‹ Le Cabinet historique (volume 2)Chapitre 14 sur 240 · LETTRE INÉDITE DE CHATEAUREXAULT A 'COLBERT · texte numérisé non relu

LETTRE INÉDITE DE CHATEAUREXAULT A 'COLBERT

Cette défaite toutefois ne fut point imputée à Ghâteaurenault, et elle n'empêcha point que sa nomination h la dignité de maréchal de France (14 janvier 1703) fût applaudie universellement (l).c< Il y avoit longtemps, répète plusieurs fois Saint-Simon, qu'il avoit mérité le bâton. » — « G'étoit, dit-il ailleurs, un fort homme d'honneur, très brave, très bon homme, et très grand et heureux homme de mer, où il avoit eu de belles actions, que le malheur même de Vigo ne put ternir. Avec tout cela, il se peut dire qu'il n\ivoit pas le sens commun (2). »

L'année suivante (22 avril 1704), le nouveau maréchal succéda à M. de Lavardin dans la grande lieutenance générale de Bretagne, à laquelle il se consacra depuis lors exclusivement. Le 3 février 1705, il eut le collier du Saint-Esprit (3). '

Il mourut le 15 novembre 171G, dans sa quatre-vingtunième année, ayant plus d'un demi-siècle de service.

Pendant la première partie de sa carrière, il semble que Ghclteaurenault n'ait pas joui d'une grande faveur à

(1) Les lettres pxp6di6es à cette occasion contiennent ce Coyisidérant : «» Son zèle infatigable pour notre service et son affection particulière pour notre personne, soutenus d'une extrôme valeur et d'une capacité supérieure, lui ont fait accepter avec joie et exécuter avec soin tout ce que nous lui avons confié ae plus grand et de plus difficile dans les campagnes qu'il a faites sans discontinuer pendant quarante-quatre ans, et nous pouvons dire qu'il ne nous a pas été moins utile dans la paix, par la protection qu'il a donnée au commerce de nos sujets, et par les richesses immenses qu'il a conduites dans les ports de notre royaume, que par les avantages qu'il a remportés sur nos ennemis pendant la guerre. »>

(2) Mémoires, éd. 1873. tome XFII, p. 188; cf. tomes II, p. 377- 379, et IV, p. 208-209. — La restriction de Saint-Simon ne porte point sur l'intelligence du maréchal, mais seulement sur son esprit et sur sa conversation.

(3) Saint-Simon (tome IV, p. 208-209) ne pardonne pas cette prostitution de l'Ordre à une noblesse si récente.

En effet, si nous remontons cfans la filiation du maréchal jusqu'au commencement du seizième siècle, nous trouvons que son trisaïeul, Jean Rousselet, mort en 1520, était simplement secrétaire du Roi et receveur général des finances en Languedoc. Le bisaïeul, François Rousselet, échevin de Lyon en 15.S9, épousa, le 16 décembre 15153, Méraudo de Gondi, fille d'Antoine de iJondi. qui n'était alors que receveur ordinaire du domaine à Lyon, mais qui, plus tard, fit une assez grande fortune, avec l'appui de Catnerine de .Médicis, pour que son fils fût élevé à la dignité du :ale par Henri III. Les Rousselet profitèrent de la haute situation des

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la cour, du moins si Ton en juge par les lettres de Colbert et du Roi lui-même. Ainsi, en 1671, le ministre, lui exprimant la satisfaction du maître à propos de sa campagne contre les corsaires de Salé, ajoute que, s il veut être récompensé, il doit tenter Tirapossible pour faire

Quelque action digne du Roi. *< Faites voira S. M., lui it-il,cequevousvalez(l\»En 1675, une lettre du Roi témoigne d'un vrai mécontentement: « Il faut penser mieux faire dans Tavenir, sans vous appliquer à chercher des raisons pour vous excuser. » Et comme le Marin persiste à discuter les ordres qui lui ont été adressés, on répond par des menaces d'arrestation. Au sujet de cette même campagne de 1675, où lescadre de Chàteaurenault n*avait quà croiser entre les caps Finistère et Saint- Vincent, pour assurer le retour des vaisseaux de Terre- Neuve, Colbert lui parle presque aussi durement que Teût fait Louvois : « Je vous avoue que je ne puis pas comprendre qu'un homme comme vous, qui a de Tesprit et de Texpérience, tombe en une faute aussi grossière Je suis fâché de vous écrire des lettres de

cette sorte aussi souvent que je le fais ; mais la nécessité du service et Taraitié que j'ai pour vous m y obligent. Profitez des avis que je vous donne et soyez assuré que, quelque chaleur que vous voyiez dans mes lettres quatid il est question de vous dire ce que vous avez à faire, j*en aurai encore davantage quand il sera question de vous faire plaisir (2). »

En 1677, Châteaurenault, placé en croisière à llle d'Ouessant, livre combat à seize bâtiments hollandais, bien qu'inférieur en nombre et en force, coule deux vaisseaux et prend quatre flûtes richement chargées. Colbert, toujours tracassier et mal satisfait, ne pouducs do Retz et obtinrent à leur tour, en décembre 1620, l'érection do la terre de Châteaurenault en marquisat.

.Maiii. bien entendu, il ne fut point question des deux premiers degrés de la filiation dans les preuves que le maréchal fit en 17â\ pour Tordre du Saint-Esprit, et les généalogies imprimées se sont horné à citer les noms et dates de Jean et do François Rousselet, avec l'indication des terres qu'ils possédaient, et non point c«llc de leurs charges de finance ou de leurs titres d'échevinage. (Cabinet des titres, dossier Roussf.lkt.)

(l) Lettres de Colbert, publiées par P. Clément, tome III, 1^« paptitn p. 383 et 471.

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vant se dispenser de quelques compliments, y met cette restriction ; « Votre gloire auroit été complète, si le vaisseau que vous commandez eût été en état de suivre vos bonnes intentions et d'enlever le vaisseau du capitaine Tobyas; maisj'espôre que cet avantage vous est réservé pour la première occasion (1). »

En février 1678,autres sujets de mécontentement à propos de la lenteur du chef d'escadre à exécuter les mesures prises pour l'évacuation de Messine (2). Peu de temps après, le 17 mars, Ghâteaurenault, avec six vaisseaux et trois brûlots, livre combat à l'escadre de l'amiral hollandais Gornelis Evertzen, forte de plus du double, et la force à faire retraite en très mauvais état. Au premier abord, le Uoi se montre satisfait et écrit: « L action est belle, quoiqu'on n'en ait pas pris; je suis bien aise de ce que mes vaisseaux ont attaqué quoiqu'en nombre fort inégal. » Mais le ministre atténue bientôt ces témoignages de satisfaction. « Les avis des marchands de Cadix, écrit-il au vainqueur portent que Gornelis Evertzcn y étoil arrivé après avoir combattu contre six des plus gros vaisseaux du Roi sans avantage de part ni d'autre, et même sans qu'il paroisse que ces vaisseaux aient été maltraités. Jugez vous-même si ces avis peuvent plaire au Roi, et s'il n'eût pas été beaucoup plus agréable à S. M. d'apprendre qu'elle eût perdu un de ses vaisseaux, et que 1 escadre que vous commandez en eût fait périr deux ou trois de ses ennemis. » Et ailleurs : « S. M. n'est pas accoutumée de voir les Hollandois^ aux mains avec ses troupes de terre et de mer,

s'en séparer sans perte considérable de leur côté

Il ne se peut rien de mieux que la manœuvre que vous avez faite, puisque vous avez eu toujours l'avantage du vent, et il ne se peut non plus rien ajouter à la vigueur

avec laquelle vous avez attaqué ces vaisseaux ; mais

donnez-nous, à mon fils et à moi, quelque meilleure occasion que celle-ci pour bien faire valoir vos services. » A quoi Châteaurenaultrépond très fièrement: « J'ai toujours bien de la joie quand vous me faites l'honneur d'approuver ma conduite ; mais je croyois que le succès de

(1) Abraham du Quesne, par A. Jal, tome II, p. 306-307.

(2) Ibidem^ p. 6, et Lettres de Colbert, tome III, 2^ partie, p.

vl*

notre combat vous auroit plu davantage, et que vous auriez pu môme en donner une nouvelle agréable au

Roi Je vous avoue qu'il n a pas été si ordinaire de

voir plier les trois pavillons de Hollande dans les autres

occasions d'un plus grand éclat Vou.- me parlez de

quelques capitaines qui se sont tenus éloignés de m(»i.... J'en ai témoigné mon sentiment honnêtement aux officiers qne cela regarde, étant, je crois, de la manière qu'il faut user avec des gens d'un mérita reconnu, qui sont chagrins après ces sortes de choses (1). »

Une autre lettre de cette même année 1678 (2) reproche à Châteaurenault son peu de souci de la discipline et de la propreté.

Ces citations suffiront pour faire comprendre la cause des retards que subit l'avancement de Châteaurenault, et dont il se plaint amèrement dans la lettre qu'on va lire, écrite à propos de la promotion importante des 1" et 2 janvier 1682 (3 . Il attendit encore six ans le grade qu'il croyait, à bon droit, avoir mérité depuis longtemps.

A. DE BOJSLISLE.

Monseigneur,

Les nouvelles que j'ai npprises que M. le chevaUor de Toupville a été Mi lieulenani gâiiéral, pouvant. Monseigneur, me donner un peu d'inquiétude quon ne m'ait oublié, parce que je n'ai su qu'une place vacantB \mf la mort de M. de Martel (4), et que je n'ai pas eu lieu do juger d'autre destination pour moi, je vous supplie, iMonseî^neur. d'agi'éer que je vous fasse souvenir de toutes les espérances que j'ai eu occasion d'avoir sur toutes vos hontes et sur Thonneur de votre protection, que vous m'avez fait la grâce do me f^iire espérer auprès de M. le marquis de Seignelay.

Ce seroit un i^rand malheur pour moi, Monseigneur, qu'après avuir commandi^. M, k rhevalier de Tourville seize ans durant, H avoir servi ^n Mak'stù huit ans de suite devant lui, avoir comiHiind^ quinze escrLLJrij.s de suite avec votre satisfaction et le jiurt ^9 tiue Sa Majàslé eu a pu attendre, je me trouvasse précédé IHiT uuti personne qui n'a jamais eu de commandement d'escadre

b \hraham du Qnesfjf, tome II, p. 31G-3I8; Lettres de Colbert^ Uuiui tll, 'i^ partie, p. yU-U2 et 97-98.

t UtiVi\^ de Ctiîbert, Lomé III, '2c partie, p. 115.

;* Viiyi*ï Abr. dn Quesrte, tome II, p. 411.

» U< marquisî de Mfirtel, capitaine en 1037, chef d'escadre en *H43, hiHittuiaut gùntral en 1650.

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que celle qu'il eut il y a trois ans. Je ne touche point au malheur gu'il y a eu (1), ni à son mérite personnel, que j'estime ; mais je crois pouvoir me flatter que mes services, ayant été dans un succès et jm exercice continuel, vous auront pu donner plus de satisfaction que de beaucoup d'autres.

Si M. le chevalier de Tourville avoit l'honneur de vous appartenir, je serois le premier à vous solliciter sincèrement contre mes intérêts, puisque je vous ai voué, à M. le marquis de Seignelay et à toute votre maison uniquement, mes très humbles services, et que je n'ai eu, de nxa vie, d'autre attachement pour personne; mais, puisque cela n'est pas, et que je ne sais aucun avantage qu'il doive prendre sur moi ni sur mes services, je vous conjure instamment, Monseigneur, de ne pas me laisser perdre tout ce que je puis avoir acquis de satisfaction au monde, des marques de l'estime de Sa Majesté, de la vôtre et de celle de M. le marquis de Seignelay. J'ai toujours cette conflance, Monseigneur, en l'honneur de votre protection, de croire que vous m'aurez fait la grâce de me conserver une place que je sens qui m'est aussi nécessaire pour m'assurer de la continuation de l'honneur de votre estime, comme il me semble que je sens qu'elle l'est à mon honneur.

Il y a quelque temps que je suppliai M. le marquis de Seignelay de vous faire souvenir qu'il y a douze ans que vous me fîtes la grâce de me faire entrer dans le cabinet au Roi, où il étoit seul, et que la protection dont vous m'honoriez fit que Sa Majesté m'assura ejle-môme qu'en la servant bien, je pouvois prétendre à tout. Depuis ce temps-là. Monseigneur, que j'ai toujours eu l'honneur de suite de commander les escadres du Roi, je n'ai rien su qui m'ait été reproché ; je n'ai reçu aucun ordre qui n'ait été exécuté avec succès; je n'ai point vu d'ennemis sans trouver moyen de les attaquer ; je n'en ai point attaauô sans honneur et avantage pour les armes de Sa Majesté; enfin. Monseigneur, je me puis flaiter que je me suis trouvé des occasions

aui n'auroient pas été pour touies sortes de cens, et je vous puis ire, Monseigneur, que je n'en sais point ou les trois pavillons d'Hollande aient jamais ployé et fait vent arrière sous l'effort des armes de Sa Majesté, que dans le combat que je donnai, il y a quatre ans, avec six vaisseaux, contre l'armée d'Hollande commandée par Eversen, presque deux fois plus forte que l'escadre du Roi. Toute cette ville et cette rade font foi que les ennemis y perdirent douze hommes contre nous un, et que l'amiral Eversen et quatre autres de ses vaisseaux furent obligés de se remAter de tous mAts, et que le temps qu'ils furent obligés d*y employer leur fit perdre le temps de la campagne, qu'ils y passèrent toute entière.

J'ose vous dire, Monseigneur, que la dignité du pavillon du Roi s'est toujours trouvée au plus haut point qu'elle ait jamais été dans les pays étrangers, dans les lieux où j'ai eu l'honneur de commander, et la considération que j'en ai reçue pour ma personne a toujours été à un tel point, que les gouverneurs et vicerois espagnols, non seulement m'ont traité avec plus d'honneur

(1) Allusion au désastreux naufrage du Sans-Pareil et du Conquérant, 22 octobre 1679. Voy. Abraham du Quesnc, tomo H, p. 331 et sulv.

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