O. LE ROI CHARLES IX, AU MEME
Monsieur de Matignon, i
Je voy la corruption des mœurs s'accroistre et augmenter tous les jours en mon royaume, sans que les remèdes que je meflbree y applicquer par doulceur et sincérité, puissent arrester le cours de ce mal, dont je porte ung extrême regret, pour le désir que jay tousjours eu de rendre mon règne heureux à mes subgects : qui est la plus glorieuse mémoire que je puisse laisser à la postérité. Je sçay bien que les troubles et guerres civiles ont donné occasion à ce mal, mais il est aussi aysé à juger que les cœurs mal affectionnez nourrissent et entretiennent la division. A quoy je désire pourvoir par tous les moyens que je pourray avant que le mal soit du tout gênerai. Et parce que cestuy est insidieux et caché, et que la plus souveraine recepte de le bien congnoistre et sonder est d'observer dilligemment les meeurs et comportements de mes subgects de chacune de mes provinces ; afin que je me rende plainement informé de ce que je debvray faire pour la conservation des bons, et remettre les aultres au chemin de leur debvoir, j'ay faict création de vous à ceste fin pour vostre gouvernement de Normandie; ayant tousjours eu telle confidence en vostre vertu et à l'affection que vous
avez au bien de mon service et repos de mon Estât que tous pourrez dignemant vous acquicter de cest office et aurés trèsagréable de vous y employer selon mon intention* Je vous prie doncq, aiaqit receu ceste lettre, de prendre l'occasion de vous promener par ycelluy, de ville en ville, es lieux principaulx et là vous instruire doulcement et le plus dextrement que vous pourrez des comportemens des ungs et des aultres. Premièrement des ecclésiastiques : quel debvoir ilz rendent en leurs charges? S'ilz sont jouissans de ce qui leur appartient, ou en troubles? Gomme se comportent ceux de ma noblesse? Les querelles qui peuvent estre entre aucuns d'eulx portant conséquence? L'ordre qui est en ma justice ? Geulx de mes officiers qui ont la réputation de bien s'acquiter de leurs charges, quelles inclinations a le peuple? Et comme chacun vit l'un avec l'autre, mesme pour les dissantions qui ont esté pour le faict de la religion? En somme notter et observer tout ce que vous jugerez apartenir au bien du repos publicq.— Ce faict vous disposez à me venir trouver à Compiegne le xxiiij* jour de décembre prochain, où je délibère me rendre incontinant après mon voyage de Metz, afin de me dire particulièrement ce que vous en aurez apprins, et que vous ayant sur ce oy, je puisse pourvoir à ce qui se trouvera nécessaire, ainsi que je l'ay délibéré pour le bien et soullagement de mes subgects, asseuré que je tiendray ce service l'un des plus grands importans que je puisse recevoir de vous, et que j'en auray aussy bonne mémoire que vous n'aurez regret de vous y estre employé : priant Dieu, Monsieur de Matignon, qu'il vous ayt en sa sainte garde.
Escripl à Fere en Tardenoyc, le xxiiij« jour d'octobre 1573.
Charles.