LE POULET DE M. PAILLEUX
Il y a peu de citations historiques ou mythologiques qui soient aussi fi-équemment employées que celle du supplice de Tantale; c'est que fil faut bien le dire), jamais, à aucune époquC;, il n'y eut autant de Tantales et autant d'appâts tentateurs offerts à leurs appétits : étalages des grands magasins de nouveautés, étalages des changeurs, étalages des pâtissiers, des bijoutiers, des rôtisseurs, etc., etc.
Oh ! ces rôtisseurs, avec leurs broches qui tournent, leurs volailles dorées exposées aux regards des affamés dont les narines frémissent au parfum qu'elles exhalent, dont les lèvres s'humectent, dont les yeux s'écarquillent à la vue des alléchants morceaux dont ils ne peuvent détacher leurs regards : le voilà, le vrai supplice de Tantale subi chaque jour, à chaque instant, dans les rues de Paris.
Réservons notre commisération pour les pauvres diables obligés de ne dévorer que des yeux les rôtis embaumés, et contentons-nous d'admirer Thabileté des malins, qui, comme Louis Ripon, savent se les offrir sans bourse délier.
Le voici au bureau du commissaire pour avoir escroqué un poulet magnifique retiré de la broche tout exprès pour lui.
Ripon est garçon marchand de vin, et avait été renvoyé de chez son patron, le nommé Pailleux.
Écoutons le rôtisseur :
— Ce jeune homme arrive à la maison et me dit :
LE POULET DE MONSIEUR l'AILLEUX
« Il faut un beau poulet rôti pour M. Pailleux, quelque chose de beau et de bon. » Je lui dis :• « Voilà, une fine pièce qui est bientôt cnile; dans vingt minutes, un quart d'heure, j'enverrai ça chez M. Pailleux. »
C'est bon, le jeune homme s'en va et je surveille mon poulet, je l'arrose ferme; enfin je le soigne bien, quoi.
Peut-être, un bon quart d'heure après, mon individu revient et dit : « Eh bien, et ce poulet? — Le voilà ! que je lui réponds, il sera arrivé en même temps que
vous. — C'est bien, qu'il me fait; tout de suite, c'est sûr? — Sûr et certain, que je lui réponds. » Là-dessus il s'en va. Au bout de cinq minutes, je débroche lé poulet, je le mets entre deux plats et je dis à mon garçon : « Portez ça chez M. Pailleux ! »
Il part et, au bout de quelques instants, il revient et me dit : « On a oublié le canard. — Le canard... quel canard ? — Eh bien, il parait qu'avec le poulet on avait demandé un canard. — Qui est-ce qui a dit ça? M. Pailleux? — Non, son garçon que j'ai trouvé en
route, qui venait encore pour le poulet: alors c'est lui qui m'a dit qu'on avait oublié le canard, et il m'envoie le chercher. »
Oh ! je me dis : «Y a quéque chose, c'est pas clair. » Je cours chez M. Pailleux et je lui dis : « Est-ce que vous avez commandé un canard ? — Un canard ? qui me fait, un canard à qui? — A moi. — Où ça, quand? —
Tout à l'heure; votre garçon est venu » finalement
je lui conte l'affaire. Alors il me dit : « Vous êtes refait, je n'ai commandé ni poulet, ni canard: comment est-il, l'individu qui a été de ma part ? )> Je lui fais le signalement du jeune homme. « Ah ! qu'il s'écrie, c'est Louis que j'ai renvoyé il y a huit jours. » Alors, c'est comme ça qu'on a trouvé mon filou.
Le Commissaire : Avez-vous rattrapé votre poulet?
Le liôtisseur : Ah ! non, on n'a trouvé l'individu que le lendemain et vous pensez que le poulet était loin.
Le Commissaire : Qa'avez-vous à dire pour votre défense ?
Ripon : Rien ; seulement Monsieur fait des embarras avec son poulet, une fine pièce qu'il avait arrosée, soignée; il était dur comme du chien.
Le Rôtisseur : Ça ne vous a pas empêché de le manger.
lapon : A trois, oui ; parce que nous avions faim ; mais c'était une vieille carne.