VERRERIE VÉNITIENNE
L EN EST de la verrerie eoninie de la céramique , son histoire est encore à faire : elle peut être longue, nous essayerons de la rendre intéressante. Le verre a servi cliez les anciens comme chez les modernes à la l'abrication d'une foule d Objets devenus précieux aujourd'hui pour la plupart; on l'a employé à la décoration des monuments, et il est la matière première et la base de la mosaïc[ue et de la jjeinture sur \ erre, qui peuvent aussi rentrer dans l'histoire de ses applications. Tous ces points de vue ne nous convieiuient pas également; nous aurons à choisir. L'art et la beauté ne sont l'apanage ni de toutes les époques, ni de toutes les officines; en néghgeant, ainsi que nous avons promis de le faire, tout ce qui est en dehors de ces deux conditions, et sans sortir de la classe des monuments recueillis dans les musées et dans les collections, le sujet conserve encore une étendue très-considérable : nous le traiterons chapitre par chapitre, sans nous attacher à suivre un ordre chronologique rigoureux, ouvrant de temps à autre une parenthèse pour décrire une pièce choisie ou pour nous arrêter sur une particularité rare.
Nous commençons aujourd'hui par l'histoire de la verrerie vénitienne. Elle est loin d'être la première eu date, mais l'importance et la juste célébrité qu'elle s'est acquise par la beauté et la variété de ses protluctions nous faisaient une loi de satisfaire avant tout la curiosité des amateurs sur ce chapitre : les autres ne perdront rien pour attendre.
LE CABINET IIE L'AMATKLlî.
Il est clit'ficile d'iissigner une d;ite certaine à l'étiiblissemciit des premières verreries à Venise; mais, dès son origine, cette industrie se trouve si intimemeni liée an commerce, et nous pouvons dire à la fortune de la république naissante, qu'il est permis d'en supposer la marche en suivant l'histoire des développements de la marine vénitienne elle-même et le progi es de ses relations commerciales avec les pays lointains.
« La verrerie, dit Ant. Marin, fut dans tous les temps considérée par le gou- « vernement comme la pupille de ses yeux : il multiplia les précautions pour c< augmenter et perfectionner sa fabrication, et pour lui assurer un débit exclu- « sif, autant que cela était possible, partout, chez ses voisins et dans les con- >■ trées les plus éloignées (i). » On voit, d'après ce témoignage du grave historien du commerce de Venise, que nous n'avons pas à exagérer l'importance de notre sujet.
Quelques personnes ont pu penser, comme le comte Kiliasi l'a supposé dans sou histoire des Veneti piiini e seconili , que les premiers haljitants de Venise y avaient porté l'art avec eux (a) lorsqu'au v" siècle ils vinrent se réfugier dans les lagunes, fuyant Attila et la fureur des Huns ; mais cela n'est guère probable. Au rapport de Cassiodore, le cabotage avec les ports les plus voisins, la pèche, le commerce du sel surtout, formaient l'occupation principale des Vénitiens. C'était très-intéressant pom- l'époque, mais il n'y a rien là qui ressemble à la pratique d'un art industriel aussi compliqué que celui de la verrerie. Des relations maritimes bornées s'opposaient même au commerce d'exportation qui en fit plus tard la véritable importance.
Vers le vni' siècle, l'himible colonie étendait déjà ses relatio}is jusqu'en Oi-ient; son développement prit lui rapide essor. Cn des historiens de Charlemagne raconte c[ue, pendant lui séjour qu'il fit à Pavie, en 77/1, les V énitiens apportèrent à la foire une si grande quantité de marchandises en tout genre, c[ue les Francs de la suite de l'empereur eu fui-ent surpris. Avec la l'ichesse naissait la culture des arts; Muratori, dans ses Annales, mentionne un prêtre de Venise, du nom de Gregorio, habile dans la construction des orgues, qui fiU conduit en France auprès de Louis-le-Débonnaire , en 826, par un prince du Frioul, et, au x" siècle, les Vénitiens, qui avaient la réputation d'être des marins intrépides et d'excellents constructeurs de navires, voyaient déjà linéiques objets fabriqués che?, eux prendre le chemin de Constantinople. .Sagornino, un de leurs premiers chroniqueurs, raconte ([ue le doge Partici-
(I) Storia civile c iiolitica ilel coumiercio clii'Vciie/:iaiii, (2) .Memoiie sloiiclii; de' Veneli primi e secoiidi, iii-«. (li Carlo Antonio Marin, patrizio veneto. In-8. ï'inegia, Pat/otw, 1811-lSl-i. 1798-1808.
pazio envoya en présent à l'empereur Basile douze grandes cloches fondues à Venise; elles n'éfaient alors ni en usage ni même connues parmi les Grecs. Un peu plus tard, l'empereur Othon recevait un siège d'ivoire et son marchepied, eburiieuiii seilile cwn suis subselUis. Enfin, en loaS, sous le gouvernement du fameux doge Pietro Orseolo, commençait la construction de la basilique de Saint-Marc, éclatante encore aujourd'hui des mosaïques à fond d'or exécutées par des artistes que le doge avait fait venir de Constantinople.
A partir du ce moment, nous n'avons plus de raisons pour retarder l'établissement des verreries à Venise, ni aucun argument à chercher en leur faveur. Nous pouvons même les considérer connue très-florissantes déjà.
Il ne reste aucun document d'une époque aussi ancienne. Un des premiers, celui cpie l'on a cité le plus fréquemment, est de l'année 1 2g i ; d est relatif à la démolition immédiate des fournaises situées dans la ville même, à Rim Allô ^ et au transport de toutes les officines dans l'ile de Murano, où cpielques-unes s'étaient établies depuis laSS (i). La raison donnée par le grand conseil était la crainte des incendies, mais le véritable motif était peut-être le besoin de placer loin des yeux indiscrets une industrie qu'il regardait connue très-importante, et d'exercer sur elle, en l'isolant, une surveillance plus facile. Cependant, moins d'iin an plus tard, le grand conseil se relâchait en partie de cette sévérité en permettant de rétablir à Rialto des laboratoires pour la fabrication des petits verres, verixelli ou vetricellt; ils devaient néanmoins être éloignés de quinze pas des autres habitations (2). La différence de rédaction que l'on remarque dans le texte de ces deux lois peut faire supposer qu'il ne s'agissait dans la dernière que des perles ou des marguerites dont on faisait des colliers, des bracelets et autres ornements de femme.
Une loi antérieure, de l'année 1275, prohibait, sous peine de confiscation, l'exportation hors de Venise du verre brut, des matières premières qui servaient à sa composition, et même du verre cassé (3). C'est la première où apparaît la jalouse vigilance avec laquelle on s'est toujours efforcé par la suite de conserver aux verreries de Venise le monopole de la fabrication du verre et de dérobei' aux étrangers le secret des procédés particuliers qu'elles pouvaient employer. Il est remarquable aussi que cette loi précède celle qui un peu plus tard devait les reléguer à Murano. A la différence des autres corporations, réglementées toutes par des magistrats d'un ordre inférieur, c'était le doge lui-
( 1 ) MCCXCI die oclavo novembris in Majori Cousilio.... Capla fuit pars, quod fornaces de vilr» in t[uil)us laboranUir laboreria vilria debeant destrui , ita quod de cjelero esse non debeat abqua in Civitate , vei Episco* patii Rivoaiti, sed exlia Civitatem et Episeopalum in distlieto Venetiarnni posait fieri, sicut placueril illis qui facere vokierinl , et boc fieri debeat, ila quod non laborent ab bodie in antea, in pœna libj-arum cenlum, ete.
(2) MCCXCU die XI augusii in Majori Consilio. Capla
fuit pars ; quod Verixelli possint laborari in locis ubi lornellus eoruni dislet a domibus ab omui parte per passus quindecim ad niiuiis.
(il) ... . Quod de celero xitriim, sablonuni, seu alia de quibus \itreum fieri debeat, non possint portari extra lerram; nec de eis jiossit fieri sigillum sine licentia data a Duce et Cousilio Majori sub pyua perdendi ea qure portantnr.
même ou mieux les chefs du conseil des Dix qui furent toujours chargés de surveiller le commerce et la police de la verrerie. Les lois disciplinaires cjui la concernent sont nombreuses et descendent jusqu'aux moindres détails : cependant cette tutelle rigoureuse était bienveillante, pour les individus. Si les ouvriers n'étaient pas reconnus nobles comme eu f>orraine, par une loi de 1376, le .sénat de Venise décidait que le mariage d'un patricien avec la fille d'un maîfre verrier n'altérait en rien la noblesse transmise à sa tiescendaiice.
Il serait intére.ssani de rechercher à qui les Vénitiens ont emprunté l'art de travailler le veri'e, mais cela nous entraînerait dans des développements que ne comporte pas notre recueil. Le savant Muratori a pensé, non sans raison, ([u'ils avaient pu le tirer de (^onslantinople : on connaît l'habileté des Grecs du ISaslîmpire en ce genre ; leurs procédés sont même parvenus jusqu'à nous. Mais la suite des travaux des verriers vénitiens jusqu'au xvi"^ siècle a une si grande ressemblance avec les productions d'Alexandrie et de Damas, qu'il nous semble ])lus sûr de nous en tenir à l'influence arabe qui fut tout au moins prépondérante. Les Orientaux, en rapports très-intimes avec les Vénitiens, employaient le verre à des usages très-variés : on conserve même dans les collections lui assez grand nombre de monnaies en verre, émises de 97,5 à i i3o par les khalifes fatimites d'Egypte el de Sicile. L'analogie des perles fabriquées au juoyen âge avec celles dont les Egyptiens se ser\aieut pour les usages fiuiéraii-es, n'a j)as échappé non ])lns à un maitn^ verrier inoderne, M. D. Bussoliu, ((ni a écrit lui excellent petit guide de l'étranger aux fabric|ues de Murauo; mais, sans aller si loin, les débris antiques cpie l'on trouvait partout en Italie pouvaient fournir des modèles d'inie variété bien plus grande encore.
("est un chapitre tie plus à ajouter au li\ ie des grands événements produits par de jietites causes, que l'histoire de cette perle de verre, blanche ou bleue, verte et rouge, dont les Vénitiens ont su tirer un si grand parti. Simple et rude d'abord, plus tard elle fut faite à l'imitation des pierres précieuses, dorée et ornée d'émaux variés. Le charme séducteur de ces brillants joyaux servait à faciliter les transactions commerciales des denrées et des matières premières les plus importantes : les épices, la soie, l'or et les étoffes que les Vénitiens tiraient d'Orient et qu'ils reportaient ensuite sur les divers marchés européens, étaient échangés contre des perles de verre.
Recherchées partout en Asie et sur les bords de la mer Noire , elles pénétraient jusque dans les contrées les plus inaccessibles du centre de l'Afrique, où les voyageurs les ont retrouvées plus tard servaiU de monnaies. Ce qui en fut répandu parle monde, pendant dix siècles peut-être, est incalculable, et ce simple grain de verre pi-oduisit à la république des richesses innnenses. Elle 1<^ .savait bien, et, si elle était fière de ses vases, c'est du travail et du commerce des perles dont elle était jalouse.
Si déchues aujourd'hui de leur ancienne splendeur, les fabriques de Murano,
LE CABINET DE L'AMATEUK. ^4.3 réduites au nombre de quatorze , — c'est par centaines qu'on les comptait autrefois, — expédient encore les perles de verre par tonnes et pour plusieurs millions chaque année ; mais ce n'est plus la marine de Venise, c'est celle de l'Angleterre qui les distrilnie sur les points les plus éloignés du globe.
La préparation de l'émail pour les maîtres mosaïstes est uik^ des manipulations du verre que les Vénitiens ont le plus certainement empruntées aux Grecs: elle fut pour eux l'objet d'un commerce considérable du xi'' au xiv° siècle. Le moine Théophile , qui nous a conservé les procédés grecs , les décrit ainsi au chapitre xv du livre II de son Essai sur divers arts :
a Us font de la même manière que les verres des fenêtres, des tablettes en « verre très-brillant, d'un doigt d'épaisseur; il les divisent avec un fer chaud « en petits morceaux carrés qu'ils couvrent, d'un côté, avec une feuille d'or « sur laquelle ils posent une couche de verre très-transparent, broyé comme (' je l'ai dit plus haut , les rejoignent en les assemblant sur une table en fer « couverte de cendre ou de cliaux, et les cuisent dans le four des verres à « vitres. »
,Fe ne sais jusc[u'à quel point le moine artiste élait bien instruit des procédés grecs, mais les Vénitiens s'y prenaient autrement. Sur une espèce de galette d'émail de verre noii' ou rouge-brun, de quinze à dix-huit centimètres de diamètre et d'une épaisseur convenable, ils appliquaient une feuille il'or carrée, qui était recouverte ensuite, soit d'une couche de verre d'une grande ténuité qu'ils soufflaient dessus, soit d'un verre blanc très-fusible et pilé trèsfni; dans ce dernier cas, les disques d'émail devaient être remis dans un four ad hue, comme cela se pratiquait à Constantinople. La division par petits cubes était laissée aux mosaïstes, qui les coupaient suivant leurs besoins par des procédés qui leur étaient particuliers. Telles sont du moins les galettes d'émail préparées pour les mosaïstes que nous avons eu occasion de voir. Placé sur ces émaux noir et rouge, l'or avait un éclat bien plus grand que s'il eût été fixé sur un verre transparent. Les pâtes colorées, non dorées, nécessaires pour l'exécution des sujets, étaient du même genre.
Les émaux de verre, préparés ahisi, n'étaient pas employés seulement pour la peinture en mosaïque : ils servaient encore , taillés et incrustés dans les compartiments réservés du marbre blanc, sous forme de petits dessins géométriques étoilés, or, rouge et noir, à orner divers membres d'architecture , des colonnes hélicoïdes, des plates-bandes et des panneaux, sortes de décorations d'un effet brillant appliquées aux ambons, aux autels et aux tombeaux, que les architectes ont répandues avec profusion dans les basiliques italiennes du xii'', du
'ti LE CABINET IlE J/AMATEL"R.
xiii" et du xiv" siècle, que l'on retrouve ]Dartoiit en Italie, mais dont les spécimens les plus complets sont à Rome, à San-Clemente, dans le cloître de Saint- .fean de Latran et dans l'église de l'Ara-Coeli.
,4\onise, l'emploi du verre doré des mosaïsles descendit des temples à l'oi-nementation des habitations particulières. Quelcpies palais en conservent encore des traces; mais on en voit un plus grand nombre d'exemples sur ceux qui sont représentés dans les tableaux de Vittore Carpaccio et de Gentile Bellini.
A une épocpie également très-ancienne, des pâtes de verre d'une grande beauté ont été employées à composer des pavés mosaïques. Les seuls travaux de ce genre que nous connaissions sont dans la basilique de Saint-Marc à Venise; les pâtes blanches surtout ont un éclat singulier, l'assemblage des parties est l'ait avec la plus grande précision , et ces ouvrages ont résisté au frottement d'une façon tout à fait remarquable.
C'est à tort que l'on a voulu confondre les mosaïstes et les peintres sur verre avec les verriers proprement dits. L'art du mosaïste s'est conservé à Venise plus longtemps que partout ailleurs; c'est là qu'au xvi' .siècle se trouvaient ses plus illustres repré.sentants. Les trois frères Znccati. entre autres, ces élèves du Titien si justement célèbres par les belles mosaïques dont ils ont décoré la façade de Saint-Marc, ne peuvent, sous aucun prétexte, être placés parmi les verriers. Il en est de même pour la peinture sur verre, art complètement indépendant. Les Italiens, du reste, n'ont jamais produit, dans ce dernier genre, que des ouvrages fort médiocres.
L'art de souffler le verre en manchons et de l'étendre pour faire des vitres nous paraît même n'avoir été pratiqué que trè,s-tard à Venise, ou n'y avoir jamais eu qu'un développement trés-restreint ; témoin l'usage de' ces grossiers petits disques de verre, appelés ru///', de quelques pouces de diamètre, portant encore au centre la marque de la canne de fer avec laquelle on les exécutait, et qui étaient encore employés pour les fenêtres des palais au xvii' siècle. Du reste, l'usage des vitres était rare en Italie chez les particuliers; aux plus belles époques de la renaissance . les fenêtres étaient closes par des châssis recouverts de toile blanche.
Quelques lois faisant partie du code maritime du xiu' siècle, indiquées par le comte Filiasi dans l'ouvrage que nous avons cité plus haut, méritent une attention particulière. Elles sont relatives à l'importation par nier d'une quantité notable de verre cassé et hors d'usage qui venait reprendre une forme nouvelle dans les officines de Murano. Nous n'avons pas sous les yeux le texte de ces lois, pour en bien examiner les expressions; mais elles nous paraissent devoir se rapporter à une des pratiques les plus intéressantes de l'industrie verrière du moyen âge, qui allait cherchant dans les ruines amoncelées .sur le sol antique les fragments de vases, les débris de mosaïque et de revêtements en verre coloré, dont les Romains avaient fait un si grand usage, pour recomposer, au
LE CABINET DE L'AMATEUR. 43 profit des modernes, ces nuances superbes des verres anciens, secrets perdus, que les alchimistes n'avaient pas encore su retrouver.
Tliéopliile, dans son important traité sur les arts, a consaci'é à cet usage un chapitre qui prend une importance nouvelle par le rapprochement que nous pouvons en faire. Nous le donnerons ici tout entier :
« Livre II, chap. xn. — On trouve dans les ouvrages de mosaïque des édifices
païens antiques diverses sortes de verre, savoir : du blanc, du noir, du vert, it du jaune, du bleu, du rouge et du pourpre. Il n'est pas transparent, mais « opaque, dans le genre du marbre. Ce sont de petites pierres carrées, des- « quelles on fait des incrustations dans l'or, l'argent ou le cuivre. Nous en « parlerons avec plus de détails en son lieu. On y trouve aussi divers petils " vases, qui sont recueillis par les Français, très-experts dans ce travail; ils 0 fondent le bleu dans leurs fourneaux, en y ajoutant un peu de verre clair « et blanc, et en font des feuilles précieuses et très-utiles pour les fenêtres : « ils en usent de même pour le pourpre et le vert. »
On voit que la verrerie française est aussi très-directement intéressée dans la question. Féconde jusque dans ses débris, l'antiquité nous donnait encore au moyen âge ces Iselles couleurs admirées dans les vitraux des cathédrales gothiques. La marine vénitienne était dans une position excellente pour recueillir le verre antique. On sait la quantité de marbres et de matériaux de tous genres qu'elle avait l'habitude de rapporter de ses excursions sur le littoral de la Méditerranée; arrachés aux édifices d'un autre âge, ils ont contribué à donneiaux monuments de leur admirable cité cet aspect étrange, hybi ide et pittoresque, qui rend tout intéressant à Venise, même les pierres.
La renaissance italienne ne fut qu'un retour indépendant de l'esprit vers la pureté et l'élégance antiques. La familiarité est une des grâces de cet art nouveau au xv" siècle : il ne dédaignait rien de ce qui pouvait le parer. L'architecture avait emprunté la terre émaillée à l'art du potier de terre ; elle mit aussi le verre à contribution , non plus en petits cubes comme dans les mosaïques , mais en feuilles d'iuie certaine étendue, et, comme toujours, c'est "Venise qui était chargée de le fournir. Il reste des traces nombreuses de cet emploi, que l'on peut observer à Florence dans le bel autel en marbre blanc d'Andréa d'Orcagna, de l'église d'Or San-Michel, et dans quelques parties de la chaire delà cathédrale de Siene. Donatello a constellé de disques de verre doré quelquesuns de ses bas-reliefs, entre autres celui de la charmante tribune extérieure de la cathédrale de Prato, dite de la Cinlola. La grande ornementation de l'horloge de la place Saint-Marc, de Venise, est ce que nous connaissons de plus con-
sidérable dans ce genre de décoratidn , où l'on eniplovaif des plaques de verre bleu, or et pourpre; elle est d'un très-bel effet.
Un autre emprunt de l'architecture à la verrerie est celui des talslettes de verre moulé en creux sin- des bas-reliefs, appliquées à des décorations d'une certaine importance. Si nous en jugeons par la rareté de ces sortes de monuments, l'emploi doit en avoir été assez restreint. \ous n'en connais.sons que deux témoignages : le premier est un passage du Traite d' Krc/iiterture d'Antonio Averlino, dont on conserve le manuscrit à Florejice; l'autre est un bas-relief de verre qui fait partie de notre collection.
Voici le texte d'Averllno. Son traité est écrit en forme de dialogue; l'artiste, après avoir passé en revue, avec son interlocuteur, les ornemeTits qui conviennent à un édifice public , les voûtes, qu'il veut faire d'azur parsemé d'étoiles d'or et de signes du zodiacpie , les pavés, où doivent être figurés les éléments et qui seront ornés de mosaïques, s'exprime ainsi :
« Mais dis-moi en quoi se fera ce pavé ?
— Pour qu'il soit Iseau, nous le ferons en verre coloré dans le genre des mosaïques, et à côté nous placerons d'autres verres qui ressembleront au jaspe, et d'autres encore de diverses manières; c'est ainsi que nous ferons le dessus du siège de verres qui te paraîtront beaux : ils seront plats, et à l'intérieur on verra des figures en relief, des animaux et diverses autres choses dignes d'admiration.
— Cela me plaît; mais qui fera ces verres et ces mosaïques?
— Qui les fera? Un de mes chers amis, qui s'appelle Maestro Angelo de A'iurano.
— • Celui qui fait ces beaux objets en verre cristallin?
— Signor si.
— Mais les autres verres dont tu parles , qui paraîtront comme s'ils avaient des figures sculptées à l'intérieur, et ceux ressemblant au jaspe ?
— Ceux-ci, je les ferai, moi.
— ïu sais donc les faire?
— Signor si.
— Oh ! dis-moi de quelle manière on fait ceux qui ont de ces figures à l'intérieur qui paraissent en relief, ainsi que les autres. Je tiens beaucoup à le savoir.
— ,Ie ne veux pas l'enseigner maintenant, mais plus tard »
Plus tard il n'en est pas question dans le reste du Traite; l'artiste garde son .secret, mais il ne serait pas difficile de suppléer à son silence.
Le Maestro Angelo, dont il est question dans ce passage intéressant, est ini artiste verrier de la première moitié du xv" siècle; .son officine de Murano, à l'en- .seigne de l'Ange, était célèbre. Nous devons la connaissance de son nom de famille : Beroviero, à une excellente notice du catalogue du musée Correr, de M. Vincenzo Lazzari , dont nous aurons l'occasion de parler dans la suite. On
LE CABINET DE L'AMATELK. -47 sait que Maestro Angelo fit un voyage à Klorence eu i^Sg, appelé peut-être à la recommandatiou de l'Averliuo. Quelques années après nous le trouvons à Naples, au service d'Alphonse d'Aragon.
Le bas-i-elief moulé en creux c[ue nous possédons se rapporte complètement au texte d'Averlino. C'est une tablette en verre très-blanc et très-pur, ce que l'on désignait alors sous le nom de cristal, d'environ quinze millimètres d'épaisseur, coulée sur un bas-relief représentant deux génies adés soutenant une armoirie. Les enfants sont dorés à l'intérieur; sur l'écusson argenté et peint en bleu, sont écartelées les armes de la famille Oddi de Pérouse; la tablette, légèrement bisautée sur les bords extérieurs, était probablement sertie avec d'autres dans une monture en bronze. Le style est bien celui du milieu du xv" siècle, époque vers laquelle Antonio Averbno écrivait son Traite d'nrcliitecture .
Dne autre application du verre , c[ue nous ne mentionnerons que pour mémoire, est celle des caractères propres à l'impression, qui auraient été lontlus avec cette matière, en 1370. Le père Domenico Maria Federici rapporte cette opinion dans ses Mémoires sur In typograpliie trévisane du xv" siècle, sans paraître, avec raison, y attacher une grande confiance. Francesco Sansovino, qui la produisit, je crois, le premier dans sa description de Venise , était bien capable d'ajouter un paradoxe de plus à tous ceux qui ont été soutenus à propos des origines de la typographie.
Tout en poursuivant des détails qui nous semblaient d'un grand intérêt, nous avons peut-être trompé l'attente de nos lecteurs, qui croyaient trouver ici quelques détails sur les vases émaillés et tlligraués du xv° et du xvi" siècle , qu'ils recherchent et qu'Us aiment. Mais les préliminaires sont souvent arides: il nous reste beaucoup à dire sur ce sujet, qui sera l'oljjet des chapitres suivants de notre histoire de la verrerie vénitienne.
Pour qu'ds ne soient pas entièrement déçus, nous placerons ici un dessin el une anecdote qui se rapportent aux vases en verre du xv'^ siècle.
Le dessin est celui d'un gobelet de forme rare qui se trouve dans la collection de M. Félix Slade, à Londres. JJanecdote est extraite de la relation du voyage en Terre-Sainte, fait en i484, par le frère Felice Fabro d'Llm, qui a été publié à Stuttgard en 18/19 (')' ''^ '^'oïci :
« Le i4 janvier, j'ai été à Murano avec les marchands, et je suis revenu à it Venise eu barque, avec les verres qu'on y avait achetés. Vraiment on ne \'oit (c nulle part au monde des verreries aussi précieuses que celles qui se fabrin quent là chaque jour, et d n'existe pas adleurs d'artistes capables de faire, a avec une matière aussi fragile, des vases d'une élégance telle qu'ils l'empor- « tent sur les vases d'or et d'argent et même sur ceux qui sont ornés de pier- « res précieuses. S'ils étaient aussi solides que ceux de métal, ils auraient une
(I) Fr. Felicis Fabri Evagaluriuni iu Ternu saiicta:, ArabUe cl .ïgjpli peregriiialium-'iii, cJiilil C. l). H.issiL'i-, IS-IS-IS-IQ, 3 vol. ia-8. Stuttgart.
valeur bien plus grande que celle de l'or : mais leur fragilité, malgré leurs formes élégantes et leur aspect charmant, les rend vils et sans valeur. C'est ce que fit bien voir l'empereur Frédéric III lors de son voyage à Venise , il y a quelques années (1/468). Le doge et le sénat lui ayant porté pour son plaisir certain vase de verre admirable, l'empereur, après l'avoir considéré un moment et avoir loué l'excellence de l'artiste qui l'avait exécuté, laissa tom- Ijer de ses mains, comme par mégarde, mais il le faisait à dessein, le vasfe, qui se brisa en mille morceaux sur le pavé. — Hélas! qu'est-il arrivé? s'écria l'empereur désespéré , en ramassant les imitiles débris de ce chef-d'œuvre . \oila, dit-il, en les leur montrant, en quoi les vases d'or et d'argent surjîassent les vases de verre : les morceaux même en sont bons. — Les \èuitiens comprirent bien la plaisanterie de l'empereur et ce qu'il voulait : ils ne lui présentèrent plus à boire, par la suite, que dans des vases d'or, qu'd ])rif et qu'il ne laissa jamais tomber à terre. »