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MOUVEMENT DES MUSÉES

A l'occasiou de l'exposition nationale des produits de l'industrie, Florence a eu l'heureuse idée d'organiser dans chaoune de ses collections, au profit des hôtes nombreux qui affluaient dans ses murs pour cette solennité, une exhibition supplémentaire des richesses qu'elles renferment, richesses qui sont loin d'être toujours accessibles aux curieux. Excellente propagande, ciment précieux pour l'union d'un peuple, que de mettre en même temps sous ses yeux l'ensemble de ses richesses présentes et les titres glorieux de sa grandeur passée.

JVous avons donc pu voir beaucoup de choses nouvelles et les étudier à loisir. Il y avait bien encore t'à et là quelque peu de mauvais vouloir, quelques conservateurs qui eussent volontiers en\ oyé au diable la nation et le public, et qui dissimulaient mal l'ennui de ce surcroît de besogne ; des ciistodi qui faisaient des efforts lisibles pour ne pas tendre la main au pourboire du visiteur ; mais il y a si longtemps que conservateurs et gardiens sont habitués à regarder les collections comme leur chose propre, que cela est bien excusable. Peu à peu tout rentrera dans l'ordre, — les voyageurs aidant, qui ne doivent payer nulle part, — la décence et l'honnêteté qti'uLie nation doit toujours demander à ses salariés régneront ici comme ailleurs.

Un des monuments qui était le plus admiré, ce n'est pas encore un musée, mais il le deviendra, c'est l'antique palais du Podesta, le Bargdlo, qui vient d'être restaure ou, pour mieux dire, restitué dans son ancienne splendeur avec un art infini, sous la direction intelligente de M. Luigi Passenni. Il y a là des ornements peints à fresque hier pour faire suite à ceux qui existent depuis quatre cents ans , qui défient l'examen de l'observateur le plus exercé. C'est une idée du baron Ricasoli de former un musée historique dans ce beau palais, le plus ancieu de Florence, celui qui a souffert le moins d'altération dans sa disposition primitive et auquel se ratta-

chent tant de 'souvenirs. L'Italie n'a pas de temps à perdre pour organiser ce musée que réclament l'histoire de l'art aussi bien que la vérité et la physionomie de l'histoire politique et civile qu'il est destiné à compléter : il peut être le plus beau du monde; elle peut le faire, exclusif et immense avantage , sans rien emprunter à l'étranger. L'Italie est encore aujourd'hui le pays le plus riche en monuments de la vie privée des siècles écoulés.

En attendant l'exécution de ce projet, décidé en principe par un décret du mois de novembre 1859, on avait exposé au Bargello une suite des belles tapisseries que la muuicipalité de Florence possède en grand nombre.

Nous y avons remarqué, par ordre de date, deux pièces superbes; la Création de la femme, et .4dam et Eve chassés du paradis terrestre, d'après Jules Romain, compositions entourées de bordures grotesques d'une très-gi'andc originalité de dessin ; une suite plus nombreuse de huit pièces, aussi de la première moitié du xvi'^ siècle, et d'un graud style, signées BR- FIOR"; quelques tentures du xvii« siècle, tissées or et argent, d'un coloris brillant, mais d'un dessin moins pur, marquées des lettres F. A. F. 1600, ou bien signées tout au long :

LVDOVI • CIGOLI • PINX.

P. FEVERE • PARISIIS ■ EXTRAX.

Mais les plus belles étaient sans contredit quatre trèsgrandes tapisseries, les quatre parties du monde, du dessin le plus séduisant, d'uu bel éclat et d'une merveilleuse finesse de travail , signées :

VITTORIO • DEMIGNOT ■ F LEONARDO ■ BERNIM • F GAEÏAIN- • BRVSI ■ F ■ A • D • 1719.

Inscription qui se reproduit quatre fois avec des variantes, l^ans une grande composition du même genre

Tous droits rescru-s.

GAZETTE ET BULLETIN

que les précédentes, qui représente la chute de Phaétoii, datée de 1T37, I,eonardi Bernini ajoute à son nom E ■ SVA ■ GIOVANI. Toutes ces tapisseries, qui n'ont rien à envier à la Flandi'e ou à Beauvais , ont été fabriquées à Florence, oli le grand-duc de Toscane, Corne I^^'', avait appelé, en 151',, deux tapissiers flamands du jioni de Christofle Benier et Jean Kost, qui y travaillèrent longtemps sur les cartons du Pontormo de Salviati et de Bronzino.

Un siècle plus tard. Corne II faisait venir de Paris une autre brigade de travailleurs, sous la conduite de Picard Feverc, dont nous venons de citer le nom. Les derniers ouvrages de Victor Deniignot et de Léonard Bernini nous conduisent au terme de cette fabrication florentine, qui fut transplantée à Kaples par Charles III, en 1740. La municipalité de Florence possède dans ses magasins, rangées et conservées avec soin, cinq cents tapisseries de haute lice, comme celles que nous venons de citer.

Il reste encore beaucou|) à faire au musée degti Uffici pour mettre cette grande et belle collection au niveau d'elle-même ; elle contient, comme partout, des trésoi's cachés, c'est-à-dire perdus: en fait d'objets d'art, on peut généralement regarder comme perdus tous ceux qui ne sont pas exposés aux regards ou rais à la disposition des amateurs et des studieux. On dit que le musée deçjlt vf[ici possède cent mille estampes qui restent lettres closes pour l'étude, et rinç/t-sepl mille dessins des vieux maîtres; le peu que l'on a exposé de ces derniers, depuis quelques années seulement, semble l'avoir été dans le but de se dispenser de livrer le reste aux études.

La multiplicité des petits cabinets dans ce musée a aussi des dangers d'un antre genre.

On a ouvert cette année au musée derjli T'ffici une salle nouvelle consacrée aux maîtres du xv" siècle, et un très-petit cabinet dans lequel on a réuni aux faïences un choix des pierres gravées et camées, les nielles et d'autres curiosités.

Parmi les peintures du xv siècle de la nouvelle salle, on admire surtout une Adoratioii des mages de Sandro Boticelli; il est difflcile de pousser plus loin la grâce et l'élégance de la figure humaine que ne l'a fait l'artiste dans les personnages nombreux et variés qui peuplent cette belle composition. Heureuse époque que celle oii le peintre pouvait emprunter, pour composer de semblables sujets, sans que le goût le plus difficile y trouve rien à redire, les personnages réels de sou temps vêtus de leurs habits de chaque jour ; et le beau privilège que celui de venir les premiers pour se permettre de semblables hardiesses ! A côté de cette belle peinture qui n'était pas connue, on a placé le tableau de la Calomnie, du même artiste ; le Couronnement de la Vierge et une Predella de Ira Ciio\anni Angelico; une belle figure, la Prudence , de Pollajuolo ; une grande Predella de Francesco Ubertini, dit la Sac/iiacca , et d'autres ouvrages de Ghirlaudajo , Luca Signorelli , fra Filippo Lippi, Francesco di Giorgio Martini, etc., etc. C'est en plaçant ainsi, dans des salles proportionnées à leurs dimensions, les ouvrages de chaque époque ou de chaque école, qu'il est permis d'en goûter bien complètement toutes les beautés.

Le musée des Offices ne possède que des faiences de la fabrique d'Urbiuo, exécutées dans une courte période de temps, de 1540 à 15C0 ; mais elles sont toutes su-

perbes de qualités, importantes parleurs dimensions, et les vases de formes rares y abondent. Ces faiences, placées plus près de la vue qu'elles ne l'étaient auparavant, sont maintenant regardées avec plaisir.

Nous avons dit qu'on avait réuni dans le petit cabinet des faiences un choix des plus beaux camées et pierres gravées en creux, antiques et modernes, de la collection. Kous sommes dispensé de toutes louanges : matière et travail, il y a là des merveilles. La vue en était peu accessible autrefois.

Dans une vitrine sont rangées les Paix, au nombre de huit; deux sont émaillées, l'une en relief sur or, l'autre en émail translucide siu" argent ; les autres sont d'argent niellé ; les plus connues sont la grande Paix du Couronnement de la Vierge, ouvrage de Maso Finiguerra : on sait la date certaine ( 145'2) de son exécution. La France possède les deux seules épreuves parvenues jusqu'à nous de l'estampe tirée de la lame d'argent avant l'opération du niellage. L'autre Paix représente la chute de saint Paul, ouvrage de l'orfèvre Malheo Dei; elle n'a jamais été niellée , et les épreuves, tirées à diverses époques, ne sont pas rares.

Un monument fort curieux a été placé parmi ces Paix, c'est une plaque rectangulaire de bronze légèrement damasquinée d'or; le de!sin représente une chasse. Le travail, qui est romain, paraît remonter au m" ou iv" siècle de notre ère.

Au milieu d'autres menues curiosités que renferme ce cabinet, nous avons retrouvé une épreuve en cire de la petite Descente de croix en plâtre que l'on conserve dans la maison de Michel-Ange Buonarroli, comme un ouvrage de ce grand artiste, et son exécution en ivoire; le travail de l'ivoire n'est pas sans mérite, mais ne doit pas lui être attribué. D'autres objets en ivoire réunis ici sont sans intérêt, ii l'exception de deux selles, l'une gothique, l'autre d'un artiste italien de xv" siècle. Ces sortes de monuments se rencontrent difficilement.

Les collections du musée des Offices se sont enrichies depuis peu d'une suite de portraits au pastel intéressants. Quelques-uns sont de RobertNanteuil, ceux de LouisXIV et de Turenne entre autres; d'autres sont de Rosalba Carriera, et de son meilleur temps. Il est à craindre que ces fragiles peintures ne s'altèrent rapidement, si on les laisse sur le mur froid et humide du grand cori idor où elles ont été placées.

Une autre amélioration récente, c'est l'agrandissement de l'espace consacré aux bronzes antiques et modernes. Une disposition nouvelle permet d'admirer plus facilement la belle Chimère étrusque et les deux élégantes figures de David, de Douatello et d'Andréa del Veroeehio. {La suite au prodi((in imméfo.)

NAGASAKI (japon).

L'expédition de Chine, qui pouvait nous valoir tant de connaissances sur l'art de cette immense contrée, aura été stérile sous ce rapport, faute d'un artiste instruit attaché à l'expédition, qui eût ajouté ii des dessins mesurés et pris sur les lieux des explications en termes compréhensibles sur la valeur positive de l'architecture, do la sculpture et de la peinture du Céleste Empire, nous parlons, bien entendu, de ce qui est en dehors des magasins de ctn-iosités. Tout n'est pas perdu, puisque la Chine est vraiment ouverte; mais on rencontrera

difficilement une occasion aussi belle pour asseoir son opinion sur l'art de la race jaune que ce Palais d'Été, berceau de la dynastie, et où se trouvaient entassées tant de merveilles.

Nous empruntons à une correspondanee publiée dans le Journal des Débats quelques détails curieux sur le .Tapon, qu'on lira avec intérêt :

« Le premier objet qui appelle l'attention quand on aborde la ville (Nagasaki), c'est l'ilot de Detsima, long de 200 mètres et large de 70, construit eu forme d'é\ entail par ordre de l'empereur Yemitz, dans la première moitié du dix-septième siècle, pour y parquer les Portugais, et qui est ensuite devenu le comptoir des Hollandais. Il n'y avait au monde que les flegmatiques Hollandais capables de se tenir pendant plus de deux siècles immobiles dans cette espèce de prison, sans y étouffer, sans en bondir pour se jeter sur la nation qui les séquestrait ainsi. Tout a été dit sur Detsima, naguère le seul point du .lapon où les Européens pussent mettre le pied ; on ne s'y arrête aujourd'hui que parce que les négociants hollandais y ont établi un bazar où l'on trouve toutes les japonneries de pacotille qu'on transporte en Europe : des bronzes de toute sorte, des laques ordmaires, des services en porcelaine, et ces mille bagatelles sans nom où la fantaisie japonaise s'étale en caprices si bizarres. Detsima n'est plus qu'une page grotesque de l'histoire; car, à moins que le démon de la gueiTc ne rejette l'Eiu'ope dans la barbarie des quinze premières années de ce siècle, la politique d'isolement du Japon est déchirée pour toujours.

» Les Européens ont maintenant le droit, aux termes des traités avec l'empire, de résider à Nagasaki ; ou leur a concédé sur le côté sud du port, dans le prolongement de Detsima, une étroite plage à demi noyée, avec facilité de la combler et de la remblayer pour y élever leurs établissements; de grandes maisons auglaises y ont déjà leurs comptoirs. Quant aux Paisses, ils ont su, sous le prétexte d'un hôpital pour leurs équipages malades, fonder en face un bel établissement oii ils réparent leurs navires. Du reste, le gouvernement japonais semble avoir abandonné Nagasaki à la souillure étrangère ; les Européens peuvent circuler eu liberté dans la ville, et même se promener à cheval en dehors, le long d'une route où l'on rencontre des sites pittoresques et charmants.

« Le connnerce étranger n'est encore qu'à ses débuts. Quatre objets seulement ont donné lieu jusqu'ici à un certain mouvement de navigation : ce sont d'abord les soies, leur qualité est remarquable ; puis vient la graine de navette, qui a fourni le chargement de plusieurs navires, avec grand profit pour les expéditeurs ; la cire végétale, dont on s'est épris quelque temps eu Kurope, mais qui ne paraît pas avoir répondu aux espérances dout on s'était bercé; enfin le thé, aujourd'hui bien inférieur à celui de la Chine, mais que les spéculateurs se flattent, par de nouveaux procédés de préparation, de rendre l'égal des plus beaux thés de la vallée du "Sliù. Comme complément de chargement, ajoutons les porcelaines, les bronzes et quelques laques, et nous aurons parcouru la liste actuelle du marché d'exportation du Japon.

« Ce qui frappe tout d'abord dans une ville du Japon, c'est la propreté qui règne partout dans les rues, dans les maisons ; l'édilité parisienne aurait bien des lee,ons

à recueillir ici; puis la gaieté douce et la vivacité intelligente des habitants. A l'impression que causent la couleur de leur teint et leur langage argentin tout semé de voyelles, on se croirait dans quelque île de la Société; les femmes y out la liberté caressante des ïahitiennes et le son harmonieux de leur voix et jusqu'à leurs paroles ; Ja oraa naa, vous dit en passant la jeune Tahi-, tiemie ; M/ja oiiua raa, vous dit sur le seuil de sa porte la femme japonaise. .Sans doute ce premier choc du regard et de la voix vous reporte dans l'Océanie; mais combien la race eu diffère pour la lieauté ! Les hommes, quoique d'une fibre dure au travail dans le peuple, sont en général courts, et les femmes de petite taille avec une grande délicatesse de formes, assez semblables aux femmes hindoues du Carnatic. Vous avez cent fois feuilleté des albums des Japonais et leurs livres de gravures coloriées ; vous y avez noté deux races d'hommes non moins distinctes entre elles que les Gaulois et les Francs aux temps des grandes invasions Scandinaves : le peuple et l'aristocratie. Les premiers, au teint d'uu jaune noirâtre, aux traits cahotés, irréguliers; les seconds, hommes et femmes, au teint blanc rosé, au visage allongé, avec le nez arqué comme le bec d'uu aigle. Dans ce que j'ai vu, je n'ai pas retrouvé cette différence si caractérisée; les grands personnages, les daimios, en langage japonais, princes ou »eig7i€tirs (et il faut bien employer ici ce dernier terme, car la féodalité est l'état politique de l'empire), m'ont seulement semblé d'un teint moins hàlé et de traits plus lins que le peuple ; quant au galbe spécial de la coupe du visage, je n'ai rencontré qu'une seule femme du type seigneurial des gravures, encore n'était-elle ni blanche ni rose, mais jaune paie. Je soupçonne qu'il y a là quelque chose de conventionnel, comme dans la peinture au temps des Pérugin et des Hemling. Les jeunes filles (mousmaïs) ont les dents d'un blanc de perle ; mais, dès qu'elles sont mariées, elles les teignent en noir. Vous pouvez remarquer cela dans vos enluminures japonaises, et reconnaître ainsi à qui vous avez affaire. Dans vos idées françaises sur la beauté, vous allez crier à la barbarie et incriminer sur-le-champ la jalousie de messieurs les maris ; mais les élégantes ont soin de n'employer à cet usage qu'une laque fine du plus bel éclat. Est-ce beau ? est-ce laid? Répondez-moi : aimez-vous les diamants noirs ? — Sans doute, surtout quand les reflets de la monture s'harmonisent avec leurs sombres feux? — ■ Eh bien! croyez que les belles dames au Japon savent parfaitement enchâsser les diamants noirs. C'est un raffinement de coquetterie que les dames romaines au fond de leurs gynécées ne connurent pas, et que notre rudesse européenne nous permet à peine de comprendre.

a La grande occupation du voyageur qui n'est pas négociant, c'est de courir les curiosités, de biheloter, comme diraient les dames d'un certain monde Pour les profanes, tous les bronzes, les laques, les porcelaines que le commerce vous expédie ont un cachet de pays lointain qui suffit à leur imagination ; mais les adeptes qui ont pris godt aux œuvres des grands siècles de l'art, oh! sur ces élus du nic-nac ou du bric-à-brac, tout ce qu'on vous envoie eu Europe fait l'effet que produisent sur un habitué de l'hôtel de Cluny les meubles entassés dans le faubourg Saint- Antoine. »

{La suite au prochain numéro.)

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