‹ Le Brésil en 1889Chapitre 93 sur 147 · NAVIGATION DE CABOTAGE · texte numérisé non relu

NAVIGATION DE CABOTAGE

Entrées : 1 .279 navires.

Jaugeage: 5G0.619 tonnes.

Brésiliens 959

Anglais 98

Allemands 72

Français 35

Norwégiens 28

Suédois 18

Portugais 14

Danois 14

Américains du Nord.. 17

Italiens 8

Sorties: 1.3G1 navires.

Jaugeage: 634. 0G3 tonnes.

Brésiliens 944

Anglais 132

Allemands 85

Français 37

Norwégiens 33

Suédois 17

Portugais 31

Danois 15

Américains du Nord.. 34

Italiens 7

Cette suprématie des Anglais comme vendeurs sur nos marchés s'explique tout naturellement. L'Angleterre est devenue maîtresse de nos places d'importation; elle y vend largement ses tissus de coton et de laine, ses fers, ses aciers, ses charbons, parce qu'elle ne craint pas d'aventurer ses capitaux, parce qu'elle ouvre des crédits assez larges à ses clients, parce qu'elle connaît la solidité et l'élasticité des finances du Brésil, dont les principaux fonds ne sont môme pas cotés à la Bourse de Paris ! Les Anglais, depuis plus d'un demi-siècle, se sont fait les commanditaires de toutes nos grandes entreprises. C'est sur la place de Londres que nous réalisons les grandes opérations de crédit qu'exige le perfectionnement de notre outillage national. C'est là que nous payons les coupons de notre dette extérieure, et nous y entretenons même une succursale de notre Trésor.

En agissant de la sorte, ils n'ont cherché que leurs intérêts, mais l'événement a prouvé qu'ils ne s'étaient pas trompés. D'après la Fortnightly Revicw, « des centaines de millions, prêtés ou placés pendant les années de fièvre financière, par les capitalistes anglais, la plus grande partie a été envoyée dans le Nouveau- Monde, et y a été jetée en pure perte. Même les États-Unis, solvables comme nation, ont négligé de payer les intérêts d'une bonne partie des capitaux britanniques engagés dans leurs chemins de fer. S'il en a été ainsi dans la grande République, c'est

bien pis dans les autres contrées de l'Amérique : Mexique, Pérou, Uruguay, Guatemala, Honduras, Costa-Rica, Equateur, Bolivie, autant de noms devenus synonymes de banqueroute ou d'insolvabilité. Aussi le plus souvent le capitaliste a-t-il enveloppé dans la même défiance toutes les affaires sud-américaines, les bonnes, les mauvaises et les médiocres. 11 a trop oublié les exceptions à cette règle. Le Brésil, par exemple, a toujours fidèlement rempli s,-- engagements. » Et la Revue anglaise ajoute, en guise de conclusion : « Dans les chemins de fer du Brésil seulement, les capitalistes anglais ont gagné, depuis trente ans, la somme énorme de 135 millions de francs, qui leur rapporte 6 à 7 pour 100 d'intérêts. »

En somme, le commerce anglais avec le Brésil s'élève à 30-4 millions de francs par an, dont 128 millions d'importations du Brésil et 176 millions d'exportations pour le Brésil.

La France ne fait avec nous que pour 178 millions de francs d'affaires : elle achète au Brésil pour 82 millions de produits — 46 millions de moins que l'Angleterre, 43 millions de moins que les États-Unis; et elle vend au Brésil pour 96 millions de francs, 14 millions de plus quelle n'y achète, 80 millions de moins que l'Angleterre.

L'Allemagne ne vient qu'après, avec un commerce total de 45 millions de francs, quatre fois inférieur à celui de la France.

Quant aux États-Unis, nous leur vendons beaucoup plus que nous leur achetons. Nos échanges avec eux s'élèvent à 145 millions de francs, dont 125 millions d'exportation du Brésil et 20 millions à peine d'importation pour le Brésil. Puis, viennent la Belgique et le Portugal. Avec le Portugal, on s'explique aisément nos grandes transactions. Le Brésil n'est qu'un lambeau de terre lusitanienne cousu aux flancs de l'Amérique du sud ; nous parlons sa langue ; nous avons son sang dans les veines ; il nous a donné notre dynastie, notre religion, nos mœurs, notre civilisation ; il nous fournit encore les bras de ses enfants. Mais la Belgique ! Elle fait avec nous plus de transactions que tous les pays d'Europe, à l'exception de l'Angleterre et de la France, parce que ce petit pays est parvenu à fabriquer des produits similaires aux nôtres, et qu'il les vend à meilleur compte, à cause du bon marché de sa main d'œuvre ; parce qu'il étudie nos affaires : il y a peu de temps, quand la Compagnie anglaise du gaz de Rio a vu expirer son privilège, c'est une compagnie belge qui l'a remplacée.

462 LE BRÉSIL i:.\ 1889.

Mais celle question de la concurrence demande de nouveaux. déi eloppements.

lu ce moment, La France a surtout devant elle trois concurrents sérieux sur nos marchés: les Belges, les Allemands et les Italiens. Ces deux derniers principalement.

L'Italien dispose d'une arme terrible pour l'évincer de nos places. L'Italien émigré. 11 émigré tellement que M. Crispi veut y mettre le holà au moyen d'une loi promulguée le 30 décembre 1888. Jusqu'en 187G, on connaissait peu la valeur de l'immigrant italien parmi nous. En ce temps-là, nous n'en recevions pas un millier par an. Or, en 1887, nous en avons reçu 35,000 et, dans le cours de l'année 1888, nous en avons reçu 100.000. Inutile de faire ressortir l'importance de cet exode, non seulement pour le Brésil, qui conquiert de nouveaux bras, mais aussi pour l'Italie qui essaime des clients pour ses produits et pour son industrie, tout en alimentant sa marine marchande et en déversant le trop plein de sa population sur un pays jeune et riche.

L'Allemand, lui aussi, émigré, et il émigré beaucoup. Depuis de longues années, il a appris le chemin de quelques-unes de nos provinces du Midi, où le climat est plus tempéré. Quelques centaines de mille d'entre eux se trouvent fixés à Santa-Catharina, à Paranâ et principalement dans le Rio-Grande-du-Sud, où leurs descendants, connus sous le nom de Teutons, sont fort nombreux. Or, non seulement l'Allemand émigré au Brésil, mais encore il y cherche par tous les moyens des débouchés pour son commerce. En 1881, les Allemands ont organisé à Porto-Alegre, chef-lieu de la province de Rio-Grande-du-Sud, une exposition destinée à nous faire connaître les produits de leurs fabriques. Deux ans après, ils ont ouvert à Berlin une exposition de matières brésiliennes, en choisissant de préférence celles qui pourraient être utilisées immédiatement par leur industrie. En 1886, nouvelle exposition à Berlin, où figuraient, cataloguées avec soin, toutes les matières premières de l'Amérique du Sud. Toutes ces tentatives ont été faites par l'initiative privée, sans aucune aide de notre part.

Ce n'est pas tout.

En 1887, j'ai eu la bonne fortune de parcourir, un peu à la vapeur, il est vrai — sans jeu de mots — treize provinces du Brésil. Dans l'une des plus reculées; j'ai trouvé trois voyageurs de commerce. Ils étaient tous Français, mais deux d'entre eux

voyageaient pour le compte de maisons allemandes de Paris. Seul Le troisième voyageur parcourait notre pays pour la maison Annulée Prince et Cie.

Quelles sont les ronséquences de cette propagande aussi active qu'intelligente ? — En 1883, la France vendait à notre premier marché, à celui de Rio-de-Janeiro, des marchandises pour une valeur annuelle de 42 millions de francs, l'Allemagne n'y vendait que pour 21 millions de francs, juste la moitié. Or, pondant l'année 1887, l'Allemagne a atteint le chiffre des ventes delà France à Rio-de-Janeiro; elle a même dépassé un peu ce

chiffre.

Ces phénomènes économiques ne sont pas l'effet du hasard ou de L'intrigue. Ils ont des causes naturelles, fatales. Un peuple ne maintient ses débouchés commerciaux dans les pays neufs et lointains que de deux manières : en leur fournissant des capitaux ou en leur envoyant des bras. L'Italie, le Portugal et l'Allemagne nous donnent les bras dont nous avons besoin. L'Angleterre nous fournit les capitaux nécessaires à notre outillage. La France ne nous fournit ni bras ni capitaux. Bien plus : une circulaire du Gouvernement du 16 mai interdit l'émigration pour le Brésil, et notre principal article d'exportation, le café, est frappé en France du droit exhorbitant de 1 fr. 56 par kilogr.

Or, qui dit commerce dit échange, et les échanges ne sont dictés que par l'intérêt.

La France agira donc sagement en supprimant cette prohibition qui n'a eu sa raison d'être que dans le caprice d'un ministre, et en étudiant les moyens de dégrever un peu le café. Qu'elle ne craigne rien, d'ailleurs : nous ne lui demanderons pas des émigrants. Nous savons que, malheureusement, elle n'est pas en mesure de nous en fournir. La France a trop oublié cet axiome démographique : la natalité d'un peuple est en raison directe de son émigration. L'Italien émigré dans des proportions considérables, et la population du royaume croît tous les jours. L'Allemand émigré et la population de l'empire ne cesse d'augmenter. L'Anglais est partout dans le monde, et la population de la Grande-Bretagne n'en souffre pas. Il y a moins de deux siècles, lorsque les Français émigraient hardiment, la population de la France représentait 38 pour 100 des habitants de l'Europe. De nos jours, ils sont devenus casaniers, et la population de la France ne représente plus que 11 pour 100 de l'ensemble de la population européenne.

Et, cependant, les Français n'ont pas dégénéré. Ils sont toujours les intrépides pionniers d'autrefois, et je Tais en donner an exemple consolateur.

11 y a dans L'Amérique du Sud deux régions situées à côté l'une de l'autre, même milieu, climat à peu près identique. L'une appartient au Brésil ; c'est l'Amazonie. L'autre appartient à la France, c'est La Guyane française. lié bien; les Français ont échoué en Guyane; mais ils ont réussi en Amazonie. Là où la France a prodigué, sans compter, son sang et son or, elle n'a obtenu que les plus maigres résultats. Là, au contraire, où elle n'a rien dépensé pour son profit ou pour sa gloire, elle a un peuple ami qui comprend sa langue, qui lit ses livres, qui souhaite le développement pacifique de son influence morale, et qui va chercher ses colons commerciaux et industriels en France, pendant qu'à Cayenue, hier encore, on parlait d'aller les chercher parmi les coolies. A Para et à Manâos, sur le territoire brésilien, il y a plus de maisons françaises que dans la Guyane, et la France fait quatre fois plus de commerce avec l'Amazonie brésilienne qu'avec la colonie d'à côté.

Et remarquez que dans toute cette région brésilienne riche, prospère, vivante, la République possède — non, on ne le croirait pas ! — un agent consulaire ! même pas un vice-consul rétribué !

Et, après tous ces faits, on s'étonne que la Belgique, que le petit Portugal, que l'Italie, que l'Allemagne parviennent à évincer la France peu à peu de nos marchés! Il faudrait plutôt s'étonner du chiffre relativement considérable de ses transactions avec le Brésil. Il faudrait plutôt se demander pourquoi elle nous vend, en 1884, pour 62 millions 1/2 de marchandises, autant qu'à toutes ses colonies réunies, l'Algérie exceptée. Il faudrait plutôt se demander pourquoi elle nous vend, à nous qui sommes si loin, à nous qui ne comptons que 14 millions d'habitants, à nous qui vivons tant dédaignés, presque quatre fois autant qu'à la puissante Russie, qui est à ses portes, qui compte 100 millions d'habitants, qui est choyée et prônée de tous côtés. Car si, en 188 i, elle a exporté au Brésil des marchandises pour une valeur de 62 millions 1/2, elle n'a exporté en Russie, pendant la même année, que pour une valeur de 13 millions, presque autant que pour la Grèce!

Si elle garde encore une excellente situation dans nos tableaux d'importation, sj sa clientèle parmi nous n'a pas diminué davan-

tage, c'est qu'elle possède encore deux sortes de commis voyageurs qui la font connaître.

Les premiers, ce sont ses hommes de lettres : ses romanciers admirables, ses inimitables auteurs dramatiques. Ils exportent les idées françaises, un article très demandé; et, par la trouée que font leurs œuvres, passent les ballots de marchandises. Ces hommes de plume font plus pour son commerce que toutes ses chambres syndicales et que tout son corps consulaire, et si la rue du Sentier était reconnaissante, elle leur donnerait une participation dans ses bénéfices.

Les seconds, ce sont nous, les Brésiliens, qui avons été élevés dans ce pays, qui avons appris sa belle langue, qui aimons son hespitalité charmante, et qui gardons éternellement le goût inoubliable des choses françaises.

Les Français ne viennent guère chez nous, ou, s'ils s'y montrent parfois, c'est pour donner, à leur retour, une caricature de notre pays, comme celles de feu Biart et de feu Gustave Aymard. C'est même un fait remarquable que toutes les publications récentes sur le Brésil, faites par des voyageurs français, à l'exception de celles de M. Coudreau, sont infiniment inférieures aux travaux de Ferdinand Denis et d'Aug. de Saint-Hilaire, parus il y a plus d'un demi-siècle.

Mais le Brésil marche, et heureux ceux qui s'associeront à son essor! Incessu patuit deus.

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