PORCELAINE EN ALLEMAGNE
(MAUQrES ET MON OG H A M M E S ).
OMME nous l'avons indiqué dans notre introduction à l'histoire de la poterie des xv' et xvi° siècles , la céramique moderne se divise en deux grandes familles bien distinctes : celle des terres émaillées ou faïences proprement dites, et celle des porcelaines faites à l'imitation des poteries translucides venues de l'extrême Orient.
Nous ne sommes nullement indifférents aux char- 5J mes de la porcelaine européenne , propre , solide , éclatante de blancheur; pour l'usage, c'est une des conquêtes les plus précieuses de l'industrie. Sa pâte, fine et demi-transparente, séduisante à l'œil, mélange de délicatesse et de fermeté, se prête à toutes les finesses de. la plastique; sa couverte brillante, où la peinture se fixe ou se noie sans rien perdre de l'esprit de sa touche, égale parfois, par la beauté et la franchise des couleurs dites au grand feu, les plus rares productions de la nature. Que pourrions-nous lui demander de plus?
La porcelaine représente par excellence la céramique de l'art du xviii' siècle ; créée par lui et pour lui, comme toutes les choses venues à propos et dans leur temps, c'est elle qui est destinée à en conserver l'empreinte la plus juste et h plus duralile, sans beaucoup de grandeur peut-être, mais avec un très-grand charme.
La porcelaine européenne se divise en deux classes principales : la porcelaine tendre, que nous nommons la première par droit d'ancienneté, n'a des porcelaines orientales que l'apparence extérieure ; la pâte frittée qui la constitue, où entrent comme éléments principaux la silice et la chaux, est d'un aspect très-doux à l'œil. Sa composition peut varier à l'infini; elle est incapable de supporter sajis déformation un feu très-élevé. La recette des pâtes qui ont fait la célébrité de quelques fabriques anciennes, celle de la manufacture de Sèvres entre autres, est restée secrète et n'a point été retrouvée. Sa couverte est un enduit vitreux à base de plomb, semblable au cristal, facilement rayable par l'acier, mais qui a le grand avantage de se laisser pénétrer au feu par les couleurs qui y sont appliquées et de les recouvrir comme d'un vernis qui leur donne le plus bel éclat. La porcelaine dure, faite à l'imitation de celle de Chine, est composée de deux éléments principaux : le kaolin, argile blanche, infusible aux plus hautes températures, qui est la base de sa pâte, et le feldspath, roche pegmatite qui sert à faire la couverte, émail également très-dur. Les variétés de porcelaines dures peuvent être de même très-nombreuses; elles se déterminent par la proportion plus ou moins grande de kaolin que renferme la pâte et par la composition de sa couverte, également ^'ariable, et plus ou moins fusilîle. La peinture que l'on applique sur celle qui est entièrement feldspathique ne la pénètre jamais. Ceci dit pour convenir des termes dont nous devons nous servir, nous écarterons de ces notices les préférences et les classifications scientifiques étrangères à l'art proprement dit. La plus belle porcelaine est pour nous la première; nous restons insensibles aux vertus domestiques de quelques autres.
La fabrication de la porcelaine a donc pris naissance parmi nous du désir d'imiter les belles poteries chinoises que le commerce maritime du xvi'= siècle avait répandues en Europe. Le mérite du premier pas fait dans cette voie nouvelle appartient à l'Italie. Le secret de la porcelaine, cherché dans les officines célèbres du duché d'Urbin, fut trouvé à Florence, vers i565, dans les laboratoires de François de Médicis, deuxième grand-duc de Toscane, et c'est à ce nom que se rattachent les premières poteries translucides fabriquées en Europe qui sont parvenues jusqu'à nous.
Par ordre de date, la France vient immédiatement après l'Italie dans la série des tentatives faites pour trouver la porcelaine, mais un siècle plus tard. C'était une conséquence naturelle du développement imprimé aux grandes industries par Colbert à l'époque la plus brillante du règne de Louis XIV^ M. Pottier de Rouen a pubhé une lettre patente de l'année 1673, concédant à Louis Poterat le privilège d'établir à Rouen une fabrique de porcelaine, qui ne laisse aucun doute à cet égard, et vers la fin du xvii'' siècle, Saint-Cloud avait, sous la direction de Chicaneau, une officine célèbre en pleine activité. Mais tous les cherclieiu-s, chimistes, potiers ou industriels, égarés par des récits
LE CABINET DE L'AMATKUR. "7 de voyageurs crédules, n'étaient parvenus qu'à produire une porcelaine artificielle, d'un aspect trompeur, il est \rai, niais qui n'avait rien encore des qualités robustes delà véritable porcelaine^ qui était le but de leurs travaux. On s'était trompé sur la nature de la matière première elle-même, sorte de terre blanche à laquelle nous avons conservé son nom chinois de haolin , et dont les gites, aujourd'hui nombreux en Europe , n'avaient point encore été découverts. 11 était réservé à la sagace intelligence d'un Allemand, Frédéric B()ttger, d'en doter l'Europe.
Pour apporter plus de variété dans ce recueil, nous traiterons parallèlement tour à tour l'histoire de ces deux branches de la céramique moderne, la faïence et la porcelaine, et, laissant de côté cette fois pour y revenir plus tard tout ce que nous avons à dire sur l'histoire des origines de la porcelaine en Italie, nous commencerons aujourd'hui par l'Allemagne et par Frédéric Bottger notre série de notices sur la porcelaine européenne. Nous avons le rare avantage de tenir ici un véritable inventeur, et de connaître la plus grande partie des circonstances qui entourent sa découverte.
Le docteur Gustave Klemm apublié sur Bottger, en iiS4t, un livre intéressant, mais qui fourmille de détails romanesques qui font plus d'honneur à l'imagination de leur auteur qu'à son jugement ; c'est un guide peu sûr. Nous nous en tiendrons aux documents nouveaux qui nous sont fournis par M. le docteur (jraesse, savant philologue et criticpie plein de goût, aujourd'lnii conservateur du musée céramicpie de Dresde. M. Graesse a découvert récemment dans les archives du musée royal le manuscrit original d'un rapport à Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne, « sur les nouvelles manufactures fondées dans les États héréditaires du Roi clepuis l'origine de leur établissement jusqu'à ce jour, » daté du mois de mai 1717, qui abonde en détails nouveaux et permet de rectifier bien des erreurs. Ce précieux document, qui n'a pas moins de 281 pages in-, 4°, écrit du vivant de B()ttger par son beau-frère J. M. Steinbruck, inspecteur de la fabricpie de Meissen, est la source la plus certaine à laquelle on puisse avoir recours pour l'histoire des premiers développements de la fabrication de la porcelaine en Saxe.
,lean-Frédéric Biittger né à Schleiz , dans le A oigtland , le 5 février 1682, était fils de Jean-Adam Bottger, maître des monnaies de cette ville. Il perdit sou père très-jeune, et sa mère, qui habitait ÎMagdebourg où elle s'était remariée, le plaça en 1696, c'est lui-même cpii nous a conservé ces détails, chez le pharmacien Zorn , de Berlin, pour y étudier la médecine. A cette époque, où la médecine chimique avait de nombreux partisans , et malgré la forte dose de charlatanisme c[ui y régnait, les officines de pharmacie étaient en Allemagne d'excellentes écoles. Bottger fut un des plus actifs au laboratoire, fit de nombreuses expériences, mais ne tarda pas à tomber dans toutes les rêveries de
"y LE CABINET DE L'AMAïELli.
l'alcliimie. )l avilit rectule l'apotliicaire Kôpke un livre. sur la pierre philosophale, et il se mit à en chercher la formule dans le laboratoire même de son patron. La connaissance qu'il fit d'un moine grec du nom de Lascaris, qui habitait alors Berlin, décida de sa vocation. Ce Lascaris, au rapport de Schmeider {Histoire de P Jlchimie), fut un des cinq adeptes qui possédèrent certainement l'art de faire de l'or, et on prétend que Biittger en reçut un peu de poudre transmutatoire. Quoi qu'il en soit, le jeune apprenti eut bientôt la réputation d'avoir, à plusieurs reprises, accompli le grand ceuvre et changé en or l'argent et le mercure. Le grand Leilinit/, lui fit le dangereux honneur de parler de lui, sur ouï-dire, il est vrai, mais comme d'un homme extraoï-dinaire, tians les Miscellunen Berolineiuin. Il y avait à cela de grands périls. La croyance dans l'alchimie, ou plutôt la soif de l'or, était loin d'être éteinte en Allemagne, et le pays était hérissé de châteaux forts où les princes ne se faisaient aucuns scrupules d'enfermer les adeptes pour les faire travailler à leur profit, quitte à les faire pendre ensuite s'ils étaient trompés dans leurs désirs, ce qui ne manquait jamais d'arri\'er. Un Frédéric de Wirtemberg martyrisa et fit moin-ir ainsi beaucoup de philosophes hermétiques, et le duc Jules de Brunswick avait fait rôtir dans une cage <le fei- luie femme alchimiste qui n'avait pu réaliser ses promesses. I^e moindre des dangers que pouvait courir celui qui passait pour être possesseur d'un pareil secret, était d'être a.ssassiné par son plus intime ami, toujours tenté de le lui dérober.
Frédéric I", qui venait de prendre le titre de roi de Prusse, fit rechercher le jeune adepte, qui jugea prudent de prendre la fuite, dans la nuit du 20 octobre I 70 1 , et de se réfugier à \\ itiemberg pour y terminer, disait-il, ses études de médecine. Mais la cour de Brandebourg réclama immédiatement Bôttger, qui préféra se mettre sous la protection spéciale de l'électeur de Saxe, alors fort occupé aux affaires de son royaume de Pologne, et, comme il n'était pas sujet brandebourgeois, il ne fut pas livré. Conduit à Dresde, le lieutenant du roi, prince de Furstemberg, fit travailler Bottger, en secret, avec quelques personnes dans le Goldliause, ou Maison de l'Or, ainsi appelée du laboratoire où le vieil électeur Auguste, sur la fin du xvi' siècle, avait longtemps travaillé au grand œuvre avec David Benther et Sébald Schwerzei-, celui-là même qui avait assassiné son ami Siebenfreund poin- lui déi-ober ses manuscrits.
On voit ici se renouveler pour Bôttger les mêmes péripéties d'engouement et de persécution qu'avaient traversées avant lui tant d'adeptes ses prédécesseurs. Transporté en févriei- 1702 au château de Kônigstein, où il se refusa absolument à faire quoi que ce soit, il fut ramené à Dresde , gardé à vue et traité comme un prisonnier d'Etat ; il y fit cependant la connaissance du mathématicien Ehrenfried-Walter Tschirnhaus, et reprit avec lui, mais sans aucun .succès, ses travaux d'alchimie. Surveillé j)ar des hommes qui le regardaient comme un charlatan, le célèbre métallurgiste de Ohayn entre autres, Bôttger craignit un
LE CABINET DE L'AMATEUR. "li moment d'avoir lassé la crédulité du roi, eut peur enfin, et, en juin 170!^, prit la fuite en Autriche. Rattrapé à Ems, sur les bords ilu Danube, dans la Basse- Autriche, par un major saxon qui avait été dépêché à sa poursuite, il fut ramené de nouveau à Dresde et traité avec plus de rigueur qu'auparavant.
Bôttger eut le talent d'entretenir encore les illusions du roi par de \aines promesses. Enfermé au château d'AlbrechlbcJurg, prés de Meissen, où il resta plus d'un au, puis de nouveau à Kônigstein, d'où il tenta de s'évader sans succès, il fut reconduit à Dresde en septembre l'jo'j. On mit à .sa disposition une maison et un laboratoire dans le bastion dit de Vénus, qui occupait l'emplacement où est maintenant cette belle terrasse qui domine l'Klbe. Là il lui fut enjoint de fabriquer, dans un bref délai, l'or potable, unique désir du roi. et l'inévitable menace de pendaison fut jointe à cet ordre. On a conservé sa date, il est du 17 octobre 1707.
Il n'y avait pas de temps à perdre : pour éviter ce dénouement vulgaire, Bôttger fit de nécessité vertu; on lui demandait l'or potable, il trouva la porcelaine au passage et s'en saisit pour conjurer l'orage. On croit cjue la découverte est de ce même mois d'octobre 1707, tant il eut hâte de jeter une proie à son singulier Mécène.
Il y aurait peut-être lieu de s'étonner de trouver de semblables détails, qui nous reportent aux temps barbares, à la cour du bra^■e et galant Auguste /e Fort, si connu par ses faiblesses, la plus magnific[ue et la plus élégante d'alors après celle de Louis XIV; mais la Saxe n'était pas la France. Nous avons dit c[ue le laboratoire de son aïeul, surnommé le Pieux, /'œ//, la tc'le et. le cœur de V empire , puissant prince qui avait laissé dix-sept millions d éçus dans ses coffres, touchait au palais. L'alchimie était dans la famille luie tradition à laquelle n'avait pas échappé l'amant de la belle comtesse Aurore de Kônigsmarck. Pour sauver ses États héréditaires, il venait de signer sa déchéance de ce royaume de Pologne qu'il avait si chèrement acheté, et l'or pouvait être une dernière ressource pour le ressaisir. La porcelaine n'était probablement pas ce qu'il eût le mieux aimé, mais elle suffit pour sauver la vie de Bôttger, et constatons à la gloire de cette découverte, cjui fit tant de bruit en Europe, qu'elle contribua à bannir la passion de la pierre philosophale des petites cours d'Allemagne où elle était généralement cultivée, et ouvrit à la chimie technique une voie meilleure d'investigations.
Bôttger a peut-être dû la première pensée de diriger ses recherches du côté de la céramique à Tschirnhaus, qui s'était occupé un moment de l'imitation de la porcelaine de Chine en 1699. On conserve, dans la huitième division du musée céramique de Dresde, deux petits vases blancs sans couverte, mélange de verre et de phosphate de chaux, qui sont attribués à ce mathématicien de c{uelque célébrité. Peut-être aussi, dans l'essai des terres, ne cherchait-il que l'imitation de la faïence de Delft, qui le préoccupa, comme nous le verrons bientôt. Cette
vaisselle, très-répandue alors, faisait sortir beaucoup d'argent du pays. Ce qui parait le plus probable, c'est que Bôttger a trouvé la porcelaine en cherchant à fabriquer des creusets, pour ses opérations d'alchimie, avec les terres feldspathiqucs, assez nombreuses, qui se trouvent en Saxe. On peut faire, à ce sujet, bien des suppositions; ri})venteur lui-même pouvait seul nous renseigner sur ces particularités de sa découverte , et il ne Fa pas fait. La date non plus n'est pas précise; mais ce fut certainement avant le 6 janvier 1708, puisque nous savons cju'à cette époque un certain docteur Bartiiolomai fut engagé par l'administratiou au titre formel d'aide pour hi fabncatioii de la porcelaine.
Quelques écrivains allemands ont voulu disputer à Bôttger la découverte de la porcelaine pour en faire honneur à Tschirnliaus ; mais le rapport de Steinbri,ick, que nous avons mentionné plus haut, dit positivement, page 48: « Quel que soit le procédé chimique au moyen duquel Bôttger a trouvé sa por- <t celaine, il n'en reste pas moins certain qu'il y est parvenu avant Tschirnliaus, « bien que celui-ci ait commencé ses recherches neuf ans avant lui. De plus, « il est indubitable qu'il est plus habile chimiste. » Et il ajoute que la porcelaine de Saxe, la rouge comme la blanche, possède toutes les qualités de la porcelaine des Indes, c'est l'expression dont il se sert, et qu'elle est même plus facile à décorer; mais il ne place la découverte de la blanche qu'en 1710. « Le « nom de porcelaine rouge ou de vaisselle de jaspe lui vient, dit le rapport, « de son aspect extérieur qui est généralement rouge-brunàtre. Dans le com- « mencement beaucoup de pièces furent trouvées, au sortir du foiu-, couvertes « d'un voile gris cendré, qui disparaissait au polissage et qui venait d'une « mauvaise conduite du feu. Du reste ces pièces grises ne sont pas d'un aspect « désagréable lorsqu'elles ont été polies avec des parties grises réservées ; « elles n'en paraissent que plus rares, et ressemblent plutôt à inie pierre naît turelle qu'à mie composition. »
Cette porcelaine rouge est très-intéressante : polie et achevée au tour du lapidaire, elle est aussi dure que le jaspe. On peut la diviser en trois classes : la première d'un rouge-brun uni, tirant quelquefois sur le jaune, restée brute ou polie ; — la seconde ornée de reliefs avec des anses , des boutons et des goulots façonnés, réservés mates au polissage, et qui sont de couleur rougebrun ou gris-cendré ; et la troisième enfin , à laquelle on paraît s'être arrêté plus longtemps, recouverte d'une pellicule noire qu'on pouvait également réserver sur les reliefs, comme dans la précédente, en dépouillant le fond qui redevenait rouge; elle formait une sorte de poterie laquée, d'un aspect nouveau, qui eut alors le plus grand succès ; elle est fort rare. Elle était fabriquée avec une terre rouge des environs de Meissen. C'est certainement la première en date et celle qui fut fabriquée d'abord en plus grand nombre, en raison des difficultés que présentait, à l'origine, la cuisson de la porcelaine blanche dans des fours mal organisés. C'est avec raison qu'on lui a conservé le nom de parce-
LE CAlîINET DE L'AMAÏEUli. Hi laine de Bôttger; elle lui appartient exclusivement : c'est aussi celle qui paraît avoir été l'objet de ses préférences ; peut-être se rappelait-il qu'elle lui avait sauvé la vie. Il se servait pour la terminer des lapidaires du pays. Les premières furent confiées aux orfèvres, montées en or ou en argent, garnies de filigranes et de pierres précieuses, doi-ées et ornées de mille manières. Outre les formes chinoises, qui étaient les plus usitées, il donna lui-même des modèles nouveaux décorés de reliefs ingénieux, et s'inspira quelquefois des formes de la céramique antique, italienne, arabe et persane.
Plus tard, lorsque la fabrication de la porcelaine blanche eut pi-is un développement considérable , on trouva plus économique de faire terminer la porcelaine rouge, à couverte noire, par des ouvriers venus de Bohème, habiles à la taille des cristaux. Engelhardt, un des premiers qui ait écrit sui- la porcelaine de Saxe, estime, comme cela nous paraît probable, que sa fabrication cessa vers lySo. Custav Klemm assure, mais sans donner aucune preuve à l'appui de son opinion, qu'elle fut continuée jusqu'en lySô.
Cette porcelaine ne porte aucune marque, et disons-le, pour ne pas entretenir plus longtemps l'illusion de nos lecteurs, comme beaucoup de poteries chinoises, et des plus belles, elle n'est pas translucide ; elle a la densité, la solidité; elle résiste aux plus hautes températures; mais ce n'est, à propi-ement parler, cju'un grès. On ne s'avisait pas autrefois de toutes ces subtilités ; mais comme cette poterie a toujours porté le nom de porcelaine, qui lui fut donné par ses inventeurs eux-mêmes, nous n'avons pas cru, dans ce récit purement historique, qu'il y eût une bien grande nécessité de débaptiser ces charmants colifichets pour les faire passer sous les fourches caudines d'une nomenclature scientifique rigoureuse : nous continuerons donc à lui donner ce nom dans ce qu'il nous reste à dire.
Ce premier succès, néanmoins, réveilla l'énergie deBottger. Il y avait beaucoui) à faire : organiser les fours, arrêter les formes, instruire et dresser les ouvriers ; son activité suffisait à tout. En 17 lo, il avait déjà en magasin une quanfité considérable de porcelaine rouge, montée et décorée avec soin, qui fut portée et mise en vente à la foire qui se tenait à Leipzig pendant les fêtes de Pâques : rendez-vous de plaisirs et d'affaires, où l'on accourait de toutes les parties de l'Allemagne, elle était à la fois, pour l'industrie, une exposition et un marché.
Bôttger avait estimé sa pacotille trois mille cinq cents thalers; on en vendit pour deux mille. C'est son beau-frère Steinbriick cpii nous a conservé ces détails.
La fabrication de la porcelaine blanche paraît avoir demandé beaucoup plus d'études et de précautions ; elle présentait un plus grand nombre d'obstacles à vaincre. Les premières pièces, cuites probablement en même temps que la porcelaine rouge, se tordaient et se déformaient au four. Les défauts qu'il était facile de faire disparaître dans l'une au moyen du polissage au tour, étaient irréparables dans l'autre, et si l'on peut tirer quelques inductions de ces défor-
mations elles-mêmes, qui sont attestées par des témoignages du temps, peut-être Bôttger n'en était-il encore qu'à des essais de porcelaine artificielle.
Il est fait mention de la porcelaine blanche, pour la première fois, dans un mémoire que Bottger adressa lui-même au roi le 38 mars 1709. On sait qu'il en présenta des échantillons , en avril et en novembre de la même année , à la commission chargée d'examiner les travaux , et que dix-sept pièces de ce genre figuraient dans l'assortiment exposé à la foire de Leipzig de 17 10, dont nous venons de parler. On désignait notamment, parmi elles, cinq petites tasses sans couverte. Ces dix-sept pièces n'étaient pas destinées à être vendues.
Le kaolin d'Aue, appelé aussi terre de Schnorr, était déjà connu en 17 10. Nous faisons grâce à nos lecteurs de la légende attachée à sa découverte ; comme toutes les légendes, elle ne supporte guère la critique. Il ne fut employé généralement que beaucoup plus tard : on se servait alors d'une argile blanche de Colditz, seule ou mélangée. On para peu à peu à la déformation des pièces par une surveillance plus attentive du feu; mais elle ne disparut entièrement qu'après 17 16, lorsque le kaolin d'Aue fut exclusivement employé. En somme, tout ce qui touche aux premiers débuts de la porcelaine blanche reste olxscur dans les documents qui nous ont été conservés , ou n'est formulé qu'en des termes beaucoup trop vagues pour qu'on puisse fixer rien de bien précis.
Pendant que Bottger, tout entier à la fabrication de la porcelaine rouge, continuait des essais de la blanche, le château d' Albrechtsburg à Meissen était aménagé de façon à recevoir une Manufacture royale de porcelaine : elle y fut installée le 6 juillet 17 10. Toutes les précautions imaginables furent prises pour assurer le secret des manipulations, et l'exportation des terres fut sévèrement interdite. Bôttger fut nommé directeur spirituel de la fabrique ; car on ne lui avait pas encore rendu son entière liberté : trop d'intérêts étaient attachés à sa conservation pour qu'on voulût se fier à la mobilité de son caractère. Une autre direction, composée du conseiller Nhemitz et du secrétaire Matthia-, siégeait à Dresde, et ces deux pouvoirs étaient loin de toujours s'entendre. En 17 11, le roi réduisit les attributions de Nhemitx aux seules affaires contentieuses , (>t Bôttger fut cliargé de la direction de tout le reste ; mais il fut bientôt entouré et fatigué par deux ou trois commissions réunies successivement et toujours à sa demande, si on en croyait le texte de leur nomination. Pour s'en délivrer, Bôttger offrit sa démission au roi le 3 mars 17 12, et présenta pour lui succéder le mari de sa sœur, Jean-Melchior Steinbriick , de l'rankenlieusen , qu'il avait lait venir auprès de lui depuis longtemps déjà, et qui était attaché à la manufacture en qualité d'inspecteur; mais, soit qu'il n'eût pas agi sérieusement, soit toute autre raison, le roi, que cette démission embarrassait, renvoya sa décision à cet égard à son retour de Carlsbad , oû il devait se rendre : il n'en fut plus question depuis.
La fabrication de la porcelaine blanche ne marchait que lentement cepen-
LE CABINET DE L'AMATEUR. 83 dant, et ce ne fut qu'on 1 7 1 3 qu'elle put faire une apparition sérieuse à la foire de Leipzig, ce rendez-vous général du beau monde allemand. Au mois de mai 1717, date du rapport que nous suivons, l'oxyde de cobalt, la couleur bleue, ce sinalt que Bôttger promettait déjà en 1 709, et qui paraît lui avoir coûté beaucoup de recherches , n'était point encore trouvé , quoi qu'en ait pu dire son premier ouvrier, Mehlliorn , qui s'était vanté d'en posséder la recette dans la Gazette des Postes : « On n'a jusqu'ici décoré la porcelaine blanche, dit Stein- « brùck, qu'avec des couleurs d'émail au vernis {inastix); on l'a ornée avec l'or n et l'argent et aussi avec des applications en relief, figures, fleurs et feuillages « d'une grande richesse; c'est ainsi qu'on peut y fixer des armoiries, des lettres « et des personnages, et qu'elle peut être disposée de la manière la plus extraoro dinaire et la plus curieuse. » Le rapporteur entend sans doute, par ces derniers mots, les fleurs délicates dont on faisait des bouquets, des girandoles et des lustres , et qui serpentaient de la façon la plus hardie sur la panse des écuelles et des vases, et par, celui de innsti.v une préparation gommeuse que l'on mélangeait aux couleurs vitrifiables pour en faciliter l'application.
Mais beaucoup d'autres projets fermentaient dans l'imagination de Bôttger; on peut s'en faire une idée par les promesses (il n'en était pas a\'are) qu'il faisait tour à tour au roi et à la commission.
Placé dans un pays qui renfermait de grandes richesses minérales, il ne voulait négliger aucun des éléments que la nature avait placés entre ses mains. A la commission il promettait (i) de donner un charme tout particulier à la vaisselle de jaspe par des applications d'or et d'argent travaillées à l'aide de l'eau-forte et de l'eau régale ; — de perfectionner la méthode suivie jusqu'à ce jour pour l'extraction des métaux, de manière à en dimiiuier les frais d'ime façon notable ; — de préparer une liqueur pour la conservation des cadavres, qui ne devait coûter qu'un gros la livre ; — de fabriquer l'outremer avec des matériaux pris dans le pays ; — de faire de l'ambre artificiel qu'il serait impossible de distinguer du véritable. La fabrication du borax, celle de l'oxyde de cobalt et de l'indigo artificiel, le perfectionnement de la distillation, une poudre à poudrer nouvelle, étaient autant de choses qui rentraient dans ses projets.
Il avait établi à Dresde une faljrique de faïence dans le genre de celle de Delft, pour laquelle il avait fait venir de Hollande des émailleurs habiles dans la conduite du feu, et un ouviner tourneur de vases de Berlin, du nom d'Eggebrecht, qui racheta l'établissement pour son compte en 1718, à vil prix, après que le Roi y eut dépensé plus de 8,000 thalers. Cet Eggebrecht, qui peu de temps après partit pour Moscou , y fonda peut être cette manufacture de porcelaine dont l'existence est restée douteuse.
C'est Bôttger qui eut le premier l'idée des figurines en porcelaine, et, lorsque la mort est venue le prendre, il avait déjà fait commencer les pièces d'un jeu
(1) Mémoire de Bôttger du l.'ï avril.
d'échecs; on ne cite de cette suite qu'une reine et deux rois, l'un vêtu à l'allemande et l'autre en costume romain.
11 faisait au roi (i) d'autres promesses plus capables de le séduire et de contenter son goût pour la magnificence ; outre la porcelaine blanche revêtue d'une couverte égale à la plus belle porcelaine des hides, il s'engageait à composer des pâtes colorées plus belles et plus dures que le porphyre, avec lesquelles on pourrait exécuter de grands vases d'une durée éternelle et du plus brillant poU ; — un genre nouveau de verre massif qui servirait à fabriquer des objets précieux; — des creusets ou bassins de fusion pour les verreries, aussi bons que ceux de la Hesse. Enfin, dernière tentative du prodigue monarque, par un contrat de l'année 1717, qui s'est conservé dans les archives de la collection de Dresde, Bôttger s'engageait envers le roi à foire encore cette année de nouvelles expériences pour retrouver Yarcanum mwersale, la pierre philosophale! J'estime que la foi du chimiste était restée, sur ce sujet, moins persistante que celle du souverain. Cependant Steinbriick, dans son long rapport, qui n'est qu'une apologie de la conduite de Bôttger, ne semble pas mettre en doute qu'il ait possédé le secret de faire de l'or. Il raconte, à cette occasion , qu'avant de venir en Saxe il envoya au roi , qui se trouvait alors en Pologne, un échantillon de son iininersale, avec lequel le médecin de Sa Majesté fit une expérience qui réussit complètement, et qu'à son arrivée à Dresde, c'était alors de mode de porter des épées à poignées en or, Bôttger donna au lieutenant du roi trois onces et demi d'or en lingot pour en faire faire une. Irmenger, l'orfèvre de la cour, qui avait été chargé de l'exécuter, lui avait lui-même certifié le fait. Le crédule historien ajoute , il est vrai , que la boîte qui contenait la précieuse poudre lui fut dérobée à Berlin avant son départ.
A la suite de ces travaux heureux, Bôttger, nommé conseiller des mines, anobli (Steinbriick fait toujours précéder son nom de la particidc von dans la seconde partie de son rapport au roi), créé baron suixant d'autres , ne devait pas jouir longtemps ni de sa fortune ni de la liberté qui lui avait été rendue Sans tenir compte d'une diminution de forces prématurée, livré sans mesures, dans les dernières années de sa vie, à tous les genres de plaisirs, il mourut le 1 3 mars 17 19, après une très-courte maladie , à l'âge de trente-sept ans.
Bôttger peut être considéré comme le dernier des capitaines d'aventure de l'art industriel qui ait fait fortune. Esprit chimérique, mais expérimentateur heureux, sans principes et sans but vraiment scientifique dans ses recherches, il n'a laissé ni une idée ni une théorie qui mérite de prendre place dans l'histoire de la science; mais il aura rencontré la porcelaine, et le succès de cette heureuse découverte, qui prit feu comme une traînée de poudre partout, en Allemagne, en France et en Angletei re, le place à la tête du seul mouvement industriel du xvui' siècle.
(1) Mémoire au roi du 28 mars 1709.
LE CABINET DE L'AMATEUlî. 85 Auguste II ne doit point être séparé de son alchimiste dans le tribut d'éloges qui lui revient pour la découverte de la porcelaine. Mécène généreux, quoique intéressé, s'il eût poussé moins loin la passion pour la céramique, la Saxe nous eût laissé des productions moins parfaites. Il ne crut pas déroger en mettant lui-même ses royales mains dans la pâte, comme nous le verrons tout à l'heure ; il avait pour lui le souvenir d'un de ses aïeux du xvi" siècle , passionné pour l'art du tour, qui s'y oubliait un jour jusqu'à laisser une partie de sa longue barbe engagée dans son instrument. C'est à Auguste II que l'on doit r immense collection de porcelaine de la Chine , réunie à grands frais dans le palais dit du Japon à Dresde. L'histoire lui a même reproché comme une insigne folie d'avoir échangé un jour avec le roi de Prusse Frédéric-Guillaume (i) douze vases de la Chine contre son plus beau régiment de dragons, et cela au moment le plus vif de sa lutte contre Charles XII, à une époque où les soldats lui étaient si nécessaires et pour des intérêts bien autrement sérieux.
Immédiatement après la mort de Bottger une commission fut nommée (aS avril 17 19) pour examiner les comptes de son administration, qui furent trouvés dans un grand désordre, et trois mois plus tard cette commission, dont le D'' Nehmitz paraît avoir été l'âme , fut chargée de la direction supérieure de la manufacture de Meissen. Les choses ne tardèrent pas à changer de foce : on y introduisit une économie mieux entendue, plus d'ordre dans les travaux, moins de recherches nouvelles, une activité commerciale plus grande, et l'entreprise, grâce à la vogue de ses produits, donna vite des bénéfices. Une administration moins exclusive permit d'appeler quelques hommes habiles , .Tean-George Herold, d'Iéna, entre autres, chimiste distingué, qui fut enlevé à la naissante manufacture de Vienne. Les perfectionnements apportés par Herold dans toutes les branches de la fabrication de la porcelaine paraissent avoir été considérables, et il peut être regardé, après Bottger, comme l'un des fondateurs de cette industrie en Saxe.
La terre de Colditz, que l'on avait toujours employée , concurremment et de préférence au kaolin d'Aue, fut mise de côté et ce dernier exclusivement adopté ; les émaux des peintres furent améliorés par l'artiste Stelzel, chargé de les préparer. Herold trouva des Ijleus et des rouges qui résistaient aux plus hautes températures, perfectionna l'application des ors' qui ne furent employés qu'avec beaucoup de discrétion jusqu'en 1726. Cette opération était confiée alors à un orfèvre de Dresde du nom de Funke.
Au mois de septembre 1720, on fil des essais de couverte brune et noire sur la porcelaine blanche, qu'on ne tarda pas à aijandonner; cette innovation
(I) Frédéric-Guillaume I", tout entier 7i i'orgauisution niilitaiie de la Prusse, méprisait les arts; il vendit les meubles et les objets précieux laissés par son père.
cliassa les artistes de ses États, et fit Guudling, une espèce de bouffon, président de IWcadéniie des sciences de Berlin.
n'eut pas de succès auprès du public. Enfin, en 1721, on exécuta pour la première fois de grands vases dont Auguste 11 voulut tracer lui-même les modèles; on n'avait encore fabriqué jusqu'à cette époque que des services de thé, des vases et de menus objets peu importants. ,
La porcelaine de Meissen formait alors trois catégories : la première, la plus belle , était seule décorée par les artistes attachés à l'officine royale , les deux autres étaient vendues blanches; on en sentit bientôt les inconvénients. Des spéculateurs achetaient les porcelaines inférieures, qu'ils faisaient décorer et qu'ils revendaient chèrement au public pour des produits originaux, au grand préjudice de la réputation et des intérêts de la manufacture. — Un fait analogue s'est reproduit chez nous, il y a une trentaine d'amiées, lorsque, par une économie mal entendue, M. Brongniart vendit les relnits du vieux blanc oie Sèvres , pâte tendre, qui encombraient les greniers de la manufacture. Le commerce fut inondé alors de produits inférieurs , eu pâte tendre , décorés dans le style ancien , mais que l'on .savait relever par quelques particularités piquantes , et qui servent encore aujourd'hui à tromper les demi-connaisseurs. — Plus soigneuse de ses intérêts, la fabrique de Meissen réclama et prévint le public de la fraude par des avis insérés dans les journaux du temps. A partir de 1735 la troisième qualité ne fut plus mise dans le commerce, et, en 1740, il fut arrêté qu'on ne kiisserait pas sortir la qualité moyenne sans l'avoir décorée préalablement d'une façon sommaire.
Des précautions d'un autre genre furent prises pour distinguer la porcelaine de Meissen des nombreux produits du même genre qui ne lardèrent pas à circuler dans le commerce. Le besoin d'une marque se lit sentir dès l'année 1712. A cette époque, un ouvrier de la verrerie de Dresde était parvenu à fabriquei-, avec une espèce de verre laiteux , d'un aspect trompeur, des services de tlié décorés de peintures, qu'il vendait facilement pour de la porcelaine nouvelle, encore peu connue. La direction lit marquer en dessous les deux pièces principales de chaque service, la théière et le pot au lait, des lettres K. P. M., initiales des mots : Kùnigliclieii-Purzellan-Manufactur (manufacture royale de porcelaine); ces lettres étaient tracées en bleu sous la couverte. Mais Steinbruck s'aperçut bientôt que cette marque pouvait également s'appliquer aux fabriques de Kohler et de Kempe, et il y substitua celle de M. P. M. {Meissiier-Porzellnn- Maniifactiir). Le monogramme aux initiales entrelacées du roi : A R Uugustus rex), parait n'avoir été appliqué dans la première période qu'aux pièces destuiees à l'usage du souverain ou sur celles qu'il donnait en présent. Une espèce de thyrse, de caducée ou de fouet fut adopté ensuite et servit jusqu'en 1722 à marquer les pièces ordinaires livrées au commerce. C'est à ce moment qu'on adopta la marque des deux épées électorales, pièces principales du blason de la maison de Saxe, qu'elle seule pouvait employer, et qui devinrent la marque définitive des porcelaines fabriquées eu Saxe.
LE CABINET DE L'AMATEUR. 87 Les marques ont très-peu varié à Meissen claus le cours d'une aussi longue fabrication. C'est à peine si l'on peut ajouter à celles que nous donnons ici,
celle, du reste très-rare, tracée en or, qui représente un carré divisé en quatre par deux lignes terminées par im point qui tombent perpendiculairement l'une sur l'autre, que M. le ])'' Graesse attribue à Herold, et les lettres I. M. B, les deux premières placées à la pointe des épées et la troisième sous les poignées , initiales présumées du nom de Xarcaniste. Quelques autres signes paraissent tout à fait accidentels et sans intérêt particulier.
Les artistes attachés à la manufacture sont restés inconnus pour la plupart; la désertion de quelques-uns a seule fait conserver lein-s noms, on les trouvei'a signalés plus loin. On sait qu'en lySi Yarcanisle George Scliubest, c'est ainsi que l'on désignait celui qui avait le secret et dosait les matières premières employées, présidait aux travaux en compagnie de Samuel Stelzel, qui est qualifié de premier maître des ouvriers.
La maimfacture de Meissen, restée sous la direction de la commission nommée plus haut, jusqu'au 1 5 janvier 1729, passa ensuite dans les attributions de l'administration domaniale supérieure, et, en lySr, directement entre les mains du roi Auguste IL C'est à cette époque que remonte une série de rapports conservés encoi'e aujourd'hui dans les archives du musée céramique de Dresde, où les directeurs des travaux avaient reçu l'ordre de consigne)- et de décrire avec soin chaque expérience nouvelle : ces rapports étaient remis au roi.
Il est difficile de déterminer, d'une façon bien précise, le caractère des porcelaines fabriquées sous le règne d'Auguste II, une fois la marque des deux épées adoptée ; une plus grande simplicité de formes et la sobriété de la dorure doivent sans doute les distinguer; les insectes, les oiseaux et les fruits employés comme éléments de décoration , des batailles dans le goût de Rugendas , doivent appartenir à cette époque, ainsi qu'ime légère broderie en relief placée sous la couverte. L'ornementation des grandes pièces et des vases, empruntée le plus souvent aux détails architectoniques de l'époque, conserve un ressouvenir du style Louis XIV allemand, moins tourmenté que l'ornementation capricieuse mise à la mode, plus tard, par Nilson et d'autres artistes.
L'avénement d'Auguste III à la double souveraiueté de Pologne et de Saxe, en j 733, marque dans la fabrication de la porcelaine un mouvement beaucoup plus facile à saisir. Ce prince, qui marchait en apparence sur les traces de son père, était loin de posséder les quelques qualités sérieuses qui distinguaient Auguste II. La futilité de sa vie est telle que l'on peut y infuser sans exagération, et à forte dose, l'histoire de la porcelaine de Saxe tout entière. Physionomie épaisse et sans esprit , il se ruinait en musique , en tableaux et en magnificences de tous genres, sans y rien comprendre. C'est sous son règne, cependant, qu'ont été réunis les chefs-d'œuvre qui peuplent la galerie de Dresde, la Madone de Saint-Sixte de Raphaël, la Nuit et le Saint-Georges du Corrége, la grande Vierge d'Holbein, achetée à Venise par Algarotti; et toute la galerie de Modène, qui contenait des merveilles, acquisition faite à une époque où les finances du roi étaient dans un état déplorable.
Le prodigue comte de Briihl, qui ruinait la Saxe et la gouvernait sous le nom d'Auguste III, appelait de toutes parts des objets d'art et des artistes pour amuser et illustrer cette petite cour remplie de bâtards', de maîtresses, de danseuses et de bouffons. Oubliés pour la plupart comme ils le méritaient, les portraits de beaucoup de ces personnages ont été conservés, et on peut avoir une idée du cercle qui entourait le roi-électeur en pénétrant dans la salle du musée de Dresde où l'on a rassemblé les pastels, un peu pâlis, de la Rosalba Carriera. Ils sont là tous réunis : Auguste III, dit le Magnifique, préside l'assemblée, énorme de corps, la foce haute en couleur, placé entre la charmante danseuse Barberina, qui devint plus tard comtesse Cocceji, et la Mingotti, prima donna canlant.e ; on y remarque le jeune Raph. Mengs et son père Ismaél, le comte Algarotti, le beau chanteur Annibali, favoris de toutes les dames, le vieux comte Hoffman, et une foule de femmes et de courtisans poudrés, couverts de dentelles et de mouches, parmi lesquels il faut cependant nommer le jeune Maurice de Saxe, fils de la comtesse Aurore de Kônigsmark , un futur maréchal de France, et la belle Orzelska, sa sœur, qui fut le premier amour de Frédéric le Grand.
Quelques-uns des artistes en titre d'office de la cour de Saxe sont loin d'être sans mérite : outre Raph. Mengs, que nous venons de nommer, il y avait Antonio Canale et Belotto, son neveu, Louis de Silvestre, d'une famille d'artistes français très-connus, Diétrich et son maître Alex. Thièle, le peintre des fêtes de la cour, Schœuau, Schmidt le graveur, Liotard, surnommé le peintre turc, et enfin la Rosalba Carriera, qui fut le Van Dyck de cette frivole pléiade : Auguste III, qu'elle savait égayer par son esprit, avait pour elle une amitié particulière.
Frédéric II, qui envahit Dresde deux fois, et dont l'humeur philosophique, pour ne pas dire plus, ne respectait guère ces monarchies gouvernées par des cotillons, avait donné à Auguste III le plaisant surnom de Roi de porcelaine.
LE CABINET DE L'AMATEUR. 80 Ce n'était pas sans raison , car il parait en avoir poussé le goût jusqu'à la manie. Son premier ministre, le comte de Brûbl, qui avait aussi sous ses ordres immédiats la manufacture de Meissen , la dirigeait, pour lui plaire, dans une voie excessive, mais dont on l'absoudrait facilement s'il n'y avait que ce seul reproche à lui faire , puisqu'après tout , il contribuait à doter la Saxe d'une industrie considérable. Sous ce règne, on établit à Meissen des écoles de dessin, dirigées successivement par Schœnau et Diétrich. Un sculpteur célèbre, Kandier, fut appelé pour modeler la terre à porcelaine dans des proportions inusitées jusqu'à ce jour, et qui n'ont pas été suivies plus tard. C'est à lui que l'on doit cette suite de grands animaux de porcelaine Ijlanche qui précède , comme une avenue de spliinx égyptiens, l'entrée du musée céramique de Dresde. 11 y a là des éléphants et des rhinocéros, des singes, un ours qui lèche sa patte , un taureau qui combat un sanglier, et une suite de grands oiseaux, paons, hérons, pélicans, qui ne manquent ni d'énergie ni de caractère. D'après les ordres du roi, le même artiste devait modeler une suite des douze apôtres, grands comme nature, et il travailla pendant cinq ans, de 1 75 [ à 1 ^56, à inie statue équestre colossale d'Auguste III, qui eût été sans aucun doute le nec plus ultra de l'art de la porcelaine , si jamais elle eût été terminée. Frédéric II, qui s'emparait de Dresde cette même année 1756, interrompit le travail, et les memlsres du roi de porcelaine furent dispersés : il n'en reste c[ue la tête. Ces sortes de travaux, du reste, ne sont pas toujours d'une réussite heureuse. Les grands animaux, dont les spécimens sont fort rares en dehors du musée de Dresde, sont remplis de coups de feu c[ui les déparent; lui seul des douze apôtres , saint Pierre, a été exécuté en porcelaine et se trouve dans la neuvième division du musée céramique. On ne savait pas surmonter le retrait inégal de la terre inégalement réjîartie, et les pièces modelées et cuites séparément devenaient d'un raccord impossible.
Comme tout était tourné à la porcelaine, les architectes étaient aussi occupés à lui élever un temple, bizarre édifice qui reçut le nom de palais du Japon ^ et dont un architecte français, Jean Boldt, a fait le portail. C'est là le |côté excessif de l'engouement, mais il donne une idée parfaite de l'énergie qui était déployée dans les autres branches de la fabrication.
Kendler, talent souple et facile, attaché à la manufacture, de à 1763,
l'enrichit d'un grand nombre de modèles, de services et de surtouts de tables, de vases ornés, qui sont de véritables tours de force d'exécution, et d'une foule de sujets gracieux, groupes et figurines, qui étaient reproduits par ses élèves avec une précision et une rare délicatesse de modelé. Le groupe du Faune et de la Faunesse passe pour une des lionnes productions de Kendler. On lui donne aussi le ïaillem- du comte de Briihl, grotesquement accoutré, monté sur un bouc et sa fenmie sur une chèvre ; grandes pièces qui ne sont que liizarres, mais qu'il est fort rare de trouver ancieimes; les portraits des deux fous de cour,
Joseph Frôhlich et le baron Schmidel, entouré de souris dont il avait une peur extrême ; — la composition si connue, du Mari et de la Femme assis sur un canapé et de l'Amant caché dessous, trahi par les aboiements du petit chien ; — la Joueuse de clavecin ; — les Danseurs ; — les cinq Sens ; — les quatre Parties du monde et les Éléments ; — le Miroir cassé ; — le Mariage à la mode ; — l'Escarpolette et la jeune Fille sur des échasses ; — le Pressoir ; — l'Enfant au berceau; — l'Enfant au chien ; — le Nid de canaris, et enfin le Concert des smges : seize pièces, qui sont, dit-on, autant de caricatures des artistes, chanteurs et musiciens, du théâtre de la cour, sans compter les poussas à têtes branlantes, les carlins, les Kings-Charles et les chiens turcs. Il est probable que beaucoup de ces compositions, d'un style sensiblement différent, appartiennent aux élèves de Kendler.
C'est de l'année 1743 que datent les porcelaines décorées de sujets pagodes peints en or, mode qui ne parait pas avoir duré très-longtemps.
Il serait difficile d'énumérer les mille riens charmants, Ijoîtes, étuis, coffrels, flacons, vases et ustensiles de tout genre, créés à la manufacture' de Meisseii, sous l'empire de la fantaisie et de la mode, pendant cette belle période de son existence. Ils étaient répandus partout en Europe, recherchés avec avidité, à une époque où la France n'avait encore rien à opposer à ces brillants hochets.
Les fleurs de porcelaine ont été fabriquées en Saxe, avec une grande perfection et beaucoup de délicatesse. Elles servaient aux usages et aux décorations les plus variées. Le grand bouquet de Meissen que l'on conserve à Dresde, n'a pas moins de 4 pieds de hauteur. — Les lustres et les cadres de glace, ornés de fleurs, sont parmi les pièces les plus rares et du meilleur goût. Mais ce que nous avons vu de plus délicat , parmi toutes les pièces de Saxe qui sont passées sous nos yeux, c'est, sans contredit,, ces belles assiettes creuses, sur lesquelles on semble avoir amoncelé des fleurs à pleines mains, mais 011 elles sont disposées avec un art charmant et une légèreté rare, coloriées de manière à faire illusion.
La fabrique de Meissen n'eut pas beaucoup à souffrir de la première occupation de Dresde par les Prussiens en 1745; elle ne fnt que passagère, et un voyageur anglais. Jouas Honvay, qui la visitait, à son retour de Russie en 1750, rapporte qu'elle occupait alors plus de sept cents ouvriers : le moindre salaire était de 10 couronnes par mois. Elle était alors à son plus haut point de popularité et de développement, et les commissions y affluaient, non-seulement de tous les points de l'Europe, mais encore de l'Asie. Il n'en fut pas de même à la seconde invasion de la Saxe, pendant la guerre de Sept ans.
Frédéric II, en s'emparant de Dresde, où il devait se maintenir pendant toute la durée de la guerre (1756-1763), commença par faire main basse sur les porcelaines qui se trouvaient dans les magasins de la manufacture, à Meissen, à Dresde et à Leipzig, où elle avait un dépôt, et par les vendre pour une somme
LE CABINET DE L'AMATEUH. 91 cle 5oo,ooo francs, au baron Schimmelmann ; la caisse, qui était riche, fut mise à contribution pour la somme de 260,000 thalers, 1,000,000 de francs environ, et il autorisa ses généraux à puiser comme lui dans les magasins. Le vieux Dessau, à lui seul, fit enlever cinquante caisses de porcelaines, choisies parmi les plus précieuses. La suspension des travaux dispersa les ouvriers, et les meilleurs artistes furent envoyés à Berlin, où l'on transporta aussi, pour la manufacture de Wegley, des masses énormes de kaolin d'Aue. Bref, Frédéric semblait vouloir ruiner complètement la manufacture, et il y serait arrivé si le conseiller Hellîig, agent secret d'Auguste 111, ne l'avait sauvée du naufrage en offrant de la prendre à ferme, ainsi désorganisée, pour une somme annuelle de plus de 200,000 francs, et en rachetant toutes les porcelaines vendues par Frédéric au comte Schimmelmann poiu- les préser\'er du discrédit cpic pouvait amener une pareille masse de produits jetés d'un seul coup dans le commerce.
Auguste III ne devait rentrer dans la capitale de ses États héréditaires , en 1763, que pour y mourir quelques mois après.
Cette seconde occupation de Dresde par les Prussiens trace une ligne de démarcation qui sépare Xavieu.v sad:e proprement dit, le saxe rococo et original, du saxe moderne. A son avènement, le nou^'el électeur Frédéric-Chrétien donna Meissen à sa femme, et la direction de la manufacture fut confiée à une commission. Fn somme, comme la fabrication de la porcelaine avait été jusqu'alors une affaire lucrative, on fit des efforts pour la rétablir sur son ancien pied; mais la Saxe, qui avait pendant si longtemps donné le ton en Europe, en fut réduite, hélas! à appeler des artistes du dehors. Diétrich, cpii fut chargé de la réorganisation de l'école de dessin de Meissen et de la direction artistique, avait échappé lui-même à l'influence de l'école du xvin" siècle, et une pointe de goût classique vint rompre la tradition du style tourmenté qui fait le charme principal de la porcelaine de Saxe. On imita tant bien que mal les biscuits de Sèvres; l'originalité disparut, et c'est à peine si l'on peut citer de cette époque quelques petites figurines ornées de dentelles qui sont encore d'un goût trèsdélicat.
De jeunes artistes saxons fui'ent envoyés étudier dans les faljriques rivales; on fit venir de Vienne le peintre sur porcelaine lirecheisen; de Frenkental, un habile modeleur du nom de Luck, et ini sculpteur, Michel-Victor Acier, fut engagé à Paris en 1764. Le graveur George Wille, cpii était consulté en ces sortes d'occasions, nous a gardé le souvenir de cet engagement, dans son journal, où se lit la note suivante :
'( 1764. — MM. Elsaser, Saxon, artiste de Meissen, et Acier, sculpteur, « m'étant venu prendre pour me mener à l'hôtel de Monville pour voir des « ouvrages en terre cuite qu'y a faits ce dernier, les directeurs de la fabrique « de Meissen m'ay;uit prié pour cela au nom de la cour de Saxe , je les ai exa- « minés et le crois capable de remplir la place qu'il doit avoir comme sculpteur-
« modeleur de leur fabrique. Je dois en donner un certificat que j'enverrai « à M. Diétrich, directeur de l'académie de Meissen. »
On doit à Acier le groupe de la mort du général Schewerin, le grand surtout de table, en biscuit, c[ui rejiréscnte la conquête de la Crimée par Catherine II, et peut-être les imitations pompéiennes de la Marchande d'amours et autres groupes du même style. Il était encore employé à Meissen en 1782.
Sous le règne de l'électeur Frédéric-Auguste, en 1774, la manufacture de porcelaine passa entre les mains de son ministre, le comte Marcolini, qui l'administra jusqu'en i8i/|. Déliordée par les industries rivales, la fabrication de Meissen ne fit que s'acheminer d'un pas rapide vers la décadence. En i 80G cessa l'exportation en Russie, qui avait jusqu'alors été une de ses principales branches de revenus, et la manufacture eut besoin de fortes subventions pour se soutenir. En 1 8 1 4 , le gouvernement russe, cjui s'était emparé de la Saxe, se fit faire un rapport .sur l'état de l'exploitation, qui constate qu'elle était alors en arrière d'un demi-siècle comme procédés de fabrication, sur les manufactures célèbres du reste de l'Europe.
La manufacture de Meissen a trop longtemps et trop abondamment produit au milieu de vicissitudes diverses, pour qu'on ne remarque pas bien des inégalités dans le nombre considérable de ses ouvrages; mais il n'est point d'officine qui puisse se vanter, dans la première moitié du xvni" siècle , d'une suite aussi brillante de créations originales et d'une fabrication parfiiitc.
Jiirdiniérc en porcel.')ine de Saxe.
Nous avons dit que l'invention de la porcelaine en Saxe avait été le point de départ du seul mouvement industriel considérable et bien caractérisé du xvni° siècle; ce n'est nvdlement une exagération. Nous allons voir s'en développer la fabrication en Allemagne dans un oi-dre de circonstances à peu près semblables à celles que présenta la propagation de la typographie en Europe trois siècles auparavant, et la guerre de Sept ans, en désorganisant la manufacture de Meissen, produire le même résultat que celle qui éclata en 1462 entre Diethere d'isembourg et Adolphe de Nassau, au sujet de l'évéclié de Mayence, et aboutit au pillage de cette ville , à la dissolution des ateliers de Jean Fust et à la dispersion de ses ouvriers en Europe. Nous esquisserons la marche de ce développement d'une façon très-sommaire pour n'en pas scinder le tableau, mais avec l'intention de revenir plus tard sur l'histoire des manufactures principales que nous allons signaler.
Malgré les précautions dont il était très-facile de s'entourer au château d'Albrechtsburg, à Meissen, pour tenir secrets les procédés de la céramique nouvelle, quelques transfuges avaient pu, comme nous allons le voir, porter ces procédés ailleurs; mais ils gardaient eux-mêmes avec soin le secret des procédés et la plupart du temps leurs connaissances étaient fort incomplètes. Après la seconde invasion de la Saxe par les Prussiens, l'art ne fut plus un mystère.
BRANDEBOURG. — Dans les premiers mois de l'année 1 7 1 3, Samuel Kempe, ancien mineur du Freiberg , cpii était devenu un des principaux ouvriers de Bôttger, assez mauvais sujet du reste, et cpii avait déjà eu, pour vols, plus d'un démêlé avec la justice , s'échappa de Meissen et se rendit auprès du conseiller intime de Prusse, Frédéric de Gorne, lui proposer ce qu'il savait de la fabrication de la porcelaine. Un atelier fut établi dans le domaine de Plaucn, sur la Havcl, près de 15randebourg, qui appartenait àM. de(iôrne, et on parvint à y fabriquer de la vaisselle brune qui fut envoyée à la foire de Leipzig, en 171 5, où elle n'obtint cju'iui très-médiocre succès. On la trouvait lourde , mal fabriquée et très-chère. De nouveaux produits du même genre, désignés sous le nom de Porcelaine de Braiulehour!^, furent encore portés aux foires des années 1717 et 1729, et depuis il n'en fut plus question.
— Dans l'été de cette même année 1713, trois autres ouvriers de Bôttger se sauvèrent à Arnstadt auprès du prince Scliwarzburg pour lui vendre le secret ; mais il n'en voulut rien entendre. Ils retournèrent à Meissen, où, associés avec un ouvrier qui avait été employé à la préparation des pâtes , ils construisirent un petit four et s'essayèrent clandestinement à faire de la porcelaine. Le résultat fut si médiocre que Bôttger déclara la tentative ridicule et s'opposa même à ce qu'on les punît.
ANSPACH. . — Vers la même époque, le gouvernement de la petite ville
d'Anspach, avec l'aide d'un autre fugitif, tenta de fonder une fabrique, mais sans succès pour le moment.
VIENNE. — 11 en fut tout autrement de la manufacture fondée à Vienne en 1716 sous les auspices de deux aventuriers français qui avaient habité Meissen et s'étaient probablement introduits dans l'intimité de Bôttger, le musicien La France et un teneur de jeu de l)illard du nom de Dupuis. Ils attirèrent à Vienne, en octobre 1717, un certain Christofle-Conrard Hunger qui avait été employé à Meissen comme doreur et émailleui-, et plus tard, en janvier 1719, un des directeurs des travaux, Samuel Stelzel, qui avait le secret. Stelzel se laissa regagner par la manufacture de Meissen, où il rentra, après avoir occasionné d'assez grandes pertes à l'entreprise de Vienne par la détérioration d'une partie de son matériel.
La manufacture ne fut d'abord qu'une entreprise privée, sous la direction de Claude du Pasquier, qui avait obtenu, de l'empereur Charles VII, un privilège de vingt-cinq ans et d'importantes subventions. En l'impératrice Marie-Thérèse la prit à son compte. Sous le règne de cette habile souveraine, qui ne cessait pas pour cela d'être femme et, par conséquent, d'aimer la porcelaine, la manufacture impériale de Vienne produisit des pièces parfaites, qui ne redoutent en rien la comparaison avec les plus Ijelles porcelaines du xvni" siècle. Un peu plus épaisse que celle de Dresde, la couverte est d'un blanc moins éclatant, mais sa dorure a plus de relief, et nulle part les fleurs n'ont été peintes avec plus de perfection. Vers la fin du siècle, sous la direction du baro]i de Sorgenthal, en 1785, elle prit un développement commercial tel, qu'elle enleva à Meissen la marché important de la Hongrie et de la Turquie.
Elle porte pour marque unique ce petit écusson bien connu :
La manufacture de Vienne est restée une des plus importantes en Europe. Après l'abandon du monopole, plusieurs fabriques de porcelaine ont été fondées dans les États autrichiens: celle de Pirkenhammer^ près de Carlsbad, en Bohême, qui a pour marque les lettres C. F. (Christian Fischer); celle de Ëllbogen, qui signe ses produits d'un bras armé d'une épée. Il y en a d'autres à Klôsterle, à Schlaggenwald, à Prague, à Ahrohlaa et à Chotau.
HOCHST. — ■ Dans l'ordre chronologique vient maintenant la manufacture établie à Hochst, petite ville de l'électorat de Mayence, qui existe depuis l'année 1740. Un négociant de Francfort, du nom de Gelz, y établit d'aboid une fabrique de poteries de grès. Associé, pour des essais de porcelaine, aux nommés Lôwenfinck et Bengraf, ils ne réussirent que lorsque ce dernier eut débauché un habile ouvrier de la manufacture de Vienne, nommé Ringler, es-
LE CABINET DE L'AMATEUR. 96 prit inconstant et nomade , que nous allons voir porter la fabrication de la porcelaine à Frankental, à Nymphenbourg et à Ludwigsburg. Ringler leur donna le plan d'un four et des i-enseignements dont ils surent tirer un excellent parti, et la réputation de Hochst s'étendit bientôt dans toute l'Allemagne. L'électeur de Mayence, Emeric Joseph, qui régna de 1762 à l']C)l^^ fit l'acquisition de la manufacture pour l'État, et sa prospérité, qui allait chaque jour en augmentant, sous la direction de Ringler et ensuite du modeleur Melchior, qui fut appelé à lui succéder, mit ses produits sur la même ligne que ceux de Meissen; ses figurines et ses groupes furent même préférés à ceux de la Saxe.
Lors de l'entrée des Français en Allemagne , sous Custine, la manufacture fut détruite, et le matériel, transporté à Mayence, fut vendu aux enchères.
La marque de cette faljrique est une roue à six rais, surmontée d'une couronne, peinte en rouge , en bleu et quekjuefois en or.
On a, dans ces derniers temps, fondé à Hôcbst une fabrique de porcelaine cjui a conservé l'ancienne marque , en la faisant précéder d'un D initial , du nom de son propriétaire, Dabi.
HESSE-DARMSTADT. — A l'époque de la guerre de Sept ans, un Saxon, du nom de Busch, établit à Keltei'sbach, non loin de Hochst, sur la rive opposée du Mein, une fabrique de porcelaine dont la cour fit plus tard l'acquisition. Une mauvaise administration et un changement fréquent de directeurs ne tardèrent pas à la faire déchoir. On n'y fabrique plus maintenant que des poteries ordinaires.
FURSÏEMBERG. — A la même époque, fut fondée la fabric[ue de porcelaine de Furstemberg, dans le Braunschweig-Wolfenbuttel, oii déjà, en 1744» le peintre Glazer, originaire de Franconie, avait fait des essais. Vers 1750, le duc Charles y fit venir Bengraf, qui coiniaissait les procédés de Meissen, et qui avait travaillé à Hochst. Bengraf moiu-ut peu de temps après l'établissement de la fabrique, mais l'inspecteur des forêts de Lang continua l'œuvre commencée, et elle acquit bientôt ime certaine notoriété.
INEUHAUS. — Un préparateur de couleurs de Furstembcrg, appelé Metul, et deux autres ouvriers qui avaient abandonné la manufacture, essayèrent d'en fonder une à Neuhaus, près de Paderborn, en Westphalie ; mais ils ne tardèrent pas à abandonner cette entreprise pour y retourner.
HÔXTER. — Un certain Paul Becker vint trouver, vers 1750, le prince abbé de Corvei, qui avait essayé, sar)s y réussir, de fonder une fabrique de porce^
laine à Hôxter, sous la direction du peintre de fleurs Zieseler, lui aussi transfuge de Fui-stemberg. Becker berça l'abbé de l'espoir de le faire réussir dans son entreprise ; mais le duc de Braunschweig racheta son ouvrier pour une somme d'argent, et il ne fut pas donné suite au projet.
La manufacture de Fui-stemberg a produit avec succès des vases, des groupes de figurines et des bustes de moyenne dimension ; quelques spécimens sont très-beaux; elle s'efforçait surtout d'imiter Meissen, sans toujours y parvenir; ses productions sont marquées d'une F en bleu sous couverte.
FRANKENÏH AL. — Ringler, que nous avons vu orgahiser la fabrique de Hôchst, était un ivrogne peu capable de garder un secret ; pendant son ivresse, les ouvriers qui travaillaient sous sa direction lui dérobèrent les papiers qui contenaient ses recettes, et ne tardèrent pas à en savoir autant que lui. De dépit, et justement irrité, il quitta Hôchst et se rendit à Frankenthal, entre Worms et Spire, où un négocia)it, du nom de Hannung, venait d'établir une fabrique de grès. Hannung, d'une famille de céramistes très-connue, avait exploité auparavant une fabrique de faïence fme, établie par son père à Strasbourg en 1710, et plus tard à Hagenau. 11 avait essayé, en 1760, d'y joindre la porcelaine. Contrarié par le privilège de la fabrique de Paris et contraint de renoncer à son projet, il était donc parfaitement disposé à recevoir Ringler, lorsque celuici vint lui offrir ses services. La faljrique de gi-ès de Frankenthal fut transformée en une manufacture de porcelaine qui, sous cette double direction, ne tarda pas à devenir très-florissante. Après la mort de Hannung, en 17G1, elle fut achetée par l'électeur palatin, Charles-Théodore, prince qui aimait les arts et ne négligea rien pour y attirer des peintres habiles et de bons modeleurs. Plus tard, lorsque Charles-Théodore devint électeur de Bavière, Frankenthal fut négligée pour la fabrique de Nymphenburg, située plus près de Munich, et l'on y transjjorta les artistes les plus habiles. Pendant les guerres de la Révolution, sa décadence fut complète. En 1800, les marchandises, les outils et les matériaux furent vendus à M. de Recum, qui transporta le tout à Griinstadt.
La porcelaine de Frankenthal porte diverses marques que nous donnons ici :
la plus ancienne est celle de P. Hannung, n° ; elle a aussi été marquée de l'écusson aux armes de Bavière, comme celle de Nymphenburg, avec laquelle il est alors facile de la confondre.
LE CABINET DE L'AMATEUK. 97 IN YMPHENBURG . — Le comte de Hainhausen avait fondé, sous l'électeur ilc Bavière, Maximilien-Josepli, en 1747; une fabricjue de porcelaine à Neudecka sur l'Au. Les premiers essais avaient été faits par lui potier du nom de Niedermeyer, et par un fournier appelé Lippich ; mais elle uc fut complètement organisée qu'à l'arrivée de Ringler, (|ui paraît avoir quitté le service de Haunungen ijog- Deux années plus tard, elle fut transportée au palais de plaisance de Nyiuphenburg, pi-ès Miniich. Lorsque Charies-Tliéodore parvint à l'électorat de Bavière, en 1777, nous avons dit qu'il y conduisit les meilleurs ouvriers de Frankenthal.
La porcelaine de Nymphenburg est rare et belle ; la couverte est d'un blanc de lait qui rappelle celui de Sèvres ; le goût des formes françaises y domine. Au xvHi" siècle, les petites com-s allemandes, pressées de se modeler sur celle de France, ne trouvaient rien de plus expéditif c[ue de nous emprunter nos artistes. Claude Dubut, entre autres, sculpteur gracieux et habile ornemaniste, travailla longtemps à Munich, et c'est probablement à lui que Nymphenburg doit ses plus charmants modèles. Cette manufacture, connue aujourd'hui sous le nom de Munich, est une des plus importantes de l'Allemagne, et n'emprunte plus rien à la France.
Les produits anciens portent poin- marque, en bleu sous couverte, et aussi à la pointe, l'écu de Bavière et une étoile à six pointes que nous figurons ici.
BADE-BADEN. — La veuve Sperl établit en 1733, à Hnde, une fabrique de porcelaine habilement dirigée jusqu'en 1778, par des ouvriers empruntés à celle de Hôchst. Vers cette époque* la ruine du propriétaire fit cesser les travaux. Les produits de Bade ont un air de famille avec ceux du Palatinat ; ils portent pour marque im fer de hache, ordinairement en or, et souvent dessiné par un simple contour. 27.
LUDWIGSBURG. — Riugler établit encore, en i 758, pour le duc Charles- Eugène, une fabrique de porcelaine à /jitlivigsùiirg, dans le ^\ urtemberg; ce fut, je crois, le terme de ses pérégrhiations. Onéreuse à son propriétaire, puisqu'il fallait y faire venir tous les matériaux, terres et combustibles, de fort loin, cette fabrique a cependant abondamment produit, et on en rencontre facilement des échantillons. La pâte de sa porcelaine est belle, la couverte brillante, ses peintures soignées, et ses groupes, d'un joli modelé, sont exécutés avec beaucoup de perfection. Elle n'a cessé de produire qu'en 1824.
Les pièces portent pour marque deux C surmontés d'une couronne, et plus ordinairement sans couroinie ; il y en a encore d'autres que nous reproduisons ici. C'est en raison de cette couronne, qui est sa marque la plus ancienne, que cette porcelaine est souvent désignée, dans le commerce, sous le nom de Kroonenburg. De 1806 à 1818, elle a été marquée T. R., et plus tard \V. R.
BERLIN. — En 1751, Guillaume-Gaspard Wegely, de Berlin, aidé, dit-on, par deux de ces ouvriers de Ringler qui lui avaient volé ses recettes à Hôchst, fondait, dans cette ville, une manufacture de porcelaine c[ui fut établie d'abord rue Frédéric, dans des bâtiments construits exprès. Son développement fut rapide et considérable : nous avons vu ce que le roi fit pour elle pendant la guerre de Sept ans. Il vint aussi à son secours par des subventions importantes en argent. Trois des plus habiles artistes de Meissen, peintres et sculpteurs, Meyer, Klipsel et Biihme, furent envoyés à Berlin. A Wegely succéda, en 1761, le célèbre banquier .F. -Ernest Gottskowski, et enfin, après la guerre, en 1763, Frédéric II la prit à son compte.
Le héros prussien n'avait pu porter une main un peu brutale sin- la célèbre manufacture de Meissen sans être piqué de la maladie de la porcelaine. C'est l'époque de la fameuse rivalité qui s'établit entre les manufactures de Vienne, de Berlin et de Sèvres, entre Louis XV, Frédéric 11 et Marie-Thérèse. La Saxe hors lie combat, rien ne fut épargné par les compétiteiu-s pour s'assurer l'avantage dans cette lutte, c[ui laissera des témoignages visibles, plus durables cpie ceux de la lutte de Carthage et de Rome, et dont les champions ne combattaient qu expédiés dans des nécessaires construits, aménagés et ouatés avec le plus grand soin. La victoire qui devait rester à la France fut glorieuse, car Vienne et Berlin fournissent à nos collections bien des pièces d'une rare perfection : tout était art dans la porcelaine française; .sa matière première, aussi bien que sa forme et sa décoration, et ces éléments s'y trouvent combinés dans un accord merveilleux; devons-nous aller chercher ailleurs le secri^t de sa supériorité?
En 1779, la manufacture de Berlin occupait six cents ouvriers ; des améliorations continuées sans intei-ruptiou jusqu'à nos jours en font un des établissements de ce genre les plus importants en Europe. Ou dit qu'il s'y fabrique trois mille pièces de poi'celaine par joui'. La matière première est tirée des environs de Halle.
CharloUeinbwg n'est qu'une fabrique filiale de celle de Berlin, où l'on produit, sous le nom de porcelaine de santé , une espèce de cailloutage dans le genre anglais.
La marque de la porcelaine de Berlin fut d'abortl un double W, initiale du nom de Wegely, et ensuite un sceptre lorsque la manufacture devint royale ; ces deux marques en bleu sous couverte. La por- ^.
LE CABINET DE L'AMATEUR. 99 celaine moderne a des marques très-diverses qu'il nous importe peu de co)inaître ; nous donnons ici sous le n° 35 une de celles que l'on rencontre le plus fréquemment.
CASSEL. — Ou a prétendu qu'en 1763 un ouvrier de Ringier avait fondé luie manufactiu'e de porcelaine à Cnssel; mais rien n'est plus douteux, ou tout au moins elle n'eut c(u'une existence éphémèi'e.
FULD. — Le prince-évêque do Fuld , Arnandus, fonda dans cette ville, sur la fin de la guerre de Sept ans, une fabrique de porcelaine intéressante; elle ne produisait que des objets de petite dimension , mais ils étaient parfaits sous tous les rapports, pâte couverte, forme et décoration ; elle les fabriquait en petit nombre, moins pour la vente que pour l'usage particulier du prince et les présents qu'il voulait faire. Comme son entretien ne laissait pas que d'être dispendieux, un de ses successeurs, l'évèque Henri Buttler, la supprima en 1780 et en fit vendre le matériel. La marc[ue se compose de deux F couronnés , initiales des mots allemands furstlich Fulihiisch, falsrique princière de Fuld; les figurines sont marquées d'une simple croix.
FABRIQUES DE LA THURINGE. — Les fabriques de porcelaines sont nombreuses dans la Thuringe et peuvent présenter, au point de vue de l'analyse des matières constitutives de leurs produits, un intérêt scientifique qui est en dehors de nos attributions. La première fut fondée, en 1758, dans la principauté de Rudolstadt, nom charmant récemment illustré par la main d'une fée. On raconte qu'une vieille femme, qui avait sans doiUe entendu parler de la rareté du kaolin, apporta à un pharmacien, nommé Macheleid, ime espèce de sablon qui n'avait jusqu'alors servi qu'à sabler les appartements , suivant l'antique usage allemand , et qu'après quelques expériences il en obtint un biscuit semblable à celui de la porcelaine. Quoi qu'il en soit de la légende, qui ressemble un peu à celle du kaolin d'Aue, avec lequel le valet de chambre de Bôttger poudrait la perruque de son maître avant qu'il en fît de la porcelaine, Macheleide soumit ses échantillons au prince et olitint, en lySf), un privilège pour établir une fabrique de porcelaine à Sitzerode. Trois ans plus tard elle fut transportée à Pf'olkstadt, et, en 1795, sous la direction d'un négociant d'Erfurt, appelé Nonne, qui en était le fermier, elle occupait cent vingt ouvriers. Sa marque est une R en bleu sous couverte, n° 38.
La fabrique de IJ allendorf, dans le duché de Saxe-Cobourg , fut établie, en 1 762, par Grenier et Hamann ; elle s'est distinguée par la production d'un genre de petites tasses sans pieds, décorées de couleurs très-vives et richement dorées, destinées à être exportées en Orient, ainsi que par celle de têtes de pipe fabri-
quées avec le sable de Steinheifler mélangé avec une autre terre trouvée dans les environs de la fabrique.
La marque de cette porcelaine et de celles qui étaient fabriquées par les mêmes céramistes à fFei/sdorf et à Grossbrehenbacli est une feuille de trèfle à trois lobes, n°' 4o et 4' ■ ^'i.
Le même Greiner, qui appartenait à une famille très-ancienne dans l'industrie, puisque son ancêtre Jean Greiner avait été le fondateur, en iSgS, avec Christotle Muller, des premières verreries des forêts de la Thuringe, établit inie autre fabrique de porcelaine à Limbach, dans le Meiningen. Le premier essai des terres date de 1760; la concession du privilège ne fut obtenue du duc Antoine-Ulrich qu'en 1762. La prospérité commerciale de Limbach fut telle dès le principe que Greiner y réunit les fabriques de Weilsdorf et de Grossbreitenbach.
La marque de Limbach est une L, n° 42, et quelquefois aussi une croix placée au-dessus de cinc[ zéros disposés comme on peut le voir dans la marque n" 43.
Les nombieuses fabriques de la Thuringe, dont nous donnons ici les marques, sans être d'une grande importance artistique, sont intéressantes au point
de vue du développement industriel. On cite celles de Ilmenau et de Hreitenbacli, marque L; de Gotha, fondée en 1780, qui porte la marque n° 56, la lettre R, du nom de son propriétaire Rolhenberg, jusqu'en i8oa, et G, n° Sa, depuis 1802 jusqu'en i845; Jnspacli qui marque d'un A, Géra qui signe G, n° 55, et Ohrdriiff , Plane, Possneck , Eisseiiberg, etc., etc., que les amateurs peuvent dédaigner.
Dans le nord de l'Eiu'ope, en dehors de l'Allemagne proprement dite, mais se rattachant toujours à une initiative qui lui appartient en grande partie, nous a\'ons encore à mentionner l'établissement de plusieurs fabriques de porcelaine.
RUSSIE. — Nous avons vu le potier Eggebrecht abandonner la faïencerie
LK CABINET DE L'AMATEUR. 101 dans le genre Delft établie à Dresde, pour prendre le chemin de Moscou, vers 1719 ou 1720. Il n'est pas douteux qu'il savait quelque chose des procédés nouveaux; mais déjà en 17 17 la Russie avait cherché , sans y réussir, à enlever de Meissen un des plus habiles ouvriers de Bôttger appelé Waldensten; elle fut plus heureuse auprès d'un certain Kichter ; ces essais n'ont pas laissé de trace, rien n'est donc plus hypothétique que les particularités qu'on en rapporte.
En 1766 l'impératrice Elisabeth fonda, dans les environs de Saint-Pétersbourg , une manufacture où l'on mit en œuvre des matériaux trouvés dans le pays. Sous Catherine II , cet établissement prit un assez grand développement. En 1825 on y envoya des ouvriers de Sèvres : il a pris en peu d'années une importance digue d'un grand empire.
On cite une seconde manufacture fondée, en 1756, à Tu er près Moscou, par lui nommé Garnier, et d'autres en Pologne, à U aischau et à Korzec. La marque
n" 6] , eu rouge, est attribuée à cette dernière; nous donnons n° 57 la marque de la fabrique de Saint-Pétersbourg sous le règne de Catherine II; les autres appartiennent aussi, dit-on, à des produits russes.
DANEMARK . • — 11 est également très-difficile de préciser la date de l'établissement de la manufacture de porcelaine de Copenhague. Une tradition veut qu'elle ait été fondée en 1772, avec le concours d'une société d'actionnaires, par le chimiste-pharmacien Muller, et que le gouvernement la prit à son compte en 1776; on croit, d'un autre côté, que c'est à l'habile chimiste Lang , dont nous avons parlé à propos de Furstemberg , que l'on doit la fabrication de la première porcelaine à Copenhague. ^Veinwich, dans son Dictionnaire des artistes danois, nonve'giens et suédois, en fait honneur à un Français nommé Fournier, qui établit, sous Frédéric V et sous Christiern VII, c'est-à-dire de 1760 à 1766, une manufacture qui, dit-il, eut la plus heureuse influence sur les arts du dessin et où furent employés, comme peintres si^r porcelaine, Gilding, Seipsius et Ruch. Nous nous rangeons volontiers à cette dernière opinion.
Nous avons vu île très-jolis échantillons de cette fabrique danoise, où l'on sent évidemment l'empreinte exclusive du goût français. Elle a pour marque trois petites lignes ondulées tracées parallèlement en bleu sous couverte (n" 62) et qui représentent, dit-on, le détroit du Sund, le grand et le petit ^^^^ Relt; voilà bien des choses dans une marque. /;.7
SUISSE. — On connaît en Suisse, au xvni'' siècle, deux fabriques de porcelaine ;
celle de Zurich établie de 1763 à 1768, sous la dii'ection de Sprengler, qui a pour marque un Z tracé en bleu sous couverte (n° 66), et celle de Njo/i, sur les bords du lac de Genève, dans le canton de Vaud, établie vers 1790 par le peintre de fleurs français Maubrée, qui a tous les caractères des porcelaines de la même époque fabri- 2^ quées en France : elle a pour marque un petit poisson « grossièrement tracé en bleu sous couverte (n" 67). «/
HOLLANDE. — Les trois marques ci-dessous se rapportent à des établissements créés en Hollande, qui n'ont eu ni une bien longue durée ni une bien grande importance. Le n° 63 sert de marque à la porcelaine d'une fabrique
ne L
fondée à ff 'eesp, dans les environs d'Amsterdam, par le comte van Gronsweld avec le concoiu-s de quelques-uns de ces ouvriers saxons que la guerre de Sept ans répandit partout dans le nord de l'Europe. La pâte en est fine et la couverte belle; mais après la guerre elle ne put soutenir la concurrence pour le prix ni avec les porcelaines allemandes, ni avec celles que l'on importait de Chine : elle fut fermée en 1771.
Une autre ftibrique, établie sur les bords de l'Amstel, a marqué ses produits du mot -/mstel, en toutes lettres.
X La Hure, un Allemand, Lynker, fonda en 1778 une fabrique de porcelaine dont les produits sont excellents. Les événemenls politiques de la fin du siècle amenèrent sa suppression : elle a pour marque une cigogne tenant un petit poisson dans le bec (n° 65).
La fabrique de La Haye a été confondue avec celle établie à Lousdrec/i/ par de Moll ; les spécimens n'en sont pas rares, ils portent la marque n° 64.
l'ne autre''fabrique de porcelaine fut encore établie à Aruheim , mais elle n'eut qu'une existence éphémère.
ÉMAILLERTE LIMOUSINE
DU Xlir SIÈCLE