forment le Rio-de-la-Plata , c'est-à-dire le Parana , l'Uruguay , le Paraguay , etc . , prennent toutes leurs sources sur le territoire brésilien : de plus, ce sont et ce seront longtemps encore les seules voies qui permettent d'écouler les produits de la province de Mato-Grosso vers l'Océan, et de la faire communiquer avec la capitale. Qu'une guerre éclate parmi les populations riveraines de ces fleuves, et une province des plus vastes de l'empire est aussitôt coupée de ses communications et isolée du reste du monde au milieu d'affreux déserts.
Mais , dira-t-on , vous foulez aux pieds les droits des petits états. Ce sont les institutions démocratiques que
« C'est une grande erreur de croire que le Brésil est dirigé dans la guerre actuelle par des vues ambitieuses , qu'il songe à étendre ses possessions jusqu'à la Plata , qu'il désire absorber dans son territoire les nationalités existantes dans son voisinage , qu'il veut détruire et anéantir à son profit l'autonomie et la propriété des autres pays , et dominer enfin tout seul dans l'Amérique méridionale. Ce sont les traditions politiques de l'Espagne et du Portugal au temps des colonies, et nous ne saurions trop y insister , ces traditions sont définitivement éteintes. Le Brésil a trop d'étendue territoriale, et tout en voulant la maintenir , il reconnaît là une cause de faiblesse tant qu'il ne pourra pas peupler ses déserts , couvrir de villes florissantes ses plaines immenses, tracer partout des routes à travers les forêts inhabitées, faire sillonner les rivières et les fleuves, qui le coupent dans toutes les directions , par des bateaux à vapeur et porter ainsi le mouvement industriel , la vie et la civilisatiou dans son centre abandonné et sur les terres sans culture. » ( Pereira da Silva, Situation de l'empire du Brésil.)
Nous devons ajouter qu'une pièce secrète émanée de la Chancellerie de Montévideo, semble justifier jusqu'à un certain point les appréhensions de Lopez.
vous sacrifiez au principe monarchique, le travail libre à l'esclavage. Qu'on se rassure. Nous ne pensons pas que cette loi historique par laquelle les grands états s'étendent, vivent, se renouvellent aux dépens des petits, puisse s'appliquer encore au Brésil. Si jamais cette heure venait à sonner, l'esclavage ne serait depuis longues années qu'un souvenir, et l'empire aurait peutêtre à compter avec un voisin plus puissant, l'anglosaxon. Les obstacles qui ont arrêté D. Pedro 1er dans sa tentative contre Montévideo existent encore tout entiers. L'énormité des distances , le défaut de routes , les marécages qui inondent ces pays, et par dessus tout, la différence d'origine des populations, Espagnoles dans la Bande orientale, Indiennes dans le Paraguay, rendent la conquête presque impossible. Quant au reproche tiré du danger que courent les institutions des petites républiques de la Plata , notre réponse sera facile. Chaque pays a sa forme politique . comme il a sa langue , ses lois, sa religion. Pour l'historien, ce sont des expressions diverses du même besoin qu'il doit analyser avec l'indifférence du géomètre qui considère les propriétés d'un triangle. Tel peuple prospère sous un gouvernement adapté à son caractère, dépérira sous un autre , bien que ce dernier appliqué à d'autres nations produise des résultats incomparables. Ce sont là des vérités aujourd'hui élémentaires. Quel que soit le nom que l'on donne à la machine gouvernementale , on ne peut nier que le meilleur rouage ne soit celui qui assure à l'individu la plus grande somme de sécurité, d'aisance et de liberté. Or, si l'on applique cette unité comparative au Brésil,
à l'Uruguay et au Paraguay , on conviendra avec moi qu'on trouve plus de garanties dans la constitution Brésilienne que dans les caprices sanguinaires d'un tyranneau comme Artigue, ou dans la sauvage administration de ia dynastie des Lopez , qui ne fait que continuer les traditions des missions Indiennes.
Nous terminerons par un conseil aux Brésiliens. Quelques esprits généreux , témoins de la prospérité inouïe de la grande république du Nord , et de la lenteur avec laquelle s'accomplit le progrès chez eux , ont cru qu'il suffisait de modeler leurs institutions sur celles des Etats-Unis pour atteindre au même degré de splendeur. C'est un mirage dont ils doivent se défier. Que la république soit proclamée à Rio-Janeiro . et aussitôt Pernambuco, Rio-Grande-do-Sul, peut-être aussi Minas-Geraes , se déclareront indépendantes. Le lien fédératif ne serait pas assez fort pour retenir dans l'action commune ces provinces rivales, et au lieu delà prospérité des Etals-Unis, on n'aurait plus que l'anarchie des républiques Espagnoles. 11 ne suffit pas d'abolir une monarchie pour assurer à un peuple des destinées meilleures. La forme politique d'une nation n'est qu'une des roues de l'engrenage qui embrasse toutes les institutions du pays et dont le moteur est dans les croyances religieuses. C'est par là que doit commencer tout réformateur , s'il ne veut voir son œuvre frappée de stérilité. L'anglo-saxon n'est arrivé à accomplir sa réforme politique qu'après avoir achevé la réforme religieuse. Toute république ayant pour base la souveraineté individuelle ne saurait prospérer au milieu des
étreintes du catholicisme qui , prêchant l'abnégation de l'homme , éteint son initiative et le façonne dès son enfance au rôle de machine obéissante. Mais ne demandez pas un tel effort aux races latines. Accoutumées à déployer la plus brillante valeur sur les champs de bataille, il semble que toute leur puissance virile se résume dans le courage militaire. Les autres énergies leur font complètement défaut. Qu'elles aient donc la sagesse de renoncer à des prétentions impossibles , et que les agitations stériles du Pacifique et de la Plata leur servent de leçon î Ces Etats ont voulu toucher à une pièce de l'engrenage et conserver tout le reste. Dès ce moment la machine, sollicitée par deux forces contraires, s'est refusée à marcher. De là ces tiraillements qui depuis un demi-siècle déchirent et énervent ces malheureuses populations. Mieux inspiré, le Brésil s'est gardé , dans ses réformes , d'aboutir à un contresens. Son rouage , il est vrai, ne saurait conduire le pays aux destinées merveilleuses des Etats-Unis , mais c'est le seul peut-être qui convienne au tempérament du sud-américain ; les Brésiliens peuvent dire avec fierté qu'ils jouissent d'un calme et d'une prospérité que ne connaissent pas les républiques voisines.
Encore un mot. Nous avons été quelquefois sévère dans nos appréciations et nous n'aurions voulu montrer que la reconnaissance la plus sympathique pour l'accueil que nous avous reçu; mais l'histoire a ses exigences. Au-dessous de l'aristocratie Brésilienne qui prodigue aux étrangers les égards les plus courtois , se trouve une population ne connaissant encore le progrès
que de nom , ou ne le connaissant pas du tout. Notre esquisse eût été fausse ou incomplète si nous n'avions pas abordé ce côté du tableau. La meilleure manière de témoigner sa sympathie à un peuple qui a droit à votre reconnaissance, c'est d'être vrai. Les éloges complaisants l'endorment dans une sécurité funeste. La vérité le réveille et lui indique la route qu'il a à parcourir pour accomplir ses destinées.