‹ Le cabaret de GaubertChapitre 1 sur 5 · RUE P1ERRE-SARRAZIN, N · texte numérisé non relu

RUE P1ERRE-SARRAZIN, N

Il y avait autrefois enTrovence une famille dont les prétentions nobiliaires n’étaient pas médiocres : elle se vantait de descendre en ligne directe de celui des rois mages qui se prosterna le premier devant la crèche de Bethléem. Bien des gens traitaient cette origine de fabuleuse ; ils soutenaient que la noblesse des Barbejas ne remontait pas au temps d’Hérode , et que leurs parchemins ne dataient guère que de sept ou huit siècles. Quelques-uns allaient même jusqu'à nier la filiation, et affirmaient que sous la reine Jeanne la famille s’était éteinte, puis renouvelée en la personne d’un trafiquant enrichi, lequel avait acheté à beaux écus comptants le nom et la seigneurie. Quoi qu’il en soit, les Barbejas portaient fièrement sur leur écusson l’étoile d’or en champ d’azur, et ne manquaient pas de

donner à leurs aînés le nom du roi Gaspar, qu’ils considéraient comme le premier de leur race.

Vers la fin du xvn e siècle , cette famille n’élait plus représentée que par messire Gaspar de Earbejas, dix-neuvième du nom suivant l’arbre généalogique, lequel seigneur n’avait eu qu’un fils de son mariage avec une demoiselle de Chardavon , morte depuis nombre d’années. Le jeune Barbejas avait la taille belle , l’air noble et poli , les traits agréables ; mais ce qui le distinguait surtout , c’était une prudence, une discrétion, une solidité d’esprit rares à son âge. Si la fortune de ce jeune gentilhomme eût été au niveau de sa noblesse , il aurait pu se considérer comme un des plus grands partis de France ; par malheur ses ancêtres n’avaient pas aussi 'soigneusement conservé leurs biens que leurs archives , et de tant de beaux domaines il ne restait -plus rien que quelques pâturages sur le versant des Alpes, et une maison d’assez bonne apparence dans la ville d’Aix.

Malgré cette décadence, les Barbejas faisaient encore bonne figure dans le monde. Leur maison était montée de manière qu’ils pouvaient à l’occasion déployer un certain faste, et le reste du temps réaliser, sans qu’il y parût au dehors, les plans de la plus parcimonieuse économie. Une servante déjà âgée, et

son fils, un jeune lourdaud, formaient tout le personnel du service. La servante répondait au nom de Dauphine, et le valet à celui de François. C’étaient deux bonnes créatures dévouées, soumises, sédentaires, et toutà fait muettes sur ce qui se faisait au logis.

Les jours de représentation et de gala, M. de Barbejas portait majestueusement une immense perruque, dont la frisure étagée descendait sur ses épaules, et un justaucorps de velours de Gênes, garni de boutons d’orfèvrerie. Son fils était aussi fort galamment ajusté , avec sa veste chamarrée , son habit bleu clair rehaussé d’une broderie d’argent , et sa cravate lâche à la Steinkerque. Tous deux ne sortaient guère que le soir, pour aller dans les assemblées. Quand le temps était beau , ils faisaient le trajet à pied, comme pour prendre l’air; mais en cas de pluie ils n’hésitaient pas à dépenser un petit écu pour aller en chaise à porteurs. Ceux qui les voyaient arriver ainsi pimpants, le rubis au doigt et le chapeau empanaché sous le bras, ne se doutaient pas qu’ils venaient de souper avec une pomme et un verre d’eau.

M. de Barbejas n’avait jamais été en reste de politesse avec le monde qu’il fréquentait Une fois l’année il donnait à dîner. La table était de vingtdeux couverts, et ce jour-là Dauphine tirait des ar-

moires la vieille argenterie, passée à l’état de reliques, le linge damassé et la belle faïence aux armes des Barbejas. La fleur de la noblesse d’épée et de robe assistait à ce repas. Bien qu’on se mît à table au premier coup de midi, le soleil était toujours couché quand on levait la nappe, et les convives ne se séparaient pas avant minuit. Pendant le festin, les petites gens s’arrêtaient dans la rue , le nez en l’air, en regardant les croisées resplendissantes, et le lendemain on disait dans toute la ville : « Quelle profusion chez ces Barbejas! Il y avait quatorze entrées de chair ou de poisson ! et le rôt, et les salades, et les entremets, et le fruit, tout à l’avenant!... Quand la nappe a été retirée, on a mis des cartes sur la table, la partie a commencé , et dès lors les sirops, les vins d’Espagne et les plateaux de sucreries n’ont cessé de circuler. La salle était éclairée aux bougies ; on y voyait comme en plein jour. C’était un coup d’œil éblouissant!... » Quinze jours après, on parlait encore de ces magnificences; mais dès le lendemain la maison des Barbejas était fermée : il n’y avait plus qu’un seul feu, un seul luminaire, et le reste de l’année le vieux gentilhomme et son fils se contentaient pour leur dîner d’une soupe à l’huile et d’une salade de légumes. Ils figuraient ainsi dans le monde pendant les trois mois d’hiver; mais aussi-

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tôt que les brises printanières commençaient à souffler, aussitôt que les neiges, à demi fondues, laissaient poindre les jeunes gazons, ils faisaient leurs visites d’adieu et prenaient le chemin de leurs domaines. Le voyage n’était pas une promenade; ils allaient à Cheval; Dauphine suivait à pied avec François, et l’on n’arrivait guère que le cinquième jour.

La seigneurie de Barhejas était située dans les Alpes, au fond d’une vallée qui touchait à la région des neiges. On ne récoltait guère que quelques sacs de méleil et quelques pancrées de noix sur les terres cultivées ; mais les pâturages rapportaient, bon an mal an, environ sept cents livres. La contrée d’ailleurs avait un aspect sauvage et désert. Une forêt de mélèzes bordait les herbages où les bergers nomades amenaient leurs troupeaux pendant l’été. Cette sombre masse de verdure, déchirée çà et là par de grands pics chauves dont les tons grisâtres se détachaient à peine sur le bleu pâle du ciel, formait le second plan du paysage, et au delà l’horizon était fermé par les cimes des montagnes alpestres.

Il n’y avait pas moyen de donner le nom de château à l’espèce de masure où les Barhejas passaient les trois quarts de l’année. C’était un petit corps de logis à un seul étage, percé de fenêtres inégales et recouvert de chaume. La toiture formait un plan

très-incliné, tapissé de mousses d’un vert clair qui s’étendaient en larges plaques veloutées jusque sur la façade , et se confondaient avec le feuillage obscur d’un jeune lierre, dont les rameaux encadraient la porte d’entrée. Derrière ce pauvre logis, il y avait un petit enclos où François cultivait des légumes, et dans lequel bourdonnait l’industrieuse population d’une douzaine de ruches. En cet endroit , le terrain était soutenu par une muraille dont les larges assises s’appuyaient sur un roc vif. A l’extrémité de l’enclos s’élevait une tour ronde, svelte, percée de meurtrières en biseau, et où l’on entrait de plain-pied par une large brèche. Un pan de muraille reliait cette vieille tour à un autre édifice dont on reconnaissait l’emplacement à la vue des arceaux écroulés, des voûtes effondrées et des gigantesques débris qui couvraient le sol. On appelait l’ensemble de ces constructions la Ruine, et cette tour démantelée qui dominait encore tous les environs avait sa légende : les gens de la contrée affirmaient que c’était bien là l’ancienne demeure, le château seigneurial des Barbejas, et que chaque année, le jour des Rois, on voyait l’étoile des mages se lever au-dessus de la Ruine en jetant des clartés pâles, puis disparaître rapidement, comme si elle s’abîmait dans les profondeurs de la tour.

Le vieux Barbejas n’attachait aucun prix aux élégances modestes dont il aurait pu, sans bourse délier, embellir sa maison rustique. Il n’appréciait que les choses de pure ostentation, et quand il avait laissé à la ville ses habits de gala, ses joyaux héréditaires, sa vieille argenterie, tout son luxe enfin, peu lui importait d’endosser la veste de. ratine verte et de chausser des sabots par-dessus les gros bas de laine que lui tricotait Dauphine. Il ne se souciait pas davantage de ce qui aurait pu rendre le séjour de la Ruine plus commode et plus agréable. Quoique le soleil d’été soit brûlant dans cette zone montagneuse, il n’avait pas fait planter un seul arbre devant la maison, et, quand il voulait prendre le frais l’après-midi, il allait philosophiquement s’asseoir à l’ombre de la tour. Bien qu’il eût été facile de transformer un coin de l’endos en un petit parterre, on n’y avait jamais songé. François, qui faisait beaucoup plus de cas d’un chou que d’un rosier, appelait toutes les Heurs des mauvaises herbes, et n’en souffrait aucune dans ses Carrés de légumes; mais la bonne et prodigue nature avait créé parmi les décombres et jusque sur la crête des vieux murs des parterres agrestes, de splendides bordures d’œillets simples, de cyclamens et de pivoines. Toutes ces fleurs indigènes, semées

par le vent, égayaient les abords de la Ruine et donnaient un aspect presque riant à ce site sévère.

L’intérieur de la maison était d’une simplicité qui approchait du dénûinent. Les fenêtres n’avaient ni vitres ni volets, et des ais mal rajustés servaient de contrevents. L’ameublement de la pièce principale se réduisait à quatre chaises de noyer avec la table pareille ; il n’y avait pas vestige de tapisserie sur la muraille, et les lambris crevassés attendaient depuis un demi-siècle d’urgentes réparations. Pourtant les pauvres habitants de ce pays perdu trouvaient que les Barbejas étaient magnifiquement logés, et la chose était vraie, comparativement : car les pasteurs nomades qui, tous les étés, ramenaient leurs troupeaux de la Grau d’Arles sur les hauts plateaux des Alpes, habitaient de véritables huttes sans cheminées ni fenêtres.

M. de Barbejas pouvait raisonnablement espérer pour son héritier un grand établissement qui relèverait la fortune de la famille et lui permettrait de mettre fin aux rudes économies qu’il pratiquait depuis tant d’années; mais malheureusement les circonstances ne Je servaient guère : le sort voulait qu’en ce temps-là il n’y eût pas une seule demoiselle riche à marier dans la noblesse de Provence. Les filles de qualité, élevées dans les couvents de

la ville d’Aix, et qui devaient rentrer dans le monde le jour de leur mariage, n’avaient toutes qu’une très-mince légitime, et naturellement Gaspar de fiarbejas se serait bien gardé d’essayer de leur faire sa cour à travers les grilles. Le jeune gentilhomme entrait dans les vues de son père, bien qu’il ne fût pas au même degré ambitieux et vain. Il tenait de sa mère une aine tendre et placide, un caractère doux, timide et opiniâtre; mais l’éducation avait modifié ses instincts et changé jusqu’à un certain point ses inclinations. Quoiqu’il n’eût pas un grand fonds de vanité ni un grand besoin d’ostentation, il se prêtait sans murmurer aux combinaisons économiques de son père, et pensait comme lui qu’il est du devoir d’un vrai gentilhomme de tout sacrifier pour maintenir son rang et l’honneur de sa

maison. Cette manière de voir et sa circonspection naturelle l’avaient longtemps préservé des sentiments imprudents; M. de Barbéjas était sans inquiétude à ce sujet et n’exerçait aucune surveillance, tant il était persuadé de la parfaite sagesse et de la soumission de Gaspar. Son unique préoccupation était de mener à bonne fin un projet de mariage qu’il méditait en secret depuis que la bru de son choix était au monde, mais dont il n’avait jamais parlé parce qu’il fallait attendre bien des

années, la petite personne étant encore si jeune qu’elle aimait mieux une poupée qu’un mari.

Un soir d’automne, vers l’époque où les premières neiges blanchissent la cime des montagnes, les Barbejas veillaient au coin du feu, dans la petite chambre enfumée et mal close qui leur servait de salon. Une torche de bois résineux, attachée à l’un des landiers de fer qui garnissaient l’àtre, éclairait cette pièce, conjointement avec une brassée de menues branches dont la vive flamme atteignait par moment jusqu’au manteau de la cheminée. Un gros chat roux et bien fourré occupait la première place devant le feu, et ronflait, les pattes dans les cendres. Gaspar était assis au coin de la cheminée, le coude appuyé sur son genou, l’air pensif, et comme recueilli dans une tristesse intérieure. A l’autre coin, son père, penché sur la table placée entre eux, examinait et comptait quelques piles d’écus de six livres et un tas de menue monnaie dont il tâchait de vérifier le titre et le poids. Derrière ce groupe, qui semblait absorber toute la chaleur et toute la clarté du foyer, se tenaient dans l’ombre les gens de la maison. Dauphine, la quenouille plantée droit dans sa ceinture, filait activement, et François tressait de la grosse paille pour garnir intérieurement la chaussure de ses maîtres.

« Huit cent quatorze livres seize sols et sept de-

niers, dit le vieux gentilhomme en alignant encore une fois ses écus avant de les mettre définitivement dans le sac. Plût au ciel que le fromage se vendit toujours à un aussi bon prix! nous pourrions chacun faire emplette d’un habit de velours à boucle, et avoir à notre prochain dîner une belle pièce de dessert, un citronnier avec ses fruits confits sur les branches, ce qui ne s’est jamais vu dans la Yille d’Aix ! » Gaspar hocha la tète sans répondre, et M. de Barbejas reprit, en poursuivant son château pn Espagne : « Si l’année prochaine était aussi bonne que celleci, on pourrait donner à François une livrée neuve, avec des galons bleu et or sur les coutures, et mettre un lustre à girandoles dans la grande salle. Je voudrais bien aussi faire redorer les bras de cheminée et repeindre la chaise à porteurs, qui a certes grand besoin de réparations.

— Moins grand besoin que cette maison-ci, répondit Gaspar en tournant la tête vers la fenêtre, dont les ais, reliés par de vieilles ferrailles, craquaient ébranlés par le vent. Un bon volet de chêne encastré dans cette ouverture nous mettrait à l’abri du froid; il faudrait aussi boucher les lézardes et mettre ici une porte neuve. Si je ne me trompe, cette dépense n’irait pas à plus de douze livres. t— Douze livres! répéta M. de Barbejas avec un

soubresaut. Y pensez-vous, Gaspar? Dépenser douze livres à la Ruine! Mais avec cet argent-là on peut acheter deux paires de bas de soie, ou une demidouzaine de gants de peau d’Espagne, ou un beau nœud d’épée, ou autre chose enfin dont on se fasse honneur.

— Des choses dont nous nous passons bien ici, » murmura Gaspar avec un soupir et. en boutonnant son justaucorps : car le mauvais temps redoublait, et l’atmosphère de la petite salle s’était considérablement refroidie.

Un moment après, il se leva pour aller voir dehors de quel côté soufflait le vent. François le suivit afin de consolider les fermetures et de boucher avec de la paille les fentes de la porte d’entrée.

Alors Dauphine rapprocha son escabelle de la table, et dit à M. de Barbejas avec une familiarité respectueuse :

« Sainte Vierge! que se passe-t-il donc dans l’esprit de mon jeune maître?... Il est bien triste ce soir.... Du reste, ce n’est pas la première fois que je le vois ainsi. Depuis tantôt sept mois que nous sommes à la Ruine, je m’aperçois toujours de plus en plus que son humeur est changée. Les autres années il trouvait cent façons de passer le temps : tantôt il chassait, tantôt il allait se promener dans

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les pâturages et parler avec les bergers; on le voyait sans cesse en mouvement. A présent, il n’a plus oût à rien, il s’ennuie.

— Ah! tu as remarqué cela? dit M. de Barbejas sans se retourner.

— Oui, monsieur, répondit la bonne femme avec un soupir, et je vous en aurais parlé déjà depuis longtemps, si j’avais pensé que votre volonté fût d’y porter remède.

— Eh! eh! tu sais donc ce qu’il y aurait à y faire? demanda le vieux gentilhomme. Quelle est ton idée?

— Mon idée est que mon jeune maître compte maintenant les jours et les heures, tant il est impatient de s’en aller d’ici, et qu’il n’aura de joie que le jour où il reverra les clochers de la ville d’Aix.

— Ah! oui-da! s’écria le vieux Barbejas avec un commencement d’inquiétude; il serait content si j’abrégeais cette fois notre séjour à la Ruine! Mais pourquoi cela? Le sais-tu, Dauphine?

— Non, monsieur, répondit-elle avec sincérité.

— Alors il faudra que je le devine, » murmura M. de Barbejas.

Pendant ce colloque, il avait achevé de serrer son argent dans des sacs de grosse toile qu’il rangea ensuite de ses propres mains sur une planche haute qui lui servait de coffre-fort. *Dauphine dressa

aussitôt le couvert, c’est-à-dire qu’elle mit sur la table deux écuelles d’étain, deux cuillers de bois et un pot de grès rempli d’eau claire, le tout proprement arrangé sur une nappe blanche; puis elle apporta un grand plat de poutrolha, un morceau de fromage et trois pommes vertes. Quand cela fut fait, elle alla dire à Gaspar que le souper était servi. La poutrolha est une bouillie épaisse où la farine de gesse entre dans une forte proportion, ce qui lui donne un certain parfum légumineux des moins agréables ; mais la saveur n’en déplaît pas quand on y est habitué. Les descendants des rois mages plongèrent leurs cuillers de bois dans ce mets national, et commencèrent à souper de grand appétit. Cependant M. de Barbejas songeait à l’espèce d’avertissement que Dauphine venait de lui donner, et se demandait pour quel secret motif Gaspar attendait avec une si vive impatience le jour où il ferait sa rentrée dans la bonne ville d’Aix. Des circonstances qui ne l’avaient point frappé naguère lui revenaient à l’esprit; il se rappelait que quelques mois auparavant, le jour môme de son départ pour la Ruine, Gaspar était sorti sans motif ni prétexte, qu’il n’avait reparu qu’au moment de monter à cheval, et qu’alors il portait à sa boutonnière un brin de réséda qu’il avait précieusement conservé tout le long

du chemin. Ceci aurait pu être un indice. Il était de mode alors, parmi les femmes de qualité, d’adopter l’usage exclusif de tel ou tel parfum, ou bien de porter uniquement telle ou telle fleur. Le vieux gentilhomme essaya de se rappeler s’il avait rencontré dans le monde une dame vouée au réséda, ayant toujours àla main ou au corsage unbouquetde ces petites fleurs suaves; mais il ne put se souvenir que de quelques précieuses auxquelles toute autre odeur que celle de la violette donnait des vapeurs.

Le repas ne fut pas long. Quand Dauphine eut ôté le couvert, elle alla souper à la cuisine avec son fils, et les deux Barbejas restèrent en tête— à— tête devant la table. Alors le père recommença discrètement ses investigations. Il parla de toutes les dames qu’on voyait chez Mme la gouvernante de Provence et dans les grandes maisons de la ville; Mais Gaspar les entendit nommer d’un air distrait qui prouvait bien sa parfaite indifférence à leur égard. M. de Barbejas, voyant sa pénétration en défaut, abandonna ce sujet et se remit à calculer tout ce qu’on pourrait faire avec une somme de huit cent quatorze livres, seize sols et sept deniers; puis il dit avec réflexion :

a Dans le cas où nous ne pourrions pas avoir pour notre grand dîner un citronnier avec ses fruits

conlits, j’ai imaginé de le remplacer par quelque chose qui serait d’un aussi bel effet pour le moins. C’est une pièce de dessert en Nougat façonnée en forme de tour, avec nos armoiries au sommet, laquelle s’écroulerait dès qu’on y aurait fait brèche, et d’où sortiraient, comme d’une corne d’abondance, toutes sortes de bonbons et de sucreries. "Vous hochez la tête, Gaspar ; est-ce que cette invention ne vous semble pas tout à fait galante ?

— Pardonnez-moi, monsieur, je la trouve admirable, répondit-il avec un soupir ; mais je ne peux m’empêcher de penser que cela coûtera beaucoup d’argent, dix écus pour le moins.

— Quoi ! vous regardez à la dépense lorsqu’il s’agit de notre grand dîner! interrompit M. deBarbejas avec une sorte d’indignation. Quant à moi, j’aimerais mieux, je le déclare, jeûner au pain età l’eau le reste de mes jours que de faire soupçonner que j’aie visé à l’économie dans une occasion comme cellelà. Jusqu’à présent vous avez été du même sentiment, ce me semble ?

— Jenelenie pas,» répondit Gaspar: puis il ajouta spontanément, en baissant malgré lui la voix et sans oser regarder son père en face : « Oui, j’ai cru longtemps que ma naissance m’obligeait à penser ainsi; mais je le confesse, j’ai maintenant d’autres idées.»

A cetle déclaration inouïe, le vieux gentilhomme fronça le sourcil, allongea ses mains sur ses genoux et dit sans s’émouvoir :

« Quelles idées? voyons ! »

Gaspar était loin de s’attendre à tant de modération ; il se préparait au contraire à recevoir avec une respectueuse fermeté le choc de la colère paternelle, et peut-être eût-il mieux aimé une explosion de reproches qui l’eût dispensé d’expliquer sur l’heure sa pensée. Pourtant il n’hésita pas, et répondit avec fermeté :

« Souffrez que je constate d’abord l’état de notre fortune; cela est nécessaire pour que vous ne m’accusiez pas de concevoir des idées chimériques : nous sommes pauvres, monsieur, plus pauvres que les plus petits bourgeois et les simples artisans qui travaillent pour nous, car nous souffrons de plus rudes privations.

— Qu’importe? personne ne le sait, observa stoïquement le vieux Barbejas; aux yeux du monde nous sommes riches*

— Oui, nous n’avons reculé devant aucun sacrifice pour soutenir ce mensonge, répliqua Gaspar avec amertume; à quoi cela nous a- t-il servi, grand Dieu ! » Et, comme son père ne sourcilla pas en entendant ce propos, il reprit hardiment : * Consi-

LE CA DA l( ET DE G.VUUEUT.

dérez, je vous en supplie, notre triste situation. Trois mois durant, il est vrai, nous allons tous les soirs dans le monde; mais le reste du temps il faut que nous demeurions cachés et retirés chez nous. Notre maison ressemble à une de ces cavernes où travaillent les faux monnayeurs; il faut avoir le mot d’ordre pour y entrer, et toutes les précautions sont prises pour qu’on ne voie pas ce qui s’y passe : car âme qui vive ne doit savoir que la broche ne tourne jamais à la cuisine, et que souvent nous restons au lit jusqu’à midi afin d’épargner quelques bûches et de ménager nos hauts-de-chausses....

— Je sais tout cela, ce n’est pas la peine de me le dire, interrompit froidement M. de Barbejas.

— Mais notre situation pourrait changer, continua Gaspar; si vous le vouliez, mon père, dès demain nous serions riches.

— S’il ne faut pour cela que mon consentement, je vous le donne, s’écria le vieux gentilhomme.

— Fasse le ciel que dans un moment vous ne rél radiez pas cette parole! » murmura Gaspar. Et après s’êlre recueilli un moment il reprit : « Mon idée est des plus simples ; il s’agirait seulement de vendre notre maison d’Aix et de venir nous établir pour toujours à la Ruine. Nous sommes pauvres à Aix, dans les salons de M. le gouverneur, au milieu de toute

cette noblesse qui a rentes et châteaux ; mais ici nous serions riches, car toutes les fortunes sont bien audessous de la nôtre. Nous ferions réparer ce logis....

— Etnousy vivrions comme des bergers de l’Arcadie, interrompit M. de Barbejas d’un ton calme; vous iriez aux champs, accoutré en pasteur, avec la panetière au bras, ou bien vous feriez comme M. de Verdache, coseigneur de la Pérusse : vous iriez labourer vos champs l’épée au côté.

— Ne raillez pas, mon père ; ce ne serait point déroger! » s’écria Gaspar, un peu interdit et plus mortifié peut-être que s’il eût essuyé les éclats d’indignation et de courroux auxquels il s’était attendu. Pourtant il ne se rebuta pas, et continua d’expliquer son plan de réformes.

Le vieux Barbejas l’écouta sans mot dire, et en faisant intérieurement des commentaires et des suppositions qui approchaient fort de la vérité. Le bonhomme avait assez de pénétration et d’expérience pour entrevoir la cause de cette résolution, qui n’était au fond ni dans les idées ni dans les sentiments de son fils ; il devina que Gaspar était amoureux d’une fille dont la dot n’était pas magnifique, et que tous ces plans de réforme, de vie obscure et de bonheur champêtre, masquaient un projet de mariage. Cette espèce de découverte le

jeta dans une sourde colère; mais il n’était pas homme à douter pour cela de l’accomplissement de ses desseins, et dès ce moment il résolut de fiancer au plus tôt son héritier avec la petite bru qu’il s’était choisie. Tandis qu’il réfléchissait à toutes ces choses, Gaspar discourait toujours sur les agréments de la vie rurale, et s’efforçait de prouver qu’il n’y avait pas en ce bas monde de condition plus heureuse que celle d’un gentilhomme campagnard.

« Bien ! bien! me voilà tout à fait convaincu, lui répondit enfin M. de Barbejas; maintenant parlons d’autre chose. Les grues ont passé de bonne heure cette année, l’hiver sera précoce; je ne veux pas attendre qu’il y ait de la neige sur les chemins : nous partirons dans deux jours.

— Ah! c’est décidé? »* lit Gaspar avec un mouvement de surprise et de joie. Puis il ajouta : « Quand nous serons à Aix, nous reparlerons de ce que je viens de vous dire, et si j’ai le bonheur de vous persuader....

— Nous verrons! nousverrons! interrompitM. de Barbejas. Songez à vo$ préparatifs de départ. Si le temps est beau, je voudrai peut-être me mettre en route demain, afin de profiter du clair de lune, o

Les Bnrbejas arrivèrent à Aix un beau soir, veille de la Toussaint; selon leur habitude, ils avaient attendu qu’il fût nuit close pour traverser la ville et gagner leur logis. Dès le lendemain matin, le vieux gentilhomme endossa son justaucorps de velours, chaussa ses souliers à rosettes, et se coiffa de son beau chapeau bordé d’une dentelle d’argent. Ensuite il sortit seul, et remonta la rue en saluant avec affabilité ses voisins et en frappant le pavé du bout de sa longue canne à pomme d’or. Quand il fut à cent pas de sa maison, il sentit dans l’air une douce odeur de pèche et de violette, et au môme instant ses yeux s’arrêtèrent sur un petit balcon en bois, dans l’angle duquel fleurissait une touffe de réséda qui embaumait toute la rue. Une très-jolie personne, sa coiffe de gaze modestement avancée sur les yeux

et son livre d’heures à la main, sortait delà maison, suivie d’une jeune servante endimanchée. M. de Barbejas se rangea pour lui donner le haut du pavé, et elle passa devant lui en faisant la révérence. Il put remarquer alors qu’elle portait dans les plis de son fichu un petit bouquet de réséda et qu’elle avait beaucoup rougi en le voyant face à face. La grand’messe sonnait à l’église Saint-Jean. La belle demoiselle pressa le pas et disparut bientôt. Alors le vieux gentilhomme aperçut au fond de la rue Gaspar qui s’en allait aussi du côté de l’église en faisant l’aumône aux pauvres du quartier et en tirant son chapeau à tout le monde d’un air heureux et triomphant,

C’était plus qu’il n’en fallait pour éclairer un homme dont l’esprit était déjà plein de conjectures et de soupçons. Dans l’excès de son saisissement et de sa colère, il demeura un moment immobile; puis, frappant un grand coup de canne sur le pavé, il dit à haute voix : « Morbleu! nous allons voir!... »

Gaspar rentra ponctuellement à midi; c’était l’heure du dîner. Son père n’était pas revenu encore. Comme la température était assez froide, il se mit à marcher de long en large dans la salle, tandis que Dauphine achevait d’arranger le couvert.

« Savez-vous, dit la vieille servante, que mon-

sieur pense déjà à donner son grand dîner ? Il m’en a parlé ce matin .

— Bonté divine! quel Vmalhçur! s’écria Gaspar consterné ; la moitié de nos écus y passera ! Je comptais faire un meilleur usage de cet argent.

— Ne vous inquiétez pas, répondit Dauphine av.ec intention; qui sait?... Il peut y avoir une bonne chance....

— Est-ce que mon père a mis à la loterie? interrompit Gaspar en haussant les épaules.

— Ce n’est pas cela ! répliqua-t-elle vivement ; il . s’agit de bien autre chose. Vous allez sur vos vingtcinj ans, et, quoique rien ne presse....

— Mon père songe à me marier, interrompit encore Gaspar ; tu le sais ?

— Oui, oui, ce matin il m’en a parlé ; je coürais vous le dire, mais vous êtes sorti....

— Ah! grand Dieu! s’écria le jeune homme tout éperdu; qui aurait prévu cela? »

Un coup frappé à la porte d’entrée lui coupa la parole, et presque aussitôt un second coup, plus fort, fit trembler les vitres et retentit jusqu’au fond de la maison.

« C’est monsieur ! il est pressé d’entrer ; la demande a réussi!... » s’écria Dauphine en se précipitant dans l’escalier pour aller ouvrir.

Lorsque M. de Barbejas entra dans la salle , il comprit à la contenance de son fils que Dauphine avait parlé ; mais il jie fut point fâché de cette indiscrétion, à laquelle il s’attendait probablement. La servante le débarrassa de sa canne, de son chapeau, et lui présenta, comme d’habitude, la vieille robe de chambre qu’il se hâtait de passer en rentrant ; mais il la repoussa avec un geste de triomphe.

« Laisse, laisse, dit-il; j’entends porter désormais toute la journée mes habits de ville.... »

Gaspar l’avait salué respectueusement et se tenait debout en face de lui, de l’autre côté de la table. « Asseyez-vous, mon fils, » fit-il en prenant place lui-même. Et se tournant vers François, qui entrait tenant à deux mains une grosse soupière de faïence, il lui dit: «Remporte le potage et reste à la cuisine ; je t’appellerai quand nous voudrons dîner.

François se retira ébahi et en refermant toutes les portes derrière lui. Alors le vieux Barbejas se redressa sur son siège, et reprit d’un ton solennel, comme quelqu’un qui a médité d’avance son discours :

« Jusqu’ici, mon fils, vous avez pu croire que je ne songeais pas à votre établissement , et que je n’avais encore aucune intention à cet égard. Cependant depuis plusieurs années je travaille à vous

faire faire un grand mariage, et, si je ne vous en ai non dit jusqu’à ce jour, c’est qu’à mon avis il ne faut parler de ces clioses-là que lorsqu’elles sont près de s’accomplir. Le moment que j’attendais avec tant d’impatience est enfin venu ; ce malin même j’ai demandé pour vous, à mon vieil ami le bailli de Saumanes, la main de sa nièce et pupille, Mlle de La Gironcière, et il m’a fait l’honneur de ine l’accorder.

— Vous avez fait cela, monsieur? balbutia Gaspar atterré.

— C’est un parti de soixante mille écus, sans coillpter la successio-- du bailli, continua M. de Barbejas;je vous ménageais cette héritière depuis le jour de son baptême.

— C’est une enfant, interrompit Gaspar, qui tâchait de reprendre ses esprits et de trouver des objections ; elle a douze ans au plus....

— Treize ans accomplis, répliqua vivement M. de Barbejas; et, soyez tranquille, il n’y a nul empêchement à ce que le mariage soit célébré tout de suite.»

Pour toute réponse, le jeune homme croisa ses mains sur la table et baissa la tête en jetant un grand soupir. M, de Barbejas n’eut pas l’air de comprendre ce que signifiaient celte attitude et ce si-

lence, et il ajouta : « Rien ne s’oppose à ce que vous soyez marié dans la quinzaine. Un des grands avantages de celte union, c’est qu’elle ne nous obligera à aucune dépense extraordinaire ; avec quelques centaines d’écus, nous ferons les choses magnifiquement. Vous entrez dans une maison bien montée, où il y avait grand train. M. de La Gironcière et sa femme moururent, un peu plus d’un an après leur mariage, d’une fièvre pourprée qui les emporta tous les deux la même semaine. Les cadeaux de noce n’avaient presque pas servi; les meubles étaient neufs , pour la plupart, ainsi que les vêtements. Lorsque le bailli mit en ordre la Buccession , il trouva quantité d’effets précieux. J’en vis l’inventaire entre ses mains, et c’est moi qui, en prévision de ce qui arrive aujourd’hui, lui conseillai de tout laisser en place, afin que sa pupille le retrouvât en rentrant chez elle le jour de son mariage. Cela fut fait ainsi. Le bailli ferma les armoires remplies de linge, le coffre de l’argenterie, les cabinets et les tables de toilette dans lesquels Mme de La Gironcière serrait, ses robes et ses bijoux, après quoi il ferma la maison et emporta les clefs. Depuis lors je n’ai jamais manqué d’aller voir avec lui toutes les années si rien ne périclitait. En vérité, les meubles, les tentures, les tapis, semblent avoir

été placés là hier. Il y a dans le vestibule une chaise à porteurs dans laquelle un prince du sang ne dédaignerait pas de s’asseoir. Quant à Mlle deLaGironcière, c’est une jolie petite personne, à ce que m’a dit lé bailli, et elle ne sera pas fâchée de vous épouser, car elle commence à s’ennuyer au couvent de la Visitation, où elle est entrée en quittant les bras de sa nourrice. »

M. de üarbejas se tut comme pour attendre une réponse ; mais Gaspar demeura sombre et muet. Alors le vieux gentilhomme déploya sa serviette et dit tranquillement: « Dînons; ensuite vous vous habillerez, et nous irons ensemble faire au bailli vos respectueux remerclments, et lui témoigner la joie avec laquelle vous avez accepté l’honneur de son alliance. »

Gaspar releva la tête à ces mots. Il était très-pâle et ses lèvres tremblaient, mais son regard avait une expression de sourde énergie : on voyait qu’il avait recueilli toutes ses forces pour engager une lutte dans laquelle sa volonté ne succomberait pas.

« Mon père, dit-il, pardonnez-moi de vous désobéir; mais ce mariage est impossible.

— Plaît-il ? Je ne comprends pas ! fit le vieux gentilhomme avec un geste de hauteur, de souveraine autorité.

— Ce mariage est impossible, » répéta Gaspar d’une voix étranglée.

Si M. de Barbejas eût insisté en ce moment, il l’eût emporté peut-être : son fils avait une trop longue habitude de soumission pour pouvoir lui résister en face ; mais après un moment de silence il. se contenta de lui dire froidement : « Vous réfléchirez. »

Là-dessus il frappa du pied le parquet pour avertir François, qui arriva aussitôt et servit le potage, puis mit sur la table en guise de rôt, une poitrine de mouton grillée. M. de Barbejas dîna comme à l’ordinaire; quant à Gaspar, il n’acheva pas le morceau de viande sec et racorni qui était sur son assiette. L’esprit troublé, la tête remplie de résolutions extrêmes , il ne répondait pas à son père, qui continuait de discourir, comme s’il eût compté pour rien le refus et l’espèce de protestation qu’il venait d’entendre.

Après le dîner, Gaspar se leva vivement, comme saisi d’une inspiration soudaine, et, après avoir fait une muette révérence, il se dirigea vers la porte. « N’oubliez pas que vous sortez avec moi cette après-midi, » lui cria son père en le suivant des yeux. Un instant après, on entendit fermer la grande porte ; alors M. de Barbejas murmura avec

une colère mêlée d’inquiétude : « Qui sait où il va? Celle amourette lui fait perdre l’esprit; j’aurais dû m’apercevoir de cela plus tôt. »

Toutefois il ne supposa pas que Gaspar, persévérant dans sa résistance, refusât de l’accompagner chez le bailli et de ratifier la parole donnée en son nom. Dauphine vint rôder autour de lui, et le calma beaucoup en lui disant que son jeune maître avait été sans doute se promener sur le Cours, car elle l’avait vu s’en aller dans celte direction. Or le logis où il y avait un pot de réséda sur le balcon n’était pas de ce côté-là. Pour se distraire jusqu’au retour de Gaspar, le vieux gentilhomme alla chercher son livre de raison, et se mit à le feuilleter , bien qu’il le sût à peu près par cœur. Il y avait autrefois dans la plupart des maisons nobles de Provence un de ces livres où le chef de la famille inscrivait les dates heureuses ou fatales de la vie domestique, et souvent aussi les choses mémorables arrivées de son temps. Celte espèce de registre se transmettait de père en fils, et contenait parfois de précieux renseignements. Le livre de raison des Barbejas était un in-quarto relié en parchemin, dont la première page portait la date de 1502 . Avant cette époque, les sires de Barbejas ne prenaient guère la plume que pour apposer au bas des actes notariés huit

grosses lettres informes qui représentaient leur signature; Gaspar quinzième du nom, un habile homme que le roi René, de pacifique mémoire, appelait son compère, eut, vers la fin de ses jours, l’idée de consigner sur le papier l’état de ses affaires et la date des événements considérables de sa Mie. De notre temps, le digne seigneur eût écrit six volumes de mémoires; mais, vu les habitudes littéraires de son siècle, il ne laissa que de simples notes. Ses successeurs l’avaient imité, et cette histoire de cinq générations tenait dans une quarantaine de pages. C’était un étrange pêle-mêle de faits importants et d’incidents vulgaires; les paragraphes se suivaient sans transition, et parfois le même, feuillet contenait une date solennelle de mort ou de mariage et le relevé des gages d’une chambrière.

M. de Barbejas parcourait souvent ces annales domestiques ; mais il n’y avait presque rien ajouté. Ce jour-là il prit la plume, et au-dessous d’une date déjà ancienne, celle du décès de sa jeune femme, il écrivit: «Aujourd'hui, fêle de la Toussaint, en l’année 1698, j’ai demandé pour mon fils unique, Gaspar de Barbejas, la main de Mlle de La Gironcière, et mon grand ami le bailli de Saumancs, tuteur de ladite demoiselle, m’a fait l’honneur de me l’accorder. »

Cependant le jour tombait, et la rue devenait plus bruyante ; l’aveugle qui se tenait au carrefour voisin demandait l’aumône avec un redoublement de supplications nasillardes, et les porteurs de chaises doublaient le pas en criant : Gard d’une voix plus retentissante. Tout ce monde-là sortait de l’église. Grands et petits se hâtaient de rentrer au logis, après avoir entendu les vêpres. Comme la température s’était refroidie, Dauphine apporta un pot de terre garni de cendres chaudes qu’elle mit sur la table, puis elle ouvrit les volets, comme pour constater qu’un rayon de soleil éclairait encore le faite des maisons. M. de Barbejas ferma le livre de raison, et promena lentement ses mains sur les parois Vernissées du pot à feu ; il avait un visage si sévère que Dauphine en frémit.

, « Voici la nuit, dit-il après un long silence.

— Pas encore, répondit la bonne vieille servante; il n’est guère plus de quatre heures. François est en bas qui guette et tient la porte cntr'ou verte.

— J’attends ! » fit M. de Bardejas avec un soupir de colère.

Un moment après, Gaspar rentra.

« Enfin ! * s’écria le vieux gentilhomme en se levant impétueusement et en allant au-devant de son fils. ’

Celui-ci s’avança, le visage pâle, l’air agité. Au lieu de s’excuser, il salua silencieusement d’un geste de tête, comme pour demander la permission de prendre un siège, et s’assit sur une chaise, près de la table.

« Etes-vous prêt, monsieur? dit M. de Barbejas en se contenant; le bailli nous attend depuis une heure. ' .

. — Non, mon père, répondit Gaspar d’une voix

étranglée; il ne nous attend plus.... Je viens de lui faire ma visite....

— Seul!... interrompit le vieux Barbejas; seul ! et pourquoi ? »

Gaspar ne répondit rien : il ne savait en quels termes avouer l’acte décisif qu’il venait d’accomplir, ni par quels respects et quelles soumissions il parviendrait à apaiser son père ; celui-ci n’eut pas besoin qu’il s’expliquât, et', pressentant la vérité, il leva les mains au ciel avec un mouvement de stupéfaction, en s’écriant d’une voix tonnante : « Vous venez de démentir la parole que j’avais donnée au bailli ! Votre mariage est rompu !... »

Le jeune BaHjejas baissa la tête sans proférer un mot et confessa ainsi le fait. Un» sueur froide lui venait aux tempes, son visage blêmissait : il éprouvait l’angoisse d’un homme qui s’attend â l’explo-

sion (Tune mine ou aux secousses d’un tremblement de terre ; mais, par un effort de volonté, il gardait une contenance assurée. Dauphine, effrayée, se tenait à l’écart, droite contre la muraille, et François, tout tremblant, . écoutait à la porte entrebâillée.

M. de Barbejas demeura un moment immobile et muet ; puis il se mit à marcher dans la salle les bras croisés et en respirant bruyamment, comme pour exhaler le premier feu de sa colère. Gaspar l’observait, presque rassuré : c’était surtout le premier choc qu’il avait craint, et il lui semblait que, puisque son père ne lui avait pas donné sur-le-champ sa malédiction, c’est qu’il ne devait pas être inexorable.

Le vieux Barbejas se promena pendant un quart d’heure d’un bout de la salle à l’autre ; puis tout à coup, s’arrêtant devant son fils, il lui dit ironiquement : « Voilà qui est bien commencé ! mais ce n’est pas tout, il vous reste maintenant à me proposer un autre mariage. Votre choix est fait sans doute?

— Pas encore, balbutia Gaspar interdit; la chose est grave, et je ne sais pas....

— Je sais, moi, interrompit M. de Barbejas avec une espèce d’éclat de rire; un beau parti, ma foi !... Mlle de Gaubertl quatre cents livres de rente et un trisaïeul cabarelier!...

— Qui vous a dit cela, mon père? s’écria Gaspar en rougissant d’indignation; jamais gentilhomme du nom de Gaubcrt n’a tenu auberge ni cabaret.

— Je u’avance jamais rien que je n’en sois trèscertain, répliqua avec hauteur M. de Barbejas. Les Gaubert sont anciens, je n’en disconviens pas : la branche aînée s’est maintenue honorablement en Piémont, où elle s’est établie et a contracté de belles alliances ; mais la branche cadette a dérogé : un Guillaume de Gaubert, qui s’était ruiné au service de la Ligue, mit enseigne sur la porte de son château et se fit cabaretier. Èn l’année 1628 , il vivait encore et continuait d’héberger les voyageurs. Ceci ne saurait être mis en doute ; le livre de raison en fait foi. »

Il n’y avait pas moyen de discuter une telle autorité. Gaspar, confondu, joignit les mains en jetant un soupir de détresse.

« Eh! eh! vous ignoriez cela, poursuivit impitoyablement M. de Barbejas; eh bien! ce n’est pas tout encore : le cabaret de Gaubert existe toujours, il s’est transmis de père en fils comme un fief, et

dans ces derniers temps il est tombé en quenouille.

A la vérité, ce n’est pas l’héritière des Gaubert qui tient le cabaret, ce n’est pas elle qui donne à boire, mesure l’avoine et marque à la craie sur le mur la

dépense des muletiers. Elle a mis en son lieu et place un manant de l’endroit, lequel lui fait, bon an mal an, cent trente écus de rente, et c’est tout ce qu’elle possède ; mais, fût-elle aussi riche que la reine de Saba, je ne consentirais jamais à l’appeler ma bru. Corps du Christ ! il ferait beau voir notre étoile d’or figurer sur l’enseigne de son cabaret, à côté du mouton de sinople des Gaubert ! »

Il se tut, comme suffoqué d’indignation à la seule pensée d’une telle honte, et se remit à marcher de long en large, les bras croisés, le menton enfoncé dans son rabat. Gaspar n’avait jamais eu entre les mains le livre de raison. Son père le tenait sous clef avec les autres reliques de famille, et en toute autre circonstance il n’eùt osé l’ouvrir sans autorisation ; mais en ce moment sa tète était bouleversée : il ouvrit résolûment le volume qui était resté sur la table, et chercha le paragraphe qui constatait que le blason de Gaubert avait reçu une telle éclaboussure. Bien qu’aucun doute ne s’élevât dans son esprit, il voulait voir de ses propres yeux la preuve d’un fait aussi énorme. Dauphine venait d’apporter une petite lampe qui ne jetait guère plus de clarté qu’un ver luisant. Le pauvre amoureux tourna les feuillets jusqu’à l’année 1628, et déchiffra la note suivante :

« Du 17 may, payé à Guillaume de Gaubert, pour la couchée et une bouteille de vin rouge que j’ai bue en arrivant, vm sols. Plus, pour le souper de mon valet et pour un picotin d’avoine donné à mon cheval en sus de sa provende, vi sols. »

Puis au-dessous de ce mémorandum trivial :

« Hier il y a eu dans ces quartiers une grande tourmente de neige et de vent du nord. Ce mauvais temps m’a pris sous la montagne de Cousson, à quatre lieues de la Ruine, et j’ai été obligé de me remiser au cabaret de Gaubert. La bourrasque a été en augmentant jusqu’au coucher du soleil, après quoi le vent est tombé subitement, et il a gelé si fort, que les oiseaux sont morts de froid dans les champs. Ce matin, Guillaume de Gaubert a dit en ma présence que durant sa vie, qui passe aujourd’hui quatre-vingts ans, il n’avait jamais vu, entre Pâques et la Pentecôte, un froid si rude, et qu’assurément ceci engendrerait, outre la perte des biens de la terre, des maladies pestilentielles. »

Et plus loin, sur l’autre page, après une série de dates lugubres : « Gejourd’huy, 20 mai 1629, Jeanne- Ursule, ma quatrième fille, est morte de la peste, qui depuis le mois de janvier a emporté sept personnes de notre famille. Ainsi s’est vérifiée la prédiction de Guillaume de Gaubert. »

Gaspar referma le livre de raison et dit d’un air humilié : « Les Gaubert ont dérogé, c’est vrai! » Puis il ajouta timidement : « Mais cela regarde surtout les enfants mâles; les filles changent de nom en se mariant. /

A ce mot, le vieux Barbejas se retourna indigné.

« Celle amourette vous fait perdre l’esprit ! s’écriat-il. Après ce que je viens de vous déclarer, vous persistez ! Mais vous ne calculez donc pas les suites d’une telle folie? Vous ne comprenez pas quelle ligure vous feriez après un tel mariage? Quatre cents livres de rente!... C’est pour le coup que yotre détresse paraîtrait aux yeux du monde, et que vous seriez réduit à porter de vieux habits! Eh! eh! il ne vous resterait plus qu’à prendre votre nom de terre et à vous faire appeler désormais Barbejas de la Ruine ! » •

Cesarcasmç fit impression sur Gaspar; il en rougit de confusion, mais sa contenance ne fut pas ébranlée, au contraire : il jura intérieurement de subir tous les effets de la colère paternelle plutôt que de renoncer à ses amours. Ce fut en vain que M. de Barbejas recommença ses admonitions et tenta de le réduire ; il persista dans sa résolution avec une opiniâtreté respectueuse. Alors le vieux gentilhomme prit sa canne, enfonça son chapeau sur sa perruque,

et dit d’un air terrible : « Eh bien ! nous allons voir! Sortez, monsieur, sortez, et ne reparaissez devant moi que lorsque je vous ferai appeler ! »

Gaspar se leva et voulut parler. « Venez, lui dit Dauphine en le tirant par sa manche, venez dans votre chambre. Bonté divine! pour ce soir, c’est assez comme cela. »

M. de Barbejas commanda à François d’allumer le falot et de marcher devant lui ; puis il descendit précipitamment l’escalier, en faisant sonner ses talons de bois sur les marches usées.

François ouvrit la porte, s’effaça contre le mur, et dit respectueusement : « Où dois-je conduire monsieur ?

— Chez M. le bailli de Saumanes, répondit-il. Marche. »

Il faisait sombre, et la rue était désèrte. François allait devant à grandes enjambées, et avec un mouvement saccadé qui faisait danser la lumière de son falot sur les murailles. En tournant le coin de la rue, M. de Barbejas sentit, comme le matin, une bouffée d’air qui lui jetait au visage le parfum des résédas fleuris. Alors il leva les yeux vers le balcon, et répéta en doublant le pas : « Eh 1 eh ! nous allons voir. »

. . 'ep

Le lendemain soir, Mlle de Gaubcrt veillait seule dans sa chambre au coin du feu. C’était le jour le plus mélancolique de l’année, le. jour des Morts; les cloches sonnaient le dernier glas à toutes les églises, et ce carillon funèbre était dominé par les sifflements aigus du mistral, qui soufflait avec furie depuis le coucher du soleil. Mile de Gaubert, assise sur une chaise basse, les mains jointes, et un livre de dévotion ouvert sur scs genoux, priait avec des alternatives de ferveur et de distraction. Elle voulait de tout son cœur élever sa pensée vers Dieu, mais par, moments une préoccupation invincible s’emparait de son esprit. Alors elle fermait son livre et, relevant la tète, elle écoutait, plongée dans une inexprimable tristesse, le vent qui faisait trembler les vitres dans leurs minces bordures de plomb, et

le bourdonnement sourd des cloches qui répétaient à intervalles égaux leur note lamentable.

Il y avait autour de cette belle fille comme un parfum charmant d’élégance et de modestie; tout ce qui l’environnait décelait le goût de certaines recherches délicates et les habitudes d’une vie austère. Sa chambre ressemblait tout à la fois à une cellule et au salon d’une de ces belles dames qui avaient mis à la mode les meubles de Boule et les étoffes de Perse. Le lit était caché dans une espèce d’alcôve devant laquelle retombait un rideau de toile blanche, chargé de broderies comme une nappe d’autel; des rideaux pareils garnissaient les fenêtres, et les sièges étaient en point de Hongrie bleu clair, nuancé de jaune. C’était Mlle de Gaubert qui avait brodé cette partie de l’ameublement et filé de ses mains lè tapis de laine qui recouvrait presque entièrement le carreau. 11 y avait un ouvrage commencé sur son métier à tapisserie, placé devant une des fenêtres, et sa quenouille, debout dans un coin, était chargée de ‘lin. Un prie-Dieu, surmonté d’un crucifix d’ivoire sur fond noir, faisait face à la cheminée, dont le chambranle était orné d’une pente frangée à la mode flamande. A l’un des angles de la chambre, on voyait une étagère qui contenait quelques volumes aux sombres reliures-, et dans l’angle opposé

une jardinière où les résédas frileux étaient ce soir-là à l’abri du mistral.

Pauline de Gaubert avait alors vingt-deux ans; mais ses traits étaient si lins, sa taille si déliée, son teint d’une fraîcheur si suave, que sa beauté avait encore un caractère presque enfantin. Orpheline dès la première année de sa vie, elle avait été élevée aux Ursulines d’Avignon, et elle était sortie du couvent à dix-neuf ans pour venir demeurer à Aix, chez une jeune veuve, sa parente. Celle-ci s’appelait Mme de Roquevire. C’était une petite femme sèche, bistrée, et d’une certaine laideur. Quoiqu’elle fût du même âge que Mlle de Gaubert, elle prenait au sérieux son titre de douairière, et se considérait comme le chaperon de sa belle cousine. Toutes deux menaient une vie fort retirée; on ne les voyait guère qu’à l’église ou à la promenade, loin de la ville, dans les endroits où n’allait pas le beau monde. Leur train de maison était des plus modestes; elles n’avaient qu’une servante et ne recevaient guère chez elles que quelques dames et demoiselles dévotes, auxquelles elles donnaient la collation deux ou trois fois l’annce.

Gaspar avait vu pour la première fois Mlle de Gau- . bert à l’église, et l’histoire de leurs amours était un vrai roman à la mode espagnole : depuis un an

LE CABAUET 1)E GAUBERT.

qu’ils s’aimaient, ils ne s’étaient guère parlé que des yeux; leurs rendez-vous se passaient à distance; elle se montrait une minute sur le balcon, et lui la saluait sans s’arrêter, de l’autre côté de la rue. Deux fois il lui avait dit quelques mots furtivement, en sortant de la messe, et le jour de son départ pour la Ruine, comme il passait pour la* vingtième fois sous la fenêtre, elle lui avait jeté un brin de réséda caché dans son iichu. C’était tout, et pourtant ils s’aimaient, et ils avaient juré d’être fidèles l’un à l’autre jusqu’à la mort.

Ce jour-là, durant les offices, Gaspar n’avait pas paru à l’église, et c’était inutilement que la belle Pauline avait entr’ouvert vingt fois ses rideaux pour le chercher des yeux dans la rue. Le fait en luimême était à peu près insignifiant, mais les amants ont une manière à part d’apprécier les choses ; il n’y a rien d’indifférent pour eux, et ce soir-là Mlle de Gaubert avait le cœur rempli d’une amère tristesse. Mme de Roquevire, qui naturellement était sa confidente, l’avait consolée de son mieux ; puis elle était sortie pour faire, avant souper, une visite dans le voisinage.

La soirée était presque écoulée; tous les bruits

du dehors avaient cessé peu à peu; on n’entendait

[dus que les gémissements affaiblis du vent, et de

loin en loin la voix enrouée de quelque compagnon sortant du cabaret. Au premier coup de dix heures, Jeannette, la servante, qui dormait dans sa cuisine, se réveilla en sursaut, alluma sa lanterne, et sortit pour aller chercher Mme de Roqucvire. Il arrivait ainsi parfois que Mlle de Gaubert restait seule le soir sous la garde de Sultan, le chien de la maison, une vaillante bête avec laquelle il n’y avait rien à craindre des voleurs. Dès que Jeannette fut sortie, Sultan, qui était couché au pied de l’escalier, monta chez sa maîtresse comme pour lui dire qu’il restait un gardien au logis; il fit le tour de la chambre, flaira les meubles et vint s’accroupir près de la cheminée.

Un instant après, on frappa à la porte de la rue. Mlle de Gaubert eut presque peur ; jamais pareille chose n’arrivait, et aucune visite n’était possible à celte heure; mais elle se rassura aussitôt en voyant que Sultan, au lieu de se relever avec des aboiements furieux, se tenait tranquille et remuait la queue en tournant son œil fauve vers l’escalier. L’idée lui vint que Jeannette avait oublié sa clef, et, sans hésiter, elle alla sur le palier tirer la corde au moyen de laquelle on ouvrait de tous les étages la porte de la rue; ce D’était pas sa cousine qui rentrait, et elle devint toute tremblante en reconnaissant le pas d’ün

homme qui montait l’escalier. Avant qu’il eût franchi les dernières marches, elle avait reconnu Gaspar.

« Ah! mademoiselle, pardonnez-moi! lui dit-il en la suivant dans la chambre; je viens vous faire mes adieux.... peut-être pour toujours. »

Elle s’était arrêtée devant sa chaise et s’appuyait des deux mains au dossier comme pour s’y retenir ; son saisissement était si grand qu’elle ne répondit pas. Sultan se releva et fit fête au jeune Barbejas, qui ne .manquait jamais de le flatter de la main en passant, lorsqu’il le trouvait au seuil du logis.

<t C’est demain.... demain, au point du jour, que je pars, reprit-il d’une voix étouffée. Ah ! Pauline, ma chère Pauline ! je vous serai fidèle jusqu’à la mort. »

Elle ne s’étonna point de l’entendre parler ainsi, à force de penser à lui et de se figurer, d’après sa propre passion, en quels termes il lui exprimerait son amour, elle s’était familiarisée avec ce langage, qu’elle entendait pour la première fois. Son cœur battait avec tant de violence qu’elle ne pouvait parler, mais elle leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin qu’elle faisait les mêmes serments. Puis elle se laissa aller sur sa chaise en pleurant. Gaspar se mit à ses genoux, et, l’attirant à lui, il la serra dans sps bras avec des transports d’amour

et de douleur. Il y avait dans ces élans de passion une si grande innocence , une émotion si chaste , que le pauvre amoureux ne songea môme pas à prendre un baiser sur la joue de sa belle amoureuse, qui répétait d’une voix entrecoupée : « Vous partez.... je ne vous verrai donc plus.... Qu’ai-je fait, que le ciel m’envoie une si mortelle douleur?... J’ai tant pleuré déjà pendant votre absence !... Et je ne vous ai revu que pour vous perdre aussitôt.... Est-ce possible que je sois si malheureuse!... Ah! ne croyez pas que je puisse vivre loin de vous ! » .

Et lui, à son tour, répondait : « Je ne vous oublierai jamais, mon cher cœur.... La douleur de cette séparation me sera mortelle assurément, si je n’emporte l’espoir de vous retrouver fidèle.... Jurez-moi encore que vous m’aimerez toujours, toujours. »

Depuis un quart d’heure, ils en étaient là, et ils avaient répété cent fois les mômes choses, lorsque Mme de Roquevire rentra. Mlle de Gaubcrt courut au-devant d’elle et dit, en lui montrant le jeune lkrbejas, qui, pâle, défait et les yeux gonflés, la saluait en silence :

« Il part!...

— Je le sais, répondit la veuve d’un air animé, on vient de me l’apprendre ; mais vous , cousine,

Savez-vous tout ce qui s’est passé ? M. de Barbejas est allé aujourd’hui raconter dans toute la ville ses affaires de famille. Chez M. le premier président, où il a fait visite cette après-midi, on a interrompu le jeu pour l’écouter. II disait que l’amour avait fait perdre l’esprit à son fils, mais qu’il saurait bien le remettre dans le bon sens en l’éloignant de vous. Il vous a outragé en déclarant publiquement que jamais une Gaubert ne serait sa belle-fille. A son avis, vous êtes trop pauvre et de trop petite noblesse pour prétendre à un tel honneur. Il disait encore qu’une occasion des plus favorables se présentait pour faire voyager son fils, et que dès demain il l’envoyait rejoindre à Toulon M. le comte de Forbin, qui l’embarquera incontinent et l’emmènera au bout du monde. M. le bailli de Saumanes, qui était avec lui, appuyait tous ces propos, et prenait feu là-dessus comme s’il s’agissait de ses propres affaires. En ce moment, en ne parle d’autre chose dans la ville, et je ne doute pas quil n’en soit question au souper de Mme la gouvernante.

— Qui vous a rapporté tout cela, cousine? de- , manda Mlle de Gaubert avec une sorte de tranquillité.

— Mme d’Ancezune, que je quitte à l'instant. Elle m’a dit encore que M. le bailli de Saumanes avait

dès hier soir arrangé ce départ avec M. le comte de Forbin, lequel a passé la nuit ici, se rendant à Tou t I on en toute hâte pour le service du roi.

— Tout cela est vrai, dit alors Gaspar ; mais, madame, soyez témoin de l’engagement que je prends de ne me marier jamais, si je n’épouse Mlle Pauline de Gaubert. Ni le temps ni l’absence ne pourront changer mes sentiments ; je le lui jure ici devant vous, devant Dieu.

' — Si vous renonciez à moi, votre père s’apaiserait, vous ne partiriez pas, dit la pauvre fille, qui en ce moment ne voyait pas de pire malheur que l’absence.

— Non, non, il exigerait encore davantage, murmura Gaspar , n’osant avouer que , pour rentrer en grâce auprès de son père, il lui faudrait épouser la pupille du bailli de Saumanes ; si je renonce à vous, ce serait pour me jeter dans un couvent et y finir ma vie- »

Cette idée n’etTraya pas Mlle de Gaubert.

« Eh bien ! dit-ellerésolûment, je vous imiterai. Allez, allez dire à votre père que vous ne partez pas, que vous renoncez au monde; et moi, dès demain, je rentre aux Ursulines.

— Ne l’écoutez pas, monsieur! s’écria Mme de Roquevire ; vous ne tarderiez pas à vous repentir

tous deux de cet engagement. II est toujours temps de prendre un parti aussi désespéré. Croyez-inoi , ne vous abandonnez pas à votre chagrin ; ayez confiance en l’avenir. Quand même vous vous en iriez aux Indes ou en Amérique , quand même votre absence durerait plusieurs années, on ne vous oubliera pas ici, et à votre retour vous aurez encore

bien des années de bonheur à passer sur la terre.

— Mon Dieu! faites que j’aie cet espoir! murmura Mlle de Gaubert en levant les yeux au ciel.

— Je reviendrai, dit Gaspar, animé d’une soudaine confiance ; je reviendrai, et vous m’aurez gardé votre cœur fidèlement.

— Oui, répondit-elle, obstinée dans sa douleur; mais peut-être je serai morte.... Alors prometlezmoi de venir, ne fût-ce qu’une fois, prier au cimetière....

— Ne parlez pas ainsi ! interrompit Mme de Roquevire; ce n’est pas le moment de s’attendrir avec ces pensées lugubres. Vous vivrez tous deux , il vous retrouvera , et / après avoir donné au monde un hel exemple de constance, vous vous marierez enfin. »

La demie après dix heures sonna en ce moment. Gaspar se leva et prit la main de Mlle de Gaubert en lui disant :

« Nous sommes liés par une promesse faite devant Dieu ; vous m’attendrez.

— Oui , répondit-elle d’une voix éteinte ; vous aussi, souvenez-vous de cet engagement.... Ne m’oubliez pas.... Adieu. »

Il l’attira vers lui, la baisa au front, et, après l’avoir mise tout éplorée entre les bras de Mme de Roquevire, il sè précipita vers l’escalier. Presque aussitôt la porte se referma derrière lui, et les deux cousines l’entendirent s’éloigner en courant.

« Il doit s’être échappé pour venir ici, dit la veuve; son père l’aura tenu sou$ clef tout le jour, afin qu’il n’eût pas le temps de nous faire ses adieux. »

Mlle de Gaubert s’assit et regarda autour d’elle avec une sorte de stupeun

« Tout ceci me semble un rêve, dit-elle en passant la main sur son front. Il est parti!... peut-être je ne le verrai plus.

— Chassez donc ces idées funestes! interrompit Mme deRoquevire avec une affectueuse vivacité. Vous voilà au désespoir comme si votre amant était mort et enterré ; mais considérez donc que vous le reverrez et que très-certainement vous l’épouserez un jour.»

Là-dessus elle alla préparer une tasse d’eau de mélisse ; puis elle ajouta en revenant vers la pauvre désolée :

« II faut absolument surmonter votre douleur ;

sinon, à son retour, il vous trouvera enlaidie. Tenez, mon cœur, prenez ceci; vous ôtes toute défaite. »

Elle but docilement ; ensuite elle recommença à pleurer et à s’attendrir en se rappelant les commencements de ses amours.

« C’est l’an dernier, la veille de Noël, à la messe de minuit, qu’il m’a parlé pour la première fois, disait-elle. Vous le rappelez-vous, cousine? Nous étions dans la grande nef, à Saint-Sauveur. 11 y avait foule pour voir la crèche, et nous ne pouvions pas entrer dans la chapelle. Quoiqu’il fut au bas de la nef, et nous devant la grille du chœur, il parvint à s’approcher de nous et il nous salua. J’étais si troublée que je ne lui aurais pas rendu son salut , si vous ne m’aviez serré le bras en faisant vousmême la révérence. Alors il nous lit faire place, et nous entrâmes dans la chapelle de la crèche. Tous les cierges étaient allumés, et les filles chantaient le Gloria in excelsis avec accompagnement des orgues. Il se mit derrière moi pour empêcher que la foule ne m’incommodât, et il me dit à voix basse : « Ah 1 « mademoiselle, j’aurais donné volontiers la moitié « de ma vie pour ce qui m’arrive en ce moment, « pour le bonheur d’entendre avec vous cette belle « musique. Mon âme est ravie.... je crois être au

« seuil du paradis. » Je ne répondis pas, mais il vit bien que je partageais ses sentiments, car il me regarda d’un air touché, en serrant la main contre son cœur.

— Le vieux Barbejas était à deux pas de nous, et il ne vit rien, dit Mme de Roquevire; mais quand même, il eût été trop tard : son fils vous aimait depuis la première fois qu’il vous a vue.

— Oui, pour notre malheur à tous deux peutêtre, » répondit Mlle de Gaubert, revenant avec obstination aux pensées qui la navraient; puis elle s’attendrit de nouveau en songeant aux discrets témoignages par lesquels Gaspar l’avait persuadée et à toutes les marques qu’il lui avait données de son amour. Comme Sultan s’était approché d’elle et la regardait en jetant de petits cris plaintifs, elle lui passa la main sur la tête en lui disant : « Oui, pauvre bête, tu ne le verras plus venir le long de la- rue et s’arrêter devant la porte pour te caresser; et tu ne te relèveras plus en me regardant d’un air joyeux, comme tu faisais quand tu l’entendais passer le soir sous le balcon. »

Mme de Roquevire ne savait comment la consoler et la tirer de cet attendrissement douloureux ; elle y parvint enfin en parlant du voyage qu’allait entreprendre Gaspar, et en faisant dés conjectures sur

Tépoque de son retour. Alors Mlle de Gaubert se repiocha amèrement de ne pas lui avoir demandé quel serait le terme probable de son absence, et comment il lui donnerait de ses nouvelles : cardans la précipitation de leurs adieux ils ne s’étaient pas môme promis de s’écrire.

Le reste de la soirée s’écoula ainsi. A minuit, Mme de Roquevire monta chez elle, après avoir couché sa cousine et recommandé à Jeannette de lui faire prendre de grand matin une tasse d’infusion d’armoise bien chaude.

Gaspar avait dit qu’il partait au point du jour; mais Mlle de Gaubert était sûre qu’il ne s’en irait pas sans passer une dernière fois devant sa maison. Vers quatre heures, elle se leva et sortit de sa chambre en écoutant et en retenant son souffle. Un grain de sable ayant crié sous son pied, elle quitta ses mules, et descendit l’escalier une main sur la rampe et l’autre main en avant pour s’orienter, car l’obscurité était complète. Sultan la flaira quand elle fut près de lui, et se recoucha incontinent. Elle gagna ainsi une petite salle du rez-de-chaussée qui donnait sur la rue, et, après avoir ouvert la fenêtre avec précaution, elle appuya sa tète aux barreaux de fer dont la courbure faisait saillie au dehors, et elle attendit. Le plus profond silence régnait autour

d’elle; il faisait froid, et un rayon de lune traversait la rue comme un glaive qui reluit dans les ténèbres. La tristesse inexprimable de cette nuit d’hiver la frappa ; il lui sembla que la nature entière s’associait à sa douleur et à son deuil. « Hélas! hélas ! sc dit-elle, son absence va faire autour de moi toujours l’hiver, toujours la nuit.... »

Elle était là depuis une deini-heure, lorsqu’elle entendit au tournant de la rue quelqu’un qui s’avançait rapidement : c’était Gaspar. Il ralentit , le pas en approchant. Alors elle l’appela à voix basse :

« Je suis descendue pour vous dire encore une • fois adieu, fit-elle en lui tendant les mains à travers les barreaux.

— Vous avez pensé que je viendrais, dit-il touché jusqu’aux larmes.

— Vous écrirez? reprit-elle précipitamment.

— Oui, ma chère àrae; oui, souvent.

— Hélas! encore un mot : cette cruelle séparation durera-t-elle longtemps, ou bien pouvons-nous espérer de nous revoir dans quelques mois ? »

Il hésita à lui répondre. Alors elle ajouta doulou-' reusement :

« Vous ne le savez pas.... Votre absence durera un an, deux ans peut-être?

— Non! non! s’écria-t-il, nous ne serons pas sé-

parés si longtemps, c’est impossible. » Puis il ajouta au hasard : « Je serai de retour dans. six mois. »

Un bruit de portes et de fenêtres qu’on ouvrait avec fracas s’éleva au bas de la rue, du côté de la maison des Barbejas, et en même temps le pas d’un cheval retentit aù loin sur le pavé.

— Ah! voilà.... c’est fini.... vous allez partir, dit Mlle de Gaubert en sé rejetant en arrière et en se couvrant le visage de ses mains. Adieu! adieu! »

Elle ajouta encore quelques paroles confuses, entremêlées de sanglots, et se retira précipitamment.

Gaspar resta là encore un moment, se retenant des deux mains aux barreaux de fer et comme abîmé dans son chagrin; puis il retourna chez lui.

La maison était ouverte et le cheval arrêté devant la porte. M. de Barbejas, en veste de nuit et son bonnet de toile sur la tête en guise de perruque, donnait - ses ordres pour le départ. Il n’eut pas l'air de s’apercevoir que son fils rentrait furtivement, ët vint à

lui en se frottant les mains et en disant :• •

« Le temps est au sec; voilà une petite bise qui r promet un beau soleil pour tout le jour.

— Un très-beau soleil, dit machinalement Gaspar.

— Je crois vous avoir fait foutes mes rccomman-

LE CABARET DE GAUBERT. ' 6l

dations, reprit M. de Barbejas du' même air que s’il se fût agi d’un voyage de huit jours à la Ruine. Présentez mes très-humbles devoirs à M. le comte de Forbin, et ne manquez pas de le complimenter de ma part sur les dernières grâces qu’il a reçues du roi. Les sept cents livres qui sont dans votre valise suffiront pour votre dépense à terre ; une fois embarqué, vous n’aurez plus besoin d’argent. Vous savez les conditions que je mèts à votre retour; je n’v Changerai rien. Si vous comprenez votre devoir et

votre, intérêt, vous reviendrez bientôt, et même,

quoique vous ayez le pied à l’étrier, il dépend encore de vous de ne pas partir. »

, Gaspar avait la mort dans l’âme et n’était passons quelque tentation de révolte; mais le, respect lilial l’emporta’ sur son amour, sur ses secrètes violences. Quoique son père le réduisit au désespoir, il ne voulut pas le quitter sur une parole amère, et, s’inclinant d’un air tout à la fois résolu et soumis, il lui dit simplement :

« N’avez-vous plus rien à me commander, mon père?

— Rien, si ce n’est de me donner fréquemment de vos nouvelles, » répondit Celui-ci.

Ils. s’embrassèrent cérémonieusement, sans soupirs, sans étreintes; puis Gaspar tendit les deuv

mains à Dauphine et à François, qui pleuraient, en leur disant d’un air pénétré :

« Adieu, mes bons amis, adieu ! *

Quand il fut parti, le vieux Barbejas remonta dans sa chambre, et se remit au lit en réfléchissant sur l’acte d’autorité qu’il venait d’accomplir. Quoiqu’il éprouvât quelque tristesse en songeant à l’isolement où il allait vivre, il ne regrettait nullement d’avoir agi avec tant d’énergie, et calculait en son esprit combien de temps pourrait durer la résistance de Gaspar. Il était convaincu que quelques mois d’absence devaient user l’inclination la plus tenace, et, sans s’inquiéter des regrets qui resteraient peut-être dans le cœur de son lils, il comptait venir à bout de le marier h la fin de l’année. Au lieu de s’attendrir sur son départ, il se mit donc à songer avec satisfaction au résultat probable de cette séparation momentanée. M. de Barbejas n’était pas cependant un père dénaturé; il aimait son fils, mais il vivait à une époque et dans un monde où les affections naturelles ne se manifestaient pas avec expansion, où les relations de famille n’étaient ni aussi intimes ni aussi tendres qu’elles le sont aujourd’hui. L’orgueil du sang, le point d’honneur exagéré, commandaient souverainement. On s’occupait avec sollicitude de la fortune de ses enfants, mais on les aimait sans

faiblesse et l’on faisait leur bonheur d’autorité. Les filles qui sortaient du couvent pour se marier savaient qu’elles ne seraient pas consultées, et l’idée ne leur venait môme pas de protester contre le choix de leurs parents. De leur côté, les jeunes gens épousaient sans hésiter des héritières qu’ils avaient à peine entrevues derrière les grilles d’un parloir. M.de Barhejas avait agi d’une manière toute simple en voulant marier ainsi son fils, et dans cette affaire l’opinion publique lui donnait raison.

Gaspar était parti si précipitamment, qu’il n’avait pu prendre congé de personne; mais dès le lendemain le vieux gentilhomme alla faire visite, au nom de son fils, dans toutes les bonnes maisons de la ville. Pendant trois ou quatre jours, on le rencontra partout en habit de cérémonie, et plus majestueux que jamais, racontant à tout venant pour quel motif il s’était séparé de son fils, et comment il l’avait fait partir avec M. le comte de Forbin, qui lui rendrait le service de le faire voyager jusqu’à ce qu’il fût guéri de son inclination pour Mlle de Gaubert. On parla beaucoup de cette aventure dans la ville d’Àix. Pendant plusieurs jours, Mlle de Gaubert fixa l’attention de la société que fréquentaient lesBarbejas; on se demandait de ses nouvelles; les jeunes gens allaient à l’église pour l’apercevoir, et

les dames tâchaient de la rencontrer. La pauvre fille était trop absorbée dans sa douléur pour remarquer cette curiosité : elle aurait voulu s’enfermer chez elle et attendre dans la retraite la plus profonde le retour de Gaspar; mais Mme de Roquevire jugea qu’elle ne devait pas prendre cette attitude humiliée, et elle la força, dès le premier jour, à paraître comme d’habitude. Du reste, sa réputation ne souffrit nullement de celte espèce d’éclat, et les plus méchantes langues gardèrent le silence en face v d’une intrigue si chaste et d’un amour d’une honnêteté si avérée.

M. de Barbejas trouva dans l’absence de son fils un motif fort naturel pour se dispenser de donner son grand dîner. Il vécut assez retiré cet hiver-là, toujours sons le même prétexte, mais en réalité parce qu’il ne pouvait faire grande figure dans le monde avec les cent livres qui lui restaient et qu'il fallait ménager jusqu’à l’année suivante. Tous les soirs, il allait chez son grand ami, le bailli de Saumanes, faire une partie de trictrac, ét raisonner pendant une heure ou deux sur le mariage de son fils avec Mlle de La Girontière.

Gaspar s’était embarqué, à Toulon, sur un vaisseau de l’escadre qui allait dans les mers du Nord faire la guerre aux Anglais. Deux mois après son

départ, il écrivit à Mlle de Gaubert une lettre toute pleine de serments et de doléances. Le comte de Forbin l’aimait fort et le traitait comme son propre fils, mais il n’avait pas de vocation pour la marine. L’aspect de ses montagnes lui plaisait mieux que celui de l’Océan, et il eût préféré cent fois la butte d’un berger des Alpes au vaisseau de haut bord sur lequel il naviguait. Mlle de Gaubert versa bien des larmes en lisant cette lettre, qui ne parlait pas de retour. L’hiver s’écoula ainsi. Un peu après les t'ôtes de Pâques, M. de Barbejas s’en retourna à la Ruine pour y passer l’été. Cette fois il y vécut dans un parfait contentement, attendu que le fromage atteignit un prix exceptionnel, et qu’il comptait avec ce surcroît de revenu faire des magnificences pour les noces de son fils. Sur la fin de l’automne il reprit le chemin de la ville, et dès le lendemain de son arrivée il écrivit à Gaspar de revenir pour épouser Mlle de La Gironcière après les fêtes de Noël. Il y avait alors un an passé que le jeune Barbejas était parti, et il n’avait donné qu’une fois de ses nouvelles. Dans sa réponse, datée d'un des ports de la Manche, il déclara résolûment qn’il ne voulait pas retourner à de telles conditions dans la maison paternelle. Le vieux gentilhomme n’insista pas, et remit le mariage à l’année suivante» Tandis qu’il poursuivait 283 5

ainsi patiemment l’accomplissement de ses desseins, Mlle de Gaubert attendait avec une inébranlable confiance le retour de Gaspar.

Cette situation se prolongea au delà de toute prévision. Comme le jeune Barbejas était d’un naturel opiniâtre et son père d’un caractère inflexible, ils persistèrent chacun dans sa voie. Chaque année, l’un renouvelait ses sommations, et l’autre ses refus respectueusement motivés. Pour son malheur, Mlle de Gaubert avait un cœur fidèle, et sa constance égalait l’entêtement des Barbejas : ni l’abseuce ni les apparences de l’oubli ne purent la guérir de son premier amour, et les belles années de sa vie s’écoulèrent dans de mélancoliques espérances et de stériles aspirations. Enfin celte espèce de lutte eut coup sur coup une double solution : Mlle de La Gironciêrc, depuis longtemps majeure, se Jassa d’attendre un mari perpétuellement ajourné, et elle épousa, malgré son tuteur, un officier du régiment d’Armagnac, pour lors en garnison à Aix. M. de Barbejas fut saisi d’un tel courroux à cette nouvelle, qu’il tomba malade, et mourut quelques jours après le mariage qui mettait à néant ses projets de si longue date et scs inébranlables volontés.

Gaspar rentra dans sa ville natale un soir d’automne, après douze ans d’absence. Malgré la constante protection du comte de Forbin, sa carrière n’avait pas été brillante ; il n’avait fait aucune de ces grandes campagnes navales, aucun de ces lointains voyages qui laissent de vifs et glorieux souvenirs. Ses états de service ne mentionnaient que de longues croisières dans les mers brumeuses du nord de l’Europe, et il revenait de cette espèce d’exil avec le litre d’enseigne de vaisseau et une pension de six cents livres. Depuis son départ, il n’avait jamais manqué de donner de ses nouvelles une fois l’année à Mlle de Gaubert; mais il ne lui avait pas annoncé son retour. Personne ne l’attendait, lorsqu’à la tombée de*la nuit, par un temps pluvieux, il remonta la rue déserte et vint heurter à la porte du

logis paternel. Comme autrefois, après avoir soulevé le marteau, il frappa le seuil, à petit bruit, du bout de sa canne. Aussitôt Dauphine reconnut que c’était lui qui arrivait, et elle accourutavec François.

La maison présentait toujours le môme aspect propre et rangé; pas un meuble n’avait été renouvelé ou seulement déplacé. La chaise à porteurs, recouverte de sa housse, était toujours au fond du vestibule; le falot, garni de quatre vitres bien claires, était accroché sous l’arceau avec le balandran dé toile grise de François, et il semblait que le vieux Barbejas allait apparaître au haut de l’escalier, son chapeau sous le bras et sa longue canne à la main. Gaspar monta dans la salle, et s’assit en face du fauteuil vide de son père; ses yeux étaient remplis de larmes; il regarda tristement autour de lui et interrogea Dauphine. La vieille servante comprit l’espèce de remords qu’il éprouvait, et elle le consola avec son droit bon sens ;

« N’avez point de regret, lui dit-elle ; vous ne lui avez pas donné de chagrin; je l’ai toujours vu content. Toutes les années il a donné son grand dîner, et c’était de plus en plus magnifique. La dernière fois il y avait vingt-huit plats de dessert, sans compter la pièce du milieu. Le soir en se couchant, il me dit : « Dauphine, on ne servira jamais un plus beau repas

« dans la ville d’Aix. M. le premier président m’a fait « l’honneur de me le dire après avoir demandé deux « fois d’un blanc-manger à la rose. » Il n’avait point de souci d’ailleurs; la santé était bonne, l’appétit aussi ; je lui faisais un peu plus de cuisine qu’autrefois, du bouillon les jours gras, et parfois les

jours maigres du poisson. Il sortait tous les jours,

et c’était plaisir de le voir se promener sur le Cours quand il faisait beau temps ; il marchait plus droit et de meilleure grâce qu’un jeune homme. Sa dernière maladie l’a pris subitement ; il n’a plus parlé, et il est trépassé tout doucement sans agonie.

— Parlait-il de moi quelquefois? demanda Gaspar avec un soupir.

— Tous les jours. Quand vous écriviez une lettre il allait le dire partout et racontait ce que vous faisiez sur mer. Sans cesse il parlait de l'escadre, et des Anglais et des Hollandais, contre qui vous faisiez la guerre, et tous les mois il faisait dire une messe pour que vous fussiez victorieux. »

Ces détails adoucirent les regrets de Gaspar ; son imagination s’apaisa, et dès ce moment aucun remords ne se mêla à sa tristesse. C’est le bienfait de la niort d’effacer de notre mémoire leâ défauts et les torts de ceux que nous avons perdus. Gaspar de Barbejas oublia les rigueurs paternelles, et il ne lui

resta au fond du cœur que des sentiments de respect et d’amour filial.

« Ainsi, dit-il, mon père ne s’est jamais plaint de l’isolement où je l’avais laissé?

— Non, jamais, répondit Dauphine.

— Et il n’a rien manifesté devant toi de ses volontés dernières?

— Jamais rien. Il a passé de vie à trépas sans s’en apercevoir, et le temps lui a manqué. »

Gaspar soupira et reprit : « Il a écrit peut-être ; Dauphine, apporte-moi le livre de raison. »

Elle alla ouvrir la chambre du défunt, laquelle était de plain-pied avec la salle, et revint aussitôt avec le volume.

« Feu monsieur tenait ce livre dans le coffre avec l’argenterie, » dit-elle en le mettant sur la table.

Le dernier descendant des Barbejas considéra un moment la couverture usée et maculée. Il lui semblait que le parchemin jauni conservait les vagues empreintes des mains qui l’avaient touché. Ses traditions de famille, les exemples que tant de générations lui avaient légués, revenaient à sa mémoire et réveillaient vivement en lui l’orgueil de sa naissance. II ouvrit enfin ces pages séculaires et chercha vers la tin du manuscrit ; mais il ne trouva rien : la note relative à son mariage avec Mlle de La Giron-

cière était la dernière chose que son père eût écrite. Ce souvenir lui fut amer; il s’accusa de révolte et d’ingratitude à l’égard de celui qui avait si constamment voulu relever en sa personne la fortune des Barbejas. Sous l’influence de ces souvenirs, l’amant de la belle Pauline redevenait ce qu’il avait été jadis, avant que la passion l’eût transformé. Il n’avait pas tout à fait oublié ses engagements, mais il envisageait les devoirs de son rang, il calculait ses revenus, et l’idée d’aller s’établir à la Ruine ne lui venait pas comme autrefois. Néanmoins le souvenir de ses amours traversait par moments sa pensée. Il ne prononça pas le nom de Mlle de Gnubert ; mais ce soir-là môme, pendant que Dauphine lui servait un souper improvisé, il se mit à la questionner sur ce qui s’était passé dans le quartier durant son absence. La bonne femme lui apprit les événements survenus chez scs' voisins d’un bout de la rue à l’autre ; puis elle ajouta discrètement : « 11 y a une personne dont vous serez peut-être bien aise d’avoir des nouvelles. Elle n’est pas mariée et demeure

toujours dans le quartier. On n'a jamais, mal parlé d’elle. Depuis que vous ôtes parti, elle va tous les étés à la campagne, près de ce cabaret de Gaubert qui lui appartient. Une fois, en revenant de la Ruine, nous l’avons rencontrée sur le chemin.

— Qu’a dit mon père? » demanda Gaspar.

Dauphine hésita un peu et répondit : « Il a dit entre ses dents et en la regardant de travers : « Elle n’est plus jolie. »

Le lendemain, on savait dans toute la ville que Gaspar de Barbejas était arrivé, et chacun s’empressa de lui faire visite. Il avait pris le grand deuPI, et recevait dans la salle avec le cérémonial d’usage, donnant l'accolade à tout le monde et ne reconduisant personne, pas même le premier président au parlement.

Huit jours après, il sortit dans sa chaise à porteurs drapée de noir, et fit des visites; mais il n’alla pas chez Mlle de Gaubert. On parla d’elle devant lui très-discrètement, sans allusions ; il sut ainsi qu’elle vivait un peu plus dans le monde, et put comprendre qu’elle y était classée parmi les vieilles filles.

Quelque temps après, il la rencontra fortuitement dans une maison où l’on recevait l’après-midi. Lorsque Gaspar entra, les parties de jeu étaient engagées, et Mlle de Gaubert travaillait avec quelques dames charitables à des vêtements -pour les orphelins. Sa cousine Mme de Roquevire, se pencha à son oreille lorsqu’on annonça M. de Barbejàs : * Au nom du ciel, lui dit-elle, faites bonne contenance ; tout le monde a les yeux sur vous. »

Gaspar fit le tour des tables de jeu en présentant

ses respects; ensuite il vint saluer Mlle de Gaubcrt avec un visage tranquille, comme quelqu’un qui rend ses devoirs à une personne indifférente qu’il a vue la veille; la pauvre tille s’inclina sans lever les yeux ; elle était près de s’évanouir. Ce fut Mme de Roquevire qui répondit au compliment de Gaspar. Celui-ci éprouva, en revoyant l’objet de ses premières amours, un sentiment de profonde tristesse ' cette fleur de beauté qu’il avait laissée si brillante et si fraîche était passée; la belle Pauline n’avait plus de tous les attraits de sa jeunesse que son doux regard et la grâce de son sourire; par un naïf retour sur lui-même, Gaspar leva les yeux vers un miroir et considéra avec une secrète amertume sa propre figure : lui aussi avait vieilli. Apparemment Mme de Roquevire devina sa pensée, car elle dit en le regardant en face : « Vous devez ne plus reconnaître personne après une si longue absence; eh ! eh ! monsieur- de Barbejas, vous aussi vous êtes un peu changé.' »

Il sentit le trait, et ne sourcilla pas.

« C’est l’effet des fatigues et des privations auxquelles on est sujet dans la carrière que j’ai suivie, répondit-il simplement. Vous, madame, vous n’avez pas subi l’effet du temps' : sur mon honneur, je vous trouve rajeunie. *

Ce compliment n’élait pas une ironie; comme toutes les femmes incontestablement laides, la veuve avait éprouvé le bénéfice des années : la maturité de l’àge, en lui donnant un certain embonpoint, avait éclairci son teint et adouci ses grands traits anguleux. Mais elle n’attachait aucune importance à ce petit avantage, et le propos de Gaspar ne la flatta nullement.

« Ma cousine et moi, nous avions entendu dire que vous étiez de retour, reprit-elle d’un ton aigredoux ; mais nous ne pensions pas avoir l’honneur de vous rencontrer ici aujourd’hui.

— C’est un hasard dont je me félicite, » répondit-il avec l’accent le plus naturel. Et, comme la conversation tombait, il reprit : « On m’a dit, madame, que votre procès contre les héritiers de feu M. de Roquevire était enfin terminé, et que vous l’aviez gagné.avec les dépens; celte nouvelle m’a causé une sensible joie.

— Yous ôtes trop bon, » répliqua-t-elle sèchement. Et après un moment de silence elle ajouta avec intention : « U’ arrêt de MM. du parlement me mit en possession, il y a sept ans passés, d’une petite terre dans le voisinage cjes biens de ma cousine; je suis à une demi-heure de chemin du cabaret de Gaubert, et vous apercevrez de loin ma maison quand vous irez à la Ruine.

— Si vous y étiez dans ce moment-là, je m’empresserais de vous rendre mes devoirs en passant, « répondit poliment Gaspar.

Un moment après, Mlle de Gaubert ayant laissé tomber ses ciseaux, il se hâta de les ramasser, et les lui présenta en faisant une profonde inclination.

« Mille pafdons, monsieur, » balbutia-t-elle sans le regarder.

Alors il s’assit près d’elle, et débita quelques banalités qui s’adressaient à tout le cercle ; puis il se rapprocha des tables de jeu, et S’assit pour faire une partie d’hombre.

Une demi-heure après, Mme de Roquevire se leva, jugeant qu’elle pouvait sans affectation emmener sa cousine. Celle-ci n’avait pas quitté sa place; elle travaillait avec une activité machinale, ne détournant pas les yeux du bout d’ourlet qu’elle était en train d’achever, et répondant au hasard quelques monosyllabes quand on lui adressait la parole. Sur le signe que lui fit Mme de Roquevire, elle plia lentement son ouvrage, mit sa pelisse, et dit à voix basse : « Allons, cousine. »

Elles sortirent doucement, en faisant de petites révérences discrètes, afin de ne pas interrompre les conversations. Gaspar s’aperçut qu'elles se retiraient, et, sans quitter les cartes, il les salua d’un

geste respectueux. Lorsqu’elles furent dans la rue, Mme de Roquevhre dit avec sollicitude : « Appuyezvous sur moi, cousine; vous m’avez fait grand’peur tantôt; vous étiez si pâle, qu’il m’a semblé que vous alliez tomber en défaillance. »

Elle n’avaient qu’une rue à traverser pour gagner leur maison. En rentrant, Mlle de Gaubert monta à sa chambre sans rien dire et s’assit, le visage caché dans ses mains, en face de Mme de Roquevire. Celle-ci la considéra un moment avec inquiétude ; puis elle s’écria en croisant les bras : « Eh bien ! ma pauvre enfant, que dites-vous de cette rencontre? Vit-on jamais rien de pareil? »

Mlle de Gaubert resta la tête baissée, et ne répondit pas.

« Un tel procédé passe toute imagination, reprit la veuve avec véhémence; n’êtes-vous pas indignée, outrée, confondue enfin ?

— Non, ma cousine, répondit Mlle de Gaubert en relevant la tête et en tournant vers le ciel ses yeux mouillés de larmes et rayonnants d’une douce joie.

— Comment? Que dites-vous? s’écria Mme de Roquevire avec une sorte de stupeur.

— Je l’aime, je suis heureuse, murmura la pauvre fille.

— Vous voyez bien pourtant qu’il a oublié ses en-

gagements, qu’il ne songe pas à vous épouser, qu’i] ne vous aime plus ! ■ ,

— Qu’importe? Il est revenu ! s’écria Mlle de

Gaubert avec un élan de généreuse tendresse, de passion opiniâtre et désintéressée; je ne tremblerai plus d’apprendre qu’il est mort, que la mer l’a englouti.... A présent le tonnerre et les tempêtes peuvent gronder, je n’ai plus peur pour lui!... Je n’éprouverai plus les tourments, les affreuses inquiétudes de l’absence. A chaque instant, je pourrai me dire qu’il est là, que je le rencontrerai peut-être. Ah! c’est trop de bonheur pour une pauvre créature qui a si longtcriips souffert. Tantôt, quand je l’ai vu, quand j’ai entendu le son de sa voix, j’ai cru que j’allais mourir ; la force me manquait pour supporter tant de joie.... Qu’est-ce qui pourrait me faire souffrir maintenant? Si mon âme était accablée de quelque peine, je n’aurais qu’à me dire pour la faire cesser : Il est ici, celui que j’ai tant pleuré; il est

« ici, il ne partira plus. »

— Ah! mon cher cœur, vous divaguez! dit la veuve consternée ; pour votre gloire et pour votre repos, il faut vaincre cette inclination.

— C’est impossible, répondit-elle; je me suis ac-

coulumée à vivre aVcc cette chaîne. Depuis bien des < années, je n’ai pas passé un seul jour sans que ce-

lui que j’aime fût sans cesse présent à ma pensée. Malgré tant de douleur et d’angoisses, mon cœur a trouvé des douceurs infinies dans cet unique attachement. Ah ! croyez-le bien, le bonheur d’aimer est encore plus grand que celui d’être aimée. L’amour que' je porte à M. de Barbejas ne finira qu’avec ma vie; mais, soyez tranquille, cousine, ni mon honneur ni ma bonne renommée n’en souffriront. Le monde est juste ; il ne condamne pas celles dont le cœur est faible et la vie innocente. Quand j’étais dans la fleur de ma jeunesse, j’ai aimé M. de Barbejas sans mystère, et aussi sans reproches. Aujourd’hui je l’aimerai secrètement, humblement, ainsi qu’il convient à une pauvre fille qui n’a plus ni jeunesse ni beauté; et, quelque petite que soit la part qu’il me donnera dans son amitié, je m’en contenterai.

— Et s’il se mariait? dit la veuve.

— Je prendrais le voile, » répondit sans hésiter Mlle de Gaubert.

Depuis son arrivée, Gaspar n’avait pas passé une , «

seulefoissous les fenêtres de Mllede Gaubert. Ce jourlà, en sortant de la maison où il l’avait rencontrée, il suivit pour rentrer chez lui la rue où elle demeurait. Le logis avait toujours le même aspect propre et soigné : mais tout était muet à l’intérieur, personne ne paraissait aux croisées, les rideaux étaient tirés

partout, et l’on n’apercevait pas, comme autrefois, entre les volets du rez-de-chaussée, le visage riant de la petite Jeannette qui filait en chantant, assise dans la salle basse. Cependant les résédas fleurissaient toujours au coin du balcon, etleurs tiges frôles débordant entre les barreaux, semblaient secouer dans l’air leurs doux parfums. Gaspar soupira et passa en rasant le mur. En ce moment, Mlle de Gaubert travaillait penchée sur son métier à tapisserie. Elle ne se douta pas que celui qu’elle aimait était si près d’elle. Le vieux Sultan, endormi sur le tapis, releva la tête en flairant autour de lui : son instinct l’avait averti, mais il ne se dérangea pas.

L’officier de marine avait contracté pendant ses croisières des habitudes qui n’étaient pas générales à cette époque.

A pétuner il s’élait mis, >

comme dit Scarron le burlesque, et il avait rapporté de Hollande une provision de feuilles de tabac qu’il fumait volontiers, les pieds sur les chenets. Ce soirlà, il s’installa au coin du feu, bourra sa longue pipe de terre et se mit à aspirer voluptueusement le gaz nauséabond qui s’exhalait du fourneau d’un brun huileux, et remplissait la salle de ses énfanations narcotiques. D’abord il se prit à réfléchir et à calculer

derechef ses dépenses et ses revenus : car une sorte de remords s’élevait dans son cœur , et il songea avec quelque attendrissement au regard ému et furtif que Mlle de Gaubert avait jeté sur lui lorsqu’il était entré dans ce salon où on ne l’attendait pas. En l’état, il pouvait maintenir son rang sans s’imposer les dure^privalions auxquelles il avait été soumis jadis; mais en se mariant il devenait sujet à de plus lourdes obligations. La vanité du siècle voulait qu’une dame s’habillât autrement qu’une demoiselle, et ce n’était qu’à un certain âge que les femmes de condition pouvaient renoncer à leurs parures mondaines. Mlle de Gaubert était mise avec une extrême simplicité : grâce à son état de fille, elle pouvait seprésenter partout en robe de taffetas uni, avec un mantelet noir et une coiffe de gaze ; mais en devenant Mme de Barbejas , il lui fallait des dentelles et des bijoux. Or, tout compte fait, le revenu de la huine, joint au revenu du cabaret de Gaubert, était loin de suffire à ces nécessités fastueuses.

L’officier de marine bourra encore une fois sa pipe, se renfonça dans son fauteuil et murmura avec un grand soupir :

« Nous ne pourrions pas tenir notre rang dans le monde. Que la volonté de Dieu soit faite ! le nom de Barbejas s’éteindra avec moi ! »

Les deux cousines allaient habituellement dans quelques maisons qui étaient ouvertes l’après-midi, et où se réunissaient les personnes régulières qu’on ne rencontrait jamais le soir hors de chez elles. L’officier de marine était admis avant son départ dans celte société austère, et il y reprit naturellement sa place. Mlle de Gaubert jouit alors du bonheur négatif qu’elle avait espéré. Elle voyait presque tous les jours celui qu’elle aimait d’un amour si patient; il était auprès d’elle d’une politesse aisée et respectueuse, avec des nuances d’empressement qui la charmaient. Les chagrins l’avaient fanée et brisée ; le bonheur lui rendit quelque chose de sa beauté; elle s’en aperçut et en ressentit une secrète joie : dès lors l’indifférence de M. de Barbejas n’était plus pour elle une humiliation. Cette période

de son existence fut véritablement heureuse ; elle vivait recueillie dans les félicités intimes d’un amour toujours innocent et toujours jeune. Le monde, juste envers elle, ne la blâmait pas, et, comme elle l’avait pressenti, il pardonnait les faiblesses de son cœur en faveur de la pureté de sa vie.

Gaspar de Barbejas suivait les traditions paternelles; il vivait noblement, et à l’occasion il savait être magnifique. L’été, il allait passer un mois ou six semaines à la Ruine , et à son retour il donnait le grand dîner annuel dont son père avait en quelque sorte rédigé le menu. Jamais homme ne fut plus exact et plus cérémonieux; il n’était en reste de visites avec personne : pourtant il ne se présenta pas chez Mlle de Gaubert. A la nouvelle année seulement, il lui faisait parvenir ses compliments et ses vœux sous la forme d’un splendide cornet de dragées. Mme de Roquevire recevait un cornet tout pareil, et en le remerciant elle lui disait avec ironie ;

« Vous êtes d’une galanterie sans pareille, monsieur de Barbejas; vous prodiguez vos douceurs à

tout le monde, mais il ne faut pas s’y fier. »

Plusieurs années s’écoulèrent ainsi. Mlle de Gaubert était parvenue à l’âge où une vieille fille ne devient plus, en se mariant, une jeune femme, et Gaspar de Barbejas atteignait la cinquantaine. Il avait

encore une belle tournure, mais ses campagnes sur mer lui avaient laissé des rhumatismes qui le tourmentaient parfois. On remarqua non sans étonnement qu’à mesure qu’il vieillissait, il devenait plus empressé auprès de Mlle de Gaubert, et qu’il allait fort assidûment dans les maisons où il espérait la rencontrer. Les gens les plus sévères n’y virent aucun mal, et personne ne s’en étonna; quelques-uns môme citèrent l’exemple du feu roi, qui, jusqu’à son dernier jour, avait aimé vertueusement la plus austère dame du royaume de France. Nul ne prévit cependant le dénoûment de ces vieilles amours.

Un dimanche, après-midi, M. de Barbejas alla frapper à la porte de cette maison où il n’était entré qu’une seule fois, la veille de son départ. C’était l’heure où Mlle de Gaubert retournait à l’église pour lés exercices de la congrégation des filles, dont elle avait récemment été nommée prieure. L’officier de marine était en grand uniforme, comme dans les jours de cérémonie. Il demanda Mme de Roquevire. Jeannette perdit la tôte en le voyant là; elle le laissa au pied de l’escàlier et courut avertir sa maîtresse. Celle-ci, non moins stupéfaite, parut aussitôt et pria M. de Barbejas de monter dans la salle. Il s’assit gravement, offrit ses très-humbles

respects, puis, après s’ôtre recueilli un moment^ il dit sans préambule :

« Madame, je viens vous demander la main de Mlle de Gaubert.

— Enfin ! pensa tout haut la veuve.

— Soyez-moi favorable, poursuivit-il sans se déconcerter. Je ne parlerai à Mlle de Gaubèrt qu’après avoir obtenu votre consentement. Vous êtes sa plus proche parenle et son aînée de quelques mois : la bienséance me commande de m’adresser à vous, comme je m’adresserais à M. son père et à Mme sa mère, s’ils étaient vivants.

— Je consens de grand’cœur à ce mariage, répondit gaiement Mme de Roquevire. Quant à ma cousine, nous allons voir. Toutefois je pense qu’elle ne refusera pas l’hoimeur que vous voulez lui faire. »

Ils discoururent encore un quart d’heure, puis M. de Barbejas se retira discrètement. Lorsque Mlle de Gaubert rentra chez elle après vêpres, sa cousine vint la trouver dans sa chambre, et, lui prenant les mains, elle lui dit : « Ma reine, recevez mon compliment; tous vos vœux sont comblés ; vous épousez M. de Barbejas! »

Et tout de suite elle raconta ce qui s’était passé. Mlle de Gaubert apprit celte nouvelle avec une joie tranquille; la passion s’était aïïiortie çn elle, et il n’y

avait plus dans son cœur qu’un tendre attachement. Son bonheur ne l’étonnait pas, parce qu’elle avait eu déjà une certaine part de félicité, et elle dit avec attendrissement à Mme de Roquevire : « Allez, cousine, je ne me plaignais pas démon sort; il ne m’a pas fallu attendre si tard pour être heureuse. »

On était aux premiers jours de septembre ; le parlement venait d’entrer en vacances, et la haute magistrature, ainsi que tout le beau monde de la ville d’Aix, étaient dispersés dans les châteaux. Le mariage fut célébré un jeudi, à lagrand’messe, avec une pompe religieuse conforme au rang des consorts; mais l’assistance n’était pas nombreuse; il n’y avait guère dans la nef que de petites gens qui restèrent à distance, et quelques dames de la basoche, curieuses de voir la mariée. En sortant de l'église, le marié fit largesse sur le parvis, et tous les polissons de la ville se culbutèrent pour attraper la monnaie qui avait roulé jusqu’au milieu de la place.

Le soir, on racontait dans tous les carrefours que M. de Barbejas avait jeté aux pauvres des poignées de pièces de quinze sols mêlées de rouges liards.

Deux ou trois jours après la cérémonie, Mme de Roquevire partit seule pour sa maison des champs. Les nouveaux époux restèrent à la ville, M. de Barbejas ne se souciant pas d’aller passer sa lune de ,

90 LE fcABARET DE GAUBERT.

miel à la Ruine. Cette union tardive était selon les convenances, et elle avait réellement des chances de bonheur. Ra nouvelle mariée apportait en dot le revenu du cabaret de Gapbert, qui s’élevait alors à près de six cents livres ; elle avait tbutes les aptitudes nécessaires pour gouverner la maison, qui n’était plus aussi bien réglée depuis qu’une jeune servante avait remplacé la pauvre Dauphine, morte récemment ; et l’officier de marine pouvait espérer de voir régner de nouveau chez lui les habitudes d’ordre et de discipline exacte qui lui étaient si chères.

Il fut en effet très-heureux pendant les premiers mois de son mariage. La vieille maison des Barhejas avait pris un nouvel aspect, et il y régnait un certain air d’élégance dont les portraits de famille, accrochés autour de la salle, semblaient s’étonner.

Le meuble en point de Hongrie, aux couleurs claires, avait remplacé les fauteuils de cuir qui depuis

cent cinquante ans figuraient dans la salle du premier étage ; de beaux rideaux de filet brodé masquaient la profonde embrasure des croisées, et les encoignures étaient décorées de vases remplis de fleurs. Le plancher était encore nu ; mais Mme de Barbejas travaillait à un grand tapis qui devait couvrir les carreaux usés et fêlés. M. de Barbejas sc promenait toute la journée au milieu de ces embél-

lissemcnts, et calculait ce qu'il lui en coûterait pour donner une fête où toutes les personnes auxquelles il avait fait part de son mariage seraient invitées.

Mais au milieu de la saison d’hiver une vulgaire catastrophe dérangea ses projets et le rejeta dans des embarras dont il pensait être délivré pour toujours. Un soir, le baile, c’est-à-dire le chef des bergers qui gardaient les troupeaux de la Ruine, arriva son long bâton à la main et sa besace au dos; cet homme venait de la crau d’Arles, où descendent l’hiver tous les bestiaux qui paissent durant l’été sur les montagnes alpestres. Il annonça à M. de Barbejas que les deux tiers de ses troupeaux avaient péri de maladie dans l’espace de quelques jours : plus de la moitié du revenu de la Ruine était ainsi perdu.

M. de Barbejas supporta ce revers avec un certain sang-froid. « Que la volonté de Dieu soit faite! dit-il au baile; il faudra renouveler le cheptel, ou bien la Ruine ne rapportera pas deux cents livres l’année prochaine. J’aviserai. Je ne veux pas qu’on sache ce malheur dans la maison. Voici un petit écu ; va-t’en prendre gîte ailleurs, et dès demain retourne à la crau d’Arles.

— Oui, monsieur, » répondit le baile en mettant son chapeau.

Mme de Barbejas était au salut; elle rentra un mo-

ment après, et trouva son mari qui se promenait dans le vestibule. Il ne lui dit rien, et elle ne soupçonna pas la perte qu’il venait d’essuyer. Quelques jours plus tard, ils soupaienten tête-à-tête au coindu feu, dans celle salle qui avait vu tant de splendides dîners et un nombre bien plus considérable encore de maigres repas. La table était honnêtement servie ; deux ou trois bonnes bûches flambaient dans la cheminée, et François, la serviette au bras, versait à boire un vin qui n’était pas trop aigrelet.

« Ce hochepot est parfait,’ dit Mme de Barbejas ; j’étais un peu dégoûtée , mais il m’a redonné l’appétit. Vous en servirai-je encore un morceau?

— Grand merci, répondit M. de Barbejas; je ne mangerai plus qu’un peu de fruit.

— Je vous trouve l’air assombri, reprit-elle affectueusement ; qu’y a-t-il donc?

— Rien, en vérité, rien de nouveau; je songe à ce bal de M. le premier président.

— Nous y paraîtrons, si vous jugez la chose convenable ; mais je vous avoue que je ne suis jamais plus contente qu’ici, seule avec vous.

Moi aussi j’aiine le coin du feu, et je resterais volontiers chez moi; mais il est plus difficile qu’on ne pense de renoncer au monde. J’avais cru que nous vivrions tout à fait retirés; et, vous le voyez,

c’est impossible; on nous recherche, on nous comble: voilà trois invitations pour cette semaine. »

Mme de Barbejas regarda son mari d’un air heureux, et lui dit en souriant : « Donnons encore cette année au monde ; d’ici£ l’hiver prochain, je trouverai bien un prétexte pour rester à la maison.

— C’est tout à fait mon intention, répondit-il. Le bal de M. le premier président sera très- brillant ; j’ai mandé le tailleur afin qu’il vous fasse une robe....

— Y pensez- vous, mon cher mari ? interrompitelle; j’ai déjà deux ajustements complets, c’est très- . suffisant ; vous dépensez trop d’argent pour moi.

— Ne vous inquiétez pas de cela , répliqua-t-il ; laissez-moi le soin de nos dépenses; s'il plaît à Dieu, nous pourrons les augmenter, au lieu d’être obligés de les diminuer. Je ne suis encore sûr de rien cependant. Mon bien de la Ruine me cause des embarras, je ne vous le cache pas ; mais j’ai l’espoir d’arranger toutes choses à notre satisfaction : si je parviens à conclure, comme je l’entends, l’affaire qu’on me propose, nous serons, pour le reste de notre vie, délivrés de tout souci.

— Vous auriez alors beaucoup d’argent? demanda-t-elle.

— Plus que je n’en ai jamais eu.

— Et comment cela, dites-moi?

— Vous le saurez plus tard, quand l’affaire sera faite.

— Attendrai-je longtemps?

— Moins de huit jours peut-être. ,

— Eh bien ! alors, moi aussi je vous dirai quelque chose, fit-elle en lui donnant la main à travers la table. Veuille le ciel que vous réussissiez, mon cher mari! »

Les jours suivants, M. de Barbejas sortit dans la matinée ; il avait l’air préoccupé et ne parlait plus de ses affaires. Sa femme supposait qu’il sollicitait l’augmentation de sa pension de retraite ou quelque autre faveur; mais comme il ne faisait aucune allusion à ce sujet , elle n’essaya pas de l’interroger. Un jour enfin il rentra avec un visage joyeux, et lui dit en l’embrassant :

« Félicitons-nous, nos revenus sont doublés. Deux mille livres de rentes en sus sur votre tête et sur la mienne ; je viens de signer l’acte....

— Quel acte? demanda-t-elle en tremblant.

— L’acte de vente, répondit-il ; je vous l’ai dit maintes fois, les anciens domaines de ma famille ne rapportent plus rien, et nos revenus diminuaient de jour en jour. J’ai vendu la Ruine à fonds perdu,

ainsi que cette maison, dont nous conserverons la

jouissance notre vie durant. C’est une affaire finie ;

nous allons désormais vivre à l’aise et sans aucun souci. »

Mine de Barbejas se couvrit la figure de son inouchoiret répondit à celte explication parun gémissement si douloureux, que sou mari en tressaillit.

« Qu’y a-t-il donc ? s’écria-t-il; vous voilà toute bouleversée !...

— Ah! monsieur, qu'avez-vous fait? dit-elle en fondant en larmes. L’acte que vous venez de signer dépouille notre enfant.... »

A cette déclaration, M. de Barbejas s'affaissa sur un siège, les bras pendants, le visage pâle. Jamais celte idée de paternité ne s’était offerte à son esprit, et depuis nombre d’années il s’était habitué à se considérer comme le dernier de sa race. L’événement que sa femme venait de lui annoncer lui causait un attendrissement qui allait jusqu'aux larmes et le jetait dans une sorte de désespoir ; mais cet état violent ne dura pas : il se prit à douter, car, en réfléchissant un peu, il trouva que le fait tenait du miracle.

« Ma chère femme, dit-il en prenant les mains de Mme de Barbejas et en la faisant asseoir près de lui, ne vous affligez pas ainsi. Certainement vous vous trompez, et il n’y a pas lieu de concevoir tout à la fois tant de joie et tant de regret. En vé-

rité,jene saurais croire que le ciel m’envoie un héritier.

— Plût à Dieu que je vous l’eusse annoncé plus lût! répondit la pauvre femme en retenant ses pleurs et en s’accusant elle-même, afin de lui épargner des remords. C’est ma faute si vous avez vendu la Ruine ; j’aurais dû parler l’autre jour. Ma cousine, à laquelle je m’étais confiée, n’approuvait pas que je vous eusse caché si longtemps mes espérances. Elle me donnait un bon conseil, quand elle me pressait de vous déclarer le bonheur qui nous arrive. »

Tandis qu’elle parlait ainsi, M. de Barbejas arrêtait sur elle un regard éperdu ; la conviction entrait dans son esprit, il s’étonnait même de ne s’être pas aperçu plus tôt d’une chose aussi évidente. En ce moment, tout l’orgueil de son sang se réveilla en lui, et il s’écria avec un transport de douleur: «J’ai vendu l’héritage de mes ancêtres!... Il me naîtra

un fils peut-être, et je n’ai plus rien à lui laisser que mon nom.... »

Et, achevant ces paroles , il baissa la tôle et demeura les lèvres entr’ouvertesje regard fixe, comme un homme tout à coup frappé d’hébétude. Sa femme effrayée lui prit la main, mais il la repoussa doucement et se détourna, comme importuné de sa

présence. Elle s’assit en silence à quelques pas de lui, attendant qu’il la rappelât et s’affligeant plus encore du désespoir morne et muet où il paraissait plongé que de la ruine anticipée de l’enfant qu’elle allait mettre au monde.

Mme de Roquevire arriva sur ces entrefaites. Elle savait tout déjà ; c’était un des héritiers de feu M. de Roquevire qui avait acheté la Ruine et la maison des Barbejas. Elle venait de l’apprendre par hasard chez son notaire.

« Eh bien! fit-elle haletante d’indignation, est-ce vrai ce qu’on m’a dit tantôt dans l’étude de M' Graftin? » Puis, jetant les yeux sur M. de Barbejas, qui était resté immobile dans son fauteuil, elle lui dit avec une inclination de tête ironique : « Monsieur, j’ai l’honneur de vous saluer.

— Ah ! sainte Vierge ! qu’a-t-il donc ? » s’écria Mme de Barbejas en se précipitant vers son mari.

Elle avait raison de s’étonner, car le fait était inouï : pour la première fois de sa vie, M. de Barbejas ne se levait pas en voyant entrer une femme.

« Parlez-moi, monsieur, lui dit-elle, parlez-moi, je vous en conjure....

— Pourquoi? lui répondit-il d’une voix lente ; je n’ai rien à vous dire. »

Là-dessus il se leva, et descendit dans le jardinet

qui était derrière la maison.

a Laissez-le aller, dit Mme de Roquevire en arrêtant Mme de Barbejas, qui voulait le suivre ; son chagrin se calmera ; vous n’êtes pas femme à le tourmenter par vos reproches, et certes ce n’est pas lui que je plains en ce moment.

— Ah ! ma cousine, s’écria la pauvre dame en se jetant tout en larmes dans les bras de la veuve, j’ai le pressentiment de quelque malheur ; je ne serai pas venue pour longtemps dans cette maison.... Vous qui avez été témoin de toutes les épreuves de ma vie, promettez-moi de m’assister jusqu’au dernier moment.

— Remettez-vous, mon cher cœur, lui répondit Mme de Roquevire en pleurant avec elle; rien, grâce au ciel, ne justifie vos tristes prévisions. Quant à cette déplorable affaire, il faut s’en consoler, car c’est un malheur sans remède. Dès que j’ai su le premier mot, j’ai demandé à Graffin s’il n’y aurait pas quelque moyen de faire casser l’acte ; mais il m’a sur-le-champ démontré que le procès ne serait pas soutenable. Je le connais d’ailleurs, cet acquéreur ; c’est le chevalier de Roquevire.

— Celui qui vous a fait onze procès ! s’écria Mme de Barbejas.

— Lui-même. Oui, c’est lui qui a acheté la Ruine à rente viagère; mais j’espère bien qu’il n’aura pas fait un bon marché. Vous me vengerez, cousine ; vous vivrez cent ans , et j’aurai la joie de le voir s’endetter pour vous payer ces deux mille francs de pension.

— Je le désire, » répondit Mme de Barbejas en soupirant et en croisant ses mains sur son giron avec ce geste particulier aux femmes qui commencent à éprouver les sollicitudes maternelles.

A dater de ce jour, Gaspar de Barbejas fut affecté d’une maladie d’esprit qui se manifesta d’abord par un changement complet dans ses habitudes. Il cessa tout à coup d’aller dans le monde, et devint d’une humeur si sombre, si taciturne, que sa femme elle-même osait à peine l’aborder. Au lieu de se tenir, comme autrefois, dans la salle, pour recevoir les visites et faire les honneurs de chez lui, il descendait, dès le matin, dans le petit jardin, sans air et sans soleil, qui de temps immémorial servait de basse-cour, et se promenait la pipe à la bouche dans cet étroit espace, dont il faisait vingt fois le tour en un quart d’heure. Le mauvais temps ne l’empêchait pas de se livrer à cet exercice , et souvent il venait se mettre à table tout grelottant et trempé de pluie. François ne parvenait pas toujours à l’habil-

1er convenablement ; il passait à la hâte sa vieille jaquette d’uniforme, et descendait sans jabot ni manchettes, la barbe longue et la perruque de travers. Lorsque sa femme lui représentait doucement qu’il négligeait le soin de sa personne, il répondait: « Mon temps est passé.... Il faut serrer tout ce que j’ai de neuf et de meilleur en fait de vêtements ; ce sera pour votre fils : j’entends qu’il soit convenablement équipé. »

Parfois il lui arrivait de dire tout haut en levant les mains au ciel : « Si feu mon père savait ce que j’ai fait ! il reviendrait de l’autre monde pour me le

reprocher. »

* .Mme de Barbejas attribuait ces aberrations à une idée fixe, à un profond chagrin que le temps diminuerait, et elle s’appliquait avec une infatigable patience à guérir cette imagination malade. Si quelque chose pouvait faire ce miracle, c’était assurément la tendresse, le dévouement, l’inalté-

rable douceur, l’indulgence sans bornes de cette femme, qui ne s’apercevait même pas qu’elle était maintenant en face d’un maniaque; mais ce doux ascendant ne triompha pas, et les facultés morales de M. de Barbejas déclinèrent rapidement. Mme de Barbejas s’était aperçue que, lorsqu’il avait feuilleté le livre de raison , il paraissait .plus agité,

LE CABARET DE GAUBERT. lOl

plus sombre, plus malheureux, et elle se décida à ôèer le volume de devant ses yeux ; mais il constata le même jour cette disparition et il s’écria avec emportement : « Où est le livre de raison? Je ne l’ai pas vendu; il fait partie de mon héritage. »

Un moment après, il ajouta en baissant la tête avec un geste de désespoir : « Un jour le mouton de sinople des Gaubert etl’étoiled’or des Barbejas seront accolés sur l’enseigne d’un cabaret ; feu mon père l’a dit! » Ces paroles incohérentes résumaient les prévisions, l’humiliation profonde, la mortelle affliction dont le poids accablait M. de Barbejas, et l’idée fixe qui altérait sa raison. Sa femme le regarda tristement et lui dit d’un air pénétré :

« Hélas! ne parlez pas ainsi!... Le ciel ne permettra pas que notre enfant soit réduit à une telle extrémité. Vous aurez la joie de le voir grandir et de reconnaître qu’il portera dignement votre nom.

— Plût à Dieu que je fusse le dernier de ma race ! » s’écria-t-il avec une explosion d’orgueil farouche.

Mme de Barbejas frémit à ce mot; elle comprit tout à coup que son mari n’avait plus conscience de ses devoirs, que tous les sentiments naturels étaient éteints dans son cœur, et que l’orgueil du sang survivait seul en lui. « Que Dieu vous pardonne! » lui dit-elle avec un sentiment de douloureuse corn-

misération. Puis, craignant de l’irriter, elle alla pleurer à l’écart.

Le même jour, lorsqu’elle raconta cette scène à sa cousine, celle-ci lui dit tristement: « Depuis le jour que M. de Barbejas a signé cette vente, il n’a pas eu un seul moment la plénitude de sa raison ; ses actions et ses paroles le prouvent.il n’y a point de remède à un * mal comme celui-là, et tout ce qu’il faut demander à Dieu, c’est qu’il n’empire pas jusqu’à la folie.... »

Ce vœu fut presque exaucé : M.de Barbejas tomba bientôt dans une sorte d’apathie, d’engourdissement moral, qui approchait de la béatitude des fanatiques sectateurs de Bouddha. Il passait des journées entières dans un recueillement silencieux, assis à la même place, les yeux à demi fermés, aspirant la fumée de sa longue pipe et demeurant étranger à tout ce qui se faisait autour de lui. Ce fut une grande douleur pourMme deBarbejas ; elle le pleura comme s’il était mort. Toutes ses espérances reposaient désormais sur son enfant. Elle songeait avec une joie mêlée de souci à cet innocent déshérité avant sa naissance, et qui déjà lui avait coûté tant de larmes. Le moment qu’elle désirait si ardemment arriva enfin. Par un beau jour de printemps, tandis que les hirondelles babillaient sur la fenêtre et qu’un gai rayon de soleil traversait la chambre, elle mit au

monde, après des douleurs inouïes, une petite créature que Mme de Roquevire reçut dans ses bras. La triste mère embrassa la nouveau-née, et dit d’une voix si faible qu’on l’entendit à peine : « Ma cousine, je vous lègue cet enfant.... Vous l’appellerez Gasparie... Ayez soin de son pauvre père.... Je vous laisse à ma place, et m’en vais tranquille.... tranquille vers Dieu.... »

Ses lèvres remuaient encore sans faire entendre aucun son ; elle regardait sa fille, comme pour emporter dans l’autre vie le souvenir de ce petit visage qui plus tard lui aurait souri. Sa respiration devint plus courte, les battements de son cœur plus précipités et plus faibles, et quelques moments après elle expira.

M. de Barbejas était dans la salle. Il apprit en même temps que sa femme était morte et qu’il avait une fille. Il se leva,, alla regarder à travers la porte de la chambre, et dit, en arrêtant sur le lit un œil atone : * Je veux, de belles boîtes de dragées pour le baptême, et des cierges d’une livre pour l’enterrement. »

François l’emmena dans le jardin, et il se promena tout le jour, comme à l’ordinaire, sans donner aucune marque de chagrin ou de sensibilité ; seule- .ment il répétait par intervalles : Cinquante boites

de dragées et des cierges d’une livre. Je veux faire les choses magnifiquement. »

L’enfant reçut le baptême le même jour; Mme de Roquevire fut sa marraine ; après la cérémonie, sa nourrice l’emporta chez elle, dans la maison de son mari, un pauvre artisan du quartier. Le lendemain, on fit les obsèques de Mme de Barbejas ; toute la ville était à l’église, les personnages les plus considérables de la noblesse en tête. La belle Pauline fut enterrée aux Minimes, dans la chapelle des Barbejas, et, jusqu’au jour où les sépultures héraldiques furent violées, elle reposa sous la même pierre que le vieux Barbejas, son inexorable beau-père.

M. de Barbejas ne lui survécut pas longtemps ; il s’éteignit un matin, veille de Noël, sans avoir versé une larme sur la fin prématurée de sa femme et sans se souvenir qu’il avait une fille.

L’acte de vente eut son effet plein et entier ; l’acquéreur entra en possession immédiatement ; tout lui appartenait dans la maison, hormis les archives, et l’héritière des Barbejas ne recueillit rien de la succession paternelle, rien que le livre de raison et un grand sac rempli de parchemins qui remontaient, ou de peu s’en fallait, jusqu’au temps des rois mages.

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Mme de Roqiievire pourvut , non sans peine , à l’éducation de sa filleule ; elle n’avait qu’un modique revenu, et, d’un autre côté, le cabaret de Gaubert ne rapportait plus guère qu’une centaine d’écus , qui n’étaient pas toujours exactement payés. La pauvre dame avait eu d’ailleurs encore un procès à soutenir contre le chevalier de Roquevire ; ce terrible adversaire , dont l’opiniâtreté chicanière était proverbiale au palais, l’avait traînée devant toutes les juridictions, et en dernier ressort elle avait perdu sa cause. Il s’ensuivit des embarras d’affaires qui la forcèrent à vendre la maison qu’elle habitait depuis son veuvage , et où elle avait passé tant d’années paisibles avec sa cousine , les meilleures années de leur vie à toutes deux. Quand ses obligations furent remplies , il ne lui resta plus que son

petit bien des Gipières , au pied des Alpes. Elle résolut alors de quitter la ville d’Aix et de se retirer à la campagne.

Gasparie de Barbejas avait douze ans à cette époque. C’était une enfant délicate, blanche comme un lis et belle comme un ange. Sa marraine l’avait laissée jusqu’alors au couvent des Andrettes, et elle y avait reçu l’éducation qu’on donnait aux filles dans ce temps-là : elle savait lire et écrire tout juste ; mais ses petites mains adroites commençaient à faire en perfection tous les ouvrages à l’aiguille. Son caractère était naturellement grave ; elle ne s’associait jamais à ces explosions de gaieté folle qui, dans les maisons religieuses, éclatent après les heures de silence et d’immobilité, et que provoque le moindre sujet. Quand les autres enfants se récréaient à grand bruit et remplissaient le jardin de leurs éclats de rire, elle les suivait du regard en souriant et restait tranquille près de la maîtresse des pensionnaires, qui, son chapelet à la main et son formulaire sous le bras, surveillait de loin son jeune troupeau.

Elle tenait de sa mère une àme désintéressée et généreuse. Lorsque Mme de Roquevire lui annonça avec un visage triste que sa situation de fortune l’obligeait à seretirer à la campagne et à l’emmener

avec elle, la sérieuse enfant lui répondit : « Ne vous affligez pas, ma marraine ; nous vivrons tout doucement, sans rien dépenser. J’ai un peu de bien qui rapporte un petit revenu ; jusqu’ici, vous avez donné tout cet argent pour moi : maintenant vous le garderez , et il servira à payer ces vilaines gens qui vous tourmentent.

• — Non, répondit Mme de Roquevire en l’embrassant : c’est ta dot , et je ne veux pas y toucher. J’amasserai au contraire cette rente , afin de pouvoir te remettre une petite somme le jour de ton mariage.

— Je ne me marierai jamais, murmura-t-elle.

— Pourquoi donc? lui demanda sa marraine.

— Parce que je suis pauvre et que je m’appelle Mlle de Barbejas, répondit-elle fièrement.

— Ah! mon enfant, tu parles comme ton père! » s’écria la bonne dame , frappée de cet orgueil précoce.

Quelques jours plus tard , une espèce de caravane sortit de la ville d’Aix par la porte de Bellegarde. C’était Mme de Roquevire qui s’en allait, emportant son mobilier, ses hardes et ses sacs de procès. En tête marchaient trois mulets chargés de coffres et d’ustensiles; puis venaient à pied Jeannette et François, qui cheminaient d’un air allègre vers leurs monta-

gnes. Tous deux étaient nés dans les Alpes, et l’idée d’aller finir leurs jours en vue du pic de Cousson les comblait de joie. Mme de Roquevire et sa filleule fermaient la marche, montées sur un petit bardot fringant qui portait sans fatigue ce double fardeau. Le quatrième jour, vers le soir, la petite troupe arriva devant une humble maison de campagne située à mi-côte de la chaîne de collines qui borde la rive gauche de la Bléone et domine toute la plaine des Sièyes. Mme de Roquevire n’avait plus habité ce coin du monde depuis le mariage de sa cousine. A cette époque, elle y était venue seule , et n’avait pu supporter longtemps la solitude, l’isolement où elle s’était trouvée en perdant une société si douce. Ce souvenir ne s’était pas effacé. Elle s’appuya au bras de sa filleule et lui dit tristement : « Autrefois je venais ici tous les étés avec ta pauvre mère ; nous y avons passé ensemble des jours heureux. Allons nous asseoir là-bas, au pied de ce vieux sorbier ; c’est là qu’elle s’arrêtait toujours après sa promenade. » L’enfant passa son mouchoir sur ses yeux; le souvenir de sa mère la touchait toujours ainsi jusqu’aux larmes. Elle suivit silencieusement sa marraine, et toutes deux s’assirent sur un banc de pierre tapissé de mousse, près de l’arbre séculaire dont le léger feuillage frissonnait au moindre souffle de vent.

Le soleil allait disparaître , et ses derniers rayons teignaient les nuages d’un pourpre éclatant mélangé de couleur d’or ; une légère brume s’étendait sur la longue plaine où la Bléone roule ses eaux grisâtres, tandis que dans la région supérieure l’air était d’une transparente pureté, Tout ce paysage était càlme et désert ; le silence universel n’était troublé que par les bêlements des troupeaux et le cri des pâtres qui se répondaient d’un bord à l’autre de la rivière. Quelques maisonnettes de paysans étaient éparses dans la plaine, et, près du chemin qui traversait cette contrée solitaire, on distinguait, à travers les arbres, uh'grand bâtiment carré, surmonté d’une toiture rouge et flanqué d’un pigeonnier aussi haut qu’une tour.

« Quelle est donc cette maison blanche que je vois là-bas, là-bas ? demanda Gasparie,

— C’est le cabaret de Gaubert, lui répondit sa marraine ; c’est le bien que ta mère t’a laissé. Autrefois. c’était un château, avec sa cour d’honneur sur le devant, ses tourelles et ses girouettes ; mais aujourd’hui tout cela est détruit : il ne reste plus rien que le pigeonnier seigneurial et ce grand corps de bâtisse où logent les muletiers, les porteballes , les maquignons, toutes les petites gens qui fout métier de courir les foires de Provence. »

Cependant François avait ouvert la maison, et Jeannette était déjà en train de préparer le souper. Mme de Roquevire s’installa avec sa filleule dans la meilleure chambre et donna audience à son fermier, qui, depuis qu’elle était entrée, rôdait devant la porte. Cet homme lui remit des paperasses griffonnées et maculées de taches qui prouvaient qu’elles avaient séjourné entre ses mains.

« Encore du papier timbré ! s’écria la pauvre femme. Cette fois le chevalier de Roquevire m’intente un procès en restitution et fait saisir mes revenus.

— Mais le bon droit est de votre côté, ma marraine, et vous le gagnerez, ce procès, dit naïvement Gasparie.

— Qui sait ? murmura la bonne dame, avec un profond soupir ; si je le perds par malheur , tout mon douaire y passera.

— Est-ce que nous allons retourner à Aix pour plaider? demanda Gasparie d’un petit air capable.

— Non, non, répondit Mme de Roquevire en souriant malgré son chagrin ; j’ai assez hanté le palais et sollicité les juges : maintenant , à la grâce de Dieu ! »

Cette vieille femme et cette enfant s’entendirent bientôt comme si l’âge n’avait pas mis entre elles

des différences absolues. L’une avait l’esprit jeune et une grande vivacité, malgré ses soixante ans; l’autre était d’un caractère tranquille , et sa jeune intelligence prenait toujours le côté sérieux des choses. Elle était déjà capable d’initiative lorsqu’il s’agissait de questions à sa portée , et sa marraine se plaisait à lui laisser gouverner leur petit ménage. Quand leur installation fut finie, elle voulut aller jusqu’au cabaret de Gaubert pour visiter ses possessions. C’étai^ une promenade de trois quarts d’heure.

Le chemin, qui est aujourd’hui une grande route sur laquelle roulent nuit et jour les charrettes et les diligences, n’était alors qu’un large sentier creusé par les bêtes de somme, et où ne pouvaient passer que des piétons et des gens à cheval. Cette voie de communication, qui conduisait jusqu’à la frontière du Piémont, était très-fréquentée tant que l’hiver ne la rendait pas à peu près impraticable , et l’on y rencontrait à chaque pas des bandes de mulets fièrement harnachés, le poitrail orné de quatre rangs de grelots entremêlés de franges de laine rouge et bleue, lesquels marchaient à la file sous la conduite d’un homme au teint fauve, à la chevelure inculte , aux muscles secs et solides.

Mme deRoquevire et sa filleule, la jupe retroussée 283 8

dans les poches et le parasol à la main, suivirent ce chemin pierreux, donnant le bonjour aux muletiers qui les saluaient en passant , et un rouge liard aux petits paysans qu’elles rencontraient. En arrivant devant le cabaret , elles s’arrêtèrent un moment. Le chemin, un peu plus large en cet endroit, était dominé d’un côté par les pentes boisées de la montagne de Cousson ; de l’autre côté s’élevait l’ancien château de Guillaume de Gaubert. Les croisées étaient à peu près garnies de vitres , les vieilles girouettes grinçaient encore au-dessus du toit, et il y avait sur la porte quelques vestiges d’un écusson armorié qui paraissait avoir été mutilé à dessein . Le corps de logis principal était blanchi à neuf, et à l’angle de la façade il y avait une enseigne représentant un quadrupède à cornes recourbées , dont la couleur approchait du vert pistache. A côté de cet animal fabuleux , une main peu exercée avait écrit en grosses lettres boiteuses : Au mouton vert , UAgasse, aubergiste et cheval de louage. Bon vin et bon logis.

La porte d’entrée s’ouvrait encore sur l’enceinte qui avait dû être jadis la cour d’honneur, et dont une partie avait été transformée en une basse-cour où la volaille prenait ses ébats. Au delà s’étendait l’ancien parterre, planté de légumes , et où il ne

LE CABARET DE GAUBEItT. 115

restait pas trace des compartiments primitifs ; mais une belle fontaine épanchait encore ses claires eaux dans le bassin circulaire, et de légers pilastres soutenaient les vieilles vignes qui formaient une longue tonnelle au fond du jardin.

En ce moment, les muletiers qui s’étaient arrêtés pour la dlnée venaient de repartir, et l’aubergiste était en train de compter sa recette, lorsque Mme de Roque vire entra avec Gasparie.

« Bonjour, meste L’Agasse, lui dit-elle en s’asseyant; voici mademoiselle qui vient un peu voir ce qu’on fait céans.

— C’est bien de l’honneur pour moi , » répondit meste L’Agasse en rejetant vivement dans un tiroir toute la monnaie éparse devant lui. Ensuite il appela à grands cris sa femme et sa servante, chassa les poules effrontées qui picoraient jusque sur la table, et revint le bonnet à la main en s’écriant : a Sainte Vierge ! c’est là notre demoiselle ? Je ne l’aurais pas reconnue.... A la vérité, c’est la première fois que je la vois. Il fait chaud là dehors, n’est-ce pas? Un beau temps pour la moisson; mais cela ne vous fait rien à vous, mademoiselle, vous n’avez point de terres à blé. C’est un malheur, car les prairies ne rendent rien. Ces dernières années, je n’ai pas récolté assez de foin pour nour-

rir une paire de bœufs.... Si l’on n’avait pas quelques avances, il n’y aurait pas moyen de vivre.

— Vous lirez donc de l’argent de votre poche pour payer le fermage? dit naïvement Gasparie.

— Mme de Roquevire ne voudra pas le croire, répondit-il, mais c’est la pure vérité.

— Ce brave homme se ruine, cela n’est pas juste,» s’écria Gasparie en se tournant vers sa marraine.

Celle-ci haussa les épaules et dit tranquillement :

« Meste L’Agasse, vous avez donc emprunté de l’argent pour acheter ce lopin de terre, là-bas, le long de la rivière? Un beau morceau de pré, ma foi ! bien garanti contre les grosses eaux.

— La vérité est que je ne l’ai pas tout à fait payé, répondit-il en soupirant, et même je suis dans de grands embarras.... ma femme le sait bien.

— Comment va la santé, misé l’Agasse? dit Mme de Roquevire à la bonne femme, qui s’avançait avec deux gobelets et une bouteille à la main.

— Pas trop mal, Dieu merci, répondit-elle en faisant la révérence. On nous avait bien dit que vous étiez ici avec notre demoiselle, mais nous ne savions pas que vous viendriez nous voir; sans cela nous serions allés vous chercher avec le cheval, une bête solide, pas du tout méchante.... vous n'auriez pas eu peur. Enfin , ce sera pour une autre fois. À

présent, vous me ferez bien le plaisir de vous rafraîchir avec un doigt de ratafia aux cerises.

— Grand merci pour le moment , répondit Mme de Roquevire. Ma filleule aimera mieux manger quelques poires que nous allons cueillir dans le jardin.

— Au moins reposez-vous encore un peu; ou n’est pas mal ici, dit misé L’Agasse en jetant autour d’elle un regard glorieux. Nous avons acheté de notre argent tous les meubles que vous voyez dans cette salle. Je ne dis pas cela pour mépriser le mobilier que nous y avons trouvé ; mais les muletiers •

ne veulent plus s’asseoir sur des bancs ni manger dans des écuelles de bois : il leur faut des chaises de paille et des assiettes de faïence, comme aux grands seigneurs. »

La salle du cabaret de Gaubert avait en effet un aspect riant et hospitalier. Les murs, blanchis à la chaux, étaient ornés d’une multitude d’images coloriées dont les colporteurs avaient fait cadeau à misé L’Agasse, et celte espèce de tapisserie, à laquelle on ajoutait toujours quelque morceau , couvrait déjà la moitié des lambris. La longue table en bois de noyer reluisait comme les bâtons d’un éventail de laque, et les chaises étaient peintes en couleur gris clair avec des mouchetures de ver-

inillon d’un efiel surprenant. La cuisine s’ouvrait sur cette pièce, et déjà l’on entendait grincer le tourne-broche monumental établi dans la cheminée. Un large escalier tournant conduisait aux chambres du premier étage, où meste L’Agasse pouvait donner la couchée à cinquante voyageurs.

« Voilà certes un beau local, dit Mme de Roquevire ; tout ce qui passe sur cette route s’arrête ici, et pourtant la rente diminue, meste L’Agasse; souvent vous êtes en retard, et vous chicanez sur les arrérages.

— Le métier ne vaut plus rien, répondit-il effrontément ; sur mon âme et mon salut, j’ai grand’peine à gagner ma pauvre vie. Si l’année prochaine ressemble à celle-ci, je suis un homme ruiné....

— Allons, allons, interrompit la vieille dame, nous verrons bien dans quatre ans, à la lin de votre bail. Eu attendant, faites votre devoir; ne souffrez pas qu’on se querelle et qu’on blasphème chez vous, n’hébergez que d’honnêtes gens, ne mettez pas trop d’eau dans votre vin, et payez ce que vous devez à ma filleule. »

Là-dessus elle ouvrit son parasol, fit signe à meste L’Agasse qu’elle le dispensait dé l’accompagner, et alla se promener dans le jardin avec Gasparie. Celle-ci marchait lentement le long des petits sen-

tiers embarrassés de plantes rampantes, et en regardant autour d’elle d’un air pensif. Après un silence, elle dit à sa marraine :

« Est-ce que ma mère venait ici quelquefois ?

— Non, ma chère petite, répondit la bonne dame ; elle n’aimait pas cet endroit et n’y paraissait jamais. C’est pourquoi mesle L’Agasse a fini par s’y considérer comme chez lui. La maison est belle pourtant, et, si l’on mettait en valeur les pièces de terre qui sont à l’entour, cela ferait encore un bon domaine. Plût à Dieu que j’eusse gagné mon dernier procès ! j’aurais pu t’aider à améliorer ton bien .

— Merci, ma marraine, » dit-elle en lui serrant la main de ses deux petites mains frôles. Et, tournant les yeux vers l’horizon, elle ajouta : « Si j’avais de l’argent, je ne le dépenserais pas ici : je rachèterais cette vieille tour qui est là-haut dans la montagne ; je rachèterais la Ruine !

— Qui t’a parlé de la Ruine, chère enfant ? demanda Mme de Roquevire étonnée.

— C’est François, répondit-elle. Il y est allé souvent dans sa jeunesse, et il sait les histoires que l’on raconte dans le pays. Ces vieilles murailles sont le berceau de notre famille ; elles lui ont appartenu durant plusieurs siècles, et maintenant.... »

" 120 LE CABARET ÜE GAUBEHT.

A ces mots, sa voix s’altéra, une larme d’orgueil et de regret mouilla ses longs cils noirs, et elle ajouta : « Mais je m’appelle Gasparie de Barbejas.

— Ah ! si ton grand-père t’entendait, il tressaillerait de joie dans sa tombe, » s’écria Mme de Roque vire.

Le sang des Barbejas ne se révélait pas autrement chez celte enfant ; elle était d’ailleurs d’un naturel doux et tendre qui rendait aimable cette fierté innée. Son intelligence était vive, son caractère naïf et sérieux. La solitude où elle vivait lui fut profitable ; elle lut quelques bons livres qui agrandirent son esprit et lui inspirèrent le goût des choses élevées. Mme de Roquevire l’aimait uniquement, comme un présent inestimable que le ciel avait fait à sa vieillesse, et parfois elle lui disait en l’embrassant : « Va ! ce chevalier de Roquevire , qui me tourmente tant avec ses procès, n’a pas fait une grande affaire le jour où ton père lui vendit la Ruine ; c’est moi qui ai la meilleure part de l’héritage des Barbejas. »

La maison de campagne où elles vivaient n’était guère plus vaste et plus ornée que les maisonnettes des paysans; mais on y retrouvait à chaque pas l’œuvre d’une main soigneuse et prévoyante. C’était la belle Pauline qui avait présidé jadis à l’arrange-

ment de cette humble habitation et embelli ce coin de terre, caché au fond d’une étroite vallée. Les ormeaux qu’elle avait plantés ombrageaient la porte ; ses ruches étaient encore rangées dans le môme ordre, au midi du petit parterre rempli des plantes rares qu’elle était allée chercher sur la montagne de Cousson, et les abeilles bourdonnaient autour des rhododendrons et des grandes sauges bleues qui s’étaient multipliés entre les bordures de buis, maintenant aussi hautes que des charmilles. Aucun bruit du monde n’arrivait dans cette solitude, aux environs de laquelle il n’y avait ni château, ni maisons de plaisance, mais seulement quelques sordides masures habitées par des paysans. L’église paroissiale étant fort éloignée, le dimanche, Mme de Roquevire allait, avec sa filleule, entendre la messe dans une chapelle où se rendait aussi toute la population rurale. Quoique la vieille dame ne jouît d’aucun droit seigneurial, elle avait son banc près de l’autel, un banc de bois où l’on pouvait s’asseoir, tandis que le reste de l’assistance était à genoux sur les dalles. En sortant de la chapelle, elle conviait le pauvre capucin, qui avait déjà fait deux lieues pour venir dire sa messe , à prendre chez elle une tasse de café, et, après l’avoir ainsi régalé, elle ne manquait pas de lui remettre

quelque petite aumône pour son couvent; cette munificence justifiait le privilège du banc près de l’autel, et ajoutait à la considération que les paysans avaient pour la bonne dame.

Gasparic avait appris chez les Andrettes à confectionner ces riches broderies, ces belles dentelles que les dames d’autrefois payaient trente louis l’aune ; elle faisait pour sa marraine des barbes de point d’Alençon, dont une duchesse n’aurait pas . dédaigné de se parer, et pour elle-même des manchettes et des fichus de dentelle qu’elle mettait les dimanches avec une simple robe d’indienne. L’hiver, elle était un peu triste ; mais, quand la belle saison arrivait, elle redevenait vive et gaie. Tout le jour, elle travaillait devant la maison, sous l’ombrage des jeunes ormeaux, à côté de sa marraine. Le soir, elles allaient toutes deux se promener dans la campagne , ou bien elles gagnaient une éminence qui dominait le vallon, et qu’elles appelaient le Belvédère. On découvrait de cet endroit toute la plaine des Sièyes, et à l’horizon, entre les rochers de San Brancassi et la montagne de la Croix, les clochers de la ville épiscopale de Digne. Sur un plan plus rapproché, le cabaret de Gaubert apparaissait derrière un rideau de verdure, et plus près encore on apercevait la chapelle avec sa pe-

tite porte cintrée et son toit couvert de plantes parasites. Gasparie aimait à s’asseoir en ce lieu pour écouter les bruits qui s’élevaient le long du chemin. Tantôt c’était le trot pressé d’un courrier qui se rendait peut-être à la cour de Turin, tantôt le pas agile des mules qui s’avançaient en faisant tin-

ter leurs sonnailles, et la voix retentissante des muletiers qui, nonchalamment assis sur leur monture, chantaient de vieux refrains en langue provençale. Ordinairement bêtes et gens allaient prendre gîte, pour la nuit, au cabaret de Gauhert, dont les fenêtres s’illuminaient dès le coucher du soleil. Ce bruit et ce mouvement récréaient aussi la vieille dame, et elle disait à Gasparie : « Nous ne sommes pas tout à fait dans un désert ; mais c’est grand dommage, mignonne, qu’il ne passe pas un peu plus de beau monde sur cette route. »

Quelques années s’écoulèrent ainsi. Gasparie et sa marraine auraient vécu heureuses dans leur retraite, si de temps en temps Mme de Roquevire n’avait reçu dès lettres de son notaire, M» Gradin, et d’un procureur du même nom qui suivait ses affaires. La pauvre dame avait plaidé toute sa vie, et, quoiqu’elle eût gagné la plupart de ses procès, le meilleur de son bien y avait passé. Cette fois elle tremblait en songeant au résultat de cette dernière

lutte judiciaire; la cause était pendante depuis cinq ans.

Un jour enfin, Mme de Roquevire eut l’heureuse nouvelle du gain de son procès : elle avait triomphé définitivement du chevalier de Roquevire, son implacable adversaire. Le surlendemain, elle reçut une liasse de papiers dont la lecture l’occupa pendant toute la matinée. Lorsqu’elle eut examiné et vérifié toutes ces pièces, elle appela Gasparie et lui dit en pleurant : « J’ai gagné mon procès, mais je suis ruinée. Voici le rôle des frais; il faudra vendre pour payer, il faudra vendre le peu qui me reste.

— Ne vous affligez pas ainsi, ma marraine, lui répondit Gasparie ; nous tâcherons de faire face à tout.

— 11 faudra vendre, répéta la vieille dame; il faudra quitter cette maison; où irons-nous alors?...

— Chez moi, répondit tranquillement la jeune fille ; nous irons demeurer au cabaret de Gaubert.

— Que dis-tu là, mon enfant? s’écria Mme de Roquevire.

— Oui, ma honnc marraine , reprit Gasparie ; c’est une chose à laquelle je songe depuis que ce procès vous cause tant de souci. Le bail de meste L’Agasse va finir; nous ne le renouvellerons pas. François tiendra le cabaret avec Jeannette, et nous

leur donnerons une servante qui les aidera à la cuisine. La maison étant très-grande, nous pourrons bien avoir deux chambres où nous nous tiendrons tranquillement, sans paraître jamais en bas, Il y aura bien du malheur si nous ne trouvons pas moyen de subsister là où meste L’Agasse s’est enrichi ; ayons donc bon courage et bon espoir, ma chère marraine. »

La vieille dame l’attira sur ses genoux, la baisa au front, et murmura en levant les yeux au ciel : « Ainsi donc, grand Dieu ! la prédiction de son père s’accomplira ! »

Il y avait dans le vieux château transformé en hôtellerie un petit corps de logis séparé du reste de l’édifice par une terrasse à demi ruinée. Les deux dames s’établirent dans ce réduit, dont les fenêtres donnaient sur la campagne. La maison qu’elles quittaient n’était pas plus somptueuse, et elles s’habituèrent bientôt à leur nouveau séjour. Dès les premiers mois, il leur fut possible d’ailleurs d’y faire des embellissements. La clientèle du cabaret avait augmenté; les pièces de quinze sols et même les petits écus foisonnaient dans le tiroir qui servait de coffre-fort à Jeannette : car le bruit s’était répandu sur toute la route qu’on mangeait des pâtés de lapin au Mouton-Vert , et que le vin y était meilleur que du temps de meste L’Agasse. Ces im* portantes améliorations attiraient en foule les mu- 283 y

letiers, les porteballes, les maquignons el autres petites gens ; mais depuis ce seigneur de Barbejas qui fut arrêté par le mauvais temps sous le pic de Gousson, jamais peut-être figure de gentilhomme ne s’était montrée dans le cabaret de Gaubert. Les deux dames n’étaient qu’à une petite distance de tout ce mouvement et de tout ce bruit; néanmoins elles vivaient aussi solitairement que dans leur maisonnette des Gipières; les mêmes occupations, les mêmes délassements remplissaient leurs journées, et leur existence s’écoulait doucement comme autrefois. Mme de Roquevire avait pourtant au fond de l’âme un double chagrin : elle ne se consolait pas d’avoir été forcée de vendre les Gipières, car c’était le chevalier de Roquevire qui avait acheté à l’enchère ce bien de famille, et elle était exposée à des rapports de voisinage avec ce redoutable plaideur; son autre souci, et celui-ci la préoccupait bien davantage, c’était l’avenir de Gasparie. Elle n’entrevoyait aucun mariage possible pour cette belle jeune fille. Un seul parti s’était présenté, et la bonne dame n'y songeait pas sans honte. Après son dernier procès, M« Graffm, enhardi par le mauvais étal de ses affaires, lui avait écrit en lui demandant pour son fils la main de sa filleule, à quoi elle lui avait répondu tièrement qu’il n’y avait pas d’al-

liance possible entre les parchemins de son étude et les parchemins de Barbejas.

Elles connaissaient toute la population rurale des environs, depuis le riche paysan qui, comme meste L’Agasse, possédait de bonnes terres au soleil, jusqu’au pauvre chevrier dont le troupeau vagabond lftoutait dans la montagne. Souvent dans leurs promenades elles rencontraient de grands garçons en culottes courtes de drap vert, avec la jaquette de même , qui se hâtaient de tirer leur chapeau et auxquels elles donnaient familièrement le bonjour. Si d’aventure ils allaient du même côté, la conversation s’engageait aussitôt sur l’état des récoltes pendantes, le prix du seigle et autres détails de la vie agricole; mais, quelle que fût la difficulté du chemin, le jeune paysan se gardait bien d’offrir l’appui de son bras aux promeneuses. S’il s’agissait de franchir quelque ruisseau, il passait sur l’autre bord d’une enjambée; puis il s’arrêtait les mains dans ses poches et attendait tranquillement que les deux dames se fussent tirées de ce mauvais pas. Dans ses idées, c’eût été leur manquer de respect que de leur toucher seulement le bout (les doigts. Naturellement aucun de ces personnages rustiques n’aurait osé lever un regard amoureux sur Gasparie, dont la beauté ne les frappait pas d’ailleurs ;

ils la trouvaient bien moins jolie avec sa taille fine et son blanc visage qu’une robuste tille aux joues carminées, à l’allure solide, qu'une bonne cam- • pagnarde bien tannée par le grand air et le soleil.

Les muletiers qui s’attablaient pour souper dans la grande salle du MoutorvV ert ne faisaient pas longuement la veillée : dès qu'ils avaient bu leur dernier verre de vin, ils se hâtaient de gagner le premier étage, où ils couchaient par chambrées, dans les vastes pièces qu’occupaient jadis les sires de Gaubert. Aussitôt qu’ils s'étaient retirés et que tout était en ordre dans le cabaret, François s’en allait avec Jeannette au pavillon des dames , comme ils l’appelaient, et là ils commençaient joyeusement un nouveau service. Jeannette dressait le couvert et apportait le souper ; François, la serviette au bras et droit derrière la chaise de Gasparie, changeait les assiettes et versait à boire. Lorsque sa jeune maîtresse voulait le dispenser de ce service, il refusait d’obéir : «Ça me repose, disait-il, de voir manger si proprement et de manier encore l’argenterie. »

Trois années environ s’écoulèrent ainsi. Un dimanche, jour de la Pentecôte, en entrant dans la chapelle à l’heure de la messe, Mme de Roquevire sc trouva face à face avec un homme d’un certain

âge, poudré à frimas, l’épée au côté et vêtu d’un habit vert galonné d’argent : c’était le chevalier de Roquevire. Cet odieux parent lui fit une grande révérence et resta droit à l'autre bout du banc, tandis qu’elle s’asseyait avec Gasparie. La bonne daine eut de grandes distractions durant le service divin : elle se rappelait avec un amer ressentiment ses désastres judiciaires, et déplorait avec de nouveaux regrets l’acte qui avait mis l’héritier de son défunt mari en possession de la fortune délabrée des Barbejas. En sortant de la chapelle, elle faillit oublier de faire son invitation au pauvre capucin, qui, depuis qu’elle avait quitté les Gipières, montait tous les dimanches au cabaret de Gaubert pour prendre chez elle sa tasse de café. Après avoir tourné un regard affligé vers son ancienne demeure, elle prit le bras de Gasparie et lui dit à voix basse : « Regarde cet étranger ; tu le connais, quoique tu ne l’aies jamais vu : c’est à lui que ton père a vendu la Ruine.

— Ah ! » fit Gasparie en pâlissant.

Mais elle se remit aussitôt, et suivant du regard le chevalier de Roquevire, qui s’éloignait du côté des Gipières, elle murmura: « Qui sait?... je pourrai peut-être un jour racheter l’héritage de ma famille !

— Peut-être! répéta Mine de Roquevire, frappée

de cet espoir obstiné; ceux de ta race ont des pressentiments qui se vérifient. »

Après cette première rencontre, les deux dames retrouvèrent tous les dimanches le chevalier de Roquevire à la chapelle. Lorsqu’elles paraissaient, il se rangeait en faisant une profonde inclination, et restait debout, un peu en arrière du banc, comme pour leur donner le pas. Elles répondaient à son salut par une froide révérence, s’asseyaient discrètement en prenant soin de laisser libre la place qu’il aurait pu occuper, et entendaient la messe sans relever la tète, les yeux fixés sur leur livre d'heures.

Le quatrième dimanche, elles trouvèrent le chevalier au seuil de la chapelle. Il s’avança avec une politesse grave et leur présenta l’eau bénite. A ce geste, Mme de Roquevire s’arrêta confondue et regarda Gasparie. Celle-ci se déganta, toucha du bout de ses doigts roses les longs doigts osseux du chevalier, rendit l’eau bénite à sa marraine, et entra dans la chapelle les yeux baissés. Quelques jours après, le chevalier envoya son laquais présenter • ses très-humbles devoirs à Mme de Roquevire, et lui fit demander en même temps à quel moment il pourrait se présenter devant elle sans la déranger. Lorsque la vieille dame reçut ce message , elle dit à

sa filleule : « Autrefois nous avons eu ainsi plusieurs entrevues pour régler mon douaire à l’amiable, et toujours il s’en est suivi quelque bon procès. Fasse le ciel que cette fois encore il ne s’agisse pas de quelque chicane !

— Vous ne pouvez pourtant pas vous dispenser de recevoir sa visite, observa Gasparie ; tenez, ma marraine, croyez-moi, débarrassez-vous de lui au plus vite, demain par exemple.

— Soit, » répondit-elle en soupirant.

Le chevalier de Uoquevire vint en effet le lendemain. Il s’était attendu sans doute à trouver la pauvre veuve et sa filleule dans le cabaret, au fond de quelque petite chambre pauvrement meublée, se récréant à regarder par la fenêtre les passants qui faisaient balte devant le Mouton-Vert pour boire un verre de vin, et il demeura tout étonné lorsque François l’introduisit dans le pavillon des dames.

Elles étaient assises dans un petit salon dont quelques portraits de famille ornaient les lambris. Les fauteuils de bois étaient garnis de coussins moelleux; le parquet était brillant et uni comme une glace ; enfin il y avait sur la cheminée une pendule à sonnerie qui provenait de la succession de feu M. de Roquevirc, La vieille dame tricotait assise à côté d’un guéridon, et Gasparie travaillait à un ou-

vrage de broderie. Quand le chevalier entra, Mme de Roquevire posa son tricot et ses lunettes sur le guéridon, se leva lentement et fit une majestueuse révérence. François avait avancé un siège ; le chevalier s’assit après avoir fait ses baisemains , et commença un discours embrouillé sur tous les malheurs qui résultaient des procès de famille. La vieille dame l’interrompit dès les premiers mots.

« Eh ! monsieur, je suis fort de votre avis, lui dit-elle ironiquement, nous aurions dù nous entendre; c’est dommage qu’il soit trop tard.

— Il n’est jamais trop tard pour reconnaître une inj ustice, répondit-il sentencieusement ; je viens vous proposer de revenir sur tous nos comptes...

— Ah! grand Dieu! monsieur, je ne veux pas,

s’écria-t-elle épouvantée ; gardez tout ce que vous avez, je n’y prétends plus rien.

— Vous devriez pourtant, madame, désirer d’accroître votre bien, répondit-il en regardant Gasparie ; vous devriez avoir l’ambition de léguer quelque fortune à cette belle demoiselle, qui sans doute sera votre héritière.

— Il me reste un capital de quatre mille sept cçnts livres, c'est à elle que je le laisserai ; certainement je voudrais faire plus, » murmura la bonne

dame, attristée tout à coup par cette idée qu’elle n’avait presque plus rien à lui donner.

Gasparie laissa aller son ouvrage, prit la main de sa marraine, la garda dans les siennes et dit avec quelque hauteur en se tournant vers le chevalier : « Monsieur, je vous en prie, ne parlez plus de toutes ces choses; si votre conscience vous reproche d’avoir touché au bien d’autrui, faites l’aumône aux pauvres ; c’est toujours une restitution.

— Ah ! mademoiselle, vous êtes un ange ! » s’écria le chevalier avec transport.

Le vieux plaideur s’essuya le front avec son mouchoir, comme il faisait à l’audience lorsqu’il était fortement ému. En ce moment, il eût été capable de conciliation, d’arrangements, de restitution, de tout ce qui est généreux et juste. Il se remit à discourir avec expansion, comme un homme exalté par quelque sentiment vif, par quelque secrète espérance. Il parla de la noblesse de sa maison, et se vanta discrètement d’ôtre riche; il fit valoir enfin tous ses avantages avec l’adresse et la faconde d’un avocat qui sait mettre en relief les bons côtés d’une mauvaise cause.

Mme de Roquevire l’écoutait avec un certain étonnement, tandis que Gasparie, les yeux attachés sur sa broderie, travaillait sans distraction,

comme si elle eût été seule avec sa marraine dans le salon.

La bonne dame, fidèle aux habitudes hospitalières du pays, fit apporter une légère collation dont sa filleule dut faire les honneurs. Les fruits venaient d’être cueillis dans le jardin : c’étaient des poires blondes et parfumées, des bouquets de grosses cerises avec leur feuillage vert, et de petites fraises odorantes. Gasparie emplit un verre à patte de vin cuit et le présenta au chevalier, qui accepta en s’inclinant d’un air ravi. Après avoir bu une petite gorgée, il éleva son verre, et dit en se tournant vers la jeune fille :

« Je bois à vous, mademoiselle; que tous vos vœux soient exaucés.

— Gela dépend de vous, monsieur, répondit-elle spontanément.

— De moi? s’écria-t-il.

— Oui, monsieur, poursuivit-elle d’un ton grave ; mon désir le plus vif est de racheter un jour les biens de ma famille : consentirez -vous à me vendre la Ruine ?

— Oui, mademoiselle, répondit-il sans hésitation.

— Je prends acte de cette promesse, dit-elle vivement, et j’espère être en mesure de vous la rap-

peler h ma majorité. En attendant, monsieur, je vous demanderai de me faire savoir le prix que vous exigerez. »

Il réfléchit un moment, et répondit avec un sourire qui creusa plus profondément les rides de sa bouche plate et pincée :

« Oui, mademoiselle; avant peu vous saurez à quelles conditions vous pourrez rentrer en possession de la Ruine. »

Quand il fut parti, Mme de Roquevire s’écria :

« Je suis émerveillée ! cet homme-là n’est pas reconnaissable. Assurément il médite quelque méchant tour, puisqu’il force ainsi son naturel. Ah! ma mignonne, avant d’entamer une affaire avec lui, il faut y songer à deux fois. Si tu parviens à racheter la Ruine, il trouvera moyen ensuite de te faire deux ou trois procès.

— Nous verrons bien! » répondit-elle gaiement.

Deux jours plus tard, Mme de Roquevire reçut une lettre dont elle reconnut sur-le-champ le cachet armorié.

« Tiens, ma petite reine, dit -elle à sa filleule, voici les conditions du chevalier; lis toimême.

Gasparie déploya la lettre; l’écriture en était mauvaise, une véritable écriture de procureur,

large, désordonnée, inintelligible. Pour la lire couramment, il fallait l’étudier.

« Donne, donne, dit Mme de Roquevire en reprenant le papier; j’ai l’habitude de lire des paperasses, je déchiffrerai cela mieux que toi. »

Lorsqu’elle eut achevé la première page, elle laissa tomber la lettre sur ses genoux et joignit les mains en s’écriant :

« Bonté divine! je ne m’attendais pas à ceci.

— Les propositions de M. le chevalier sont donc extravagantes? dit Gasparie; ou bien il rétracte sa parole ?

— Non, il veut la tenir : il t’offre de te remettre en possession des biens de ta famille à une condition, à la condition de t’épouser; oui, il te demande en mariage....

— Lui! fit Gasparie avec un profond étonnement.

— Lui-môme, dit la vieille dame en achevant de lire la lettre. Voilà ses conditions. »

Et comme Mlle de Barbejas gardait le silence, elle ajouta :

« Est-ce que tu persistes à vouloir rentrer en possession de la Ruine?

— Non, répondit-elle avec un naïf et légitime orgueil ; M. le chevalier en demande un trop haut prix.

— Je vais me dépêcher de lui écrire que tu refuses, s’écria Mme de Roquevire. Eh ! eh ! le voilà débouté! et, quand je lui aurai signifié l’arrêt, il n’y aura pas moyen d’en appeler. Cette fois le méchant homme ne pourra pas nous envoyer du papier timbré. »

Le même jour, François alla porter aux Gipières la réponse de Mme de Roquevire. Lorsqu’il revint, la vieille dame l’interrogea.

« M. le chevalier a lu la lettre d’un bout à l’autre, répondit-il. J’étais devant lui, le chapeau à la main, et j’attendais. 11 est resté un bon quart d’heure à réfléchir, ensuite il m’a congédié en me disant : « Tu présenteras mes très- humbles respects à « madame et à mademoiselle; j’aurai bientôt « l’honneur de leur faire ma visite. » Là-dessus, il est allé voir les maçons, qui bâtissent une belle terrasse, avec un escalier pour descendre au parterre.

«— Est-ce qu’il va s’établir aux Gipières? murmura Mme de Roquevire avec inquiétude ; nous aurions là un mauvais voisinage. »

Le dimanche suivant, les deux dames retrouvèrent le chevalier de Roquevire à l’entrée de la chapelle. Il leur offrit l’eau bénite, ensuite il alla reprendre sa place ordinaire à côté du banc. Sa figure

semblait amaigrie, il avait le teint blême et le front

plissé.

« Le voilà bien mortifié ! » pensa Mme de Roquevire avec une certaine satisfaction.

Quelques jours plus tard, il vint faire sa visite. Sa contenance n’était nullement embarrassée; il s’assit d’un air aisé, et engagea la conversation sur la pluie et le beau temps. Un quart d’heure après, Gasparie se leva, fit une révérence, et sortit du salon.

« J’ai perdu en première instance, dit-il en la suivant des yeux.

— Je ne vous conseille pas d’en appeler, répliqua sèchement Mme de Roquevire.

— J’attendrai, fit-il en ouvrant sa tabatière; il n’y a pas péril en la demeure.

— Qu’entendez-vous par ces paroles? interrompit la vieille dame, outrée d’un tel aplomb.

— Eh! madame, vous avez assez de pénétration pour le présumer, répondit-il en lui offrant une prise de tabac. J’ai fait ma demande, elle a été repoussée : à dire vrai, je m’y attendais ; mais les choses en restent là, sans préjudice aucun pour mes intérêts. Je n’ai pas de compétiteurs, et il ne s’en présentera point. Jetez les yeux autour de vous, et dites-moi si vous voyez, je ne dis pas en ces quar-

tiers, mais à vingt lieues à la ronde, un parti qui convienne à votre filleule. Personne ne se présentera pour l’épouser; c’est ce qui fait mon espoir....

— Elle veut mourir fille, interrompit la vieille dame en colère.

— C’est son idée aujourd’hui, mais elle peut changer de résolution, répliqua le chevalier. J’attendrai, je vous le répète, j’attendrai.

— Monsieur, s’écria-t-elle exaspérée, si l’on gagnait le cœur d’une jeune fille comme on gagne un procès, vous l’emporteriez, je n’en doute pas ; mais le cas est bien différent : renoncez à cette poursuite et oubliez Mlle de Barbejas. .

— Jamais, répondit-il froidement. Si elle s’obstine à me refuser sa main, je me consolerai en songeant que du moins elle ne pourra la donner à un autre.»

Il se leva à ces mots, et avant de se retirer il ajouta :

« Je passerai le reste de la saison et peut-être tout l’hiver prochain aux Gipières; me permettrezvous, madame, de venir vous présenter mes devoirs de loin en loin?

— De loin en loin, répéta la vieille dame, j’aurai, monsieur, l’honneur de vous recevoir. *

Lorsqu’il fut sorti, elle jeta les yeux autour d’elle en soupirant, et murmura :

« Il a raison, cette belle fleur s’épanouit pour lui seul dans ce désert. »

Gasparie avait alors dix-huit ans; elle ressemblait à sa mère; ses cheveux blonds frisaient naturellement sur le cou et sur les tempes, comme ceux de la belle Pauline, et formaient autour de son front de petites boucles légères. Elle avait les sourcils noirs et les grands yeux d’un bleu sombre des Barbejas, ainsi que certains airs de tête un peu altiers, qui rappelaient par moments la fière attitude de son aïeul. Gomme les modes extravagantes de cette époque n’avaient pas pénétré jusque dans ce pays sauvage, elle ne portait ni souliers à hauts talons ni paniers, et ne mettait point de poudre. Néanmoins son ajustement ne manquait pas d’élégance; elle avait des rubans de toutes nuances que lui vendaient les colporteurs, des dentelles, des broderies et quelques petits joyaux qui lui venaient de sa mère. Le dimanche, lorsqu’elle était parée de son déshabillé à ramages et de sa petite coiffe plissée, rattachée par un nœud bleu de ciel, Mme de Roquevire la considérait d’un air mélancolique et ravi en murmurant :

« Comme elle est belle ! »

vin

Quelques mois s’écoulèrent encore dans une douce et monotone tranquillité ; le chevalier de ltoquevire n’avait pas reparu trop souvent au cabaret de Gaubcrt; il n’était pas tombé beaucoup de neige, et Gasparie avait pu faire presque tous les jours une longue promenade au soleil^: c’était à peu près toute la somme de bonheur qu’elle avait ambitionnée. On était aux premiers jours de printemps , les bois verdissaient, les arbres fruitiers étaient en fleurs ; déjà l’on avait vu des hirondelles. Un jour, le chevalier de Roquevire , qui était allé faire un voyage à Aix, se présenta inopinément à la porte du pavillon des dames. Il était en habit de cheval , l’épèron d’argent au talon et la cravache à la main.

« Excusez-moi, madame, si je me présente ainsi

au débotté, dit-il en entrant ; j’avais hâte de vous avertir.... Vous ne savez rien des dernières nouvelles politiques ?

— Rien absolument, répondit la vieille dame en ouvrant de grands yeux.

— Eh bien ! sachez que la guerre recommence , reprit le chevalier en gesticulant ; oui , madame , toute l’Europe est en feu.

— Je forme des vœux pour le succès des armes du roi, dit-elle, étonnée de cette véhémence.

— C’est une lutte universelle , poursuivit-il ; les Autrichiens menacent d’entrer en Italie , et le roi d’Espagne envoie des secours en Piémont, une armée de vingt mille hommes qui passera par cette frontière.

— La nouvelle est-elle bien certaine ? s’écria Mme de Roquevire.

— Si certaine que les Espagnols sont déjà dans la basse Provence; il y a deux régiments campés aux portes de la ville d’Aix ; je les ai vus.

— En l’année 1713, nous étions ainsi menacés, dit Mme de Roquevire après avoir un peu réfléchi ; mais la paix se fit, et il n’y eut aucun mal ni dommage. Cet été-là précisément, j’étais aux Gipières avec ma cousine , et nous y restâmes en toute sécurité. »

Le chevalier, qui se piquait d'être un grand politique , essaya alors ^expliquer à la bonne dame l’état de l’Europe et les causes de la seconde guerre de succession ; il voulut lui faire comprendre que la paix du inonde était pour longtemps troublée; mais elle n'entendit pas grand’chose à son discours, et ne parut pas fort effrayée non plus , lorsqu’il lui fit le tableau des dangers qu’elle et les siens allaient courir durant le passage des gens de guerre.

« Qu’avons-nous à craindre ? dit-elle; ce sont des • alliés; ils ne sauraient nous traiter en ennemis. Et tenez , je ne serai pas fâchée d’ouïr un peu de bruit autour de moi , de voir encore une fois , avant de mourir, des plumets et des uniformes , d’entendre les tambours, les trompettes, et tout ce beau fracas des gens d’armes !

— Elle est folle! » pensa le chevalier.

Avant de se retirer, il renouvela ses propositions de mariage, hardiment cette fois et avec une sorte d’insistance désespérée qui prouvait à quel degré de souffrance l’avait réduit la passion.

Mme de Roquevire l’écouta sans l’interrompre. La bonne dame n’était pas vindicative ; pourtant elle éprouvait une certaine satisfaction , et elle ne put s’empêcher de dire à ce vieil ennemi de sa tranquillité : « Je vous le répète , monsieur, on ne

gagne pas le cœur d’une jeune fille comme on gagne un procès. En tel cas, il n’y a ni démarches , ni sollicitations, ni ruses, ni chicanes qui vaillent; vous avez perdu sans appel. Faites comme moi lorsque je vous avais pour adversaire et que j’avais perdu ma cause : retirez-vous, et tâchez de vous consoler. »

Il secoua la tête tristement, puis il soupira en apercevant , à travers la fenêtre, Mlle de Barbejas qui se promenait dans le jardin, et murmura au fond de son cœur : « Du moins elle mourra fille ! »

La nouvelle apportée par le chevalier était véritable : quelques jours plus tard , deux bataillons d’infanterie espagnole arrivèrent dans le pays; l’un suivit la rive droite de la Bléone pour gagner Digne; l’autre prit le chemin qui passe sous le pic de Cousson et fit halte devant le cabaret de Gaubert. Tous les paysans des environs étaient accourus pour voir ces étrangers et leur vendre du pain de seigle , des fromages, des pruneaux et des panerées de noix. Tandis que les soldats payaient sans marchander et faisaient leur repas au bord du chemin, les officiers entrèrent au Mouton-Vert et s’attablèrent dans la salle où le dîner était servi. François, en tenue d’aubergiste et grave comme un alguazil inayor, tran-

chait les viandes et versait à boire un vin des Mées qui valait le vin de Xérès. En ce temps-là , l’argent foisonnait dans la poche des sujets de Sa Majesté Catholique. Lorsque le bataillon se fut remis en marche, François entra dans la cuisine les bras en l’air comme un homme qui perd la tête, et s’écria en jetant dans le tablier de Jeannette une grosse pièce d’or : « Tiens ! cela s’appelle un doublon, cela vaut quatre-vingts livres !... Quatre-vingts livres un dîner d’auberge !... On voit bien que ce sont là de grands seigneurs.

— Ils ont de bien beaux chevaux ! dit Jeannette en se mettant à la fenêtre pour les voir encore.

— Les soldats ont bien payé aussi , reprit François : voilà les paysans qui rient là-bas en comptant leur argent. Et tous les jours, pendant trois ou quatre mois , il passera ainsi des troupes. Quelle bénédiction pour le pays ! »

Gasparie et la vieille dame avaient vu de loin arriver les Espagnols; ensuite elles s’étaient prudenlment retirées dans le pavillon, où elles étaient demeurées portes et fenêtres closes. François courut leur montrer sa recette et leur raconter comment cette soldatesque s’était comportée.

« C’est très-bien, dit la bonne danfe d’un air satisfait. Ce chevalier de Roquevire m’avait un peu

inquiétée avec ses prévisions et ses frayeurs. A présent je vais dormir tranquille.

— Et ces messieurs ont-ils parlé des affaires publiques pendant le dîner? demanda Gasparie; disaient-ils quelque chose de cette guerre ?

— Je n’en sais rien , mademoiselle , répondit le bonhomme. C’est très-incommode de les écouter : ils ne parlent ni français ni provençal. >•

Les jours suivants , le passage des troupes continua sans interruption , et , comme le temps était déjà beau, elles campèrent échelonnées dans les montagnes qui forment un boulevard naturel de plusieurs lieues entre la France et le Piémont.

Ainsi que l’avait dit François , c’était une bénédiction pour ce pauvre pays. Les Espagnols payaient largement; cette belle monnaie d’or du nouveau monde, si mal frappée et d’un titre si pur, circulait entre les mains des paysans, des gagne-petit et des pourvoyeurs de toute sorte accourus sur le passade de l’armée. Aujourd’hui on parle encore à la veillée de cette époque prospère, et plus d’une ménagère garde comme une médaille , une relique , au fond de son armoire , quelque piécette d’or aux armes d’Espagne.

François perdait la tête ; il pleurait de joie le soir en comptant sa recette. La grande salle était tou-

jours remplie d’uniformes et de chapeaux montés , et des personnages qui portaient les plus beaux noms de la monarchie espagnole avaient couché au cabaret de Gaubert.

« Encore une année comme celle-ci , disait le bonhomme, et mademoiselle sera si riche qu’elle pourra racheter la Ruine, la maison d’Aix et même les Gipières, si cela lui fait plaisir. »

Au milieu de tout ce mouvement, Gasparie vivait comme une recluse. Les fenêtres du pavillon étaient exactement fermées du côté de l’auberge, et l’on pouvait croire que ce petit corps de logis était inhabité. Mme de Roquevire et sa filleule ne sortaient guère que vers le soir pour prendre l’air dans le jardin, où elles étaient sûres de ne rencontrer personne. Parfois cependant la vieille dame s’avançait sur la terrasse et s’amusait à regarder les escadrons de cavalerie qui arrivaient , clairons en tête , au bruit d’une fanfare , ou bien les lourds bataillons d’artillerie traînant péniblement leurs engins sur cette route étroite (et caillouteuse. Tout ce tumulte la réjouissait , et elle se moquait du chevalier de Roquevire , lequel venait souvent rôder aux environs d’un air inquiet , et s’informer si les gens de guerre n’avaient point commis de dégâts ni d’insolences au cabaret de Gaubert.

Un soir, au temps où les fleurs imperceptibles de la vigne exhalent une si délicieuse odeur, où le rossignol chante toute la nuit dans les haies d’aubépine, les deux dames veillaient dans le pavillon , à la clarté d’une petite lampe , autour de laquelle voltigeait un beau papillon nocturne : * C’est un papillon roux, dit la vieille dame avec satisfaction, signe de bonheur !

— Je ne veux pas qu’il se brûle ; il faut le chasser dehors, » s’écria Gasparie en allant ouvrir la fenêtrç.

En ce moment, on entendit le bruit d’une dispute du côté de la terrasse , et dans l’éloignement une troupe de cavaliers qui s’avançait. Gasparie se hâta de pousser le volet de la fenêtre ; elle avait distingué sur le chemin une espèce de cavalcade marchant rapidement à la lueur d’une douzaine de torches qui semblaient voltiger comme de gigantesques lucioles rouges dans les ténèbres de la nuit. « Qui est-ce qui arrive si tard? dit la vieille dame étonnée; et quel est ce bruit que l’on fait là dehors? »

Elle n’avait pas achevé, qu’on frappa violemment à la porte du pavillon qui donnait sur la terrasse , et que des voix furieuses se firent entendre. François, dont l’aigre fausset dominait par-dessus toutes, s’écriait tantôt en provençal, tantôt en français ; « Vous n’entrerez pas dans ce logis.... segu n'ensu-

qui qoouqun d’aqueli marrias! Retirez-vous; cet endroit-ci n’est pas une auberge!... »

Les autres vociféraient en espagnol et s’obstinaient à vouloir qu’on leur ouvrît le pavillon. Les servantes du cabaret étaient accourues avec les valets d’écurie, c’était une rumeur épouvantable. Enfin les Espagnols, irrités, se mirent en devoir de briser le lourd battant de chêne; mais au premier coup on tira les verrous à l’intérieur, la porte s’ouvrit, et Mme de Roquevire parut :

« Ces gens-ci ne sont que des valets, dit-elle après avoir jeté un coup d’œil sur les hommes arrêtés au seuil du pavillon; c’est à leur maître que je veux parler.

— Le voici, je pense, » dit François en tirant son chapeau, tandis que les Espagnols faisaient un pas en arrière, la tête découverte, et demeuraient immobiles dans un respectueux silence.

Deux jeunes cavaliers s’avançaient à la lueur des torches portées par des soldats ; un groupe de cinq ou six officiers les suivaient à distance; tout ce mondelà Venait de mettre pied à terre devant le cabaret.

« Monsieur, s’écria l£ vieille dame sans trop savoir à qui elle s’adressait, on n’est plus en sûreté

ici; prenez-nous sous votre protection, je vous en

conjure.

— Très- volontiers, madame, répondit en français un des deux cavaliers; est-ce que vous avez souffert quelque dommage, quelque injure?

— Oui, monsieur; ces hommes que vous voyez là ont voulu entrer chez moi par force.

— Vous demeurez dans cette petite maison ? » interrompit le jeune homme en regardant à travers la porte, qui était toute grande ouverte.

L’intérieur du pavillon était éclairé, et l’on apercevait Mlle de Barbejas assise dans le petit salon, à la place où sa marraine lui avait dit de l’attendre. Elle écoutait avec un mouvement de tôle inquiet ce qui se passait au dehors, et les clartés de la lampe, donnant en plein sur son beau visage, rendaient la blancheur de son teint encore plus transparente et plus douce.

« Oui, monsieur, j’occupe cette maisonnette, répondit Mme de Roquevire, et je m’estimerai fort heureuse si, par votre protection, je peux obtenir d’y vivre tranquille.

— Je vous le promets, madame, répondit le jeune homme; désormais personne n’osera plus vous troubler ainsi. Oubliez un ennui qui ne se renouvellera certainement plutf. Il paraît que l’auberge s’est trouvée trop petite pour loger tout le monde ce soir. D’aillleurs les ordres sont arrivés lard ; rien n’est prêt encore, à ce que je vois. » Il jeta un coup

d’œil vers les fenêtres illuminées du cabaret, puis il ajouta : » Tandis qu’on achève d’arranger mon appartement, voulez-vous me permettre, madame, de me reposer un moment chez vous?

— C’est bien de l’honneur que vous me ferez, répondit-elle; par ici, monsieur, et prenez bien garde : il n’y a qu’une marche devant la porte, mais elle est un peu haute. »

Le jeune homme lui offrit la main, congédia du geste ceux qui le suivaient, et entra avec son compagnon dans le pavillon des dames. A la vue de ces étrangers, Gasparie se leva, en faisant une profonde révérence.

« Ma filleule, Mlle Gasparie de Barbejas, » dit la vieille dame en la présentant.

Le jeune homme s’inclina, et, avant de s’asseoir, il dit avec un léger sourire, en se désignant luimême d’abord, puis en désignant son compagnon :

« Don Philippe d’Espagne, don Juan de Zuniga, duc de Penarande.

— Ah! monseigneur, que Votre Altesse me pardonne ! s’écria Mme de Roquevire en faisant le geste de se jeter aux genoux de l’infant, qui la releva aussitôt; je ne me consolerai jamais d’avoir parlé avec tant de liberté à un si grand prince !

— Vous ne pouviez pas me reconnaître dansl’obs-

curité, fit-il en riant; mais, madame, je suis chez * vous, et je vous prie de vous asseoir. » Puis, se tournant vers Gasparie, il ajouta gracieusement:

« Vous aussi, mademoiselle. »

L’infant don Philippe, duc de Parme, était un petit jeune homme fluet et pâle, dont une certaine vivacité de physionomie et un air de dignité affable rachetaient un peu la laideur. Don Juan de Zuniga au contraire avait les beaux traits d’un Espagnol de pure race, un front élevé, de grands yeux fiers et calmes, le teint uni et d’une pâleur brune qui relevait l’éclat de ses dents blanches. Il comprenait le français, mais ne le parlait pas avec facilité, et assistait en quelque sorte à la conversation. De temps en temps, le prince lui adressait quelques mots en espagnol, auxquels il répondait dans la même langue avec un grave sourire. Il arrive si rarement aux princes de sortir du cercle où l’étiquette les tient enfermés, que, lorsqu’ils se trouvent par hasard au milieu des habitudes de la vie commune, tout ce qui est momentanément sous leurs yeux les intéresse et les amuse. L’infant considéra les portraits qui tapissaient la muraille, et questionna Gasparie sur sa famille. Lorsqu’il apprit qu’elle était orpheline, il voulut savoir te rang que son père tenait dans le monde. Mme de Roquevire ne se fit pas prier

pour lui dire la généalogie des Barbejas, en commençant par le roi mage, et elle lui montra leurs armoiries sur un petit cachet d’agate, monté en bague, que Gasparie portait au doigt.

« Voilà certes une illustre originel s’écria don Philippe; je ne crois pas qu’il y ait auprès de la reine ma mère une seule dame qui puisse se vanter d’être d’aussi ancienne race; qu’en dites- vous, Zuniga?

— La plus antique noblesse ne remonte pas au delà du roi don Pélage, répondit l’Espagnol; Votre Altesse a raison, il n’y a pas chez nous un seul nom aussi ancien que celui de mademoiselle.

— Chez nous, elle serait grande d’Espagne ! » s’écria le prince. Puis, changeant tout à coup de propos, il s’informa si Mlle de Barbejas aimait la danse et si elle allait souvent au bal dans les châteaux voisins.

« Monseigneur, il n’y a point de château dans ce pauvre pays, répondit la vieille dame en soupirant; l’hiver, les paysans se réunissent pour danser dans les étables; c’est un joueur de vielle qui fait l’orchestre ; on mange des noisettes et des pommes, et l’on boit de la piquette ; les filles et les garçons sautent l’un devant l’autre avec de gros rires : voilà le bal. - • .

— Mais vous allez l’hiver à la ville? reprit l’infant en s’adressant cette fois à Gasparie.

— Non, monseigneur, répondit-elle; nous demeurons ici toute l’année, s . Don Philippe prit la broderie qui était sur le guéridon, et la déploya sur ses genoux en disant : « Voilà un merveilleux travail! Sans doute, mademoiselle, c'est l’œuvre de vos mains ?

— Oui, monseigneur, » répondit-elle d’un air de modestie.

Il retourna dans tous les Sens la longue bande de mousseline surchargée de broderies, et ajouta :

- A quoi cela peut-il servir ? Est-ce un falbalas?

— C’est une nappe d’autel, répondit-elle avec un léger sourire.

— Et quelle est l’église à laquelle vous destinez ce présent?

— Je le destine à notre pauvre chapelle, monseigneur.

— Il y a une chapelle ici? dit le prince; j’en suis bien aise : c’est demain dimanche, mon aumônier y dira la messe avant le départ. »

Là-dessus, il se leva, salua les deux dames d’une gracieuse inclination de tête, et se retira à la lueur des flambeaux que tenaient au poing quatre valets rangés devant la porte du pavillon.

Les deux dames ne dormirent pas de la nuit; l’étonnement, une sorte d’émotion, les tinrent éveillées. Mme de Requevire surtout était transportée. « Un prince de la maison de Bourbon, un infant d’Espagne m’a fait l’honneur d’entrer chez moi ! » 6’écriait-elle en rajustant sa cornette de nuit, tandis que Gasparie, assise au chevet du lit, disait d’un air pensif : « Qui nous eût prédit, il y a quelques mois, que nous recevrions une telle visite?... Mais, ma marraine, avons-nous bien rendu à Son Altesse tous les honneurs qui lui sont dus?... En vérité, nous ne nous sommes oas mises en frais de politesses pour elle comme pour M. le chevalier; nous ne lui avons pas offert la collation.

— Ma mignonne, on n’offre rien aux princes, répondit la bonne dame ; quand ils veulent quelque chose, ils le demandent : l’étiquette le veut ainsi.

— Demain, Son Altesse descendra à la chapelle avec toute sa suite, reprit Gasparie; ce sera un beau coup d’œil.

— Te rappelles-tu le nom de ce seigneur qui accompagnait le prince? demanda Mme de Roquevire; j’étais si troublée dans le premier moment que je ne l’ai pas retenu.

— Il s’appelle don Juan de Zuniga, duc de Penarande, répondit la jeune fille.

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— C’est un beau jeune homme, reprit la vieille dame; seulement je trouve qu’il ne parle pas beaucoup, et qu’il a l’air si fier qu’on n’ose presque le regarder en face.

— Cela lui sied pourtant, » murmura Gasparie.

Le lendemain, les deux dames prirent un chemin

détourné pour descendre à la chapelle. Mme de Roquevire aurait voulu que sa filleule mit sa plus belle robe et ses rubans de la plus vive nuance ; mais Gasparie s’habilla simplement d’une robe de lisart fond blanc avec une petite mouche bleue, et elle enferma sa belle chevelure blonde sous une coiffe de dentelle dont le clair réseau laissait apercevoir le contour délicat de sa joue, et retombait en manière de voile sur son cou.

Lorsque les deux dames arrivèrent à la chapelle, toute la population rurale était réunie au dehors; il n’y avait personne dans la petite nef, au fond de laquelle on distinguait l’autel chargé de cierges déjà allumés, orné de fleurs artificielles à feuillage de clinquant, et devant l’autel un prie-Dieu recouvert d’un tapis de velours rouge à franges d’or; Le banc de bois était toujours à la môme place, recouvert aussi d’un beau tapis de damas bleu. Au dehors de la chapelle, le chevalier de Roquevire, l’œil effaré, la tôte découverte, interrogeait vainement une

douzaine de valets encore occupés à dérouler le tapis de pied qu’ils allaient étendre sur les dalles. En apercevant Mme de Roquevire, il s’écria : « Eh bien! madame, ne l’avais-je pas prédit?... On est exposé à tout quand on a le malheur de se trouver sur le chemin des gens de guerre.... Partout où ils passent, il y a quelque désordre.... Qu’est-ce qu’ils viennent faire ici aujourd’hui, et que signifie tout cet appareil?...

— C’est Son Altesse le duc de Parme qui va se rendre ici avec sa suite, répondit froidement la vieille dame ; ne saviez-vous pas qu’il a couché cette nuit au cabaret de Gaubert?

— Est-il possible? s’écria le chevalier; il devait coucher à Mezel !

— Oui; mais le logis lui ayant déplu, Son Altesse a poussé jusqu’ici, » répliqua Mme de Roquevire.

Un moment après, le prince arriva avec suite. Les Espagnols montaient de beaux chevaux qu’ils maniaient avec une grâce intrépide. Don Philippe

salua les deux dames en passant, traversa la chapelle, et alla s’agenouiller sur le prie-Dieu, en face de l’autel. Mme de Roquevire et sa filleule s’arrêtèrent au seuil de la chapelle. Alors don Juan de Zuniga vint les inviter, de la part de Son Altesse, à

prendre place près de l’autel, et, offrant la main à la vieille dame, il les conduisit à leur banc. L’office divin fut célébré avec pompe : ce n’était plus une messe de capucin servie par un petit clerc en jaquette rapiécée ; l’aumônier du prince officiait en chasuble de drap d’or; le calice ainsi que les burettes étaient en vermeil, les deux acolytes avaient des surplis blancs garnis de dentelle, et les encensoirs d’argent remplissaient la chapelle de parfufns suaves. Jamais Gasparie n’avait senti, comme en ce moment, la vie dans toute sa plénitude. Toutes les facultés de son âme s’étaient subitement réveillées. Cet éclat, cette pompe, toutes ces grandeurs la charmaient. Le sang des Barbejas bouillonnait dans ses veines ; elle se disait avec une orgueilleuse joie que sa race pourrait aller de pair avec cette vieille noblesse castillane dont les représentants étaient sous ses yeux, qu’elle était l’égale de ces grands d’Espagne qui, debout et gravement recueillis, priaient autour de l’infant. Une vague émotion se mêlait à ces fiertés, lorsqu’elle entendait, presque à ses côtés, le bruit d’un éperon qui résonnait légèrement sur les dalles, et qu’il lui semblait que. quelqu’un qu’elle n’osait regarder se tournait vers elle.

A l’issue de la messe, l’infant s’arrêta un moment

devant la chapelle, et, apercevant les deux dames, il dit gracieusement à Mlle de Barbejas : * Je me rappelle que j’ai vu hier une magnifique nappe d’autel que vous destinez à cette petite église. Afin de compléter ce don , j’ai ordonné qu’on y joignit tous les ornements qui ont servi aujourd’hui.

— Monseigneur, je remercie Votre Altesse au nom de tous les fidèles qui fréquentent ce pauvre sanctuaire, » répondit Gasparie en fléchissant le genou avec un geste si noble et si charmant que le prince en fut frappé, et que, se tournant vers don Juan de Zuniga , il lui dit en espagnol : « Que hermosa nina !

— Preciosa! » murmura don Juan ; puis, jetant les yeux sur le grpupe de paysans qui se tenaient à l’écart, le chapeau à la main, pétrifiés dans un respectueux étonnement, il ajouta : Una açucena en un zarzal!

Avant de remonter à‘ cheval, le prince ajouta, en s’adressant à Mme de Roquevire : « Je serais fâché, madame, de partir sans vous voir encore une fois, et je vous invite à venir, avec Mlle de Barbejas, prendre le chocolat dans une heure. »

Il y avait au premier étage du cabaret de Gaubert une grande chambre, mal carrelée et point du fout

plafonnée, où couchaient jadis les anciens seigneurs. On y arrivait par un bel escalier tournant, dont les larges pierres avaient été usées par les gros souliers ferrés des muletiers. Les murs étaient nus de temps immémorial, et il manquait plus d’une vitre aux fenêtres, dépourvues de rideaux ; mais les valets de chambre tapissiers qui étaient à la suite du prince avaient en moins d’une heure changé l’aspect de cette pièce. Une tenture de Flandre cachait les lambris enfumés, et les carreaux avaient disparu sous un épais lapis. De légers guéridons en laque servaient de tables; les sièges étaient des pliants recouverts de housses frangées , et^ des rideaux de mousseline des Indes brodés en soie retombaient à gros plis devant les croisées. Dans une pièce plus petite, attenante à ce .salon improvisé, était dressé le lit de l’infant, et il y avait dormi cette nuit-là.

A leur, retour de la chapelle, les deux dames avaient trouvé chez elles doft Juan de Zuniga, qui les venait querir de la part du prince. L’Espagnol avait passé par le jardin, et il tenait à la main deux roses blanches. Avant de quitter le pavillon, il offrit ces fleurs à Gasparie. La jeune fille les prit en rougissant et les mit à son corsage; mais une des roses se brisa et tomba : sou tendre calice était

coupé près. de la tige. Don Juan ramassa la Heur décapitée ; seulement, au lieu de la présenter à Mlle de Barbejas, il la baisa et la mit dans son sein. Cette galanterie fit sourire la vieille dame. D’après tout ce qu’elle avait entendu dire du caractère espagnol, elle n’y vit rien qu’une politesse raffinée; pour Gasparie, ce fut comme une muette déclaration d’amour : elle pâlit, baissa les yeux et suivit sa marraine, le cœur palpitant, un faible-sourire sur les lèvres. ' .

, La table était dressée au milieu du salon ; des pyramides de sucreries s’élevaient sur les plateaux d’argent massif, et le chocolat moussait dans les tasses de vermeil. Lorsque les deux dames entrè- - rent, le prince sortit de sa chambre, et l’on resta debout autour de la table.

« J’emporte un agréable souvenir de ce pays, dit l’infant ; j’y ai trouvé tout ce qu’on peut souhaiter en voyage, bon gîte etbonne compagnie.... Madame, ajouta-t-il en tirant une bague de son doigt et en la présentant à Mme de Roquevire, je vous prie de , garder ceci en mémoire de moi.... Quant à vous, mademoiselle, fit-il en souriant et en se tournant vers Gasparie, je me réserve de vous offrir plus tard mon présent de noces.

—Je ne me marierai jamais, monseigneur, dit-elle

spontanément et avec un accent qui fit comprendre à tous que telle était son inébranlable résolution.

— C’est grand dommage! s’écria le prince un peu étonné. Que puis-je donc vous donner à présent? Je veux que vous ayez un souvenir de m.on passage ici; deraandez-moi quelque chose, une ' grâce quelconque. »

Elle secoua la tête ; puis, avisant un volume ouvert sur le guéridon, à côté du prince, elle le désigna du doigt en disant : « Ce livre, monseigneur.

— La Diane de Montemajor ? fit-il ; mais vous ne savez pas l’espagnol.

— Je l’apprendrai, monseigneur, » répondit-elle presque à voix basse.

Mme de Roquevire prit glorieusement le chocolat que lui versa un des majordomes de l’infant; mais Gasparie ne fit que toucher des lèvres la mousse brune qui débordait de la tasse. Midi sonna : c’était l’heure du départ. Les Espagnols montèrent à cheval, le prince mit la main à son chapeau ; don Juan de Zuniga jeta un long regard sur Mlle de Barbejas, qui était droite et immobile au bord du chemin ; les clairons sonnèrent une fanfare , et la eavalcade partit au grand trot.

Gasparie n’avait pas impunément entreva le monde et ses grandeurs ; elle en avait été comme éblouie, et il lui en était resté des souvenirs qui l’agitaient dans la solitude où elle était retombée. Son esprit était absorbé par d’inquiètes pensées, et son cœur troublé par de vagues aspirations. Elle avait fait acheter à Aix une grammaire espagnole, et l’étudiait avec une sorte de passion, afin de pouvoir lire le livre que le prince lui avait donné. L’espagnol a de grandes affinités avec le provençal; les intonations de cette langue étaient restées dans son oreille, et souvent elle répétait tout bas les mots qu’elle avait retenus. Il lui fallut longtemps néanmoins pour entendre quelque chose aux plaintes amoureuses du berger Sireno et aux Chansons de la bergère Am arillide ; mais lorsqu’elle eut enfin

saisi le sens de cette prose entremêlée de poésie, elle goûta un plaisir plein d’émotion à s’en nourrir. Les larmes lui venaient aux yeux lorsqu’elle répétait à demi-voix, avec un accent doux et plaintif:

i Pasados eontentamientos,

Que queris?

Dexadme, no me canseis !

ce que Florian, de bucolique mémoire, a traduit ainsi :

Oh ! souvenirs cruels et doux,

Laissez-moi ! Que me voulez-vous ?

Mais plus tard, lorsque la vivacité de ses premières impressions fut apaisée, Gasparie sentit une vague tristesse, un morne ennui, pénétrer dans son âme. Auprès de sa marraine, elle était -plus affectueuse et plus grave qu’ autrefois. Ordinairement son beau visage avait une expression de douceur calme; mais parfois un attendrissement soudain altérait le son de sa voix, et elle se taisait, agitée par des émotions confuses et douloureuses. Mme de Roquevire ne s’apercevait pas de ces langueurs, de ces troubles secrels; la bonne dame ne se souvenait pas d’avoir eu vingt ans; jamais son cœur n’avait été jeune, et sa tranquille imagination n’avait jamais

rien deviné. Il arriva plusieurs fois que des soldats espagnols s’arrêtèrent malades ou fatigués au cabarêt de Gaubert. Gasparie les secourut avec.empressement ; elle allait les voir accompagnée de sa marraine, et leur adressait timidement quelques mots dans leur langue ; alors ils lui répondaient par ces exclamations d’admiration et de respect dont les peuples méridionaux sont si prodigues.

Quand l’automne eut jauni les feuilles, et que l’on vit passer des vols nombreux d’oiseaux voyageurs qui se dirigeaient vers le Midi, Gasparie dit en soupirant à sa marraine : « Voici l’hiver, le triste hiver !

— L’an dernier, tu disais que chaque saisog avait ses plaisirs, répondit la bonne dame. Tu t’amusais, en temps de neige, à courir avec des sabots dans le jardin et à jeter du grain aux petits oiseaux. »

Le passage des troupes avait cessé depuis que les pluies d’automne avaient effondré les chemins. C’était à peine si l’on voyait arriver de loin en loin quelque muletier qui n’allait pas jusqu’à la frontière. Ces gens-là colportaient les nouvelles. Un jour ils racontèrent que l’armée espagnole avait pris ses quartiers d’hiver en Piémont, et que l’infant élai à la cour de son frère, le roi de Naples.

•< Son Altesse ne repassera plus par ici, dit Mme de Roquevire en soupirant ; sans doute elle s’en ira de Naples dans son duché de Parme. Nous ne reverrons jamais cet aimable prince. »

Gaspariene répondit rien et ne relevapointla tête: elle continua de travailler, le visage tourné vers la fenêtre ; mais son cœur avait été tout à coup saisi d’une inexprimable tristesse. La froide saison était tout à fait venue ; le pic de Cousson avait son manteau de neige, et des bandes de corneilles voletaient effarées dans le ciel d’un bleu terne.

« Oh ! l’hiver ! le triste hiver ! » répétait Gasparie assise au coin du feu.

Un Jour qu’elle était plus abattue et plus frileuse que de coutume, sa marraine lui dit : * Qu’as-tu, ma mignonne ? *

Cette question si simple fit tressaillir Gasparie ; elle passa la main sur son front comme pour chasser une pensée qui l’obsédait, et répondit avec un soupir : « En vérité, je ne sais pas.,..

— Je le sais, moi, s’écria la vieille dame ; tu t’ennuies. Eh bien ! il y a un remède à cela : l’année prochaine, nous irons passer l’hiver à Aix.... si Dieu me prête vie toutefois.

— Oh ! ma marraine! » fit Gasparie, frappée seulement de ces derniers mots ; et elle se jeta tout en

pleurs dans les bras de la bonne dame, qui se prit à pleurer aussi.

Quand cette émotion fut un peu calmée, Mme de

Roquevire dit en essuyant ses yeux : * Vraiment ,

je ne voudrais pas que le chevalier nous vit en ce

moment; il aurait le cœur trop réjoui. »

• Quelques semaines s’écoulèrent encore ; on était <

en plein hiver ; la terre avait pris son manteau couleur feuille morte ; il ne restait pas une fleur dans le jardin ni dans les prés jaunis par la gelée, et la montagne de Cousson, avec sa cime couverte de neige et ses pentes tapissées de grands houx au feuillage noir, ressemblait à un gigantesque monu-» ment funéraire dressé en face du cabaret de Gau~ bert. Une après-midi, la veille des Rois, Mme de Roquevire et sa filleule étaient assises au coin de la cheminée, dans le petit salon : l’une venait de faire un léger somme ; l’autre lisait, accoudée au bras de son fauteuil, son livre ouvert sur les genoux.

« Mignonne, dit tout à coup la vieille dame, c’est demain ta fête : ce soir, Jeannette t’apportera un beau gâteau pétri de sa main, et tout à l’heuro peut-être le chevalier de Roquevire viendra t’offrir, comme l’an dernier, une boîte de nougat; mais je veux être la première à te faire mon petit présent. *

A ces mots elle tira de sa poche un ruban de ve-

lours passé dans un coulant qui figurait une étoile d’or à cinq rais, et le mit au col de Gasparie en lui disant : « Tu vois, ma reine, c’est ton étoile, l’étoile des Barbejas....

— Celle-ci est plus brillante, répondit-elle mélancoliquement et en embrassant la vieille dame ;

merci, ma bonne marraine ! »

Quelques moments après , François ouvrit la porte du salon d’un air tout effaré, et dit précipitamment en regardant derrière lui : « Il y a là un jeune officier qui vient de descendre de cheval à la porte de l’auberge ; il a avec lui un valet qui porte une boîte. Je ne sais pas bien ce qu’il veut me dire, mais je crois qu’il demande mademoiselle....

— Prie-le d’entrer, » répondit Mme de Roquevire en se levant. *

Gasparie resta assise ; elle était pâle d’étonnement et d’émotion.

« Le voici., » dit François en ouvrant tout à fait le battant de la porte.

C’était un Espagnol, et Gasparie se rappela aussitôt son visage : elle l’avait vu dans la chapelle, parmi la suite de l’infant. Il s’avança gravement, Fit signe au valet de déposer le coffret sur la table, et, après s’être incliné devant les deux dames, il dit en espagnol à Gasparie : « Je suis un des gentilshommes

Digi

de Son Excellence le duc de Penarande ; monseigneur m’a commandé de venir complimenter Mlle

de Barbejas à l’occasion de sa fête, et de lui offrir ces fleurs de sa part. »

Là-dessus il ouvrit le coffret, qui était garni de mousse fraîche intérieurement, et en tira un magnifique bouquet qu’il offrit à Gasparie. La jeune fille avait parfaitement compris ce qu’il venait de lui dire, et, dominant sa surprise, sa profonde émotion, elle lui répondit avec une dignité modeste et charmante:

« Remerciez pour moi Son Excellence ; dites-lui que je suis fort sensible à cette marque de souvenir, et que je fais des vœux pour son bonheur.

— Son Excellence est donc dans ces environs ? s’écria Mme de Roquevire.

— Monseigneur est à Aix depuis avant-hier, répondit le gentilhomme, toujours en pur castillan.

— Y restera-t-il quelque temps encore? demanda Gasparie.

— Peut-être moins d’une semaine, répondit gravement l’Espagnol; si Dieu n’en ordonne autrement, pour la fête de la Chandeleur, Son Excellence sera à Madrid.

— Ah!... sitôt! » murmura Mlle de Barbejas.

Et se tournant vers le gentilhomme, elle le congédia d’uu geste affable, sans faire un pas pour le

reconduire : dans scs idées, il était son inférieur, puisqu’il recevait des ordres de celui qu’elle considérait comme son égal.

« François, donne un louis au valet, » dit tout bas Mme de Roquevire. Puis, revenant vers sa filleule, elle s’écria : • 11 a pourtant fait trente lieues, le digne gentilhomme, pour t’apporter ce bouquet!... Et cette Excellence, qui te fait l’honneur de se souvenir que c’est demain ta fête!... C’est fie la plus fine galanterie. Tu dois être bien contente. »

Gasparie était assise, le front baissé sur son bouquet, et ses larmes tombaient entre les feuilles des roses, dont elle respirait le parfum avec une émotion muette. La vieille dame la considéra un instant avec étonnement; puis, frappée comme d’un trait de lumière, elle murmura en levant les mainsau ciel : « Ah ! grand Dieu! la voilà comme sa pauvre mcre !••• *

5 Mme de Roquevire avait, à défaut de pénétration, un grand fonds de prudence; elle jugea qu’il serait dangereux de sonder cet abîme de sentiments vagues et de contradiction qu’on appelle le cœur d une jeune fille. Au lieu d’interroger Gasparie, elle alla chercher dans le fond d’une armoire un grand vase de faïence de Moustiers décoré de son blason, afin d’y placer honorablement ce beau bouquet de roses et de jasmins d’Espagne.

Le chevalier de Roquevire arriva sur ces entrefaites, sa boîte de nougat sous le bras, et l’air triomphant. A la vue du bouquet, il fronça le sourcil, et, n’osant Se permettre une question directe, il dit, après avoir déposé son nougat sur la table : « Voilà certes une rareté ! On a aujourd’hui un art merveilleux pour faire pousser en hiver tout ce qui vient naturellement en été dans les jardins. Pourtant, on ne trouverait pas à dix lieues à la ronde un bouquet comme celui-là.

— Il vient de plus loin, » dit froidement Mme de Roquevire.

Le chevalier regarda autour de lui , fit rapidement dans son esprit quelques conjectures, et, ne devinant rien, il murmura, saisi d’inquiétude: « Eh ! eh ! il est tombé du ciel apparemment ; » puis il ajouta tout haut : « Moi , je n’aime pas les fleurs. »

Gasparie s’avança et retira le bouquet, comme pour ôter de devant ses yeux un objet déplaisant. Alors seulement il s’aperçut qu’elle avait pleuré. Cette remarque le remit en belle humeur.

« Qu’avez-vous donc, mademoiselle? lui dit-il ; je vôus trouve toute dolente et le visage blanc comme cire ; c’est l’ennui de vivre seule qui vous pâlit ainsi ; il faut vous marier....

— J’y songe, répondit-elle sérieusement.

— Avec qui donc, s’écria-t-il tout éperdu.

— Avec Dieu, » murmura-t-elle.

Il la regarda en hochant la tête, jeta un soupir et répliqua : « Eh bien! tant mieux! »

Le môme jour, à la veillée, Mme de Roquevire dit à sa filleule d’une voix triste : « Tu veux donc te faire religieuse ?

— Hélas ! répondit-elle avec un geste aftirmatif.

— Après moi, mon enfant, reprit la vieille dame les larmes aux yeux.

— Est-ce que je voudrais vous quitter jamais ! s’écria Gasparie en se metlant à ses genoux et en appuyant la tête sur l’épaule de la bonne dame avec un geste presque enfantin ; c’est parce que j’avais le cœur bien triste que j’ai parlé ainsi.... »

Samarraine la baisa au front et lui dit doucement: « Va, cela passera!... » Puis, se rappelant les amours et l’inébranlable constance de la belle Pauline, elle ajouta plus bas : « Hélas! peut-être.... »

Environ une semaine après le jour des Rois, les deux dames sortirent vers midi pour se promener au soleil, le long du chemin. L’air était doux, le ciel d’un bleu pur, et les neiges immaculées de la région montagneuse s’étendaient en longues nappes blanches à l’horizon. Tandis que Mme de Roquevire

se reposait, assise dans un endroit abrité par les rochers, Gasparie était restée sur la lisière des prés, appelant le troupeau qui paissait et distribuant aux brebis les morceaux de pain qu’elle apportait dans son tablier. Avant de retourner près de sa marraine, elle fit encore quelques pas, et parcourut des yeux le chemin, du côté de la Basse-Provence. En ce moment, une' troupe de cavaliers apparaissait distinctement au-dessous du hameau de la Braïsse, à une courte distance du cabaret de Gaubert. Ils pouvaient être une douzaine , et ce n’étaient pas des gens de guerre, car ils n’avaient en tête ni trompette ni guidon. •

. A la vue de cette cavalcade, la jeune fille devint si tremblante que ses genoux fléchirent, et qu’elle étendit ses bras comme pour chercher un appui. Dès qu’elle fut un peu* revenue de son saisissement, elle se retourna vers la vieille dame et lui dit avec une émotion inexprimable : « Rentrons, ma marraine, rentrons.... Voici des étrangers.... Entendez-vous le pas des chevaux ?... Us arrivent de ce côté....

— Est-ce qu’on l’apporterait encore un bouquet, . ma mignonne? » s’écria la bonne dame, un peu émue elle-même et hâtant le pas.

Celait le fier don Jlian de Zuniga qui arrivait; il entra avec sa suite dans le cabaret de Gaubert, et un moment après il se présentait à la porte du pavillon.

Le pressentiment de quelque grand événement qui allait changer sa vie agitait Mlle de Barbejas. En rentrant, elle s’était assise dans le petit salon, pâle d’émotion, tressaillant au moindre bruit, et serrant dans ses mains la main de sa marraine, qui s’écriait : * Que se passe-t-il dans ton esprit, ma mignonne?... Qu’est-ce que tu te figures donc?... Tu t’étonnes de revoir ici ce gentilhomme?... Cela n’a rien de surprenant, en vérité.... Il nous est arrivé quelque chose de plus extraordinaire, lorsque Son Altesse l’infant don Philippe s’est assis là, sur ce fauteuil, et qu’il

m’a demandé ta généalogie.... Allons, allons, remets-toi, ma petite reine. »

Ces paroles affectueuses ne produisaient pas un grand effet sur Gasparie; mais lorsque don Juan de Zuniga parut, elle reprit tout à coup son sangfroid. Se relevant avec une dignité modeste et calme, elle le salua, les yeux baissés, le front rayonnant d’une sereine fierté, de l’air d’une infante qui donne audience à un ambassadeur; ensuite

elle se rassit près de sa marraine. L’Espagnol la considéra un moment avec une tendre admiration, une joie profonde et tranquille. Elle était d’une beauté éblouissante; les secrètes émotions de son âme se reflétaient dans ses yeux, dont les sombres prunelles avaient l’éclat du diamant noir. Une légère pâleur couvrait son visage; mais par instants une douce rougeur se répandait sur ses joues, comme si de fugitives lueurs eussent jailli des regards que don Juan arrêtait sur elle. Cette splendide beauté n’était relevée d’ailleurs par aucun artifice ; Gasparie n’avait pas changé de costume après sa promenade. Elle portait une simple robe de drap brun tissé dans nos montagnes ; sa petite coiffe plate n’avait ni pompons ni rubans; son grand fichu blanc était modestement croisé jusqu’au menton, et elle portait au cou le velours

noir avec l’étoile d’or que lui avait donné sa marraine. L’Espagnol se rapprocha d’elle, fit le geste de lui baiser la tnain ; mais ses lèvres eflleurèrent seulement la manchette blanche qui entourait le poignet; puis il se tourna vers Mme de Roquevire et dit en français, d’un ton grave et avec une nuance de fierté : « Je m’appelle don Juan de Zuniga, et je demande en mariage Mlle Gasparie de Barbejas. »

Un nuage passa devant les yeux de la bonne dame, elle eut comme un éblouissement; pourtant elle put répondre : « C’est à ma filleule de dire si elle accepte l’honneur que lui fait Votre Excellence. «

Alors don Juan se tourna vers Gasparie avec un geste de muette sollicitation. Elle arrêta sur lui un seul regard, baissa la fête en signe de consentement, et lui donna sa main.

« Ah ! s’écria-t-il, vous comblez tous mes vœux !... Pardonnez-moi si je ne sais pas vous exprimer tout mon amour, tout mon bonheur.... •

— Parlez-moi en espagnol, lui dit-elle en souriant; je vous comprendrai bien.

— Est-il possible? fit-il transporté. Vous avez appris la belle langue espagnole!... » Puis il ajouta plus bas : « Vous m’aimiez donc? *

Elle arrêta sur lui un long regard, et fit un signe négatif.

* Ah! j’en crois vos yeux, reprit-il; j’en crois mon propre cœur, vous m’aimiez.... et j’en avais le pressentiment.... je le savais..,. Votre souvenir était toujours présent à mon cœur.... Je suis revenu du fond de l’Ilalié pour vous envoyer ce bouquet le jour de votre fête , le jour des Rois, car vous portez un nom royal.... Et quand don Blas de Mora m’a dit l’accueil que vous lui aviez fait, mon cœur a été plein d’espérance.... J’ai compris que vous ne m’aviez pas oublié.... je suis venu....

— Ce gentilhomme m’a appris que vous deviez être à Madrid pour la fête de la Chandeleur, dit Gasparie, troublée àu milieu de son bonheur par l’idée d’une nouvelle absence ; le voyage est long, et ce jour approche.... Seigneur, vous allez donc

partir? *

— Je devrais être déjà près des frontières, répondit-il ; le roi mon maître me rappelle auprès de lui, et il faut qu’après-demain je reprenne la route • d’Espagne. Me laisserez-vous partir seul?... »

Gasparie troublée jusqu’au fond de l’âme, joignit les mains, regarda sa marraine les larmes aux yeux, et murmura : « Non, seigneur. »

Ils furent mariés le lendemain, à midi, dans la

petite chapelle, avec les dispenses données d’avance par Mgr d’Aix, dont Mgr de Digne était le suffragant, et ce fut le pauvre père capucin qui leur donna la bénédiction nuptiale. Après la cérémonie, Mme de Roquevire embrassa sa filleule et lui dit en pleurant : « Ya, ma mignonne, sois heureuse, et n’oublie pas ta vieille amie !

— Est-ce que je peux me séparer de vous jamais? s’écria Gasparie. Ma bonne marraine, vous viendrez en Espagne ; vous m’accompagnerez , n’est-ce pas?...

— Oui, je finirai mes jours près de toi, répondit la vieille dame en la serrant dans ses bras; mais laisse-moi ici maintenant. Bientôt j’irai te rejoindre, et, vois-tu, je voudrais te porter quelque chose... Ne devines-tu pas ?

— L’acte de vente de la Ruine! s’écria-t-elle. Ah! j’y avais songé déjà !

— Ce printemps j’irai te trouver à Madrid, reprit Mme de Roquevire ; je donnerai à bail le cabaret ; et, comme François et Jeannette n’auront jflus rien à faire ici, je les emmènerai. »

Les mariés partirent le lendemain dans la matinée. Le môme jour, Mme de Roquevire descendit aux Gipières ; elle avait du chagrin de cette séparation momentanée, et cherchait quelque distrac-

tion. Le chevalier de-Roquevire se promenait devant sa maison le chapeau sur la tété, les bras croisés sur la poitrine. En apercevant la vieille dame, il s’écria avec une espèce d’éclat de rire : « Eh bien ! madame, je vous fais mon sincère compliment, vous avez marié votre filleule ; on vient de me l’apprendre.... C’est un vrai roman.... Elle a épousé un étranger, un homme tombé des nues. »

La vieille dame s’assit sur la terrasse, offrit une prise de tabac au chevalier, et lui dit tranquillement :

® Je venais vous faire part de ce mariage ; tous mes vœux sont comblés : Mlle de Barbejas est convenablement établie : elle a épousé don Juan de Zuniga, grand écuyer de Sa Majesté Catholique, duc de Penarande , marquis de Huelamo, comte de Fuensalida et trois fois grand d’Espagne.

— Ajoutez, si vous voulez, prince de la Ruine du chef de sa femme ! fit le chevalier avec une fureur concentrée.

— Je vous prends au mot ! •> s’écria la vieille dame.

Et là-dessus elle lui offrit un prix élevé du domaine des Barbejas. Le chevalier de Roquevire prêta l’oreille à ces propositions , et il se consola un peu en vendant pour une somme exorbitante

la vieille tour à demi écroulée et la maisonnette, dont il avait fait une étable pour les brebis; mais après la signature de l’acte, lorsqu’il eut emporté ses sacs d’écus, il dit à Mme de Roquevire :

« Cette vente est défectueuse; il y a lieu de revenir sur plusieurs articles de l’acte : nous plaiderons! »

Toutes ces choses se passaient en l’an de grâce 1746. A la Révolution-, aucun des personnages mentionnés dans ce récit n’existait plus. Depuis cette époque, la Ruine a achevé de s’écrouler, et il ne reste pas vestige de la vieille tour des Rarbejas. Le cabaret de Gaubert a été vendu comme bien national; la façade n’a plus le môme aspect, et il y a nombre d’années que le Mouton vert ne figure plus sur l’enseigne; mais on se souvient encore dans le pays du passage des Espagnols, et une des chambres du cabaret, celle qui touche à l’escalier tournant par lequel on monte - au premier étage, s’appelle encore la chambre du prince.

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