Le cabinet de lecture
Dans une rue étroite et sombre du Paris commerçant brillait, en 1834, au milieu des ternes boutiques environnantes, l'étalage bariolé d'un cabinet de lecture. Si, à travers les affiches jaunes, rouges ou bleues, couvertes de grandes lettres noires , l'œil du passant, sans s'arrêter à ce charlatanisme extérieur, cherchait à découvrir, dans l'obscure boutique, la divinité tutélaire de ce lieu, la
distributrice quotidienne des produits de l'esprit moderne, il apercevait la figure jaune et ridée d'une petite vieille racornie.
Madame Bien-Aimé, c'était le nom de la marchande d'esprit, ne se piquait pas d'attirer les chalands par les charmes extérieurs de sa personne. Semblable à un bouquin poudreux, dont le discret mérite échappe à l'œil frivole, mais que sait discerner et choisir l'homme de goût, elle cachait de grandes richesses intellectuelles sous la pauvreté , presque cynique, de son enveloppe matérielle.
Un petit chapeau d'étoffe brune , à l'origine duquel il eut été difficile d'assigner une date précise, placé sur le haut de la tête, sans égard pour la mode alors régnante, couronnait un visage long, maigre et pointu. Deux grands yeux noirs, au regard incisif, à la prunelle active , ardente , au sourcil grisonnant, mais encore prononcé, un nez long, mince et recourbé, d'une dimension peu ordinaire, une bouche grande et dé-
meublée, des lèvres rentrantes et flétries, recouvertes d un hardi duvet blanchissant, auquel on aurait pu, sans calomnie, accorder le nom de barbe; tous ces traits en particulier, et surtout l'expression de leur ensemble, annonçaient une organisation qui avait dû nourrir, au contact embrasé des passions humaines, sa sève restée verte et puissante, malgré l'âge. Quel était celui de madame Bien-Aimé? On pouvait hardiment lui donner au delà de la cinquantaine: mais ses détracteurs les plus acharnés n'osaient, dans leurs conjectures les plus malveillantes, la flétrir de l'accusation de la soixantaine, tant était active et vigoureuse encore cette vieillesse rallumée au feu de l'intelligence moderne.
.Madame Bien-Aimé avait été belle; ainsi, du moins, le disait-on dans le quartier; et peut-être, en effet, sa taille, autrefois comprimée par d'étroits corsets, n'offrait-elle point alors, avec autant de rudesse , la saillie d'une épaule évidemment trop proéminente;
peut-être ses longues mains décharnées étaient-elles recouvertes d'une chair blanche et douce; peut-être ses grands bras aigus s'arrondissaient-ils avec grâce : quoi qu'il en soit, madame Bien-Aimé possédait , mieux que femme au monde , la théorie des passions. Depuis la nuance la plus délicate du sentiment platonique, jusqu'à la frénésie la plus échevelée du délire amoureux poussé à son dernier période; depuis les chastes et naïfs soupirs de Grandisson, jusqu'aux fureurs lascives du moine Ambrosio ; depuis les rêveries de Werther, jusqu'aux aventures scabreuses de Faublas, elle savait tout, comprenait tout, dissertait sur l'amour en praticienne consommée, et possédait toutes les circonférences du cœur humain , comme celles de la tabatière noire dans les profondeurs de laquelle puisaient à tout instant ses doigts crochus.
Immobile et silencieuse au moment où nous introduisons notre lecteur sur le seuil de son sanctuaire, madame Bien-Aimé con-
templait, avec une satisfaction presque naïve, l'avidité d'un gros chat qui léchait, en ronflant et en faisant le eros dos, le fond d'une assiette écornée placée sur le comptoir, près de quelques romans nouveaux. Le bruit que fit bientôt, en s'ouvrant, la porte du cabinet de lecture, vint mettre un terme aux satisfactions charnelles du matou, et rappeler sa maîtresse dans le domaine de l'intelligence et du négoce. Le chat fut poussé brusquement à bas du comptoir, l'assiette placée bien vite dans une case obscure , derrière le vieux fauteuil de canne de la maîtresse du logis, et celle-ci présenta un visage bienveillant à l'abonné qui s'avançait alors vers elle. — Bonjour, monsieur deCarlisle, lui ditelle avec un ton d'aisance familière; venezvous me rendre déjà tant de volumes emportés hier au soir?...
Tenez , madame Bien-Aimé , dit en s'asseyant le nouveau-venu, c'est une ressource perdue que la vieille littérature; nos auteurs modernes y ont tant et si souvent
puisé, qu'on n'y peut trouver une idée, une action , une intention , qui n'ait été exploitée ou remise au jour par nos inventeurs à la mode. La littérature étrangère aussi a été tordue, pressurée, pour en obtenir une sève nourricière , capable de sustenter notre littérature parasite, qui succombe et meurt de langueur. Allez, c'est un triste ministère, aujourd'hui, que celui de la pensée: on ne sait où puiser le feu sacré , et les idées ne sont plus que des vestales infâmes, qui, pour s'être prostituées aux indignes, sont dédaignées par le talent qui leur redonnerait force et vie!...
— Eh ! eh î monsieur de Carlisle , dit en souriant la vieille femme à l'homme de lettres , si celui qui s'empare avec adresse du bien d'autrui est habile, celui qui vole le voleur est bien plus habile encore ! Les idées littéraires , comme tous les biens de ce monde, appartiennent, par le droit de la nature, à celui qui en comprend le mieux l'usage , et comme la plus belle femme doit
être le prix de l'homme le plus amoureux, ainsi la pensée peut être revendiquée, non pas tant par celui qui la trouve un jour éclose dans son esprit , et la présente au public mal revêtue et mal parée , que par l'homme industrieux qui sait lui faire donner tout ce qu'elle peut produire, et appeler les regards sur ses beautés demi-voilées jusqu'alors. Vous êtes, vous, jeune homme, ajouta-t-elle, un de ces habiles metteurs en œuvre, dont l'esprit souple et sans empreinte personnelle excelle à s'approprier les idées d'autrui.
M. de Carlisle s'inclina en souriant devant la vieille femme , tant pour l'épithète déjeune homme, qu'elle accordait à ses trente-six ans bien sonnés, que pour le singulier éloge qu'elle donnait à son esprit tant soit peu pillard.
— Vous êtes, continua-t-elle, dans les meilleures conditions possibles pour obtenir des succès. Votre génie n'est point de ces génies indomptables qui , ne prenant conseil que d'eux-mêmes, heurtent do front
le goût, les opinions du public, en marchant tète baissée dans les voies d'une conviction quelconque. Vous pouvez maîtriser, diriger votre plume , la laisser aller doucement dans le sens du vent qui souffle ! Vous avez une grande finesse naturelle, une grande bonhomie apparente; votre style est assez correct pour celui d'un écrivain de nos jours , et pourtant vous ne rougissez pas de jeter quelques néologismes au goût blasé du public , quelques crimes à son imagination dépravée. Vous avez, pour affriander vos lectrices , de séduisants aperçus de sentiments, de délicieux entortillages de phrases, de chastes dévergondages de pensée, suivis des tourbillons entraînants de la passion , de délires frénétiques et de tirades incendiaires ! Vous exploitez admirablement le cœur des femmes, vous vous y insinuez vertueusement d'abord, et vous le maîtrisez, vous le domptez ensuite. 0 grand homme ! homme de génie , qu'avez-vous besoin d'idées neuves? Démoralisateur aimé, enfant d'un
siècle que vous avez su comprendre, le public n'est pas envers vous si exigeant ! Recrépissez les vieux héros, blanchissez, replâtrez les poudreuses héroïnes , et ne vous embarrassez que de fournir de la copie aux imprimeurs, des affiches nouvelles aux cabinets de lecture, des émotions aux femmes sensibles, de l'argent à vos créanciers, et laissez dire la critique, les moralistes et les maris!
M. de Carlisle allait répondre à cette véhémente apostrophe, lorsque la porte du cabinet littéraire s'ouvrit doucement pour livrer passage à une lectrice empressée. cl C'était une jeune fille de quinze à seize ans, à la taille élancée, aux formes à peine naissantes; son visage, radieux de vie et de fraîcheur , s'épanouissait au-dessus d'un col brun , ferme et velouté. Ses cheveux, lissés avec soin, retombaient en bandeaux sur ses joues rondes et roses; son bonnet, seul luxe d'une simple toilette, était orné de quelques rubans un peu fanés. Ses grands yeux noirs
brillaient d'ardeur et d'intelligence; sa bouche, petite et un peu rentrée, souriait coquettement à demi , comme pour laisser voir les plus belles dents du monde.
Moitié femme et moitié enfant, la jolie abonnée de madame Bien-Aimé paraissait avoir hâte d'être initiée aux grands mystères de la vie , et son regard étonné , tour à tour timide et hardi , semblait demander à chacun le mot de l'énigme qui tenait son esprit éveillé, et agitait déjà sa fraîche adolescence.
— Voyons , mon enfant , dit la vieille en quittant le ton inspiré pour prendre l'air protecteur et doux d'une matrone de bon conseil, que me rapportez-vous là?... Victor, ou V Enfant de la forêt... Ah! fort bien ! vous êtes la jeune ouvrière logée au quatrième étage de cette maison, et qui vîntes hier au soir chercher ces quatre volumes!... Ah! vous allez bon train, ma petite, et si votre aiguilie court aussi vite sur l'indienne, que vos yeux sur le papier imprimé , vous ne devez pas manquer d'ouvrage !
La jeune fille rougit, et parut comprendre l'intention maligne de la vieille, car elle répondit en baissant les yeux :
— C'était hier dimanche, il faisait mauvais temps, et j'ai lu toute la journée auprès de ma mère. Ces livres l'ont beaucoup intéressée ; elle dit que c'est une histoire très - morale , et très - instructive pour la jeunesse; aussi je viens vous en demander d'autres, madame Bien-Aimé, pour m'occuper le soir, quand mon ouvrage est fini. 11 est bien permis, dit-elle en redressant la tête avec une petite tournure prétentieuse, et en s'adressant du regard au spectateur muet de cette scène, il est bien permis de cultiver son esprit, et, après toute une journée passée à coudre , on peut bien employer quelques heures à la littérature. Voyons , madame Bien-Aimé, dit-elle en quittant les grands airs, et en reprenant son naturel de grisette mutine , donnez-moi quelque chose de bien gentil, là, avec des vieux châteaux,
de» souterrains, des traîtres, et des amoureux qui se marient à la fin !
— Ah! dit en souriant M. de Carlisle, il vous faut des amours heureux, ma belle; vous les pouvez rêver ainsi sans crainte d'être désabusée ; mais celui qui soupirerait pour vos beaux yeux aurait peut-être de longues épreuves à subir avant d'attendrir votre cœur.
Elle le regarda d'un air tout étonné ; puis, partant d'un éclat de rire :
— Ah bien! dit-elle, je n'ai pas encore assez de littérature pour comprendre cette belle phrase-là. C'est tout comme celles que m'adresse notre voisin , M. Albert , qui me suit tous les soirs quand je reviens de l'ouvrage... Ah! merci , madame Bien -Aimé; que me donnez-vous là? ça a l'air drôle... Sur l'image, il y a une grande femme dans des ruines; elle tient un flambeau à la main ! ah ! que je vais m'amuser, et ma bonne mère aussi!... 11 faut que je me sauve... adieu!
Et elle partit, laissant l'auteur à la mode tout émerillonné d'une si charmante rencontre.
— Oh ! la drôle de petite créature, s'écria-t-il , après qu'elle eut refermé la porte ; quel singulier mélange de prétention et de naïveté! comme elle est, à la fois, originale et vulgaire, coquette et ingénue, timide et effrontée ! Au diable soient nos pâles amours de salons, auprès de si provocantes et si fraîches images!
— Les hommes sont toujours ainsi, dit madame Bien-Aimé en prenant sa voix sententieuse et nasillarde, leurs cœurs sont si étroits, leurs esprits si exclusifs, que plusieurs amours ou plusieurs admirations n'y peuvent trouver place ensemble ; ils ne peuvent aimer d'un côté, sans haïr de l'autre; ils ne peuvent louer, sans médire, admirer, sans mépriser, et, se mettant sans cesse en garde contre les émotions que notre sexe leur inspire...
Ici M. de Carlisle regarda madame Bien-
Aimé, comme pour lui demander à quel sexe elle appartenait.
La sournoise bossue se drapait majestueusement dans son châle de couleur et detoffe indécises, et s'apprêtait à continuer sa période, lorsqu'une nouvelle arrivante attira les regards et l'attention des deux interlocuteurs.
Elle s'avança vers le comptoir de la libraire, et son apparition gracieuse était bien faite pour forcer au repentir le détracteur des femmes du monde. C'était la Parisienne de bon ton, dans son expression la plus exquise, dans ses recherches les plus adroitement dissimulées , dans ses combinaisons de toilette, de démarche et de maintien les plus habiles et les plus ostensiblement naturelles. L'art, en elle, existait partout et nulle part; on le devinait sans pouvoir le définir, et l'esprit, étonné du charme inexplicable auquel il se laissait prendre , se demandait en vain quel trait saillant, quel don surnaturel avait été accordé à cette femme. Pourtant, rien
que de simple, d'ordinaire même, ne s'offrait en elle à l'analyse. Elle était décidément petite, malgré la majesté gracieuse qu'elle savait donner à sa taille mince et bien proportionnée, dont les contours semblaient, à la fois, s'accuser et se dissimuler sous les plis d'une longue robe noire et sous l'ample et moelleux abri d'un cachemire aux couleurs mêlées. Son visage, encadré d'une fraîche capote à la nuance modeste et douce, n'offrait point , dans l'ensemble de ses traits délicats, une régularité remarquable; ses yeux n'étaient pas grands, son nez point aquilin, sa bouche, ni grande ni petite, et même une certaine expression d'ennui et de dédain , la seule qu'on pût saisir, au premier abord, sur ce visage presque impassible, contractait les coins de ses lèvres, et leur faisait former une petite moue qui eût paru désagréable chez toute autre.
La jeune femme s'assit nonchalamment, après un salut presque imperceptible, sur la
chaise que venait de lui offrir, avec empressement, M. de Carlisle.
— Voyons, dit -elle en feuilletant les volumes épars sur le comptoir, qu'allez-vous me donner de nouveau ? Je suis lasse de vos traductions anglaises. Toutes ces fades héroïnes semblent calquées sur le même modèle; elles sont , tour à tour, ennuyeusement vertueuses ou niaisement sentimentales. Leurs chevaleresques et platoniques amants observent si scrupuleusement les convenances et les modes , qu'ils me font l'effet de ces mannequins placés aux portes des tailleurs, et qu'on habille de vêtements propres et luisants ; tailles invraisemblables, qui servent à faire ressortir l'art du tailleur , sans égard pour la vérité , la possibilité de leur existence! Autour de ces deux soupirants, tous les originaux que fait poser l'auteur dans ses éternelles réunions de Mansion - House me font l'effet de marionnettes ou de comparses aux figures grotesques, destinées à faire valoir les personnages principaux !
— Madame est difficile à satisfaire, et, certes, elle a tout droit pour l'être , dit madame Bien-Aimé de sa voix la plus douce ; pourtant, il existe dans plusieurs de ces romans anglais certaine délicatesse de sentiment, certaine finesse d'observation, qui doivent être appréciées par son goût si pur , par son esprit si pénétrant.
— Je ne leur conteste pas ce genre de mérite , madame Bien-Aimé, mais je dis seulement qu'il ne faut lire les romans anglais modernes qu'à distance les uns des autres, sans quoi la conformité de leurs cadres devient fastidieuse et la ténuité de leurs détails fatigante.
— Je vous avais envoyé, il y a peu de temps, dit madame Bien-Aimé en réprimant un Purtif sourire , le livre d'un de nos auteurs en vogue , livre brûlant de passion effrénée, haletant d'événements imprévus, ruisselant de descriptions pittoresques, étincelant de piquants sophismes : vous me l'avez rendu avec indignation, et vous n'avez pas consenti à lire le second volume. Aussi, madame, ne
vous ai-je plus adressé de livres de ce genre ; j'ai été puiser outre mer une littérature moins colorée ; mais si votre palais commence à se blaser sur cet aliment un peu fade, j'en conviens, nous pouvons revenir aux compositions indigènes. Grâce à Dieu et aux éditeurs, l'esprit ne tarit pas dans ce bienheureux pays, et ses produits, chaque jour plus nombreux, offrent une variété capable de suffire à tous les goûts, à toutes les intelligences.
« A l'aide des formes du roman, chacun parvient maintenant à se faire un public. Votre esprit aventureux aime-t-il à courir le monde, tandis que votre corps , assujetti par des devoirs sédentaires ou par les habitudes d'une douce indolence, reste enchaîné dans les mêmes lieux? Nous avons des voyages faits à coups de gros livres et de petites notes. A la suite de l'auteur, compilateur habile , vous y traverserez je ne sais quelles mers, et vous tomberez, guidé par quelque être intéressant et malheureux, dans quelque pays indéfriché , au milieu d'une
civilisation antédiluvienne ; vous découvrirez des terres inconnues , des animaux innommés , des êtres inimaginables , et des sentiments imaginaires. Voulez- vous, au contraire, spectateur passif et clairvoyant, pénétrer, à l'aide du miroir littéraire , la société qui s'agite à vos côtés? Votre esprit , guidé par nos jeunes diables boiteux, fera un bien autre chemin encore ! Sous les faces tranquilles de vos alliés, de vos parents, de vos amis, vous verrez de monstrueux drames, de colossales passions, d'incommensurables turpitudes !... triste chemin à prendre , en vérité, qui mènera, d'un bond, votre esprit blasé aux antipodes de la vie, et flétrira, dans votre âme neuve, la poésie, l'illusion, la candeur et la foi ! « Aimez-vous mieux, continua madame Bien- Aimé , rêver aux grandes figures historiques dont vos études d'enfant, dont vos succincts abrégés vous ont laissé degrandioses images?.. Nous avons aussi nos Walter Scott ! Ouvrez nos romans historiques, parcourez-les, si vous pouvez, et tout aussitôt, à leur voix, tomberont
vos naïves admirations d'enfance. Les reines prostituées, les grands rois vilipendés, les héros avilis, les faits dénaturés, le noble caractère de l'histoire s'effaçant pour faire place à une marqueterie de mauvais goût , puisée à l'arsenal des faiseurs de mémoires, chenilles attachées à tous les lauriers pour les flétrir, cancaniers maladroits , dont les étroits esprits ne voyaient , dans le héros du jour, que la façon dont sa casaque ou sa perruque était posée, hanteurs de ruelles et d'antichambres, qui s'en allaient ramassant le peu de boue dont se souillaient parfois les habits des grands hommes , afin d'en barbouiller leurs faces glorieuses, aux yeux de la postérité! « Toutes les idées , tous les systèmes, tous les costumes , reprit la vieille libraire après avoir repris haleine , sont revêtus aujourd'hui par notre littérature protée. Depuis le matérialisme le plus brutal jusqu'au spiritualisme le plus extatique, depuis Pharamond jusqu'à Louis - Philippe , depuis les Indes jusqu'au Kamtsehatka, depuis la Péru-
vienne jusqu'à la créole , depuis la Circassienne jusqu'à la Parisienne , tout est mis à jour, exploré, défiguré, tronqué, affublé, disséqué ! Le roman moderne ose tout , aborde tout, parle sur tout ! Seul émancipé de notre siècle prétendu libre, il se charge, à lui seul, d'instruire les ignorants , de dégourdir les innocents, de détruire les abus, de réformer les lois. Voulez-vous un traité de politique? Voici un roman de M. A. Aimez-vous les dissertations sur les beaux-arts?... Voici un roman de M. B. Etes-vous en quête d'une religion nouvelle?... Voici un roman de M. C. Voulez-vous être au courant des niaiseries à la mode et du jargon de nos dandys? Voici un roman de M. D. Enfin , précieuse ou savante , coquette ou sentimentale , ingénue ou blasée , frivole ou profonde , sérieuse ou rieuse , vous devez trouver ici pâture à votre goût. »
La jeune femme sourit , et M. de Carlisle, qui l'observait du coin de l'œil , tout en paraissant chercher parmi les cases numérotées
un livre qu Une trouvait pas, s'aperçut que ce sourire animait son visage d'une grâce toute nouvelle.
— Votre verve ironique ne respecte rien, dit-il, pas même les jeunes intelligences que votre patronage maternel introduit chaque jour dans le monde. Le roman moderne a remué beaucoup d'idées, cela est vrai, mais est-ce un tort?...
La Parisienne ne daigna pas lever les yeux vers le nouvel interlocuteur ; elle reprit même sa petite moue, et parut évidemment contrariée qu'un tiers fût intervenu dans sa conversation avec la vieille libraire.
■ — Il vous sied mieux qu'à tout autre , répondit madame Bien-Aimé, de prendre en main la cause de la littérature moderne, et je me plairais à l'attaquer devant vous, ne fûtce que pour avoir occasion de vous la voir défendre. Allez, je sais faire la part des vrais talents qui doivent un jour illustrer notre siècle, et lorsque je m'amuse innocemment aux dépens du fouillis littéraire qui m'en-
toure, j'ai toujours bien soin d'en exclure, dans ma pensée, des noms tels que le vôtre, monsieur de Carlisle !
En finissant ainsi, la maligne bossue lança son oblique regard ducôté de la jeune femme, et elle put jouir , tout à son aise , de l'effet magique produit par ce nom qu'elle venait de lancer avec une intention profonde. La gracieuse Parisienne, après un léger mouvement de surprise, jeta un rapide coup d'œil sur sa toilette , comme pour s'assurer que rien en elle de défectueux ne s'était offert aux yeux clairvoyants de l'écrivain observateur ; puis, elle reporta toute son attention sur l'homme d'esprit dont la réputation était venue jusqu'à elle.
La gloire est difficile à bien porter, surtout la gloire littéraire. Chacun de vos lecteurs, en s'unissant à vos pensées, en pénétrant dans votre âme, vous a créé par l'esprit, et s'est arrangé en vous un être dont la vue doit répondre à certaines idées, se rapporter à un type que vos écrits ont fait naître dans
son imagination. Rarement l'homme positif est semblable à l'homme idéal : la nature, avare de ses dons , associe rarement l'élégance de l'esprit à la délicatesse des formes, et l'auteur qui se rend justice doit comprendre que ses intérêts d'amour-propre l'obligent à rester caché aux yeux matériels d'un public exigeant. Pourtant , si l'homme voué tout entier au culte de la pensée, et vraiment riche de ses féconds trésors , semble , en général, avoir oublié ou dédaigné les qualités extérieures qui charment le vulgaire, il est quelques exceptions , il existe quelques êtres autrement doués , chez qui l'esprit n'est que l'accessoire , et la forme le principal.
Du nombre de ces mortels heureux était Anténor de Carlisle. La nature l'avait fait beau, spirituel, vif, tendre, aimant et confiant. L'éducation l'avait fait un peu savant, un peu littérateur, un peu prétentieux, un peu poëte. La société, ensuite, l'avait fait élégant, fin, rusé, sémillant, fat, égoïste, habile. La fréquentation des femmes du monde, et
les habitudes d'intrigues contractées dans sa vie d'aventures et de bonnes fortunes galantes , avaient faussé son esprit naturellement droit.
L'homme et l'auteur étaient, chez lui, deux êtres bien distincts. L'auteur avait vingt ans de moins que l'homme. Revenu de toutes les illusions romanesques de la vie, et se gardant bien de régler sa conduite d'après les mêmes idées qui lui servaient pour ses livres, Anténor, le romancier, faisait comme ces coquettes sur le retour, dont tout le travail d'esprit consiste à ressaisir les inflexions, les poses, et jusqu'aux réflexions naïves de leur première jeunesse , pour en parer leurs rides naissantes et jeter quelque indécision sur l'âge qu'on peut leur donner.
Anténor, devenu positif et blasé, aimait à se rêver encore enthousiaste et passionné : c'est sous ce caractère d'emprunt qu'il s'offrait au public , et , à l'aide de ses écrits , il parvenait parfois à se faire illusion à luimême.
L'amour-propre d'Anténor s'était senti vivement chatouillé par l'impression très-visible que son nom avait produite sur la jeune femme; l'individu fat, qui tenait chez lui une grande place, se dilata et s'épanouit; une satisfaction naïve se peignit sur ses traits et les vint animer, pour un moment, d'une expression franche et naturelle.
Il se garda bien , cependant , d'afficher l'orgueilleux mouvement qui le portait à un agréable retour sur les avantages de sa personne; bien supérieur aux fats vulgaires, aucun signe grossier ne trahit chez lui l'assurance de plaire; il ne toucha point sa cravate, ne releva pas sa moustache, ne passa pas même ses doigts dans ses cheveux, ne rejeta pas son corps en arrière pour développer les avantages de sa taille, il resta impassible en apparence, et l'éclair de plaisir qui avait animé un instant son visage s'éteignit et se confondit dans un doux regard d'admiration contemplative, jeté sur la jolie Parisienne.
Rien en nous n'est reconnaissant comme l'amour-propre satisfait, et ce que nous prenons, dans le monde, pour l'élan instinctif de deux âmes se sentant appelées l'une vers l'autre , n'est souvent qu'un traité tacite et impromptu entre deux orgueils avides, prêts à donner pour recevoir.
— A la bonne heure! se disait à lui-même Anténor, en reportant les yeux sur le volume qu'il avait tiré de sa case , la célébrité sert à quelque chose auprès des femmes du monde ! Du diable si mon nom, prononcé devant cette petite niaise de tout à l'heure, eût produit un pareil effet !
— Voilà au moins, se disait la coquette, en feuilletant le catalogue de madame Bien- Aimé, un homme capable de comprendre toutes les délicatesses d'un esprit et d'un cœur de femme !
La Parisienne leva alors , pour la seconde fois, les yeux sur M. de Carlisle. Il feuilletait, avec plus d'ardeur que jamais , les vieux livres de la vieille libraire, et laissait ainsi le
champ libre à une observation détaillée qu'il savait bien ne pas devoir lui être désavantageuse. Anténor avait de beaux traits. Son profil, plus régulier que ne l'est d'ordinaire celui des gens d'esprit, avait conservé un caractère primitif d'élévation et de simplicité qu'on ne retrouvait plus de face, altéré qu'il était par le jeu perpétuel d'une physionomie mobile. Ses dents étaient belles, ses yeux, de couleur indécise, étaient incisifs et brillants; ses cheveux, parmi lesquels un trop vif sillon de lumière eût fait apercevoir un mélange de noir et de blanc, paraissaient entièrement bruns, grâce au jour terne et presque sombre du cabinet de lecture; cette même teinte d'obscurité dissimulait aussi quelques rides assez prononcées autour de ses tempes et sur son front, où, plus glorieuses, elles auraient pu paraître formées par le travail précoce de la pensée.
Grand , bien fait , habillé avec cette recherche qui fait ressortir la grâce des formes sans attirer le regard sur le vêtement. An-
ténor produisit , sur l'esprit de la jeune femme, presque tout l'effet qu'il prétendait produire. Elle ne le trouva que de bien peu au-dessous de son idéal , et se dit intérieurement qu'il serait flatteur d'attirer l'attention d'un homme auquel tant de femmes devaient chercher à plaire. Pourtant, ce ne fut point par un sot empressement qu'elle accueillit les attaques spirituelles et gracieuses par lesquelles M. de Carlisle essaya bientôt de la provoquer à la conversation. Tout en paraissant flattée de ses hommages, elle les reçut en femme habituée à semblable fête, et, par l'aisance de ses manières, elle réussit à cacher en partie un trouble intérieur, tout nouveau pour son âme. Il ne fallait rien moins que toute la finesse , toute l'habitude d'observation qui distinguait Carlisle, j'ajouterai toute la clairvoyance que prêtait à son esprit un amour-propre complaisant , pour lui faire pénétrer les sentiments secrets qui s'agitaient, sagement contenus et savamment dissimulés, sous les dehors légers de la femme du monde.
Aux yeux de tout autre , à se» propres yeux, peut-être, elle n'était alors qu'une femme d'esprit, charmée de rencontrer un homme aimable et célèbre, qui serait pour son salon une acquisition précieuse, et dont l'agréable causerie la distrairait parfois des secs bulletins de la Bourse et des lourdes conversations financières qui l'assommaient trop souvent. Aux yeux perçants du présomptueux écrivain , c'était une femme lancée tout à coup dans un monde tout nouveau pour elle, monde enchanteur, que son imagination avait souvent rêvé , et qui se livrait d'autant plus facilement au charme de l'esprit, que son amour-propre lui disait que ce terrain était le sien , et qu'elle se sentait de force à y lutter avec avantage. ,
Prompt à encourager cet enivrement de l'orgueil , M. de Carlisle s'appliqua surtout à mettre en valeur les facultés brillantes de la jeune femme; il étudia avec habileté l'allure de son esprit, et sut provoquer à propos une repartie fine ou piquante, un trait sati-
rique ou profond. Il lui fit les honneurs du jeu, afin qu'elle y prît goût, et sut s'effacer en admirateur respectueux, prêt à céder le pas à un mérite supérieur, paré des charmes tout-puissants de la jeunesse et de la beauté.
Après un entretien vivement soutenu, dans lequel la Bien-Aimé intervint tout juste assez pour encourager le tête-à-tête en faisant sentir son officieuse présence, la Parisienne se leva , salua gracieusement et sortit, non sans avoir recommandé à la vieille de remettre pour elle , à sa femme de chambre, qu'elle enverrait le lendemain , quelques-uns des romans modernes dont M. de Carlisle avait loué, devant elle, le style ou la conception.
— Eh bien ! monsieur l'auteur , dit la femme aux bouquins , ne voilà-t-il pas de quoi rallumer votre verve mieux que n'eussent pu le faire cinquante romans passés de mode? C'est vivant, c'est parlant, cela, et il y a dans cette petite tète de femme plus de matière à passion qu'il n'en a jamais fer-
mente dans toutes les cervelles de poètes incompris.
— Vous croyez? madame Bien-Aimé, dit Carlisle d'un ton d'insouciance affectée. Cette femme est charmante . en effet , mais j'ai trouvé en elle plus de grâce acquise, plus de cet esprit que donne l'usage du monde, que de ces élans naturels d'une âme primitive faite pour concevoir la passion telle que la rêvent nos brûlantes imaginations, telle que l'accueille un public ami de l'extraordinaire !
— Ou M. de Carlisle veut feindre avec une amie sincère, ou il n'est plus le perspicace observateur que ses lecteurs aiment à trouver en lui, s'il n'a pas découvert, à la première vue, que derrière cet esprit façonné au monde , et blasé déjà sur ses plaisirs , se cache une imagination ardente et insatiable, un cœur neuf, une âme engourdie, dont les ressorts épuisés sans but , jusqu'à présent, sur des objets qu'elle dédaigne, reprendraient toute leur force et leur acti-
vite dans une sphère nouvelle, où les jeunes instincts négligés se ranimeraient , forts et brillants, au doux feu de l'amour et de la poésie. Par delà tous les petits manèges d'une coquette prude , qui veut gagner, sans rien risquer au jeu, des conquêtes passagères, il y a l'immense soif d'un orgueil et peutêtre d'un cœur, excités et non assouvis par des éléments indignes d'eux, contraires même à leur nature !... L'àme si compliquée des femmes du monde prend une profondeur immense chez celles qui sont restées pures , et je vous garantis celle-là. Est-ce le dédain , le mépris des hommes , qui ont approché d'elle, ou l'amour de ses devoirs qui l'ont maintenue ?... Je ne sais , mais ce que je puis vous assurer, c'est qu'il y a maintenant chez elle un ennui, un dégoût, un détachement profonds ! Elle se retourne sur son lit de richesses comme le malheureux pour lequel tout se changeait en or; cette société mercenaire lui pèse et l'accable; elle voudrait une existence en dehors de tout; elle rêve... Eh!
mon Dieu! sait-elle ce qu'elle rêve!... Il ne s'agit plus que d'associer son esprit à des esprits non moins ardents, qui l'entraînent, par tout le charme du style et de la pensée, dans le champ infini des poétiques amours. Ne pensez- vous pas, ajouta- 1- elle en changeant de ton, qu'elle emporte avec elle une impression capable de combler le vide de son cœur, et de donner un corps à ses rêves?
— Je pense, dit gaiement l'homme de lettres, que vous avez, madame Bien-Aimé, de fort aimables visiteuses, et qu'outre le plaisir de votre conversation, que j'ai toujours appréciée , plus d'un attrait... Où diable, ma vénérable et spirituelle amie, allez -vous pêcher de si jolies femmes?
— Je ne vais, parbleu, pas les chercher! Elles viennent ici, attirées par le goût de notre sexe pour la science du bien et du mal. Pauvres captives d'une société prude, ne faut-il pas que leur esprit, du moins, mesure l'étendue de la route qu'il leur est interdit
de parcourir ? Enchaînées loin du fait qu'on réprouve autour d'elles, pourquoi n'auraient-elles pas , au moins , les plaisirs de l'imagination ! Aux hommes la vie pratique, aux femmes la vie spéculative ! A vous, brutes terrestres , la réalité palpable et mathématique ; à nous , êtres demi-divins , le champ immense de l'intuition , de l'imagination , des perceptions éthérées; à nous les délices de la pensée, les extases du cœur, les poétiques élans de l'âme ! Pour que notre pure et délicate nature se rapproche de vos brutales impulsions, il faut que la poésie intervienne, qu'elle pare de ses glorieux vêtements vos matérielles personnes. Il faut que l'homme soit divinisé dans l'esprit de la femme avant qu'elle consente à l'accepter pour maître ; il faut qu'elle ait rêvé longtemps dans la solitude un être suivant son cœur et ses désirs, pour qu'elle daigne enfin affubler des parures sublimes de son génie créateur quelque magot de vos pareils, porteur d'une figure d'homme!
— Eé je me flatte, madame Bien-Aimé, que cette figure et cette tournure ne sont pas choisies tout à fait sans aucune apparence de raison par vos transcendantes rêveuses , et qu'entre ces grossiers magots , comme il vous plaît de nous nommer, les moins mal tournés sont ceux qui peuvent espérer de réaliser d'aussi jolis songes.
— Je ne dis pas non , monsieur l'auteur, je ne prétends décourager personne , et, d'ailleurs, vous prenez de si bonne grâce mes invectives contre votre sexe , que je veux bien vous dire qu'il y a , dans vos avantages physiques joints à votre position intellectuelle, de grandes chances pour que le choix de ces êtres à demi clairvoyants tombent sur votre indigne , quoique fort gracieuse personne. Mais , quelque persuadé que vous soyiez de votre incontestable mérite , mettezvous bien dans l'esprit que , pour qu'une femme s'avance vers vous, portée sur les ailes de la passion, une figure semblable à la vôtre, mais plus brillante et plus radieuse ,
doit se tenir sans cesse à vos côtés : spectre ou fantôme , elle vous enveloppe d'un rayonnement surhumain , elle prête à vos traits des grâces inqualifiables , à votre voix des sons enchanteurs, à votre taille une majesté inconnue de vous-même, et, dans tous les sacrifices que vous obtenez de l'amour, prenez-en votre parti , il y en a les trois quarts de faits à ce compagnon invisible. Les femmes , en amour, sont plus riches que vous ; elles vous parent de leurs dons pour pouvoir vous aimer ensuite à leur guise , et ce démon familier, c'est de leur imagination active qu'il émane. Elles vous le prêtent tant que leur amour dure, mais il s'échappe aussitôt le charme rompu, vous abandonnant à vos faibles ressources , et ne vous laissant qu'une vanité de plus. Vous n'en êtes pas encore à ce point où les nombreux succès d'un homme ont fini parfaire de lui une marionnette prétentieuse et ridicule. Vous pouvez mettre dans votre parti le sylphe, objet de l'admiration de quelque belle, mais
pour cela, croyez-moi, il faut que le roman vous aide; laissez-le féconder, échauffer à loisir les imaginations vagues et paresseuses. Après avoir jeté une agréable image dans ces cœurs étonnés de leur émotion , retirezvous dans l'ombre, et laissez venir à vous les émanations de ces cerveaux ardents que vont mettre en incandescence les produits de mon muet et froid magasin î Que les esprits fougueux des temps passés et du siècle présent entrent en connexion avec ces âmes de femme; que la molle harmonie de leurs tendres soupirs énerve ces cœurs oisifs; que leurs lignes brûlantes palpitent sous ces yeux avides ; que, dans leurs longues heures de veille, des transports délirants s'emparent de ces curieuses imprudentes, et leur fassent saisir , embrasser en esprit l'être idéal qui , tôt ou tard, doit se personnifier dans un misérable homme ! Et cela est ainsi ! Il faut que la femme soit la proie de l'homme, pour que l'homme soit, à son tour, la proie d'un pouvoir inconnu qui le domine et qui l'obsède , em-
poisonne toutes les joies de sa jeunesse, et le jette à l'âge mûr, dégoûté, triste, honteux , pour marcher vers la mort, où tout s'éteint, peut-être!...
La vieille avait perdu son rire sardonique. Une solennelle expression animait son visage sombre, son long doigt s'étendait vers un angle obscur de la ténébreuse boutique, et son esprit semblait absorbé dans une idée fixe , profonde.
— Holà ! madame Bien-Aimé, lui cria M. de Carlisle , à qui diable en avez-vous , avec vos airs de sibylle inspirée? Quel pathos me faites-vous là? Où avez-vous pris que j'eusse déjà formé le projet de séduire ces deux femmes que j'ai rencontrées aujourd'hui chez vous pour la première fois?
La vieille libraire avait déjà repris son expression habituelle; elle répondit d'un ton nasillard :
— Ouais 1 mon beau monsieur, n'est-ce pas là la première pensée des hommes de votre espèce , à la vue d'une femme jeune et belle ?
— Désir, peut-être , pensée , non ! Croyezvous que le plan d'un ouvrage de longue haleine sorte tout à coup de l'esprit ? Croyez-vous, d'ailleurs, que je puisse employer les ruses de mon esprit inventif au service de toutes les jolies femmes qui s'offrent à mes regards?... On aurait trop à faire , en vérité!... Pourtant, j'avoue que ce sont là deux types curieux à étudier, et que, comme artiste, comme observateur, j'aimerais...
— Ah! ah ! vous y voici, mon maître. Eh! qu'est-ce qui guide les hommes de l'art dans leur ardeur à poursuivre de jolis modèles féminins?... Est-ce le grossier attrait du plaisir ? Non vraiment , on n'en est plus là à votre âge. L'étude , l'observation de la nature humaine , voilà le but de tous les hommes d'imagination. Croyez en donc ma vieille expérience, il y a du nouveau dans ces jeunes cœurs , et ce qui doit surtout vous donner à réfléchir, il y a de quoi réveiller en vous des facultés éteintes , des sentiments
inédits. Vous voulez des sujets de drame, faites-en, pour les peindre ensuite; prenez la nature sur le fait , donnez-la au public toute chaude, toute palpitante; par ce moyen, mon cher, vous aurez des succès... Il faut que le cœur de l'homme se ravive sans cesse à des sources nouvelles , pour que son talent se retrempe. Croyez-vous donc pouvoir peindre la passion sans lui livrer quelque partie de vous-même ? Non , non ; le général qui raconte ses campagnes, et les périls qu'il a courus, sera plus favorablement écouté que le froid historien qui disserte et qui juge du fond de son tranquille réduit. Mais peutêtre cette double tâche est-elle au-dessus de vos forces, peut-être votre cœur blasé... — Oh ! vous êtes un vrai démon , comme tout être de votre espèce ! Ne faut-il pas que nous paradions sans cesse devant ce sexe dont nous semblons nés pour être le jouet ?... Quand les femmes ne peuvent plus exciter nos sens et notre cœur, c'est à notre vanité qu'elles s'adressent. Quel homme ré-
sisterait aux instigations periides de cette race qui trompe les serpents ?...
Tandis que Carlisle parlait ainsi, deux jeunes gens allaient et venaient devant le vitrage de la boutique , regardant curieusement les affiches et les livres exposés en étalage, et cherchant même à pénétrer de l'œil l'intérieur du cabinet littéraire. Madame Bien-Aimé observait depuis quelque temps leur petit manège, lorsque l'un d'eux, poussé brusquement par son camarade, vint heurter avec force la porte vitrée. Cette espèce de surprise sembla le décider à prendre un parti. Alors, la porte étant ouverte, un beau jeune homme de vingt -cinq à vingt -six ans, aux cheveux plats , à l'air doux et modeste , au regard mélancolique et profond , s'avança timidement vers le comptoir.
— Que demandez-vous? monsieur, lui dit la vieille.
— Avez-vous, madame, lui dit-il poliment, le nouveau roman intitulé les Deux frères?
— Comment dites - vous , monsieur ? les
Deux frères ? répéta-t-elle en appuyant sur chaque syllabe, de l'air du plus souverain mépris. Je n'ai pas ça, ajouta -t- elle sèchement.
Le jeune homme se retira en rougissant, et sa sortie fut suivie d'un éclat de rire de la vieille.
— Avez-vous vu, dit-elle à M. de Carlisle, l'air novice de ce pauvre enfant ? C'est , à coup sûr, quelque auteur à son début, qui se fait public pour aller demander partout son livre, qui ne se trouve nulle part. Il est charitable, vraiment, de décourager à leur point de départ ces pauvres apprentis littéraires, qui s'efforcent à l'envi d'encombrer nos rayons d'un honnête fatras illisible. Nous avons bien assez de nos auteurs en vogue pour alimenter l'avidité des lecteurs, sans risquer le commerce chanceux des réputations à faire
— Ce jeune garçon, dit Carlisle, me paraît, du reste , plat et froid comme une carafe d'orgeat.
— Eh ! eh! répondit la vieille, je ne voudrais pas , dans l'intérêt que je vous porte, vous savoir en rivalité contre lui , auprès de quelque belle; je ne sais même pas si , littérairement parlant, ce jeune homme ne serait pas un concurrent redoutable, mais raison de plus pour l'écarter.
— Taquine personne ! dit Carlisle , vous voudriez me faire croire que vous avez une telle opinion de cet apprenti littéraire, de ce novice jouvenceau, dont le timide début ne saurait être, j'en réponds, que quelque rapsodie morale à l'usage des petites filles sortant du couvent.
— Eh ! eh ! fit encore la vieille, si son mérite littéraire n'est pas pour nous bien avéré, du moins devons-nous rendre justice à ses impulsions poétiques. L'une d'elles , d'accord avec le jugement et le goût du grand maître ici présent, le dirige souvent de ce côté, et je me suis amusée parfois à le voir suivre, avec un certain empressement discret , certain minois fripon aux charmes duquel , ce
même jour, vous-même n'avez pas été tout a fait insensible.
— Quoi ! dit vivement Carlisle , la jolie petite ouvrière...
— Ralentit fort souvent, je vous assure, la marche de son pied mignon , pour écouter les sornettes que lui débite à l'oreille, chaque soir, au retour de sa journée, ce novice jouvenceau, comme il vous plaît de le nommer.
— Ah ! ah ! dit M. de Carlisle en riant d'un rire forcé, c'est que la pauvre petite n'a probablement rien de mieux à faire.
— Je ne dis pas qu'un feu plus habile et plus savamment dirigé n'enlevât d'assaut la place que ce niais espère obtenir par capitulation... En attendant, elle l'écoute, et elle vient , à bonne école , puiser de nouvelles distractions pour les petits recoins de son esprit que le jeune innocent laisse probablement encore inoccupés.
— Adieu , madame Bien-Aimé, adieu, ma respectable amie, dit Carlisle en prenant ses gants et son chapeau.
— Vous pouvez dire votre dévouée amie, car je ne sais quel charme m'attache à vous, mais je vous veux plus de bien qu'à tous ces oisillons qui viennent se faire brûler les ailes au feu de mon satirique esprit , comme ils l'appellent...
— Oui , oui , reprit Carlisle d'un air préoccupé , oui , je sais que vous êtes ma protectrice, je vous en suis reconnaissant; mais dites-moi donc où demeure cette jeune fille.
— Ici, dans cette maison même..., au cinquième... Sa mère est ouvrière en dentelles... au service de vos manchettes , monseigneur ! Eh bien ! quoi ! vous partez ainsi les mains vides?... Et ce sujet de roman que vous vouliez chercher?...
— Je trouverai mieux dans mon imagination.
— Ou dans votre cœur, scélérat! Allez!
mais ne comptez rien faire sans mon aide. Je tiens les clefs de l'imagination ; faites votre affaire, du reste !
— Adieu, bonne et précieuse providence ! Et
Carlisle baisa avec une sorte de galanterie ironique la main décharnée que lui présentait la vieille libraire, par un mouvement d'aisance gracieuse qui prouvait que le vieux démon avait autrefois étudié autre chose que la théorie des passions.
La mansarde do l'ouvrier.
L'accorte et gentille grisette que nous avons vue figurer dans la première scène de notre drame logeait, avec sa famille, dans une mansarde du quatrième étage de la maison dont le cabinet de lecture occupait le rez-dechaussée. Après avoir quitté l'antre de la pythonisse littéraire, elle franchit quatre à quatre les degrés du sombre escalier, pressée de retourner auprès de sa mère qui l'attendait en travaillant, et de commencer la lec-
ture de ce nouveau roman , dont la gravure avait si vivement excité sa curiosité.
Au bruit que fit en entrant la petite, sa mère leva la tète et laissa tomber sur ses genoux l'ouvrage qui occupait son aiguille.
— Ah! c'est toi, Mathilde, dit -elle à la jeune fille, te voilà vite revenue, mon enfant, et tu arrives à temps pour me donner de la lumière, car le jour tombe, et je me tue les yeux à reprendre cette dentelle...
— Reposez -les, ma mère, dit la jeune fille , pendant que je vais allumer la chandelle.
Elle posa sur la chaise placée devant sa mère les livres qu'elle apportait, et, jetant sur le dossier de cette chaise le petit châle qui couvrait ses épaules, elle chercha le briquet et le chandelier.
L'ouvrière, pendant ce temps, attira à elle les volumes , et se penchant vers la fenêtre pour profiter de la dernière clarté que jetait dans la mansarde un ciel pluvieux , à la fin d'une triste journée d'automne , elle
regarda avidement les gravures du roman qu'on allait lui lire.
A présent, le burin ne vient plus que rarement en aide à la plume du romancier. Nos éditeurs ont renoncé à ce moyen de séduction exercé jadis par le dessinateur et le graveur sur la partie impressionnable du public lisant. Le roman a dû perdre à cette réforme, elle est venue en même temps qu'on grossissait son format. Le moment était bien mal choisi : pour l'estomac blasé, on cherche à diminuer les morceaux ou du moins à les rendre plus appétissants. L'éditeur a fait tout le contraire, en faisant passer le roman du commode in-douze au lourd in-octavo, et en lui enlevant l'annonce de quelque scène dramatique écrite avec le crayon et le burin.
— Ça doit être fort intéressant , dit l'ouvrière, dont l'imagination avait construit d'avance son château de cartes à l'aide de tous ces personnages disséminés dans les images des quatre volumes.
— Je crois bien. La Femme errante .' voilà un titre qui promet, s'écria Mathilde en s'installant devant la table sur laquelle elle venait de déposer une maigre chandelle allumée.
Pendant que la jeune fille, avec une voix uniforme et chantante , qui ne s'arrête qu'aux points, se perd dans la description romantique de quelque château des Apennins, car la femme errante ne peut convenablement commencer ses excursions ailleurs que dans les Apennins, l'ouvrière, immobile sur une chaise à moitié dépaillée, ses longues jambes posées sur une chaufferette de terre cuite , ses lunettes sur son long nez , l'ouvrière promène avec une agilité, une délicatesse merveilleuses, la fine aiguille qui répare les outrages du temps dans de magnifiques dentelles dont le tissu transparent, et pour ainsi dire aérien, parait peut-être, il y a quelque cent ans, le corsage de quelque belle dame de la cour de Louis XV.
A quelque distance de la table supportant
la lumière, se tenait dans l'ombre, assis ou plutôt accroupi sur un poêle de tôle , le bras gauche passé autour du tuyau, et se servant de son autre main pour puiser dans sa poche des châtaignes qu'il grignotait ensuite avec un plaisir légèrement bruyant , un gamin d'une quinzaine d'années, à la blouse bleue, courte et sale, aux cheveux ébouriffés, à l'œil hardi, au visage hâve et pointu.
Il était au plus fort de sa distraction gastronomique quand Mathilde était rentrée, et voilà pourquoi il n'avait pas pris part à la conversation. Tant que dura sa provision de châtaignes, il laissa l'auteur de la Femme errante parcourir , tout à son aise , le château qui fixait l'attention des deux ouvrières; mais bientôt, n'ayant plus rien à faire, il se mit à siffler tout bas et à s'agiter sur le siège qu'il s'était choisi.
— As-tu bientôt fini, Polyte, dit la jeune fille en interrompant une touchante allocution de l'auteur au lecteur bénévole , as-tu bientôt fini de secouer ainsi ce tuyau? Vrai-
ment, ces gamins-là vous ont des inventions atroces ! Mais laisse faire, je l'ai allumé, le poêle, avant de sortir, car il est temps de mettre le souper sur le feu , et tu sentiras bientôt que ta position est incommode.
— Ah ouiche ! De d'puis le temps qu'il flambe, y a beau jour que je serais grillé, si je n'avais pas jeté un peu d'eau tout doucement sur le feu. Tiens , tu crois , toi , que ta femme errante est susceptible de me faire oublier qu'un poêle trop chaud vous fait un drôle de tabouret? Plus souvent que je me laisserai brûler les fesses par amour pour les bouquins de la mère Bien -Aimé ! Ohé! enfoncé la mère Bien -Aimé !
— A-t-on jamais vu un garnement pareil ! s'écria Mathilde en se levant vivement ; et le souper qui ne sera pas prêt! Ah bon ! c'est pour le coup, quand papa va rentrer, que nous allons en voir des grises. Mais gronde-le donc, dit-elle à sa mère, tu ne vois pas qu'il nous fait des grimaces à faire fuir les chats sur les toits!
La mère alors leva doucement ses lunettes, et se prit à rire en voyant les singeries du vaurien.
— Ah ! c'est ça , dit la jeune fille , tu le soutiens toujours ! c'est ton chéri , ton bijou... Vraiment, le père a bien raison de dire que tu as toujours été trop faible !
— Allons, allons! depêche-toi de rallumer ton feu, que nous sachions la suite de l'histoire. Et toi, Polyte, viens ici... tiens, je te donnerai ce journal-là pour te faire un bonnet de police.
— Ah bien, par exemple, excusez ! s'écria Mathilde , la Gazette des tribunaux que madame Bien-Aimé m'a prêtée pour lire l'assassinat de la femme Bénard.
— Ah ! prête-le moi, dit Hippolyte, je ne l'endommagerai pas, parole d'honneur... c'est seulement pour lire les crimes... Oh! j'aimety ça , les crimes ! C'est, ma foi , bien plus amusant que les bouquins de la mère Bien- Aimé... Ohé! enfoncé la mère Bien-x\imé !
Mathilde, qui avait repris le journal des
mains de sa mère, le jeta à l'enfant comme on jette un os à un chien, pour le faire tenir tranquille ; et Constance se remit à l'ouvrage en paraissant satisfaite de cet accommodement qui la dispensait de déployer son autorité dans un but ou dans un autre.
La paix était l'élément vital, le point d'appui nécessaire de la bonne Constance Charton. Il lui arrivait trop souvent d'être jetée hors de sa sphère par les caractères violents dont elle était entourée, et la mollesse de sa nature passive la rendait inhabile à conjurer ou à maîtriser les orages qui grondaient, de temps à autre, dans son modeste intérieur. Après avoir usé toute sa force morale à supporter pendant longues années , avec une résignation stoïque, les brutalités, les violences de Jacques Charton,son rude compagnon de route , elle était arrivée à la maternité entièrement dépourvue de toute énergie, de toute autorité.
La délicate, blanche et blondecréature, qui était autrefois la plus jolie des ouvrières
parisiennes , ayant perdu toute la grâce de sa personne, toute la fine fleur de sa beauté, toute la poésie de sa jeunesse , au contact de l'homme du peuple, avait fini par subir l'existence comme un métier triste et pénible, comme une longue et ennuyeuse routine.
Incapable de lutte, elle baissait la tête devant la misère ou le malheur, et la relevait doucement pour sourire aux joies de ses enfants. Depuis vingt ans, soumise, patiente, douce, inerte même, elle avait vu les jours se succéder sombres ou radieux, sans remarquer ni chercher entre eux d'autre différence que le plus ou le moins de lumière qu'ils apportaient sur le délicat ouvrage qu'elle tenait sans cesse à la main. A son insu, pourtant, le temps avait marché, et les ans avaient compté double, aidés par la misère, le travail et l'ennui. Aujourd'hui, Constance Charton, minée par une langueur inconnue d'ellemême, n'était plus que l'ombre d'une femme. Le peu d'existence qui lui restait était toute réfugiée dans ses yeux et dans ses doigts
minces et longs, si agiles, si fins, qu'on eût dit les fuseaux d'une fée.
Dans cette vie concentrée tout entière dans un bout de dentelle , un heureux moment avait été celui où Mathilde, encore enfant, mais active, alerte et robuste, avait pu se charger des détails du ménage , laissant sa mère à son immobilité chérie, à son incessant travail.
Encouragée par son père, qui voyait avec plaisir un successeur plus actif se charger de cette partie des devoirs de l'indolente Constance , la petite Mathilde avait bientôt su prendre en main l'autorité trop lourde pour sa débile mère , et à seize ans , la jolie fille, habile à maîtriser son père par un regard ou un baiser , ne trouvait d'opposition que dans son frère , jeune gars tapageur et mutin, taquin au par-dessus, et jaloux du pouvoir exercé par Mathilde.
Hippolyte était, du reste, un bon enfant; mais gâté par sa mère , éreinté souvent par son père, il soupirait ardemment après 1 emanci-
pation que devait lui apporter, dans six mois, la fin de sa quinzième année et la fin de son apprentissage.
Le goût de ses deux enfants pour la lecture des romans et des journaux avait semblé à la pauvre Constance l'occasion d'une heureuse diversion à leurs querelles journalières : en effet, elle goûtait avec une satisfaction délicieuse le calme qui s'établissait autour d'elle à la voix de la jeune lectrice, et prenait vivement goût elle-même à cette tranquille occupation.
Simple et même bornée dans ses perceptions ordinaires, Constance voyait avec bonheur poindre en elle une source d'émotions inconnues. Tout un monde nouveau s'ouvrait pour elle, et ce monde venait de luimême se dérouler aux regards de son imagination ; tout ce monde venait la trouver, là, sur sa chaise de paille ; il posait devant elle avec toutes ses grâces, sans la gêner en rien dans sa routine invariable, sans lui faire ôter même un instant les yeux de son travail.
L'imagination s'éveillait chez Constance, de nouvelles combinaisons s'emparaient de son esprit, étonné de réfléchir d'autres images que les fleurs, les feuilles, les pois d'une malines ou d'une angleterre. Tous ces intéressants héros qui venaient émouvoir son sensible cœur du récit de leurs chimériques aventures et la charmer de leurs tendres malheurs, sans réclamer d'elle aucune autre récompense qu'une larme furtive, lui semblaient de ravissants personnages , et elle se mettait à aimer ces tranquilles visiteurs de toute son horreur du mouvement, de tout son goût pour la rêverie. Tenir son esprit et son cœur éveillés sans troubler l'apathie habituelle de son corps, c'était là , pour Constance, une séduction puissante: aussi avaitelle attendu avec une avidité d'enfant, pendant toute la semaine dernière , l'heure à laquelle Mathilde finissait sa journée , et, après avoir préparé le souper de la famille, venait reprendre, auprès d'elle , son rôle de lectrice. 11 arrivait souvent que la lecture
du jour ne faisait pas bien exactement suite à celle de la veille, car l'ardente jeune fille, pressée d'arriver à la fin , cachait parfois sous son chevet le volume commencé, et, rallumant sa lumière , lorsque autour d'elle tout dormait, prolongeait sa veillée fort avant dans la nuit ; souvent enfin , à l'heure du travail, lorsque la maîtresse ouvrière s'absentait de l'atelier, elle sortait de sa poche le bienheureux volume et en lisait quelques pages à ses compagnes , après leur en avoir exposé le sujet avec une concision non dépourvue d'éloquence.
Quand la lacune était par trop grande , Constance avait peine à ressaisir le fil de ses idées : elle ne pouvait s'empêcher alors d'accuser l'auteur d'un peu d'incohérence ; mais Mathilde,qui comprenait le sujet de son étonnement , la faisait arriver en quelques mots au point où elle en était elle-même; car la jeune fille avait le précieux talent d'extraire et de résumer en une phrase simple et claire la matière d'un demi-volume. L'esprit prompt
et logique de l'enfant du peuple allait tout droit au fait , sans détours , sans entortillage littéraire, et, en bonne conscience , c'était tout profit pour la simple et crédule Constance. Elle croyait alors avoir été coupable de distraction pendant la dernière lecture , s'en prenait à son fil cassé , à son aiguille perdue, de cet oubli de tant de belles choses , et de si extraordinaires incidents.
Madame Bien-Aimé, avec le tact profond qui lui faisait toujours approprier la distribution de ses ouvrages à la classe et au genre de lecteurs qui s'adressaient à elle , avait d'abord donné à la jeune innocente, lisant à haute voix auprès de sa mère, des livres d'une honnêteté niaise, bardés d'une morale larmoyante prêchée au nom de la nature , et gros d'aventures extraordinaires et de combinaisons mélodramatiques.
Ducray-Dumesnil , et quelques autres auteurs naïfs de la même école, avaient été chargés d'initier ces naïves intelligences au
monde imaginaire et corrupteur du roman moderne; et comme, dans les livres de ces niais dangereux sachant leur métier, il se trouve plus d'une phrase jetée là comme appât aux imaginations jeunes et curieuses , quelques mots sensuels indiscrets, lancés comme par mégarde au milieu des complexes aventures tendant à amener le triomphe de l'innocence et de la vertu, c'était toute une révélation pour la pénétrante jeune fille.
Par quel instinct secret son œil, en parcourant la page qu'elle allait lire, saisissaitil promptement un mot, une phrase placée là, à son avis, pour elle seule? Comment sa prévoyante finesse l'avertissait-elle aussitôt de dérober ce mot, cette phrase, aux oreilles maternelles, et pourquoi la petite, une fois seule dans sa chambrette, revenaitelle bien vite au passage mystérieux qu'elle avait marqué d'un coup d'ongle furtif?
C'est que le but de Mathilde, dans ces laborieuses lectures , était un peu différent de celui de sa mère.
Constance ne cherchait qu'à passer plus agréablement les longues heures de sa longue journée , en nourrissant son esprit peu délicat de chimères indigestes, tandis que le but de Mathilde était tout simplement de s'instruire ; oui vraiment, de s'instruire de la vie spéculative avant d'entrer dans la vie active, qu'elle prévoyait devoir lui laisser peu de loisir une fois que cette existence aurait commencé pour elle. Son esprit positif se laissait peu prendre aux balivernes sentimentales. C'était le but. de tout cela qu'elle voulait connaître, et l'on sait bien ce qu'est en général le but de tous les romans.
On s'étonnera peut-être qu'une fille aussi jolie et aussi éveillée que Mathilde , arrivée déjà à l'âge de seize ans dans ce lieu de perdition qu'on nomme Paris, fût obligée de demander aux livres une instruction que les enfants de la grand'ville sucent presque toujours avec le lait de leur mère ; mais à cela nous répondrons que tout exceptionnelle avait été 1 éducation de Mathilde. Jac-
— OCques Charton , son père , souvent ivrogne et toujours brutal , mais ouvrier laborieux et honnête homme, tenait à l'honneur de sa fille plus qu'aux mains à l'aide desquelles il faisait vivre sa famille ; et lorsqu'il avait vu la bonne Constance chercher à lui inculquer, dès le bas âge, les sentiments religieux qui soutenaient son âme tendre, il l'avait laissée faire, quoiqu'il ne crût à rien lui-même. Mais alors il se disait : Après tout , il vaut mieux que les têtes de femme s'occupent de ces momeries qu'à faire enrager tous ceux qui les entourent, et j'aime mieux qu'elles aillent s'agenouiller devant une robe noire que de voir rôder autour d'elles quelque beau-fils cherchant à les entraîner à mal.
11 avait donc vu avec plaisir la petite se disposer à faire sa première communion sous les auspices du bon abbé de Vaudemont, le vicaire de la paroisse. Deux grosses larmes avaient même roulé le long de ses joues quand Mathilde, toute vêtue de blanc, dans ce jour d'innocence et de bonheur, était venue s'age-
mouiller pour lui demander sa bénédiction. Alors, sans trop se rendre compte de ce qu'il éprouvait , il avait étendu , en tremblant d'émotion , au-dessus de la tête de son enfant, sa main rude et toute calleuse, et la mère, s'emparant de cette main qu'elle dirigea à son gré, cette unique fois dans sa vie, lui avait fait tracer dans l'air, au-dessus du voile de la jeune fille , le signe de foi du chrétien.
A l'exception de ce retour aux premières croyances de son enfance , le père Charton était resté philosophe et ennemi à mort du fanatisme, comme il le disait lui-même dans ses jours de ribotte, en frappant la table du cabaret , et quoiqu'il eût été fort embarrassé d'expliquer le sens de ces mots. La probité et le travail chez les deux sexes, voilà tout ce que Jacques Charton exigeait de l'humanité. Parmi les grandes lois divines données à l'homme pour la conduite de sa vie, et trop souvent foulées aux pieds dans ce siècle privé des lumières de la foi, le bon sens de
— G8 — l'homme du peuple lui avait fait sentir le besoin de se rattacher à ces deux grandes bases de la famille et de la société... Pour le reste, il en faisait bon marché ; comme bien d'autres, aussi inconséquents que lui, il voulait le but sans les moyens. Son esprit , grossier, mais juste, contenait la morale comme sa large main aurait contenu une poignée d'objets précieux , retenant avec force les principaux, mais froissant de sa rude étreinte ou laissant échapper les plus délicats. Pour la douce Constance, au contraire, la vie était dans les détails; elle faisait le bien maille à maille, et l'ensemble restait, pour elle, inaperçu. Elle avait été toute sa vie douce , pieuse , chaste, bonne , patiente et laborieuse, parce que l'exercice de ces vertus s'était divisé et subdivisé comme le temps sur un cadran d'horloge, et que rien n'avait accéléré ou retardé l'égal mouvement qui présidait à cette succession de devoirs à remplir. Un combat, une passion , un de ces mouvements de l'âme qui demandent une décision rapide et énergique,
aurait été au-dessus de ses forces. Constance aurait vu s'y briser, sinon sa vertu, du moins sa raison ou sa vie , comme la trame légère qu'elle mettait de longs jours à réparer, et que suffisait parfois à mettre en pièces un geste de colère de Jacques ou une maladresse d'Hippolyte.
La religion consistait aussi pour Constance dans une foule de petites pratiques qui se devaient accomplir au jour, à l'heure dite, et par le mérite desquelles Dieu accordait aux malheureux habitants de cette terre la force et la résignation nécessaires pour accomplir le devoir, soutenir les épreuves de la vie, et obtenir la paix de l'âme, si nécessaire à sa timide existence. Chez Jacques Charton, au contraire, enfant de la Révolution, et spectateur des luttes et des triomphes de la force matérielle, la pratique était momerie, la prière, faiblesse. Pour lui, la vie était un grand combat où il fallait être le plus crâne, ne pas se laisser marcher sur le pied, rendre dix coups de poing pour un,
travailler fort et ferme , parce que, par tout pays, les meilleurs ouvriers étaient les plus estimés et les mieux payés , n'avoir chez soi rien au voisin, afin que le voisin ne vienne pas mettre le pied chez vous... et puis après, la fin des fins ! comme il disait. Si le bon Dieu est juste, ajoutait-il, et c'était là son unique formule de prière, il verra ce qu'il aura à faire, et faut croire qu'il aura assez de vergogne pour ne pas envoyer coucher sans souper un pauvre diable comme moi qui n'aura fait de tort à personne.
Elevée entre ces deux êtres si dissemblables, la petite Mathilde avait bientôt saisi le côté faible de chacun d'eux. A l'aide d'une pénétration précoce , elle s'était de bonne heure rendu compte de sa position vis-à-vis de ses parents, et, se trouvant supérieure à eux par l'intelligence , elle avait su les dominer par leurs points vulnérables , offrant à sa faible mère l'appui d'un caractère délibéré, pour fixer ses indécisions, à son rude père, l'attrait d'une douceur active et caressante, pour
dissiper ses sombres et brutales humeurs , auxquelles Constance ne savait opposer qu'une impassibilité stupide.
Maîtresse presque absolue dans la maison de son père, Mathilde avait jusqu'alors , autant par amour -propre que par conscience et bon sens, sagement usé de l'empire dont elle avait su s'emparer. Travailleuse, active, économe, elle trouvait moyen d'allier les devoirs de son état de couturière avec les soins du ménage ; et , il faut l'avouer, tout cela n'alla plus si bien quand , au moyen d'une pièce de cent sous d'arrhes , inscrite à titre d'abonnée sur le grand livre de madame Bien-Aimé, elle acquit le droit de puiser à pleines mains le poison disséminé sur les rayons de la sale bibliothèque.
Instruite, ainsi que nous l'avons dit, au moment de sa première communion , par l'abbé Vaudemont, homme simple, bon et éclairé , la jeune fille avait conçu pour ce bon prêtre, si supérieur à tous ceux dont elle était entourée, uue vénération profonde, une
affection toute filiale. Grâce aux sages préceptes dont il avait nourri l'àme de la jeune ouvrière avec une douceur et une onction vraiment évangéliques , grâce aux secours qu'il avait prodigués ensuite au ménage de l'ouvrier, pendant une longue maladie de la pauvre Constance , M. Vaudemont avait acquis un empire souverain sur l'indépendante et insoucieuse Mathilde ; il était , à ses yeux , l'image de Dieu sur la terre, et son estime ou sa désapprobation étaient toutes puissantes sur le jugement de la jeune fille. C'était pour elle la mesure du bien et du mal, le thermomètre à l'aide duquel elle apprenait à quel degré elle se trouvait entre le ciel et la terre, car la voix du prêtre inspiré s'était toujours trouvée d'accord avec la voix de sa jeune conscience. Ce mélange de bons et de mauvais sentiments qui existe dans tous les hommes, et dont sont surtout choqués les esprits jeunes et pénétrants , n'existait pas chez l'homme de Dieu ; le bien seul y brillait sans souillure et sans ombre.
Par malheur pour la fille de Jacques Charton, elle n'allait plus que bien rarement chercher des conseils auprès du vicaire de sa paroisse. Malgré la vénération que lui inspirait à lui-même le caractère du vieux prêtre, l'ouvrier, qui n'aimait point les cagots (c'était l'expression qu'il employait le plus volontiers après celle de fanatiques), avait interdit , après la première communion, les exercices de dévotion à la jeune fille, «de peur, disaitil tout bas, de la voir tomber dans l'imbécillité comme sa mère ! »
Peut-être se joignait -il, chez le brave homme , au préjugé populaire qui repousse maintenant la religion pratique, la crainte qu'un être habitué à de trop hautes idées de perfectibilité n'en vînt à être trop choqué de ses imperfections. Le bon sens naturel de Mathilde suffisait pour lui faire sentir l'infériorité paternelle ; seulement on éloignait d'elle la religion , qui eût pu adoucir l'amertume de ses remarques. Enfin , l'imprudent ouvrier, qui s'était fâché en trouvant un jour
la petite au. moment où elle sortait de l'église, l'avait vue, sans inquiétude, entrer dans le cabinet de lecture de madame Bien-Aimé!
Après avoir ranimé le feu que son frère avait éteint , Mathilde revint s'installer à la table auprès de sa mère, et reprit son volume; mais bientôt sa lecture fut de nouveau interrompue par une voix pleine de colère s'exhalant avec cet accent enroué que l'ouvrier gagne dans les fatigues de l'atelier, et, plus encore, dans les repos du cabaret. Cette voix fit tressaillir sur son siège l'immobile Constance, et dégringoler, du haut d'une vieille commode où il était maintenant perché , l'espiègle mangeur de châtaignes... C'était le terrible Jacques Charton qui rentrait chez lui.
— Cré coquin d'escalier ! criait-il en jurant; et dire que j'ai femme, garçon et fille, et qu'on me laisse à tâtons, comme s'il ne s'usait pas assez de chandelle à la maison... Vous verrez que maman Lendort s'aura encore assoupie sur sa dentelle... Toujours la même ! Pas plus d'attention que rien du
tout ! Attends ! je te vais réveiller de la bonne façon, moi, et je t'apprendrai à te remuer plus vite que ça quand je rentre !
La pauvre femme, toute troublée, s'était précipitée à la rencontre du forgeron , et , dans son empressement pour éclairer l'escalier, elle ouvrit la porte au moment où Jacques mettait la main sur la clé , et resta devant lui immobile, et lui fermant l'entrée de la chambre avec cette gaucherie que donne la timidité.
— Il est bien temps ! dit-il avec sa grosse voix. Eh bien! quoi? tu restes là comme une imbécile, en me tenant ta chandelle sous le nez. . Est-ce que t'es somnambule ? Allons, voyons ! gare... que je passe !
— La la, père, dit la petite en sautant légèrement au cou de l'ouvrier, après avoir soutenu sa mère qui, repoussée par lui et chancelant sous ce rude choc, avait fait quelques pas en arrière , qui vous a donc mis comme ça de mauvaise humeur, aujourd'hui? Vous a-t-on fait encore quelque in-
justice à l'atelier? ou le vin du père Tourneur, aux Barreaux verts, était-il plus baptisé qu'à l'ordinaire ?
— Ah! petite, pour ce qui est de ça, reprit Jacques d'un ton devenu tout à coup débonnaire, et même quelque peu penaud, à la vue de la jeune fille , on ne peut pas dire que j'en aie trop bu, de ce petit rouge... une tournée sur le comptoir, et c'est tout... encore c'est Joliveau qu'a régalé. C'est vrai que c'était son tour, comme ce sera le mien la semaine prochaine. Il faut de l'ordre, entre amis. Mais , en attendant , v'ià un bon lopin que je t'apporte. Es-tu contente ? Ça te va-t-y?
— Oui , dit Mathilde en prenant l'argent que lui présentait son père; allons, voilà un bon samedi. Si c'était toujours comme ça, ma pauvre mère ne serait pas obligée de s'échiner à passer la moitié des nuits au travail, et nous pourrions lui faire plus souvent du bon bouillon pour la restaurer.
— Eh ben ! qu'est-ce qu'a veut donc, la
vieille? pourquoi c'quelle pleurniche encore comme un enfant... ?
— Vous l'avez rudoyée, mon père...
— Bah ! depuis le temps que ça dure , elle devrait y être habituée , comme les chiens à sortir nu-tête ; aussi, pourquoi ce qu'on ne vient pas m'éclairer quand je monte....? Ah! parbleu, ajouta-t-il en prenant et en élevant dans sa grosse main le volume du roman resté sur la table, voilà le pourquoi-t-es-ce du tremblement. Si vous n'aviez pas été tous occupés après ce grimoire, on m'aurait entendu venir; mais toute la maison s'en mêle , et je ne rentre plus chez moi que je ne trouve tout mon monde lisant, ni plus ni moins qu'à la Chambre des députés ou à l'Académie... ! Fichtre ! j'aimais encore mieux t'entendre d'en bas chanter des cantiques, comme autrefois, de façon que je disais de loin : Vlà ma petite bigotte qui prie le bon Dieu à la manière des rossignols! A présent qu'on est devenu savant ici , je ne sais plus ce que vous chantez ,
je ne sais plus ce que vous dites... je sais seulement que mon souper n'est jamais prêt à temps, ajouta-t-il en cherchant du regard si le couvert était mis , et que ma soupe est mal faite.
— Allons, père, ne te fâche pas, dit Mathilde en le baisant sur les deux joues. Si tu nous apportes toutes les semaines de l'argent comme aujourd'hui , nous ne lirons plus que le Manuel du fricoteur, et nous te ferons des civets dont tu te lécheras les doigts, au sein de ta famille!
— Et en attendant, mademoiselle Saint- Jean -Bouche- d'Or, reprit le père égayé, comme toujours, par la bonne humeur de la petite, veux-tu commencer par nous faire souper ? Ça me fera plaisir !
L'on allait se mettre à table, quand un bruit de pas retentit dans l'escalier... puis la voix de madame Lahaye, la portière de la maison , se fit entendre.
— Montez , monsieur... là... vous y êtes... la porte en face , la clef est a la serrure.
Madame Charton ! cria la voix , v'Ià un monsieur qui vous demande.
Cette fois ce fut l'alerte et curieuse jeune fille qui courut ouvrir la porte.
Qui pouvait venir, à cette heure, visiter la mansarde de l'ouvrier, et devant quels pas madame Lahaye, si difficile à déranger, avait-elle consenti à porter son rat-de-cave ?
Il entra noble, élégant et gracieux, ainsi qu'il était apparu à Mathilde dans la boutique de madame Bien-Aimé : elle l'eut bien vite reconnu , et baissa les yeux devant le regard ardent qu'il attacha sur elle.
C'était bien M. de Carlisle.
— N'est-ce pas ici, dit-il avec un léger salut , empreint à la fois de protection , de respect et d'émotion , n'est-ce pas ici que demeure madame Charton, qui se charge de réparer les vieilles dentelles?
— C'est moi , monsieur, dit Constance en se levant tout empressée, et faisant au visiteur une profonde révérence.
— Je viens, madame, dit l'homme de
lettres , pour vous prier de remettre à neuf ces dentelles, que ma sœur, qui habite la province, m'a envoyées à cet effet. Elle doit arriver à Paris dans huit jours, et désirerait les trouver prêtes...
Il portait sous le bras un joli carton vert, qu'il déposa sur la table de Constance.
— Vous permettez, monsieur, dit l'ouvrière en prenant le carton.
— Comment donc ! ne faut-il pas , madame , que vous voyiez ce qu'il y a à faire aux dentelles de ma sœur?...
Mathilde était venue se placer derrière la chaise de sa mère; elle allongea la tête vers le carton ouvert par Constance.
— Ah ! que c'est beau ! s'écria la curieuse jeune fille, qui avait eu le temps de se remettre de son trouble en reconnaissant Carlisle.
— Vous trouvez, mademoiselle ? C'est bien vieux , et je crains...
— C'est une valenciennes superbe, à laquelle il n'y a même pas grand'chose à faire , reprit madame Charton , en faisant
passer sur ses doigts allongés le tissu léger que son autre main déroulait.
— Quelle belle garniture de robe on ferait avec cela ! dit encore la petite couturière.
— Je suis enchanté que cette dentelle vous plaise, reprit le romancier avec un ton de voix caressant qui fit dresser les oreilles au père Charton, car je suis sûr que vous avez bon goût , mademoiselle.
Et il jeta un regard malin sur les livres que la petite avait emportés, devant lui, du cabinet de lecture.
— Quel dommage que madame Dutour, la lingère, m'ait apporté hier tant d'ouvrage ! s'écria l'ouvrière ; car je crois vous avoir entendu dire qu'il vous faudrait ces dentelles dans...
— Dans huit jours , maman , dit Mathilde empressée de venir au secours de la mémoire de sa mère, et peut-être aussi de faire encore entendre au beau monsieur sa voix au timbre frais et argentin.
— Alors , reprit Constance , je ne pourrais me charger de cet ouvrage... madame Dutour est pressée...
— Ah ! que c'est contrariant ! s'écria Carlisle.
En effet, il paraissait fort contrarié.
— Madame Bien - Aimé , votre voisine , ajouta -t- il, celle qui m'a donné votre adresse , m'avait pourtant fait espérer...
— Ah ! c'est madame Bien-Aimé qui nous procure votre pratique, monsieur? dit Constance. Mon Dieu ! je voudrais pouvoir faire quelque chose qui vous fût agréable à tous deux... mais c'est que j'ai promis , voyezvous... Enfin, tu sais, Mathilde, ajouta-t-elle en se tournant vers l'oracle de la maison , combien j'ai là d'ouvrage dans ma corbeille, et combien c'est pressé.
— Bah ! bah ! ma mère , répondit la jeune fille ; quand vous feriez attendre un peu madame Dutour, elle s'en revengera sur ses pratiques.
— Tu crois donc que je puis... Eh bien !
monsieur, alors, ajouta-t-elle , samedi, ou dimanche au plus tard...
— Les dentelles de madame votre sœur seront en état , s'empressa d'ajouter Mathilde , contente de pouvoir donner à l'inconnu la réponse favorable qu'il sollicitait.
— Ah ! que vous êtes bonne , madame ! s'exclama le littérateur , et que madame Bien-Aimé a eu raison de me faire votre éloge !
Sa voix et son regard remerciaient Mathide toute seule.
Il aurait bien voulu ajouter quelque compliment plus direct à l'adresse de la petite, et c'est ce qu'il n'eût pas manqué de faire s'il n'y eût eu là qu'elle et la pauvre anéantie ; mais le Charton , horriblement ennuyé de la longueur du dialogue, et déjà à table, tapait les assiettes les unes contre les autres , espérant que ce bruit d'un souper en retard ferait finir la visite.
Carlisle comprit l'impatience du brave
homme, et, saluant les" deux femmes, il s'achemina vers la porte.
Mathilde avait allumé une seconde lumière, et elle s'apprêtait à sortir pour éclairer la pratique dans les escaliers. Ce mouvement n'échappa pas au forgeron ; le ton doucereux du grand monsieur lui revint à l'oreille.
— Allons , Polyte , dit-il au gamin qui était aussi assis à la table , et dont le doigt furtif s'était déjà approché plus d'une fois de la sauce d'un haricot de mouton qui fumait en attendant les convives ; est-ce que tu vas laisser ta sœur descendre l'escalier pour éclairer monsieur? Allons , en route ! et n'oublions pas qu'une sœur même est du sexe auquel on doit des égards et des prévenances !
L'homme de lettres se fût bien passé de cette leçon que Polyte reçut en grondant... Si la petite était descendue avec lui , il aurait pu profiter du trajet pour risquer quelque douceur qui eût fait deviner à la
jeune fille le véritable motif de sa visite... N'importe, sa démarche avait eu le résultat qu'il en attendait ; il avait tout vu , tout mesuré d'un coup d'oeil : la pauvreté du ménage, la simplicité de la mère , la grossièreté du père , et l'émotion de la jeune fille.
Deux ménages de garçon.
Derrière la maison dont madame Bien- Aimé occupait le rez-de-chaussée, et la famille Charton le cinquième étage, se trouvait une petite cour formant séparation entre deux bâtiments, dont l'un était percé de nombreuses fenêtres, et dont l'autre ne présentait que quelques rares et inégales ouvertures communément nommées jours de souffrance, et pratiquées seulement pour éclairer par le haut quelque dégagement
ténébreux, quelque escalier de service. Dans nos villes, où le jour et l'air se vendent comme tout le reste , ne Faut-il pas toujours que la privation de l'un serve à la libre jouissance de l'autre? Donc, la maison, assez peu favorisée , du reste , en luxe architectural à l'extérieur, et en distributions comfortables intérieures , possédait cet avantage d'être, de ce côté, à l'abri de tous les inconvénients d'un voisinage curieux. Ainsi du moins le pensaient ses habitants ; mais , nous l'avons dit, une jeune et jolie fille logeait là, et quels murs épais ne saurait franchir le regard d'un amant !
Après avoir souvent rencontré et suivi Mathilde , Albert de Terrien, logé dans une rue parallèle à celle où venaient toujours s'arrêter les pas de la jeune fille, s'était avisé que peutêtre quelque issue, non encore découverte, pourrait bien lui donner accès, du moins par le regard , auprès de la jeune ouvrière. En effet, derrière la chambre d'étudiant qu'il occupait à un cinquième étage, tout en haut d'un
petit cabinet, existait une étroite lucarne dont la vitre, rendue bientôt lucide par ses soins , devint, pour l'amoureux jeune homme, l'instrument d'une observation journalière. Monté sur une chaise de paille dont une petite table blanche supportait les pieds inégaux , Albert pouvait , chaque soir et chaque matin , puiser de nouveaux aliments pour son amour dans la contemplation ardente par laquelle il s'initiait aux chastes et simples apprêts d'une toilette de jeune fille. Sans défiance d'un tel espionnage, l'innocente enfant négligeait trop souvent de faire glisser le rideau de linon sur la tringle rouillée. Rassurée par le sombre aspect du mur épais et noirci par le temps qui s'élevait devant elle, se croyant seulement sous le regard de Dieu, elle développait librement toute la grâce de ses jolis bras nus , et, tressant sa longue et noire chevelure, elle traçait avec une attentive sollicitude la ligne onduleuse de ses bandeaux luisants, devant le petit miroir suspendu à l'espagnolette de sa fenêtre. Puis , le
soir, quand la lumière, brillant pendant quelques instants dans sa chambrette, permettait à Albert de suivre tous ses mouvements, il la voyait alerte, active et rangeuse, mettre en ordre, à mesure qu'elle s'en séparait, tous ses atours de la journée, et lorsque, dépouillée de ses ajustements, elle apparaissait chaste et pure sous le lin , semblant, par les minutieuses précautions de sa naïve pudeur, craindre de faire rougir les anges, il la voyait s'agenouiller, fervente et recueillie, et son âme suivait , entraînée par une irrésistible impulsion , l'âme céleste de la jeune fille, dans les sphères dont son incrédulité d'enfant du siècle l'avait banni depuis longtemps. Cette misère qui bénissait Dieu, cette innocence qui implorait son pardon, cette foi qui s'épanchait dans la solitude , exerçaient sur l'âme poétique d'Albert une influence toute-puissante : au moment où l'enfant se mettait en prières , toute curiosité sensuelle, tout désir profane, s'apaisaient en lui. Il voyait l'ange où il n'avait vu qu'une femme,
et ces moments d'indiscrète et coupable surveillance avaient fini par devenir ies actes pieux de sa journée. Aussi entourait-il d'un candide respect l'idole de ses jeunes rêveries , et l'idée d'une possession vulgaire ne s'alliait point, dans son cœur, à l'image de la vierge pure.
Lorsque l'amoureux poëte avait vu se prolonger les veillées de l'ouvrière, lorsqu'il avait observé qu'à ses prières moins longues succédait l'occupation active d'un esprit pressé de savoir, lorsqu'il avait vu que des volumes toujours différents d'acpect se succédaient aux mains de Mathilde, il s'était dit qu'aux laborieux travaux du ménage et de l'aiguille, l'enfant du peuple joignait maintenant le docte labeur de la pensée. Il se complaisait dans l'idée de cette éducation commencée , et que lui-même viendrait compléter. Apporter en tribut , à cet esprit curieux, le résultat de ses patientes études, démontrer la science et initier aux secrets de l'art une si charmante élève... Quel
délicieux avenir ! — Oh ! disait-il, la vie libre , la vie d'artiste auprès d'elle, ce serait l'idéal du bonheur. Loin de l'atmosphère étouffante des salons, au sein d'un intérieur modeste, quels plaisirs faciles et purs accourraient près de moi , à la voix de cet ange !
Quels goûts peu coûteux chez la fille du peuple , quelle simplicité de sentiments et de manières ! Comme la moindre étoffe revêt gracieusement ces formes délicieuses ! Quelle riche parure serait plus belle que ce corsage de dessous, qui laisse voir des bras si frais, si rebondis ! Grâce à Dieu, disait-il encore, je méprise le monde et ses vains préjugés, et ses calculs avides ; je suis assez fort pour me tracer moi-même la route que je dois suivre ; je suis noble, riche, il est vrai, mais je puis ennoblir, en l'élevant à moi, la fille de l'ouvrier! Je suis noble et riche, eh bien! que seraient ces avantages, s'ils ne donnaient le droit de choisir!... Fort de mes principes et des siens, je puis proclamer Mathilde la femme de mon choix , à la face de l'univers. x\deple d'une
philosophie généreuse, je traverserai toutes les barrières que le monde et que la famille opposent à mon amour !... Ce n'est point seulement en de vaines théories que doivent se formuler nos doctrines d'égalité et de désintéressement , c'est dans l'acte décisif de notre vie qu'il faut manifester notre foi dans le peuple, notre sympathie à son égard!
Et cela disant, notre jeune poëte se promenait de long en large dans son petit logis , avec une ardeur fervente pour ses principes républicains , limage de Mathilde échauffant, à son insu, ses enthousiasmes d'artiste et ses rêves d'égalité... Le peuple ! disait-il encore , le peuple! nos jours, nos biens, nos cœurs, ne sont-ils pas à lui...?
Le peuple ! il le voyait sous des traits enchanteurs ; son patriotique dévouement n'était qu'une ivresse juvénile ; l'enfant des races patriciennes ignorait quel pouvoir désarmait son orgueil... Le vicomte de Terrien se croyait philosophe , mais Albert n'était qu'amoureux !
Filsuniqued'unemère faible et débile, en qui le chagrin d'un veuvage précoce avait opéré de profonds ravages, Albert, doué d'une organisation nerveuse , impressionnable , d'un esprit enthousiaste, d'un cœur aimant, Albert de Terrien avait quitté sa mère et une belle et douce jeune fille en qui la prévoyance maternelle avait su discerner, depuis longtemps , toutes les vertus qui pouvaient assurer son bonheur. L'aventureux Albert n'avait vu , dans Mina , jeune orpheline tendrement aimée par madame de Terrien, qu'une sœur en laquelle il se plaisait à retrouver un reflet de l'âme de sa mère ; mais c'était tout , et il avait quitté le bonheur tout fait qui s'offrait à lui dans ce cœur formé pour le sien, pour \enir tenter à Paris la voie des succès littéraires, et chercher, hors de l'atmosphère étouffante de sa province, de plus difficiles amours , de plus aventureuses conquêtes , de plus laborieux succès. Le pauvre enfant , naïf et bon , avait apporté dans le monde un cœur facile à séduire, un esprit prompt à
s'abuser. Après avoir été dupé par quelques coquettes, exploité par quelques intrigants , une misanthropie sauvage avait remplacé, dans son âme , les candides abandons, les beaux rêves de gloire; il se croyait blasé, guéri, ennuyé de la vie et des hommes, et cependant , à son insu , la sève de sa verte jeunesse renaissait à chaque espérance , se ranimait à chaque illusion. 11 se croyait devenu sage et fort , le pauvre enfant , et , parce que quelques épines l'avaient piqué à l'entrée du chemin, il croyait avoir franchi tous les périls de la route.
Le lendemain du jour où Carlisle s'était introduit dans le ménage de l'ouvrière , Albert , dès six heures du matin , monté , comme à son ordinaire , sur le fragile échafaudage qui l'élevait à la hauteur de ses amours, se dépitait et se désolait des précautions, chaque jour plus minutieuses, par lesquelles Mathilde était parvenue, depuis quelque temps, à masquer entièrement la vue de sa chambrette. D'abord le blanc rideau avait été tiré,
puis, le lendemain, on avait semblé remarquer qu'un intervalle se trouvait entre sa lisière et la fin du vitrage; on avait réparti plus également les plis , de façon qu'il n'y eût nul interstice ; enfin , comme parfois l'air qui passait, venant d'une porte voisine, soulevait le tissu léger, on avait bien assujetti , à l'aide de clous ou d'épingles , la mousseline transparente qui ne laissait plus arriver aux yeux indiscrets que la mate lueur d'une lumière tardivement éteinte le soir, et, de grand matin , rallumée. La seule satisfaction qui restât à l'amoureux observateur était de voir se dessiner l'ombre de la jeune fille entre la lumière et le rideau, de deviner, à l'ampleur plus ou moins considérable de cette ombre, si la toilette était ou non achevée, au mouvement des bras s'élevant, le moment où elle se coiffait, et, le soir, au «déplacement de la lumière, apportée dans l'angle de la chambre où Albert pensait devoir être placé le chevet de la jeune fille , de connaître l'heure où elle se mettait au lit.
Cette circonspection se manifestant tout à coup chez l'enfant innocente, cette pudeur subite qui se méfiait d'un grand mur, étaientelles donc le signe d'un perfectionnement moral ? Hélas! cet actif génie du mal , ce sournois corrupteur , qui se glisse dans la poche du tablier de la grisette , dans le cabas de la ménagère, sous Tédredon de la femme du monde, le roman s'était insinué jusque dans le sanctuaire de la jeune fille , et son innocence autrefois si calme s'était troublée. Eve rougit du moment qu'elle comprit le mal. La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse , dit l'Écriture ; on pourrait dire aussi que le soupçon de l'impureté est lui-même la fin de la pureté.
Un matin Albert était à son poste , quand il sentit tout à coup s'ébranler le frêle appui qui l'exhaussait au niveau de son observatoire. Ayant baissé les yeux après un mouvement de stupéfaction , il se vit soutenu en l'air, non plus par la table chancelante,
mais par les bras élevés d'un vigoureux jeune homme, et le mouvement d'humeur qu'il avait pu concevoir en se voyant surpris et dérangé si brusquement se dissipa quand il eut reconnu son interrupteur.
C'était Ludovic de Jansac , le plus dévoué de ses amis, le plus gai de ses camarades, qui le soutenait alors avec la force et l'adresse d'un équilibriste, et qui , l'ayant ensuite replacé sur la table, le reçut dans ses bras } en riant de bon cœur.
— Ah ! c'est donc là qu'il faut vous venir prendre, cher rêveur, dit à Albert son ami, et c'est pour observer dans cette position incommode je ne sais quel astre inconnu, que vous fuyez ceux qui vous aiment, et que vous négligez les démarches à faire pour assurer le succès de vos débuts littéraires...? Enfant, vous êtes tout transi , et pendant qu'un grand feu brûle à votre cheminée , pendant qu'un bon paletot est jeté dédaigneusement sur un fauteuil, vous restez là ainsi , à demi vêtu , l'œil collé devant cette lucarne. Voyons
donc quelle radieuse beauté vous attire à ce perchoir burlesque.
Et Ludovic , tentant à son tour l'escalade, s'élança sur la table, et de là sur la chaise; mais le robuste compagnon du poète, que ne supportaient point les ailes de l'amour, sentit rompre sous lui la table vermoulue, et rit, en se relevant, de son malencontreux essai.
Quant à Albert , après s'être bien assuré que son ami n'était nullement blessé, il resta consterné devant sa table brisée, et dit:
— Hélas! comment monterai-je ce soir?
— Allons! allons! dit Ludovic , nous trouverons à remplacer ce meuble important chez le premier fripier venu. Habille-toi et chauffe-toi vite , j'ai disposé de ta matinée. On va nous apporter ici un déjeuner solide que j'ai commandé en route , et nous irons après , ensemble , chez deux ou trois journalistes de mes amis auxquels tu vas offrir ton livre avec une dédicace louangeuse.
— Moi? dit Albert en reculant.
— Oui, toi! Il est bien temps que tu te rendes aux vœux de tes amis en t'occupant un peu de la réputation que nous t'avons prédite et que nous voulons te faire. Tu es jeune, tu as du talent et de l'avenir, et, ce qui est plus rare encore, de bons amis pour t'épauler. Timide et sauvage comme tu l'es , crois-tu faire parvenir jamais ton nom aux oreilles du public? La gloire ne t'est rien, je le sais , tu fais fi du résultat de tes travaux , et sans moi , les deux volumes que tu viens de faire paraître seraient encore enterrés dans ton portefeuille...
Mais il faut bien, mon pauvre ami , donner un but à son existence; la tienne s'épuise dans les rêves , et je voudrais te ramener au positif.
D'ailleurs, Albert, plus heureux que moi , tu as une mère , une bonne mère qui serait heureuse de tes succès. Et tiens, à ce propos , voici une lettre qui porte le timbre de Saint Omer, notre commune patrie. Ta por-
tière me l'a remise pour toi , lorsque j'arrivais... J'avais tout à fait oublié...
Et Ludovic présenta à Albert une lettre qu'il saisit avec empressement.
— C'est, en effet, de ma bonne mère , s'écria-il en faisant sauter le cachet.
Puis il lut tout haut les lignes suivantes :
«Mon bien cher, mon unique enfant, tu « ne m'as pas5? écrit depuis tantôt trois se- « maines. Cette attente est bien longue pour « moi , qui ne vis que de ta pensée. Je sais « bien que, depuis la triste époque de ton dé- « part , les sujets d'épanchement et de sym- « pathie sont devenus chaque jour plus rares «et plus difficiles entre nous; je sais que, «plongé dans l'entraînement des idées et de « la marche des choses du siècle, tu as fait de « grands pas hors de la voie étroite où j'a- « vais enfermé ta docile et studieuse enfance ; «je sais qu'aux prises avec le monde, sesdé- «ceptions et ses combats, tu crains d'aiar- « mer ma tendresse en me peignant l'état de
H Ion âme. Mais , mon enfant , le cœur d'une «mère n'est -il pas fait pour recevoir le « contre-coup de toutes les blessures , et la « Vierge sainte n'a-t-elle pas vu couler sur « elle tout le sang des plaies de son Fils ? Si « tu crois m'épargner une douleur en cessant « complètement de m'initier à tes chagrins, tu «te trompes, enfant trop chéri. Les maux « que la vie nous impose n'ont jamais qu'une «étendue proportionnée à nos forces; mais « ceuxque notre imagination crée en l'absence « des êtres que nous aimons prennent les pro- « portions infinies de notre amour pour eux.
« Rassure donc ma tendresse , au moins au « sujet de ta santé, et, dans quelque espoir ou « désespoir que se plonge maintenant ton «existence, ne crains pas de m'ouvrir ton « cœur.
«Ma vie est tout en toi, enfant; j'ai Je * droit de souffrir de tes maux et de lâcher « de les alléger, au moins par mes ferventes « prières.
• Mina , ton amie d'enfance, est maintenant
a à Paris, avec son mari le comte de Belgrave. «Je serais bien aise que tu te présentasse* « chez elle , afin d'avoir de tes nouvelles à « son retour. Elle demeure rue de la Paix , «grand hôtel de Hollande.
« Ecris-moi , mon Albert , pour que je «vive. Ta mère,
« Hortense de Terrien. »
Le jeune homme s'était ému en lisant les lignes tracées par la main maternelle.
— Pauvre mère ! dit-il , elle sent mes pensées , elle veut vivre de ma vie ; et je ne lui ai pas encore envoyé mon livre , ce triste écho de mes impressions ! Oh ! quand je ne l'aurais publié que pour le mettre sous ses yeux, ne serait-ce pas là un but suffisant? Ai-je besoin de rêver d'autre gloire?
— Allons, dit brusquement Ludovic en secouant l'attendrissement qui l'avait gagné aussi , ne voilà-t-il pas que tu vas condamner ta mère à lire à elle seule les cinq cents exemplaires de ton ouvrage ! Tu m'as sou-
tenu un jour qu'un livre ne devait être écrit que pour une seule personne dont les sympathies répondent aux nôtres. Je le veux bien; mais en admettant que celui-ci ne soit qu'une confession filiale, il n'en est pas moins vrai que, puisqu'il est imprimé, le public a bien le droit de prendre part à cette confidence. L'auteur qui a su épancher de nobles et généreux sentiments en prose lucide et coulante doit compter sur plus d'un lecteur, ou il faudrait désespérer du siècle et de la littérature. Ainsi donc, déjeunons, et ensuite, bon gré, mal gré, nous nous rendons chez ton voisin Carlisle, Carlisle, cet habile écrivain qui s'est fait journaliste pour servir ses pièces de théâtre et ses romans , comme un boutiquier se fait soldat pour défendre sa boutique. Retiré dans son journal comme dans un fort inexpugnable, il tiraille sur ses adversaires, escarmouche contre les débutants, tire à boulets rouges sur ceux qui le critiquent, et n'entre en compromis qu'avec les confrères ayant comme lui arme en
main, c'est-à-dire position de journaliste analogue à la sienne. Tu sais que je l'ai quelquefois houspillé dans la Méduse , soit au crayon, soit à la plume, mais je déposerai les armes en ta faveur, s'il te promet son patronage.
Pendant qu'Albert , rêvant à sa mère éloignée et à la jeune fille qu'il aime , laisse faire à Ludovic les frais de la conversation et les apprêts du déjeuner, pénétrons chez le grand Carliste, comme l'appelle son agresseur de la Méduse , journal terrible destiné, si l'on en croyait son prospectus, à glacer d'effroi le mauvais goût et les mauvais auteurs.
L'homme de lettres habitait un petit corps de logis donnant sur un étroit jardin dont le peu de fleurs et de verdure charmaient, dans l'été, les regards du poëte romancier, et représentaient pour lui la nature, à peu près comme les sentiments quintessenciés étudiés et mis en œuvre dans ses livres représentaient les passions humaines. La petite
retraite qu'il s'était créée au milieu d'un quartier bruyant plaisait singulièrement à Anténor, et c'était avec un grand serrement de cœur qu'il faisait, parfois, réflexion que, si ses créanciers exécutaient enfin les menaces dont ils étaient depuis quelque temps prodigues, il se pourrait voir, quelque jour, arracher aux molles délices de ce coquet, de cet élégant intérieur. Lorsque nous avons rencontré l'écrivain à la mode chez madame Bien-Aimé, il posait là comme, dans un atelier, un modèle, ou comme un acteur sur les planches ; car c'est ainsi que se considère en général un homme honoré de quelque célébrité : sitôt qu'il a mis le pied hors de son logis , sa vanité lui fait voir toujours les regards du public attachés sur lui , position gênante pour l'homme simple, insupportable pour le poète, mais flatteuse pour un esprit du genre de celui d'Anténor. C'est chez lui que l'on trouve l'homme réel.
Il n'y a point de petite maîtresse , pas de ménagère soigneuse , aussi attachée a
son mobilier, que l'est, en général, un célibataire égoïste. Toute cette inerte matière qui n'a pas d'autre but que de satisfaire aux besoins de son existence compose pour lui tout un ensemble de joies solitaires, pour lesquelles il ne doit de reconnaissance à personne, et lui créent un monde dont il est le centre et le mobile, la pensée unique, l'âme et la vie. Parmi ces fauteuils rembourrés, l'un est consacré au sommeil, et ses oreillettes moelleuses maintiennent la tête du dormeur; celui-ci, favorable à la méditation , soutient le corps de son long dossier et de ses bras étendus , sans l'énerver par des repoussoirs trop flexibles; ce divan a vu succomber plus d'une vertu fourvoyée ; ces livres , reliés avec soin , ont fourni à l'auteur plus d'un trait de génie: anciennes gloires des vieux temps, l'auteur moderne les regarde avec une pitié triomphante ; il est, lui, l'homme d'aujourd'hui ! Leur immortalité vaut- elle un seul instant de eette gloire actuelle qui s'escompte, pour
lui , en billets d'éditeurs , en sourires de femmes...? Pauvres battus, qui lui payez encore l'amende , il pare sa bibliothèque de vos grands noms , et nourrit l'orgueilleux espoir qu'un jour il prendra place à vos côtés... Mais il ne s'est pas dit, le malheureux, que presque tous les chefs-d'œuvre qui honorent l'esprit humain ont été faits à l'ombre de la famille , échauffés et nourris par de purs dévouements, appuyés sur la foi, l'espoir, la charité, tandis que l'égoïsme est toujours froid et stérile!
Carlisle venait de rentrer chez lui , après une matinée fatigante , des visites aux journaux qui le laissaient oublier , aux théâtres qui ne jouaient pas ses pièces, aux éditeurs qui ne payaient pas leursbillets, à d'anciennes maîtresses qui ne lui offraient plus que de l'amitié et des conseils.
— Au diable, disait- il, le monde et ses caprices; c'est un métier d'enfer que cette existence-là ! Depuis le temps que je travaille . après les succès que j'ai obtenus , ma
carrière ne devrait-elle pas être assurée? Est-ce toujours à recommencer, et faudrat -il sans cesse faire le pied de grue chez les maîtresses des directeurs de théâtre, dans l'antichambre des journalistes, et dans les boudoirs des femmes à la mode ?
Ma foi , non , je suis las de tout cela. Les femmes...! quelle sotte engeance. Cette Aricie qui veut redevenir vertueuse... comme si la vertu se remettait ainsi qu'un gant... Elle m'invite à me marier... suis -je donc un homme usé , perdu pour le plaisir... ? Mon talent est-il épuisé, à bout de voie...? Non, non , je le leur prouverai. Toutes n'en sont pas là...
Et se laissant aller sur une chauffeuse, il se mit à tisonner, en se retraçant, avec un vif plaisir, l'impression visible qu'il avait produite la veille sur la femme du monde et sur la fille du peuple. Ces deux charmantes images s'emparèrent bientôt de son esprit, et en chassèrent les impressions fâcheuses. Cet homme qu'on croyait blasé, et qui l'était
en effet, se retrouvait avec délices sous la puissance de deux amours nouveaux : l'un provoquait ses sens, l'autre, sa vanité. Celle fraîche et riante enfant lui semblait devoir ravi ver en lui les impressions perdues de sa première jeunesse, et les grâces dédaigneuses de la femme comme il faut embellissaient, à ses yeux , l'idée d'une conquête dont son orgueil flatté s'exagérait le prix. Il regrettait d'avoir donné son consentement tacite au plan de la Bien-Aimé, non par remords de conscience, mais sa fierté s'indignant de voir arriver à son aide un auxiliaire étranger, car il aurait voulu que son mérite seul lui amenât ces cœurs de femme.
— Après tout, se disait-il, laissons-la faire : l'amour , comme toutes les affaires de ce monde, a besoin d'être bien mené, et je sens que j'aimerai trop ces deux charmantes créatures , ou l'une d'elles , si je me décide à faire un choix , pour avoir à ma disposition tous mes habiles moyens d'attaque.
Le fat ! il avait même la prétention d'être
simple! Il se croyait amoureux, lui, mais il n'était que roué !
Pendant que, les yeux à demi fermés, Anténor se plongeait dans une molle rêverie, au sujet des deux jeunes belles qui occupaient son cœur, jetant alternativement le mouchoir à celle qui lui semblait devoir faire pencher en sa faveur la balance, les jeunes écrivains que nous avons laissés ensemble se présentaient à sa porte, qui leur était obstinément refusée par un de ces êtres amphibies, enfants affublés de livrées, domesticité sans énergie , sans dévouement, sans aucune des qualités qui rehaussent cette condition, un groom, enfin, affirmait, de sa voix flûtée, que son maître n'y était pas.
Pourtant Ludovic, insistant, obtint du petit laquais qu'il les quittât pour aller déposer, sur-le-champ, sa carte sur le bureau de l'homme de lettres , qui l'y trouverait à son retour. Cette carte portait : Ludovic deJansac, rédacteur de la Méduse.
— lit —
Les deux jeunes gens furent introduits.
Ludovic s'étant avancé le premier, Anténor le reçut avec une grâce cordiale; mais lorsqu'il eut reconnu Albert pour l'homme à lui désigné comme le protecteur de la petite ouvrière, son visage se rembrunit, et ce fut avec une froideur glaciale qu'il accueillit, de la part de Ludovic , la demande d'un article favorable sur le livre de son ami.
— Je ne puis en vérité pas , dit-il , m'engager à rendre bientôt compte de cet ouvrage. Je suis accablé de demandes de ce genre auxquelles il m'est impossible de satisfaire, mon éditeur me poursuivant, de son côté, pour un livre sur lequel il compte. Monsieur n'aurait-il pas quelque autre moyen d'aborder le journal auquel je travaille; je le recommanderais bien volontiers à quelqu'un de mes collègues...
— Hélas! non, dit Ludovic; mon ami, comme tous ceux qui ont embrassé la carrière des lettres par entraînement et par vocation , n'a jamais songé à se former des
relations en vue de ses succès. Il n'appartient à aucune coterie littéraire , n'a , pour le patroner, aucune influence illustre... Il tenait surtout à être jugé par vous, et je désirais, moi, dans le vif intérêt que je lui porte, voir votre nom aimé du public venir en aide à son talent encore ignoré... Je m'étais plu à espérer pour lui votre bienveillance, car, vous le savez , monsieur, quel que soit le mérite d'un livre , la critique peut l'élever bien haut ou le terrasser a son gré...
La presse quotidienne , ajouta le journaliste amateur en appuyant sur ses paroles , cette puissante batailleuse , tient dans sa main le sort des réputations à faire et même un peu de celles qui sont faites. Si elle s'associe à l'idée d'un poëte , elle saura bien , quelque vague , étrange ou incomplète que soit cette idée, la faire comprendre, adopter au public ; mais si , cruelle en ses arrêts . elle prend son homme corps à corps , le frappe dans ses ouvrages, trouve le défaut de la cuirasse, réitère chaque jour se* atta-
ques, employé tour à tour les armes de l'indignation sérieuse , de l'ironie pateline ou de l'épigramrne acérée. Quel colosse littéraire, je vous le demande à vous, pourra lui résister, et ne se sentira pas bientôt ébranlé sur sa base ?
Carlisle avait compris, aussi répondit-il :
— Ce n'est qu'une affaire de temps à régler entre moi et l'œuvre ici présente. Si monsieur n'est pas de ces impatients auteurs qui voudraient voir retentir leur nom dans tous les journaux, aussitôt l'apparition de leur livre , je me fais fort de le satisfaire, ne doutant pas du mérite de son ouvrage, d'après le patronage que vous lui accordez, vous, monsieur de Jansac , critique fin et appréciateur habile...
Le jeune homme s'inclina en souriant.
Le colosse, il le devinait, craignait les tremblements de terre.
— Je surs , comme un autre, susceptible de l'enthousiasme qu'inspire un mérite naissant, reprit Carlisle, et il ne tiendra pas à moi
que le public ne soit averti de celui qui existe, je n'en doute pas, dans cet ouvrage. Et là-dessus Jansac, qui ne voulait pas, disait-il , abuser plus longtemps des précieux moments de l'écrivain , le laissa sous le coup d'une promesse qu'Anténor comptait bien ne pas tenir.
Une femme riche.
Pour l'observateur philosophe qui pénètre au fond des existences brillantes que le vulgaire regarde avec envie , qu'est-ce qu'une femme riche? Une pauvre créature mise à part des lois de ce monde pour vivre dans un monde à part, un oiseau qui languit dans une cage dorée où la main du maître a résumé en vain , pour son bonheur, tous les biens que , libre , il eût cherchés et trouvés avec tant de joie. La richesse, pour une
femme, c'est la vie sans air, sans action, sans but, c'est l'immobilité sur un tas d'or, c'est l'anéantissement de tous les mobiles de l'existence, du désir, de l'espoir, de la recherche, du travail, des dévouements secrets, des joies pour peu de chose. Tous les soucis de la vie matérielle, qui rendent si doux les biens acquis par le travail, manquent à lafemme riche. Elle ignore le bien-être que donnent un bon feu, un bon lit, une nourriture saine et succulente, les transports de joie que fait naître l'emplette ou le don d'un chiffon longtemps désiré ; elle ignore l'art des sacrifices intimes , son âme ne s'est point exercée à l'abnégation journalière. Nul ne souffre auprès d'elle ; elle ne manque de rien. Centre d'un monde actif dont tous les rayons aboutissent à son individualité , l'immobilité , l'absorption perpétuelle , voilà son unique partage. Ainsi jetée hors de toutes les conditions ordinaires de l'existence, il reste du moins à la femme riche une issue pour les facultés de son âme active , une route pour s'élancer
hors de ce monde dont Dieu, dans sa colère ou dans sa miséricorde , a éteint pour elie tous les intérêts, au moyen de la satiété. Si , délivrée des inquiétudes pécuniaires, affranchie par l'impuissance des désirs de tout attachement aux liens matériels , elle employait les facultés d'énergie , d'activité , restées sans emploi dans son âme, à nourrir quelques grandes idées, à atteindre quelque noble but ; si elle joignait la supériorité du mérite et de l'intelligence à celle plus vulgaire de la fortune, la femme riche ne serait-elle pas alors la femme élevée , la créature privilégiée?
Mais, hélas ! qu'il en est rarement ainsi ; l'âme s'énerve faute de souffrance et de lutte, comrne le corps faute de travail. Chez elle l'Evangile saint se couvre de poussière dans sa reliure aux fermoirs d'or ; le Christ d'ivoire, enchâssé dans de précieux ornements et privé du buis populaire, souffre et se tord en vain sous l'œil qui le contemple comme une œuvre d'art destinée à faire montre de son.
goût..., et la foi s'éteint sous l'orgueil, l'espérance sous l'ostentation, la charité sous la défiance...
Il était deux heures de l'après-midi. Dans une chambre toute parfumée de senteurs molles et pénétrantes , une chambre aux tentures de soie , aux tapis précieux , aux moelleux divans, aux meubles contournés, chargés de bagatelles coûteuses, au demijour traversant de riches draperies, une jeune femme essayait , d'un air de faiblesse et d'ennui, les premiers pas de sa journée. Languissamment appuyée sur le bras de sa femme de chambre, elle se demandait intérieurement, en se dirigeant vers son cabinet de toilette , à quelle cause était dû ce malaise sans nom qui appauvrissait les forces de sa jeunesse et attristait d'une teinte de fatigue et de souffrance ses traits si délicats.
— Je me suis couchée tard , il est vrai, disait-elle , mais cette longue matinée de repos aurait dû ranimer mes forces.
La femme de chambre ouvrit alors la porte
du cabinet de toilette , et l'éclat d'un jour vif vint frapper les yeux de la jeune femme. Elle fut, un instant, éblouie par cette splendeur brillante d'une belle matinée , et elle gémit sur la faiblesse de ses organes qui lui faisait une fatigue du grand jour, puis , elle se résigna enfin à subir, sans chercher à l'atténuer, cette pure lumière qui allait lui servir pour l'opération la plus importante de sa vie. Dans ce discret laboratoire de la beauté, que de travaux profonds et secrets , que de combinaisons savantes ! Les cosmétiques, les pâtes, les essences de toute espèce , sont mis en œuvre pour parer à quelque défaut du teint, échauffé, boursouflé par le manque d'air et d'exercice ; les tresses, les boucles factices, viennent en aide à une chevelure peu fournie ; les pieds, les mains , ces utiles serviteurs que Dieu donna à l'homme pour accomplir les œuvres de sa pensée immortelle , j^sont , chez la femme du monde, l'objet d'un travai! insensé. 11 faut que l'oisiveté brille dans
leur blancheur et leur délicatesse; objets de luxe et de puérile vanité, ils doivent témoigner de la distinction d'une femme, de la mièvrerie de ses occupations. Aussi, pendant un bien long temps, la lime, la brosse, travaillent à former ces ongles rosés ; les eaux blanchissantes, les pâtes adoucissantes, imbibent ces chairs potelées qui pourraient si bien se passer de leur secours î
Deux heures s'écoulent dans ces soins minutieux , et , pendant ce temps , plusieurs visites se sont présentées : de vieux amis ont été consignés , des malheureux se sont vus éconduits... Aussi pourquoi mademoiselle *** a-t-elle envoyé à madame un bonnet du matin si ridicule qu'on ne sait comment le placer. De cette façon, il allonge trop le visage; ainsi posé, il découvre trop les oreilles; de cette sorte, la dentelle s'élève comme une crête hérissée...
— Allons ! qu'on me remette celui d'hier, Céleste !
Encore deux ou trois épingles ! que le
peignoir s'entr'ouvre sur le jupon brodé, que cette pèlerine flotte d'un air de sansgêne et de léger désordre... Bien !... Maintenant madame peut faire son entrée au salon , quels que soient les visiteurs qui l'attendent !
Cette femme élégante , nous l'avons déjà vue : c'était elle qui apporta son ennui chez madame Bien-Aimé au moment où s'y trouvait l'homme de lettres. Aujourd'hui , dans son splendide et comfortable hôtel du quartier de la finance, nous allons vous la montrer au milieu des confidences et des épanchements de l'amitié.
Une jeune femme attendait, depuis quelque temps, dans le salon , assise au coin du feu, l'arrivée de la maîtresse de maison; et le refus qu'elle avait fait de donner son nom à la femme de chambre concourait, plus que les derniers numéros d'un journal des modes qu'elle avait trouvés sur une petite table voisine, et qu'elle parcourait d'un œil distrait, à lui faire prendre ce retard en patience.
On ne sait pas que je suis là, est une pen-
sée consolante pour celui qui attend. 11 excuse ainsi sa propre importance et le défaut d'empressement de celui qui se fait attendre : c'est être charitable pour soi et pour autrui.
Un léger bruit de pas fit quitter son siège à la visiteuse ; elle se leva et fit quelques pas vers la maîtresse de la maison. A peine celle-ci eut-elle ouvert la porte que, jetant un léger cri de joie :
— Mina ici ! s'écria-t-elle ; et avec un empressement juvénile, qui succéda tout à coup à ses allures indolentes , elle se précipita dans les bras de son amie.
— Chère Livie ! quel bonheur pour moi de vous retrouver toujours la même.
— Toujours la même...! Oh! non, mais bien vieillie déjà, bien saturée de l'existence.
— Comment ! entourée de tout ce qui peut la rendre heureuse...
— Bonne Mina , je ne le suis pas, dit Livie en prenant la main de son amie et se rapprochant d'elle sur la causeuse où toutes
deux s'étaient assises, et pourtant, je bénis ce moment qui vient de m'apprendre qu'il y avait encore en moi des sources d'émotion et de vie. La joie qui m'agite en vous revoyant me prouve que je ne suis pas tout à fait un être passif, engourdi, inapte à toutes les sensations humaines.
— Eh quoi ! ma pauvre amie , en êtesvous donc là ?
Mina faisait cette question avec un étonnement mêlé d'effroi, qui donnait à son jeune visage une expression presque enfantine.
— Oh ! dit Livie en l'embrassant avec joie, tu as conservé, toi, ta bonne figure d'enfance. Toutes les impressions viennent s'y peindre toujours jeunes et naïves, comme au temps de notre douce amitié. Le monde n'a pas même effleuré cette belle âme si calme, cette raison si droite, ce cœur si pur, si généreux ! Tu crois encore à tout... Tu es donc bien heureuse ?
— Heureuse... ! oui, dit-elle, de ce bonheur intérieur que rien ne peut nous ôler.
— Ton mari ...?>
— Il est bon, il m'aime, dit en rougissant la jeune femme; mais, Livie , je n'ai point d'enfant... Vous avez, je crois, une petite fille, ajouta-t-elle vivement, comme pour ne pas s'appesantir sur une idée trop cruelle.
— Oui, répondit avec distraction madame Volson, mais c'est un bonheur sur lequel on se blase aussi.
Mina leva vivement la tête, et regarda son ancienne compagne avec un nouvel étonnement; puis, par un mouvement involontaire et presque imperceptible, elle s'éloigna quelque peu de la femme riche, comme pour s'appuyer au dossier de la causeuse.
— Ma fille a maintenant six ans , continua Livie, il est temps qu'elle entreprenne des études élémentaires un peu suivies. Aussi, je lui ai déjà donné une très-bonne gouvernante... une jeune personne très-éclairée , très-douce , qui dirigera son éducation mieux que je n'aurais pu le faire. Toutes ses heures sont maintenant remplies : les unes
appartiennent au travail, les autres, à la promenade, à la gymnastique, à la danse, ce qui fait que je la vois peu , car je me ferais scrupule d'entraver, pour mon plaisir personnel , une éducation que je me suis sentie, avec regret, tout à fait incapable d'entreprendre.
— Je comprends, dit Mina, que les devoirs de maîtresse de maison, que la nécessité de rendre votre intérieur et votre personne toujours agréables à votre mari , vous aient privée de cette douce occupation. Du moins, en êtes-vous bien récompensée par la tendresse de M. Volson ?
Livie soupira , puis, presque immédiatement , elle partit d'un éclat de rire.
— Ah ! ma chère, la tendresse d'un homme de finance, c'est sec comme le son des écus, c'est chiffré comme un bordereau de recette. Il y a quelque poésie dans l'amour d'un paysan pour sa compagne; les brutalités même d'un homme du peuple peuvent avoir du charme , lorsqu'elles sont suivies de passion
ou de repentir: si vous avez un mari ridicule, il vous fera rire; s'il est farouche, vous travaillerez à l'apprivoiser; sérieux, vous l'égayerez ; ignorant, vous l'instruirez; grossier, vous le polirez; avec tous les hommes, enfin, il y a quelque chose à faire, excepté avec Y homme-chiffre. L' homme-ckiffreest cela, jamais plus , jamais moins : il marche sans cesse à son bu . , comme l'omnibus pacifique qui roule en rainassant les voyageurs. Pour lui, c'est de l'or qu'il recueille ; il s'en va, grossissant sa bourse, sans sortir un instant de sa spécialité. Il est galant avec sa femme à échéance fixe. On pourrait tenir le livre de ses tendresses conjugales en partie double; il ne s'est jamais exposé au protêt , à moins que la rente n'ait baissé, ou qu'il ne médite quelque opération sur les valeurs étrangères, ce qui donne forcément des distractions à l'hymen. Mina regarda encore Livie de son air étonné. Dans sa candeur, elle avait peine à comprendre qu'une femme pût parler si légèrement de son mari.
— Vous avez toujours eu plus d'esprit que moi , Mina , lui dit-elle , et j'avoue que j'ai quelque peine à me figurer M. Volson , d'après le portrait que vous en faites.
— C'est pourtant le plus exact que je puisse vous donner. M. Volson, je vous le répète, est un chiffre, mais un bon chiffre, en pleine valeur et suivi d'une multitude de zéros.
— Est-il jeune ? demanda Mina en rougissant légèrement.
— Eh! vraiment, il a l'âge qu'un mari doit avoir... trente-cinq ans, pas davantage !
— Ah! dit Mina en rougissant encore plus fort. Mais , reprit-elle après un moment de silence, comment pouvez-vous donc éprouver de l'ennui... ? De la fortune, un bon mari, un enfant dont l'éducation ne vous donne aucune fatigue...
— Peut-être, dit Livie avec un soupir, peut-être y a-t-il certaines organisations auxquelles le bonheur est interdit ; peut-être tous les biens matériels n'ont-ils été accordés
à certains êtres que le monde envie que comme une dérision amère; peut-être le sort ne les a-t-il comblés des dons de la fortune que pour mieux leur faire sentir le vide affreux qui existe, malgré tout, dans leur intelligence et dans leur cœur.
— Hélas! reprit Mina, n'arrive-t-il donc jamais quelque bon rayon de soleil à travers vos rideaux de brocard ? Les existences les plus malheureuses ont leurs heures radieuses et fleuries, qui semblent plus riantes encore par le contraste avec celles qui les ont précédées.
— C'est ce contraste qui me manque.
Ma vie est d'une monotonie insipide. Ce monde dans lequel je vis n'a qu'un langage, qu'une allure... Les convenances, la mode, l'orgueil du rang, nous nivellent et nous en-
erment tellement dans un espace toujours circonscrit... Une voiture , un salon ou un parc , nous ne vivons pas hors de là. Le monde est nul pour nous : nous ne voyons que des acteurs au théâtre.
— Mais, dit Mina, vous êtes libre de vos démarches, je pense ; ne pouvez- vous , oubliant pour quelques moments vos richesses pesantes, vous confondre dans cette foule affairée qui rend Paris si vivant et si gai pour nous autres provinciaux?
— Je l'ai fait parfois, mais toujours en tremblant. Que dirait le monde , si l'on me rencontrait ainsi seule , à pied, sans un laquais à ma suite? D'ailleurs, je ne sais quel but donner à mes courses solitaires. Je ne puis rendre mes visites à pied, et, sauf quelques emplettes à faire , quelques livres à choisir...
— Il y a , ma chère Livie , il y a pour une femme riche , pour une âme généreuse comme la vôtre , un but bien doux et bien glorieux a donner à des courses matinales! La bienfaisance qui va chercher la misère...
— Ah! Oui, reprit Livie, la bienfaisance... pauvre enfant, c'est une illusion de plus! J'ai, comme vous , donné dans ces vieilles théories... Je suis allée chercher dans les bouges
des faubourgs le malheur et la pauvreté ; j'ai affronté la misère ignoble, mais je m'en suis lassée en découvrant presque toujours que j'étais la dupe du vice et de l'inconduite...
— Et en refermant ainsi la main qui s'ouvrait à la voix du pauvre , vous avez fermé votre cœur aux émotions consolantes. En perdant la foi au malheur, vous avez perdu la faculté d'être heureuse...
— Je le crains! dit tristement Livie... Au contact de ce monde positif, j'ai vu se flétrir, en peu d'instants, toutes les belles illusions de ma jeunesse... Sous le masque du dévouement, de l'amitié, j'ai vu percer l'avidité , l'intérêt ; sous des semblants d'amour, la vanité d'une conquête brillante; dans tous ceux que le monde a rapprochés de moi, j'ai toujours démêlé quelque intérêt mesquin, et la méfiance , le doute, ont empoisonné toutes mes relations. Isolée au milieu de la vie, combien de fois aussi ne me suis-je pas reportée , en esprit, vers le temps où une mutuelle sympathie unissait nos can-
deurs d'enfant, confondait en un cœur nos cœurs de jeunes filles ! Toutes deux orphelines et toutes deux aimantes, en nous rencontrant, nous avions trouvé ces tendres affections, ces doux épanchements qui avaient manqué autour de nos deux berceaux. Toi , Mina, sage, bonne et sensée, tu calmais de ta douce voix les irritations de mon caractère aigri par l'isolement et l'abandon; ton esprit juste et droit mettait sans cesse un frein aux écarts de mon imagination tourmentée ; quoique plus jeune que moi de deux ans , tu me protégeais de ta douce raison. Hélas! pourquoi m'as-tu si longtemps abandonnée; pourquoi, si peu de temps après mon mariage , au moment où j'aurais eu le plus besoin de ton influence et de tes conseils, as -tu cessé de m'écrire? Je suis fière et méfiante, tu le sais ; j'ai cru que tu ne m'aimais plus, j'ai cru que l'indifférence, ou le dédain , ou l'envie , pardonne , je ne sais quel noir démon soufflait ces viles pensées à mon esprit malade, avait éloigné
de moi mon unique amie... Pourquoi, hélas f m'as-tu abandonnée?
— Vous étiez devenue bien riche, et vos lettres se ressentaient de l'enivrement que vous faisait éprouver ce changement de position; je connaissais la tendance de votre esprit , et je savais que , de loin , les conseils désintéressés que mon trop simple bon sens pourrait vous offrir vous auraient paru , peut-être, dictés par une raison pédante ou par un rigorisme mesquin. Vos lettres, d'ailleurs, étaient froides : j'en comprenais la cause, vous trouviez de nouvelles et plus vives affections dans votre intérieur... je me suis retirée , j'ai attendu... et me voilà!
— Tu arrives comme mon ange sauveur, dit Livie. Ils ont tout desséché en moi , la foi, la candeur, l'espérance... Que je puise encore tout cela dans ton cœur! Viens te fixer près de moi ! Et tiens , écoute , un joli plan ! Ton mari , le comte de Belgrave , a des affaires d'intérêt avec M. Volson ?
— Oui , et c'est pour s'entendre avec lui
au sujet d'un placement de fonds assez considérable que mon mari a fait le voyage de Paris.
— Eh bien ! il faut venir Rétablir avec moi à la campagne... Oh! c'est décidé; dans quinze jours, au plus tard, je t'enlève. Un joli château dans la vallée de Montmorency appelle ma présence. Voici le printemps qui s'approche ; je veux présider à quelques changements projetés dans mon parc. Tu m'initieras aux secrets de la vie de dame châtelaine ; tu sais le fort et le faible de cette vie-là , toi qui ne quittes que si rarement ton manoir de Belgrave. Tu consens , n'est-ce pas, à ma proposition? Quelle bonne idée ! comme il sera doux de reprendre dans ces beaux lieux nos gracieux rêves d'enfance! Tu me prêcheras comme à la pension... j'en ai besoin, va! et si nous ne pouvons espérer pour ce monde, continuât-elle d'un ton pensif, peut-être en reviendrai-je à espérer, comme autrefois, dans un monde meilleur.
— Peut-être ! Ah î pauvre amie, qui donc t'a retiré ta foi si vive , si fervente ?
— Lui ! dit-elle sourdement en pressant convulsivement la main de son amie , lui !... il ne croit pas, Mina! Je n'ai su de lui m'assimiler que deux choses : son scepticisme et son or.
— Il t'a tuée ! s'écria douloureusement Mina ; il a retiré à ton àme ardente la lumière qui, seule , pouvait la faire vivre... Ah ! ils sont donc tous les mêmes! ajouta-t-elle avec l'accent que prennent ces aveux instantanés qui sortent d'un cœur endolori , et trahissent involontairement un état de souffrance qu'on se cachait peut-être à soimême.
Il y eut un moment de silence. Les deux amies restaient plongées dans de profondes pensées qu'elles semblaient craindre de se communiquer.
— Eh, dis-moi, reprit enfin Mina en posant la main sur le bras de son amie, comme pour la rappeler à ell-emême, depuis
ton mariage, as-tu revu quelquefois l'abbé de Vaudemont, ce digne prêtre qui fut notre directeur à toutes deux quand nous étions dans la même pension ?
A cette question faite avec simplicité, madame Volson saisit fort bien l'enchaînement des idées qui l'avait amenée.
— Mais , répondit-elle , pour s'adresser au médecin , il faut avoir confiance dans la médecine", et, je te l'ai dit, j'ai fait comme lui, j'ai cessé de croire.
— Cessé de croire ! dit-elle ; cela est-il donc en notre pouvoir ? 0 ma chère Livie ! reprit la femme chrétienne en se rapprochant de la femme du monde et en lui prenant la main, tu n'as pas cessé de croire, seulement tu agis comme si tu ne croyais plus : j'en prends à témoin tes souffrances , tes combats et les regrets du temps où ta vie répondait à ta croyance !
— Il se peut qu'il en soit ainsi, dit Livie après un moment de réflexion.
— Et dans cette lutte entre la foi et l'in-
crédulité, comment n'as-tu pas cherché à t'éclairer des lumières d'un homme aussi distingué , aussi sage , aussi charitable que notre bon abbé de Vaudemont?
— Je l'aurais dû peut-être, et cela m'eût été d'autant plus facile que des rapports de société se sont établis entre nous. Quand ont cessé nos rapports de pénitente et de directeur, il est devenu premier vicaire de notre paroisse ; on m'a faite , moi , dame de charité. Voici le lien de mes relations rétablies ; d'ailleurs il était ami de madame Volson la mère... ; elle avait la plus grande confiance en lui , le consultait en toute occasion importante... Tiens, par exemple, quand on me mit en pension, ce fut lui qui indiqua l'institution des dames Laborde et de Saint-Leu. Ainsi, si nous nous sommes connues étant demoiselles, chère Livie, c'est à M. de Vaudemont que j'en suis redevable : c'est déjà une raison pour l'aimer, n'est-ce pas? et ce n'est pas la seule. Quand je retrouvai ce bon prêtre après mon
mariage , je me rappelai avec un attendrissement extrême toutes les preuves d'intérêt et d'attachement qu'il m'avait données... moi , pauvre orpheline privée de la douceur de ces noms que la famille rend si saints et si chers , je me souviens encore de l'accent profondément ému avec lequel il me disait : Ma fille ! lorsque , prosternée à ses pieds, je lui confiais les innocents secrets de notre vie alors si tranquille ! Et moi , en l'appelant mon père, — car le chrétien qui revient sur ses erreurs ne trouve pas de nom mieux fait pour réveiller l'idée de la sévérité réglée par la justice et tempérée par l'indulgence , — combien de fois , oppressée par mes larmes , je n'ai pu que répéter ce nom qu'il ne m'a pas été donné de prononcer ailleurs qu'au confessionnal !
— Ainsi rien , pas même l'époque de ton mariage , n'a soulevé pour toi les voiles mystérieux que ton imagination romanesque suspendait sur ton berceau , pauvre enr fant?...
— Ah ! dit l'habituée du cabinet de lecture avec un sourire forcé, tu te rappelles donc les rêves et les conjectures où se perdait alors mon esprit? J'étais bien folle , n'est-ce pas , de ne pas adopter franchement ma position, et de chercher sous ce nom de Mollin, qu'on disait être le mien, quelque illustre origine dont il n'était que le déguisement... Mais le peu de clarté, l'espèce d'hésitation qui régnaient dans les réponses de madame Volson quand je l'interrogeais sur ma famille... quand je lui demandais si ce nom de bonne amie qu'elle m'avait appris à lui donner remplaçait celui de nièce ou de cousine; cette histoire de naufrage dans lequel, à l'en croire, mon père, ma mère, avaient péri lorsqu'ils revenaient de la Martinique en France; cette dot de deux cent mille francs dont elle se trouvait dépositaire pour moi , sans que jamais j'aie su à quel titre et d'où provenait cette fortune... n'était-ce pas là un thème sur lequel devait s'ébattre l'imagination d'une jeune tille que .
déjà, il te plaisait de nommer romanesque, ma très-raisonnable Mina?... Et puis, — car il faut aujourd'hui que tu remplaces notre vieil abbé de Vaudemont , — je te confesserai que , croyant sentir en moi les bouillonnements d'un sang noble, il me semblait que cette grosse | femme , dont la tournure commune égayait mes jeunes compagnes et me faisait tant souffrir quand elle venait me voir à la pension, ne pouvait avoir eu d'autres rapports avec ma famille que ceux de la domesticité; mes idées étaient encore confirmées par l'espèce de déférence admiratrice dans laquelle elle se tenait vis-à-vis de moi : aussi , je te l'avouerai encore, ce fut avec une répugnance très-vive que j'acquiesçai au vœu de cette femme mourante , lorsque celle-ci, bénissant à la fois son fils et celle qu'elle appelait son second enfant, recommanda à ce fils, alors à la tête d'une belle fortune et d'une prospère maison de banque, de prendre pour toujours sous sa protection la fille de son meilleur ami, ce fut le titre qu'elle me
donna alors, l'enfant de sa sollicitude et de son choix. Soit qu'il eût deviné en ce moment suprême les secrets désirs de cette âme qui allait nous quitter, soit que madame Volson l'en eût instruit dans les premiers temps de sa maladie, Edouard répondit qu'il serait heureux de donner à sa mère cette preuve de sa tendresse; il ajouta qu'il se sentait déjà porté par son cœur à l'accomplissement de ce vœu maternel. Il dit aussi qu'il ne dépendait que de moi de donner à sa mère la garantie de son exécution , et que c'était de lui confier, sans réserve, le soin de mon bonheur... Le mot de mariage fut prononcé. La mourante parut s'arrêter avec tant de joie à cette pensée , elle me regardait avec tant d'anxiété en attendant ma réponse , l'abbé de Vaudemont, qui était là, car il assistait madame Volson à ses derniers moments , semblait approuver si vivement ce moyen d'assurer mon avenir et de rendre la tranquillité à sa pénitente , que je me laissai aller à l'en-
traîneraient exercé sur moi par tant de sollicitations.
J'abandonnai ma main aux transports d'Edouard , et madame Volson , partageant sa joie et regardant avec un inexprimable attendrissement le vieux prêtre, qui, luimême , semblait très-ému , nous attira tous les deux sur son sein, en nous nommant ses enfants , ses chers enfants , et en disant que je l'avais aidée à payer une dette sacrée, et qu'elle me devait le calme dont elle jouissait à son heure suprême. Je renouvelai la promesse d'être à Volson, et cette pauvre mère s'éteignit ensuite dans nos bras en m'adressant un dernier regard qui semblait être encore un remercîment. Dans les premiers jours qui suivirent ce triste événement, loin de toutes les circonstances qui m'avaient subjuguée, attendrie, et livrée sans défense à ces projets d'union, je me repentis de m'être si légèrement engagée... Que veux-tu? je rêvais un autre avenir, et Edouard , je dois l'avouer en-
core , n'était pas celui que j'aurais choisi si j'étais demeurée libre de choisir. Oui , ajouta-t-elle avec un profond soupir, j'avais dans la tête un idéal que j'ai vainement cherché étant maîtresse de mon sort...
Elle soupira encore , et resta un instant silencieuse; sa bouche se taisait, mais son cœur lui disait tout bas qu'elle l'avait trouvé enfin ; et la raison n'était pas là pour lui faire remarquer qu'il était trop tard pour s'en apercevoir!
— Edouard avait vingt-cinq ans à peine , ajouta Livie ; il était beau , mais d'une beauté froide; ses manières avaient de la distinction, mais point d'élégance; ses traits, de la régularité , mais aucun charme , aucune séduction... Après tout , c'était un mari , une position, un avenir ; d'ailleurs, habituée, dès l'enfance, au bien-être élégant dont m'avait entourée ma bonne protectrice , je n'étais pas insensible aux espérances de colossale fortune dont se berçait le trop positif
Edouard... Je tins donc la promesse que je lui avais faite , je devins madame Volson. M. Volson, lui, s'acquitta aussi bien qu'il lui était possible de l'engagement contracté auprès de sa mère mourante , relativement aux soins qu'il devait prendre de mon bonheur. Il est intimement persuadé , le pauvre homme, qu'il a fait pour moi trois fois plus qu'il ne devait; car il a triplé notre fortune depuis que ma dot lui a permis d'agrandir le cercle de ses spéculations.
Oh! Mina, je n'ai point connu l'amour dans le mariage ; alors , j'ai cherché à me créer des jouissances dans la satisfaction de toutes les vanités. Pendant plusieurs années, l'enivrement des succès frivoles a imposé silence à mon cœur; la joie d'être la femme la plus à la mode, la plus brillante de Paris, m'a paru le bonheur suprême ; mais, hélas ! maintenant que la satiété, l'ennui, ont été puisés par moi au fond de ces plaisirs si vides, je me dis : Ce n'est donc pas là la vie? Et je tremble à cette question que
je m'adresse quelquefois : Où faut-il chercher le bonheur?
— Quels livres lisez- vous , ma chère ? dit Mina en s'approchant d'une petite table où plusieurs volumes brochés s'entassaient pêlemêle , comme pour faire contraste avec l'élégante symétrie qui régnait dans toutes les autres parties de cette chambre de petite maîtresse.
— Syfoia , par M. de Carlisle , répondit la jeune femme avec empressement ; c'est le livre plein d'intérêt d'un auteur profond, excentrique... On y sent à chaque page la poignante souffrance d'une âme fatiguée du monde, et qui demande à la poésie, à l'amour, de réaliser les rêves ardents de sa jeunesse.
— Et l'amour semble-t-il avoir répondu à tous ces besoins du poëte? demanda Mina avec un sourire.
— Pas encore, reprit en rougissant Livie; il paraît n'avoir trouvé qu'amères désillusions dans tous les liens qu'une trom-
peuse sympathie a noués, jusqu'ici , dans sa vie. Il peint les femmes avec esprit , avec talent, mais avec le découragement complet qui accable le malheureux alchimiste dont les expériences n'ont pu amener la découverte de la pierre philosophale. Avez- vous lu déjà quelqu'un de ses ouvrages?
— Je ne suis nullement au courant de la littérature moderne. Une fortune excessivement médiocre me rend les soins de mon intérieur très-actifs, et je m'en tiens à mes vieux souvenirs, à mes classiques réminiscences.
— Vous faites peut-être aussi bien , dit en souriant Livie, car le roman moderne absorbe une grande partie du temps et de l'imagination. Ces auteurs vont un train de poste; ils vous entraînent sur leurs pas, quoi que vous en ayez, et le roman que vous avez pris le soir pour vous endormir est souvent encore dans vos mains quand le matin vient vous surprendre.
— Eh ! mais vraiment , ces auteurs-là sont
ennemis du repos des femmes ; je me garderai bien d'ouvrir leurs livres.
— Voyez, dit en riant Livie, voici tout justement qu'on vient renouveler ma provision épuisée. Armand, dit-elle au valet de chambre qui apportait une masse de volumes, rendez ceux-ci , je les ai tous lus.
Et puis , elle se saisit avec empressement du lourd ballot que ses délicates mains semblaient supporter avec peine. Elle le posa sur la cheminée, défit la corde qui l'entourait, et ouvrit un des volumes.
— Marthe , par Anténor de Carlisle , dit-elle.
Et elle se mit à feuilleter avidement les pages. Elle s'arrêta tout à coup , et resta en contemplation devant un feuillet qui semblait prendre pour elle un intérêt tout particulier.
— Eh mais, dit Mina , qui s'était avancée pour voir par-dessus l'épaule de son amie , c'est moitié imprimé et moitié écrit à la main.
Livie ferma brusquement le volume.
— C'est une note que la libraire m'envoie , dit-elle d'une voix brève.
— Je vous quitte , chère amie , dit Mina , regardant la pendule. M. de Belgrave m'attend, et il se fait tard... Adieu, ajouta-t-elle en portant son front si pur vers la bouche de madame Volson
Livie embrassa silencieusement son amie ; son âme, si expansive d'abord, semblait s'être tout à coup refermée.
— A revoir, répéta-t-elle machinalement.
Elle reconduisit son amie, lui serra la main , et lorsqu'elle eut vu s'éloigner la douce jeune femme , elle courut à la cheminée qui supportait les livres qu'on venait de lui apporter.
— Ah ! dit-elle , ces provinciales font d'éternelles visites !
Elle ouvrit vivement le volume fermé l'instant d'auparavant , et eut bientôt retrouvé le papier manuscrit placé là comme une note. Il contenait les lignes suivantes :
« Il y a telle femme dont la seule vue «éveille dans l'âme toute une poésie incon- « nue. C'est un ensemble tel que l'imagina- « tion n'a jamais su en créer de semblable. « A la vue d'un pareil modèle , il faut briser «sa plume, et effacer toutes les lignes par «lesquelles on avait jusqu'alors cherché à « rendre l'idée d'une femme. »
Entre deux autres feuilles se trouvait cette note manuscrite :
, « Y a-t-il d'autre beauté que celle qui tire « surtout son charme de l'intelligence qui «l'anime?»
Enfin , plus loin encore , sur un autre carré de papier, on avait écrit la réflexion suivante :
« Il y a de ces grâces rassemblées sur une « seule femme , qui semblent résulter d'une « harmonie intérieure. L'esprit, le sentiment, «les doux attraits de l'âme, rayonnent au- « tour d'elle , et lui forment une auréole «brillante. Près d'elle, on ne voit pas, on «n'étudie pas, on n'analyse pas , on aime!»
Livie resta quelque temps pensive , puis elle s'approcha du miroir, et relevant la tête par un mouvement plein de grâce et de coquetterie :
— Il est certain , dit-elle en souriant, que l'on ne m'a jamais dit que j'avais une beauté régulière ! Mes traits ne valent quelque chose que par leur expression... Puis, elle répéta ces mots, qui terminaient la note manuscrite :
«Près d'elle on ne voit pas, on n'étudie «pas, on n'analyse pas, on aime!»
Mesure prise.
Pendant que madame Volson se repaît de louanges littéraires dont le nouvel assaisonnement semble déguiser la fadeur à son palais déjà blasé , pendant que madame de Belgrave chemine lentement , en évitant de son mieux les regards effrontés des badauds qui cherchent à pénétrer le mystère de ce voile baissé retenu par une petite main tremblante, cinq heures sonnent aux horloges de Paris , et la terne lueur des
réverbères succède à l'éclat d'un jour étin celant de soleil printanier. Du centre de la grande ville s'acheminent vers les faubourgs de longues cohortes d'ouvriers regagnant leur logis après la journée faite , et portant d'un air de bonne humeur le produit de leur travail de la semaine.
Parmi les gentilles ouvrières cheminant aussi à cette heure sur le pavé de la capitale, cheminant lestement, gaillardement, toutes joyeuses de quitter enfin l'aiguille et la chaise de paille pour respirer un air plus vif que celui de l'atelier, Mathilde Charton se glissait à travers la foule, qu'elle ne regardait guère, occupée qu'elle était du but de sa course, et agitée d'une foule de sensations qui se pressaient , chaque jour plus vives, dans le sein de la fille du peuple.
Une semaine s'était écoulée depuis le moment où Anténor de Carlisle avait vu , pour la première fois, Mathilde, cette fraîche beauté, dans toute la fleur de l'innocence, venir puiser une instruction tout au moins
inutile, dans l'antre obscur de la Bien-Aimé. Rien qu'une semaine s'était écoulée , et l'homme de lettres en avait habilement mis chacun des jours à profit. La jeune fille , naïvement coquette , descendait tous les matins chez la vieille libraire le volume que , la veille au soir, elle avait avidement parcouru: elle arrivait ainsi avec toute cette grâce qui suit le réveil d'une jeune fille , lorsque, riante, elle apparaît fraîchement parée de sa simple toilette , reposée par une nuit de doux songes, et s'épanouissant au matin comme une fleur avide de soleil. Carlislc, qui avait appris par son démon familier l'heure ordinaire des apparitions de l'ouvrière , avait rompu le charme de ses habitudes paresseuses pour se trouver chaque matin à l'arrivée de la jeune ouvrière. Madame Bien-Aimé n'avait pas manqué de se récrier sur cette réforme dans la vie du grand homme , et d'insinuer à Mathilde qu'à ses beaux yeux seuls en était dû tout l'honneur.
La coquette jouissait de ce léger triomphe, elle prenait plaisir à causer pendant un quart d'heure avec Carlisle, lui faisait, sur ses lectures de la veille, des questions naïves , auxquelles il répondait finement , mettant une pruderie adroite dans ses explications corruptrices , et semblant exhorter à la morale l'enfant qu'il excitait au mal.
L'infernale Bien-Aimé riait sous cape du manège adroit de l'homme du monde , et de l'effet visible produit sur l'innocente , de l'espèce de fascination magnétique qu'il exerçait sur elle par la puissance de ses paroles , de ses regards , de ses attitudes. Ce mélange de dignité grave par laquelle il faisait sentir à la jeune fille combien il était placé haut au-dessus d'elle dans la sphère sociale et intellectuelle, et d'humilité respectueuse par laquelle :1 lui insinuait que l'amour était prêt à mettre à ses pieds tous les avantages de position qu'il possédait sur elle, l'agitation enfantine qu'il ex-
citait par de taquines provocations ou de plaisantes réparties, puis le ton sentencieux et presque paternel qu'il prenait tout à coup, pour donner des avis de sage direction à l'enfant sans expérience, tout agissait sur cette créature impressionnable , et la plaçait sous l'ascendant d'une impulsion dont il ne lui était pas donné de discerner la tendance bonne ou mauvaise.
Ce qui flattait surtout la jeune fille , c'était de voir jusqu'à quel point sa présence agissait sur l'homme de lettres. La teinte grave de sa physionomie, à laquelle il affectait de donner , au vis-à-vis des femmes du monde , une expression mélancolique qui déguisait à merveille l'habitude humoriste de son caractère , s'éclaircissait visiblement à l'aspect joyeux de la jolie ouvrière. Il ne lui cachait point que sa présence était un baume versé sur toutes les plaies mystérieuses de son âme, et la candide enfant s'en allait toute contente d'avoir réjoui un cœur souffrant, lorsque ses naïves folies
avaient fait rire aux larmes son hypocrite adorateur.
Dans les natures d< femmes jeunes, primitives et candides , l'amour n'est exprimé , représenté , excité que par la joie. Dans les filles du peuple , entourées de misère et de chagrins réels , le sentiment n'a de prise qu'autant qu'il apporte avec lui l'idée d'un bonheur facile ; la mélancolie les éloigne , tandis que l'image du plaisir, si rare dans leur triste existence, attire vivement leur naturel ardent et avide de jouissances. Chez les femmes du monde, au contraire, dont l'âme plus exercée apporte l'idée de l'infini dans toutes les choses de la vie , et dont l'imagination est plus avide que les sens , l'amour ne saurait se faire admettre que sous l'image d'une passion profonde ; elles croient se devoir à elles-mêmes de ne laisser succomber une vertu, dont trop souvent elles sont lasses, que devant les apparences d'une passion longtemps combattue , afin de pouvoir se dire qu'elles n'ont cédé que par bonté d'àme.
Pendant que ces entrevues de chaque matin avaient lieu dans le cabinet de lecture , le jeune observateur de la maison voisine, après avoir assisté aux préparatifs chaque jour plus coquets par lesquels Mathilde se disposait à l'entrevue avec Carlisle, le jeune Albert , toujours rempli de son amour extatique , écrivait , sous le charme de sa contemplation matinale , de longues et chaleureuses épîtres à l'idole de ses pensées. Avec des tournures toutes littéraires , il lui exprimait d'amoureuses pensées dont il ne croyait jamais parvenir à atténuer assez l'expression délicate. Ces lettres , chefs-d'œuvre d'amour platonique et de mystique rêverie , ces lettres , qu'une femme du monde aurait gardées précieusement dans ses archives les plus chères , la rieuse Mathilde les lisait sans les comprendre ; et lorsque , en rentrant chez elle , chaque soir elle trouvait dans la poche de son tablier le papier satiné qu'elle y laissait glisser sans le voir, la rusée , par son discret et platonique adora-
teur, elle souriait en pensant que certains jeunes gens d'aujourd'hui avaient de singulières idées... C'est un romantique! disaitelle ; et heureuse de pouvoir appliquer ce mot qu'elle avait souvent surpris dans les conversations du cabinet de lecture, elle laissait agir, penser, le jeune amoureux sentimental, comme un pauvre maniaque auquel on passe sa fantaisie habituelle , lorsqu'une fois elle vous est connue et qu'on en a pris son parti.
Après un mois , donc , d'assiduités journalières, actives , mais prudentes , de la part de Carlisle, rêveuses et passionnées de la part du poëte épris de bonne foi; après un mois de lectures savamment dirigées par la Bien-Aimé , qui tendaient , tout en éveillant les sens ardents de la jeune fille , à lui montrer l'amour comme un chemin fleuri , aboutissant au mariage , nous trouvons Mathilde agitée, émue, le cœur battant avec violence, et se rendant, pour la première fois, à la demeure de Carlisle.
Ce n'est point un rendez-vous , vraiment ! L'homme de lettres n'est pas assez simple pour en arriver là si vite ! C'est tout simplement une commission dont Mathilde s'acquitte envers sa mère , qui l'a chargée de porter chez l'amoureux auteur les dentelles qui sont enfin terminées. Mathilde inquiète, sans trop savoir pourquoi , a voulu se dispenser de cette démarche , en disant que madame Bien-Aimé se chargerait bien de remettre cet ouvrage aUx mains du monsieur, qui est fort de ses amis; mais, pour la première fois de sa vie, Constance s'est fâchée , a fait à la jeune fille des reproches sur son peu de zèle à suivre ses ordres, et a insisté pour que ces dentelles, qu'elle a fait attendre plus longtemps qu'elle n'aurait voulu , fussent remises ce soir même chez ce monsieur si aimable.
Mathilde a obéi. Chargée du léger dépôt , elle frappe en tremblant à la porte de l'homme de lettres, qu'elle espère ne pas trouver chez lui. Carlisle , en ce moment ,
se promenait dans l'étroit jardin dépendant de son appartement. Enveloppé d'une chaude robe de chambre, la tête couverte d'un bonnet de velours , il contemplait la pureté du ciel , jouissait d'une de ces fraîches soirées qu'on brave avec délice lorsqu'on n'a pas encore quitté les épais vêtements de l'hiver, et il aspirait philosophiquement la fumée d'un cigare de choix , en se demandant quel emploi il allait faire de cette soirée.
— Au diable la charmante enfant , disaitil , qui me rend maintenant les longues veillées si pénibles , en me forçant à me lever avec le jour! Si elle n'était pas si jolie, je renoncerais à sa conquête plutôt que de continuer ce manège assommant. Mais patience ! la petite s'échauffe , et bientôt...
En ce moment, le grillage de bois qui séparait le petit jardin de la cour commune à tous les locataires s'ouvrit doucement , et Carlisle crut rêver en distinguant, à la faveur du crépuscule, les formes sveltes, les mouvements pressés de la jeune ouvrière. Il
s'avança vivement vers elle, et tressaillit en entendant Mathilde elle-même lui dire précipitamment , avec quelque émotion dans la voix :
— C'est moi, monsieur de Carlisle; je vous apporte les dentelles que ma mère a achevé de raccommoder.
— Entrez ! ma belle enfant , dit Carlisle avec joie.
Et il poussa doucement la jeune fille vers la porte d'un petit salon où brillait une lampe éclatante et la lueur joyeuse d'un bon feu.
Mathilde se trouva toute sotte en se voyant ainsi seule avec Carlisle : sa présence d'esprit, ses lutineries , ses saillies moqueuses, lui manquèrent , et elle resta toute droite au milieu de la chambre , sans pouvoir déguiser son embarras.
Carlisle jouissait tout bas de cette gaucherie charmante, et, lui faisant avec grâce les honneurs de chez lui , comme il les eût faits à une femme du monde , il lui avança
courtoisement un siège, et plaça même un tabouret sous ses pieds. La jeune fille le laissait faire , s'étonnant de ses politesses, et tout ébahie d'être reçue en dame , lorsqu'elle venait, tout humblement, remplir son message d'ouvrière. Carlisle prit un siège à son tour, s'assit près de la jeune fille, et commença gravement la conversation, comme si madame Bien-Aimé, ou plutôt comme si la mère de Mathilde se fût trouvée en tiers parmi eux.
— Combien ma sœur doit-elle à votre mère, mademoiselle, pour ce travail long et difficile?
— Voici la note , monsieur, dit Mathilde en tirant de son sein un papier.
— Je vais m'acquitter sur-le-champ.
Et Carlisle prit sa bourse pour régler le compte de Constance.
— Oh! monsieur, cela ne presse pas, dit Mathilde ; et d'ailleurs , si madame votre sœur avait d'autre ouvrage à nous donner, nous mettrions \e tout ensemble.
— Eh ! mon Dieu , dit Carlisle , vous me faites penser que ma sœur m'a chargé d'une autre commission encore ; peut-être pourriez-vous m'aider à la remplir. Il s'agit de lui acheter et de lui faire faire immédiatement, afin qu'elle les trouve prêtes à son arrivée à Paris, deux robes, dont l'une de grande parure, et l'autre de demi-négligé. Connaissez-vous quelque habile couturière qui voulût se charger à la fois de l'achat et de la façon de ces deux robes ?
— Eh! mais, dit naïvement Mathilde , madame Blondel, ma maîtresse d'atelier, est une très-bonne couturière ; elle travaille pour toutes les belles dames du faubourg Saint -Germain , et je la crois capable de remplir à merveille vos intentions, que je lui expliquerai. Je serais toute fière de lui procurer une aussi bonne pratique que celle de madame votre sœur , et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une délicieuse inflexion de voix et un regard plein d'une tendresse ingénue , je serai heureuse de
travailler pour la sœur d'un monsieur si bon , si délicat et si aimable.
Carlisle se sentit ému par ces accens vrais d'une âme pure ; il sentit au fond de son cœur de libertin quelque chose qui ressemblait à de la pitié, à du respect, à de la reconnaissance pour une tendresse aussi candide, exprimée avec tant de grâce; mais il se dit tout aussitôt que l'attendrissement qu'il éprouvait était, en lui, le symptôme infaillible d'une passion profonde , et que l'amour vrai légitimait, ennoblissait tous les moyens dont il était le but et le mobile.
Incapable de nourrir longtemps une pure satisfaction de l'âme, Carlisle reporta bientôt son esprit vers les formes ravissantes de la jeune ouvrière ; il parcourut d'un œil avide tout ce petit être si gracieux, cette simple et chaste jeune fille, qui, dans sa candide bonne foi , commençait à se trouver à Taise, en se croyant, près de lui, sous l'aile d'un ami et d'un protecteur.
— Monsieur de Carlisle, dit l'enfant après un moment de silence, je réfléchis que nous ne pouvons préparer les robes de madame votre sœur sans avoir au moins les mesures de sa taille.
— Cela est très-vrai, dit Carlisle, vous m'y faites songer... Ecrire à ma sœur et attendre sa réponse serait bien long, car c'est de demain en huit que je l'attends, et elle m'a bien instamment recommandé de faire tenir ces robes prêtes pour le jour de son arrivée... La poste met deux jours et demi pour aller, autant pour revenir, cela serait trop long... mais je pourrais vous donner à peu près une idée de sa taille , et vous commenceriez toujours...
Mathilde s'était levée, car cette attitude de conversation assise lui était peu habituelle, et lui semblait gêner la vivacité naturelle de ses mouvements. C'est debout que se reposent les jeunes filles , et Mathilde se reposait en écoutant Carlisle et en regardant avec curiosité un magot de la Chine
accroupi sur la cheminée contre laquelle elle s'appuyait.
— Mais, j'y pense, continua Anténor en la parcourant encore du regard, depuis le pied mignon quelle avait posé sur un des chenets, jusques au sommet de la tête, il me semble qu'il y a entre vous et ma sœur un rapport étonnant pour la taille... les proportions sont absolument les mêmes. Si votre brune et piquante physionomie était, pour un instant, voilée, et que je pusse me la figurer remplacée par le visage pâle d'une languissante blonde, je croirais voir en vous ma sœur bien-aimée. Elle est aussi jeune que vous, et tout récemment mariée... Elle a bien cette taille d'une finesse rare, ces larges et plates épaules, cette poitrine pleine, ce col élégant... cinq pieds environ... c'est tout à fait cela !... Je vous en prie , ma belle enfant, dit-il en lui prenant la main, faites comme pour vous ces deux robes, et je suis sûr qu'elles iront à ma sœur comme si elles eussent été faites pour elle...
— Quelle doit être , dit la jeune tille un peu embarrassée de cet examen et de cette comparaison soutenue , quelle doit être , monsieur, la façon du corsage ?
— Mais , dit Carlisle , il me semble que la façon tout unie de la robe que vous portez est la plus propre à faire ressortir toutes les perfections d'une aussi jolie taille... que l'est celle de ma sœur, reprit-il en souriant , après avoir vu rougir, sous son regard hardi , la naïve ouvrière. Pourtant , eontinua-t-il , excité par le charme de ce pudique embarras , cette guimpe serait trop montante pour la robe de grande toilette : il faudrait que le corsage de la robe, garnie des riches dentelles que vous m'avez rapportées , montât tout au plus jusqu'ici...
Et son doigt suivait légèrement les contours doucement arrondis des épaules de la jeune fille , dont le sein agité palpitait alors d'une émotion convulsive.
Honteuse, embarrassée, contrariée de laisser ainsi paraître un trouble auquel elle ne
pouvait donner aucune cause raisonnable , agitée par l'action de ce doigt qui , en se promenant autour d'elle, semblait l'avoir enserrée d'une ligne de feu, Mathilde s'éloignait à reculons , et sa figure , empreinte de trouble et d'effroi , annonçait le désordre apporté à la fois dans son âme et dans ses sens par l'influence toute matérielle alors de l'homme d'esprit. La pauvre enfant , fascinée par le regard du serpent, n'accusait qu'elle de son malaise , ou plutôt elle était incapable de se rendre bien compte de ce qu'elle éprouvait , et elle s'en allait répétant : «Adieu, monsieur! adieu, monsieur de Carlisle ! dimanche, sans retard, vous pouvez y compter. » Elle poussa enfin d'une main tremblante la porte vitrée donnant sur le jardin ; puis , aussitôt que le grand air fut revenu raviver ses forces , elle s'élança comme une biche légère, et fut en un clin d'œil hors de cette maison.
vî.
L'snuour d'an honnête homme.
Une semaine d'agitation jusqu'alors inconnue à la pauvre Mathilde allait commencer pour elle. La nuit qui suivit sa visite chez Carlisle fut remplie de songes bizarres, de visions pénibles, entremêlées de sensations étranges, d'extases passionnées. La figure d'Anténor dominait tous ces rêves : il apparaissait bon, protecteur, délicat, et souvent , bien souvent il semblait à la jeune iîlle quelle éprouvait encore l'impulsion
produite sur ses épaules par le contact de cette main au pouvoir magnétique.
Cette main, belle dans sa forme, et rendue d'une finesse et d'une délicatesse exquise par les soins pris pour l'entretenir, avait attiré l'attention de Mathilde. Aux yeux de la fille du peuple, c'était une beauté surnaturelle, cette main si différente des rudes mains travailleuses qu'elle voyait aux hommes de sa classe , et ce détail , qui n'avait été de sa part , quand elle s'était trouvée avec l'homme de lettres , qu'une simple observation , l'obsédait dans ses songes , et venait augmenter son délire et ses fébriles adorations.
Les visites que Mathilde rendit à la vieille libraire, après son premier tête-à-tête avec Carlisle , n'eurent plus le même caractère qu'autrefois. Quand l'homme de lettres se trouvait , par hasard, dans le cabinet de lecture au moment où la grisette y entrait, celle-ci ne l'abordait plus avec cette candide assurance et cette innocente coquetterie qui la rendaient si provocante ; mais un trouble
visible l'agitait à son aspect, et la rendait charmante d'une beauté toute nouvelle : elle était triste, et ne trouvait plus que quelques mots à dire. Anténor lui-même semblait sous le poids d'une vague rêverie et d'une douce langueur en sympathie avec la sienne, comme l'on dit dans les livres que Mathilde aimait tant. Tous deux, succombant sous le fardeau de leurs pensées , se taisaient, et la sardonique Bien-Aimé, lançant sa voix stridente, s'efforçait vainement de rompre le charme attaché à ce silence dangereux.
Au bout de quelques jours pourtant, Maihilde parut, aux yeux de l'homme de lettres, avoir recouvré toute sa liberté d'esprit : ses .saillies étaient revenues, et sa gaieté, quoique voilée d'un doux nuage de tendresse , dissimulait, par son éclat vif et bruyant, les agitations qui ne cessaient d'ébranler le cœur de la jeune fille. La Bien-Aimé, mise au courant, par un coup d'œil, de ce qui se passait dans l'intérieur de son imprudente élève, chauffait vivement cette imagination
déjà si malade par d'ardentes lectures que ne repoussait pas la curieuse jeune fille. A ses nuits de rêves fiévreux, elle préférait encore, et croyait plus sage de préférer d'irritantes fictions, qui lui semblaient, du moins, éloigner l'image qui la poursuivait si impitoyablement.
Ainsi livrée aux suggestions d'une imagination et d'un cœur savamment attaqués , Mathilde était- elle abandonnée à l'esprit du mal, sans secours de la Providence, sans avertissement du ciel ? Non , ces secours arrivèrent , cet avertissement se fit entendre ; et si elle doit succomber un jour sous ce double poison des mauvais conseils et des folles lectures, elle ne pourra pas dire, pour s'excuser : Où est la main qui se tendit vers moi pour me soutenir ? Dans quelle coupe m'a-t-on présenté l'antidote capable de neutraliser l'effet du venin dont les méchants m'ont abreuvée ?
La semaine était arrivée à son dernier jour : le samedi ranime la joie dans l'atelier.
Ce lendemain c!e repos et de plaisir illumine . d'avance de ses joyeux reflets le travail, qui commençait à devenir fatigant et fastidieux après cinq grands jours de patience et de réclusion. C'est principalement dans cette branche de commerce et d'industrie, qui , basée sur la mode, a besoin, pour assurer ses succès et multiplier ses triomphes, du goût des femmes et de l'habile légèreté de leurs doigts, que l'influence de l'approche du dimanche se fait merveilleusement sentir. Les jeunes ouvrières , occupées toute la semaine de la parure des riches, et qui , vêtues de la pauvre robe d'indienne , ont piqué d'une aiguille mal payée le salin, la moire, le pou de soie, ou découpé les riches guipures d'un corsage , ou groupé dans des flots de dentelle la fleur artificielle ou le marabout neigeux, saluent , la joie dans le cœur et dans les yeux, le jour bienheureux où il leur sera permis, à elles aussi, de s'occuper un peu de leur toilette. A l'approche de cette halte de quelques heures dans leur
route si laborieuse, leur esprit s'arrête moins péniblement aux contrastes qui existent entre leur pauvreté et les images de fêtes somptueuses, de bal, de représentation théâtrale attachées à ces légers et féeriques ornements qu'elles perfectionnent pour gagner leur vie.
L'atelier de madame Blondel , où travaillait Mathilde, était, au moment où nous la retrouvons chez cette couturière à la mode, embelli par le frais minois de trois ou quatre jeunes filles, toutes ranimées par l'idée des plaisirs du lendemain : rien ne sied à la jeunesse, à la beauté, comme l'espérance ; et c'était chose réjouissante d'entendre les petites ouvrières exploiter en imagination les occupations du jour heureux qui ne revient que trop rarement à leur idée. L'une fredonne l'air de la contredanse qu'il sera doux d'entend e sous les grands marronniers , quand viend.a l'inviteur, la main auchapeau, lu demander l'honneur delà première ; l'autre raconte, d'après un journal de théâtre , le
cinquième acte d'un superbe mélodrame qu'elle doit aller A*oir en famille. Le babil et le rire , comme un doux gazouillis d'oiseaux prêts à prendre leur volée, planent sur ces riches atours qu'effleure leur blanche main. Pourquoi envieraient-elles aujourd'hui l'éclat chatoyant de ces riches tissus ? Demain ne seront-elles pas jolies, contentes, aimées, peut-être, avec la petite robe, le petit châle, le petit chapeau, dont la fraîcheur, la propreté et la grâce font oublier le bon marché? Hélas ! ces grandes dames pour qui elles travaillent pourront-elles jamais en dire autant? Malgré les efforts de la fortune, du goût et de la coquetterie, le prix élevé de ces parures fera-t-il oublier qu'elles ne sont ni jeunes ni jolies , si elles sont vieilles et laides ? Remplacera-t-il le plaisir, si elles s'ennuient?
En sa qualité de première ouvrière, Mathilde travaillait dans la chambre de madame Blondel, à côté de la pièce où se tenaient ses compagnes. La porte était ou-
verte : elle les entendait rire et causer ; elle avait la joie d'entendre la joie des autres , sans l'inconvénient d'être forcée d'y prendre part autrement que par une bienveillance tacite, et pouvait, sans distraction, suivre le cours de ses pensées, ou, disons mieux, se perdre dans les mille dangereuses rêveries où la jetaient ses lectures et son penchant pour Anténor. N'était-ce pas pour lui qu'elle travaillait ? Jamais robe ne fut faite avec plus de soin et d'amour ; jamais ouvrier, dans les anciennes mœurs de l'atelier, ne s'appliqua à l'œuvre d'épreuve qui devait, au jugement de ses pairs , le faire admettre dans la maîtrise, avec autant de battements de cœur, de saisissement et d'appréhension. Les mots de l'homme de lettres : «Faites comme si c'était pour vous ! » avaient encore accru son désir de bien faire : ayant pour ainsi dire carte blanche , et libre de suivre ses inspirations , elle avait travaillé en artiste, et l'on pourrait dire qu'il y avait dans ce petit chef-d'œuvre d'élégance plus de
poésie que dans bien des livres rimes.
L'image de cette sœur pour qui elle travaillait sans la connaître tenait aussi sa place dans les agitations de cet esprit fiévreux : elle devait être jolie, oh! bien jolie ! si elle avait les traits de son frère ; quant à sa taille... la jeune fille achevait sa pensée en se regardant dans la psyché de madame Blondel. N'est-ce pas sur elle, en effet, qu'ont été prises les mesures qui ont guidé ses ciseaux dans la coupe de cette délicieuse parure? Alors elle s'avouait que la sœur d'Anîénor, de ce côté, n'avait rien à envier à personne; et pour la première fois, peut-être, en faisant à une autre les honneurs des gracieux contours de son riche corsage, la jolie fille arrêtait sur eux un regard rempli de complaisance. Mais du moins a-t-elle bien mis à profit toutes les ressources de son talent, pour faire valoir dans tous leurs développements les trésors doués par la nature d'une aussi rare perfection? Voilà ce qu'elle se demande, dans les inquiétudes que ressent le
véritable artiste qui pense à l'impuissance de son art.
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Cette maxime de l'art poétique peut, il le paraît, s'appliquer à l'art de la couture. La jeune ouvrière, en effet, a vingt fois approché l'étoffe de son sein , vingt fois elle a fait suivre aux plis du corsage à peine débàti la gracieuse direction que leur donne le sein qui bat au contact du satin , comme il battait lorsque le doigt du séducteur traçait autour d'elle l'espace de nudité que la mode , en dépit de la pudeur, pourrait permettre à l'œil du monde.
Une agitation d'une autre nature troublait l'esprit de la jeune fille, à cette question qu'elle s'adressait : Qui portera le travail de sa semaine chez celui qui l'a commandé? Sa première visite dans l'élégant rez-de-chaussée habité par le romancier a produit sur elle un effet tel, qu'elle a dû, sans s'en rendre
compte , s'effrayer à l'idée de tenter encore les hasards d'un pareil tête-à-tête. Puis elle s'est rassurée en donnant à son embarras et à ses scrupules le nom de niaiserie; cependant elle se trouble étrangement, et sent le sang battre à son front et brûler ses joues, quand elle pense à la visite prochaine.
En effet , dès le matin , la maîtresse ouvrière avait désigné Mathilde pour porter le lendemain chez M. de Carlisle les deux robes dont elle avait reçu la commande. Par une sorte de compromis avec sa conscience, Mathilde demanda qu'on lui adjoignît une compagne, prétendant que deux robes seraient embarrassantes à porter pour elle toute seule , et qu'elle risquait de compromettre leur fraîcheur. La maîtresse, après lui avoir reproché un manque d'adresse et d'industrie qui ne lui était pas habituel, consentit à permettre qu'elle fût accompagnée par la petite Julie, jeune apprentie de douze ans, dont Mathilde était ordinairement la protectrice à l'atelier. Cet arrange-
ment était d'autant plus convenable , que Mathilde devait ensuite aller dîner chez les parents de la petite , qui lui avaient promis de l'emmener au spectacle. Malgré cette garantie, quoiqu'elle se raisonnât sur la nécessité de se commander assez pour dompter cette ridicule susceptibilité , elle n'était pas contente d'elle-même , et sentait qu'il eût mieux valu pour elle qu'une autre fût chargée de porter à Carlisle ce qu'il attendait.
Cependant l'ouvrage avançait , les deux robes étaient achevées : il ne restait qu'à poser autour de l'une d'elles, autour de celle que Mathilde avait tant caressée du regard et de l'aiguille , la riche dentelle réparée par Constance. La jeune ouvrière , pour compléter son œuvre de prédilection , et lui donner ce que le peintre qui termine un tableau nomme la dernière touche , déroulait lentement le délicat tissu en rêvant au parti qu'elle allait en tirer, lorsque, arrivée à son extrémité, une lettre lui resta entre les
mains. Constance s'était, à ce qu'il paraissait, saisie indifféremment de ce papier pour étaler dessus, puis rouler sur elle-même la dentelle réparée.
Mathilde déplia ce papier avec curiosité, et vit une lettre datée du vendredi précédent. Cette lettre contenait ce qui suit :
« Il y a bien longtemps , ma bonne mate dame Charton , que vous ne m'avez envoyé «votre petite Mathilde. Elle était, vous le « savez, une de mes filles les plus chères, car «je trouvais que son intelligence égalait la « pureté de son cœur. Je conçois que vous « craigniez de heurter les idées de votre mari « en envoyant souvent votre fille s'acquitter « des devoirs qu'il fait , hélas ! profession de « mépriser ; mais je vous exhorte à puiser « dans vos convictions le courage d'une mère « chrétienne. Songez que Mathilde est dans « l'âge où les secours de la foi et les pater- « ternels enseignements de la charité sont «le plus nécessaires pour prévenir ou mai-
« triser la fougue des passions naissantes. Je « connais à fond cette jeune âme sincèrement «honnête, mais ardente, aimante, passion- « née ; et, croyez-moi , ma bonne madame «Charton, ces qualités ont besoin, si vous a ne voulez pas qu'elles tournent contre le « repos, le bonheur, l'innocence de votre en- « fant , d'être soutenues et guidées par les « secours de la religion.
« Dites-lui donc qu'elle cesse de négliger « son vieil ami , et que , dans quelque temps « et quelque circonstance que ce soit , elle «me trouvera toujours prêt à lui tendre une « main protectrice , et à l'aider de mes cona seils.
« Votre ami dévoué ,
«L'abbé de Vaudemont. »
Mathilde se sentit singulièrement attendrie à la lecture de cette lettre. Elle comprit que, chez la faible Constance, la crainte d'une altercation nouvelle avec son mari l'avait empêchée de parler de cette nouvelle
preuve d'intérêt donnée par l'homme saint qui avait instruit sa jeunesse. Et ce qui toucha surtout la jeune fille , ce fut la certitude qu'elle acquit à l'inspection du papier tombé entre ses mains d'une façon si étrange. La charité du prêtre ne s'était pas renfermée dans les termes de ses paternels avis : aux plis laissés sur la lettre, il était clair qu'une petite somme d'argent y avait été jointe. Deux autres petites feuilles que Constance avait ajoutées à la lettre pour donner plus de consistance au noyau de son peloton, portaient plus distinctement la trace des pièces qu'elles avaient enveloppées. Ces deux feuilles, pour ôter tout doute sur la main qui les avait envoyées, contenaient quelques lignes chargées de ratures : c'était un fragment de quelque louchante allocution adressée par le bon prêtre aux femmes et aux filles du peuple qui viennent entendre la première messe du dimanche. Voici ce que Mathilde lut sur ces papiers : « Le travail « accompagné d'une pensée sainte est agréa-
«ble à Dieu; le travail auquel président la « vanité , l'amour mondain , ne sera point « compté parmi les œuvres pies. Garde-bien «ta pensée , ton cœur et tes sens, jeune fille, « et ne rêves point par l'imagination la livrée « de l'oisiveté et de la vanité mondaine !... »
Plus loin, elle lut encore : «Malheur à «celui qui use, au profit du vice et de « l'oisiveté , de la sainte parole donnée par « Dieu pour nourrir et éclairer les âmes ! « Honte aussi à celui qui dépense en de fri- « voles et dangereuses lectures le temps que « doivent sanctifier la prière et le travail ! »
Nous chercherions vainement à rendre l'effet de ces passages sur l'esprit impressionnable de la jeune ouvrière. Ces paroles étaient trop applicables à sa position , pour qu'elle ne vit pas quelque chose de providentiel dans ces avertissements et dans la manière dont ils lui parvenaient. Emue par le souvenir du calme, de la joie, de la force qu'elle trouvait autrefois dans l'accomplissement de ses devoirs religieux , touchée par
le tendre intérêt de ce vieillard , qui devinait ainsi les besoins de son âme et soulageait la misère du pauvre ménage de l'ouvrier, ne demandant pour sa récompense qu'une pensée de retour à cette religion qu'il savait rendre si belle et si touchante par ses actions, plus encore que par ses paroles, Mathilde crut se sentir ravivée par un souffle bienfaisant; son âme éprouvait ce qu'eût éprouvé son corps, si, plongé dans un milieu délétère qui doit tôt ou tard amener la mort et l'asphyxie , il se trouvait tout à coup soumis à l'influence de l'air pur, de l'air qui fait respirer et vivre. Après une courte réflexion , car, dans cette âme ardente, ainsi que la nommait l'abbé de Vaudemont , il y avait une aussi prompte détermination pour le bien que pour le mal , elle ploya et mit dans son sein la lettre et le papier dont la lecture avait amené dans ses idées un changement si instantané, puis elle reprit son travail. Honteuse à la fois des agitations qui l'avaient tourmentée depuis qu'elle s'achar-
nait à la confection de cette parure , et heureuse de se sentir délivrée de ces obsessions, décidée à aller, le lendemain , réclamer du bon abbé les conseils qu'il lui offrait, et le remercier des secours qu'il envoyait à la pauvre Constance, elle acheva sa journée avec un calme, un courage qui la surprirent et la charmèrent à la fois.
Quand madame Blondel rentra , Mathilde, en lui montrant les deux robes complètement achevées, la pria instamment de les faire porter par une autre de ses ouvrières. En acceptant ce matin même la commission qui lui avait été donnée , elle ne s'était plus souvenue que, depuis quelques jours, elle avait assigné un autre emploi à son dimanche.
La maîtresse couturière parut peu contente de ce refus : elle dit qu'elle n'aimait pas les caprices, et son dépit se changea en un superbe dédain, quand elle sut que la jeune fille , qui jamais n'avait su mentir, refusait de remplir sa promesse pour avoir le
temps d'aller à l'église. Madame Blondel , l'esprit fort de la couture , incrédulité doublée de galanterie — elle était véhémentement soupçonnée d'avoir des relations avec un prote du Constitutionnel , — se prit à rire d'un air très-moqueur.
— Allez, ma petite, allez, dit-elle, ce n'est pas moi qui empêcherais personne de faire son salut !
Et elle fredonna , en lui tournant le dos , la chanson dans laquelle M. Béranger veut qu'il soit permis d'aller même à la messe !
Mathilde quitta l'atelier, et se sentit heureuse et légère, comme quelqu'un qui vient d'échapper au danger, et s'achemina à grands pas vers la maison de sa mère. Elle passait devant le cabinet de lecture pour se rendre chez elle, lorsqu'elle entendit qu'on frappait les vitres d'un coup plusieurs fois répété: elle regarda de ce côté, et aperçut la figure grimaçante de la Bien-Aimée , qui se montrait au milieu des annonces de ses livres. Placée entre le Crapaud et ta Salamandre, la
vieille libraire lui faisait signe d'entrer. Elle se rendit machinalement à cette invitation, et se trouva en face de M. de Carlisle.
Elle recula de quelques pas, et devint très-rouge à son aspect.
— Pardonnez moi , lui dit-il, ma belle enfant, si j'ai prié madame Bien-Aimée de vous appeler; mais je désirais savoir de vous si je pouvais compter que les robes dont vous vous êtes chargée seraient prêtes pour demain , jour de l'arrivée de ma sœur. Les jeunes femmes sont intrépides pour le plaisir, et celle-ci compte se reposer d'un voyage de deux jours, en se rendant, le soir même de son arrivée, dans une brillante réunion. Comprend-on cela, un bal après huit heures passées dans la plus mauvaise diligence! Qu'y faire? Ce n'est pas à moi qu'il appartient de combattre cette fantaisie , quoique je la blâme intérieurement; ce que je veux, c'est que ma sœur voie chez moi que je me suis acquitté avec empressement de tout ce dont elle m'avait chargé.
MathiJde répondit à l'homme de lettres que le lendemain , sans faute , l'on devait porter les deux robes chez lui.
Son ton était si réservé , si différent de ce qu'il était la veille, que Carlisle et sa confidente se regardèrent d'un air surpris. Quel secours inattendu s'était ainsi , en si peu de temps, jeté entre eux et leur victime, et avait, en apparence du moins, ruiné leur œuvre, ou en avait retardé l'effet? Avec un second coup d'œil qu'ils échangèrent, ils s'apprirent que tous deux avaient deviné d'où venait le mal, et convinrent de la tactique à suivre pour y remédier.
Les méchants s'entendent ordinairement bien ; un seul regard suffit à deux êtres pervers pour les faire entrer dans la même voie. Le mal étant un état de lutte permanente contre Dieu et les lois qu'il a établies , on sent qu'il doit avoir à son service des armes fort subtiles. Une guerre incessante fait les soldats habiles et redoutables; le besoin de s'entendre entre eux
contre l'ennemi commun leur rend facile la communication de leurs pensées.
Rappelant Mathilde , qui avait fait quelques pas vers la porte pour sortir, et répondant aux paroles dirigées par Anténor contre ce besoin de plaisir qui entraîne les jeunes femmes à le chercher malgré les fatigues, et aux dépens de leur santé et de leur fraîcheur, elle demanda à la jeune fille, ordinairement si rieuse, et à qui la gaieté allait si bien , si elle ne comprenait pas cette ardeur, si mal à propos blâmée par un frère de mauvaise humeur.
Mathilde répondit, en baissant les yeux, qu'il n'y avait pour la fille de l'ouvrier qu'un besoin , celui d'occuper utilement son temps pour vivre et faire vivre les autres. Dans le reste de sa réponse, et par suite de l'habitude qu'elle avait prise de mêler à sa conversation les mots qui l'avaient le plus frappée dans ses lectures du jour, elle parla du travail sanctifié par la prière, et les deux interlocuteurs, se regardant avec un de ces im-
perceptibles sourires de l'œil , se félicitèrent d'avoir si bien deviné.
Sûre de son affaire, la Bien-Aimé alla de l'avant: elle soutint que le plaisir était la vie, que la jeunesse était faite pour jouir, et qu'il y avait sottise et duperie à s'en priver.
Carlisle la combattit doucement par quelques longs axiomes recouverts d'un vernis de morale, mais visant au sentiment. Cela n'était pas maladroit : il maintenait ainsi la jeune fille dans cette sphère dangereuse de sensiblerie où ses romans l'avaient placée , et ne heurtant aucun des sentiments — il eût dit des préjugés — qui semblaient s'être réveillés en elle sur le bord de l'abîme.
En quittant la maîtresse du cabinet de lecture et son digne pourvoyeur , Mathilde était retombée en leur pouvoir. x\ussi quand Carlisle, avec une voix émue, lui demanda s'il n'aurait pas la consolation de la voir le lendemain , elle éprouva un vif regret d'avoir changé les arrangements pris par madame Blonde). Ellelui répondit, en balbutiant, que
d'abord elle devait aller lui porter ce qu'il attendait pour sa sœur, puis, qu'une autre avait été chargée de cette mission ;mais qu'il y aurait peut-être moyen de remettre les choses comme elles étaient; que demain, en allant chez sa maîtresse de magasin, elle verrait... mais qu'en tout cas elle ne pouvait dire ni oui ni non...
— Elle ira , dit madame Bien-Aimé au séducteur quand Mathilde fut partie, elle ira; mais, par grâce, finissez-en avec cette petite mijaurée, mon cher Lovelace, car vous êtes horriblement ennuyeux et plat avec votre néo-christianisme !
Mathilde, toute troublée de ce nouveau revirement opéré dans son esprit, était sortie si étourdiment du cab.net de lecture, qu'elle heurta sur le trottoir un passant , qui s'arrêta pour la regarder.
— Mathilde! s'écria celui-ci après l'avoir reconnue.
C'était Albert de Terrien, qui , à son ordinaire , la guettait au passage. Il s'avança
vivement vers la devanture de rétablissement de madame Bien- Aimé ; et après avoir, à travers les vitres, reconnu Anténor de Carlisle, qui riait maintenant en répondant aux sarcasmes de la Bien-Aimé, il revint à Mathilde, et la retenant par le bras :
— Oh! mademoiselle, dit-il d'une voix émue , savez - vous quel est cet homme avec lequel vous vous trouviez tout à l'heure ?
— Monsieur, répondit Mathilde embarrassée , je ne vous reconnais pas le droit de me questionner ; mais je veux bien vous dire, pour que vous cessiez de me tenir ainsi par le bras , que je connais ce monsieur pour un homme de beaucoup d'esprit , un auteur moral , qui ne cherche à donner aux jeunes filles pauvres que de bons conseils , tandis que d'autres emploient à des correspondances mystérieuses un temps qu'ils feraient mieux de consacrer aux études pour lesquelles on les envoie à Paris !
— Oh, Mathilde! répondit Albert d'une
voix émue , ne joignez pas au tort de méconnaître l'affection la plus pure qui se soit, jamais attachée à une jeune fille, celui de vous méprendre entièrement sur un homme aussi dangereux pour toute femme jeune et jolie qui a eu le malheur d'attirer son attention , que pour tout rival assez maladroit pour avoir été sur ses brisées littéraires. Il déchire impitoyablement le cœur des femmes qui l'aiment, comme il déchire, dans ses journaux, la réputation de ses concurrents. Son esprit n'est employé qu'au profit des œuvres mauvaises... Craignez sa pitié, craignez sa bienveillance , craignez surtout son affection, car tout cela, chez lui, n'est que masques trompeurs pour voiler des combinaisons perfides... Mathilde, pure enfant si ' saintement aimée, ne souffrez pas que l'approche d'un pareil homme souille votre candeur virginale ; craignez que sa pensée impure ne s'arrête sur vos candides attraits. Oh ! Mathilde , restez pieuse, sage et cachée: l'amour d'un cœur honnête vous suit par-
tout ; l'amour dévoué d'un honnête homme c'est chose rare , croyez-moi ! Que l'idée de cette affection vous soutienne et vous protège ! un avenir plus doux que vous ne pouvez le rêver est attaché pour vous à cet amour si tendre.
En parlant ainsi , Albert avait pris la main de la jeune fille, qui, pensive , étonnée, restait là incertaine si elle devait se fier à la voix douce qui lui parlait pour la première fois , ou repousser comme calomnieuses les accusations qui inculpaient le caractère de Carlisle, de l'homme que , déjà , elle aimait.
Tout à coup un brusque mouvement vint arracher sa main de celle du jeune homme, et la rude voix de Jacques Charton la fit tressaillir par un énergique juron , auquel il ajouta, en la poussant devant lui dans l'allée de sa maison, des remontrances durement exprimées ; car, dans l'ivresse et la colère, il ne choisissait pas ses paroles , et il accusait Mathilde , d'une voix avinée qui se perdait dans l'étranglement d'un gosier rétréci par
l'attendrissement de l'ivresse, de vouloir déshonorer les cheveux blancs de son père !
Ce tapage ne fit que croître à chaque marche de l'escalier, malgré tout ce que l'ouvrière lui disait pour le calmer, et lui persuader qu'elle ne connaissait pas le jeune homme avec qui il l'avait vue , et que c'était malgré elle quelle l'écoutait. Arrivé au cinquième étage , l'ivrogne était au dernier paroxysme de la colère , et il eût témoigné son mécontentement à la petite autrement qu'en menaces et en injures, s'il n'eût trouvé Constance qui s'avançait en tremblant pour savoir quelle nouvelle fureur animait l'homme du peuple. Elle recula toute frémissante à l'aspect du visage de Jacques , doublement enluminé par la fureur et le vin , et fulminant un crescendo d'imprécations contre la pauvre Mathilde, qui pleurait, peu accoutumée qu'elle était à se voir l'objet des fureurs de son père.
— Mais je t'en avertis, lui disait-il alors d'une voix tonnante, de ne pas te faire at-
traper, car il n'y ferait pas bon pour ton amoureux et pour toi. Jacques Charton veut pouvoir marcher la tête haute; et si une faute, malheureuse!...
Constance, trouvant en elle, à ce moment, une énergie inaccoutumée, s'était attachée au bras de Jacques Charton, et, d'une main lui fermant la bouche, de l'autre, lui montrant la pauvre fille inondée de larmes, qui le regardait d'un air naïvement étonné:
— Pour Dieu ! Jacques , mon ami, lui ditelle à l'oreille , respecte l'innocence de cette enfant, et ne lui donne pas l'idée du mal que tu veux lui faire éviter.
Jacques Charton , fqui comprit, malgré sa fureur, les angoisses de la chaste mère, se laissa entraîner par elle dans la pauvre chambre de la raccommodeuse de dentelles. Il s'assit sur une chaise, s'affaissa sur luimême , laissant encore échapper d'une voix menaçante , malgré sa faiblesse, ces mots qui grondaient comme l'adieu d'un orage s'éloignant :
— Mathilde , prends garde à toi... je t'en avertis... je n'ai que mon honneur... je te tuerais ! !
On coucha le pauvre ivrogne épuisé, et après que Constance eut pris dans les poches de son mari le reste du paiement de la semaine, considérablement diminué par sa station au cabaret , elle se coucha silencieusement auprès de Jacques, sans oser demander à Mathilde quelle circonstance avait ainsi attiré sur la fille une fureur dont l'épouse ordinairement était seule à souffrir!
Mathilde, aussi peu soucieuse que ses parents du maigre souper resté intact sur la table , alla , toute pleine encore de ses émotions de la soirée , s'enfermer dans sa chambrette. Elle tomba à genoux devant sa chaise de paille , et , soulageant son cœur par des sanglots pressés, elle offrit un instant à Dieu, par son attitude et même par son intention, les agitations qui bouleversaient son âme. Mais lorsque, plus calme enfin, elle voulut prier comme autrefois , lorsqu'elle chercha
au fond de son cœur cette naïve tendresse qui s'épanche dune jeune âme vers un être inconnu, elle ne sut donner pour but à toutes ses pensées rêveuses que l'image de l'homme dont les assiduités constantes étaient parvenues enfin à envahir ce cœur de vierge. Dans les âmes neuves , l'amour est une religion : l'être qu'on aime devient cet être universel , présent partout, et sans cesse en contact intime avec notre âme; l'amour est une idolâtrie, car il met un homme à la place de Dieu ! Carlisle avait pris sur Mathilde plus d'influence que jamais par les événements de cette soirée. Le mal qu'Albert en avait dit exaspérait la jeune fille; cet Albert, qui l'a fait maltraiter si fort par son père , ne peut être qu'un envieux , qu'un menteur ; elle l'exècre , elle aime Carlisle de tout le ressentiment qu'elle éprouve pour l'auteur de la querelle que lui a faite l'homme du peuple : la grossièreté des reproches de celui-ci relevant d'autant la grâce , l'urbanité et la mignardise des discours de l'homme de lettres.
Ainsi courbée sous le poids de sa pensée constante, la tète posée dans ses deux mains, le corps prosterné , immobile, Mathilde, dont l'imagination s'élançait loin de la prière pour voler vers son séducteur, était contemplée à mains jointes par le toujours candide Albert.
— Oh! pieuse fille ! disait-il, l'œil attaché à sa lucarne, j'ai pu méconnaître un instant la candeur de ton âme pure ! Heureuse enfant ! tu crois et tu pries ! Ton angélique esprit s'élance vers le ciel, lorsque tes charmes remplissent tant de cœurs d'ardeurs et de désirs terrestres. Qu'au moins un amour en ce monde soit digne de toi , chaste vierge ! qu'une déloyale curiosité ne profane plus le sanctuaire où ta pudeur et ta foi se réfugient ! Encore un sacrifice à ce céleste amour qui a régénéré mon âme ! c'est pour la dernière fois que , de cette retraite ignorée , je contemple tes pudiques grâces ; c'est pour la dernière fois que je surprends tes secrets ; je veux toujours croire en toi , Mathilde ,
comme tu crois en Dieu ; je ne veux plus qu'un désir mauvais, qu'une curiosité coupable , ternisse le pur amour que tu as su m'inspirer. Adieu , chère Mathilde ! adieu , jusqu'au temps de notre mariage ! »
Et sa bouche brûlante , imprimant un baiser à la vitre, qui se couvrit aussitôt d'un nuage humide, il descendit lestement de son échafaudage, rentra dans sa chambre à coucher la table et la chaise qui composaient tout le mobilier du cabinet , ferma la porte, et prit la clef.
— Otons toute occasion à la tentation , dit-il.
Et ouvrant la croisée de la chambre, il jeta cette clef par la fenêtre.
Une belle robe.
Le lendemain dimanche , à quatre heures, Carlisle se promenait avec agitation dans son appartement , où un feu pétillant corrigeait l'air humide que laissait pénétrer dans son rez-de-chaussée une froide et pluvieuse journée d'avril. Une table coquettement servie , posée devant un divan , contribuait à donner à ce confortable intérieur un air d'espérance et de fête.
— Viendra-t-elle? disait l'homme de lettres , vraiment ému par l'incertitude d'un plaisir comploté , désiré , ménagé à l'avance. Viendra-t-elle?... Oh ! oui, répondait-il en se souriant complaisamment dans la glace qui, en face de lui , répétait son image... D'ailleurs...
Un faible coup de sonnette fit tressaillir le fat , tout fier de se sentir encore accessible à de jeunes émotions.
— C'est elle! s'écria-t-il.
Et, allant ouvrir sa porte, il se trouva en présence de deux jeunes filles inondées de pluie , malgré un parapluie qu'elles portaient pour elles deux , et qui ne servait guère qu'à faire ruisseler un jet d'eau continu sur l'épaule de chacune d'elles.
L'homme de lettres parut quelque peu désappointé à la vue de la compagne de Mathilde ; mais sachant tirer habilement parti du mouvement involontaire qui lui était échappé :
— Pardonnez-moi, dit-il, mesdemoiselles.
si je ne vous accueille pas avec plus d'empressement ; mais j'attends depuis ce matin ma chère sœur, et je vous avoue que j'espérais , enfin , la voir entrer. Mais, bon Dieu ! que vous êtes donc mouillées , pauvres petites : entrez ici , il y a bon feu , il serait vraiment inhumain de vous laisser repartir ainsi , au risque de vous enrhumer pour prix de votre exactitude.
Les deux jeunes filles introduites dans le salon, Mathilde, tremblante d'émotion plus encore que de froid, s'assit avec distraction sur un fauteuil que lui avança Carlisle, tandis que la petite Julie , peu soucieuse de l'humidité qui transperçait ses vêtements, examinait avec une curiosité non contenue les tableaux, livres , curiosités, qui décoraient la pièce où elle se trouvait , et jetait un regard d'envie sur le succulent repas duquel elle semblait prendre sa part en idée.
— Allons , chauffez-vous donc, petite, dit Carlisle en la faisant asseoir avec autorité , pour mettre fin à un piétinement de souliers
crottés qui l'agaçait, et pour donner un cours plus réglé au ruisseau qui dégouttait de la pointe du tartan collé sur les maigres épaules de l'enfant.
Mathilde sortit alors de sa rêverie , et se mit à rire en voyant la mine burlesque de sa petite compagne , qui était tombée assise sur le coin d'une chaise , et regardait d'un air tout étonné le maître du logis, dont le visage exprimait peu de bienveillance pour elle.
— Donne -moi ton châle, dit Mathilde, je vais le mettre sécher devant le feu ; tienstoi là un instant tranquille , chauffe tes pieds , et nous repartirons après.
— Oui , dit Julie avec humeur, puisque nous devons aller ce soir à Franconi, il faut nous dépêcher, car tu sais que nous sommes convenues d'aller reprendre ma mère et ma sœur à la maison. J'aimerais bien mieux y être encore que de t'avoir suivie jusqu'ici ; mais tu l'as voulu à toute force , et comme c'est toi qui donnes les billets...
Carlisle se mordit les lèvres en pensant à l'instinct de défiance qui avait guidé la jeune fille dans cette prudente précaution.
— Ah! elle n'a pas osé venir seule, pensat-il ; il paraît que les livres de la Bien-Aimé, en lui apprenant à se mettre en garde, ont agi dans un sens tout contraire à mes intérêts... Eh bien! à deux de jeu, la belle; et si j'avais quelques scrupules, ils seraient tous levés par ce prudent détour.
Après que Mathilde se fut occupée avec une sollicitude toute maternelle de sa petite amie, Carlisle imagina de prendre d'elle les mêmes soins : il la débarrassa de son châle humide, l'engagea à s'approcher encore du feu pour sécher ses pieds, et l'entoura de ces milles attentions qui flattent d'autant plus les pauvres filles , qu'elles ne sont pas habituées à ce que personne au monde , après leur mère, s'occupe de leur bienêtre.
La petite Julie fut bientôt lasse de rester en place; elle recommença à examiner eu-
rieusement tous les objets d'art exposés dans le petit musée de l'homme de lettres. Mathilde , non moins curieuse , et un peu revenue de sa première émotion , prit cette fois sa part du plaisir, et Carlisie , enchanté du moyen qui s'offrait à lui pour retenir quelque temps encore la jeune fille, se mit à leur expliquer complaisamment le sujet de chaque tableau ou statuette , l'origine de chaque rareté.
Cependant la pluie tombait toujours à flots, l'heure s'avançait, et la petite Julie allait de temps en temps regarder à travers les vitres si quelque éclairci dans le ciel ne lui permettrait pas bientôt de courir à ce boulevard du Temple, où elle se promettait tant de plaisir.
Aux signes d'impatience que donnait la petite, et parfois même aussi Mathilde, en se voyant forcée de rester encore , Carlisie opposait son désir de leur voir prolonger leur attente jusqu'au retour de sa sœur, qui ne pouvait pas tarder à arriver maintenant,
disait-il. Puis , ranimant leur curiosité languissante , il attirait de nouveau leur attention sur quelque bagatelle; et se mettant, pour les deux ouvrières, plus en frais d'imagination qu'il n'avait jamais fait, peut-être, pour aucun roman impatiemment attendu du public , il leur improvisait les plus comiques et les plus touchantes histoires , à propos de ceci , de cela...
Mathilde écoutait , captivée , ensorcelée par l'élocution facile de l'homme de lettres, fascinée par le regard ardent qu'il lançait vers elle chaque fois qu'il parlait d'amour ou de bonheur; et vraiment, animé ainsi par le désir, l'espoir, le génie de l'intrigue, et par l'esprit d'observation qui lui faisait épier avidement l'effet de ses récits sur ces natures primitives , Carlisle se rajeunissait , s'embellissait de toute son éloquence d'amoureux et d'artiste.
A la vue de cette belle et candide jeune fille qui rougissait ou pâlissait sous l'empire de sa parole , il se sentait électrisé lui-même ;
il voyait avec ivresse la passion renaître jeune et vivace dans son cœur; et les émotions que son enthousiasme factice avait d'abord fait naître au sein de l'ouvrière , lui revenaient, à lui, palpitantes et vraies , vivifiées par l'amour crédule d'une vierge aux sentiments neufs.
Le jour, voilé par les nuages et par l'heure déjà avancée, pénétrait à peine maintenant dans le rez-de-chaussée de l'écrivain. Aux lueurs vacillantes du foyer s'échangeaient des regards brûlants entre Carlisle et la jeune fille: sans aucune conscience du danger, Mathilde s'en prenait, de l'agitation de ses esprits, de l'attendrissement de son cœur, des larmes qui troublaient sa vue , à l'effet merveilleux des récits touchants de l'homme de lettres ; elle ne se rendait compte, l'innocente, ni de l'impression produite en elle par cette voix vibrant au plus profond de son âme , ni du magnétique effet de ces regards qui cherchaient les siens, de cette main qui, comme pour attirer son attention à quelque
moment pathétique, s'appuyait sur la sienne et la pressait avec passion.
Elle tressaillit soudain, comme sortant d'un rêve, lorsque la petite Julie renouvela ses lamentations au sujet de l'heure avancée et de la partie de spectacle, sans doute perdue pour ce soir-là. Elle trouva intérieurement que cette enfant était bien sotte de préférer un vulgaire mélodrame aux fables touchantes qu'elles entendaient ici ; pourtant elle se leva avec résignation pour prendre congé de Carlisle.
Changeant tout à coup de tactique, et prenant un ton enjoué :
— Mes belles petites, leur dit l'homme de lettres, j'ai oublié longtemps dans votre compagnie la voyageuse que j'attendais si impatiemment avant votre arrivée ; mais je pense maintenant que , plus l'heure s'avance, et plus s'avance aussi, pour moi, la chance de la revoir. Quelque fatiguée ou elle soit, ma petite sœur ne voudra pas renoncer au plaisir de paraître ce soir dans
le monde ; elle demandera au plus tôt la robe que je me suis chargé de lui faire faire. Si, par malheur, quelque défaut dans la façon l'empêchait de mettre cette robe , je serais le plus malheureux des frères, car ma sœur est une véritable enfant gâtée , habituée à voir toutes ses fantaisies satisfaites , et elle serait de fort mauvaise humeur en cas d'un pareil contre-temps. Je vous ai retenues ici bien assez longtemps, je l'avoue , et je comprends que votre complaisance ne saurait vous porter à rester davantage ; cependant j'attends encore de vous, mes chères belles, un dernier service. Que cette jeune fille , dit-il en désignant Mathilde, dont la taille est si parfaitement semblable à celle de ma sœur, qu'on pourrait, à quelque distance, les prendre l'une pour l'autre , veuille bien passer dans la pièce à côté, et avoir l'extrême bonté d'essayer elle-même cette robe, afin que je puisse juger si elle est telle que je l'ai commandée, et que ma sœur la désire. Après ce dernier service
rendu , je ne vous en demanderai pas d'autre. Vous aurez la bonté de me remettre la note de votre maîtresse , que je m'empresserai d'acquitter, et vous aurez, sur-le-champ, le passage libre... mais pas avant, dit-il en riant , et en se plaçant devant la porte d'entrée.
La petite Julie se mit à rire comme une folle à l'idée de déguiser sa compagne en belle dame , et se complut surtout dans l'espoir de pouvoir enfin s'échapper pour courir à ce spectacle tant désiré. Elle poussa vivement Mathilde , qui restait indécise devant l'homme de lettres placé auprès d'une porte qu'il venait d'ouvrir , et toutes deux , l'une entraînant l'autre , se trouvèrent dans une jolie chambre à coucher. Mathilde, surmontant la terreur instinctive dont elle se sentait saisie en entrant dans ce lieu, se rasssura enfin aux éclats de rire de la petite fille, et au bruit de la porte que Carlisle avait refermée en se retirant. Placée sous le coup d'un état de rêverie inaccoutumé en
elle, éprouvant une prostration de forces qui l'empêchait de songer à s'enfuir sur-lechamp, trop préoccupée, enfin, et trop étonnée de ce qu'elle éprouvait , pour trouver en elle-même un moyen de résistance, Mathilde se laissa dépouiller, par la petite fille, de ses modestes vêtements , et tout à coup , honteuse de se voir ainsi toute déshabillée dans le logis d'un homme , elle se hâta de prendre elle-même la robe qu'on voulait lui faire porter pour un instant.
Bientôt le satin éclatant, soutenu d'une jupe bouffante, déroula ses longs plis soyeux le long de la taille de la jeune fille; de courtes manches terminées par de riches dentelles flottantes laissèrent passer ses bras ronds et frais, et Julie, attachant avec empressement les agraffes qui fermaient le dos du corsage , s'extasia sur l'éclat de cette riche étoffe, de cette dentelle magnifique, qui venaient se ranger respectueusement audessous des épaules de sa compagne interdite. Toujours riante , l'enfant enleva aussi
le bonnet qui couvrait les cheveux noirs de la jeune ouvrière, et, s'emparant d'une coiffure de fleurs légères placée tout exprès sur le lit, comme complément à cette fraîche toilette, elle la posa au hasard sur la tête de Mathilde. Celle-ci était, jusqu'alors, restée passive et extérieurement insensible à cette toilette improvisée; pourtant ses yeux s'étaient levés vers la glace au moment où elle avait vu Julie s'approcher d'elle avec la coiffure à la main. Impatientée de la manière maladroite dont la petite orna, ou plutôt défigura sa tète en y plaçant ces fraîches fleurs, la femme de goût ne put s'empêcher de mettre elle-même la main à l'œuvre. Arrangeant plus coquettement la délicieuse guirlande, lissant avec soin ses bandeaux, quelque peu dérangés par le vent et la pluie, souriant à l'image gracieuse que le miroir offrait, pour la première fois, à ses regards sous un pareil aspeet , elle finit par trouver la plaisanterie charmante, et, pour la compléter, elle s'avisa de penser que ses souliers
crottés devaient salir le bas de la robe, et elle se mit en devoir de chausser la plus jolie paire de bas fins et les plus mignons escarpins qui se fussent jamais trouvés à la disposition d'une grisette , et que l'attentif Carlisle avait sans doute placés là à dessein, pour compléter la toilette de sa bien-aimée sœur. Tout cela se fit aux rires bruyants de la petite, desquels Mathilde prenait maintenant sa part. Eblouie , étourdie par cette transition subite de sa simplicité habituelle au luxe le plus séduisant , elle ne pouvait se lasser de se regarder au miroir, et de penser tout bas ce que Julie criait bien fort : que Mathilde était, ainsi, la plus belle personne du monde.
Un éventail se trouva là , et aussitôt , comme la femme la plus exercée, se donnant de grands airs de cour, elle se mit à parader devant sa joyeuse compagne, toutes deux riant à se tenir les côtes , et semblant oublier Carlisle qui attendait toujours, dans la pièce à côté. Impatienté pourtant de ces rires sans
fin, dont il était pressé de prendre aussi sa part , il frappa légèrement à la porte. Les deux jeunes filles se regardèrent.
— C'est peut-être la sœur, dit l'une. Et le fou rire recommença de plus belle. Enfin Julie ouvrant la porte, poussa dans le salon Mathilde , qui riait toujours , se cachant derrière l'éventail ; et, refermant aussitôt la porte qui avait donné entrée à sa compagne, Julie la laissa seule avec le mauvais génie de ce lieu.
Disons sur-le-champ que la petite fille , persistant, malgré l'heure avancée, dans ses projets de spectacle, et pensant compléter, par un tour de sa façon, les plaisanteries de la soirée, chercha si bien une issue dans les murs de cette chambre à coucher, qu'elle finit par en trouver une qui, par un cabinet, la conduisit dans le jardin : de là, s'esquivant lestement, après avoir demandé le cordon à la portière, elle se sauva en riant toujours à gorge déployée du déguisement de Mathilde, et de la contrariété qu'elle éprou-
verait en ne la trouvant plus là pour l'aider à reprendre son costume ordinaire.
Quand Mathilde rentra dans le petit salon, elle fut éblouie de l'éclat que jetaient une quantité de bougies placées sur la cheminée dans de légers candélabres.
Carlisle s'avança vers elle. Il resta stupéfait , non d'une surprise jouée , à l'aspect radieux de cette beauté si merveilleusement relevée par l'éclat des lumières, et par le secours de la parure. Son front pur, encadré de ses noirs et lisses bandeaux, couronné par les fleurs que sa main y avait placées , ses yeux vifs et brillants, sa fraîcheur éclatante, ses dents blanches, que découvrait un rire joyeux, sa belle taille, qu'elle redressait en se donnant gaiement des airs de reine, tout cela lui composait une beauté nouvelle. Mathilde, ainsi parée, n'était plus la Mathilde de tout à l'heure : c'était une autre femme, plus admirable et moins touchante, plus brillante, mais moins pure; il semblait que l'égide de modestie qui la préservait fût
restée dans les plis de sa robe d'indienne ; il semblait que les pensées sérieuses et prudentes eussent été arrachées de sa jolie tête avec le bonnet de linon qu'avait enlevé la petite fille étourdie.
Carlisle n'était pas cependant tellement absorbé par sa muette contemplation , qu'il n'eût saisi deux bruits très-significatifs pour lui seul : d'abord, le grincement connu de la petite porte dérobée de sa chambre, s'ouvrant et se refermant avec précaution , puis, un instant après, celui de la porte d'entrée retombant pesamment sur elle-même.
— Me voilà débarrassé plus facilement que je ne l'espérais de la petite camarade si joyeuse, dit-il.
Et fixant alors des regards ardents sur la jolie créature qui le suivait encore en riant aux éclats, il lui prit courtoisement la main, et la menant au divan, auprès duquel étaient suspendues deux girandoles:
— Asseyez-vous , ma ravissante belle , et veuillez, jusqu'au bout, remplacer ici ma
sœur, qui, je le vois, ne viendra décidément pas ce soir. En vérité, rien n'est divin, adorable comme vous dans ce nouveau costume! Mais on dirait, vraiment, que vous n'avez jamais porté que cela toute votre vie; vous étiez née pour être marquise ou duchesse!... Quel bras charmant, quel pied mignon ! Que ce satin fait admirablement ressortir la transparence de votre peau si fine ! Si ma sœur vous voyait ainsi , quelque jolie qu'elle soit, elle ne pourrait s'empêcher de porter envie à celle qu'il lui sera impossible de surpasser, à mes yeux du moins, sous ce vêtement si bien porté par vous, ma toute belle.
Et en parlant ainsi, il baisait la main de la jeune fille.
— Mais elle ne viendra pas , reprenait-il , et, je vous en prie, remplacez-la encore quelques instants, en partageant avec moi ce souper dont vous devez avoir besoin , après toutes les fatigues de la journée.
— Et Julie?... dit Mathilde d'un air in-
quiet,en prenant place, pourtant, sur le divan où Carlisle la faisait asseoir.
— La petite rieuse imagine sans doute quelque bon tour, peut-être un déguisement encore, dont elle va, tout à l'heure, nous surprendre... N'ayons point l'air de penser à elle , et qu'elle trouve le souper à moitié fait quand elle reviendra, sa figure déconcertée nous fera rire à ses dépens !...
Mathilde riait en effet... elle riait de ce rire fou auquel les jeunes filles sont sujettes, de ce rire nerveux qui s'augmente de tous les efforts qu'on fait pour le comprimer; elle riait sur tout , à propos de rien; et nonseulement les plaisanteries bonnes ou mauvaises de Carlisle, mais même ses protestations sentimentales, même les phrases toutes simples par lesquelles il lui offrait de tel ou tel mets, provoquaient et redoublaient en elle ces sortes de crises involontaires qui s'emparent de toutes nos facultés , et semblent produites par ce trop plein de jeunesse et de
vie, qui a besoin de se répandre en larmes ou en transports de joie.
Anténor savait profiter adroitement des intervalles où elle semblait se calmer, pour lui faire prendre quelque nourriture légère, qu'il la forçait aussitôt d'accompagner par un verre de Champagne mousseux , dont le gaz acide, piquant le nez de la jeune fille, provoquait en elle de nouveaux éclats.
Bientôt la liqueur excitante exalta jusqu'au dernier point les esprits de la sobre ouvrière ; elle perdit tout embarras , toute timidité, et sut entrecouper ses rires de bons mots, de folles saillies, qui réjouissaient Carlisle, et le rendaient, à chaque minute , plus amoureux et plus pressant.
Ses deux mains dans les mains de l'adroit séducteur, ses yeux rencontrant par moments le regard de feu d'Anténor, dont elle ne pouvait soutenir l'expression, elle sentait qu'une langueur brûlante venait doucement succéder en elle aux crises joyeuses. .Se débattant
instinctivement encore contre le charme qui la subjuguait, elle fit un dernier effort pour échapper à cette atmosphère embrasée qui l'enveloppait en l'énervant.
Dégageant brusquement ses mains, elle se précipita dans la chambre à coucher pour reprendre ses vêtements, et chercher sa compagne. Un violent battement de cœur la saisit, lorsqu'elle s'aperçut de la disparition de Julie; elle revint alors tout émue au salon : elle vit Carlisle qui , appuyé sur la cheminée, la contemplait d'un regard d'amour1' et de reproche. Partagée entre la crainte et le désir de céder à cette muette prière, dont elle devinait vaguement le sens, comprenant encore qu'un danger était là pour elle , et trouvant enfin la force de s'arracher à ce lieu plein d'émotions incompréhensibles . Mathilde ouvrit vivement la porte du jardin , la franchit d'un bond , et se mit à courir dans l'unique allée qui entourait une verte pelouse , en revenant sans cesse sur ellemême.
La jeune fille troublée fit plusieurs fois le tour de ce jardin , dont elle ne trouvait pas l'issue , sans que Carlisle parût songer à se mettre à sa poursuite.
Inquiète, agitée, impatientée de ne pouvoir sortir de là, rafraîchie par l'impression de l'air qui activait encore son sang incandescent, et sentant l'humidité du sable pénétrer les minces souliers dont elle était chaussée , elle pensa tout à coup au costume équivoque dans lequel il lui faudrait , si elle parvenait à s'échapper ainsi , regagner la maison de son père.
Cette pensée la saisit au cœur, et. dans le même moment, un bras robuste et caressant entoura sa taille, et l'entraîna de nouveau dans le petit salon , dont les bougies étaient éteintes.
Le lendemain.
Sept heures sonnaient, et déjà la grande ville éveillée bruissait dans ses carrefours et dans ses rues. Se mêlant à la foule des ménagères affairées , la dolente Constance s'avançait vers une rubiconde villageoise établie au coin d'une rue , et distribuant à ses pratiques un lait tout parisien , malgré le costume villageois de celle qui en faisait commerce.
— Ah! c'est vous, mère Charton, dit la laitière joufflue. Pourquoi c' que vot' petite n' vient pas, comme d'habitude? Est-ce qu'elle est malad' c't enfant? Hier, elle avait l'air tout drôle en allant à la provision, à preuve, quelle a renversé la moitié d' la marchandise que j' venais d' lui verser dans sa tasse, si bien, que j' me suis dit : c't enfant va mettre d' l'eau pour que le compte y soit, elle m' déshonorera ma production ; et j' lui en ai remis pour deux liards en gratis. C" que j' vous en dis, c'est pas pour me faire valoir, car j' l'aime tout plein, c'te petite... ça vous a un petit air honnête, et puis, dame, c'est toujours tiré à quatre épingles, que ça fait plaisir à voir.
— Mathilde n'est pas malade, je l'espère, dit Constance avec un soupir ; mais elle est allée hier au spectacle avec une camarade ; elle n'a pas voulu rentrer tard, je le suppose, de peur de réveiller son père, et elle aura couché chez sa petite amie, d'où elle se sera rendue à sou atelier.
— Ah! c'est bien , dit la grosse laitière , il faut que la jeunesse s'amuse , et y a pas de presse d'enchainer les jeunes filles à l'ouvrage pour les voir blêmir et maigrir comme vous, ma pauvre mère Charton... Dire que je vous ai vue si fraîche et si gentille!... Ce n'est pas d'hier, hein , ma commère? et ces vieux souvenirs-là ne nous rajeunissent pas...
— Hélas! non, dit avec distraction Constance, en regardant de tous les côtés dans la rue, comme pour y chercher son enfant.
Puis, elle se remit lentement en route. Comme elle arrivait près du cabinet de lecture, Constance eut l'idée de regarder à travers les vitres pour voir si Mathilde, en revenant, n'y serait pas entrée pour causer avec la libraire. Il n'y avait personne dans la boutique, mais, dans une petite salle qui n'en était séparée que par un vitrage, l'on apercevait une lumière que le demi-jour d'une matinée pluvieuse et l'obscurité entretenue dans la boutique par les annonces collées aux vitres, faisaient briller d'un vif
éclat. Mathilde était là peut-être. Sa mère, obéissant à cet instinct d'inquiétude qui lavait fait sortir de si bonne heure, car c'était plutôt pour aller au-devant de sa fille que pour faire ses provisions, qu'elle avait descendu ses cinq étages , sa mère entra doucement dans le cabinet de lecture, et avança la tête vers l'arrière - boutique éclairée.
Ecartant les plis du rideau qui voilait le sanctuaire habité par le génie du roman moderne, elle en aperçut la grande prêtresse, qui, coiffée d'une cornette de nuit , ses lunettes posées sur son nez , s'était endormie en coupant les feuillets d'un ouvrage nouveau, et en le parcourant rapidement du regard ; car son avide besoin de se mettre au courant de tout ce qui se publiait dans la sphère littéraire où elle s'était placée ne lui laissait pas mettre un seul livre en circulation sans qu'il fût, pour ainsi dire, défloré par sa dévorante curiosité.
Cette fois, elle n'avait pu résister à l'effet
de la somnifère production. Cet ennui l'avait si bien envahie, qu'elle dormait, comme nous disions. Ses deux bras appuyés sur la table , sa tête se penchant vers le volume à moitié coupé, elle avait complètement oublié la lampe sans verre, placée devant elle. A chaque mouvement que la lutte entre le sommeil et la veille imprimait à son chef mal assujetti, la coiffe avancée de son bonnet se rapprochait de la flamme , au risque d'entrer en contact avec elle.
Constance, poussée par un sentiment d'obligeance et d'humanité, après avoir posé son lait sur le comptoir, ouvrit la porte de l'arrière-boutique pour donner un charitable avertissement à la libraire. Aussitôt l'air poussa la flamme vers la coiffure de la dormeuse , et ce que Constance avait prévu arriva : la mousseline s'embrasa , et l'incendie aurait pu faire d'irréparables dommages avant que la lectrice elle-même eût pu combattre son invasion , si Constance ne se fût précipitée au secours de la vieille, et n'eût
étouffé la flamme ardente qui, déjà, entourait sa tête, sous un tablier dont elle l'enveloppa.
Etonnée de se trouver ainsi soudainement aveuglée et emprisonnée par une main inconnue , la libraire secoua vivement l'étoffe protectrice , que Constance cessa de tenir appliquée lorsqu'elle pensa que le danger était passé, et les deux femmes se trouvèrent alors en présence.
Le peigne de la Bien-Aimé s'était détaché au milieu de ces divers mouvements , et de longs et épais cheveux gris tombaient épars sur ses épaules.
Regardant d'un œil arrogant celle qui venait de lui sauver la vie :
— Que me voulez-vous? lui dit-elle d'un ton rauque , et que signifie cette mauvaise plaisanterie?
Constance sourit.
— Ne vous fâchez pas, ma voisine, dit-elle, et regardez tout ce qui reste de votre bonnet. Vous comprendrez que je n'ai eu aucune
mauvaise intention en vous privant ainsi , tout à coup , de la vue.
En parlant, elle ramassait quelques lambeaux de chiffon brûlé et les mettait sous les yeux de la vieille.
— Ah ! ah î dit celle-ci en pâlissant légèrement, je vois que ce sont des remerciements qu'il me reste à vous faire... Parbleu! s'écria-t-elle tout d'un coup, en reprenant son ton aigu et son rire moqueur, je ne me doutais guère que le livre de ce pauvre Saint-Victor dût me jouer un pareil tour! Je ne craignais certes pas d'allumer mon cerveau lorsque j'ai consenti à lire, pour lui en donner mon avis , le triste ouvrage qu'il vient de faire paraître ! Mais voyez donc comme il y a de singulières destinées! moi, que nos sensibles auteurs veulent bien appeler le volcan éteint, n'allais-je pas me rallumer pour mettre le feu à toute leur froide prose. La Bien-Aimé flambant au milieu de ses livres, et communiquant ses ardeurs aux Carlisle , aux Burdal , aux Melvil ,
aux Larive! Mais c'eût été fort beau , cela ! 11 y eût eu de quoi égayer, pendant huit ou dix jours, la presse! On serait venu de tous les coins de Paris voir les cendres de mon cabinet de lecture, cendres auxquelles les miennes se seraient mêlées avec amour. Plutôt que de pourrir sous la terre , ou que de moisir sur des planches , ne valait-il pas mieux , mes très-chers camarades , flamber d'un poétique accord !
Constance regardait la vieille avec surprise et l'écoutait sans la comprendre.
— Est-ce que vous croyez , vous , lui dit la Bien-Aimé , en lui saisissant le bras de sa main nerveuse , que la vie soit bonne à quelque chose? Lorsqu'une femme n'a plus ni beauté ni jeunesse , que lui reste-t-il encore à faire ici-bas? A quoi passez-vous votre temps , vous qui êtes , comme moi , ridée , vieille et flétrie ? Vous consumez sans doute de longues journées au travail pour avoir de quoi acheter un sou de tabac, deux liards de café, et le pot-au-feu graillonnant dont l'é-
cuaie souille les vêtements de la ménagère. Bel emploi de l'existence humaine ! digne application de nos sublimes facultés ! Pourquoi donc m'avez-vous arrachée à la mort, vous, vieille femme, qui devez être, comme moi , lasse de vivre ?
Constance la regardait d'un œil compatissant; elle craignait que l'idée du danger auquel elle venait d'échapper n'eût troublé la raison de cette pauvre femme.
— Hélas! madame Bien-Aimé, réponditelle, je n'ai pas non plus de grandes raisons pour aimer la vie : je suis pauvre , et je vis péniblement de mon travail ; mais je trouve encore sur cette terre quelques joies qui valent bien la peine d'y rester. J'ai un beau garçon que j'ai nourri de mon lait, et que j'aime à voir grandir chaque jour et devenir fort et gaillard comme son père. Je ne suis plus ni jeune ni belle, c'est bien vrai, mais je n'ai jamais éprouvé, en me regardant au miroir, le même plaisir que je trouve à contempler ma fille, qui est maintenant une belle
femme, honnête, pieuse, accomplie, qui fera la joie et l'honneur de sa mère, qui me fermera les yeux lorsque j'aurai fini mon temps, et qui viendra me retrouver dans le lieu de repos où Dieu met les honnêtes femmes... Mais, pardon, madame Bien-Aimé, je vous parle là d'un bonheur maternel qui ne vous a peut-être pas été accordé par la Providence : avez-vous été mère, madame Bien- Aimé?
La vieille tressaillit. La douceur et la simplicité de Constance avaient éteint en elle toute disposition au sarcasme et réveillé ce qu'il restait de fibres sensibles dans son cœur. Elle lui dit avec un ton de confiance expansive :
— Oui , j'ai été mère , et je ne l'ai jamais dit qu'à vous, qui me paraissez une bonne femme. J'ai été mère; et si j'eusse conservé mon enfant , je serais sans doute moins malheureuse , peut-être même serais-je meilleure.
— Oh ! mon Dieu ! dit Constance, votre enfant serait-il mort ?
— Non , répondit la Bien-Aimé ; je crois que ma fille vit encore , mais elle n'a pas connu sa mère, et je ne puis conserver nul espoir de la retrouver jamais !
— Oh ! mais cette situation-là est affreuse! dit Constance. Qui donc a pu enlever un enfant à sa mère?... une fille surtout, dont l'innocence est toute la gloire, et la vertu toute la richesse ! Une mère , n'avoir pas été là pour dire , dès le bas âge, à son enfant : Sois toujours sage pour être heureuse, n'attends le repos de ta vieillesse que de la satisfaction de ta conscience; garde-toi honnête et pure pour pouvoir contempler un jour tes petits enfants avec la même joie qui me transporte à ta vue ! Une fille perdue dans le monde, loin de sa mère, une pauvre enfant faible et sans guide , livrée à toutes les séductions de ces méchants hommes ! Quelle idée! mon Dieu! quelle idée! Que je vous plains !
La vieille cachait dans ses mains sa tête . aux cheveux en désordre.
Constance ajouta avec douceur :
— Je comprends votre chagrin , madame Bien-Aimé... Espérez, et priez Dieu pour qu'il vous rende votre fille... Nous le prierons aussi pour vous, moi et mon enfant, qui est une ange. Et puis , je vous l'enverrai un peu ce soir pour vous distraire , cette petite : elle est si gentille et si bonne, que sa vue vous fera du bien. Elle vous aime, d'ailleurs, et se plaît beaucoup avec vous. Allons , calmezvous ; je vous quitte pour voir si Mathilde est rentrée.
— Mathilde ! s'écria la vieille en relevant la tête, et en regardant avec égarement l'ouvrière. Mathilde !... Mais qui donc êtesvous ?
■ — Constance Charton , répondit la pauvre femme, s'acheminant tranquillement vers la rue.
— Constance Charton ! dit madame Bien- Aimé en arrêtant sa voisine !... Oh ! mon Dieu ! faut-il que la première femme pour qui je me sente prise d'un intérêt réel , ce
soit vous ! Mais , malheureuse mère qui parlez avec tant de candeur de l'innocence de votre fille, savez-vous où elle est maintenant?
Constance tressaillit.
— Vous m'effrayez , dit-elle. La sauriezvous exposée à quelque danger ? Oh ! parlez, je vous en supplie! Moi , je la crois au logis de sa petite amie , chez la mère de Julie Leviel , dans une bonne et honnête famille...
— Peut-être en est-il ainsi, dit la libraire; peut-être je vous alarme à tort. Rassurezvous... je n'ai rien à vous dire; seulement Mathilde est jolie, leshommes sont bien pervers... et plus encore, ajouta-t-elle, les femmes dont la jeunesse ardente s'est enfuie, ne laissant dans leur imagination active qu'une soif d'intrigues qu'elles ne peuvent plus satisfaire pour leur propre compte.
— Je ne connais pas de telles femmes, ni Mathilde non plus, dit Constance... Mais, je vous le demande encore , la sauriez-vous
menacée de quelque danger?... Oh ! madame Bien- Aimé , dit-elle d'un ton suppliant, vous avez plus d'esprit que moi ; vous avez peutêtre mieux su lire dans le cœur de ma pauvre enfant. Dirigez-la, je vous en prie, donnezlui de bons conseils... Vous êtes mère, faites pour ma fille ce que vous voudriez que l'on fit pour la vôtre.
— Allons, tranquillisez -vous, dit la libraire... Je vous ai, je l'espère, alarmée à tort. Eh bien ! oui , je parlerai à Mathilde, je l'éclairerai sur les dangers que court, dans le monde, une jeune fille sans expérience; je réparerai , autant qu'il sera en moi , le mal... que pourraient lui faire, à l'avenir, de dangereuses influences... Mais vous, allez, allez bien vite voir si votre fille est rentrée!
Constance remonta , le cœur serré d'un triste pressentiment ; elle entra dans la chambrette vide de la jeune fille, regarda son lit blanc, sa croix, son bénitier, soupira, et apprêta lentement le déjeuner de Mathilde.
Dans le petit pavillon qu'habitait Carlisîo on n'entendait nul bruit extérieur; les volets étaient clos, et dans la chambre à coucher où Mathilde avait revêtu, la veille, une fatale parure, arrivait seulement, à travers une fente du volet, un faible rayon du soleil levant. La lueur de cette lumière naissante venait tomber sur le lit aux amples rideaux qui restait vide et rebondi comme la veille. Sur un fauteuil placé auprès de la cheminée, reposait Mathilde , encore parée de ses atours de grande dame. L'enfant devait avoir eu froid pendant son sommeil, car la belle robe dégrafée laissait à l'air une de ses blanches épaules, tandis que l'autre reposait appuyée, et supportant sa jolie tête, sur le dossier du grand fauteuil. Ses jambes , couvertes de légers bas de soie, étaient étendues et croisées l'une sur l'autre , et ses bras nus, allongés près d'elle, dans l'attitude de la prostration et de l'immobilité, annonçaient que nul réveil de l'âme n'avait agité pour elle cette nuit passée sous le toit d'un séduc-
leur. Mais quelle allait être la fin de cet assoupissement si profond et si calme?
Longtemps après l'heure ordinaire de son lever, la jeune fille ouvrit les yeux. Le rayon de jour qui vint dilater sa paupière ne pénétra pas plus vif à son regard que la pensée poignante de sa position nouvelle n'arriva prompte, aiguë , déchirante à son esprit. D'un bond , se levant toute droite , et regardant autour d'elle avec mépris , honte , indignation et colère, elle se posa devant la cheminée, où brûlaient encore quelques débris de tisons allumés la veille, et se vit couronnée de fleurs. D'une main crispée par les angoisses de la douleur et du remords, elle arracha la frêle parure , la livra aux flammes, dont elle eût, en cet instant , voulu être consumée tout entière ; et déchirant en mille morceaux les riches et précieuses dentelles si laborieusement réparées par les mains de sa pauvre mère , arrachant de ses bras les manches de la robe , elle agita vivement ses jambes pour faire tomber l'odieux
vêtement , qui , bientôt , fut foulé aux pieds impatients de la fille déshonorée. Puis, rattachant les liens brisés de son corset , elle revêtit silencieusement ses simples atours du dimanche, qui gisaient encore par terre comme de vieux amis méprisés. De chaudes larmes tombèrent sur la robe d'indienne et sur le tablier de soie noire , pendant que la jeune fille reprenait, le front baissé, les attributs de sa pauvreté laborieuse ; et quand elle se revit, simple comme la veille, ayant de moins sa pureté virginale et cet honneur qu'elle ne connaissait qu'après l'avoir perdu, elle se laissa tomber sur une chaise, et donna cours aux lourds sanglots qui l'oppressaient. Au bruit de cette douleur dont aucune force ne pouvait plus contenir l'explosion , un bond se fit entendre dans le salon voisin : c'était Carlisle qui se relevait de dessus l'ottomane où il s'était couché tout habillé. Il heurta, d'un coup deux fois répété, à la porte queMathilde avait intérieurement verrouillée en se retirant dans la chambre.
A l'idée de se retrouver en face de son séducteur, la pauvre enfant tressaillit de tous ses membres; mais, songeant que cette porte était la seule issue par où elle pût, enfin, s'enfuir de cette maison, elle se décida à l'aller ouvrir.
Envoyant paraître Carlisle, ses larmes se séchèrent , et son cœur serré se ferma à toute expansion consolante, car elle était de cette fière nature de femmes qui n'accordent qu'à Dieu seul le droit de sonder leurs douleurs.
— Je veux sortir, monsieur! dit-elle à l'homme de lettres.
— Quoi ! sitôt , ma charmante enfant , dit Anténor, en cherchant à entraîner dans la chambre la jeune fille qu'il regardait avec des yeux ardents.
— Je veux sortir! répéta-t-elle en le repoussant froidement.
— Vous êtes libre, ma belle amie, lui dit gracieusement Anténor ; mais me laisserezvous sous le coup d'un si froid bonjour et d'une si brusque sortie ?
— Vous ne m'avez que trop longtemps retenue ici, dit-elle avec un frémissement dans la voix; laissez-moi, je veux partir à l'instant même !
— Le plus violent, le plus profond amour vous a seule appelée, désirée, retenue dans ce lieu que vous m'avez rendu cher à jamais; pourrez-vous empêcher que le même amour ne s'efforce de vous y retenir encore? La clef de cette porte est ôtée, chère enfant, dit-il en la voyant se disposer à la fuite, rachetez votre liberté par quelques plus douces paroles, par la promesse d'un prochain instant de bonheur, et vous retournerez libre et fière parmi vos compagnes dont vous êtes la plus belle et la plus aimée.
— Parmi mes compagnes, oh! monsieur, parmi mes compagnes que je ne pourrai plus regarder sans rougir; dans ma famille, dont je suis maintenant la honte et l'opprobre! Je ne savais rien, monsieur, rien, quand je suis venue à vous confiante et crédule, accessible
à l'influence d'un regard bienveillant, d'une
parole amicale et douce. J'ignorais que ce fussent là vos armes pour nous perdre et nous égarer. Je me croyais chez le frère d'une honnête femme, chez un honnête homme , monsieur! L'honneur et la vertu, que me prêchait ma mère , étaient encore pour moi des mots incompris. Vous m'avez bien vite enseigné ce que c'est que la ruine, le déshonneur et la honte. Je ne suis plus une honnête fille, et vous n'êtes pas un honnête homme. Je vous juge en me condamnant. N'attendez pas que je me reprenne à vos pièges ; je connais la vertu, et je connaislevice;jechoisislavertu,quoiqueson nom seul doive faire à jamais mon désespoir.
Carlisle resta confondu de l'éloquence soudaine qui était venue animer cette ignorante fille. Piqué de l'éloignement qu'elle lui témoignait , il essaya pourtant de dissimuler son dépit, et lui dit d'un ton léger :
— Vous reviendrez sur cette première impression, chère Mathilde, je l'espère, et si, comme je le pense, l'amour a été le seul instigateur de notre commune faiblesse, il
plaidera lui-même ma cause auprès de vous.
— Ne l'espérez pas, monsieur, je vous aimais hier, oh! je vous aimais bien, avec un abandon complet, avec une complète confiance... Aujourd'hui, je n'éprouve que de l'éloignement pour vous et que du mépris pour moi-même. Ce sont là des impressions qui, je le sens, doivent être éternelles.
— Ne répondez de rien, chère enfant, emportez seulement avec vous l'idée qu'il y a , dans le monde, un homme qui donnerait dix années de sa vie pour une heure passée dans vos bras.
— Et moi, reprit-elle en s'animant , je donnerais toutes les années de la mienne pour pouvoir effacer cette heure fatale qui , d'une bonne et honnête fille que j'étais, m'a rendue... Oh ! monsieur, dit-elle tout éperdue, je n'ai pas de mot pour cela !
— La vie ne se compose pas de mots , mais de choses , dit l'homme de lettres en approchant son souffle ardent des joues brûlantes de la jeune fille... Mathikle , les mots
sont pour les enfants, mais l'action est la vie de l'homme!
Mathilde le regarda avec une ironie amère.
— Oh! monsieur l'homme de lettres, ditelle, vous vendez des mots et vous n'y croyez pas !
Carlisle se mordit les lèvres.
— Enfant, dit-il, votre hostilité contre moi est injuste, je n'ai agi avec vous que comme tant d'autres eussent agi à ma place, et ce que vous êtes aujourd'hui, vous le fussiez devenue plus tard!
— Oh! monsieur, j'ai mérité cela! La punition devait suivre la faute ! Avez- vous encore quelque chose de ce genre à me dire... ? Achevez, je suis prèle à tout entendre... Mais ensuite, monsieur, je veux ma liberté!
— Non, non, reprit impétueusement Carlisle en se jetant à ses genoux et en saisissant, malgré elle, la main de la jeune fille, pardonne au dépit, au regret que j'éprouve... Mathilde, tu seras toujours pour moi la pre-
mière des femmes si tu veux m'aimer encore.. . La première des femmes, en tends-tu ?. . . C'est dans les bras de ton premier, de ton unique amant que tu dois trouver toujours ce glorieux titre... Mathilde, comprenez-vous, dit-il en se relevant, pendant que la jeune fille se détournait de lui avec dédain , comprenez-vous que votre sort, votre avenir, sont à ma disposition , et que , seul , je puis vous rendre votre propre estime ?
— Jamais! dit-elle, et, d'ailleurs, je ne vous aime plus! Laissez-moi partir.
— Eh bien ! va donc , cruelle enfant, qui ne veux rien apprendre de la vie, mais sache que , bientôt, tu regretteras d'avoir rejeté un pareil amour !
— Jamais! répéta-t-elle avec énergie. Et se saisissant de la clef que Carlisle tenait à la main , elle ouvrit la porte de la chambre et s'éloigna grave , majestueuse et recueillie, laissant Carlisle sous le coup d'un dépit profond.
Le confessionnal.
Vers le milieu de ce même jour, loin du mouvement et du tumulte de la ville, deux femmes prosternées dans une petite chapelle , au fond d'une sombre basilique, semblaient, dans leur recueillement profond , dans leur immobilité de statues, venues en ce lieu calme et frais pour demander à Dieu la froideur et l'insensibilité de la pierre sur laquelle toutes deux étaient agenouillées.
L'une , vêtue d'une longue robe blanche , enveloppée d'un ample châle , la tête abritée par une capote devant laquelle s'abaissaient les plis d'un voile épais, joignait les mains avec ferveur, et, la tête élevée vers une statue de la Vierge, restait plongée dans une extatique contemplation , tandis que l'autre, à la mise plus simple, au bonnet de tulle, à la robe d'indienne, au tablier de soie noire , agenouillée sur la même marche , baissait vers la terre son front humilié, et laissait tomber à ses côtés des bras qu'on eût dit privés de force et de vie. Parfois de grosses larmes coulaient devant elle sur la pierre , et c'était là la seule marque de vie , le seul témoignage extérieur de douleur que l'on eût pu saisir en la contemplant. Ainsi absorbée par un sentiment profond, chacune de ces deux femmes semblait ignorer la présence de l'autre, et leur état d'insensibilité apparente eût pu durer longtemps , si le bruit léger d'une porte ouverte et refermée, venant rompre
le silence profond du lieu saint , n'eût frappé en même temps chacune d'elles d'une sorte de commotion électrique.
A l'autre extrémité de l'église s'était ouverte la porte d'une sacristie ; un prêtre en sortit à pas lents, et , s'apprêtant à traverser le chœur, il s'arrêta à moitié chemin, et se prosterna avec recueillement devant le tabernacle. Pendant la courte prière qu'il fit pour demander au ciel les lumières dont il avait besoin pour éclairer et pour toucher l'àme de ses pénitentes, celles-ci semblèrent animées d'un mouvement de ferveur plus vive, et toutes deux parurent, dans l'exaltation de leur âme , appeler Dieu lui-même dans le sein de cet homme, pour qu'à lui seul fussent confiées leurs pensées, leurs douleurs secrètes. Le prêtre saint se releva , et, plein d'une majesté nouvelle , il s'avança gravement vers la chapelle.
C'était un homme âgé de plus de soixante ans; de longs cheveux blanchis encadraient son front calme : sur ses traits réguliers et
nobles brillaient la chasteté, la candeur et la foi , et sa haute taille se développait , imposante et majestueuse, sous les plis du long vêtement de lin. Il s'en venait , revêtu de son caractère sacré, fort de sa mission divine, recevoir les aveux de ces femmes que, suivant les idées du monde, elles n'avaient nul besoin de confier, lui, nul intérêt à entendre ; et pourtant une émotion puissante et surnaturelle agitait, en ce moment, ces trois êtres, qui ne s'étaient peut-être jamais rencontrés , qui ne se retrouveraient peutêtre jamais.
Lui, le prêtre saint, l'homme de cœur et de conscience.se demandait, en tremblant, s'il était digne, faible et pécheur, de remplir la place de Dieu lui-même auprès de ces âmes pieuses, s'il trouverait pour elles des paroles d'encouragement , de pardon et d'espoir ; si , digne de sa haute mission, il saurait pleinement accomplir le bien que Dieu lui donnait à faire.
Elles , les âmes humbles et soumises, après
avoir appelé Dieu dans l'âme de ce prêtre, lui demandaient en frémissant si le naïf aveu de leurs misères , si le profond repentir de leurs fautes, suffiraient à désarmer sa justice.
Par un même mouvement , à l'approche du confesseur, les deux femmes s'étaient levées. L'une s'avançait lentement , sans empressement et sans crainte ; l'autre , qui semblait s'être réveillée en sursaut d'une pénible rêverie , allait pour s'élancer d'un bond brusque et soudain , comme une personne qui prend une résolution désespérée, lorsque, voyant sa compagne , qu'elle n'avait point remarquée jusque-là, elle se remit à genoux , et sembla accepter comme une trêve de quelques instants ce retard apporté dans l'acte pénible qu'elle venait accomplir.
La première confession fut une longue causerie entre le vieux prêtre et la jeune femme. Tous deux étaient d'anciens amis, qui se retrouvaient après de longues années d'absence. Elle s'était mariée, acceptant dans son cœur, pleinement et complètement, tous
les pieux devoirs d'épouse ; mais voilà que , depuis quelque temps , ces devoirs lui semblaient pénibles. Arrivée depuis peu à Paris , lancée au milieu d'un monde nouveau pour elle, son esprit, rebelle à la voix de la raison, la portait trop souvent à comparer d'autres hommes à celui qu'elle avait librement choisi. Souvent, au fond du cœur, elle blâmait les pensées ou les actions de celui qu'elle aurait voulu pouvoir bénir et vénérer sans cesse : il lui arrivait d'ériger, dans son orgueil , sa faible raison de femme au-dessus de celle de l'homme que l'Eglise et la société lui avaient imposé pour maître. Soumise dans toutes ses actions , elle ne l'était pas toujours par la pensée , et cette révolte de l'esprit détachait par moment son cœur de l'être auquel elle avait juré de le donner tout entier, et partout et toujours.
Effrayée par ces tendances involontaires , contre lesquelles, depuis quelque temps, elle combattait en vain , elle l'avait été bien plus encore , en se sentant saisie d'une émotion
puissante, au nom et à l'aspect d'un jeune homme , autrefois son compagnon d'enfance. Sans s'être fait connaître à lui , elle avait senti une joie invincible, en le retrouvant dans le monde, en l'entendant causer avec esprit, talent, et pendant plusieurs jours l'image de cet homme, qui devait lui être à tout jamais étranger, l'avait poursuivie dans ses réflexions , dans ses rêves. Elevée dans l'idée de lui être unie un jour par une mère tendre , mais imprudente, qui croyait pouvoir engager par son choix la destinée de son fils , elle avait senti reconnaître , douloureuses et navrantes , les peines de sa première jeunesse , alors qu'elle avait su s'éloigner de l'homme qu'elle aimait ; et tous les rêves de bonheur que son imagination de jeune fille avait placés dans le mariage lui revenaient dans l'esprit avec une obsession désespérante, pour la porter à gémir du présent déjà désenchanté pour elle.
La prière , son refuge habituel , était , de-
puis quelques jours , impuissante contre ces révoltes de son esprit et de son cœur; il lui fallait l'aide d'un ami, le secours d'une âme sainte et pure , et elle venait à celui qui l'avait si bien guidée autrefois , qui , le premier, avait allumé dans son cœur les vives lueurs d'une foi consolante, pour lui avouer ses fautes, et lui demander ses conseils, ses prières , ses bénédictions. Pendant ces candides aveux, la jeune femme pleurait doucement, et son àme si pure avait honte d'elle-même et besoin de pardon.
L'homme de Dieu la rassura avec bonté ; il lui rendit l'estime d'elle-même, lui fit sentir qu'elle était encore sage, pure et croyante, lui promit que Dieu ne manquerait jamais de venir à son secours , lorsqu'elle l'appellerait avec la simplicité d'une foi vive et la candeur d'un cœur innocent ; il lui dit qu'elle devait repousser avec résolution les pensées qu'elle-même reconnaissait coupables, sans laisser un trouble désorganisateur s'emparer de son àme ; il lui dit que
les agitations qu'elle éprouvait étaient la condition de notre nature faible et incertaine , de notre imagination insatiable , qui nous porte sans cesse à rêver le bonheur dans d'autres conditions que celles où nous nous trouvons placés ; il lui enjoignit avec fermeté de moins causer avec sa conscience , de moins interroger son cœur, de vivre moins avec elle-même , et de donner à son esprit actif un aliment nécessaire dans de sages et solides lectures qu'elle était faite pour comprendre , et dont elle saurait recueillir le fruit. Enfin il la bénit paternellement et lui promit une communauté journalière de prières.
La jeune femme se retira calme, sereine et consolée. A la douce voix de l'homme saint , la paix était redescendue dans son âme. Elle se prosterna sur une chaise, et, cachant dans ses mains son visage rayonnant de ferveur et d'amour, elle s'épancha en Dieu dans une longue prière.
L'autre jeune femme avait pris place au
confessionnal : le prêtre attendit longtemps ses aveux , car une douleur violente semblait étouffer sa voix, et des sanglots convulsifs s'échappaient seuls de sa poitrine oppressée.
— Mon enfant ! ma chère fille ! disait le prêtre ému.
Et Mathilde , c'était elle-même, ne répondait à cette voix amie que par de nouveaux et plus profonds gémissements.
— De quelque faute que vous vous soyez rendue coupable, ajoutait le bon prêtre, ayez confiance en Dieu , en celui qui vous parle ici de sa part ; espérez qu'une douleur si vive efface maintenant, près de lui, les torts qui pèsent sur votre conscience. Vous ne me dites rien, enfant! Que puis-je croire? Que dois-je supposer?
— Tout ! s'écria-t-elle d'un accent déchirant.
Et les sanglots firent de nouveau bondir sa poitrine ; et son corps et son âme fléchissant à la fois sous le poids du remords et
de la honte, elle s'affaissa sur ses genoux, et s'évanouit.
Le prêtre sortit aussitôt de son confessionnal ; deux grosses larmes roulaient sur son visage empreint dune douleur profonde.
— Madame , dit-il en s'approchant de la jeune femme toujours en prière, donnez quelques soins, je vous prie, à cette jeune fille, reconduisez-la chez ses parents, veillez sur elle : c'est une œuvre dont je vous charge.
La jeune femme , qui n'était autre que Mina de Belgrave , déjà rencontrée par nous chez madame Volson , son amie , s'approcha avec empressement de l'ouvrière, et s'occupa de la faire revenir à elle en lui prodiguant les doux soins et les bonnes paroles dont les femmes seules ont le secret.
Pendant ce temps , le prêtre avait envoyé quelqu'un à la recherche d'une voiture de place, et Mathilde commençait à reprendre connaissance, lorsqu'on vint avertir Mina qu'elle pouvait emmener la jeune fille.
— Mon enfant , dit l'homme de Dieu à la fille du peuple, qui tournait vers lui des yeux égarés, tant de douleur et de repentir doivent vous faire trouver grâce auprès de celui qui juge le fond des cœurs; vous n'avez été qu'entraînée , mais vous n'êtes pas corrompue , il ne faut pas que la faiblesse d'un moment décide de toute votre existence; ne désespérez pas de vous-même, vous pouvez être encore une femme estimable. Venez me revoir quand vous serez plus calme , et, jusque-là, acceptez toutes vos peines en expiation de vos fautes. Allez, ma chère enfant, la paix soit avec vous!
Incapable de prononcer une parole, Mathilde saisit le bas de la robe du saint prêtre et l'approcha respectueusement de ses lèvres; puis, les sanglots se rouvrant de nouveau passage dans son sein, elle se sentit plus forte, se releva, et, s'appuyant sur le bras de Mina , elle se dirigea vers la porte de l'église.
Là, l'abbé de Vaudemont, qui les avait
suivies, donna au cocher l'adresse de la jeune fille, et, après avoir salué les deux femmes d'un paternel regard, il s'éloigna en appelant intérieurement sur elles la protection divine.
Pendant ce temps , la pauvre Constance attendait chez elle , non sans quelque anxiété, le retour de sa fille, qui n'avait point reparu au logis depuis la veille. Bien qu'elle se dît, pour se rassurer, que le spectacle , où Mathilde devait se rendre avec la famille de sa jeune compagne, avait pu finir assez tard pour qu'il fût impossible à la jeune fille de regagner seule son logis à cette heure, qu'ainsi elle avait nécessairement partagé le lit de la petite Julie, et s'était rendue, de là, avec elle à l'atelier, pourtant une crainte vague , une sorte de pressentiment maternel agitait tous les sens de la pauvre ouvrière, toujours plongée, en apparence, dans sa torpeur habituelle.
Pour comble de tourment, Jacques Charton , s'avisant ce jour-là d'une assiduité ma-
ritale qui lui était peu ordinaire, avait consacré son lundi , ce jour de repos des ouvriers, mieux chômé par eux que le dimanche , à sa femme , et surtout à sa fille , qu'il s'était fort ennuyé de ne pas voir la veille. Assis auprès de Constance, dont il regardait avec pitié le travail assidu , il cherchait à la distraire de son inquiétude par des phrases de ce genre :
— i\e voilà-t-il pas un beau chien de métier que celui de mari complaisant ! et ne vaudrait-il pas mieux être avec les camarades à boire un pot de vin à la barrière , et à manger une salade de laitue, en écoutant les bambochades de l'un et de l'autre , que de rester là comme une huître au vis-à-vis d'une enfileuse d'aiguilles, qui s'agite sur sa chaise sans avoir rien à vous dire! Certes, je suis un bon mari , on ne peut pas dire le contraire; je suis un bon père de famille, et je ne demande pas mieux qu'on s'amuse chez moi, et que c'te petite aille, de temps en temps, se distraire au boulevard, lorsque
l'occasion s'en présente honnêtement ; mais, fichtre! je veux m'amuser aussi, et tu ne peux pas nier, ma toute Donnasse de femme, que je m'embête à crever depuis deux heures que je suis là auprès de toi. Si je n'avais pas trinqué un peu ce matin chez le père Martin, où j'ai vidé le fond de ma poche, par parenthèse, je pourrais dire que la journée a été, pour moi, absolument insignifiante.
Constance faisait peu d'attention à ces propos , occupée qu'elle était de son idée fixe, et elle se levait, de temps en temps, pour regarder par la fenêtre , lorsque la vue d'une voiture de place , s'arrêtant à la porte de l'étroite allée , fit battre violemment ses artères... Une émotion violente la força de retomber sur sa chaise.
— Une voiture! dit-elle à Jacques en lui désignant la fenêtre , une voiture qui nous ramène notre enfant !
— Sotte ! dit Jacques , une voiture ! Mathilde, dans une voiture ! Allons donc ! elle
n'en est pas là , Dieu merci ! et quoiqu'elle soit assez jolie pour pouvoir y figurer mieux que plus d'une belle dame, l'enfant ne se sert encore que de ses jambes, sur lesquelles, nom d'un nom ! j'espère bien qu'elle marche droit !
Comme il achevait avec énergie cette dernière phrase, Mathilde entra pâle et défaillante , soutenue par sa jeune protectrice. A cette vue inopinée , Jacques devint aussi pâle que sa femme et sa fille ; et, se levant, ôtant son bonnet, il demanda en balbutiant à la jeune femme, dont le maintien noble et décent lui inspira aussitôt le respect, ce qui lui procurait l'honneur de voir arriver sa fille en si bonne compagnie!
— La pauvre enfant , répondit simplement Mina , s'est évanouie dans l'église , où j'étais à prier auprès du confessionnal de l'abbé de Vaudemont, et je me suis chargée de la ramener à ses parents; car il lui eût été impossible de revenir seule dans l'état d'émotion et de faiblesse où elle se trouvait.
— Evanouie dans l'église ! Mathilde évanouie dans l'église ! s'écria Jacques en élevant à chaque syllabe le diapason formidable de sa voix. Par cent mille barriques de vin vieux ! voilà encore un de ces tours de jésuite ! La sotte aura été raconter à ce vieux calotin sa partie de spectacle d'hier, et le cafard Ta mise en cet état par la peur qu'il lui a faite de l'enfer et du diable. Va, mon enfant! ne sois pas si bête, reprit-il plus doucement en se rapprochant d'elle ; on peut bien prendre un brin de plaisir en ce monde , où nous autres pauvres gens avons tant de peines ! et quand on est une brave fille, qu'on a pour soi sa vertu , son honneur, sa conscience, et l'estime des honnêtes gens, il faut laisser dire les prêtres , et se moquer de toute la boutique !
Mathilde s'était évanouie de nouveau en entendant ces consolations accablantes. Mina, effrayée, contristée de la brutale sortie de l'ouvrier, n'en continuait pas moins à secourir avec calme la pauvre enfant confiée à ses
soins , tandis que la mère , plus morte que vive, allait, comme une insensée, de sa fille à son mari , sans savoir que faire pour apaiser l'un et pour soulager l'autre.
Enfin , Jacques Charton , exaspéré de voir que toute son éloquence n'avait servi qu'à augmenter, comme il disait , tout le grabuge , quitta la place après avoir salué assez poliment la jeune dame, et descendit l'escalier en maugréant contre la sottise des femmes , leur entêtement et leur pusillanimité.
Une fois débarrassée de lui, Constance retrouva sa présence d'esprit pour suivre les instructions que lui donnait Mina dans le but de soulager la jeune fille. Pendant que madame de Belgrave la déshabillait, la mère allumait du feu pour réchauffer le lit où elle allait coucher la pauvre petite toute grelottante d'un frisson convulsif; un enfant de la maison était envoyé en toute hâte pour chercher quelques calmants chez un pharmacien, et pour ramener un médecin dont Mina avait indiqué l'adresse.
Ces premiers soins accomplis, madame de Belgrave , après avoir promis de revenir le lendemain, donna un baiser sur le front à sa nouvelle amie, et, la livrant aux soins maternels, elle se retira, autant par discrétion que pour éviter d'inquiéter son mari par une trop longue absence.
Ua ex-beau.
M. de Belgrave n'était point un homme qui se laissât facilement inquiéter, malgré l'illusion que cherchait à se faire , à cet égard, sa douce et candide jeune femme. Il avait pu avoir du cœur et de l'âme dans sa jeunesse ; mais il avait si bien dépensé tout cela au service d'une foule d'affections qui s'étaient succédé sans relâche et concurremment dans son cœur, il avait consommé une telle somme de dévouement
au service de toutes les femmes qu'il avait aimées, que, lorsqu'il s'était marié, à cinquante-six ans , il n'avait su apporter à la sienne qu'un fonds immense d'égoïsme, et un cortège incalculable d'insatiables prétentions. Ces prétentions, hélas ! trop peu justifiées maintenant , étaient basées , dans l'esprit du ci-devant jeune homme, sur les succès qu'il avait obtenus dans le cours de sa longue carrière de galanterie. Il se flattait d'avoir été aimé, dans sa vie, plus qu'homme sur terre , et de n'être demeuré en reste avec aucune affection.
Il est possible, en effet, que, dans sa jeunesse , le brillant comte de Belgrave n'ait eu que des frais généraux à faire pour attirer à lui les cœurs d'une grande quantité de femmes frivoles : sa belle figure , sa taille élégante , une voix remarquablement belle et bien cultivée, enfin le soin extrême qu'il apportait à sa toilette, en avaient fait un homme à la mode... Titre flatteur, qui rabaisse une créature raisonnable à la valeur
d'un chiffon ou d'un joujou ! Pour abattre l'orgueil qui pourrait s'attacher à cette réputation, ceux qui s'en parent n'oublient pas sans doute que la vogue fut bien souvent attachée aux choses les plus disgracieuses , aux objets les plus communs , aux innovations les plus incommodes... Quoi qu'il en soit , et à quelques avantages qu'eussent été dus les succès du comte , il en avait eu une quantité de bien constatés , et une foule d'autres qu'il laissait supposer, en les couvrant d'une discrétion chevaleresque. A l'entendre , les exigeances des passions qu'il inspira l'avaient poursuivi bien au delà de l'âge devant lequel elles s'arrêtent ordinairement, et ce n'avait été que dans le mariage qu'il avait pu trouver un rempart contre les affections nouvelles , contre les dévouements nouveaux, qui s'offraient à lui de toutes parts : bien entendu que sa femme devait payer pour tous les amours délirants qu'il s'imaginait lui avoir sacrifiés; et comme si ce n'était pas assez de la jeunesse , de la
beauté, de la virginale candeur, qu'elle avait apportés à cette âme blasée, il eût voulu trouver dans un mariage tardif ce délire, cette fièvre , cette frénésie que de brûlantes passions avaient apportés à sa jeunesse aventureuse. Il lui fallait d'ardents transports et de folles adulations pour repaître sa vanité avide. La douce tendresse d'un ange s'était offerte à lui au déclin d'une vie agitée, lorsque son âme, aveuglée par les éclairs de la passion , n'était plus capable de se guider aux lueurs de cette pure lumière. Dans ce faible cerveau , d'ailleurs , saturé d'influences et d'idées romanesques par toutes les femmes extravagantes qui s'étaient partagé son existence , le titre de mari excluait de droit celui d'amant et le privait des plaisirs qu'à ce titre il eût encore su trouver dans l'affection d'une femme jeune et charmante. L'amour obtenu par le seul sentiment du devoir, et privé de ce stimulant que la vanité d'un triomphe obtenu sur un rival ajoute, pour certains cœurs
étroits, à la possession dune femme , l'amour sans intrigue ni mystère , l'amour se nourrissant de sa seule substance , n'était plus à la portée du trop longtemps aimable Belgrave. Il aurait pu , peut-être encore , suffire aux folles exigea nces d'une passion , mais il ne savait plus aimer. Singulière dérision du sort, qui lui avait donné une femme plus désirable que toutes celles qu'il avait rêvées ou obtenues , lorsque son cœur rétréci et son esprit faussé par le monde n'étaient plus capables de comprendre une telle femme ! Providentielle punition de l'égoïsme et de la vanité, qui , en concentrant perpétuellement sur nous mêmes la vue de notre âme , lui ôte la divine faculté d'admirer, et celle plus douce d'aimer !
Au reste, si les succès exorbitants de M. de Belgrave l'eussent un peu moins ébloui , s'il eut pu consentir à avoir, tout bonnement, son âge et à se contenter des sentiments que cet âge peut inspirer, des plaisirs qu'il peut permettre, il eut tiré de sa position tout le
parti possible , et eût comblé de joie le cœur de sa douce compagne. Mais il prétendait plaire, subjuguer et séduire; et quelque bonne volonté qn'eût la pauvre Mina de se prêter à cette ridicule manie , son àme franche ne pouvait feindre les transports que son cœur ignorait. Un peu de ruse féminine eût été nécessaire au bonheur de ce ménage , et , cela est triste à dire , c'est par la grandeur même de son âme , par la pureté exquise de son cœur, que Mina faisait fausse route; il ne fallait qu'un peu d'amour pour amuser ce grand enfant, et la candide Mina ne pouvait deviner ni feindre ce quelle n'avait jamais éprouvé.
L'œil exercé de M. de Belgrave ne pouvait se méprendre sur l'absence complète de passion où sommeillait près de lui l'âme de sa jeune femme ; et , plutôt que de se croire incapable de plaire, il la jugeait incapable d'aimer : aussi n'était -il point jaloux. Mais s'il n'éprouvait pas ce sentiment , dont le cœur tout féminin de Mina
eût aimé à trouver en lui quelques signes , elle savait suppléer, par la réserve continuelle de sa conduite , par la pureté scrupuleuse de toutes ses pensées , au manque de surveillance que son dédaigneux époux affectait à son égard. Aucune femme n'avait apporté dans le mariage une plus haute idée des devoirs imposés à l'àme consciencieuse par cet engagement solennel ; et plus l'étude approfondie du caractère de M. de Belgrave lui avait fait apercevoir de difficultés à les remplir, plus elle avait redoublé de vigilance sur elle-même , et déversé d'indulgence céleste sur l'être au bonheur duquel elle croyait sa conscience engagée.
Son voyage à Paris avait été , pour elle , l'occasion de désenchantements cruels. Dans sa province, où M. de Belgrave jouissait d'une considération due à son nom , à son rang et à son mérite bien réel d'homme d'honneur, Mina avait pu s'étourdir sur les côtés défectueux que son judicieux esprit avait trop vite reconnus dans ce caractère.
Bien que la malignité des petites villes ne manquât pas de s'exercer souvent sur les ridicules prétentions de M. de Belgrave, au moins sa douce femme , entourée là de respect et d'affection, n'avait-elle jamais surpris un sourire sur les lèvres qui parlaient de lui. Tous les gens qui l'entouraient, d'ailleurs, avaient été coupables de ce mariage; on avait tout fait pour engager Mina, orpheline et sans protection , à accepter l'appui d'un nom , d'une position honorable ; et Mina , cédant au besoin d'affection qui dévorait son cœur, plutôt qu'à des considérations vulgaires , avait offert le dévouement d'une sœur de charité à l'homme qui rêvait encore l'amour d'une jeune maîtresse. Chacun se sentait donc engagé de conscience à la soutenir, plutôt qu'à l'abattre, dans la tâche difficile qu'on lui avait imposée ; mais Paris, ce grand creuset de la société, ce théâtre éclatant, aux lumières duquel viennent saillir tant de défauts et de ridicules , qui eussent pu rester devinés seulement par quelques-
uns , ou inaperçus par tous dans l'ombre d'une petite ville, Paris, cet écueil des ménages mal assortis, accueillit par un rire ostensible de pitié moqueuse la rentrée dans son sein du trop connu comte de Belgrave, avec une femme jeune et belle.
Au milieu des sociétés élégantes et choisies dans lesquelles M. de Belgrave menait sa femme, il eut bientôt perdu à ses yeux le seul prestige qui eût fasciné , en sa faveur, l'esprit de Mina. Entouré de propriétaires campagnards, le comte avait pour lui l'avantage de ces respectueuses et chevaleresques manières de cour qui plaisent tant aux femmes , parce qu'elles semblent annoncer une délicate et exquise manière de les aimer. Mais du moment où tant d'autres, autour d'elle, déployaient ces formes de bonne compagnie qu'elle savait bien, maintenant, n'être qu'un vêtement exigé par le monde, que pouvait-il rester dans le cœur de Mina en faveur de celui dont une association de plus de six années lui avait
montré toute la pauvreté intérieure?... Pour tous , M. de Belgrave était un fat , un sot , un égoïste, que son orgueil rendait plaisant à mystifier et bon à duper sans scrupule ; pour sa femme, malgré la ruine de ses illusions, c'était un être cher et sacré, auquel elle se devait tout entière.
Lorsque Mina rentra chez elle, en quittant la jeune ouvrière , on lui apprit que son mari était en conférence avec le banquier Volson. L'époux de Livie s'était présenté , en effet , chez M. de Belgrave , bien que le financier millionnaire se transportât rarement alors , de sa personne , chez les gens qui avaient affaire à lui... Nous dirons tout à l'heure pourquoi et avec qui il avait fait cette visite.
Eugène Volson était âgé de trente-quatre ans; sa physionomie avait de la vivacité, son œil noir, de l'éclat et de la finesse ; ses lèvres minces , son nez long et un peu pointu, l'expression incisive de son regard et le ton bref de sa parole, annonçaient en lui l'homme
actif, positif, productif et incessamment occupé. Il n'y avait en cet homme , on le comprenait tout d'abord , nul loisir pour la rêverie, nul besoin de repos, ni de contemplation ; des groupes de chiffres , voyageant sans cesse d'une case à l'autre de son cerveau , en absorbaient toutes les facultés , et les tenaient dans une activité continuelle. En affaires, M. Volson avait du coup d'oeil , de la profondeur et de la finesse ; il pénétrait aussi promptement le côté faible ou avantageux d'une affaire , que la pensée secrète de celui qui la lui proposait. Hors de la sphère calculatrice, M. Volson était un homme simple , peu observateur, et qui pouvait facilement être pris pour dupe.
Il semblait que son esprit, trop fortement tendu dans l'habitude de la vie sur l'objet de sa spécialité, fut devenu complètement étranger aux actes de l'existence habituelle , aux charmes de la vie intérieure et aux distractions du monde, où il n'apportait qu'une préoccupation active. Poussé
— 27G — d'abord à acquérir une fortune considérable , par le besoin de luxe et de bien-être matériel qu'il avait trouvé dans la femme qu'il aimait , il travaillait maintenant avec une ardeur toujours croissante à la conservation et à l'agrandissement de cette fortune , non par une cupidité insatiable, mais par le plaisir que trouvait, dans l'action , son esprit laborieux. C'était, comme l'avait dit Livie à son amie , l'homme-chiffre par excellence , honnête homme dans toute l'acception du terme, mais froidement et sensément. La morale , la politique , l'honneur et l'amour même, étaient mathématiquement posés dans sa tête ou dans son cœur. Peu accessible aux sentiments religieux, son esprit se tenait fortement attaché aux idées morales et civilisatrices qui assurent les rapports des hommes entre eux ; il souhaitait pour son pays, et appuyait dans l'occasion, des lois fortes et même sévères, et demandait un gouvernement libéral. Se fiant à l'association des intérêts pour maintenir
l'ordre matériel , il rêvait , et c'était là, chez lui , la seule corde susceptible d'enthousiasme; il rêvait la possibilité d'une république, amenée et maintenue par des moyens légaux.
Celui qui , dans ce moment , se trouvait en tiers avec MM. de Belgrave et Volson , était Anténor de Carlisle.
Qui mettait ces trois personnages en rapport ? Le démon du jour, le lutin qui trouble tant de cervelles , et fait sortir tant de gens de leur sphère tranquille pour les jeter au milieu des tourbillons et des écueils , le génie aventureux qui souffle l'envie de faire des affaires, et pousse celui qui possède a risquer le positif et le certain pour courir après les promesses de la spéculation , et celui qui n'a rien à faire quelque chose de ses idées , quand il en a... Etrange manie ! fatale aux arts et à la littérature ! elle enlève le riche aux loisirs pour lesquels leurs productions autrefois étaient faites, et les hommes de lettres et les artistes n'estiment et
ne cultivent , de leur talent , que ce qui peut servir de base à des entreprises commerciales. Les succès , pour eux , ne sont plus rien s'ils ne leur amènent des actionnaires , et ils ne cherchent à plaire aux lecteurs qu'afin d'arriver au bailleur de fonds.
Carlisle était, depuis longtemps, dépité d'avoir peu gagné en travaillant beaucoup ; ses succès, et, plus encore, le nombre prodigieux de ses ouvrages ( car, dans la littérature du cabinet de lecture , la quantité, pour la réputation , vaut presque mieux que la qualité ) , l'avaient rangé parmi les auteurs dont les livres se placent le mieux en vue derrière la vitre du loueur de romans. Il avait fait sortir de l'encrier le bâton de maréchal avec une peine infinie, et la vie ne lui avait été guère plus facile avec ce grade élevé de la hiérarchie littéraire , grade inventé depuis peu par des gens qui ont commencé par s'en parer, comme ces nègres révoltés, qui, après avoir pillé leurs maîtres, endossaient leurs uniformes à grosses épau-
lettes , sans seulement avoir de culottes. Dans mainte préface, Anténor s'était plaint de l'éditeur, de l'escompte de ses billets, des remboursements imprévus qu'amenaient les catastrophes de librairie , de la cruelle contrefaçon belge , de la vente des romans, bornée aux seuls cabinets de lecture , etc. etc. , comme si le lecteur se souciait beaucoup de toutes ces choses , comme si c'était un bon moyen à employer par une maîtresse de maison, pour mettre ses convives en appétit , de faire , devant eux , le compte du dîner avec sa cuisinière.
Il ne s'était pas contenté d'initier le public aux misères de sa profession , il avait mis dans sa tête de l'affranchir de toutes les autres, et de tous les tributs qu'une industrie parasite lui imposait depuis trop longtemps. Pourquoi, s'était- il demandé, pourquoi maintenir un intermédiaire entre l'auteur et le public ? Pourquoi l'homme qui produit n'exploiterait-il pas lui-même sa production? Le jardinier n'a pas, que je
sache , un second qui lui impose son aide pour vendre ses pêches, et garde pour lui le plus clair du prix de la vente , quand il ne le retient pas tout entier. Il l'oubliait, l'une des conditions de la fécondation et de la production de la pensée est l'absence de toute préoccupation, et il entre, dans les faits par lesquels elle prend une valeur pécuniaire , des soins trop matériels , trop prosaïques, il s'y joint, d'ailleurs, trop d'incertitude, et, par conséquent, d'inquiétude, pour que l'esprit ne soit pas détourné de la voie de son travail et de l'influence de l'inspiration ou de la persistance , selon que l'un ou l'autre lui est nécessaire : il n'en cherche pas moins les moyens de réaliser ce qu'il croyait devoir être l'affranchissement de la littérature , et ce qui n'aurait été, en dernier lieu, que le triomphe de la matière sur l'esprit , changer en commerçants les romanciers , ses confrères , les réunir en une compagnie réglée par des statuts, qui ferait imprimer et vendre les productions de ses
membres à leur profit , en prélevant au fur et à mesure des rentrées, avec un droit fixe pour l'administration et l'entretien d'une caisse de secours et de pensions , les dépenses de l'impression , dépenses qui se trouveraient réduites à très-peu de chose , quand la compagnie posséderait des presses, et tous les moyens de publication. Tel fut , en substance , le plan auquel il s'arrêta.
Mais pour arriver à la réalisation de ce plan , il fallait trouver d'abord la solution d'un grand problème : où trouvera-t-on les capitaux nécessaires ? Ceux qui devaient entrer dans la société n'apportaient dans la communauté que leur plume , et ce qu'elle produirait dans l'avenir; et, pour le présent, il fallait de l'argent, beaucoup d'argent, si l'on voulait agir grandement, faire des avances aux auteurs trop pressés pour attendre , et se trouver en mesure de résister à toutes les hostilités , à toutes les manœuvres dont l'entreprise devait être nécessairement poursuivie de la part des éditeurs, et de ceux qui
ont trouvé le moyen de s'implanter sur le gui parasite qui dévore la littérature. Où trouver cet argent ? Le mode des sociétés par actions était déjà bien déconsidéré , et l'actionnaire devenait de plus en plus introuvable.
Carlisle , lancé par ses amis dans le monde des affaires , avait frappé à plus d'une porte de coffre-fort , et son plan, malgré des groupes de chiffres assez bien disposés , malgré les raisons supérieures dont il l'appuyait', malgré l'élocution brillante avec laquelle il le développait , n'avait pu trouver accès auprès des rois de la finance. Volson , entre les mains de qui cette affaire était passée , n'avait pas cru devoir s'y arrêter d'abord. La littérature a toujours inspiré peu de confiance aux banquiers , pour qui elle a tant fait pourtant , puisque la révolution de 1830, qui est leur ouvrage, les a placés de plain-pied avec les Tuileries. Ce ne fut que plus tard que Volson se ravisa , et songea à galvaniser le projet qu'alors on pouvait nommer une production mort-née.
D'ailleurs Carlisle , excité maintenant par le double mobile de l'intérêt et de l'amour, avait tout mis en œuvre pour se rapprocher du banquier, et l'engager dans une communauté d'affaires.
M. de Belgrave, qui avait placé chez ce dernier une somme de cent mille francs qu'il avait retirée de son indemnité aux émigrés , s'avisa de lui écrire un beau jour qu'il était dans l'intention de retirer cette somme pour l'employer à l'acquisition d'une propriété en biens-fonds, qui le fixerait définitivement en province. Il ajoutait que s'il avait pu trouver, avec cette somme, quelque position qui lui permît de retourner à Paris et d'employer utilement ce qu'il lui restait d'aptitude et d'activité pour les affaires , il aurait volontiers versé ce capital dans quelque entreprise sûre et profitable. Sa connaissance du monde et l'étendue de ses relations le mettaient , plus que personne , à même de faire fructifier une opération qui s'adresserait à cette société qu'il regrettait , soit en inté-
ressant son goût, soit en piquant sa vanité, soit en s'adressant à sa soif insatiable de plaisir et de nouveauté. Le paragraphe le plus intéressant de cette lettre, celui qui avait fait dresser les oreilles au banquier, était celui-ci :
«Si je rencontrais, par hasard , quelque «chose de ce genre qui me convînt, je pourrais peut-être ajouter cent mille francs aux « cent mille francs déjà déposés chez vous... »
Volson , nous l'avons vu dans les confidences de Livie à Mina, avait assez longtemps fait de belles affaires ; mais son astre était au déclin : des pertes consécutives , des spéculations malheureuses, lui eussent fait comprendre que la chance tournait contre lui , si , dans l'emportement , dans l'étourdissement qui s'emparent du joueur, de l'ambitieux, ou du faiseur d'affaires, celui-ci pouvait voir autre chose que les chances heureuses des combinaisons nouvelles qu'il veut tenter, s'il pouvait éprouver d'autre sentiment que le besoin de chercher dans d'au-
très opérations la compensation des échecs qui sont venus traverser sa carrière. Le remboursement des cent mille francs que lui demandait lé comte l'effrayait autant que la perspective de pouvoir mêler cent autres mille francs à ses ressources était capable de l'allécher. Il y avait là de quoi faire sortir ses affaires de l'embarras où elles s'étaient , un moment , accrochées : une fois son char hors de l'ornière, il roulerait désormais sans pouvoir s'arrêter, et emporterait au but l'entreprise que Belgrave rêvait, et toutes les autres opérations où lui, Volson , s'était aventuré.
Ce fut en cherchant par quel moyen il pourrait décider le provincial à lui laisser ses fonds et à lui en confier d'autres qu'il pensa à l'affaire dont Carlisle l'avait entretenu. Ce qu'il connaissait du caractère et des antécédents de son client lui fit croire qu'il ne pourrait trouver quelque chose qui fût plus à sa convenance. Sa vanité serait flattée de se trouver à la tête d'une exploita-
tion littéraire ; cette vie, toute consacrée aux passions, aux intrigues, aux futilités qui ont cours dans la littérature romancière, serait admirablement complétée, s'il en faisait servir le déclin au développement du genre qui avait aidé à ses anciens succès. Plus d'une femme, en effet, en le voyant si beau , si noble, si élégant, lui avait appliqué autrefois l'idéal laissé dans son esprit par tous ces héros que ses lectures les plus habituelles avaient fait défiler devant elle, et avait accru toutes les impossibilités de résistance à des mérites semblables, par cette raison sans réplique : « C'est bien là l'idée que je me fais d'Oswald , de René, ou de Jean Sbogard ! »
Donc , après en avoir conféré avec l'auteur du projet, qui consentit volontiers à laisser à qui apporterait les fonds nécessaires à l'entreprise tous les avantages attachés à sa haute direction, se contentant, pour lui , d'un titre accessoire qui n'offusquerait en rien la vanité du bailleur de fonds, mais aurait cet avantage d'être ac-
compagne d'un traitement fixe et dégagé de toute espèce de responsabilité , le banquier écrivit au comte une lettre , qui , sans lui dire positivement ce qu'il avait trouvé pour lui, piqua assez vivement sa curiosité et chatouilla assez agréablement son amourpropre d'ex-beau , pour le décider à aller s'assurer, par lui-même, de l'affaire en question ; et Volson , au lieu et place de la lettre qu'il attendait, vit arriver M. de Belgrave lui-même.
Dans une première entrevue, il avait expliqué au comte ce dont il s'agissait pour lui. Sans dire ni oui ni non , celui-ci, pour avoir des renseignements positifs sur les chances de l'entreprise dont il ne connaissait que les éléments, sembla désirer qu'on l'abouchât avec l'auteur du projet : c'était, en effet, pour expliquerce projet, que Carlisle avait été présenté, le matin même, par Volson, au mari de Mina.
La nécessité de réussir en donne les moyens, et jamais l'homme de lettres ne se
montra plus séduisant dans ses manières, plus brillant dans son élocution , plus étourdissant par son aplomb , et par ce torrent de chiffres qui sortait de sa bouche pour entraîner le capitaliste, et rendre toute objection impossible.
Il posa très-nettement les bases de son en treprise , et en déduisit avec clarté , mais sans exagération , les bénéfices : c'était la partie matérielle de son plaidoyer. Il se montra plein d'éloquence et d'adresse quand il en vint au côté moral et intellectuel , et nomma celui qui ferait les fonds de cette affaire le vengeur et le redresseur de l'oppression sous laquelle étouffait la littérature. Quelle ne serait pas la reconnaissance de cette nouvelle reine du monde pour un pareil service! Qui peut nier, ajouta-t-il, l'influence du roman sur la société ? Toutes les classes en sont tributaires ; le roman est plus puissant pour modifier leur opinion , ou pour leur en donner une, que le journal; car, s'il n'y a encore, en France, que très-peu
d'hommes qui lisent le journal, combien s'y trouve-t-il de femmes qui lisent des romans? Beaucoup plus, en proportion. Et qui fait l'opinion publique , surtout en affaire de goût et de mode ? l'approbation des femmes. Et de qui cette approbation dépend - elle ? du roman. Et là-dessus , mis au fait du faible de son homme , et par sa mise , dans laquelle on reconnaissait les ciseaux du tailleur de province, s'évertuant sous l'inspiration de quelque ridicule gravure du Journal des modes , et par la manière dont il relevait le collet de son habit , Carlisle s'écria qu'il mettait en ce moment à la disposition du comte une véritable dictature à exercer sur les femmes, et qu'il était digne de lui de renouer ainsi la chaîne de ses succès. Une fois qu'on a abdiqué , il est difficile de remonter au pouvoir , et ce serait la première fois peut-être, s'il acceptait la position qu'on lui offrait, qu'il y aurait règne interrompu et repris, non-seulement sans préjudice pour
la souveraineté , mais encore avec accroissement de puissance- Tout cela plut fort au vaniteux Belgrave. Rentrer en triomphateur dans ce monde qui l'avait si vite oublié, ressaisir le sceptre de la mode et du goût , se voir cité , prôné , recherché dans ce Paris , dont les séductions avaient pris sur lui, par le souvenir, l'éloignement et la comparaison , un féerique attrait , c'était là un avenir qu'on ne pouvait payer par trop de sacrifices.
Excité par les allusions que le romancier faisait à l'éclat de son passé, en lui montrant qu'il dépendait de lui de rallumer cet astre un instant éclipsé, le comte, avec la plus naïve suffisance , revint sur ses premiers succès , et annonça que si l'affaire se faisait, il donnerait vingt sujets de roman plus piquants les uns que les autres à ceux des confrères de Carlisle qui voudraient aborder dans leurs livres le récit des aventures galantes; et il ajouta, en étendant ses jambes sous son regard complaisant, que ces sujets
palpitants d'actualité seraient d'autant plus faciles à traiter, que celui à qui étaient arrivées ces aventures pourrait donner mille renseignements précis sur les personnages, sur les figures, sur les costumes et sur la mise en scène, détails que le roman du jour soigne avec autant de minutie que le drame.
Carlisle se garda bien de ne pas exploiter le sillon d'amour-propre qui s'offrait à lui dans cette mine d'où il voulait tirer de l'or. Il s'écria qu'il serait fier d'inaugurer l'entreprise en renonçant, pour son compte, à toute inspiration personnelle , pour rédiger les souvenirs d'un homme fameux par tant de succès romanesques.
C'était là un de ces coups de maître, après lesquels, s'ils échouent, on doit renoncer à la victoire; le romancier, les bras croisés, attendit en silence l'effet de sa botte à fond. Si cet effet ne fut pas aussi décisif que l'espérait Anténor, il ne fut pas, non plus, décourageant. Belgrave demanda quelques jours de réflexion, pria l'inventeur du projet
de lui en remettre, par écrit, un aperçu , et promit qu'après l'avoir étudié à tête reposée, il donnerait, à ce sujet, une solution prompte et complète.
Volson , qui avait assisté Carlisle dans ce duel financier sans grands frais d'habileté , car il se contentait de risquer quelques objections aux endroits où le gentilhomme provincial semblait davantage prendre feu , Volson crut devoir intervenir, en ce moment, par une invitation qui brusquerait les choses, et mettrait au jour le faste luxueux de sa maison. Les hésitations d'un esprit rétréci par les misères où se perd la vie de province l'épouvantaient, et puis, il n'était pas maladroit d'écarter, par le spectacle de son opulence , les ombres que pourraient jeter dans cet esprit quelques malignes révélations , si , dans les informations qu'il allait prendre , il entendait mettre en doute la prospérité de ses affaires.
— Savez-vous ce qu'il faut faire ? dit-il ; madame Volson est partie pour sa campa-
gne , je compte aller la rejoindre demain , vous partirez avec moi. M. de Carlisle , au sein de la tranquillité d'une retraite toute champêtre , coordonnera ses idées , s'occupera de leur rédaction ; M. de Belgrave et moi nous discuterons , à tête reposée , les bases d'un projet d'association , et , dans quinze jours, à notre retour à Paris , nous n'aurons plus qu'à voir le notaire de M. le comte.
— Mais , mon cher, répondit le comte en souriant, je suis d'autant plus porté à accepter votre invitation, qu'elle m'est adressée en partie double. Madame Volson a déjà fait promettre à madame de Belgrave, qui est son amie d'enfance , sa compagne de pension, de venir la voir à la campagne, et j'étais fort disposé à céder aux désirs de ma femme, qui se propose de consacrer quinze jours à l'amitié dans votre château de Sannoy.
Carlisle avait tressailli d'aise à l'idée de cette réunion, qui l'amenait, de plain-pied,
au but de ses espérances. Toutes ses déclarations manuscrites, la persistance qu'il avait mise à poursuivre de sa présence et de ses regards la femme du banquier dans tous les lieux publics où il savait devoir la rencontrer, n'avaient abouti qu'à faire fuir Livie dans une retraite inaccessible , et voilà que , tout à coup , cette retraite s'ouvrait , pour lui , avec la perspective d'une intimité journalière qu'il comptait bien mettre à profit. — Parbleu ! mon cher, continua le ci-devant jeune homme en s'adressant au banquier, vous avez été , il faut l'avouer, bien heureusement partagé, vous , dans la grande loterie dont le mariage fait tourner la roue ! La séduisante femme que la vôtre ! Je ne me suis trouvé que peu de temps avec elle ; mais mon regard observateur juge si vite une femme , que j'ai su l'apprécier tout d'abord ! C'est une pétulance à tout briser, des caprices à occuper un mari du matin jusqu'au soir, de fines recherches de toilette, de coquets entourages , de mystérieuses dis-
positions d'appartement, et puis un mouvement , un besoin de plaisir dans lequel elle vous entraîne à sa suite... L'art du chiffon qui nous entortille tous , tant que nous sommes , madame Volson le possède au dernier point : grâce à ce merveilleux talent, une femme est toujours diverse et sans cesse nouvelle ; mais celle qui porte toujours la même robe et se renferme dans un cercle d'habitudes symétriquement journalières, est, croyez-moi, un être qui ne comprend rien à l'amour, et n'est capable ni de l'exciter ni de le ressentir.
— Vous vous trompez, dit Volson , dans le jugement que vous portez sur ma femme. Elle est loin de posséder autant de qualités que vous lui en supposez , ajouta-t-il en souriant. Depuis un mois surtout , elle ne s'occupe plus de chiffons, n'a plus de caprices, ne lie plus de parties, et reste , presque tout le jour, en négligé , entourée de livres et de paperasses.
Carlisle se demanda tout bas où s'arrêterait, ce jour-là , son bonheur.
— Oh ! oh! s'écria M. de Belgrave; mais ceci est un pronostic fort alarmant pour un mari. Dans le temps où je soupirais auprès de ces charmants despotes qui donnent la loi à tout ce qui les entoure , je me réjouissais fort, je vous assure, de voir une femme à la mode changer brusquement de caractère, et devenir tout à coup sérieuse et concentrée. Prenez-y garde! mon cher; fiezvous à mon expérience, votre femme n'est pas bien. Etudiez les gens qui l'entourent, et déterrez votre rival , car, sans nul doute , vous en avez un quelque part...
— Un rival ! reprit Volson ; soyez tranquille, monsieur le comte, je l'aurais bien vite découvert, quoique je n'aie pas votre coup d'oeil observateur, ajouta-t-il d'un air narquois, et en jetant à Carlisle un regard qui voulait dire : Est-ce que je ne me moque pas bien de lui !
Le pauvre homme était plus moquable que le vieux comte : il voulait tromper les autres, et il se trouvait être le premier pris dans ces filets tendus avec tant de soin !
— Vous serez des nôtres , ajouta-t-il d'un air sans façon , et en tendant son doigt à Carlisle. Je compte sur vous; vous verrez un cottage bien vert , bien ombragé, bien simple, et vous jugerez , en voyant ma femme, de la perspicacité de M. le comte.
— M. le comte , dit Carlisle avec un sourire malin, nous a peint une mutinerie, une vivacité bien séduisantes; quant à moi , je l'avouerai , j'aimerais mieux trouver dans madame Volson cette nuance de rêverie que vous avez remarquée... d'avance, je la trouve adorable au milieu de ses livres. C'est tout simple , ajouta-t-il en s'apercevant qu'il avait mis trop de chaleur dans son expression , j'en fais, et je suis plein de reconnaissance pour ceux qui veulent bien en lire !
Nos hommes se séparèrent. Belgrave pro-
mit de se rendre à Sannoy dans quelques jours, et d'y conduire sa jeune femme. Quant au littérateur, il fut décidé qu'il partirait le lendemain , avec le mari de Livie.
Deux lettres.
Carlisle à madame Bien-Aimé.
« C'est du château de Sannoy que je vous écris, ma toute spirituelle amie, c'est-à-dire du fond de la plus délicieuse retraite où se soit jamais réfugiée, pour y rêver en paix , une femme vertueuse et passionnée.
« Les amours s'y plairont aussi bien que la rêverie, sûrs qu'ils sont de trouver des cascades murmurantes, des pelouses embau-
mées, de ravissants petits bois, et, en cas de mauvais temps , de comfortables appartements ornés avec un goût parfait, décorés façon renaissance , et rembourrés façon Louis XV.
« Je mentionne, en passant, ces choses qui conviennent assez , d'abord , à mes habitudes, et ensuite aux plans que ma passion ingénieuse avait médités à loisir. Le bienêtre matériel est la base où doit se poser toute tendre passion qui voit un avenir devant elle.
« Quoi qu'en disent les poètes bucoliques, le comfortable d'une maison civilisée est plus favorable aux développements de l'amour que la rusticité d'une chaumière.
« La passion , comme le génie , a besoin d'avoir les coudées franches, et de n'être point entravée par les liens de la pauvreté et les intempéries de l'air. Livie me fuyait , cela était clair; et, pour l'homme amoureux, comme pour le chasseur, la poursuite est pleine de charmes. Comment ai-je atteint
cette biche effarouchée , comment ai-je pénétré jusqu'au tranquille refuge où elle se tenait blottie? c'est là une question bien facile à résoudre , sans faire nullement honneur de ce succès à mon adresse.
« Le mari , que j'ai vu à propos d'une grande affaire qui peut améliorer sensiblement ma position , s'est senti pris pour moi d'une de ces sympathies qui sont apparemment dans la nature , puisqu'elles se rencontrent si fréquemment. Expliquez-moi , si vous pouvez , ma spirituelle amie , les liens mystérieux qui attirent toujours un homme vers l'amant de sa femme. Pour moi, je me contente de constater le fait , que je trouve plaisant en lui-même , et précieux dans ses résultats.
a Poussé donc par l'effet de cette loi attractive , l'honnête Volson , charmé de se trouver en rapport avec un homme de mon mérite , a tout mis en œuvre pour conquérir mon amitié , et , à force de séductions , il a obtenu de moi que je l'accompagnerais dans
un de ses voyages à sa terre de Sannoy, où le piquant de mon esprit égayerait sa femme, livrée, disait -il, depuis quelque temps, à une sorte de consomption.
« Nous sommes arrivés, tous deux, par une belle et calme soirée. On nous dit au logis que madame était seule à se promener dans le parc. Il m'avait confié ses chagrins à propos de cette manie de solitude qui entretenait chez sa femme une tristesse perpétuelle , et il me regarda en haussant les épaules, lorsqu'il apprit cette fâcheuse persistance dans son état. Parcourant les allées du parc , nous cherchâmes à rejoindre Livie ; nous errâmes ainsi longtemps ; enfin , au détour dune allée , apparut tout à coup à nos yeux une femme svelte et gracieuse , enveloppée d'un peignoir blanc.
« C'était l'errante châtelaine. A notre aspect , elle s'arrêta , pâlit , chancela , et se précipita dans les bras de son époux, comme saisie d'un violent transport de tendresse conjugale. L'heureux mari , touché de cette
vive émotion , l'entraîna sur un banc voisin, où il employa à la calmer et à lui faire entendre raison toute l'éloquence que comporte sa froide nature. Pour moi , me tenant à l'écart, je contemplais, avec une satisfaction mêlée d'attendrissement, cette scène dont j'étais le moteur secret. En voyant cette jolie tète penchée avec abandon, ces yeux à demi fermés, ce corps souple, fléchissant sous l'impression d'une émotion profonde, je me disais qu'au seul mérite physique de ma personne, à mon talent d'écrivain peut-être , avait été donné d'agiter à ce point la plus fière beauté de Paris.
«A l'air emprunté du mari, je voyais bien qu'il n'était pas habitué à faire face à de pareilles scènes ; je sentais que cette femme fléchissait sous mon regard, tressaillait au son de ma voix, et l'heure présente s'embellissait , pour moi , de toutes les joies de mon triomphe à venir. Je prévois pourtant que la victoire me sera vivement disputée.
«Toute force se plaît au combat, et sémousse faute de résistance : aussi suis -je amoureux , vraiment , de toutes les forces de mon âme. Amoureux, parce qu'elle m'a craint, et qu'aujourd'hui elle me repousse; amoureux , car elle me boude , et semble m'indiquer, par son accueil glacial, que mon séjour dans ces lieux l'importune ; amoureux , parce qu'elle me traite comme un importun mal appris et discourtois , ayant maladroitement accepté une invitation faite à son insu ; amoureux, parce qu'elle se montre sans pitié pour mes soupirs , mes regards désolés , et les mille aveux secrets qu'elle sait bien comprendre.
« Cette femme, jusqu'à présent, a été étrangère à toute passion , étrangère à toute intrigue : j'ai la primeur de ce cœur-là ! Elle est fine, vraiment, elle est femme du inonde ; mais ce n'est pas moi qu'elle peut tromper. Elle souffre visiblement, et s'étonne de ce mal , contre lequel toutes les ressources de sa fortune sont impuissantes; elle voudrait
reprendre et son froid égoïsme , et ses puériles enthousiasmes, pour de vaniteuses pauvretés, mais je ne laisserai pas vraiment en si beau chemin l'œuvre morale que j'ai entreprise. Donner une âme à cette statue , une pensée fixe , ardente , à cet esprit léger, de la poésie à cette poupée de salon , n'estce pas une entreprise digne d'un grand artiste? Livie est-elle capable de s'élever à l'exaltation , aux dévouements de la passion ? Voilà ce que je veux apprendre. Ce n'est pas le tout de la faire rêver, je veux qu'elle écrive, qu'elle parle, qu'elle agisse. Je jouerai de ce cœur comme un musicien habile d'un instrument muet jusqu'à sa venue; toujours humble et discret, je marcherai pourtant , je marcherai par l'aide de ces auxiliaires que nous possédons en vos cœurs, la vanité, le dépit, l'impatience de la conquête; et, ferme dans ma course, armé contre mes sens, je ne séduirai point et me laisserai peut-être séduire.
« Ah ! vous m'avez assez raillé, ironique et
moqueuse amie , sur mon trop brusque dénouement avec la naïve ouvrière : je n'étais qu'un brutal sensuel , disiez-vous, incapable de s'attacher à jamais le cœur d'une femme... Après tout, elle était candide , cette enfant, et j'ai presque regret... mais ce qui est fait est fait ; Mathilde s'est montrée , après sa faute, tout autre que je ne l'aurais supposée , dolente et plaintive, mais noble , une grisette héroïque , ma foi ; le spectacle en valait la peine! Moi, je suis né pour produire des miracles, et vous ne sauriez croire, ma perspicace amie, combien d'étranges effets il m'a été donné d'étudier sur les femmes, dans ce que les moralistes appelleraient ma carrière de libertin , et dans ce que je nomme , moi , ma vie pratique d'observateur ! Au moins , la petite ne pourrat-elle pas dire que je n'ai pas agi en galant homme , car je lui ai offert de me charger de son sort ; et il est bien certain que j'aurais vendu jusqu'à ma bibliothèque, jusqu'à mon éditeur, si elle eut eu recours à moi.
Malgré ses rigueurs et son mépris, je vous charge, ma chère Bien-Aimé, de veiller à ce que cette enfant ne tombe pas dans la misère, et de m'avertir au plus vite, dans le cas où elle aurait besoin de mes services.
« Ce sont là , en fait de passions , des détails cruellement vulgaires , et voilà le malheur , avec les femmes de ce rang , il faut toujours en arriver là. Mais à quoi bon m'occuper de ces tristes amours , qui n'ont que trop longtemps entravé ma carrière ! Le souvenir de toutes les femmes que j'ai aimées s'efface devant le bonheur d'être aimé de Livie.
«J'avais suspendu mon épître après cette phrase que vous venez de lire , et je me demandais si votre franchise n'y verrait pas une belle occasion de m'accuser de fatuité ; mais Livie a pris soin de me justifier ellemême ; Livie ! entendez - vous , méchante ? Cette lettre, restée deux jours inachevée sur ma table , doit être reprise et continuée avec les mots qui peignent le mieux la joie, qui
expriment le plus complètement l'orgueil du triomphe !
« Malgré la froideur avec laquelle elle m'a reçu tous ces jours, certains indices révélateurs sont venus luire, de temps en temps, pour encourager ma respectueuse persévérance ; mais aucun n'a plus confirmé mon espoir que ce que je vais vous raconter. C'était hier: nous achevions de déjeuner; un domestique entra pour nous demander s'il y avait quelque lettre à porter à la poste de la ville voisine , pour laquelle il se disposait à partir. La petite Laure , la fille de Livie , s'en vint gaiement à moi et s'empara de mon courrier. Sa mère l'arrêta, comme pour la gronder de son indiscrétion ; et son but n'était — le devinez-vous? — n'était autre que d'en commettre une pour son propre compte, en prenant connaissance de mon écriture. Je l'observais : une subite rougeur couvrit son front et ses joues; elle devint émue et tremblante , en reconnaissant les mêmes caractères qui s'étaient si souvent offerts à elle
dans les livres que vous lui faisiez parvenir. Incapable de profiter de ce moment d'embarras , je me retirai discrètement , comme pour aller chercher une autre lettre restée dans ma chambre et que je voulais joindre à l'envoi. A l'heure où je me présente habituellement au salon , elle ne s'y trouva pas, elle ne parut pas au dîner; enfin, toute cette journée dut être pour elle, si je ne me trompe, pleine de douces émotions qu'elle voulait goûter dans la solitude. Elle se promena le soir dans le jardin ; je ne fus pas assez maladroit pour l'y aller joindre , bien que, je vous l'avouerai, le calme et la fraîcheur de ce splendide soir d'été , venant ajouter à l'impression produite le matin et à l'effet d'une journée de solitude rêveuse , je ne doutasse pas qu'une déclaration brusque , passionnée , accompagnée de l'émotion que j'éprouvais moi-même ce jour-là , n'eût eu un effet sûr, soudain , irrésistible. Mais j'eus la force de contenir mes émotions, pour laisser croître en liberté celles de ma belle
promeneuse. Assis dans l'ombre à ma fenêtre, et fumant le plus délicieux des cigares, je voyais sa forme aérienne se dessiner aux lueurs brillantes de la lune, parmi les fleurs et les arbustes du parterre ; j'entendais le sable fin crier sous la pression de son petit pied , qui , par parenthèse , est une merveille de délicatesse ; je la voyais arracher parfois, d'un mouvement sec et nerveux , quelque rose qui s'avançait au-devant d'elle en lui apportant ses parfums , et l'effeuiller vivement , la cruelle , comme si les douces impressions que nous offre la nature n'étaient pas sans cesse renaissantes , ainsi que les innombrables fleurs de ce jardin embaumé. Il y avait une volupté infinie, je vous assure , à voir errer ainsi cette femme , poursuivie , subjuguée par mon image, et s'abandonnant peut-être, en imagination, à toutes les délices du cœur que lui refusaient mon respect et ma réserve. Elle savait bien que je veillais non loin d'elle ; peut-être m'avait-elle aperçu. Quelles délicates et mystiques conversations
ne devait pas lier, en ce moment, avec la mienne , cette âme planant loin du monde , dans un élan d'amour qui l'apportait vers moi ! Oh ! je le sentais , je régnais alors sans combat, sans partage, sur cet esprit jusqu'alors rebelle à l'amour ; et lorsque, épuisée par ses longues aspirations vers le cœur qu'elle appelait intérieurement, Livie se laissa tomber avec mollesse sur un banc de verdure , j'eus besoin d'une immense force de volonté pour résister à l'impulsion de tant d'appels irrésistibles, pour ne pas aller mêler ma voix au souffle caressant des brises qui soulevaient les cheveux de ma bienaimée, pour ne pas apparaître tout à coup à ses yeux, à la lueur discrète de la lune, pour ne pas satisfaire , enfin , ce pauvre cœur de femme altéré de bonheur.
h Aujourd'hui , Livie a repris envers moi ses manières ordinaires , avec une teinte de réserve et de froideur de plus. M'en veutelle d'en avoir trop dit ? M'en veut-elle de mon silence ? C'est ce qu'elle a bien de la
peine à s'expliquer, et c'est à quoi je saurais bien répondre, si elle me donnait la question à résoudre. Cette petite femme, peu habituée à désirer en vain , a exercé longtemps son inquiète curiosité sur ces feuillets que j'abandonnais aux conjectures. Etaient-ils de ma main ? Certes, elle le pensait, et pourtant la confirmation de cette idée l'a jetée dans un trouble étrange et tout nouveau pour elle : c'est le ravissement de l'amour extatique rencontrant, pour la première fois, une réalité précise, sentant s'asseoir sur une base réelle ses craintes ou ses espérances, et doutant cependant encore de l'étendue de son existence et de son pouvoir. Sa curiosité n'est qu'à demi satisfaite ; car, moi , rêveur, poëte et distrait , je puis avoir la sotte manie d'égarer ainsi par feuillets les traces d'une pensée amoureuse, de livrer à tous les livres qui passent entre mes mains ces aspirations, qui peuvent se diriger vers d'autres que vers elle.
«...Quel doute insupportable! quelle in-
certitude irritante pour une femme déjà éprise !... Quelle excitation pour un amourpropre demi-bas bleu , qui rêve, j'en suis sûr, comme l'idéal des triomphes humains, la conquête d'un auteur en renom !
« Ah ! ma chère Bien-Aimé , me voici devenu , grâce peut-être à vos saintes inspirations , un héros de prud'homie et de continence ; ce rôle, je l'avoue, est tout nouveau pour moi , et peut-être serai-je bientôt obligé de quitter, pour quelque temps, la place : je finis par me trouver dur, cruel, impitoyable, à l'aspect de tant de souffrances, auxquelles mon cœur trop humain n'est pas accoutumé à résister. Adieu. »
Madame Bien-Aimé à Carliste.
« Vous n'êtes , mon cher ami , qu'un plat et froid coquin , incapable , comme je l'ai toujours supposé, d'un sentiment tendre et profond. Vous vous croyez observateur, et vous ne vous rendez pas seulement compte de la part que votre fatuité bien réelle donne aux sentiments secrets d'une femme, dont, à tout prendre , vous n'avez eu aucun témoignage d'amour.
«Que cette femme s'ennuie de son mari, de son intérieur, qu'elle rêve et se consume en désirs vagues, c'est ce qui peut bien arriver, sans que, pour cela , votre chétif individu ait pris possession de cette tête creuse. Vous pouviez être un prétexte à rêverie tout comme un autre; mais pour soutenir ce rôle qui plaît à votre robuste amour-propre, il fallait continuer à vous tenir dans un lointain favorable. Vous avez agi là sottement, comme ces intrépides coquettes qui , non
satisfaites de plaire à l'éclat favorable des bougies, ou dans J'ombre du demi-jour, se posent en pleine clarté du soleil devant leurs adorateurs ébahis, qui voient alors la fatigue, les rides, et les mille défauts de leurs faces fardées.
« Les femmes à imagination n'ont pas besoin , mon cher, qu'on leur fasse la cour ; une fois lancées dans les voies d'une passion intérieure , elles s'offrent à elles-mêmes plus de fins hommages , plus de délicats compliments , elles se débitent plus de tirades pas sionnées , que n'en pourraient imaginer, à grand renfort de style , tous vos esprits de romanciers. Puisque vous pensiez régner là sans partage, il fallait laisser aller les choses d'elles-mêmes. À présent, mon très-cher, vous avez un rival , et ce rival , ne vous en déplaise, c'est vous-même. Vous étiez plus beau, croyez-moi, plus fier, plus généreux, plus délicat, plus noble, plus spirituel dans le cerveau de cette petite femme , que vous ne pouvez jamais le paraître en réalité. Pour
peu que son imagination ait de la fécondité, vous resterez toujours au-dessous de ses rêves. Vous prenez , auprès d'elle , la position de soupirant en titre , et ce rôle , mon cher, est aussi pitoyable que celui d'un mari discret. En devenant sa chose, vous perdez votre prix , et vous ne serez bientôt pas plus pour elle que les riches babioles dont elle s'est entourée à grands frais, et qui, par la possession, ont perdu à ses yeux leur valeur. «Vous vous dites amoureux ! Pauvre homme ! Dois-je vous enlever encore cette erreur ? Dois-je apporter la lumière dans ce cœur si froid, si usé? Vous vous dites artiste et observateur ! mais ce sont là , mon cher, deux qualités qui ne s'acquièrent que par une complète abnégation de soi-même , et il y a en vous trop d'égoïsme et d'amour-propre pour arriver à ces deux sublimes états. Vous vous complaisez trop à la contemplation de vous-même pour pouvoir pénétrer profondément chez autrui ; vous vous aimez trop pour pouvoir éprouver ce noble amour
de l'art qui absorbe l'àme tout entière. «Vous m'avez fait voir dans votre intrigue écourtée avec la petite ouvrière le peu dont vous étiez capable. Vous avez abandonné Y étude, comme vous dites, de cette jeune âme, juste au moment où elle cessait d'être vulgaire : plus de naïveté dans les sentiments, plus de grandeur dans les idées, plus de profondeur dans votre connaissance des femmes, vous eussent conservé l'amour de cette fille vraiment supérieure, et votre esprit satanique eût joui de cet admirable combat de l'amour et du remords , de la passion aux prises avec la vertu. Parce que Mathilde n'était qu'une ouvrière, vous avez méconnu la trempe de son âme, vous avez taxé à vil prix le cœur grandiose et pur qui battait sous sa robe d'indienne ; vous l'avez repoussée du pied pour marcher à une conquête plus flatteuse , au gré de votre esprit étroit , celle d'une femme du monde énervée par le luxe, la mollesse, la flatterie. Vous vous êtes monté la tête pour une femme à
la mode , parce que l'amour d'une telle femme remplit toutes les petites cases vaniteuses de votre cœur encombré de puérilités.
« Pauvre Mathilde ! j'ai regret de vous avoir livré cette âme naïve et vigoureuse ! Aux mains d'un étudiant romantique, cette femme fut devenue un type sublime d'amour solennel et profond ; elle eût pu vivre encore dix ans d'illusions et d'ambroisie ! Mais vous avez tué dans sa fleur cette âme si riche d'espérances ; votre brutal amour a placé tout à coup cette malheureuse dans le positif de notre triste monde , et ne lui a laissé d'autre refuge qu'un poétique élan vers un monde inconnu, auquel maintenant elle aspire. Mathilde n'a pas accepté la déchéance morale que vous lui aviez imposée. Après avoir souffert d'une longue et terrible maladie , elle revient à la vie comme une ombre condamnée à errer sur cette terre, qui n'a plus pour elle d'attraits ni de parfums. Sa pauvre mère est, plus que jamais,
hébétée; son père, toujours ivre, rentre à peine chez lui , où la vue de sa fille , privée désormais de jeunesse et de gaieté, n'excite plus que son humeur ou sa colère. Tout ce ménage serait dans la plus complète misère, si un bienfaiteur inconnu ne venait , chaque jour, à son aide.
«Hier, après avoir reçu votre lettre, je montai chez eux pour remplir la mission dont votre munificence un peu tardive m'avait chargée. Dans la première pièce, je vis la mère , éternellement assise auprès de la fenêtre, travaillant, et ayant près d'elle son gamin de fils qui lui faisait à haute voix la lecture d'un roman de Paul de Kock. Plus la malheureuse femme a de chagrin , plus son imagination avide cherche la distraction dans ces lectures , dont elle s'est fait une indéracinable habitude. Je lui dis que je venais savoir des nouvelles de sa fille : elle parut sensible à cette preuve d'intérêt, et m'indiqua , de sa main blanche et maigre, la porte vitrée du cabinet. J'entrai, et je vis là
deux femmes assises. Deux belles créatures, ma foi ! L'une, Mathilde , revêtue d'un nou veau caractère de beauté , pâle , ses grands yeux noirs cernés d'une trace douloureuse et profonde ; l'autre , au front calme , au regard serein , aux cheveux abondants, tombant en larges tresses sur des joues animées d'une douce fraîcheur. Celle-ci tourna vers moi ses grands yeux bleus, pleins d'une expression bienveillante ; l'autre , perdant à mon approche la teinte livide de son visage, se leva le regard enflammé, et parut prête à m'exorciser, comme si elle me prenait pour le démon venant réclamer sa proie. Aux premiers mots d'intérêt , pourtant , que je prononçai avec calme , elle se remit par l'effet d'un violent effort , et me rassura sur sa santé, qui, dit-elle, était maintenant trèssatisfaisante , grâce aux secours et aux bons soins de la jeune femme qu'elle me nomma alors. Celle-ci parut la gronder doucement du regard pour son indiscrétion , et me dit que la pauvre enfant avait eu à subir de
bien rudes épreuves , dont ses amis espéraient voir arriver bientôt la Hn. Puis elle se leva, et promit àMathilde, en quelques mots prononcés à voix basse auprès de la porte , que son sort serait bientôt fixé, et qu'elle suivrait , en tout , le plan dont elles étaient convenues. Puis , toutes deux s'éloignèrent en causant jusque sur l'escalier; et, après avoir dit quelques mots à la mère , je quittai cet intérieur, où il me semblait que mes offres eussent été fort mal reçues.
« Que vous dirai-je de l'effet que produisit en moi le résultat de cette démarche? Il est certain que je sortis de là exaspérée contre vous. Est-ce par amour du bien ? Je ne sais. Il est certain que ce que les hommes appellent le mal m'intéresse , m'attache , et me plait davantage. Mon esprit actif trouve plus de combinaison, de ressource dans le jeu des passions , que dans l'aspect d'une résignation pieuse , ou d'une vertu monotone. Mais j'aime le mal grandement fait ; il faut qu'il ébranle les héroïques ressorts de l'àme qu'il en-
vahit, qu'il soit séduisant par la finesse de ses combinaisons, ou entraînant par l'éloquence de sa parole, ou effrayant par la hardiesse scandaleuse de son exemple. J'aime le mal qui s'entortille autour d'une idée salutaire ou d'un noble sentiment, pour entraîner une âme par sa base la plus solide. J'aime l'incendie éclatant, né d'une étincelle cachée dont j'avais découvert l'asile, et dont j'ai suivi les progrès. Etre autrefois puissant et fort , mais ravagé par toutes les passions humaines , il ne m'est plus donné que de jouir du spectacle des chutes analogues aux miennes !
« Je sais que le bien est le bien ; mais je ne suis pas assez sûre qu'il serve à quelque chose, pour m'y complaire et l'admirer.
D'ailleurs, j'ai vu que les passions, cédant et aidant aux grandes impulsions de la nature, donnent ou retirent la vie dans leurs résultats violents, et, dans leur cours, la font intense, énergique, sensible, tandis que le bien engourdit, retient, concentre,
paralyse , arrête l'action impétueuse de nos organes , et l'essor de nos volontés.
«J'ai goûté le mal, je l'ai trouvé acre, brûlant; mais il m'a fait sentir la vie. Le bien,... je l'ai connu; mais j'en ai oublié le goût. Peut-être a-t-il quelque saveur; mais je doute que mon vieux palais blasé pût se faire maintenant à cet aliment fade. D'ailleurs , j'ai rompu violemment avec lui , et il y a dans ma vie d'irréparables actes sur lesquels je ne puis revenir. Peut-être, quelque jour, saurez -vous mon histoire; car chacun éprouve le besoin de parler de soi , et vous êtes assez avancé dans les voies du mal , dont vous n'êtes pourtant qu'un froid et triste adepte, pour que je vous choisisse de préférence à tout autre pour cette confidence. Mais c'est à charge de revanche ; car je prétends bien que , malgré l'hostilité de ma franchise , vous continuiez à me tenir au courant de votre intrigue avec la femme de finances : une curiosité insatiable a toujours été le mobile de ma vie. J'ai voulu
. 324 — tout connaître et tout éprouver pour savoir davantage ; et maintenant qu'il ne me reste plus d'expérience à exercer sur moi-même, je prends plaisir à pénétrer dans les secrets intimes du cœur d'autrui.
« Et puis , il me plaît assez de vous voir parader devant moi , avec votre outrecuidance fanfaronne... J'ai été femme , et je me console d'avoir été coquette, en voyant combien il y a de perfidie dans le cœur de l'homme pour nous perdre. La coquetterie est la compensation du mal qu'il est dans votre instinct de nous faire. Inclinez-vous devant elle, baisez avec résignation la main vengeresse qui vous frappe, et laissez passer la justice du ciel ! »
Propositions de mariage.
Il était six heures du soir. Constance Charton , toujours auprès de sa fenêtre , travaillait avec son assiduité habituelle , et Mathilde , assise à son côté , s'efforçait d'achever le corsage d'une robe dont la jupe pendait accrochée au mur derrière elle ; mais il ne semblait pas que les forces de la pauvre enfant répondissent à son courage , car souvent l'ouvrage échappait aux mains de la pâle jeune fille, et une larme venait
obscurcir sa vue. Placée tout auprès de sa mère , si près que leurs vêtements se touchaient, Mathilde ne pouvait faire le moindre mouvement qui échappât aux sollicitudes maternelles. Constance levait alors sur son enfant un regard plein d'angoisse et de pitié , un regard dépourvu de curiosité et d'interrogation , un regard d'amour compatissant à absoudre toutes les fautes d'une vie pleine d'erreurs , et la triste enfant, fortifiée, rassérénée par cette bénédiction tacite, se remettait au travail jusqu'à ce que quelque nouvelle pensée amère et poignante s'en revînt la saisir au cœur.
Nul aveu positif n'était venu dévoiler à la femme du peuple l'âme brisée de sa pauvre fille ; Constance ne s'était même pas demandé formellement à elle-même de quel mal souffrait son enfant; mais son amour instinctif percevait , comme par l'effet d'une seconde vue, toute l'étendue des douleurs qui envahissaient le cœur qu'elle avait formé, et son âme angélique et simple subissait ,
sans les comprendre , toutes les tortures de la honte et du remords qui agitaient la fille coupable.
Une sainte et sublime amitié était venue, en outre de leurs rapports de mère à fille , lier plus intimement ces deux pauvres femmes , le malheur les réunissait dans une mystérieuse sympathie ; elles s'entendaient sans se parler, se soutenaient mutuellement, sans s'être confié leur faiblesse.
Un pas lourd venant à se faire entendre dans l'escalier, toutes deux tressaillirent d'une même commotion , et chacune se prépara intérieurement à subir quelque nouvelle torture.
— Vive la joie ! dit Jacques Charton en entrant, l'œil allumé par cette demi-ivresse qui est, pour les buveurs, ce qu'est un commencement d'amour pour les femmes , exaltation joyeuse qui rend la vie légère, état d'extase et de béatitude qui serait le bonheur lui-même s'il avait le don de fixité , si toute passion ne portait pas en elle l'impa-
tience d'elle-même , et le besoin de s'éteindre en se saturant. Vive la joie ! répéta Jacques, et qu'on m'aille chercher chez le marchand de vin du coin deux bouteilles à quinze ! C'est en famille que je veux boire , aujourd'hui... en famille, entends-tu, ma vieille? dit-il en tapant rudement sur la faible épaule de Constance... Et quand je dis en famille, c'est-à-dire que j'attends un camarade qui n'en fait pas encore partie , mais c'est tout comme...
Et voyant que Mathilde , qui semblait chercher à s'étourdir elle-même sur le sens des paroles de son père, se levait pour obéir à ses injonctions , il la retint par le bras, et la faisant r'asseoir :
— Attends , petite , rien ne presse ; car ce n'est qu'à huit heures que Pierre Lefèvre doit venir souper avec nous.
A ce nom, Mathilde tressaillit.
— Ecoute, ajouta l'ouvrier, faut que chacun ici mette son cœur sur sa main , et dise tout haut sa pensée. Aussi bien , il est temps de
s'expliquer entre nous et de bonne amitié... Comment le trouves-tu , Pierre Lefèvre?
— Mais, mon père, dit Mathilde évidemment troublée , pendant le peu de moments qu'il a passés ici avec vous l'autre jour, je n'ai pas remarqué sa figure ; et quant à ses manières, elles ne m'ont point choquée...
— Point choquée... point choquée..., dit Jacques en la contrefaisant ; ah ! laisse donc, petite farceuse , ajouta-t-il en lui poussant le coude , avoue que c'est un garçon bien tourné, et assez joliment éduqué pour donner dans l'œil à une petite mijaurée comme toi, poursuivit-il en prenant le menton de la jeune fille , qui baissait les yeux en essayant de cacher son embarras et sa consternation.
— Ecoutez-moi . mes chères poules , dit Jacques en s'asseyant entre la mère et la fille , à chacune desquelles il prit un bras qu'il passa sous le sien , écoutez-moi , je vais vous dire un fier secret. Toi , Constance , t'avais raison de prier le bon Dieu sans cesse , car il t'a enfin écoutée; et, vois-tu, ma pau-
vre vieille, tes derniers jours seront plus beaux que ne l'a été ta jeunesse. Faut pas croire , vois-tu , dit-il en essayant de ce 1battre un attendrissement qui se trahissait par l'émotion de sa voix, faut pas croire que je n'aie pas souffert bien souvent en te voyant végéter ainsi dans un galetas , sans feu pendant l'hiver, sans air pendant l'été... Faut pas croire qu'au milieu de mes brusqueries, je ne me disais pas bien souvent : Nom de nom ! faut-il que je n'aie que mes bras d'ouvrier pour venir en aide à une femme si méritante , une pauvre créature du bon Dieu , qui travaille plus qu'elle n'a de force, une bonne troupière qui a toujours filé doux sous le feu de mes cré-coquines de colère !... Je me disais cela , vois-tu ; mais je ne voulais pas te le laisser deviner, et souvent mon humeur s'en augmentait encore... Mais , ma pauvre mère aux autres , t'as fini maintenant ton temps d'épreuves, et moi, je ne souffrirai plus de te voir souffrir... je n'aurai plus besoin de m'étourdir sur ton
sort, par ainsi , je ne me griserai plus, je ne crierai plus contre toi , je ne te ferai plus de peine... Nous allons être heureux, vois-tu? Ecoute... une petite maison au milieu d'un jardin à fleurs, d'où l'on entendra le bruit de la forge où travaillera ton mari... une servante pour vous aider, toi et madame que voilà , dit-il en se tournant vers Mathilde , tandis que madame, ajouta-t-il en appuyant sur ce mot avec emphase , tiendra la comptabilité , parce qu'elle a une belle écriture et une bonne tête... Le vieux Jacques Charton contre -maître, et gagnant de bons appointements , et tous bien logés , bien nourris , bien vêtus, y compris le gamin qui ne manquera pas d'ouvrage... C'est t'y un rêve, çà... dis?... Pas vrai, qu'ça vous va bien?... Et tout c'petit établissement, sais-tu qui est-ce qui nous le procure ? C'est mademoiselle avec ses petits airs de pimbêche, son minois pas trop bête, et son parler bourgeois... Attendez donc un peu que je vous conte l'histoire. Pierre Lefèvre , ce brave garçon qu'est
depuis longtemps mon contre-maître... il est plus jeune que moi , mais je ne lui en ai jamais voulu ; il a de la science , et je me disais : La tête doit être au-dessus des bras, c'est justice. Donc , Pierre Lefèvre , qu'est un garçon de bon sens, m'avait remarqué depuis longtemps comme étant un brave homme, un gaillard solide à l'ouvrage, et un piocheur pas trop maladroit. Il fermait quelquefois un peu les yeux par-dessus mes petites bambochades; il me faisait compter mes journées de demi-ribotte comme des journées entières ; et quand y avait un peu de grognarderie parmi les camarades , un petit commencement d'insurrection , comme ils disent, Pierre savait qu'avec quelques bonnes paroles il me calmait bien vite , et que mon exemple ramenait les autres à l'obéissance. Ainsi , il m'aimait déjà d'estime, et je dirai même d'amitié, lorsqu'il rencontra, je ne sais où, mademoiselle Mathilde que voilà. Il la trouva charmante, ni plus ni moins. Il prit ensuite des renseignements sur
elle , et apprit que c'était une bonne fille , bonne ménagère et tout... Voilà mon gaillard qui s'enflamme sans le communiquer à personne... Comme il m'a dit depuis, ça lui allait parfaitement d'épouser la fille d'un ouvrier, lui qui a commencé par être ouvrier lui-même... Pourtant , il savait bien que nous étions pauvres , et que notre fille ne serait jamais heureuse en nous sachant dans la misère sans pouvoir venir à notre secours : aussi redoublait-il d'efforts et d'application au travail pour amasser un petit pécule avant de se mettre en ménage, mais il aurait pu piocher encore longtemps sans trouver son boursicot assez lourd pour oser se charger, comme il dit, du bonheur d'une femme , si le bon Dieu, qui protège les honnêtes gens, je commence vraiment à le croire, ne fût pas venu à son secours.
Un oncle à lui , qui avait fait de bonnes affaires dans le commerce des vins, est mort tout à coup d'une attaque d'apoplexie ; le brave homme ne 1/ûsse pas d'enfants , et
Pierre Lefèvre se trouve, par là, à la tête de cinquante bons mille francs. La fortune n'a pas changé ses sentiments, au contraire , elle lui a donné de l'espoir et de la hardiesse. 11 est venu me raconter ses projets, et m'a mené voir une forge qui est à vendre à Grenelle. Il l'achète, nous nous y installons tous, et, fichtre! avec du travail et de l'industrie, nous ferons prospérer l'héritage de l'oncle !
Pierre Lefèvre n'aura jamais à rougir de la famille qu'il s'est choisie, car Mathilde sera toujours une honnête femme , Constance une bonne mère, et Jacques Charton un brave ouvrier.
Allons, petite, embrassons-nous, dit-il en approchant ses grosses lèvres de la joue pâle de son enfant, et toi, ma vieille, quitte ton air dolent, et dis une fois dans ta vie, avec moi : Vive la joie !
Constance, silencieuse, regardait avec anxiété sa fille, qui, l'œil fixe, les traits contractés, subissait, immobile, la terrible bor dée des caresses paternelles.
— Ah ! ça , sottes femmes que vous êtes , dit Jacques en les considérant , êtes-vous donc des momies ou des animaux empaillés, pour rester coites au récit d'une si merveilleuse fortune! Comment ne me sautez-vous pas au cou toutes les deux? Ne devrais-je pas être déjà étouffé sous vos embrassements ? Vous croyez-vous obligées de faire les pies-grièches à ce seul mot de mariage , et de pincer les lèvres comme un chat qui a bu du vinaigre? Allons, fichtre! qu'on se dégourdisse, et que Pierre Lefèvre, en entrant, trouve, pour l'accueillir, de bonnes figures heureuses et reconnaissantes. Voyons, ma petite Mathilde, pas d'enfantillages, un bon mari, un bel établissement, l'existence de tes parents assurée, ne comprends-tu pas que cela vaut bien un sourire...?
Mathilde ne souriait pas. Toujours immobile, atterrée, elle sondait avec désespoir toute l'horreur de sa position , et se préparait en frémissant à affronter la colère de l'homme du peuple.
— Mon père , dit-elle enfin d'une voix altérée, ne laissez pas venir ici ce M. Pierre Lefèvre, car je ne puis, je ne dois pas être sa femme!
— Tonnerre de Dieu! s'écria Jacques se relevant tout en fureur, as-tu perdu la tète ou veux-tu la faire perdre à ton pauvre père...? Cessez ces mauvaises plaisanteries , mademoiselle... je t'ai trop gâtée, je le sens, je m'amusais autrefois de tes petits airs despotes... mais des caprices de ce genre passent aussi la permission... Voulez-vous vous moquer de votre père... ? As-tu entrepris de me faire paraître aux yeux de celui que nous attendons dans un état qui... que...
La fureur faisait trembler sa voix ; les mots ne s'échappaient qu'avec peine de ses lèvres bégayantes ; son visage était pourpre , et ses jambes chancelaient.
— Mathilde ! dit Constance en se levant pour soutenir son mari, voulez-vous donc tuer votre père?
L'ouvrière avait prononcé ces paroles avec
un ton de dignité et d'autorité si contraires à sa manière d'être habituelle , que la jeune fille, voyant tout à coup apparaître la mère là où elle n'avait vu que l'amie tendre et compatissante , se jeta aux pieds de la sainte femme : son cœur s'était amolli à cet accent doux et sévère, à l'aspect de cet ange apparaissant à elle dans toute sa majesté.
— Oh ! ma mère, dit-elle, pardon , pardon pour avoir profané tout l'espoir de votre pieuse vie! Cette Mathilde qui aurait dû naître vertueuse et rester toujours telle parce qu'elle était votre fille , n'est plus digne maintenant de devenir la femme d'un honnête homme. Je suis perdue, ma pauvre mère, et je ne puis rien pour vous tous !
Elle se jeta en sanglotant dans les bras de Constance.Celle-ci, toujours debout, soutenait d'un côté Jacques qui , aux paroles de sa fille, avait caché son visage sur l'épaule de sa femme, et, de l'autre, la pauvre enfant éperdue. Cette faible créature , douée alors d'une vigueur surnaturelle, pressait d'une
étreinte maternelle l'enfant qui venait de lui avouer son déshonneur, et le père dont la douleur poignante ne trouvait plus une parole pour s'exhaler, plus un cri pour se faire entendre. La pieuse femme, qui semblait née pour la souffrance , élevait les regards au ciel, et, lui offrant l'hommage de ce triple martyre , demandait pitié pour les siens.
Jacques, pourtant, se releva. Muet, pâle maintenant, il regarda Mathilde que sa mère semblait couvrir de l'égide de sa vertu, puis, détournant aussitôt les yeux , il s'éloigna à pas lents, après avoir prononcé sourdement et avec effort ces paroles :
— Je vais au-devant de Pierre Lefèvre!
Le ehàteau de Sannoy.
Depuis quelques jours, le comte de Belgrave et sa jeune femme sont arrivés au château du banquier Volson , et leur venue a été une heureuse distraction aux langueurs, aux énervantes pensées , aux dangereuses rêveries que la présence de Carlisle entretient dans l'esprit de Livie, et dont elle berce son imagination malade.
Mettant à profit les leçons que la Bien- Aimé lui a données sur la nécessité de se
tenir à l'écart , et de laisser agir à son profit le personnage idéal que la femme romanesque a fait sortir de ses compositions, le romancier, malgré toute sa fatuité , qui lui laissait croire qu'avec lui toute déception de ce genre était impossible , avait suivi strictement la ligne qu'il s'était tracée dans sa lettre à la vieille libraire.
Aucun autre indice d'amour qu'un soupir vite étouffé , qu'un regard timidement passionné , qu'une voix profondément émue en lui adressant la parole, n'est venu se joindre aux phrases plus significatives qu'il déposait dans les livres dont la Bien-Aimé pourvoyait l'oisiveté lisante de la femme du banquier. 11 joignait à cette muette expression des sentiments de son cœur ces airs langoureux et rêveurs , ces poses romantiques qui allaient très-bien à son visage et à sa tournure. Comme dans les pantomimes, où l'acteur n'a besoin que du geste, et s'en remet à la musique de l'orchestre pour faire mieux comprendre ce qu'il veut exprimer, Carlisle se
fiait aux accords harmonieux qui accompagnaient, dans le cœur de Livie, le moindre mouvement de ses lèvres , de ses bras , le plus léger froncement de son sourcil, la plus imperceptible inflexion de sa voix, pour leur donner de la grâce, de la poésie, et une puissance véritablement magique.
A la fin, cependant, l'intimité de la campagne et les préoccupations du mari aidant, car l'homme de finances avait apporté derrière son tilbury toutes les sérieuses pensées , tous les désolants calculs d'une position embarrassée, l'homme de lettres se trouva, petit à petit, poussé vers un terrain plus positif, où sa vanité voulait qu'il prît pied. Il se croyait fait, le fat , pour être quelque chose de mieux que le héros d'un rêve , et le souvenir des voluptueuses réalités qu'il avait goûtées auprès de la sublime grisette — il nommait ainsi la pauvre Mathilde — entachait à ses yeux d'un indélébile caractère de niaiserie ses promenades au clair de la lune, ses stations sous le saule pleureur du petit lac, ses soupirs et ses
extases germaniques. Le soir, il allait, d'un air aussi rêveur que possible , s'asseoir sur le banc qu'affectionnait Livie , sûr d'être vu d'elle, et tandis que la jeune femme, à travers les ouvertures de sa persienne, palpitait d'amour à son aspect, et lui prêtait les plus délicates pensées et les plus enivrantes émotions au milieu du parfum de ces fleurs qu'elle cultivait, il regrettait l'excellent cigare qu'il aurait pu fumer à cette heure sur le boulevard de Tortoni , et se nommait le plus grand imbécile de la terre.
Cette réaction de sa vanité contre sa rouerie devait amener pour résultat une démonstration d'un genre plus positif: elle fut ajournée par l'arrivée des nouveaux hôtes de Sannoy. Mina , avec le calme de sa belle âme , fit d'abord sur Livie l'effet que produisent, sur le Renaud de la Jérusalem , les chevaliers croisés, quand , guidés par la vérité, ils surprennent le paladin au milieu des mensonges d'Armide. Mina était une de ces créatures privilégiées qui ont reçu le don de
faire comprendre que l'accomplissement de tous les devoirs et le culte de toutes les vertus sont les plus sûrs éléments du bonheur , et les premières conditions de la beauté.
Cette candide et limpide figure donnait envie d'essayer des moyens qui procurent ce calme intérieur dont elle était l'angélique expression , ou bien elle faisait regretter aux femmes qui ne l'avaient plus d'avoir perdu cette recette de bonheur et de beauté.
En la voyant aussi prévenante, aussi dévouée pour l'homme dont elle portait le nom, pour l'homme dont il était si facile de reconnaître les ridicules et de pénétrer les infirmités morales, madame Volson rougit d'abord des confuses pensées d'éloignement, de dégoût et d'ennui qui fermentaient dans son esprit malade , quand elle venait à s'occuper de son mari ; elle compara ce mari jeune, confiant , et, disons-le, si follement épris d'elle , que l'envie de satisfaire à tous ses caprices était entrée pour beaucoup dans
ces entreprises , dans ces opérations qui absorbaient tous les instants de sa vie et en usaient les ressorts , avec ce vieux fat si rempli de prétentions personnelles et de préventions contre sa jeune femme, et elle comprit que ces devoirs d'épouse , pénibles pour Mina, auraient pu être faciles pour elle... Mina, pourtant, les remplissait avec une résignation, une douceur parfaite; et elle, elle se révoltait contre leur joug, que mille fois déjà elle avait brisé dans son imagination. En voyant avec quelle sollicitude la douce jeune femme était continuellement occupée à faire valoir son mari dans les choses qui étaient du ressort de l'homme du monde , et à atténuer le mauvais effet que ses ridicules pouvaient produire, Livie sentait qu'en effet , dans le mariage , il n'y a de considération pour la femme que celle qui vient du mari ; elle sentait que, risquer de l'atténuer, cette considération, par une liaison compromettante, c'était faire acte de félonie, et s'attaquer à son propre bien. En voyant
de quelle tendresse filiale la belle jeune femme environnait ce débris suranné qui faisait du souvenir de ses galanteries passées une arme dont il la meurtrissait, Livie sentait qu'un sentiment plus doux , sinon plus fort, devait l'attacher à l'être qui n'avait eu d'autres amours que celles du lit nuptial , et se plaisait à l'embellir sans cesse du charme attaché à cette gracieuse souvenance, et, malgré elle, elle revenait aussi à ces temps déjà si loin , où elle s'abandonnait avec tant de confiance à cette destinée dont elle cherchait maintenant à se détacher.
Qui fera renaître aux cœurs des femmes les fleurs d'un premier sentiment?... Nulle passion n'en a la teinte douce et mystérieuse , nul amour n'est accueilli avec cette imprévoyante, sereine et chaste joie, dont elles saluent celui qui va bientôt recevoir d'elles le nom d'époux , nom sans signification autre que celle d'un maître plus tendre et plus respectueux que les pédants qui ont gouverné leur jeunesse. Oh ! dans quelque
346 — lieu que soient placées ces chères et introuvables illusions , ne cherchez pas à les déplacer , à les reprendre ! Elles ne sont pas plus saisissabîes que le duvet léger qui entoure le fruit brillant encore sur l'espalier. Quand la femme , riche d'un double amour, a orné de son superflu l'indigent qu'a choisi sa tendresse généreuse , qu'elle n'essaye pas de retirer ses dons ! Jamais le bien prodigué là ne pourra revenir en elle.
La présence de Mina à Sannoy fut donc d'abord salutaire pour Livie : c'était un rayon de douce et pure clarté introduit au milieu de ces épaisses ténèbres qu'avaient amoncelées dans son esprit ses lectures habituelles, l'oisiveté, la satiété, l'ennui plus encore que la rencontre de l'homme dangereux devenu son commensal. Mais cette clarté n'était pas assez puissante pour dissiper ces obscurités , elles en furent seulement plus perceptibles pour elle ; elle désespéra de sa guérison , en voyant combien son mal était intense , en voyant quelle distance la
séparait déjà, malgré ses luttes, et quoiqu'elle fut innocente par le fait, de ce type de pureté que le hasard lui présentait en ce moment ; elle se sentit découragée et incapable de l'effort qu'il lui fallait faire pour remonter le courant qui l'entraînait; et, comme ces malades qui préfèrent la souffrance de la maladie aux souffrances du remède , elle en vint à trouver importun ce rapprochement que sa conscience établissait entre sa conduite et celle de Mina. De cette lassitude des reproches que lui adressait son juge intérieur à la désaffection pour l'objet de comparaison qui les faisait naître, la transition était facile ; elle fut prompte , et deux jours ne se passèrent pas sans que Livie en fût aux regrets d'avoir invité Mina , et ne lui en voulût bien cordialement de s'être rendue aussi facilement à son invitation.
Carlisle , aux aguets de ce qui se passait dans cette âme si tourmentée, remarqua bien * vite l'humeur chagrine et boudeuse qui débordait daiis tous les mouvements, dans
toutes les paroles de la femme du banquier ; en fat qu'il était , il attribua cette morosité, cette impatience, mal déguisées, à la jalousie, et il ne négligea rien pour accroître les angoisses de la jeune femme de tous les tourments de cet horrible mal. 11 se montra très-attentif pour la jolie madame de Belgrave , et retrouva , près d'elle , toutes les grâces sémillantes de son esprit, tout le piquant, toute la verve de sa parole. Mina, qui ne savait cacher aucune de ses impressions, accueillit, encouragea même, avec une naïve gaieté , ce feu roulant de saillies , de contes, d'épigrammes auquel lavait peu habituée la conversation des salons de province; et en remarquant combien ce bon rire si franc embellissait son ancienne amie, et combien l'homme de lettres semblait inspiré, dans ses folles boutades, par ce rire qui leur servait de refrain, Livie ne se montrait que plus humoriste et plus vaporeuse. Volson , malgré ses préoccupations et l'inquiétude que lui donnait l'indécision du
marquis au sujet de l'affaire proposée , remarqua aussi l'état de malaise de sa femme, et son étrange conduite vis-à-vis de celle qu'elle avait si longtemps, si souvent appelée auprès d'elle. Sans chercher à pénétrer au fond de ces contradictions, il s'arrêta à l'excuse banale dont se contentent tant de maris, faute de meilleure explication : elle a mal aux nerfs. Donc , l'on rejeta sur les maux de nerfs tout ce qu'il y avait de peu hospitalier, et dans ce long temps qu'elle passait dans son appartement , tandis qu'on l'attendait au salon , et dans ces brusques éloignements qui lui faisaient quitter ses hôtes à l'improviste , la rendaient à la solitude, à l'ombre , au silence des grands bois de son parc... Elle y promenait la vague inquiétude qui suit une femme abandonnée ; elle errait, sans souci de sa maison et de ses hôtes , cherchant par instinct tous ces lieux où elle crut, quand il était à elle sans partage, lire dans son cœur tous les progrès de cet amour qu'elle appelle, et dont elle doute encore. Il
semblait que son cœur, n'osant s'élancer dans l'avenir et ne trouvant nulle satisfaction dans le présent , cherchait à collectionner les souvenirs d'hier, pour les livrer en pâture à sa passion avide.
Là , il avait lu de beaux vers avec une voix douce et tendre ; ici, après une promenade pendant laquelle avait régné un long silence entrecoupé de soupirs comprimés , il s'était enfui brusquement comme pour échapper à une tentation insurmontable. Là , ils avaient tous deux contemplé en rêvant les lignes de pourpre dont , au soir, le soleil couchant illuminait l'horizon. Sur ce banc, il avait, certain jour, oublié un livre de tendres poésies; elle avait recueilli le volume aimé de l'écrivain , et avait trouvé soulignées toutes les paroles d'amour qui pouvaient lui être applicables ! Partout des indices d'amour, dont l'assurance n'était nulle part; partout sujet d'espoir, mais aussi sujet de doute ; car, pendant ce temps , les notes du piano sonore, habilement touché
par madame de Belgrave , s'envolaient par les grandes croisées ouvertes du salon, et, apportées par le vent du soir, poursuivaient la rêveuse sous les bouleaux de ses massifs, à la lisière de ses verts boulingrins, près des rives de son lac. Elle reconnaissait en tressaillant l'air qu'Anténor, l'autre soir, avait tant applaudi, et l'image du poëte debout et légèrement incliné derrière la gracieuse musicienne, qui livre à ses regards les ondulations de son col de cygne, les contours des blanches épaules que révèle la mousseline d'une simple robe d'été , et les reflets dorés de sa riche chevelure , dont elle sait se faire à peu de frais un diadème à faire envie aux reines , se dresse dans son imagination aux plaintes expirantes de cette lointaine harmonie, et la ramène haletante au château.
Plus d'une fois , en rentrant au salon aussi brusquement qu'elle en était sortie , elle a surpris ceux que poursuivaient ses soupçons réunis dans un entretien dont sa présence changeait évidemment le sujet ; elle s'en aper-
cevait à l'indécision des phrases qui venaient remplacer celles que son retour avait suspendues , et à la rougeur de Mina , pour qui tout secret , quel qu'il fût , était un embarras. Quels rapports mystérieux se sont donc établis entre ces deux êtres? Au milieu des angoisses de sa jalousie , elle éprouvait une sorte de joie en croyant cette femme, qui lui était apparue comme un modèle de pureté, engagée dans une voie semblable à celle qu'elle suivait... Hélas ! elle en était arrivée à ce point de détresse morale où l'on se fait une excuse du grand nombre de ceux qui partagent vos erreurs. Cependant , ce qu'elle croyait éprouver pour Carlisle , et le dépit où la jetaient ses airs admiratifs et mystérieux avec madame de Belgrave , l'empêchèrent de retrouver ses sentiments de sympathie pour Mina , même après s'être figuré que son ancienne compagne était retenue dans cette sphère d'agitations , d'anxiétés et de désirs où elle se débattait si douloureusement.
Pauvre femme ! elle avait oublié , dans les péripéties de sa nouvelle situation , que le mois de mai amenait le jour de sa fête. M. Volson , tous les ans, consacrait ce jour par une réunion où venait tout le Paris de l'élégance et de la richesse , constater l'état progressif de ses affaires par l'inspection de sa splendide demeure, qui se montrait, ce jour-là, plus splendide encore par quelque comfortable amélioration , par quelque changement dans la distribution de l'ameublement ou l'ornementation de ses galeries , de ses boudoirs , de ses salons ou de son parc. Maintenant que le banquier sentait chanceler son crédit, il se serait bien donné de garde de réformer cet anniversaire.
« Volson ne reçoit pas cette année à Sannoy pour la fête de sa femme. » Ces mots , répétés de salon en salon , lui eussent été plus funestes qu'un billet protesté ; et chercher, après ce fatal écho, à soutenir, à réparer l'échafaudage de sa fortune si fortement menacée , eût été chose impossible.
Ainsi , le luxe, qui l'avait ébranlée par ses dépenses ruineuses , devait aider à la soutenir avec ses trompeuses illusions : le mensonge après la folie et la prodigalité !
C'était de cette fête et de ces apprêts que Carlisle et madame de Belgrave s'occupaient, quand Livie les surprenait causant ensemble ; et le désir de surprendre la jeune femme , les recommandations du banquier à ce sujet, expliquent les réticences qui donnaient le change à cet esprit exalté , et le jetaient dans le champ sans limite des conjectures et des suppositiens les plus offensantes pour la vertu de son ancienne amie.
Les lectures dont madame Volson s'était nourrie ont l'immense inconvénient de ruiner cet esprit de charité que le Christ a mis en tête des vertus qu'il enseigne ; elles flétrissent l'imagination et faussent le jugement quand il s'agit d'apprécier la conduite des autres : ainsi ce sont elles qui font placer presque toujours la corruption au fond de tout rapport qui s'établit entre un homme et une
femme. Comme, dansée genre de littérature, rien ne se fait sans que l'amour s'en mêle, l'on en vient facilement à penser qu'il en est ainsi dans la société , et les relations d'un sexe à l'autre ne s'expliquent, pour les gens que ces livres ont corrompus , que par la supposition du mal.
Poussée à bout par ces interminables chuchoteries, qui n'étaient interrompues que par la présence du banquier et du marquis causant de leur grande affaire dans le même salon , mais qui cessaient bien positivement quand elle s'y montrait , madame Volson se décida à épier Mina et An ténor quand ils seraient réunis , et à se mettre , en écoutant aux portes s'il le fallait, au courant du secret qui existait entre eux.
Un matin , donc , qu'elle y pensait en se promenant, solitaire et rêveuse, dans son beau jardin, au milieu de ses arbustes rares et de ses fleurs à présent sans attraits pour elle, elle vit passer de loin, dans l'un des détours du pare , son mari en conférence
avec M. de Belgrave , et l'idée que Mina et l'homme de lettres étaient déjà réunis au salon se présenta à son esprit, et vint agiter tous ses sens. Le moment était venu d'exécuter son projet : elle se rapprocha donc du château en suivant une allée bordée de grands arbres, qui devaient cacher son retour à ceux qu'elle voulait épier. Elle montait lestement les degrés du péristyle , quand elle rencontra un valet qui semblait chercher son maître.
— Y a-t-il quelqu'un au salon? demandât-elle en passant.
— Oui , madame , répondit le domestique, et je vais prévenir monsieur qu'il vient d'arriver...
Elle ne l'entendait plus ; se glissant dans le vestibule, elle suivit l'étroit et sombre corridor qui conduisait à une porte de dégagement donnant dans le salon. Elle approcha son oreille de cette porte qui s'ouvrait auprès du piano : c'était là que , le plus souvent , Mina causait avec Carlisle. Elle n'en-
tendit rien qu'un bruit de pas faisant craquer le parquet. La porte contre laquelle elle s'appuyait pour mieux entendre étant mal fermée , cette porte s'ouvrit tout à coup. En entrant ainsi, malgré elle, dans le salon, madame Volson aperçut à l'extrémité de la pièce un homme en houppelande violette, à la tête grise et tonsurée, qui semblait en contemplation devant son portrait. Au bruit que fit la jeune femme en entrant, il se retourna, et Livie se trouva en présence de l'abbé de Vaudemont.