‹ Le Cabinet historique (volume 4)Chapitre 77 sur 170 · XXXV. . — LETTRES DE MARIGNT (suite · texte numérisé non relu

XXXV. . — LETTRES DE MARIGNT (suite

N* 10. -^ Parts, le ^9 de juWet 1652^ d dix heures du soir.

Votre lettre du 22 de ce mois^ est remplie de bonnes nouvelles, mais la meilleure à mon advis est celle de l'arrivée de la flotte à Cadis ; si elle etoit à Bourg je la trouverois encore mieux que là où elle est ; le vent dTspagne est si lent que j'appréhende toujours qu'il n'i en ait pas assez pour la faire arriver jusqu'à vous* 11 y a, ce me semble^ longtems que M. de Guise est parti de S. Sebastien, et cependant on ne le voit point encore paroistre. EnÛn, mon cher Monsieur, la lenteur du pais m'est toujours suspecte; ces messieurs là ne sont pas moins compassés de ce costé-cy que du votre; après avoir paru jusqu'à Soissons, ils se sont retirez; ils ont quitté Ghauny: on dit que c'est pour aller passer à la tester des rivières. Pour moy, je croy que leur interest étant d'entretenir nos divisions et de ne les point terminer, ils sont bien aises de ne pas laisser succomber ce parti ; mais ils ne veulent pas absolument détruire l'autre, et s'ils vous payent fort exactement tout ce qu'ils vous doivent pour pouvoir remettre vos troupes en Guyenne, tandis qu'ils ne fortifient pas tout à fait comme ils pourroient les nôtres de ce coté-cy, ce n'est que pour imiter le bon pape Alexandre VI qui donnoit de l'argent aux Ursins et des trouppes aux Colonnes, aiin de les défaire par eux-mesmes jet de proflter après de la. foiblessc^s uns et des autres.

Nos affaires prennent ici une bonne forme, et ce qui s'est passé depuis deux jours a surpris merveilleusement la Cour. Vendredi, S. A. R. étant allée au Palais pour déclarer qu'encore que la compagnie luy eust donné toute l'authorité du lieute*^

nant-general de TEstat, elle ne vouloit pas, toutefois, rien faire sans sa participation- Elle pria ta compagnie de vouloir inviter M. le Chancelier à venir prendre sa place dans le conseil qu'elle desiroit establir, et dans lequel elle vouloit appeller quelquesuns de messieurg. La matière mise en'delibération, M. Bignon qui, jusqu'à ce jour-là, n'etoit point venu au Palais, parla à son ordinaire, c'est-à-dire admirablement. 11 dit que dans la conjoncture présente des affaires, la compagnie n'a voit point fait une nouveauté, en déclarant M. le duc d'Orléans lieutenant-general ; que ce n'estoit que luy continuer la charge qu'il avoit eue et qu'il ayoit encore devant la minorité du Roy ; que Ton ne devoit point craindre que l'authorité royale receust aucun préjudice entre ses mains ; qu'il avoit toujours vescu d'une manière qui ne pouvoit faire soupçonner sa conduitte ; qu'il avoit toujours eu tant de respect pour le Roy, que tout ce qui avoit porté quelque marque de la Royauté, luy avoit esté en grande considération, que cesserai eliam Galbœ iinaginibus, enfin qu'après avoir fait connestre par ses actions qu'il etoit prince débonnaire, amateur de la Royauté et de l'Estat, on n'avoit pu mieux faire présentement que de mettre entre ses mains un pouvoir dont il avoit esté déjà revestu ; que l'Estat avoit besoing que quelqu'un songeast à sa conservation, puisqu'il avoit perdu et continuoit à perdre sa fortune et sa splendeur sous un ministre incapable et déclaré perturbateur du repos . public; qu'il prioit M. le duc d'Orléans de se charger de ce . soing-là et conclut à laisser au choix de S. A. les personnes qu'elle jugeroit nécessaire dans le conseil qu'elle vouloit establir. 11 y eut deux advis : l'un, des conclusions des gents du Roy ; l'autre, d'inviter M. le Chancelier à venir faire ses fonctions de chef du conseil du Roy, près de la personne de M. le duc d'Orléans. Il y avoit bien de Fapparence que puisque Monsieur avoit fait cette proposition à la Compagnie, il etoit bien assuré que M. le Chancelier y consentiroit^ mais que c' etoit une condition

de la négociation que Ton avoit faite pour cela, afin qu*il parust qu'il ne Tavoit accepté qu'à la sollicitation du Parlement. Mais soit que la Compagnie appréhendast d'estre refusée, soit qu'elle . jugeast à propos de ne s'enmesler pas, l'advis des conclusions fut suivy. Au sortir du Palais, Monsieur et M. le'Priuce alloient ' cbez M. le Chancelier, qui accepta les offres de LL. AA. La harangue de M. Bignon, dont la probité est connue de tout le monde, et la déclaration de M. le Chancelier sont à mon advis deux aussi rudes coups que pouvoit recevoir la Cour dans un temps comme celuy-ci. Il y eut bien quelques difficultés sur le règlement du conseil que l'on va faire, qui ne sont pas encore à présent terminées, mais je pense, que l'on y trouvera quelque tempérament. Ce conseil doit estre composé de plusieurs testes et de plusieurs personnes de différentes qualités, et c'est ce qui est cause des difficultés qui se présentent. MM. de Nemours, de Beaufort et de Ricey, comme princes, prétendent estre audessus de M. le Chancelier , et pour appuyer leur prétention, ils apportent l'exemple de M. de Longueville à qui M. le Chancelier mesme l'a cédé; mais outre qu'un mauvais exemple n'acquiert point de droit, c'est que M. de Longueville fut traitté comme dernier prince du sang, et à dire vray, la prétention des uns et des autres est tout à fait chimérique et sans fondement Outre cette difficulté, il y en a encore une autre de ces messieurs entre eux ; car M. de Nemours ne le veut pas céder à ' M. de Beaufort ; M. de Ricey ne le veut pas céder à M. de Nemours, et on a beau alléguer que les uns peuvent estre souverains et les autres non^ que les uns sont cadets et les autres aisnés, ce n'est point encore un point bien decis (?}. Les mareschaux de France le disputent encore aux ducs et pairs, et c'est la contestation de M. d'Estampes- avec les ducs dans les conseils de guerre. Les mareschaux prétendent l'avoir toujours emporté; enfin. Monsieur, ces choses ne sont pas encore réglées. MM. de Nesmond et de Maisons, presidens au mortier, entre-

ront dans le conseil ; on dit que les presidens Viole et de Thou y auront aussi place; enfin, celte grande cohue servira à faire sçavoir tout ce qui se passera. On obligera les chefs à faire un conseil secret dans lequel se prendront les' yéritables résolutions, et cela en'ce cas pourra servir à desgouter la meilleure partie des ministres. Demain il y aura une assemblée à Tllostel de ville, dans laquelle on proposera les moyens pour faire subsister et fortifier les trouppes. M. le Prince après avoir nsilé aujourd'huy le camp, les a fait avancer du costé de Villeneufve. La Cour est toujours à Ponthoise qui attend l'issue de la négociation de M. Servient qui est allé en Normandie. On espéroit que M. de Longueville se déclare roit pour leMazarin; mats le Bourgeois n'en veut point entendre parler. On croit que la Cour est assurée de la Bourgogne et qu'elle pourra bien y aller chercher un asyle; n'estant point assurée de la Normandie, dont elle tire pourtant près de cent mille escus. par mois, ni de la Touraine; Tours n'estant pas résolu de recevoir le Mazarin une seconde fois. . .

Le Mazarin avoit fait proposer aux Présidents et Conseillers qui sont sortis de Paris de faire un parlement, et leur avoit fait porter parole que s'ils vouloîent le tenir quinze jours, qu'après ce temps là il sortiroit .de France ; la confiance que l'on a à tout ce qu'il promet^ est cause que ces messieurs n'en ont rien voulu faire. C*eust esté le Parlement des quatorze qui eust esté rudement frpndé par celuy-cy# Chartres n'a pas voulu recevoir le Grand conseil. On va travailler à la levée des deniers pour le prix de la teste du Mazarin. Je vous envoyé le tarif qui vous divertira sans doute; c'est la folie' dont je vous avois parlé et qui fut faite sur la table de S. A. un soir qu'elle avoit pris une médecine. Elle y a travaillé et S. A. R. attssy, je m'assure que vous en rirez.

Sarrazin a raison de dire qu'on luy rend de bons offices auprès de M. le Prince, car il y, est si bien qu'après qu'il eut leu

une lettre qu'il ecrivoit à M. Dupré à dessein qu'elle fust veue par Son Altesse, et celles qu'il ecrivoit à M. Courtin, dans lesquelles il dit que je suià un méchant homme et un fourbe, bien que j^affecte de paroistre sincère et franc, et que je débite icy des calomnies contre luy, S. A. se mit si fort en colère contre moy, qu'elle dit tout haut que Sarrazin etoit un flripon et qu'il luy feroit donner les estrivières. Voyez comme l'innocence est maltraittée ! *

Mandés-moy si M. de Corail vous ara rendu un pacquet dont il se chargea jeudi. dernier avec ceux de S. A., parce qu'il . y avoit des papiers qui importent à un de mes amis et des lettres que je serois bien marri qui fussent perdues, que j'ecrivois à M. le prince de Cpnti. J'en ay pourtant gardé la copie, parce qu^'il m'importe qu'il les reçoive, comme je vous prie de faire garder ces mautais billets, parce qu'ils me peuvent servir un Jour à ce que je vous ay mandé. *

Mademoiselle vous a écrit et vous devés en estre bien glorieux. MM. de Saint-Romain > de Croissy et Courtin vous baisent les mains. Le dernier écrit à M. le prince de Conti. Prenés la peine de luy donner Isa lettre. Faites, s'il vous plaist, mes compliments à mon petit Prince, à madanie de Tourville, aux trouppeaux et à nos bons amis, y par los otros que se vagan^ etc. M. le comte de Fiesque est grand-maistre de l'artillerie, et S. A. R. a donné l'evesché de Poictiers à M. de Laval, frère de M. le prince.de Tarente.

N^ 11. — A Paris, le ll-« jour (Paimsl 1652,

Je vous ay déjà dit que lorsque vous ne receviez point de mes lettres par touts les ordinaires, vous ne vous en prissiéspas à moy, puisque je n*en laisse partir aucun sans vous informer assez exactement de tout ce qui se passe icy. Je vous suis fort obligé des assurances que vous me donnés de la continuation de votre amitié, vous n*en pouvés jamais avoir pour personne qui vous honore et qui vous estime plus que je fais, et quand vous rompes des lances pour moy, vous défendes le plus passionné serviteur que vous ayez. S*il n'y avoit point d'imposteurs au monde, vous ne seriez pas en cette peine-là, et je n'aurois pas le regret d'apprendre que LL. À A. sont si désavantageuscment préoccupées contre moy qui n*ay jamais manqué et qui mesme ne me sens pas capable de manquer jamais, au respect que je leur dois ; il faudroit que j*eusse perdu l'esprit, si repoussant par des vérités les calomnies de mes ennemis, je 'm'allois attirer de gayeté de cœur l'indignation des personnes de cette qualité. Quelque amitié qu'elles puissent avoir pour ceux qui m'ont attaqué par leurs lettres, je sçay fort bien distinguer les intérests des uns et des autres, et je ne seray pas dans cette rencontre plus maladroit que celui qui perça le serpent sans toucher le corps auquel il estoit attaché. Mais puisque M. le P. de Conti s'est plaint à vous de ma conduitte, je pense qu'il est assez à propos que je vous en rende conopte en peu de paroles, afin qu'il vous soit plus facile de la justifier, et que ma défense ne vous coûte pas tant une autre fois. Il n'est pas besoing que je vous fasse ressouvenir de l'injure que l'on me fit à Bourdeaux lorsque l'on me soupçonpa d'avoir eu part

à la chose du inonde dont j'etois le moins capable et qui m'avoit touché le plus sensiblement. Vous estes tesmoing des outrages qui me furent faits en cette rencontre. Je veux croire que la relligion de madame de Longueyille fut surprise ; mais, cependant^ elle escrivit icy qu'on ne doutoit point que je fusse coupable, et je passay pour criminel dans son esprit, parce que des gents dont le procédé n'a rien de celuy des hommes d'honneur luy avoient donné de mauvaises impressions. Vous sçavés ce que je fis pour faire parler les autheurs d'une si noire imposture, et je ne vous cachay point alors de quelle façon j'estois résolu de les traitter en cas que je les peusse découvrir. Comme j'eus la satisfaction à Bourdeaux d'avoir parlé en homme d'hontieur, et d'avoir obligé mes calomniateurs au silence^ depuis que je suis icy, j'ay trouvé partout la satisfaction que je pouvois espérer, c'est-à-dire une approbation universelle de ma conduitte dont on estoit pleinement informé devant que je fusse arrivé. Lorsque j'etois sur le point de partir, vous sçavez que madame de Longueville vous pria de raccommoder Sarrazin avec moy. Vous sçavez ce que je* vous repondis sur ce sujet et la déclaration que je vous fis de ne vouloir jamais avoir aucun commerce avec un homme reconnu fourbe par tout le monde et de qui madamef de Longueville mesme, durant qu'elle etoit à Stenay, avoit eu les derniers soupçons et certes avec grande raison. Je pense que vous avez sceu de quelle façon ce petit compagnon qui veut trancher du ministre, s'est conduit à mon égard depuis que je suis icy, en quels termes il a parlé de moy en présence de M. le Pr. de Conti et de madame de Longueville, avec d'autres petits messieurs dont véritablement la vie est sans reproche et desquels il n'y a rien, à dire, mais aussi qui me sembloient n'avoir rien à dire de moy lorsque j'etois présent. Vous avez peu apprendre par quelques lettres que j'ay ecrittes à Bourdeaux que Sarrazin, devant que je luy eusse fait sentir le poids de mes justes

réponses, avoit mandé plusieurs fois à M. Cour tin (qu'il ne croioit pas de mes amis), qu'ils prissent bien garde % moy, que

j'etois un méchant homme, grand fourbe quoyque j'affectasse de paroistre sincère; que je debitois des calomnies contre luy parce qu'il avoit empesché que M. le Prince de Conti ne payast les bulles de tna pension (chose qu'il m'avoit promise en présence de M. le comte de Maure), que ce que je disois de luy

' n'etoit que sermones inopes rerum vocésquecanovœ; que M. Courtin avoit ^ort de me souffrir parler contre luy, puisqu'un bon amy en telles occasions ignavum pecus arcet.

Il «st vray que j'ay pris la liberté d'écrire à M. le Prince de Conti, et je. pense luy avoir fait connoistre assez clairement que ce que je puis dire de Sarrazin ne sont pas des sermones inopes rerum, etc. Et, en effet, j'ay des informations en main suffisantes pour le^aire pendre en bonne justice; et quand je voudray me divertir d'un Sa/re en Grève à ses dépens, je le puis faire, ^t quand je voudray mettre entre les mains tfun procureur général les papiers que j'ay, il ne peut se sauver que par une abolition. Dite-moy, s'il vous plaist, Monsieur, de quel droit Sarrazin m'offensera- t-il, sans que je repousse son insolence> et M. le Prince de Conti qui l'entend médire de moy qui suis absent, peut-il s'offenser si je réplicque par lettres et si je confonds la vanité de ce pied d'Escot? Tout ce qu'il y a icy

• de gents de qualité à qui j'ay communiqué la lettre que j'ay escritte à S, A. devant que de luy cnvoier, ont trouvé que j'avois raison et il me semble que les advis que je donnois à M. le P. de Conti de la conduitte infasme de Sarrazin, plus décrié à proportion de sa bassesse que n'est le Mazarin, méritoient une autre reconnoissance, et pour traitter ce fourbe comme il le mérite, est-ce offenser M. le Priqce de Conti f Les

, intérêts des patrons sont-ils inséparables de ceux de leurs ministres? Si cela estoit, nous serions criminels; mais je ne pense pas que S. A. avoue de porter les armes contre le Roy

pour les avoir prises contre .le Vilain , ce seroit un mauvais exemple qu'elle nous donneroit. Pour nioy, je ne pense pas avoir offensé le Roy en disant les vérilez du Mazarin, et je ne pense pas avoir peu donner le moindre sujet de mécontentement à M. le P. de Conti en réprimant Torgueil de Sarrazin qui n'est, en comparaison du Vilain, que progenies terrœ. Enfin, je ne croy pas que S. À. voulût que je souffrisse les impertinences de Sarrazin, et je vous advoue que conservant toujours les respects que je dois avoir pour LL. ÀA., je ne me sens pas d'humeur à les souffrir. C'est un homme que je sçay fort bien, et depuis son berceau. Tachés de voir la lettre que j'ay escritte dont on se plaint, elle vous persuadera ce que je vous dis, et cependant elle ne vous apprendra pas la centième partie des choses que je sçay, dont la moindre est capable de le faire mourir de honte. Quant aux liaisons que LL. AA. disent que j'ay prises avec leurs ennemis, elles ne m'ont pas fait l'honneur de m'en donner la liste, je ne veoy point le Mazarin ni ses adhérents, je n'ay point de commerce avec M. le Cardinal de Retz, je n'en sçay point d'autre; je fais ma cour fort régulièrement à S. A. R., à Mademoiselle, à M. le Prince. Je veoy quelquefois madame de Chastillon, M. de la Rochefoucault, M. et madame la comtesse de Fiesque ; je vais chez M. le comte de Béthune et dans toutes les autres compagnies où se trouvent touts les amis et les serviteurs de M. le Prince. Si parmi ces gents-là LL. AA. ont quelques ennemis, elles peuvent me les marquer. Pour moy, je sçay bien qu'elles protègent mes ennemis, qu'elles prennent plaisir à les entendre lorsqu'ils me déchirent; voilà ce que je sçay fort bien. Vous me ferés pourtant plaisir de les assurer que quoyqu'elles puissent faire contre moy, je ne me dispenseray jamais de mon devoir, et que ceux qui leur ont mandé que je manquois à ce que je leur devois ont faussement menti, puisque, au contraire, je pense estre de de tous ceux qui sont icy, celuy qui prend plus de plaisir à en

dire le bien et les avantages. Voilà, mon cher Monsie'ur, une grande lettre, et peut-estre bien ennuieuse, mais je pense que vous aurés la bonté de faire sçavoir à LL. AA. ce que vous trouvères à propos.

(Sur une feuille séparée,)

Saint-Estienne est de retour d'aujourd*huy de l'armée de Fuensaldagne avec La Boulaye, capitaine des gardes du duc de Lorraine. La maladie périlleuse du comte de Fuensaldagne, qui s^est fait reporter à Bruxelles, arrive assez à contre-temps; son armée s'est retirée. Il nous a pourtant laissé six mille hommes qui sont sur la rivière d'Aisne avec .huit mille du duc de Lorraine. On dit assez secrettement que la Cour a envoyé à ce comte des propositions fort avantageuses pour la paix générale ; qu'il les a envoiées en Espagne. Peut-estre a-t-il aussi adverti S. A. qui doit estre comprise dans ce traitté. Je sçay bien qu'après une conférence assez grande qu'elle a eue ce matin avec M. de Ghavigny, on a parlé de faire faire un voiage à M. de S. Romain, et ce pouvoit bien estre pour aller à Bruscelles dans la conjoncture des propositions de la paix. On est toujours icy fort en colère contre le baillage de Ponthoise, soit disant parlement. Je vous envoyé les arrêts de part et d'autre. On fronde diablement ces MM. les séquestrés schismatiques de la Fronde parlementaire, et on les bat des propres armes dont ils s'etoient autrefois servis. Demain, les chambres Vassembleront, mais je ne pense pas que Ton prenne les dernières résolutions contre les faux-frères, parce que M. le duc d'Orléans n'i pourra assister à cause de sa goûte : et je pense que l'on ne fera autre chose que de députer à S. A. R. pour se condouloir avec elle de la mort de M. de Valois, qui mourut hier matin à sept heures. C'est une grande affliction pour tout l'Estat, mais particulièrement pour le palais d'Orléans. Je pense

que vous serés bien fâchés de la mort de H. de Bouillon, qui mourut aussi avant-hier au soir. Je vous prie de vouloir bien faire tenir à MM. de Duras les lettres que je leur écris sur ce sujet. On dit que le Cardinal doit partir demain après les remontrances qui dévoient estre faites aujourduy par TAuditQire de Ponthoise ; d'autres disent vendredi, pour moy j'ay peine à croire qu'il veuille s'en aller et je pense qit'il n'a point d'autre dessein que de tromper ceux à qui il a fait faire un schisme, Nostre armée est toujours à. S. -Cloud. Celle de M. de Thurenne (qui est à la Cour) est près de Pantin, c'est-à-dire à deux lieues d'icy et dit-on qu'elle veut prendre le poste de Cbarenton. H. de Langues a quitté le service de M. le Prince, il luy a remis son régiment : il se plaint de ce que S. À. ne l'a pas fait lieutenant général comme elle luy avoit promis. Le marquis de Clerembaut s'est aussi retiré, Cbavagnac et le marquis de Villars; semblables retraittes de braves gens sont très^fascheuses. Je vous prie de faire bien ma cour à M"' la Princesse et à H. le Duc ; mille compliments à M"" de Tourville, à mes femmes ne fille», et aux trouppeanx de l'une et de l'autre couleur. Vous m'obligerés bien fort si vous me faites sçavoir les sentiments des divinités sur le chapitre des mortels. Mil y mil tecados al sennor ba/ron.

N« 12. — A Paris, le 15 amst Ï652.

Je TOUS écrivis lundi dernier une lettre fort ample et je pense qu'après ravoir leue.vous ne blasmerés pas si fort ma conduitte. J*ay sceu de quelle façon on estoit aigri contre moy à rhostel de Conti et à celuy de Longueville, J*ây sceu mesme que Ton y avoit écrit que Je faisois gloire de parler desavanta« geusement de LL. AA. Vous pouves me croire et je vous le dis comme si j*estois devant Dieu, qu il n*y-a rien de plus faux et que je ne souhaitterois pour ma satisfaction autre chose sinoii que LL. AA. pussent entendre de quelle façon j'en parle d9ns les occasions, et je veux bienxepéter icy ce que j'ay déjà mandé à Bourdeaux , que quiconque a écrit ou écrira que lorsque je parle de LL. AA. je manque au respect que je leur dois a menti et mentira. Mais je ne pense pas qu'elles puissent trouver mauvais que je repousse les injures d*un homme comme Sarrazin.La lettre que j'ay écrite à S. A. etoit pleine de veritez; je serois au desespoir si elle croioit que j'eusse eu la pensée de rolTenser, et il faudroit que je fusse fou pour ne pas séparer le maistre d'avec le valet, un grand prince d'avec un très grand coquin. 11 n'en use pas de la sorte,. car dans un billet qu il écrit à M. de Trilleport, datte du 8 de ce mois, il luy mande que S. A. a tellement treuvé mauvaise la lettre que je luy ay ecritte, qu'elle a mandé à l'abbé Roquçtte de me dire que si je continuois à parler 'de Sarazin, elle me feroit coûpper le nez. On ne m'a pas fait encore cette belle harangue, mais outre que la chose ne seroit pas facile, c'est que je ne pense pas que H. le Prince de Conti voulût me priver d'un nez qui me feroit faute et quej'ay porté fort hautement pour son service sans rien craindre, durant sa prison. On dit que dans cette lettre, S. A. me reproche de m'fivoir donné cinq mille livres de rente en bénéfices, sçavoir: deux en un prieuré et trois en une.pension.

BOIIRGOONE. 251

Outre que S. A. n'a pas été, bien informée du bail du prieuré, je dis tout haut et je le diray que je ne le tiens point d'elle, mais de St. le comte de Bussi et de M. de Boucherat qui ne voulut point prendre son induit. Vous sçavez cette histoire. Il est vray qu'elle m'a fait Thonneur de me donner un parchemin qui ne m'a servi jusqu'ici qu'à me faire plaider ; voilà tout le bien dont jeluy suis obligé, et j'ay la satisfaction qu'on dit partout que mes services (que je ne reproche point) valoient quelque chose. Je vous rends mille grâces des marques que vous m'avez données de votre amitié : vous ne sçauriés aimer une personne plus reconnbissante et moins craintive. Je tascheray de véoir la lettre de Roquette et selon cela je prendray mes mesures. J'ay déjà cette consolation que tout ce qu'il y a de geuts de qualité sont scandalizés d'entendre parler de cette lettre : et, pour la deffense que l'on fait de ne me point» veoir, je vous jure qu'elle ne s'estend pas sur beaucoup de personnes. Quant au nez et aux oreilles de Sarazin, je retiendray tant que je pourray quelques lacquai? qui me les veulent envoyer, car je porte respect au patron ; peut-eslre que quelque jour il sera desabusé, et alors comme alors.

Je vous envoie une procuration pour un de mes amis dont j'ay envoyé à M. de Taranque quelque papier, parce qu'il s'agit fie toucher quelque argent. Je vous prie de ne la donner qu'à quelque procureiu* bien solvable et qui soit de votre connoissance et de celle de M. de Taranque^ à qui vous m'obligerés ^ d'en parler; et vous me manderés après^ le nom, afin qu'on luy puisse écrire de temps en temps pour sçavoir Testât de Taflfaire. Je vous prie de déchiffrer vous mesme à qui s'adresse la lettre de Philemon et de n'en parler à personne du monde. C'est pour 3. 9. 8. 7. 6. 15. 14. 24, 10 (Brequigny).

Ltindi et mardi les chambres furent assemblées touchant le prétendu parlement de Ponthoise. L'affiiclion de S. A..R. et sa goûte empeschèrent qu'elle nç pust venir au Palais; de sorte

que M. le Prince y vint tout seul. Après que lundi on eut arresté premièrement de faire une députalion à S. A: R. pour se con- ^ douloir avec elle de la mort de M. dç Valois, on mit l'affaire de Ponthoise en délibération, et aprè^ que Belzar, pour les gents du Roy eut parlé et blasmé le procédé de ces messieurs qu'il qualifia de déserteurs, il conolud à leur donner quelque tenaps pour se reconnoistre. Il y eut divers advis : celuy du doyen qui estoit de suivre les conclusions, celuy de M. de Broussel de les déclarer criminels de lèze-majesté, de rayer leurs noms du tableau, de leur faire Je procès ; celuy de M. de Hodie, de les déclarer eux et leur postérité incapables de tenir aucune charge de judicature, et d'entrer jamais dans la compagnie ; de noter leurs charges et leur résignation, afin qu'il eussent peine à en Ireuver^ de rayer leurs noms du tableau, si dans bruict jours ils ne venoient rendre compte de leurs actions, auquel c^is on delibéreroit tout de nouveau pour veoir de quelle façon ils seroient traittés pour avoir fait un semblable establissement^ Cet advis a estésuivy. Jamais il n'a paru dans le Parlement tant de chaleur; jamais on n'y a délibéré avec tant d'emportement. Tout le monde donna quelque coup de bec au prétendu parlement de Ponthoise, et à ceux qui le composoient. M. Magdelaine avoit aussi été d'advis de statuer dès à présent la peine contre ceux qui avoient fait cet establissement nouveau, et d'informer après des noms des particuliers. Peu s'en fallut que J'affaire ne passât par là ou par l'advis de M. de BroQssel. Je vous avoue que je n'ay jamais remarqué tant d'aigreur- dans la compagnie. Et je tiens qu'il seroit peut-estre plus facile de raccommoder avec elle le Mazarin que ceux qui ont quitté. Vous

en jugez assez les raisons ; car ce royaume étant ua royaume de conséquences, il est certain que d'autres ministres à l'advenir s'en pourront prévaloir, et quand ils voudront faire faire tiranniquement leprocezaux princes, ducs et pairs et aux autres privilégiés, au lieu de prendre des commissaires^ ils feront de

semblables parlements, car ils treuveront bien toujours douze ou quinze corrompus.

Les Ponthoisiens ont fait leurs remonstrances contre' le Mazarin qui avoient esté concertées avec luy. Le Roy fit dabord réponse qu'il feroit sçaypir sa volonté par escrit. Il Ta faitte, Je vous l'enverray par la première ordinaire. C'est Jules luymesme qui l'a composée, c'est son panégyrique qui finit par le consentement que S.. M. donne à ce qu'il s'en aille, quoyqu'il luy soit fort nécessaire. Cependant, après avoir fait quelques grimaces publiques pour cela, il n'est pas encore parti, et il a remis son voiage â ce que Ton dit, à samedi prochain. On dit qn*il veut aller à Coropiegne, et de là prendre s^a route pour se rétirer. Cependant la Cour qui n'agit que par ses ordres, a fait commandement à la chambre des Comptes de sortir de Paris pour venir s'establir à Beauvais, à la cour des Aides de venir à Laon^ ce me semble ; au Cbastelet d'aller à Saint-Denys, et aux Echevins de la ville de s'y rendre afin de procéder à l'élection du prevot des marchands. J'avois bien oui dire autrefois qu'on mettoit Villejuif dans Ponthoise ; mais Paris dans Ponthoise, il n'appartient qu'au Vilain. Peut-on croire qu'il ait grande envie de partir, puisqu'il donne de si beaux ordres. Cependant, s'il s'en va, il faudra faire la paix. S. A. R. qui est fort lasse de la guerre, mettra bas les armes tout aussi tost, et pour moy je ne sçaurois m'empescher de croire que l'on ne traitte, veu la grande léthargie dans laquelle demeurent les six mille hommes du Roy, et les trois raille hommes des Princes, le peu de diligence que l'on fait-pour lever les taxes des-portes ; enfin, de la lenteur de la guerre, je juge de la paix. Fuensaldagne s'est retiré, les six mille hommes qu'il donne sont encore près de la rivière d'Aisne avec les trouppes du duc de Lorraine qui traitte toujours de tous les coslez. Il a écrit à M. le duc d'Orléans qu'il etoit serviteur de S^ A. R. et qu'il etoit prêt de tout faire pour elle. II a mandé à M. le Prince qu'il etoit son serviteur, mais qu'il s'en tenoit à ses

places. Je vous ay déjà mandé que Saint Romain pourroit bien faire quelque voiage; si ce n'est en cour ce pourra estre en Flandres, et si les choses se tiennent disposées i faire la paix générale, il y aura icy des gents qui tacheront de se faire nommer pour traitter les interests de S. A. Souvenez-vous que Saint Romain et JM. de Croissy ne s'oublieront pas (cecy entre nous, s'il vous plaist), et si on vous a donné quelque parole, faites en ressouve-nir le monde de temps en temps.

Avant hier, S. A. m'envoia quérir le soir et m^ayant retenu à soupper me parla de TafTaire de Sarazin. Il me dit que c*cstoit un grand frippon et un grand voleur, et que sans doute il auroit mal interprété à Monsieur son frère ce que je lui a vois écrit, qu'il falloit que je luy écrivisse, mais qu'il vouloit voir ma lettre auparavant (1). Si ce que l'on m'a dit de la lettre de M, le P. de Conti est vray, j'auray peine à me résoudre à luy écrire. La retraitte de M. de Lauques et des autres ne fait point de bien parmi les trouppes de ce païs-cy. Je ne doute point que S. A. ne vous mande des nouvelles du comte de Harcour; comme j'etois auprès d'elle, on amena l'escuyer de Lillebonne qui avoit été fait prisonnier. Par les lettres de ce Prince lorrain, ecrittes au Mazarln, on apprenoit qu'ils etoient fort empeschez de leur contenance, que leur infanterie etoit reduitte à sept ou huit cents hommes, leur cavalerie^ au plus à mille vedettes, et qu'ils avoient perdu toutes les places du Perigord. Continuez moy l'honneur de votre amitié, et me croyez très-veritablemeht tout à vous.

Faites part des nouvelles à M"' de Tourville et à nos amis.

( La, suile a un prochain numéro. )

(1) Dans une lettre à Lenet du 15 août 1652, le prince de Condé dit: « Je suis bien fasché de Varfaire de Marigny. Il a fait une faute qui n*est • pas pardonnable, mais mon frère le cognoit,et sçait ses emporlemenls » ordinaires. Il Ta bien servy autrefois et cela mérite bien qu'il Texcuse, • (ou) < meriteroU quelque excuse.*

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P«rif. — Imprimerie de Wittcrfheimi rue Monlmoreçei, 8.

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