‹ Le Cabinet de l'amateur et de l'antiquaireChapitre 191 sur 199 · JULES ROMAIN · texte numérisé non relu

JULES ROMAIN

(JULIO PIPPI)

Il n'est jamais sans intérêt pour les arts de compléter les détails biographiques recueillis sur un grand artiste , dont l'admiration des siècles a consacré la gloire, sans qu'on possède sur sa vie privée aucun renseignement. Tel était pour nous jusqu'à ce jour Giulio Pippi, célèbre sous le nom de Jules Romain. Les divers auteurs qui ont successivement écrit sur sa vie et ses ouvrages, n'avaient rien ajouté au peu de notions personnelles queVasari, son contemporain et même son ami, avait consignées dans la vie des peintres d'une si belle époque, dont Jules Romain termine Ténumération.

« Le surnom de Romain, sous leqv.el ce célèbre artiste est exclusivement connu, dit M. Quatremère de Quincy, nous apprend qu'il était né à Rome. C'est tout ce que nous savons sur ce qui ne c>onceme que sa personne. La date certaine de sa mort , qui est 1546, et l'âge de cinquante-quatre ans auquel Yasari nous dit qu'il mourut , nous apprennent encore qu'il naquit en \m (1). »

Même pour des notions moins précises, tout ce qu'on peut rassembler dans Vasari se borne à peu près aux traits suivants :

(i) Cette date de la naissance de Jules Romain est encore établie par quelques^ autres rapprochements que M. Quatremère de Quincy a parfaitement déduits, ei que confimient les nouvelles notions analysées ici.

OOO LE CABINET

Elève chéri de Raphaël , il fut son héritier avec Jean-François Penni, connu par le surnom de il Fattore, Appelé de Rome à Mantoue'par^Frédéric de Gonzague et le cardinal Hercule , frère de ce prince, il y passa tout son âge mûr et fit seulement à Bologne une excursion célèbre. Mais il n'avait plus revu Rome , où , quand la mort le surprit , il allait retourner malgré les instances de sa femme et du cardinal de Mantoue ; car joignant , comme Raphaël et Michel-Ange, la gloire de Tarchitecteà celle du peintre, il était mandé pour succéder à Sangallo, architecte de Saint- Pierre. Au moment de partir , il fut arrêté par la maladie à laquelle il succomba. Son fils, dont les premières études faisaient présager aussi un grand peintre , ne lui survécut que peu d'années. La veuve de Jules Romain mourut en même temps que son fils ; il ne resta d'eux qu'une fille nommée Virginie , mariée à Mantoue avec Hercule Malatesta , et qui était vivante à l'époque où écrivait Yasari. Jules Romain fut inhumé dans l'église de Saint-BaiTiabé, où sa famille comptait lui élever un monument > que les dérangements de fortune l'empêchèrent de faire exécuter; et Vasari reproche à la ville de Mantoue de n'avoir pas elle-même rendu cet hommage à Vailiste dont le séjour lui fut si hon(N*able. Le même auteur fait de Jules Romain le portrait suivant : il était d'une taille moyenne, avec' d'assez d'embonpoint , joignait à de beaux traits des cheveux et des yeux noirs , un regard plein de vivacité. Il mangeait peu , aimait l'élégance dans ses habits et dans toute sa manière de vivre. Une grâce charmante se répandait sur toutes ses actions ; il étai gai , afiable , et du plus doux commerce.

Ces renseignements sont justes au degi^é suffisant pour aiguiser la curiosité et faire désirer quelque chose de plus complet sur un maître dont les œuvres seront toujours parmi les premiers modèles du grand art italien au seizième siècle.

D'anciens registres de cette époque , découverts récemment à Rome et publiés au nombre de dix-huit, répondent à la plupart des questions qu'on pourrait se faire sur la vie privée de Jules Romain. M. Paul Mazio vient de donner une intéressante analyse de ces documents dans la revue qu'il publie sous le titre de H Saggiatore. Nous y trouvons de quoi combler en grande partie

DE LAMATEIK. 'mI

la lacune laissée dans la biogi^apbie du premier élève de Raphaël.

Le père de Jules Romain se nommait Pierre Pippi, et était surnommé Giannuzzi. Il se maria trois fois. On ignore le nom de sa première femme, qui fut la mère de Jules , d'un fils aîné nommé Jean-Baptiste , et de trois filles, Girolama, Laura, Silvia. Sa seconde femme, Antonina, lui donna un fils appelé Dominique; de la troisième, Grazioza, il eut un dernier enfant nommé Francesco.

Le fils aîné, en se mariant, reçut toute sa légitime , et , ainsi il ne figure pas dans le testament du père, qui mourut au mois de février 1 521 , ayant testé le 3 du même mois. De cet acte , nous négligerons toutes les dispositions relatives aux enfants des difiei*ents lits ; mais la confiance que Pierre Pippi avait en son fils Jules y est prouvée par la tutelle des mineurs, qu'il lui confie, en le dispensant de rendre aucun compte de tutelle. Il veut aussi que le partage de ses biens ne se fasse qu'après le mariage de ses trois filles , et que jusque-là ils restent indivis , gérés par Jules.

Celui-ci, sans être l'aine, devenant ainsi, par le fait , le chef de la famille, maria le 23 février 4523, sa sœur Girolama à Lorenzo Boni, sculpteur florentin, avec une dot de 400 ducats d'or et de 450 ducats pour ce que nous appellerions aujourd'hui le trousseau et les bijoux per lo acconcip e le gioie e tma (nanca cassetla , seconda il costume di Borna. L'époux Lorenzo Boni , outre son art de sculpteur , possédait diverses propriétés et redevances , dont ces anciennes chartes donnent un détail très circonstancié. Jule» Romain eut la satisfaction de voir prospérer ce mariage , dont l sortit cinq fils et trois filles.

Lui-même par un bref de Léon X avait été pourvu de la magistrature appelée la taglxana, où il avait pour collègue Jean-Pierre CaflFarello ', citoyen romain , quartenier de Saint-Eustache. Pour mettre sans doute pins de régularité et de facilité dans la percep- . tion de son revenu, il céda tous les droits productifs et les émoluments de sa charge au fils de son collègue , nommé Fausto Caffarello , qui lui transmit en échange le produit du loyer d'une maison et d'une boutique. Ce revenu était de 90 ducats ou ecu&.

d'or ; car alors l'écu romain , comme le remarque M. Mazio , avait la même valeur que le ducat.

En 1524, Jules Romain, allant s'établir chez Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, laissa à Rome, comme fondé de pouvoirs, son frère aîné, Jean-Baptiste, sumonmié del Como, et lui remit en dépôt des objets d'art et de curiosité dont un de ces anciens actes détaille l'inventaire. On y remarque un certain nombre de coupes, dont quatre en argent, qui étaient sans doute ornées des précieuses ciselures de l'art florentin , une en marbre blanc , une autre en terre cuite antique , puis en bois (una tazetta antiea di legno) ; une huitième est désignée seulement par les mots tma tazza laooraia ; deux cofirets dont un en métal richement travaillé, garnis de médailles de divers types , deux autres contenant l'un des figures de cire, le second de la céruse ; un petit sac d'outre-^ mer, deux écritoires, une dent de loup, un morceau de cristal de roche gravé en intaille, une petite croix en os noir, six masques d'homme , six bustes en plâtre , puis un quadretto pure in gesso , probablement quelque petit bas-relief moulé en pK^re ; un petit enfant modelé en terre [unpuiuno di creta), d'autres figures modelées en cire , un grand tableau de Jules Romain , représentant la sainte Vierge et saint Jean , un petit tableau non terminé , un cofifte plein de dessins , de cartons , de livres et de papiers divers, etc.

Jules Romain avait trente-un ans lorsqu'il alla s'établir à Mantoue; et comme il ne revint plus à Rome, il s'ensuit qu'il a exécuté pendant cette première partie de sa vie tous ceux de ses tableaux qui sont adaptés aux monuments de cette capitale, et les monuments même qu'il y construisit.

Il perdit son frère Jean-Baptiste le 16 mars 45â8. Par la protection de François de Gonzague , ambassadeur du marquis de Mantoue , il transmit alors sa charge à son neveu , et en même temps il fit passer un don de cent écus à la veuve de son frère , pour marier sa nièce Grisâde.

Les deux sœurs cadettes de Jules Romain moururent jeunes et. sans avoir été mariées. Ses deux autres frères le précédèrent aussi dans la tombe; et comme ils moururent intestat, Jules se trouva héritier universt'l de la fortune et du nom de la famille Pippi. A

DE l'amateur. •')53

ce sujet sa sœur Girolama lui intenta un procès, qu'ils terminèrent par une transaction à Tamiable, le 7 juillet 1514.

L'année suivante il passa procuration à Robert Strozzi pour vendre tous les biens qu'il avait à Rome.

n mourut en \ 546 et laissa deux enfants. Yasari, comme nous l'avons vu, fait mention du mariage de sa fille Virginie avec Hercule Malatesta. Le fils dont le même historien a constaté les belles dispositions pour la peinture ainsi que la mort prématurée, vivait encore et se trouvait à Rome en 1 554 , comme le prouve l'achat qu'il y fit , ^1 cette année, d'un cheval bai brun. Le contrat de vente nous est parvenu. On y apprend le nom du fils de Jules Romain : il s'appelait Raphaël.

B. DE XiVREY.

CxAZETTE DES TRIBUNAUX.

Les contestations judiciaire?) relatives aax choses d*art dont nous avons à rendre compte poar l'année iSâ/i, ont été peu nombreuses. Les grands scandales de notre bulletin de Tan dernier ont rendu les marchands sinon plus loyaux, du moins plus prudents. C'est toujours des tableaux qu'il s'agit. Void le petit nombre de cas que nous ayons à signaler :

M. Armengaud , directeur-gérant de V Union des Familles, est aussi amateur de tableaux , et , de plus, si on en croit M. Rhoné , qui possède une assez belle galerie, M. Armengaud est même commerçant en matière de tableaux. Ce qui est positif, c'est que M. Armengaud a vendu à M. Rhoné , moyennant 3,000 fr. , une tète de jeune fiUe , de Greuze, en lui en garantissant l'autheotlcité. Mais , lorsque M. Rhoné se vanta de son acquisition en présence de M. Dorcy , artiste , ce dernier Je tira d'erreur , en lui déclarant que la prétendue tète de Greuze était une copie faite par lui, Dorcy. Réclamation de M. Rhoné, et aussitôt M. Armengaud reprit le tableau et l'échangea contre un tableau qu'il donnait pour l'œuvre de Dietrich , célèbre peintre allemand , et représentant la Femme adultère , copie du tableau qui se trouve dans notre Musée. Mais ce fut encore là une illusion bientôt reconnue ; le tableau n'était pas de Dietrich.

Dès lors , M. Rhoné fît assigner en nullité du marché et restitution des 3,000 fr., le sieur Armengaud devant le iribiwal de commerce, qui accueillit , en effet , la demande , conformément à l'avis du sieur Binant , marchand de tableaux, devant lequel le tribunal avait renvoyé les parties.

Le sieur Armengaud a interjeté §ppel , prétendant qu'il n'était pas commerçant et ne faisait pas d'actes de commerce, qu'en conséquence le tribunal de commerce était incompétent.

Mais sur la plaidoirie de M* Desmarets , avocat du sieur Rhoné, et conformément aux conclusions de M. Bresson, avocat-général, la Cour royale (V* chambre) a confirmé purement et simplement le jugement attaqué.

— Une prétendue Jocont^e, attribuée àLéonard de Vinci, qui avait donné Heu en 1863 h un double procès en police correctionnelle et en Cour royale

LE CABINET DE l'aMATECR. OOO

(voir notre résumé des dédsions judiciaires de cette année , tome 2 , paKe 550) où M. i^ambert avait vu c|^ttx fois ses prétentions repoussées , est revenue une troisième fois cette année devant la première cliambre du tribunal civil. A la plainte en escroquerie contre Bru«^ et Mennecliet avait succédé une demande en dommages et intérêts.

Le tribunal, après avoir entendu M* Paillard de Villeneuve pour M. Lambert qui réclamait 50,000 fr. de dommages et intérêts , M« Landrin pour M. Bruslé et M* Pailletpour M. Mennechet, a, par un jugement d*avant faire droit, autorisé le demandeur à faire la preuve des faits de fraude ai^ ticolés par lui G*était un grand avantage, et les marchands ont dû reculer devant ce nouveau débat qui n*était plus soutenable. Cette affaire à laquelle il n^a pas été donné de suite a sans doute, été terminée par une transaction amiable.

— Un procès, qui , au premier abord, semble urètre qu'une exagération excessive du droit de propriété, vient de faire consacrer, au profit des possesseurs d'objets d'art, un privilège qui peut être précieux dans certains cas. Voici ce dont il était question :

M. Boucher, un de nos plus anciens fabricants de sucre indigène, celui qui, aux plus beaux jours du blocus oontinental, présenta à l'empereur le premier pain de sucre de betterave, portait aujourd'hui , devant le tribunal correctionnel, une plainte en contrefaçon contre madame Riberro, artiste peintre.

il y a trois mois . M. Boucher, accompagné de sa famille, parcourait les galeries du Louvre ; son regard s'arrêtait plus ou moins long-temps sur chacune des mille toiles de l'exposition, lorsqu'un petit tableau de genre, composition simple, mais gnncicnse, charmante, faillit le faire tomber à la renverse; il ne put que s'écrier : « Mais, c'est mon tableau! » Et sa femme, ses enfants suivant le doigt indicateur, de répéter comme lui : tt C'est notre tableau I »

La petite toile repi^sentait une jeune et mignonne marchande de pêches, couleurs fraîches, rose duvet et sur le fruit et sur les joues de la marcliande.

Tjd famille Boucher ne se trompait pas, et voici le mot de cette petite énigme. Depuis bien long-temps M. Boucher possède un joli tableau de genre représentant une jeune marchande d'oranges. Ce tableau lui est précieux à double titre ; il lui retrace des souvenirs de famille , et sa valeur artistique est considérable. Au mois de juillet 1843, la jolie marchande d'oranges avait besoin d'une nouvelle toilette. M. Boucher confia à madame Riberro son tableau à restaurer ; la dame artiste s'en lira à sa gloire et rendit au tableau tome sa fraiclieur primitive. Tout était bien jusque

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là ; mais soit que l'artiste , dans son amour da beau, n^ait pas pu se sépa» ' rer de la gracieuse compoaitioa 8aii%eB prendre une copie , soit que l^idée lui en étant demeurée , elle Tait retracée de mémoire sur la toile , le Loo- ▼re reçut, sous le n" 1537, comme Tœuvre du pinceau de madame Ril)erro , une Marchande de pèches si ressemi)lante , aux fruits près , à la Marchande d'oranges , qvCk les voir seulement on les déclare sœurs jumelles*

Telle est l'explication de i'étonnement de la fomille Boucher à la vue de la marchande de pèches du Louvre. M. Boucher proposa à madame Biberro ime composition amiable , et sur le refus de cette dame, il demandait aujourd'hui au tribunal, par Toq^ane de M* Blot-Lequesne, la confiscation à son profit de la copie de son tableau.

M* Lauras, défenseur de madame Biberro, a soutenu qu'aiu termes des lois sur la matière , les modifications apportées à la marchande de pèches excluaient le fait de la marchande d'oranges.

M. de Gaujal, avocat du roi , a pensé le contraire , et, sur ses conclusions , le Tribunal, déclarant la contrefaçon constante , a prononcé contre madame Biberro une amende de 16 fr., et la confiscation de son tableau au profit de M. Boucher.

— Une contestation, qui s'est terminée devant le tribunal civO de la Seine, est venue mettre à nu un des côté» désastreux des opérations qui se font sous l'influence de quelques experts. U s^agissait d'honoraires dus à M. Dubois pour diverses estimations de tableaux faites à des époques différentes. Adjoint aux commissaires-priseurs chargés de la vente, les conditions stipulées en faveur de M. Dubois lui donnaient droit à une somme de 10,99A fr. sur le produit effectif de la vente. Quoique mandataire de la succession, M. Dubois s'était porté acquéreur aux enchères de divers Ubleaux dont le prix s'est élevé à 33,113 fr. U convenait de déduire de cette somme celle de 10,99^ fr. allouée à titre d'honoraires , et c'était en résumé un solde de 17,000 fr., dont*M. Dubois se trouvait être débiteur envers la succession Aguado.

Tout le monde était d^accord sur ces divers chiffres, mais M. Dubois prétendait opposer en compensation du solde d'autres honoraires qui lui auraient été dus en dehors de sa participation h la vente.

C'était d'abord pour Texpertise de 106,000 fr. de tableaux offens en paiement d'une créance, à la succession , par M. Cousin ; et ensuite pour l'eslimationde 36,000 fr. d'objetsd'art prélevés sur la succession Aguado par madame la marquise de Las-Marisraas. Sur ces deux sommes, M. Dubois demandait 5 p. 0/0 d'honoraires; cette donande était doublement exagér<^c en elle-même d'abord , et ensuite en considération de l'inintelligence

DK L AMATEUR. 5Ôi

apportée par M. Dubois dans l'estimation des 106,000 fr. de ubleanx acceptés sur son dire par la succession , et qui ont produit à la vente un peu moins de A0,000 fr.

L*aTOcat du roi a néanmoins pensé qu^une conamission devait être allouée à M. Dubois ; que de simples vacations seraient insuffisantes ; mais que l'indemnité devait être basée non sur le montant des estimations, mais sur le produit de la vente des tableaux estimés» Le tribunal , jugeant conformément à ces conclusions, a fixé l'indemnité due à M. Dubois à 1 p. 0/0 sur la somme réunie de 66,000 fr. , il Ta condamné à payer la somme formant la différence entre ses acquisitions et les honoraires alloués ; les dépens ont de plus été mis à sa charge*.

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