SI U MÉTAL KT SI H BUIS
\près tant de dissertations et de livres écrits sur la Gravure en relief, dite communément Gravure sur buis, il reste encore beaucoup à faire, et le sujet est loin d'être épuisé, puisque, dés notre premier pas, c'est la dénomination du genre luimême, devenue désormais impropre, que nous devons attaquer. Nous ne la regretterons pas pour notre part : quelques personnes continuaient encore a se servir de l'expression surannée de gravure en bois, qui, pour ne parler que de l'euphonie, nous était particulièrement désagréable.
Les premières gravures en relief exécutées j»our servir à l'impression, l'ont été indistinctement sur métal et sur bois, il est encore difficile de déterminer dans quelle proportion, et cet usage s'est prolongé pendant la plus grande partie du x\ ie siècle. Ik> nos jours, l'exécution en relief sur métal a été remise en honneur pour beaucoup de nos publications illustrées les plus intéressantes, et des procédés nouveaux, plusexpéditifs et plus sûrs, doivent, avant peu d'années peut-être, assurer au métal une prépondérance marquée. Si cette proposition est vraie, comme nous allons le démontrer, il devient indispensable de recourir à une dénomination plus exacte du genre : nous nous servirons de celle de gravure en reeief, ajoutant, suivant le cas, sur métal ou sur bois.
Il pourra sembler singulier, au premier abord, que le nom d'une des substances généralement employées à certaines époques pour la gravure en relief , soit tombé dans un oubli aussi profond ; mais il en est ainsi dans ces sortes d'études rétrospectives sur des sujets, négligés d'abord et simples en apparence, qui sont en réalité de petits mondes très-compliqués. On ne sait pas encore
assez ce qu'il faut de temps, de recherches et d'expérience pratique pour en avoir le dernier mot, ni avec quelle circonspection ils doivent être traités; et c'est toujours un sujet d'étonnement pour nous, qui en sentons bien tous les écueils, de voir tant d'écrivains publier aujourd'hui un livre qu'ils ont pensé hier, et que cette précipitation hâtive condamne nécessairement à être oublié OU inutile le lendemain.
I, — Omrc en nrlirf de Simoti Voslrc.
I /esprit critique et la connaissance technique des procédés de l'art n'est pas ce qui brille chez la plupart des écrivains qui ont traité de l'histoire de la gravure; mais nous devons aussi placer parmi les causes qui ont contribué à faire oublier le rôle du métal dans la gravure en relief, la rareté des planches originales. I,es gravures exécutées pour l'ornementation des livres, par exemple, ou pour des usages populaires, sont essentiellement éphémères; elles suivent les variations du goût et de la mode, et survivent peu au moment qui les a fait naître. Si un nombre comparativement très-petit de blocs de bois gravés, anciens, est parvenu jusqu'à nous, combien doivent être plus rares encore les
LE CABINET DE L'AMATEUR. 69 planches originales gravées en relief sur cuivre, que leur matière même, qui conservait une valeur intrinsèque assez grande, désignait naturellement au creuset du fondeur !
Si cet oubli a droit de nous surprendre, c'est surtout chez notre Papillon, fils de graveur et graveur lui-même, qui avait recueilli une foule de traditions sur l'art pour écrire son Traité historique et pratique de la gravure sur bois.
K' 7. - Bois en relief du *«■ siècle.
Dans le chapitre intitulé : — Des bois qui sont p/vpres à graver ; et des qualités qu'ils doivent avoir, — il ne parle que du bois fie buis qu'il préférait à tous les autres, et range ensuite par ordre de mérite le cormier, le pommier et le poirier sauvage, le cerisier et le merisier. Papillon ne reconnaissait que le bois de fil, et le petit couteau qu'il nomme pointe, et tel est l'empire de l'habitude, qu'il se moque très-agréablement d'un artiste étranger, qui avait tenté, de son temps, de graver sur bois debout, à l'aide du burin. Ses paroles sont curieuses, les voici :
« 11 y a quelques années qu'un étranger parut à Paris, qui gravait avec le
« burin sur bois debout ; il prétendait avancer beaucoup par cet artifice; mais « cet homme raisonnait sans principes et sans art ; il ignorait que le bois debout « ne peut se graver proprement avec tel outil que ce puisse être ; car le buriu « ne fait qu'enlever le bois, et il ne coupe point les tailles vivement et nette- « ment comme il le faut; qui plus est, il les rend toutes esbarbelées, d'où il « s'ensuit qu'elles pochent toujours à l'impression ; d'ailleurs les contre-tailles « faites avec le burin paraissant blanches à l'épreuve, ne sont point recevables; « d'un autre côté, la pointe à graver ne peut couper et enlever facilement le « bois debout, à cause de la force du fil qui l'entraîne toujours au-dessous des « tailles malgré toutes sortes de précautions. Ainsi cette méthode ne peut être « estimable de quelque façon qu'on prétende l'exécuter, et elle n'est que trop « réfutable par elle-même. »
On peut penser après cela si Papillon était loin de la gravure en relief sur inétal. C'est Thomas Bewick qui a généralisé, vers la fin du siècle dernier, l'usage du buis debout, c'est-à-dire coupé perpendiculairement au fil, et l'emploi du burin et de l'échope pour la gravure en relief telle qu'on la pratique aujourd'bui. On a très peu gravé sur buis au xvi" siècle; cependant l'Érasme au terminus, d'après Holbein, dont la planche, gravée par Lutzenburger, est conservée au musée de Baie, et une des compositions des figures de la Bible du même artiste qui fait partie de notre collection, sont gravés sur bois de fil de cette espèce.
Jansen, qui nous a laissé une bien inutile histoire de la gravure, poussait si loin l'ignorance des procédés, qu'il croyait les fers des relieurs gravés sur bois d'abord et fondus ensuite.
C'est sous l'empire d'idées préconçues dans le genre de celles de Papillon, que Duchesne aîné a pu échapper à l'idée de la gravure en relief sur métal, lorsqu'il s'est occupé le premier des estampes dites criblées, qui exhalent pour ainsi dire l'odeur du cuivre sur lequel elles ont été tirées.
Le premier éveil sur cette particularité intéressante a été donné , je crois , par la publication, en 1842 (voir la 1" série de notre Cabinet (le l'amateur, tome l'r, p. 368), de/a Piston de sainte fiathilde, planche de cuivre, gravée en relief, et accompagnée d'une légende xylographique, qui appartenait à l'un de nos collaborateurs. L'indication était brève, mais elle avait le grand avantage de ne pas être hypothétique. Depuis, cette idée a fait son chemin; elle est même devenue le grand cheval de bataille de M. Passavant, dans le premier volume de son Peintre graveur. Nous verrons plus tard tout ce qu'il y a d'arbitraire dans le plus grand nombre de ses attributions ; ses théories peuvent être ingénieuses, mais elles manquent de bases certaines. Rien ne vaudra, pour nous guider dans la distinction des estampes provenant de types gravés en relief sur métal, la réimpression et l'examen attentif des quelques rares spécimens de ce genre de gravures, qui sont parvenus jusqu'à nous, et l'étude des textes con-
LE CABINET DE L'AMATEUR. 71 temporains qui s'y rapportent; M. Passavant ne nous semble pas les avoir connus. Nous prêcherons d'exemple, en mettant sous les yeux de nos lecteurs ce que nous avons pu en recueillir: la théorie viendra plus tard.
C'est dans des livres qui touchent de très-prés aux impressions primitives dites xylographiques, que nous rencontrons les premières indications relatives aux gravures sur métal.
La plus ancienne se trouve dans la souscription d'une traduction allemande du singulier livre de Jacobus de Theramo, connu sous le nom de Bélial, imprimée à Augsbourg en 1/473; elle est ainsi conçue :
Processus judiciarius lielial intitulants (f latino in vulgarem slilum mirifice translatas. Opus inq. egregium commendandumq . finitq. faits tissime quem ereis figuris Johannes Hamler in cesarea urbe A ugustensi felicitatque dignissime perfecit. Anno Domini lxxiii ( 1 /J 7 '3) . In die Valentini.
Jean Bamler a été signalé par M. Bernard, dans son ouvrage sur les débuts de l'imprimerie, comme rubricator des livres d'Eggestein et de Mentelin , à Strasbourg, de 1466 à 1.468; c'était donc un artiste. Établi imprimeur à Augsbourg, en 1472, le Bélial est le second livre imprimé par lui. Les grotesques figures dont il est orné ont la plus grande analogie avec celles du Spéculum humante Salvationis de Gunther Zainer, imprimé dans la même ville en 147 1 » qu'on peut également lui attribuer.
Le même livre de Bélial, imprimé à Strasbourg en 1 478, par Henri knoblotzer, présente dans sa souscription la même particularité : Processus judiciarius Bel intitulatus de latino. . . quem ereis figuris Henricus Knoblotzer in cesarea urbe argentine... An no Domini lxxviii (1478) in die Egidii. Ces deux éditions du Bélial, toutes les deux en allemand, sont à la Bibliothèque impériale de Paris. Dans chacune d'elles la souscription est double : la première en latin, la seconde en allemand, et dans cette dernière les mots ereis figuris sont remplacés par ceux Gedruck und t 'olenndt (imprimé et terminé), comme si la langue vulgaire n'avait point encore d'expressions consacrées pour indiquer le travail du graveur.
Mais une troisième indication, beaucoup plus précieuse pour nous, puisqu'elle vient à l'appui des monuments que nous publions, se trouve dans un livre d'Heures imprimé à Paris en 1488, dont l'unique exemplaire appartient à la collection de l'illustre bibliographe M. Charles Brunet. Voici la description du volume, que nous devons à l'obligeance de M. Amb. Kirmin Didot :
Heures à l'usage de Home, imprimées par Jean Dupré, demeurant en la grande rue Saint-Jacques, à l'enseigne des Deux-Singes, à Paris, 1488, in- 8°.
Dans un avertissement placé à la suite du calendrier, on lit :
a C'est le répertoire des hvstoires et figures de la Bible, tant du vieil Testa- « ment que du nouveau, contenant dedans les vignettes de ces présentes Heures, « imprimées en cuyvrc. >.
On peut remarquer ici que si le libraire essaye de s'exprimer dans son vulgaire langage, sa définition est loin d'être fort juste.
Dans le cours de nos recherches, une autre singularité a éveillé notre attention ; nous voulons parler du mot chalcographus ou calcographus , employé dans la souscription de quelques livres à la place de celui de typographus^ et que nous avons rencontré plus particulièrement dans des livres ornés de figures ou publiés par des imprimeurs qui avaient l'habitude d'ajouter de semblables ornements aux productions de leurs presses. Ce mot, dont nous avons fait aujourd'hui chalcographie et ehalcographe (gravure et graveur sur cuivre) , était alors de formation récente; il ne parait même pas avoir été employé longtemps, et nous ne l'avons rencontré ni dans le Dictionnaire de la basse latinité de Ducange, ni dans Henri Estienne, ni dans Calepin et autres lexicographes du temps.
Gruninger, le grand illustrateur de livres à Strasbourg , s'en est servi dans son Quadruvium Ecclesise, orné de nombreuses figures, et dans quelques autres productions de ses presses.
Jérôme Postume, en tète de X errata du beau livre connu sous le nom de Paulina, se plaint de l'ignorance de son imprimeur, qu'il appelle ehalcographe, et le Poulina est aussi orné de magnifiques encadrements et de lettres initiales qui nous paraissent gravées en relief sur métal (i).
Enfin , notre Thielman Kerver, dans la souscription du Virgile de Badius Ascensiusde i5oo, se qualifie lui-même de peritissimus chalcographorum.
Ce qui donne un certain poids à ces indications, c'est qu'elles n'étaient point faites à la légère ; c'est l'imprimeur lui-même qui se souscrivait ainsi, et qui avait ses raisons pour cela. En rapprochant les paroles de Kerver de celles de Jean Dupré, que nous citions plus haut : imprimées en cujrvre, on peut se demander s'il a voulu se proclamer le plus habile des imprimeurs, ce qui paraîtrait bien ambitieux pour un artiste qui n'exerçait que depuis deux ou trois ans, au milieu de tant d'illustres rivaux, ou bien s'il n'entendait pas plutôt se décerner le titre du plus habile des tailleurs de cuivre, ce que nous penchons à croire. Il pouvait y prétendre par les livres liturgiques, ornés de gravures, qu'il publiait en grand nombre, et il avait un intérêt commercial à s'en parer auprès des lecteurs sérieux de Virgile, genre de livres que ne publiaient ni Simon Vostre, ni Gilles Hardouin , ni Pigouchet, ses rivaux.
Malheureusement, l'absence du volume ne nous a pas permis de bien peser toutes les expressions de cette souscription , qui ne nous est donnée que par extrait par M. Ch. Brunet, dans une note du Manuel du Libraire (vol. IV,
(I) Paulus germanusde Middellmrgo. Paulin» dr r?<-U non adteribat velim ttd ekaleographii : qui eum docti
Pudue celebraliooe... Foroiempronu Octav. P tir ut un, non tint, trpenumero Ultras inntttant, dicttont* pro
1S18, in-fol. On lit en tête de l>rr«U: Si tjua, leetorcan- dictionitnu et lubsultantts tyllabat reponant mécène
eSdiuime, in hoc opère errata of fende*, ea correction» est.
p. 787). Nous avons vainement cherché le Virgile de i5oo dans les grandes bibliothèques de Paris, obligé de nous arrêter, cependant, à la porte de celles de l'Arsenal et de la Sorbonne, fermées en ce moment. Qu'il nous soit permis de dire, ici, qu'il semblera toujours barbare à ceux qui travaillent tous les jours et qui en ont besoin, de voir se fermer à certaines époques des dépots littéraires que rien ne supplée, sans autre nécessité que celle d'envoyer en villégiature les fonctionnaires qui les administrent.
La gravure n° 1 que nous publions, Y. adoration des Bergers, est un cuivre en relief de Simon Yostre , qui ligure dans plusieurs éditions de ses Heures, in-8°. Après un long et laborieux service, il est encore dans un parfait état de conservation. Son exécution nette et vive, fouillée avec soin, dénote une rare habileté et une grande sûreté de main chez l'artiste qui l'a exécuté.
La Salutation angélique, n° a, qui lui fait pendant, est une gravure sur bois qui a été reproduite en fac-similé par Dibdin dans le Bibliographical Decamenm (vol. 1, page 48). Le bibliographe anglais la regardait comme une des plus riches compositions du genre. 11 l'avait tirée d'un Missel in-fol., imprimé en i5iç) par Olivier, pour Jacques Cousin, livre que nous n'avons pu nous procurer à Paris. Nous la croyons copiée d'après une gravure sur cuivre de Simon ^stre. Elle est naturellement plus fatiguée que le cuivre placé en regard. Il faut observer que pour les bois, surtout pour les bois de (il, ce sont les lavages répétés après chaque impression qui les fatiguent plutôt que l'impression ellemême.
N' 3. - Boit eo «lier. S* V - CuiTte en relief.
Le n° 3 est aussi un bois ancien, copié d'après un cuivre de Simon Yostre que nous avons rencontré dans son Missel , imprimé à Paris en i5i 1 par Wolfgang Hopyle, impensis ac sumptibus Symonis / 'astre, qui est à la Bibliothèque Mazarine. Cette petite estampe servira à montrer combien il serait trompeur de s'en rapporter toujours à quelques travaux d'une grande ténuité pour distinguer les deux procédés. On serait tenté de croire que les hachures du vêtement du personnage placé à gauche, ou celles imperceptibles du ciel, ne peuvent être obtenues que sur métal ; il n'en est rien cependant , et notre gravure sur
poirier de fil n'en a pas moins résisté à un long usage. La même observation peut s'appliquer au petit bois, la Décollation de saint Jean, qui sert de lettre initiale à ce chapitre ; il est également trompeur. Les points ronds du fond noir sont pour beaucoup de personnes un signe distinctif des gravures en relief sur métal, signe auquel on ne doit pas toujours se fier.
La rencontre de beaucoup de gravures, sensiblement les mêmes à première vue, publiées dans des livres sortis d'officines différentes, a pu faire penser au politypage : nous ne croyons pas que ce procédé ait été en usage au xvi* siècle; on y copiait avec une habileté singulière et sans déguisement. La contrefaçon paraît y avoir été de droit commun ; c'est même ce qui explique les termes des privilèges dont les libraires eurent soin de se munir plus tard, et où le solliciteur motive toujours sa demande sur les craintes qu'il a d'être contrefait. L'examen attentif de gravures répétées trois et quatre fois de la façon la plus trompeuse, nous a fait découvrir des merveilles en ce genre.
V b. — Cuivre en relief vénitien >l5à0 k 1570).
La petite Sainte- Famille ou si dorât ion des Bergers t qui porte le n° 4» pst un cuivre en relief, italien , de la première moitié du xvic siècle. \je n° 5 , qui est également gravé sur cuivre , appartient à la nombreuse famille des illustrations faites à Venise de i55o à 1570, et qui remplissent les livres de Raphaël Giolito, Valvasone, Melchior Scssa et autres, toutes les mêmes quant aux travaux , et qui prouvent assez l'emploi général du cuivre dans la seconde moitié du xvi* siècle, ainsi que nous le disions en commençant.
Les planches gravées en relief sur cuivre, très-intéressantes pour le sujet que nous avons entrepris de traiter, sont fort rares; nous croyons cependant qu'il en existe quelques-unes entre les mains des collecteurs belges. Si ces lignes tombaient sous les yeux de leurs possesseurs, nous leur serions reconnaissants de nous les communiquer; elles aideront au développement des idées théoriques que nous formulerons plus tard sur la gravure en relief et sur les deux modes d'exécution suivis par les artistes des xv* et xvi* siècles.
HISTOIRE