LITHOGRAPHIE
Hélène AdelsArelt;
PAR M. A. DE LKMUD.
Il est certaines découvertes à propos desquelles Ton se demande comment il a pu se faire qu'on les ait attendues si longtemps. La route leur semble si bien tracée, elles paraissent si logiques, si faciles, qu'on a peine à comprendre ce retard. SU en est une qui doive exciter cet étonnement, c'est sans contredit celle de la lithographie; comment TAllemagne, cette vieille mère de la gravure, ne nous a-l-elle pas plus tôt donné sa sœur? n'est-il pas extraordinaire que trois siècles séparent leur découverte, et que celle des différents procédés employés pour la gravure à Teau-forte et sur pierre n'ait pu plus tôt conduire à la seconde et les rapprocher? C'est à Aloys Senefelder que Fhonneur en appartient. Fils d'un chanteur attaché au théâtre de la cour, il se livra à la composition musicale, et c'est en cherchant un moyen plus prompt de reproduire la musique, qu'il parvint à découvrir la lithographie. Il raconte, dans le traité qu'il a publié, qu'il Ût d'abord des essais de gravure à Teau-fOrtc sur cuivre et qu'il imagina ensuite de se servir de pierres calcaires, fa flnesse de leur grain les rendant plus faciles à travailler et plus susceptibles de retenir le trait. Un jour qu'il avait écrit avec son encre chimique sur une de ces pierres un mémoire de linge, il lui
vint à ridétide laver ceUc pieire avec uu n)éiauged'cau-forleetd'eau;ce qu'il avait pressenti arriva ; Teau-forte rongea légèrement toutes les parties que ne couvrait pas Tencre chimique, et les caractères restèrent en relief; il en obtint facilement alors sa reproduction par la pression. La découverte était certaine, rAllemagne Tadopta avec ferveur, et Munich et Vienne eurent bientôt de nombreuses imprimeries lithographiques. En 1800, quatre ans après sa découverte, Antoine André d'Offenbacb et son frère importèrent la lithographie en France ; mais une mauvaise direction en retarda les succès, et le gouvernement, dédaignant la demande qui lui avait été adressée, refusa de sodtenir un établissement qui devait favoriser son développement. Ce ne fut qu'en 1846, lorsque les nombreux ouvrages exécutés en Allemagne eurent prouvé quelles ressources elle pouvait présenter, qu'elle reçut un meilleur accueil. MM. Engelmann ayant établi à Paris une imprimerie lithographique, quelques artistes d'un mérite reconnu, telsqueMM. Girodet et Vernet, facilitèrent son succès en consacrant leur crayon à cet art nouveau. Au dédain succéda Tadmiration, Tenthousiasme le plus vif remplaça rindifférence ; il fut unanimement célébré, et Ton peut se rappeler qu'il obtint même les honneurs du couplet. L'on comprendra facilement ce succès, et, quelque tardif qu'il ait été, l'on sentira que, bien plus qu'en tout autre pays, la lithographie devait réussir en France. Soit qu'on l'emploie pour la reproduction d'une peinture, soit que le crayon lui conGe immédiatement la pensée, son premier mérite est de reproduire avec promptitude : elle devait donc réussir puisqu'elle secondait le mouvement des esprits et qu'elle permettait à l'artiste d'exprimer dans toute leur verve, dans tout leur élan, ses plus fougueuses inspirations, ses plus capricieuses fantaisies. Ce que repoussait la froide dignité de la gravure, elle l'accueillait coinpiaisamment : ces croquis vifs et légers qu'aurait alourdis une taille régulière, elle les rendait avec toute leur grâce et leur vivacité ; elle conservait à la caricature mordante le charme piquant de l'impromptu, et comme elle avait illustré joyeusement le calembour et le vaudeville , celui-ci se montra reconnaissant pour elle, et les refrains établirent sa popularité.
En Allemagne, la pi*emière application de la lithographie avait été noble et digne : de même qu'elle avait choisi la 6'd)le pour sanctifier rimprimerie naissante, elle ennoblit cet art naissant en le faisant servir à la reproduction des chefs-d'œuvre de la peinture. M. Strixner reproduisit la précieuse coUeclion de MM. Boisserée, et M. Piloty, à qui fut confiée l'illustration de la Pinacothèque, a su achever ce long et important travail avoe autant de lalenl que do ronsrirnce. En France, bien
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que la Hliiagraphie ait servi à rendre quelques œuvres sérieuses, le progrès ne se manifesUit pas encore, et ce n'étaient pas les ouvrages qui avaient fait son succès qui pouvs^icnt Vy conduire; mais elle ne devait pas rester longtemps dans cette vie médiocre. Le cboc qui donne une étincelle à Tun donne une flamme à Fautre, et il suffisait qu'un crayon paissant vint frapper la pierre lithographique, pour qu'elle rendit une • éclatante lumière. *
Trois ar^steç ont^urtout contribuée lui tracer une route uouviille. Également doués d'une intelligence puissante, également soutenue par une ardente volonté, ils avaient déployé, dès leurs débuts dans leur art, des qualités fortes et sérieuses ; il n'était donc pas douteux qu'ils ne donnassent une vive impulsion à celui qu'ils adoptaient. En effet, pour la lithographie s'ouvrit dès lors une large carrière ; autant la marche avait été incertaine et timide, autant elle devint assurée et rapide; franchissant d'un seul élan la barrière qui l'arrêtait, elle commença à s'élever vers le but qu'elle devait atteindre, et devint promptementun artirruptif et puissant. C'est que la peinture lui avait prêté son secours, et que sous le crayon s'était fait sentir le pinceau. Les ouvrages exécutés en Allemagne réunissaient un ensemble de qualités fort estimable ; on y voyait briller dans tout leur éclat l'application, la régularité, la patience, et cela pouvait produire l'apparence d'une certaine perfection ; mais il est de ces qualités admirables qui entravent, et de ces perfections qui arrêtent ; celui qui suit le sentier facile de la plaine atteindra le but plus tôt que celui qui gravit la montagne ; mais il ne s'élève pas. Or, dans les arls, le chemin qu'il faut suivre est celui qui mène au plus haut point. Ce patient et régulier travail de reproduction, dans lequel était enfermée la lithographie, devait nécessairement arrêter son élan ; lui faire suivre la même voie que la gravure, c'était la placer dans une position inférieure, et la soumettre à un rapprochement qui ne pouvait lui être avantageux, c'était mettre obstacle au développement des qualités qui lui appartiennent, c'était l'asservir, l'éteindre. Cet asservissement cessa bientôt, son libre essor lui fut rendu, et l'on comprit enfin ce qu'elle devait être. Animée par le crayon de Géricault, elle reproduisit la vivante nature et prit, avec énergie et vérité, son mouvement et sa force créatrice. Elle se montre également puissante et vraie dans les nobles et fiers portraits de Gigoux, et le peintre hardi An Léonard de Vinci mourant s'y fait aussitôt reconnaitre : sur la pierre comme sur la toile, ses figures rayonnent d'intelligence et de vie, et l'on y voit circuler le même flot de vives lumières. Do Decamps elle a reçu tout l'éclat de sa couleur ; ses ciels éclatants, son ardent soleil, ses eaux limpides et fraîches, on les re-
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trouve sous &ou crayon, et l'on se sent réjoui et transporté connue à Taspect de ses plus brillantes peintures. Si l'Iiouneur d^ Tinvention ne doit pas leur appartenir, si le hasard et la patience ne leur ont pas /ait découvrir le point de départ, on peut dire qu'ils ont tracé ei éclairé sa route.* * •
Une vive et forte impulsion avait donc été donnée à Ja lilhographic, ot Yoîi pouvait cf^pérer qu'elle ne tarderait pas à r«cemruii ooraplei développement: cependant 1e mouvement s'aiTéta; soit Qu'<u).ait youIu qu'elle resât un art facile, soit qu'on ait jugé que le progrès n'était pas passible, on ne fit rien pir^rle bâter, eti'oii put'Vemarquer que ceux-là qu'elle a rendus célèbres et populaires contribuèrent à l'arrêter. Au* cun ne se faisait sentir, et bien peu d'efforts étaient tentés ; l'application PU était généralement peu digne et l'exécution ne pouvait pas la relever. L'on vit pourtant paraltrô quelques œuvres importantes et sérieuses ; l'on se rappelle la brillante reproduction qu'a donnée M. Deveria du premier tableau de son frère ; Ton n'a pas oublié le Lion et le Tigre de M. Delacroix, sa belle illustration de Gœthe ; mais ces travaux ne pouvaient donner à la lithographie l'élan qui lui était nécessaire. Il était réservé .i M. de Lemud de la (iiire entrer dans une voie nouvelle et de la conduire à son plus haut degré de force et de perfection . Cette impulsion, ce progrès, ^'annoncent et se révèlent dans ses premiers travaux, car on y sent déjà ce désir ardent qui lance vers l'inconnu et pousse à la recherche. Or, qui cherche trouve, a-i-il été dit : toute pensée vraiment forte et originale se crée une forme ([ui la reproduit, et elle s'imprime et se moule dans le dessin comme dans le style. Elle ne pouvait pas manquer de so manifester et de se développer rapidement dans les ouvrages de M. de Lemud, aussi son travail en devient-il bientôt Ip complète expression, et Kon œuvre en reçoit un caractère si distinctif, qu'on n'a plus besoin de lire sous quel nom elle se produit. En effet, nul n'avait encore enrichi la lithographie d'aussi précieuses qualités, nul ne lui avait donné autant de force et de relief. Sous sa main, le crayon ne paraît plus s'émouMer et se fondre sur la pierre, il y laisse un trait vif et nerveux; le modèle s'y dessine ferme et souple, Tair et la lumière s'y répandent avec abondance et harmonie, les draperies y flottent transparentes et légères, la perspective s'y développe immense et profonde, l'architecture s'y dresse magnifique et sévère. Lorsque, par un rapide élan, la lithographie s'est ainsi rapprochée de la peinture, lorsqu'elle reproduit quelques-uns de ses plus merveilleux effets, ne peut-on pas croire qu'elle est parvenue à son plus haut degré de force et de perfection ? Mais ce qui prouve mieux encore que ce progrès a été pour elle le dernier.
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c'est qu'à peine elle a pu y atteindre. Quel que soit le travail qu'emploie le graveur, le résultat est certain, car le métal reproduira exactement ce qu'auront tracé le burin et la pointe. Il n'en est pas de même pour la lithographie : c'est vainement que le crayon rivalise avec le pinceau de force et de souplesse, c'est rarement qu'il répand sur la pierre la lumière et l'harmonie, elle ne lui rendra pas ce qu'il lui confie. Les nuances fines et transparentes qu'il emploie pour rendre l'air et la lumière, il est rare que le tirage ne les altère, son dessin peut y perdre sa pureté, l'harmonie de ses teintes peut se détruire : certes, l'œuvre reste belle encore, mais ses plus exquises qualités n'ont pas été reproduites. II résulte évidemment de l'épreuve faite par M. de Lemud que la lithographie, soumise à l'influence du tirage, ne peut rendre certaines délicatesses du travail, mais son progrès n'en est pas moins assuré, et l'on peut voir ce qu'elle a gagné à suivre la route qu'il lui a fait prendre.
il est certainement facile de reconnaître quelle force et quelle science M. de Lemud a déployées dans l'exécution de ses ouvrages; mais ce que l'on reconnaît encore plus vite, c'est l'inspiration ardente, le sentiment profond et vrai qui les animent ; comme il arrive à l'égard de certaines personnes, l'on se sent subitement séduit et entraîné et on les aime et on les admire avant de les juger et de les comprendre. Quel que soit le sujet qu'il a choisi, il sait toujours le rendre avec énergie et dignité, et il n'est pas une seule des figures qu'il a tracées dont l'expression ne soit saisissante et vraie. Avec quelle ardeur ces beaux enfants s'élancent sur ces branches! avec quelle avidité ils les dépouillent de leurs fruits ! comme ils frémissent et reculent devant la terrible ennemie qui les menace 1 Avec quelle finesse il exprime les naïfs épanchemenls de l'ivresse et l'ironie de celui qui en profite ! quelle intelligente animation il donne à la réflexion et au silence! Il n'est pas de douleurs, pas de tristesses qu'il ne sache rendre ; tous les ennuis, toutes les souffrances de la captivité, son prisonnier les porte sur son pâle visage, et sur la triste et mélancolique figure d'Hoffmann on voit passer le reflet de ses sombres rêveries. Cet enfant, au sourire si Gn, au regard perçant et hardi, qui marche insouciant et joyeux au milieu d'une bande de bohémiens, qui ne le reconnaîtra, qui ne devinera ce qu'il doit être ? Un profond sentiment, une profonde originalité, se montrent donc déjà dans ces premiers ouvrages de M. dç Lemud ; mais si vive que soit l'inspiration qui les anime, on la voit bientôt grandir encore et élever ses œuvres à la hauteur de la plus magnifique poésie ; et soit qu'il veuille consacrer de solennelles funérailles, soit qu'il veuille reproduire quelque rêve brillant
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«rHoffRUiiin ou qu'il s'élève avec G. Sand aux plus liautes coulcuipittlions, elle se montre également puissante. N'a-t-il pas su animer la poétique figure de MaJUre Wolffrafnb du sentiment musical le plus ardent et le plus passionné? ne Ta-t-il pas fait briller de Tinspiration la plus Tive ? Si c'est la main qui fait résonner Torgue puissant, on sent que c'est l'âme qui la guide, et que c'est elle qui s'épanche en suaves accords et en douces mélodies; ainsi qu'un clair rayon, cette magnifique harmonie s'étend, pénètre, anime et éclaire chaque visage ; l'on y peut voir les sentiments qu'elle éveille et les rêveries qu'elle fait naître ; et, dans le mol abandon des attitudes, l'on reconnaît l'enivrement et l'extase qu'elle produit. 11 a su faire briller aussi sur le visage pâle et inspiré i
û' Hélène Adelsfreit, Tardent enthousiasme qui l'anime ; l'on entend ses ' |
chants qui éclatent et sa lyre qui résonne ; mais l'on devine que son inspiration est triste et sombre, que ce ne sont pas de douces et pures mélodies qui échappent à son àme, et que la lyre, qu'elle fait vibrer en la pressant contre son cœur, ne peut rendre que des accords de douleur et de désespoir. Sur les visages de ceux qui l'entourent^ l'on ne saurait trouver le ravissement et Textase ; ce frissonnement, que fait éprouver une douce harmonie, ils ne le sentent pas -, ces rêveries qu'elle fait naître, ils ne les connaissent pas, et Ton ne voit sur leurs fronts que le triste sillon de la méditation et de la pensée. Il n'est donc pas de hauteur à laquelle il ne puisse atteindre, pas de sentiments qu'il ne puisse exprimer, pas de nuances qu'il ne puisse rendre ; et si puissante que soit la pensée, il sait la revêtir d'une forme qui l'égale. A la perfection du travail se joint donc, dans les ouvrages de M. de Lemnd, l'inspiration la plus vive ; autant elle est forte, autant son exécution est hardie ; et si dans Tune le peintre se montre, Tautre fait reconnaître le poète.
INVENTAIRE