LETTRE II
Voire dévoué serviteur, mon cher monsieur, si bien vous est, je vous Le souliaile de tout mon cœur, comme à moi-même. Je vous ai écrit dernièrement, j'espère que vous avez reçu la lettre. En attendant^ ma mère m'a écrit et m'a fait des reproches de ce que je ne vous écrivais pas; elle m'a fait entendre que vous êtes fâché contre moi pour celte raison.
(1) Les Allemands, comme les autres nations, avaient à Veuike une maison <^mmune qui conserve encore le nom de Fwuiaco dei Teâeachiy espèce de caravansérails où les voyageurs trouvaient un abri et des compatriotes. Maintenant, le Fondaco dei Tedeschi est désert. Le seul établissement de ce genre qui ait conservé jusqu'à nos jours sa destination primitive est le Fondaco dei Turchiy un l'on rencontre encoi'e quelques vieux Turcs accroupis et campés, ruines vivantes au milieu deces ruines, inOme débris du flotd'Asiatiques que le commerce faisait jadis aflluer à Venise.
ifld sera .'.
teDlpoirrs
\iklïsp teamh
méïv ùmf eâmi îtef»-
DE I/aMATKI/R. 5|.>
Je dois presque lu^excuser auprès de vous, et elle est très-peinée de cela. S'il en est ainsi, je ne sais rien dire pour mon excuse, si ce n'est que je suis paresseux à écrire et que vous avez été absent ; dès que j'ai appris que vous étiez chez vous, ou que vous alliez rentrer, je vous ai écrit à l'heure même, et j'ai recommandé au messager de vous saluer de ma part. Je vous prie donc humblement de me pardonner, car je n'ai d'autre ami sur la terre que vous. Je ne crois même pas que vous soyez f^ché contre moi, car vous avez été toujours à mon égard comme un père. Je voudrais que vous fussiez ici, à Venise, chez moi ; il y a tant de gentils camarades parmi les Velches (1), qui de plus en plus recherchent ma société. Ils sont bons, sensés, savants, bons musiciens; ils comprennent la peinture et sont nobles de cœur, des braves gens qui me font beaucoup d'honneur et d'amitié. En revanche. Il y en a parmi eux des infidèles, des menteurs, des voleurs, de véritables scélérats, qui, je crois, n'ont pas de pareils sur toute la terre, et si on ne le savait pas, on les prendrait pour les honmies les plus aimables. Je ris souvent moimême quand ils me parlent, ils savent qu'on sait de belles méchancetés d'eux, mais ils s'en moquent. J'ai beaucoup d'amis parmi les Yelchci» qui m'ont averti de ne pas manger ni boire avec leurs peintres, parmi lesquels j'ai de nombreux ennemis. Ils contrefont mes ouvrages dans les églises et partout où ils peuvent les avoir ; après, ils les ravalent et disent qne cela n'est pas antique et ne vaut rien. Mais Giam Bellini (2) m'a loué en présence de beaucoup de gentilshommes ; il voudrait bien avoir quelque chose de moi, il est venu lui-même chez moi et m'a prié de lui faire quelque chose, il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui. H est trè&-vieux et est encore le meilleur dans la peinture.
La chose qui m'a tant plu, il y a onze ans, ne me plaît plus du tout, et si je ne le voyais pas moi-même, je ne le croirais de personne. Je vous fais savoir aussi qu'il y a ici de meilleurs peintres que le maître Jacob. Mais Antoiii Kolb jure toujours son serment, qu'il n'y a pas de meilleur pcmtresur la terre que Jacob. Les autres s'en moquent, disant : a S'il était bon, il resteraiUci. » Aujourd'hui seulement j'ai commencé à ébaucher mou tableau, car mes mains ont eu la gale si fort, que je n'ai pu travailler, mais je l'ai fait passer. Ainsi donc soyez gentil et ne vous mettez pas si vite en colère, soyez aussi doux que moi. Vous ne voulez rien apprendre de moi. Je ne sais pas ce que vous faites. Mon cher, je voudrais sa-
(1) Dur^r comprend, sous le uoni de Velches ioui ce qui n'est pas allem«nd. '1) GioTanni BHlini, nô en I i26, mort en 1516, avait alors qualre-yiogts ans.
5f4 LK CABINET
voir si uiicuu de vos objois chéris n'csl nioi-l, celui près de l*eau, où
celui qui ressemble à ceci "^-OÇ;^ , ou ' O^J}^ > ou la ûlle
Donné à Venise, à neuf heures de la uuil (I), du samedi après la Chandeleur, en I*an 1500.
Offrez mes services à Etienne Uaumgarlner, Uaiis liarstori'er et Folkamcr.
ALBR£i:flT DUKER.