Le cabinet noir; lettres avec commentaires
« Tu me dis par ta lettre du 15 courant que tu es surpris de ma conduite vis-à-vis de toi et que j'aie fait intervenir l'avoué de ta mè?e. Et en effet, mon cher fils, ayant eu des déceptions de ta part à cause de l'affection que j'ai pour toi et de la considération que j'avais pour ton caractère, je ne veux plus au moins provisoirement avoir affaire à toi. D'abord j'ai été étonné et contrarié que tu aies échoué à ton baccalauréat, mais voilà la troisième fois que tu échoues. D'abord c'était une malchance, la deuxième fois c'était à cause des courses de Deauville, cette fois c'est la haine d'un examinateur qui connaît la petite Juliette. J'en ai assez d'envoyer de l'argent à ta mère sous le prétexte de tes études. Sa susceptibilité plus ou moins justifiée par mes histoires de femmes m'a coûté assez cher. En tous cas que tout soit donc liquidé pour ce qui est de toi et de tes
études. Fais ce que tu voudras mais \ov^ n'aurez plus un sou pour les études. J'^i prévenu les personnes qui nous ont vus ensemble que je ne paierai pas tes dettes ; ne pense donc pas à vivre de dettes comme Lucien Goudray. Tu aimes la grande vie, c'est bien, je t'en félicite. Eh bien, s'il te faut la grande vie, fais ta fortune comme moi. Quand je t'emmenais avec mes amis en auto, je croyais que tu faisais le nécessaire pour tes études en dehors de la fête ; j'avais de l'estime pour toi parce que je croyais que tu me ressemblais. Mais non ! Tu n'es qli'un « fils de patron » et je n'aime pas les € fils à papa » . 11 est possible que ce soit ta mère qui t'ait complètement gâté avec les jésuitières à la mode de son temps. Mais ne disons pas de mal de ta mère : c'est un principe. Libre à toi de penser d'elle ce que tu veux selon le respect filial que tu lui dois. Cependant je connais les gens dits vertueux et tu les prendras pour le poids qu'ils valent si tu deviens l'homme que j'espère malgré tes échecs au début de la vie.
«Ne crois pas que j'agisse par mauvaise
humeur contre toi ou contre ta mère ou par avarice. Je t'ai toujours traité comme un bon camarade ne te demandant pas que tu me traites autrement. Voilà mes principes : je n'aime pas la jésuiterie. Quant à l'avarice, il me semble que tu n'as pas eu à te plaindre de mon avarice jusqu'à ce jour dans la question d'argent. Donc c'est dans ton intérêt que j'agis ; tu échoueras à ton baccalauréat tant que tu iras en ballade en auto avec nos petites amies et il faudra bien que tu restes chez ta mère quand tu n'auras plus d'argent. Tu sais aussi bien que moi combien les femmes et les ballades coûtent cher. Il est vrai qu'à toi... mais tu verras les femmes que tu auras quand mon auto ne sera plus là ni mon argent pour les taxis.
« Et puisque nous sommes sur ce chapitre, permets-moi de te le dire : je ne suis pas content de toi, car il y a des choses qui ne se font pas dhomme à homme et surtout de père à fils. Je ne te parle pas d'honneur ! on ne parle pas d'honneur à un enfant de dix-sept ans ; je te parle convenance. Ah I j'ai compris pourquoi tu ne
voulais pas aller chez Maxims I tu ne voulais pas te trouver entre Louise Duchamp et moi par crainte de l'attitude des copines qui plus ou moins méchamment t'aurait trahi. Mais tout se sait, apprends-le pour ta gouverne et je donne cinq francs à Ernest chaque fois qu'il me fait un rapport sur Louise Duchamp. Ah ! oui ! « Maxim's est un endroit démodé ». La vérité, je l'ai sue par Ernest, le garçon que tu connais, et la vérité est que Louise t'a emmené chez elle. Elle t'a dit : « Je serai toujours chez moi pour toi ! » Ce n'est pas pour faire de l'escrime ou de la boxe, je pense ? Or tu sais quel attachement j'ai pour cette femme puisqu'elle est la principale cause de mon divorce et des malheurs de ta mère. Tu es au courant, donc c'était une raison pour ne pas accepter. Qu'as-tu fait ? tout fier d'avoir plu — car je ne crois pas qu'elle te prenait pour l'argent — tu as oublié le respect que tu dois à ton père.
« Je ne me place pas au point de vue « cœur» (laissons la question « chagrin », je sais assez le cas qu'on doit faire des
sentiments) mais au point de vue « respect ». Ce n*est pas par les mômeries des jésuitières qu'on montre le respect qu'on doit à un père qui vous traite en camarade mais par une certaine attitude dans les grandes circonstances de la vie. Par rapport à cette femme qui est payée par ton père tu es devenu le monsieur qui ne la paie pas ! le mot, je ne l'écris pas, ne voulant pas insulter mon propre fils, tu devines à quoi je pense. Ce n'est pas une question d'honneur à ton âge, c'est une question de respect de la famille, de respect filial. Voilà ce que j'ai à te dire ! Oh! certes, je te félicite néanmoins de ton succès près de Louise ; ce n'est pas une femme facile et elle s'y connaît en hommes, mais je préférerais d'autres succès — en tous genres, tu me comprends. Pour le baccalauréat si ta mère y tient, vous vous débrouillerez ; tu es d'âge à gagner ta vie, en somme. Et moi je ne tiens pas à te donner de l'argent pour que tu t'amuses avec les femmes que tu as connues avec moi et qui sont plus ou moins les miennes.
« Voilà des explications puisque tu en veux.
« Ceci dit, je t'embrasse paternellement en te souhaitant bonne chance dans la vie.
(( Ton père mécontent,
Premières réflexions du jeune homme :
a Son père est un mufîle. Sa mère a dû en endurer de vertes avec un type de cet acabit. Certainement ! il fera sa fortune ! il n'est pas plus bête que tous les crétins qu'on voit millionnaires. 11 fera sa fortune pour sa mère qu'il ne quittera jamais. Il ne voit d'ailleurs pas la nécessité d'être bachelier pour devenir riche. »
Deuxièmes réflexions du jeune homme :
«Mon père ne vivra pas vieux s'il continue la vie qu'il mène. Je suis son unique héritier, je n'ai pas besoin de me la fouler. »
Ceci dit il prend un taxi et vole vers Louise Duchamppour la tenir au courant.
Du côté de la mère : Une lettre de l'avoué l'informant que le père ne donnera plus rien pour les études du fils : le père est las, cela se comprend ! Hubert ne tra-
vaille pas. Hubert a reçu une lettre de son père, à la suite de laquelle il a été bien tendre pour sa mère. La mère est émue et heureuse. Elle paiera les études sur sa pension de divorcée*. Quel bonheur qu'il échappe à l'influence de cet homme monstrueux. Elle pleure un peu, mais c'est de joie et de tendresse. Elle provoque une conversation avec Hubert qu'elle trouve cette fois glacial et entêté. Et voilà les familles qu'a fait le divorce et la vie sans Dieu.